Le Fondement de la morale - Établissement de la morale

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Traduction par Auguste Burdeau.
Baillière, 1879 (pp. 91-177).
LA MonALE un FICHTE. 91

=t pas au—dessus (1). Aussi son exemple a—t·il fait surgir tous u personnages, inspirés du meme esprit, et que le succes a reillement couronnés, ses successeurs dans 1’art de mystiller îlosophiquement le public allemand: chacun les connait, et ce st pas le lieu ici d’en parler plus au long, bien que leurs opi- ~ns respectives ne cessent pas d’être amplement exposées et .vement discutées par les professeurs de philosophie : comme an eux, on avait sérieusement affaire à des philosophes l C’est 1c Fichte qu'il faut remercier, si des documents lumineux stent auj0urd’hui, prets pour le jour de ln révision du procès, saut le tribunal de la postérité, cette cour de cassation des ements des contemporains, et qui, presque en tous les temps, Lû faire pour le véritable mérite ce que le jugement dernier a pour les saints. I. Voici, à l’appui, un passage tiré d’un livre très·rècent. M. Feu- sacb, un hégélien (c’est tout dire : en français dans le texte (TR.), dans son livre intitule P. Bayle, Gontribulton à lfhisloire de la ilosophic, l8·38. 80 p., étéjusqu’à. dire: « Plus sublimes encore que idées de Kant sont celles de Fichte, telles qu'il les a exprimées Je sa Doctrine des Mœurs, et çà et là dans ses autres ouvrages. Le ·istianisme n’a rien qui pour le sublime puisse être mis à coté des es de Fichte. » CHAPITRE lll t ÉTABLISSEMENT DE LA MOBALE. § XII. — Conditions du Problème. ; Ainsi le fondement sur lequel Kant a établi la morale, et qui I depuis soixante ans, passait pour solide, s’abîme sous nos yeux ` dans ce gouffre profond, qui peut-être jamais ne sera comblé, des erreurs philosophiques: il se réduit, nous le voyons clairement, à une supposition insoutenable, et à un pur déguisement de la morale théologique. — Les tentatives antérieures pour fonder la ° morale peuvent encore moins nous satisfaire. C’est là, je l'ai dit, “ un point que je peux prendre pour admis. Ce n'est d’ordinaire I qu’alIirmation sans preuves, tout en l’air, et en meme temps, ll comme on a vu par l’exemple de Kant mème, subtilités artili- ° cielles, exigeant les distinctions les plus lines, assises sur les I notions les plus abstraites, combinaisons pénibles, règles pour la lt recherche, propositions qui se tiennent en équilibre sur la pointe C d’une aiguille, maximes perchées sur des échasses, du haut des- “ quelles on perd de vue la vie réelle et ses tumultes. Toutcela est * excellent, pour faire résonner les murs d’une salle, et exercer l’es· ‘ prit a la pénétration: mais ce n'est pas de là que peut venircette " voix, bien réelle pourtant, qui se fait entendre en chaque homme, et qui l’invite aètre juste et bon; ce n'est pas la de quoi tenir en échec nos tendances si fortes à l’injustice et a la dureté, ni enfin pour I donnerleur force légitime aux reproches de la conscience : car de les justifier par ceci, que ces maximessubtiles ont été transgressées, c’est vouloir les rendre ridicules. Non, pour qui traite les choses Érantlssllnsr on LA Monatn. 93 serieusement, ces combinaisons artificielles de concepts ne peu- vent plus 'contenir le vrai principe qui _nous pousse a etre justes et charitables. Ce principe bien plutot doit demander peu de méditation, encore moins d’abstraction et de combinaison ; il doit, indépendamment de toute culture intellectuelle, s’oll'rir a cha- cun, aux plus simples des hommes, se révéler a la première intui- tion, et nous ètre comme imposé directement par la réalité des choses. Tant que |’éthique n’a pas à nous montrer une telle base, elle peut bien dans les salles publiques disputer, parader: la vie réelle la nargue. Je dois donc aux moralistes ce conseil para- doxal : commencez, s’il vous plait, par étudier un peu la vie. § XIII. — Examen sceptique. Quand on songe a ces deux mille années et plus, consumées en efforts inutiles pour établir la morale sur de sûres assises, c’est une pensée qui peut bien venir a l’esprit, qu’il n’y a point de morale naturelle, point de morale indépendante de toute institu- tion humaine: la morale serait donc une construction de fond en comble artificielle; elle serait une invention destinée à mieux tenir en bride cette égoïste et méchante race des hommes; et dès lors, sans l’appui que lui prêtent les religions positives, elle s’é- croulerait, parce qu’il n’y a ni foi pour l’animer ni fondement naturel pour la porter. La justice en effet et la police ne peuvent suilire a leur lache: il est des fautes qu’il serait trop malaisé de découvrir, ou trop périlleux de punir; ici la protection officielle est impuissante. D’ailleurs, la loi civile peut bien imposer la jus- tice, et encore c’est·le plus qu'elle peut; quant a la charité et à la bienfaisance, non pas: car alors chacun voudraitbien jouer le role passif; mais le role actif, jamais. De la cette idée, que la morale reposerait sur la seule religion, toutes deux ayant pour but com- mun d’achever l’œuvre à laquelle ne suflit ni le statut fondamen- tal de l’État, ui la législation. Dès lors une morale naturelle, une morale fondée dans la nature des choses ou de l’homme, sans I 9i en rortnnsmrr ns sa Housse. plus, serait impossible: et l'on expliquerait ainsi la vanité tentatives faites par les philosophes pour lui trouver une Celle opinion n’est pas vraisemblance: déjà les Pyrrh ` la contenaient: e eüse bpeôeavt éeti pôles, evîre sensés, hllà orpi; dvûpèsen eden nbzpcfac, md ses 'rlpusa. s (· ll n‘est rien qui soit bien ni mal par — mais cette distinction est établie par Popinion des hom e, selon Timcn. • ) (Sext. Empir. adv. Msth.,XI, MO) ; et parmila clernes, plus d’un esprit distingué s’y est rangé. Elle mérite qu’on l’examine avec soin, bien qu’il fût plus commode des débarrasser en jetant de travers un coup d'œil d’inquisiteur la conscience de ceux en qui une telle pensée a pu s’elever.` serait tomber dans une grosse erreur, dans une erreur de` homme, de croire que toute action légitime ct légale soit dans son principe. Mais bien plutôt, entre la justice extén telle que la pratiquent les hommes, et la véritable loyauté, ily d’ordinaire le même rapport, qu’entre les formules de polil et l'amour vrai du prochain, cette victoire non plus IPPÀN mais réelle cette fois, remportée sur |’égoIsme. Quant a ces timents d'équilé, dont on fait partout étalage, et auxquels on veut pas que le doute ait le droit de toucher; quant à cette dignation superbe, toujours en éveil et prète, sur la moindmr parence de soupçon, à prendre feu, à éclater, -—·· il n’y a qu novices et les simples pour prendre tout cela comme comptant, poury voir les marques d’une ame ou d’une conscittlt délicate. Celte honnêteté ordinaire, dont les hommes nsenldl leurs relations, dont ils font le principe, le roc ou est batiell vie, a dire le vrai, elle a pour cause principale une double etl trainte: d’abord, les lois établies, qui assurent à chacundtl l’étendue de son droit la protection de l’État ; ensuite le hell évident pour chacun d’avoir un bon renom, de l’honneur aus! mondain, faute de quoi on ne peut faire son- chemin : partit _ itunes scnmxoun. 