Le Devisement du monde - Preface

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Edition de E. Groulleau, 1556 (pp. 6-10).
Preface au lecteur par F.G.L.
P R E F A C E   A U   L E C T E U R
par F. G. L.


Combien que ce monde habitable & tout ce qu’il contient soit bien peu de chose, si on le confere à l’immensité des corps celestes, Toutesfois en l’un & l’autre le grand spectacle de nature comme en une table vifve nous est amplement representé avec argument certain de l’excellence du grand ouvrier, lequel voulant favoriser sa creature n’a rien obmis en son ouvrage qui ne soit plain de majesté, dignité, & amplitude. Car en quelque endroict qu’on puisse tourner les yeux, ou divertir l’esperit, se presentent toujours choses nouvelles plaines d’admiration avec certaine vicissitude reciproque pour empescher que l’homme ne se puisse ennuyer, desgouster, ou rassasier du plaisir qu’il en peult tirer. Ne voit on point chacun jour changement d’estoilles & planettes ? l’une vient à naistre, l’autre s’esvanoyr : les jours & les nuictz sont par saisons diversifiez, le chault & le froid ont par divers temps divers effectz, les années se renouvellent en telle varieté, qu’impossible est faire comparaison ou jugement de l’une à l’autre. Les pays, regions, & provinces sont en telle difference les unes des autres, soit pour la qualité & nature de la terre, meurs & conditions des habitans, especes, & figures des bestes, disposition ou temperature de l’air, qu’allant d’un lieu à autre, tousjours choses nouvelles & estranges se presentent. Et neantmoins par la brutalité ou ignorance des hommes peu de gens se treuvent qui soyent raviz en admiration de tels effectz de nature, aussi bien peu ont cognoissance de la sublimité & puissance souveraine du Createur, duquel telles merveilles procedent. Encores que pour guerir ceste maladie leur soyent par providence divine proposees (comme medicine singuliere) des disciplines mathematiques par le moyen desquelles il est loysible à l’homme non seullement vaguer & cheminer en esperit & cogitation par tous les endroictz du ciel (chose auparavant à luy impossible) mais aussi tournoyer & circuyr des yeux toute la circonference de la terre, & amplitude des mers, en sorte qu’il ne reste lieu qui ne luy soit ouvert & accessible. Ce qui a esté cause que pour avoir cognoissance des choses admirables de ce monde, aucuns se sont adonnez avec ung labeur infatigable à la lecture des autheurs qui en ont descript, veoir & entendre la Cosmographie, & la practique d’icelle sur les chartes & globes geometriques, ou figures chorographiques, dont ilz ont tiré quelque contentement à leur esperit. Les autres adjoustans plus de foy à la vive voix, ont trop mieux aymé s’en enquerir aux estrangers & ceulx qui avoient faict longues peregrinations, pour apprendre d’eulx ce que occulairement ilz avoient veu & descouvert, que par les livres esquelz le plussouvent on entremesle avec la verité plusieurs choses fabuleuses. Mais encores y en a eu d’autres, ausquelz ne la lecture des livres, ne le rapport des estrangers n’ont esté suffisans pour estaindre leur soif, que plustost l’augmentoyent. Tellement que faisans peu de compte de laisser & abandonner leur pays, leurs parens, femmes, enfans, voire un lieu de repos & tranquilité (qui sont de grandes considerations à un homme de sain jugement) se sont bien vouluz soubzmettre à infiniz perilz & dangers, non seulement de leurs biens, mais de leur propre vie, pour descouvrir & veoir à l’œil, ce dont l’absence plustost que l’ignorance passionnoient leurs esperits, jugeans telles entreprises (que plusieurs estiment actes d’hommes insensez) estre non seulement louables, mais necessaires à l’homme, & à eulx sur toutes choses soubhaitables. O divins esperitz & de courage invincible, qu’on peult à bon droict estimer seulz dignes de se attribuer & referer la vraye & naifve noblesse, que nature a conferée à l’homme, pour se vendiquer (comme un droict hereditaire des premiers parens) la domination sur la terre & sur les mers, faisans reluyre en eulx ceste primitive vertu des anciens, qui pour avoir faict longues peregrinations, descouvert & reduict à culture plusieurs terres au paravant inhabitees, voire pour moindre occasion ont esté appellez dieux : à descrire la louange desquelz tant de nobles esperitz se sont empeschez, mesmes ce grand poëte Homere