Le Coup d’État simplifié/Seconde partie

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Conclusion de la première partie Le coup d'État simplifié Chapitre 5



Seconde partie : [modifier]

L’anti-1789


« Pour la première fois, l’Europe se dote d’une Constitution en partage. Ce pacte est le rendez-vous du non-retour. L’Europe devient un projet irréversible, irrévocable après la ratification de ce traité. C’est une nouvelle ère pour l’Europe, une nouvelle géographie, une nouvelle histoire. » Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, interview du 7 octobre 2004 au quotidien Métro


Ces déclarations sont suffisamment éloquentes pour être soulignées : le Premier ministre d’alors reconnaissait une vérité essentielle que bien peu de partisans de l’intégration européenne osent ordinairement divulguer, de peur de mettre la puce à l’oreille au peuple. Pour autant, si le changement radical est ici clairement avoué, son contenu et son orientation ne le sont pas. Depuis la ratification in extremis de Maastricht et de ses lendemains qui déchantèrent, il n’est en effet plus possible de vanter un avenir d’efficacité économique et de justice sociale, qui manifestement ne sera pas au rendez-vous. C’est bien pourquoi comme on l’a déjà souligné, le discours en faveur de cette étrange construction européenne se focalise avec constance sur la question des instruments, des moyens institutionnels. Manière d’escamoter et de verrouiller la question essentielle du sens ultime de l’entreprise commune et de sous-entendre qu’avec l’émergence de cette « Europe politique » tant vantée, « on va (enfin !) voir ce qu’on va voir ! »


Bref, l’union doit forcément faire la force quel que soit le sujet, et il suffirait de créer toujours plus de mécanismes de décision et de politiques communes pour que l’intégration européenne produise d’elle-même tous ses bienfaits : économie la plus compétitive du monde, marché régi par une pure et parfaite concurrence, avènement d’une démocratie transnationale supérieure en qualité à tout ce qu’on aura connu jusqu’à présent, émergence d’une politique étrangère permettant l’affirmation mondiale de l’UE et, cerise sur le gâteau (mais rarement claironnée tant le « rêve » des Etats-Unis d’Europe n’a plus la cote aujourd’hui), apparition d’un « peuple européen » rendant définitivement obsolète les anciennes nations.


La Constitution européenne de Valéry Giscard d’Estaing, et maintenant celle de Nicolas Sarkozy, s’inscrit en droite ligne dans ce « grand soir supranational » à la dérobée. Comme l’avouait lui-même Josep Borrell, Président socialiste du Parlement européen déjà cité : « Instituer une Constitution pour l’Europe revient à accepter virtuellement l’existence d’un peuple européen. »[1] Qu’on lui ait retiré depuis son nom n’y change à vrai dire pas grand-chose, car cela ne veut pas dire bien entendu que l’on y a renoncé pour toujours. Au contraire, le maintien intégral de son contenu (exception faite des symboles) laisse présager que ce n’est pour ainsi dire que partie remise.


La Constitution-bis de Nicolas Sarkozy - qui est d’ailleurs tout autant celle de Ségolène Royal depuis qu’elle s’y est ralliée officiellement - aura en tout cas des répercussions concrètes gravissimes sur notre démocratie et notre modèle de société, tels qu’ils existent depuis deux siècles. Tout cela naturellement à des années-lumière de ce que ferait le simple « règlement de copropriété européen » que cherchent à vendre les partisans de la ratification parlementaire.


Mais au-delà, ce traité serait un bond décisif vers le nouvel ordre européen qui avance depuis toujours sous le masque apparemment sympathique du « dépassement des nations ». Un ordre qui ne menace pas seulement l’existence de la France en tant que nation, mais tout autant la stabilité politique de l’Europe, dont la disparition programmée des Etats-Nations territorialisés risque de rallumer les revendications des minorités nationales et, au bout du compte, des rivalités explosives entre les peuples.


Ces deux bouleversements, majeurs dans l’histoire de notre pays, consacreraient non pas une avancée inédite dans un avenir subitement redevenu radieux, mais un terrible retour en arrière : vers une période de notre continent où la liberté des peuples en formation butait sur la prétention du Pape et des Empereurs allemands à reconstituer l’unité perdue de la Rome antique. A ce double titre, national et européen, la Constitution-bis est un authentique anti-1789.


Ce « modèle » européen est aux antipodes de ce que la raison et l’esprit de justice commandent pour que la belle idée européenne, cessant de virer au cauchemar, soit enfin exaucée.


  1. AFP, 18 mai 2005.