95 ciiet, nous ne faisons jamais une démarche que 1’opinion publique ne nous regarde: severe, impitoyable, elle ne pardonne pas un faux pas, elle en garde rancune au coupable jusqu’à la mort; c’est une tache inelïaçable. En quoi elle est vraiment sage: elle juge d’ap1·es le principe « Operari sequitur esse », convaincue qu’un caractère est chose immuable, et que, si un homme a agi une fois d’une certaine façon, il ne peut manquer, les circons- tances se représentant, d’y revenir. Tels sont done les deux gar- diens qui veillent sur Phonneteté publique; eux absents, pour parler sans fard, nous ne serions plus que des vauriens, surtout en ce qui concerne le bien d’autrui : car dans la vie humaine, la propriété, c’est la le point central, le pivot essentiel de toute action, de tout désir. Pour ce qui est des raisons purement mo- ralea de rester honnete, asupposer qu’elles ne soient pas absentes, le plus souvent elles n’arrivent que par un long détour à s’appli- quer aux questions de propriété de l’ordre civil. Elles ne s’ap— pliquent d’abord et directement qu’aux problèmes de droit naturel; pour le droit positif, elles ne le concernent qu’indirectc· ment, et en tant qu’il se fonde sur l’autre. Or le droit naturel se rapporte uniquement a la propriete acquise par le travail du pro— priétaire, a celle qu’on ne peut attaquer sans faire tort au pro-· priétaire de la portion de ses forces qu’il y a dépensée, sans l’en dépouiller. — Quant au droit du premier occupant, je le repousse absolument; mais ce n’est pas ici le lieu d’entreprendre cette réfutation (1). —- Sans doute la propriété fondée en droit positif peut également, quoique a travers bien des intermédiaires, re- poser en fin de compte sur le droit naturel de propriété. Mais quelle distance, le plus souvent, entre nos biens garantis par l’État, et cette source première, du droit naturel de propriété! Le rapport est d’ordinaire fort diliicile, impossible parfois, à dé- montrer: nos biens nous viennent par héritage, par mariage, par 1. Voir le Monde comme volonté et comme représentation, vol I, 262, p. 396 ss. ; et vol. II, chap. xmm, p. 682. I 96 1.1: ronnnxnxvr DE LA Mouans. un gain a la loterie, par toute autre voie, jamais par le travail fait a la sueur de notre front ; c’est a des idées justes, à des ins- pirations, que nous les devons, a des spéculations, par exemple, parfois même a des coups de tète absurdes, mais que le hasard a favorisés, que le · Deus Eventus > a récompensés, glorifiés. Rarement sont-ils le fruit d’un travail, de soins véritables: et même alors, souvent il s’agit d’un travail d’esprit, tel que celui de l’av0cat, du médecin, du fonctionnaire, du professeur, travail _ qui, aux yeux du vulgaire grossier, ne doit pas coûter grand' peine. Il faut des intelligences déjà fort cultivées, pour recon— naitre dans une propriété de ce genre, le droit moral, pour la respecter en vertu de raisons toutes morales. — Aussi plus d’un, a part lui, ne voit dans les biens d’autrui que des possessions garanties par le seul droit positif. Si alors ils trouvent le moyen, soit en utilisant, soit simplement en tournant les lois, de dé- pouiller leur prochain, ils n’ont pas une hésitation: il leur semble que ce qui est venu par la flûte peut bien s’en aller par le tambour; et leurs prétentions leur paraissent aussi bien fondées que celles du premier propriétaire. A voir les choses de ce biais, ils doivent croire que l’institution de la société n’a fait que substi- tuer au droit du plus fort,le droit du plus habile.- Pourtant, il ar- rive parfois que le riche est un homme inviolablement attaché à la justice, soumis de tout son cœur a une règle et décidé a main- tenir une maxime, a l’observance même de laquelle il doit tout son bien, et les avantages qui en sont la suite; alors, très·sé- rieusement, il reste iidèle au principe: • Suum cuique (1) » , et ne s’en écarte point. On rencontre des exemples de cette obéis- sance à la loi de la bonne foi et de la sincérité, jointe a un parti pris, derespecter pieusement cette loi; et le tout, par ce seul motif, que la sincérité et la bonne foi sont les principes de tout libre commerce entre les hommes, du bon ordre, de la sûreté pour les propriétés; grâce a quoi souvent `il nous est avantageux a nous- I l. • A chacun cc qui lui revient. » (TR.) l " l EXAMEN scurriovu. 97 memes qu’ellcs soient en honneur: il est donc bon de les con- server, mème au prix de quelques sacrifices: quand on a une _ bonne terre, on n’hésite pas a y faire quelques _dépenses. Mais ce produit-là, cette loyauté spéciale, ne peut guère se rencontrer que chez les gens a leur aise, ou qui du moins ont un bon métier; surtout chez les marchands, car ils voient le plus clairement du monde qu’il n’y a pas de sûreté pour les échanges, sans une con- fiance, un crédit mutuels : de là l’honnenr du commerçant, chose si a part. — De son côté, le pauvre, qui ne peut joindre les deux bouts, et qui se voit, gràce a l’inégale distribution des biens, condanmé à la gène et a un dur travail, tandis que d’autres, sous ses yeux, vivent dans l’abondance et l’oisiveté, aura bien de la peine à reconnaitre qu’une telle inégalité ait pour cause une inégalité correspondante dans les mérites, et dans les gains loyalement acquis. Or, s’il n’acconle pas ce point, ou irait—il prendre les raisons purement morales, les raisons d’honnèteté, M qui le détourncraient de mettre la main sur le superflu des autres"? ’ ' Le plus souvent, ce qui le retient, c’est la loi. Si donc un jour se présente une occasion, l’occasion si rare, ou il pourra, sans craindre l’atteinte des lois, d’un seul coup, secouer le poids écrasant de la misère, plus écrasant encore pour qui a sous les yeux la richesse d’autrui, et se mettre en possession de jouissances si souvent enviées, ou est alors la puissance qui lui retiendra la main ? Une religion avec ses dogmes? Il est bien rare que la foi ait tant de force. Une raison purement mo1·ale, une raison d'hon- nèteté ? Peut—ètre, en quelques cas: mais d’ordinaire, ce sera le soin, si naturel à l’homme, même d’un petit esprit, le soin de sa réputation, de son honneur mondain; le danger si visible, d’aller, pour une seule faute de ce genre, se faire rejeter à jamais de la grande loge maçonnique des honnêtes gens, de ceux qui suivent la loi de l’ho11neur, qui pour prix se sont, sur toute la face de la terre, partagé les biens, et qui les possédent; le danger de se voir, pour une seule action malhonnête, traité sa vie durant, par la bonne société, comme un paria, à qui nul désormais ne se fie, scnorimuwnn. Mouans. 6 I 98 t.: roxotumtr on LA noname. \ dont chacun fuit la compagnie, de qui, pour lui couper l’llerl! pri sous le pied , on n'a qu'a dire: · Un cbenapan qui a volé ! · , ou un qu'à répéter le proverbe: « Qui a volé, volera! · BBS Tels sont les gardiens qui veillent sur notre équité extérieur; pj, et quiconque a vécu, et n’a pas fermé les yeux, avouera qûm mt seuls nous devons presque tout oe que les hommes montrent M: dmonnèteté dans leurs relations; que même, il udmsnque ps ,1,5 de gens, pour entretenir l'espoil' d'ë¤happel' même à cette sur- qu , veillance, et pour considérer l’honnèteté, la loyauté, comment wa enseigne, un pavillon, à l'abri duquel la piraterie n’est que plu dw sûre. ll ne faut donc pas trop nous enflammer d’nn saint zèle, œj monter sur nos grands chevaux, si par hasard un moraliste put cc, le problème, et dit: est·ce que la loyauté, Phonnèteté, au fond sa ne seraient pas toujours pure affaire de convention ? si, pour- C suivant son idée, il entreprend de ramener pareillement le reste f de la morale à des causes éloignées, détournées, mais en lin dt compte égolstes,comme ont fait avec tant de force d'esprit