en son Odissee, leur attribue la puissance d’enclorre & enfermer les vents dedans des sacz ou peaulx de bouc pour les mener avec eulx & en disposer à leur plaisir. Combien faict il grand & admirable le navire appellé Argo ? auquel il attribue non seulement des aisles pour voller & passer par tout, mais avoir ame, vie, & parler. Il le descript prompt & habile à se mouvoir, tourner, virer, advancer, reculer, arrester : brief se jouer comme un daulphin sur les grans flotz de la plaine mer : & au regard de ceux qui estoient dedans, les appelle heroïques & demydieux, ce qu’il faict en la faveur & louange de leur entreprise & navigation. Aussi à la vérité on ne peult justement denyer la grande puissance conferée à l’homme pour commander à nature : car par serremens & oustilz il peult contraindre & forcer la terre, montaignes & rochers, par ponts & batteaux les grans fleuves & rivieres, par navires & galleres les grandes mers plaines de tempestes & orages, & par disposition de voiles reduyre en servitude les vents, mesmes à prendre en la face du ciel le cours de son chemin maritime, chose admirable combien nature s’assubjectist & rend obeïssante aux loix de l’homme. A ceste cause à mon jugement ceulx la doivent estre estimez saiges & avoir grande congnoissance des secretz de nature, qui ont esté autheurs par leurs voyages & navigations de cercher & descouvrir nouvelles terres, regions & provinces comme puisnagueres en ont esté descouvertes tant en terre ferme que isles aux anciens incongneues, autant ou plus que monte nostre Europe. Encores aurions nous plus grande certitude & experience des regions Orientales, si de tous ceulx qui en ont entrepris le voyage le retour eust esté heureux & à sauveté : mais aux viateurs se presentent en tant de divers pays & provinces infiniz perilz & dangers : car ou ilz tombent es mains des volleurs, brigans, pirates & coursaires, ou de quelques gens cruelz & inhumains, qui les tuent, ou reduysent en perpetuelle servitude, sinon rencontrent mers tempestueuses, grans desertz arides & sablonneux qu’il leur convient passer, esquelz on ne trouve à peine de l’herbe pour les bestes, des eaues infectes & mortiferes dont à faulte de meilleure leur convient boire, challeurs ou froidures intollerables, persecutions de bestes sauvages & cruelles, & autres innumerables perilz, en sorte que bien peu nous ont esté renduz sains & sauves, de tant de curieux explorateurs qui sont partiz d’Europe pour descouvrir l’Asie. Et si aucuns en sont retournez, ilz ont esté si affoibliz & exanimez de tant de labeurs & travaulx par eulx souffertz qu’ilz n’ont tenu compte de rediger par escript ce qu’ilz ont veu & descouvert, ou si quelque chose en ont descriptz, ce a esté en leur langage vulgaire pour congratuler à leurs concitoiens comme ont fait Loys Vartoman Bolognois, Marc Paule Venetien, & quelques autres Italiens & Espagnolz, des œuvres desquelz à peine aurions congnoissance si aucuns notables personnages ne nous les eussent reduitz & communiquez en la langue Latine. Encores je soubhaiterois que M. Paule eust rencontré un meilleur interprete, ou que luymesmes eust descript son voiage en Latin, veu qu’il entendoit fort bien la langue Latine (comme en quelque endroit il le declaire) Car on ne trouveroit pas en son livre tant de termes estranges & barbares qui ne sont ne Latins ne Grecz, mais innovez à plaisir, & m’ont quelques fois arresté tout court, en continuant la traduction presente, en quoy je priray le lecteur bening m’excuser s’il en rencontre quelques uns peu intelligibles. Cestuy M. Paule estoit filz de Nicolas Paule noble citoien de Venise, lequel ayant tournoyé grande partie de l’Orient avec un sien frere Mathieu Paule par le temps de trois ou quatre ans, s’en retourna à Venise ou il trouva son filz M. Paule desja grant & bien instruict aux lettres humaines, lequel il emmena avec luy en son second voiage aux Indes, & le presenta au grant Cham Cublai lors Empereur des Tartares qui le receut humainement, & le retint à sa court, ou il demoura en son service l’espace de dixsept ans estant employé en grans affaires & commissions en divers pays & provinces de l’obeïssance du grand Cham, aumoyen dequoy a eu la commodité de veoir & descouvrir de grandes choses & admirables, que par la lecture de ses livres on pourra plusamplement congnoistre.


I N T E R   U T R U M Q U E.