d’Hol· C- bach, llelvétius, d`Alembert et d’autres du meme temps. Pour lt É plupart des actes de justice cette explication est la vraie, elle est t juste, et je l'ai fait voir précédemment. Quant aux actes de E charité, ici encore, en bien des cas, elle est applicable, à n’en pas L douter: ces actes souvent ont pour principe l’ostentation, la ( foi en une récompense future, et qui meme équivaudra au carré, , plutot aucube du sacriiice, sans parler d’autres motifs aussi égoïstes. Toutefois, il n’est pas moins certain qu’il s’accomplit des actions inspirées par une charité désintéressée, par une équité spontanée. Faut·—il des exemples de ces dernières? je ne les prendrai pas ` dans le domaine de la conscience, mais de la seule expérience: tels sont ees cas, singuliers, et pourtant incontestables, où tout danger d’ètre atteint par les lons, même d’etre découvert, ou seu- \ lement soupçonné, se trouvant écarté, toutefois on a vule pauvre donner au riche ce qui revenait à ce dernier :_ ainsi, un objet a été perdu, et trouvé ; un dépot a été remis à un individu par un tiers qui depuis est mort : le dépot, l’objet est restitué au pro- "\ autres sehmotrn. 90 priétairei un étranger de passage coulis en secret un dépot a un pauvre homme: le dépot est fidèlement gardé, puis rendu. Des faits pareils se voient, on n’en peut douter: mais notre sur- prise, notre emotion, notre respect, a la révélation de semblables faits. prouvent assez clairement qu’il faut les ranger parmi les exceptions, les raretés. Oui, il y a d’honnetes gens : il y a aussi des trefles à quatre feuilles; mais Hamlet parle sans hyperbole, quand il dit : « To be bonest, as this world goes, is to be one man pick’d out of ten thousand(l) •-—On objectera que les actions dont il s’agit sont inspirées en lin de compte par certains dogmes religieux, c’est·à-dire par la pensée du châtiment et de la ré- compense à recevoir dans un autre monde: mais il y a aussi des cas, on pourrait le prouver, où l’acte n’a tenu en rien a aucune croyance et religieuse. Le fait n’est pas très·rare en soi ; ce qui est rare, c’est que l’opinion publique reconnaisse le fait. Pour échapper lt cet état d'e•prit sceptique, on se réfugie dans la conscience d’abord. Mais la conscience el1e·mèmea·t·elle son ori- gine dans la nature? Déjàfle doute s’élève. Ce qui est sûr, a tout le moins, c’est qu’il y a aussi une • conscientia spuria (2) » , et que souvent on la prend pour la vraie. Le regret, le chagrin d’un acte passé, n’est au fond, chez bien des gens, que la crainte des conséquences. Plus d’un, pour avoir transgressé des comman- dements étranges, arbitraires, dignœ en somme de mépris, sent en lui je ne sais quoi qui le fait soulîrir, qui lui adresse des repre- ches, qui eniin joue tout à fait la conscience. Exemple : le juif bigot (l’espèce n’est pas rare), qui se sent un poids sur le cœur, parce qu’au mépris du second livre de Moïse, où il est dit: chap. xxxv, 3 : · Vous ne devez point allumer de feu, au jour du sabbat, dans aucune de vos maisons », il a le samedi sofr, chez lui, fumé une pipe. Plus d’une fois un gentilhomme, un 1. « A la façon dont va le monde, être honnete, c’est être un homme marqué entre dix mille. » 2. s Conscience bàtarde. » (TR.) 100 LE rommmirr on LA Mouans. | oliicier,a entendu ces reproches intérieurs, pour avoir en quelque occasion, manqué de suivre a la lettre les lois de ce Code des Fous, qu’on nomme Code de l'Honneur : c’est a ce point,qur bien souvent un homme de cette condition, se voyant dans l'im· possibilité de tenir la parole d’honneur qu’il avait donnée,0¤ encore de satisfaire à ce que le Code en question prescrit pourlœ querelles, s’est brûlé la cervelle. (J’ai vu des exemples de l’unet de l’autre cas.) Le meme homme, toutefois, chaque jour, d’un cœur léger, manquera a sa parole : il suilit que le Schiboleli: parole • d’honneur · , n’ait pas été prononcé en cette occasion.- D'une façon générale, une inconséquence, une imprudence quel- conque, une action contraire a nos desseins, a nos principee,à nos convictions de toute espèce, une indiscrétion, une maladresse, une balourdise, nous laisse après elle un souvenir rongeur : c`est un aiguillon dans notre cœur. Bien des gens s’étonneraient, s’ils pouvaient voir de quels éléments cette conscience, dont ils se font une si pompeuse idée, se compose exactement : environ 1/5 de crainte des hommes, 1/5 de craintes religieuses, 1/5 de préjugés, 1/5 de vanité, et 1/5 d’habitude : en somme,` elle ne vaut pas mieux que l'Anglais dont on cite ce mot: ·I cannot aiïord to keep a conscience. » ( · Entretenir une conscience, c’est trop cher pour moi. • ) — Les personnes religieuses, quelle que soit leur con- ` fession, n’enten<lent fort souvent par ce mot de conscience, rien autre que les dogmes et les préceptes de leur religion, et le juge- l ment qu’on porte sur soi-meme en leur nom: c’est en ce sens qu’il faut entendre les mots intolérance ou conscience imposée, et liberté de conscience. C’est ainsi que le pensaient les théologiens, les scolastiques et les casuistes du moyen àge et des temps mo- dernes: la conscience d’un homme, c’était ce qu’il connaissait de dogmes et de préceptes de l’Église, en y joignant ce principe, qu’il fallait croire aux uns et observer les autres. En conséquence, il y avait pour la conscience divers états : doute, opinion, erreur, etc., a quoi on remédiait en s’aidant d’un directeur de conscience. Veut·on savoir combien la notion de conscience,semhlable en nxsusu scnerrouu. 10l U cela aux autres notions, tire peu de constance de son objet lui- ` mème; combien elle a varié avec les esprits; combien, chez les f écrivains, elle apparaît chancelanto et mal assurée ? on le verra _` en un tableau abrégé, chez Staiidlin, Histoire des Théories de la I Conscience. Tout cela n’est guère fait pour nous donner conüancc ai en la réalité de cette notion, et c`est ainsi qu’est née la question, il s’il y a vraiment une faculté à part, innée, telle quo la conscience ? E Déja, au § 10, en exposant la théorie de la liberté, j’ai été amené ' à dire brièvement l’idée que je mc fais de la conscience, et plus ' loin, j’y reviendrai encore. " Toutes ces ditïicultés, tous ces doutes ne nous autorisent pour- tl tant pas a nier que la véritable moralité se rencontre : ils doi- L vent seulement nous apprendre a ne pas compter outre mesure L sur les instincts moraux de l'homme, ni par conséquent, sur la E base que Péthique peut trouver dans la nature : dans ce qu’on ’ rapporte a cet instinct, il y a uno part si grande, si incontes- ` table, a faire à d’autres motifsl et le spectacle de la corruption morale du monde nous montre si bien, que les instincts bons ne peuvent guère avoir do force, puisque (c’est là la raison princi- pale) ils n’agissent souvent pas dans les occasions ou les motifs opposés sont sans grande énergie l.A vrai dire, les traits particu. liers qui distinguent les divers caractères, ont bien ici leur im- portance. Mais une chose vient ajouter encore du poids à cet aveu de la corruption des mœurs : c’est que cette corruption ne peut se manifester sans obstacles ni voiles, il cause des lois, à cause de la nécessité ou est chacun de rester honorable, et mème par l’ei’fet de la simple politesse. Ajoutez enfin ceci zccux qui élèvent les enfants se figurent qu’ils leur inculqueront la moralité, on leur dépeignant Phonnèteté et la vertu comme les règles memes que suit tout le monde: plus tard, quand Fexpérience leur apprend, et souvent a leurs dépens, une tout autre leçon, alors ils découvrent que les maitres de leurs jeunes ans ont été les premiers à les tromper, et cette découverte peut faire plus de tort en eux à la moralité, que n’eût pu en faire la franchise ct §\ lili LE roxtnnlmn nn LA loana. ‘ la loyauté dont on leur eut donné un premier exemple, en leur v disant : « Le monde est plein de mal ; les hommes ne sont peint Li ce qu’ils devraient ètre : mais que cela ne t’induise pas en er c reur; toi, sois meilleur. • — Tout cela donc aggrave Yidée x qu’il nous faut faire de l'immoralité réelle où vit l’espece lm- 1 mains. L'Etat, ce chef—d’œuvre de l’égoIsme bien entendu, rai- ¢ sonnable, de l’égoisme totalisé de tous, a remis le soin de pro- téger les droits de chacun aux mains d’une puissance qui dépm‘ · infiniment la puissance d’un individu quelconque, et qui le con- traint a respecter les droits d’autrui. C’est ainsi que Pégolsme sans homes qui est chez presque tous, la méchanceté, qui existe chez beaucoup, la scélératesse qui se rencontre en plusieurs, ne peuvent percer : toutes ces forces sont enchainées. De là une ap- parence qui nous trompe prodigieusement : aussi quand, la puis- sance protectrice de l’État étant réduite a Pimpuissance ou élu- dée, comme il arrive parfois, nous voyons se révéler les appétits insatiables, l’avarice sordide, la fausseté profondément dissimulée, la méchanceté perfide des hommes, souvent nous reculons, nous poussons les hauts cris, nous croyons voir surgir un monstre encore inconnu aux regards humains : et pourtant, sans la con- trainte des lois, le besoin qu’ou a de l'estime publique, toutes · ces passions seraient à l'ordre dujour. Il faut lire les histoires de crimes, ou les récits des époques anarchiques, pour savoir ce qu'est au fond l’homme, en fait de moralité. Ces milliers d’étres . qui sont la sous nos yeux, et qui se contraignant les uns les autres à respecter la paix dans leurs relations mutuelles, il y faut voir autant de tigres et de loups, mais dont les mâchoires sont maintenues par une forte muselière. Aussi, concevez la force publique anéantie une bonne fois, c'est-à-dire, la muselière en- ' levée, et avec le moindre effort d'intelligence, vous reculerez d’horreur devant le spectacle qui devra s'oiTrir alors; c'est assez avouer que dans vous·mèmes, vous faites peu de fonds sur la re- ligion, la conscience, sur la base naturelle de la morale, quelle qu’elle puisse étre. Et pourtant c’est a ce moment-là, que l’on l LE rormxsmrrr nn sa ironie. l03 . verrait en face de ces forces ennemies de la morale, désormais libres, les instincts moraux, eux aussi, déployer leur puissance en plein jour, et révéler le mieux ce qu’lls peuvent; alors égale- ment se manifesterait sans voile la variété incroyable des carac- teres moraux, et, ou le verrait, elle ne le céde en rien à celle des lntelligenees: ce qui n’est pas dire peu. Psut·etre m’objectera—t·on que la morale n’a pas à s’occuper de la conduite que les hommes tiennent; que cette science aa dé- terminer comment les hommes doivent se conduire. Mais c’est la justement le principe que je nie: j’ai assez fait voir, dans lapartie critique de cet essai, que la notion du devoir, la forme impérative prise par la morale, n’appsrtiennent qu’a la morale théologique, et hors de là, perdent tous sens et toute valeur. Pour moi, tout au contraire, je propose a la morale ce but, d’exposer les diverses façons dont les hommes se conduisent, entre lesquelles, au point de vue du moraliste, les différences sont si grandes, de les ex- pliquer, de les ramener a leurs principes derniers. Dès lors, pour découvrir le fondement de l’éthique, il n’y a qu’une route, celle de Pexpérience: il s’agira de rechercher si absolument parlant, ll se rencontre des actes, auxquels il faut reconnaitre une valeur morale véritable, tels que seraient des actes d’équité spontanée, de charité pure, des actes inspirés par une réelle noblesse de sentiments. Il faudra ensuite les traiter comme des phénomènes donnés, qu’il s‘agira d’expliquer correctement, c’est·a·dlre, de ramener a leurs causes vraies; donc nous aurons a découvrir les motifs propres qui décident les hommes à des actes de la sorte, si différents en espèce de tous les autres. Ces motifs, et la faculté d’en éprouver les etïets, voila quel sera le principe dernier de la moralité; la connaissance de ce principe nous donnera le fon- dement de l’éthique. Telle est la route modeste que j’indique a la morale. Ceux qui, ne trouvant la ni construction a priori, ni législation absolue imposée a tous les etres raisonnables in abs- tracto, rien de majestueux, rien de monumental, ni d’académique, n’en seront pas satisfaits, peuvent retourner aux impératifs caté- . 4 ll)! Les MOTIFS mristonaux. \ goriques, au schiboleth de la · dignité de l'homme • ; aux creuses formules, aux tissus d’abstractions, aux bulles de savon des écoles; aux principes que Vexpérience à chaque pas vient bafouer, dont personne, en dehors des salles de cours, n’a entendu parler, dont nul n’a la moindre expérience. Mais celui qui suivant ma voie, ira a la recherche du fondement de la morale, celui—là au contraire aura à ses cotés Vexpérience, qui chaque jour, à chaque heure, témoignera en sa faveur. § XIV. — Les Motifs (I) mztimoraux. Chez l’homme comme chez la bete, entre tous les motifs, le plus capital et le plus profond, c’est l’Égoïsme, c’est—à·dire le désir d’étre et de bien ètre. Le mot allemand Selbstsucht (amour·propre) éveille mal à propos une idée de maladie. Eigemtutz (intéret) in- dique bien Pégoîsme, mais l’égoïsme guidé parla raison, et devenu ainsi, avec l’aide de la réflexion, capable de se faire un plan pour arriver à ses fins : aussi peut-on appeler les bêtes égoïstes, mais non pas intéressées. Pour exprimer l’idée dans tonte sa généralité, je continuerai donc à user du mot égoïsme.—L’égoïsme, chez la bete comme chez l’homme, est enraciné bien fortement dans le centre même de I’ètre, dans son essence: disons mieux, il est cette essence mème. Par suite, règle générale, tous les actes d’un être ont leur principe dans Pégoisme, c’est à l’égolsme tou- jours qu’il faut s’adresser pour trouver Pexplîcation d’un acte t. Je prends la liberté de composer ainsi ce mot, contrairement aux règles, parce que le mot « antiètliique n manquerait de précision, Il y a bien les mots maintenant à la mode, de Sittlich et unsittlich, mais c’est la un mauvais synonyme pour moralisch et tmmoralisch: en effet, d’abord l`idèc de moralité est une idée scientifique, et pour de telles idées, c’est du grec ou du latin qu’il convient de tirer nos termes : j‘en ai exposé les raisons dans mon ouvrage capital, vol. II, chap. xii, p. 134 ss. ; ensuite « sittlich » est plus faible, moins se- vère ; a peine se distingue-t·il de « sittsam » (déccnl). ce qui dans le langage du peuple signifie « mijaurèe vr. Pas de tonccssion ag chauvinisme germain! LES ttorrrs mrruonavx. 105 donné; et à lui encore, pour découvrir tous les moyens qui servent a mener les hommes vers le but qu’on s’est proposé. L’égoIsme, de sa nature, ne souffre pas de bornes :c’est d’une façon absolue que l’homme veut conserver son existence, rester exempt de toute souffrance, et parmi les souff'rances il compte tout ce qui est manque et privation; il veut la plus grande somme possible de bien·ètre; il veut posséder toutes les jouis- sances dont il est capable, et même il fait son possible pour s’ou- vrir a des jouissances nouvelles. Tout ce qui s’oppose aux efforts de son égoïsme, excite son mécontentement, sa colère, sa haine : il y voit un ennemi a anéantir. ll veut, autant qu’il se peut, jouir de tout, posséder tout ; et n’y pouvant arriver, du moins il veut disposer de tout en maitre : · Tout pour moi, rien pour les autres, · voila sa devise. lfégoïsme est gigantesque: il déborde Puniverst-Donnez a un individu le choix d’ètre anéanti, ou de voir anéantir le reste du monde: je n’ai pas besoin de dire de quel coté, le plus souvent, la balance pencherait. Chacun fait ainsi de lui-meme le centre de l’univers ; il rapporte tout a soi; les événements qui s’accomplissent devant lui, par exemple les grands revirements qui se font dans la destinée des peuples, il les juge d’ab0rd d’après son intérêt dans l’affaire; si petit, si éloigné que soit cet intéret, c’est parla d'abord qu’il les com- prend. Il n'est pas au monde de plus extreme contraste : d’une part cette attention profonde, exclusive, avec laquelle chacun contemple son moi, et de l’autre l'air d’indiff`érence dont le reste des hommes considère ce meme moi; le tout a charge de re- vanche. Le spectacle a son coté comique; de voir cette foule innombrable d’individus, dont chacun regarde sa seule personne, au moins en pratique, comme existant réellement, et le reste en somme comme de purs fantômes. La cause de ceci est, en der- nière analyse, en ce que chacun de nous se connait immédiatement, et les autres indirectement, gràce a l’idée qu’il forme d’eux dans sa tète: or la connaissance immédiate maintient son droit. De ce point de vue tout subject?. et ou reste nécessairement placée QM rs IONDIIIIT DI LA ment. ` notre conscience, chacun est a lui-meme l’univers entier 1 tests Il qui est objet n’existe pour lui qtfindirectement, en qualitü il représentation du sujet; si bien que rien n’existe. Iîlton eau! I qu’il est dans la conscience. Le seul univers que chacun de ai l connaisse réellement, il le porte en lui-meme, comme une r•|I|· I sentation qui est à lui; c’est pourquoi il en est le centre. llu I suite encore, chacun a ses yeux est le tout de tout : il se veillt I possesseur de toute réalité; rien ne peut lui etre plus impüü ‘ que lui·meme. Tandis que vu de son point de vue intérieur, I moi s’oll're à lui avec ces dimensions eolosssles, vu du dehors,] se ratatine, devient quasi a rien: c’est a peu près 1 billionihl de l’humanité contemporaine. En outre il sait, de science est- taine, ceci : ce moi, qui a ses yeux vaut tout le reste et plus, rs microcosme, ou le macrocosme ne surgit qu’a titre de modilt tion, d’accident, ce microcosme qui est pour lui l’univers outil, doit disparaitre par la mort, et ainsi la mort a ses yeux équivaat a la disparition de l’nnivers. Tels sont les éléments dont PÉQOIIIII, cette plante née de la volonté de vivre, se nourrit; ainsi st creuse, entre chaque homme et son voisin, un large fossé. Si parfois, en fait, un de nous vienta le sauter pour aller antaecoun du voisin, c’est un cri : au miracle! c’est un étonnement! des éloges! Deja au § 8, en expliquant le principe de la morale selon Kent, j’ai eu 1’occasion de montrer par quels signes l’egoIsme se révèle dans les actes quotidiens, comment en dépit de la politesse, sa feuille de vigne a lui, toujours il ressort par quelque coin. La politesse en eiïet, c’est une négation conventionnelle, systéma- tique, de l’égoîsme, dans les petits détails du commerce ordl• naires; c’est une hypocrisie reconnue, mais qui n’en est pas moins imposée, louée : car ce qu’elle cache, l’égoïsme, est une chose si repoussante, qu’on ne veut pas le voir, meme quand on sait bien qu’il est là—dessous; de même pour les objets déshon- nètes, on veut au moins savoir qu’ils sont recouverts d’un volle. -~ Uégoisme, quand il ne trouve la voie barrée ni par une (ores extérieure, et sous ce nom il faut comprendre aussi toute crainte - ses noms mrntenux. t07 inspirée par une puissance de la terre ou de plus haut, ni par des idées vraiment morales, poursuit ses fins sans avoir égard à rien : des lors, parmi cette multitude innombrable d’égolstes, ce qu’on verrait a l’ordre du jour, ce serait : • hellum omnium contre omnes (1), » et tous en patiraient. Aussi, après un peu de réflexion, la Raison imagine-t-elle bientot d’instituer l’État : l’Etat, né de la crainte mutuelle que les hommes s’inspirent par leurs forces respectives, prévient les effets désastreux de Pégolsme général, autant du moins que peut le faire un pouvoir tout limitctif. Mais que les deux agents a lui opposés perdent leur eflicacité, aussitot Pegotsme se montre, dans sa redoutable grandeur : et le phéno- mène n’eet pas beau a voir! En cherchant à exprimer briève- ment la force de cet agent ennemi de la moralité, j’avais songé L depeindre d’un trait Yégolsme dans toute sa grandeur, et je tàcbais de trouver à cet eilet quelque hyperbole assez énergique ; je ilnis par prendre celle—ci : plus d’un individu serait homme a tuer son semblable, simplement pour oindre ses bottes avec la graisse I du mort. Mais un scrupule m’est resté : est-ce bien là une by-- perhole? —- L'Ègoisme, voila donc le premier et le principal, mais non toutefois le seul ennemi, qu’ait à combattre le motif moral. On voit déjà assez que pour lutter contre un.pnrei| adver- saire, il faut quelque chose de réel, non pas une formule curieu- sement subtile, ni quelque bulle de savon d prie1•i.—Ala guerre, avant tout, ce qu'il faut, c’est de connaitre Pennemi. Or, le combat actuel, Yégoisme, qui a lui seul vaut plus que tous ses alliés, s'opposera surtout a cette vertu, la justice, la pre- mière, A mon sens, des vertus cardinales, et digne parexcellence de ce nom. Quant a la vertu de la Charité, Fadversaire qu’elle rencontrera le plus souvent, c’est la malveillance ou la haine. Considérons donc d'abord Porigine et les degrés de la première. La malveil- lance dans l’état encore faible, est tres-fréquente, presque ordi= I. e La guerre de tous contre tous, e formulede Hobbes. (TR-) 1 i08 LE ronnnunnr on LA Mouans. naire; et elle s’elève aisément aux degrés supérieurs. Goëthea I . bien raison de le dire : dans ce monde, Findifférence et l’aversion [ sont comme chez elles (Les affinités électives, I*° partie, chap. 111). 2 Il est bien heureux pour nous, que la prudence et la politesse jettent lcur manteau là-dessus, et nous empêchent de voir com- bien générale et réciproque est la malveillance, et combien le · bellum omnium contra omnes• est en vigueur, du moins entre Q les esprits. D’ailleurs parfois le fond se découvre : par exemple, ` aux heures, si fréquentes, ou la médisance se donne cours, im- ( _ pitoyablement, en l’absence des victimes. Mais ou il se voit le È plus à plein, c’est dans les éclats de la colère : parfois ils sont I hors de toute proportion avec la cause occasionnelle; et d’où tircraient·ils tant de force, si, pareille à la poudre dans le fusil, ` la colère n’a\ ait été comprimée, a l’état de haine longtemps cou- vée dans le secret? — Une des grandes causes de la malveillance, ce sont les conflits qui, a chaque pas, inévitablement, éclatent entre les égoïsmes. Elle trouve aussi dans les objets, des exci- tants : c’est le spectacle des fautes, des erreurs, des faiblesses, des folies, des défauts et des imperfections de toute sorte, que chacun de nous expose, en nombre plus grand ou moindre, du moins en quelques occasions, aux yeux des autres. Spectacle tel-, ·

 plus d’un homme, aux heures de mélancolie, d’hypocondrie, .

3 ile monde apparait, du point de vue esthétique, comme un musée ' · ig de caricatures; du point de vue intellectuel, comme une maison l °de fous ; et du point de vue moral, comme une auberge de che- =’ napans. #Quand cette humeur persiste, elle s’appelle misanthro- pie. -— `Enün une source, des plus puissantes, de la m_alveil·- lance, c’est l’envie; pour dire mieux, elle est la malveillance mème, excitée par le bonheur, les biens et autres avantages que I nous voyons chez autrui. Nul n’en est exempt, et déjà. Hérodote [ V3 dit (HL 80) I · Novo; âzpxüôsv ipçûmu à·a0pdm·uv· » (« Düpuis l’origine, l'envie est innée chez les hommes. >) Mais elle souffre bien des degrés. Jamais elle n’est plus impardonnable, ni plus vvnimeuse, que l0rsqu'elle s’en prend aux qualités de la personne mns Mortrs .t1<·rntott.tUx. 109 même : car alors il ne reste plus d’espoir à l’envieux ; jamais elle 11’est plus avilissallte : car elle nous fait hair ce que nous devrions aimer et honorer. Mais c’est ainsi que vont les choses : s Di lor par più, che d’altri, invidia s’atbbia, Che per stessi son lcvati a volo, Uscendo fuor della commune gabbia, » (I). s'écrie déja Pétrarque. Si l’on veut voir l’envie étudiée plus lon- guement, on pourra prendre les Parerga, 2° vol., § iii. - A certains égards la joie maligne est le pendant de l’envie. Toute- fois, ressentir de l’envie, cela est d’un homme; jouir d’une joie méchante, cela est d’un démon (2). Pas d’indice plus infaillible d’un cœur décidément mauvais, d’une profonde corruption mo- rale, que le fait d’avoir une seule fois savouré paisiblement,`de toute son ame, une telle joie. De celui qui y a été pris, il faut à jamais se méfier :¤ Hic niger est ; hunc tu, Romane, caveto (3). • — En soi, l’envie et la joie maligne sont des dispositions toutes théoriques : dans la pratique, elles deviennent la méchanceté et la cruauté. L’égoisme, lui, peut nous conduire a des fautes et des méfaits de toute sorte : mais le mal et la souffrance que par la nous iniligeons aux autres sont pour l’égoîsme un pur moyen, non un but : il ne les cause donc que par accident. La méchan- ceté et la cruauté, au rebours, font des souffrances et des dou- leurs d’autrui leur but propre : atteindre ce but, voilà leur joie. Aussi faut-il y voir un degré plus profond dans la perversité mo- rale. La maxime de l’égoïsme extrème est : ¤ Neminem juva; imo onnes, si forte conducit (il y a·toujours une condition), lœde. • La maxime de la méchanceté est : « Omnes, quantum potes, i. L’envie, à plus qu°à nuls autres, s’attaque à ceux Qui de leurs propres ailes se sont envolée, Et fuient loin de lu cage commune. 2. Allusion it la formule située au moyen age contre les hèré·• tiques : «Errare Itumanum est; perseverare autem dinbolicum. • et Se tromper est d’un homme; zfopiniatrer, d’un démon. » (TR.) 3. « Celui·la est noir, celui·là, Romain, gartle·toi de lui. » (TR.) scuornumtunn. — Monatn. 7 110 un rosonunnr on LA Mouans. lœde. · - Si la joie maligne n’est qu’nne disposition théorique a la cruauté, la cruauté n’est que cette disposition mise en pra- , tique : l’une et l'autre se manifesteront a la premiere occasion. De poursuivre dans le détail les vices qui naissent de ces deux facteurs premiers, c’est une recherche qui serait à sa place dans une éthique complète, non ici. Il faudrait alors déduire de 1’égoisnn la gourmandise, Pivrognerie, la luxure, le souci de nos intérêts, Pavidité, l'avarice, l'iniquité, la dureté de cœur, Forgueil, li vanité, etc. - et de l’esprit de haine, la jalousie, l’envie, It malveillance, la méchanceté, la disposition a se réjouir du mil, la curiosité indiscrets, la médisnnce, l’insolence, la violence, ls haine, la colère, la traitrise, la rancune, l’esprit de vengeance, la cruauté,etc.-Le premier principe est plutôt bestial ; le second, plutot diabolique. C’est toujours l’un de ces deux qui Femporte, ou bien l’autre, excepté là ou dominent les principes moraux dont on parlera plus loin: de là les grandes lignes d’une classi- fication morale des caractères. D’ail|eurs, il n’est aucun homme qui ne rentre dans l’un de ces trois genres. J°en ai fini avec cette effroyable revue des puissances anti- morales, qui rappelle celle des princes des ténèbres dans le Pair- démonium de Milton. Mais mon plan l’exigeait: je devais con- sidérer ces côtés sombres dela nature humaine. En cela ms vois s’écarte peut-être de celle de tous les autres monlistes: elle ressemble a celle de Dante, qui d'abord conduit aux enfers. Quand on a ainsi embrassé d’un coup d'œil les tendances cou- traires à la moralité, on voit combien c’est un problème difiicile, de découvrir un motif capable de résister à ces instincts si fort enracinés dans l’homme, capable de nous conduire dans une vole toute opposée; ou bien, si l’expérience nous offre des exemples d’hommes engagés dans cette voie, quelle difficulte ·c'est , de _ rendre raison de ces faits, d’une façon satisfaisante et naturelle. Si malaisé est le problème, que pour le résoudre au profit de Vhumanité prise en masse, toujours on a dû s’aider de machines empruntées à un autre monde: Toujours on s’est tdressé à des Lus Mortes anrnronaux. Hi dieux, dont les commandements et les défenses déterminaient toute la conduite à tenir, et qui d’ailleurs pour appuyer ces ordrest _ disposaient de peines et de récompenses, dans un autre monde ou la mort nous transportait. Admettons qn’on puisse rendre générale une croyance de la sorte, comme il est en effet possible si on l’imprime dans les esprits encore très—tendres; admettons encore cette thèse, qui n’est pas aisée a établir, et que les faits ne justifient guère, qu'une telle discipline produise les résultats atten- dus; tout ce qu’on obtiendrait, ce serait de rendre les actions des hommes conformes à la légalité, cela même en dehors des limites ou se renferment la police et la justice; mais il n’y aurait la, cha- cun le sent bien, rien de semblablea ce que nous appelons propre- ment la moralité desintentions. Évidemment tout acte inspiré par _ des motifs de ce genre aurait sa racine dans le pur égoïsme. Com- ment serait-il question de désintéressemenuquand je suis pris entre une promesse de récompense qui me séduit, et une menace de châtiment qui me pousse ? Si je crois fermement a une récompense dans un autre monde, il ne peut plus s’agir que de traites à tirer à plus longue échéance, mais avec une garantie meilleure. Les pauvres qu’on satisfait ne manquent pas de vous promettre pour l’autre monde une récompense qui vous paiera mille fois: un harpagon même pourrait là·dessus distribuer force aumones, bien persuadé qu’en ce faisant il s’assure un bon placement, et qu’en l’autre monde il ressuscitera dans la peau d’un Crésus. - Pour la masse du peuple, des exhortations de ce genre peuvent suffire: N et c’est pourquoi les diverses religions, ces métaphysiques a I Q l’usage du peuple, les lui répètent. Encore fauiîil re'marq1ier`ici, que nous nous trompons parfois aussi bien sur les motifs de nos ~ ‘ propres actes, que sur ceux d’autrui : aussi, plus d’un qui, pour se rendre raison de ses plus nobles actions, ne sait qu’invoquer des motifs de l’ordre dont il s’agit, en réalité se décide par des causes bien plus nobles et plus pures, mais dont il est bien plus malaise aussi de se rendre compte, et fait par amour du prochain tels actes qu’il ne peut s’expliquer sinon par sa soumission envers Dieu. Mais la Philosophie, ici, comme partout, cherche la vraie, la dernière solution, la solution qui se trouve dans la nature meme de l’homme, une solution indépendante de toute forme mythique, de tout dogme religieux, de toute hypostase transcendante: elle prétend la découvrir dans l'expérience, soit extérieure, soit intérieure. Or la présente question est d’ordre philosophique; il nous faut donc rejeter absolument toute solution subordonnée a une foi religieuse: et si j’ai rappelé de pareilles solutions, c’est uniquement pour mettre en lumière toute la difficulté du problème.

§ 15. - Le Critérium des actions revêtus: d’une valeur morale.

La première question serait celle-ci, qui relève de Yexpérience: s’il se rencontre en fait des actions inspirées d’ un sentiment de justice spontanée et de charité désintéressée, capable d’aller jus- qu’a la noblesse, jusqu’a la grandeur. Malheureusement l’expé- rience ne suiiit pas pour en décider: ce que Pexpérience saisit, c’est l’acte seulement; les motifs échappent au regard : il reste_ donc.toujours possible que dans un acte de justice ou de bonté, un motif d’égoisme ait eu sa part. Je ne me permettrai pas de recourir a un procédé qui n’est pas loyal, d’alle r, dans une étude de ‘ théorie, m’adresser a la conscience du lecteur et la charger de tout. Mais à ce que je crois, il y a bien peu d’hommes pour douter du fait, pour n’avoir pas éprouvé par eux—memes, au point de s’en convaincre, que souvent on est juste à cette seule et unique fin, de ne pas faire tort a autrui ; qu’il y a des gens en qui c’est l comme un principe inné, de faire à chacun son droit, qui par suite ne touchent jamais à ce qui revientà autrui ; qui ne songent ` pas à leur intéret sans plus, mais ont en même temps égard aux droits des autres; qui acceptant la réciprocité des obligations, ne veillent pas seulement a ce que chacun s’acquittc de son dû, mais à ce que chacun reçoive aussi son dû, ; cela parce qu’en hommes justes, ils ne veulent pas que personne perde avec eux. Ce sont LE cnrrrinwu nes serious stonanns. II3 les véritables hommes d’homteur, les rares Equi (justes) disper- sés dans la foule innombrable des Iniqui (injustes). Cependant il se rencontre de ces hommes. On m’accordera également, je pense, que plus d’un sait aider, donner, prèter, renoncer a une créance, sans que dans son cœur on puisse trouver une autre pensée sinon de venir en aide a tel individu dont il voit la dé- tresse. Arnold von Winkelried, alors qu’il s’écrie: • En avant! mes bons confédérés, ayez soin de ma femme et de mes en- fants (I), • en attirant a lui tout ce qu’il peut saisir dans ses deux bras de piques ennemies,Winkelried eut-il alors une pensée d’in- téret ? Le croie qui pourra. Pour moi, je ne saurais. — Quant à des exemples d’équité spontanée, qu’on ne saurait récuser sans esprit de chicane et sans obstination, déja j’en ai signalé au § I3. - Mais si toutefois quelqu’un persistait a me nier la réalité d'actes pareils, des lors à ses yeux, la morale serait une science sans objet réel, pareille a I’Astrologie et a l’Alchimie ;et ce serait perdre son temps que de plus disputer sur les principes de cette science. J’aurais donc a rompre ici avec lui. Je m’adresse maintenant a ceux qui admettent la réalité de ces faits. Il n’y a donc que les actes du genre dont j’ai parlé, auxquels on reconnaisse proprement une valeur morale. Le propre, la ca- ractéristique de ces actes, c’est, croyons·nous, qu’ils excluent cet, ordre de motifs, dont s’inspirent tous les actes des hommes, les motifs dïntérét, au sens large du mot. Ainsi il suiïit d’un motif intéressé qu’on découvre derrière un acte, s’il a agi seul, pour enlever à l’acte toute sa valeur morale, et s’il n’a été que secon- daire, pour le ravaler. Donc l’absence de tout motif égoiste, voila le critérium de l’acte qui a une valeur morale. On pourrait bien objecter, que les actes de pure méchanceté, de pure cruauté, sont eux aussi désintéressés: mais il est clair qu’il ne peut s’a§ir de ces actes ici, puisqu’ils sont l’opposé même des actes en question. Si I. Schopenhauer cite le texte même des paroles attribuées à Win- kelried, en haut-allemand : « Triiwen lieben Eidgenossen, wullt’s miuem Wip und Kinde gedenken. » (TR.) ll'; ma rosnnmzrrr on LA Mouans. I cependant on tient à une définition rigoureuse, on n'a qu’a excep· . ter expressément ces actions, à l’aide de ce caractere, qui leur est essentiel, d’avoir pour but la souffrance d’autrui. — Un autre caractère tout intime, dès lors moins évident, des actes revetus . d'une valeur morale, c’est de laisser après eux en nous un oon- tentement qu'on nomme l'approbation de la conscience; tandis qu’aux actescontraires d’injustice et d’insensibilité, et plusencore à ceux de méchanceté et de cruauté, répond un jugement tout con- traire, prononcé en nous et sur nous. Enfin un caractere secon- daire et accidentel, c’est encore que les actions du premier genre provoquent Vapprobation et le respect des spectateurs désintéree g sés; les autres, les sentiments opposés. Ces actions moralement bonnes étant ainsi définies, et nous y étant accordées pour réelles, maintenant il nous faut les traiter i comme un phénomène à nous proposé, et qu’il s’agit d’expliq¤er; , donc il faut chercherce qui peut pousser les hommesa des actes de , la sorte; si nous venons à bout de cette recherche, nous aurons nécessairement mis au jour les véritables motifs moraux, et d comme c’est sur ces motifs que doit s’appuyer tout éthique, notre problème sera résolu. 4 _ d § 16. — Détermination et démonstration du seul motif moral U < véritable. I Tout ce qui précède n’était qu’une préparation nécessaire: maintenant j’arrive à démontrer le vrai motif qui se trouve au | , fond de toute action moralement bonne: ce motif, on va le voir, ` , sera tel, si sérieux, si indubitablement réel, qu’il laissera bien I loin derrière lui toutes les subtilités, les curiosités, les sophismes, les afîirmations en l’air, les bulles de savon a priori, d’où les systèmes connus jusqu’îci avaient voulu faire naitre les actions morales, et surgir les fondements de l’éthique. Ce motif moral, je ne veux pas le proposer, Fajfrmer arbitrairement, je veux prouver qu’il est le seul possible ; or cette démonstration exige un LB sum. Morrr nous:. vilnrunnn. 115 long enchaînement de raisons: je pose donc ici par avance quel- ques prémisses qui serviront de point de départ a toute l’argu— mentation; on peut les prendre comme des axiomes, hormis les deux dernières, qui se fondent sur les analyses précédentes. L - Nulle action ne peut se produire sans un motif suüsant, non plus qu’une pierre ne peut se mouvoir, sans un choc ou une attraction sdiiisante. 2. — De méme, une action, des qu’îl existe un motif suffisant, eu égard au caractere de l'agent, pour la provoquer, ne peut manquer de se produire, a moins qu’un motif contraire et plus ' tort n’en rende l'omission nécessaire. 3. —Ce qui met la volonté en mouvement, ne peut être que le bien ou le mal en général, le bien ou le mal pris au sens le plus large de ces mots, comme aussi déterminé « par rapport a une volonté, a laquelle l’un est conforme, I'autre contraire. » Donc tout motif doit avoir quelque rapport au bien et au mal. L. ·—— En conséquence, toute action se rapporte, comme a sa fin lernière, a quelque etre susceptible d’éprouverle bien ou le mal. 5. — Cet être est on bien l’agent lui-mème, ou bien un autre; lans ce dernier cas, cet autre est soumis lt l’action, en qualité le patient, et en ce que l’action tourne à son détriment, ou à son proüt et avantage. 6. ··- Toute action, dont la tin dernière est le bien et le mal de ’agent, s’appelle égoïste. 7. — Tout ce qui est dit ici des actions, s’applique également aux omissions, dans les cas ou viennent s’oii`rir des motifs pour nt contre. 8. ·- En conséquence de l’analysc exposée dans les paragraphes irécédents, Pégoîsine et valeur morale, en fait d’actions, sont ermes qui s’excluent. Un acte a-t·il pour motif un but égoïste ? l ne peut avoir aucune valeur morale. Veut·on qu’un acte ait une valeur morale? qu'il n’ait pour motif, directou indirect, prochain m éloigné, aucune lin égoïste. 9. — En conséquence du § 5, ou sont éliminés les créxmùca. U6 un ronnnunur nn ns uonann. devoirs envers nous·memes, Pimportance morale d’une action ne peut dépendre que de l’efi’et produit sur autrui: c’est seulement par rapport à autrui qu’elle peut avoir une valeur morale ou mé- ' riter des reproches, ètre un acte de justice et de charité, ou bien • le contraire. Par ces prémisses ce qui suit est évident: Le bien et le mal dont la pensée doit (voir la prémisse 3) se retrouver au fond de « toute action ou omission, car ils en sont la fin dernière, touchent ou bien l’agent Iui·mème, ou bien un autre, celui qui est inté- ressé dans l’acte à titre de patient. Dans le premier cas, néces- sairement l’acte est égoïste : il a pour principe un motif d’intérèt. Tel est le cas, non-seulement quand on agit en vue de son propre intéret et profit, comme il arrive le plus souvent, mais aussi bien . quand de l’acte qu’on accomplit, on attend quelque effet éloigné, Soit dans ce monde, soit dans 1’autre, mais qui concerne l’agent; quand on a en tue de l’honneur pour soi, une bonne renommée àacquérir, le respect d’un hommea gagner, la sympathie du spectateur, etc.; et de mème absolument, quand, par tel acte, on se propose de maintenir une certaine maxime, et que, de l’éta— . blissement de cette maxime parmi les hommes, on a lieu l d’espérer quelque bien pour soi—mëme, en de certaines occu- rences: ainsi la maxime de la justice, celle qu’il se faut entr’ai- der, etc.; — la chose’est pareille, quand, en face d’un comman- I dement absolu, émané d’une puissance a vrai dire inconnue, ‘ mais évidemment supérieure, nous jugeons sage d’obéir: car l alors ce qui nous pousse c’est purement la crainte des consé- quences fàcheuses de la désobéissance, et il n'importe que ces con- séquences s’ofl`rent a nous seulement d’une façon vague et indé- l terminée; — ou bien, quand on veut, avec une conscience plus ou moins claire de ce qu’on fait, sauvegarder la haute opinion qu’on a de soi, de sa dignité, de sa valeur, et qu’il faudrait aban- y . 1.2. snur. Morxr norm, v1â1u·rAn1.n. H7 donner, cruelle blessure à notre orgueil; — ou enfin quand, selon les principes de Wolff, on se propose en cela de travailler à. se perfectionner. Bref, qu’on suppose à. une action, comme cause derniére, le motif qu’on voudra: ce sera toujours, en fin de compte, et par des détours plus ou moins longs, le bien et le mal de l’agent lui-méme, qui aura tout mis en branle; l’action sera donc égoiste, et par suite sans valeur morale. Il est un cas, un ·seul, qui fasse exception: C’est quand la raison derniere d’une action ou omission réside dans le bien et le mal d’un autre ètre, • intéressé à titre de patient • : alors l’agent, dans sa réso- lution ou son abstention, n’a rien d’autre en vue, que la pensée du bien et du mal de cet autre ; son seul but, c’est de faire que cet autre ne soit pas lésé, ou mème reçoive aide, secours et allé- gement de son fardeau. C’est cette direction de Faction qui seule peut lui imprimer un caractere de bonté morale; ainsi tel est le propre de l’action, positive ou négative, moralement bonne, d’etre dirigée en vue de l’avantage et du profitd’un autre. Autre- ment, le bien et le mal qui en tout cas inspirent l’action ou 1’abs- tention, ne peuvent être que le bien et le mal de l’agent lui- mème : des lors elle ne peut être qu’égoïste et destituéc de toute valeur morale. Or, pour que mon action soit faite uniquement en cue d’un autre, il faut que le bien de cet autre soit pour moi, et directement, un motif, au même titre où mon bien d moi l’est d’ordinaire.De la une façon plus précise de poser le problème: comment donc le bien et le mal d’un autre peuvent·ils bien déterminer ma volonté direc- tement, à la façon dont seul à l’ordinaire, agit mon propre bien? Comment ce bien, ce mal, peuvent-ils devenir mon motif, et même un motif assez puissant pour me décider parfois à faire passer en seconde ligne et plus ou moins loin derrière, le principe constant de tous mes autres actes, mon bien et mon mal à moi? — Evidemment, il faut que cet autre ètre devienne la fin derniére de mon acte, commeje la suis moi·meme en toute autrecircons- tance: il faut donc que je veuille son bien et que je ne veuille scuornrmaunn. -— Monann. 7, H8 mt roxnnmcxr nn LA Mouans. | pas son mal, comme je fais d’ordinaire pour mon propre bien et mon propre mal. A cet effet, il est nécessaire que je compatisse ` a son mal à lui, et comme tel; que je sente son mal, ainsi que je fais d’ordinaire le mien. Or, c’est supposer que par un moyen quelconque je suis identifié avec lui, que toute différence entre moi et autrui est détruite, au moins jusqu’à certain point, car c’est sur cette diiïérence que repose justement mon égolsme.Mais je ne peux me glisser dans la peau d’autrui : le seul moyen ou je puisse recourir, c’est donc d’utillser la connaissance que j’ai de cet autre, la représentation que je me fais de lui dans ma tète, _ afin de m’identitler a lui, assez pour traiter, dans ma conduite, cette ditlérence comme si elle n'existait pas. Toute cette sérle de pensées, dont voilà l’analyse, je ne l’ai pas revée, je ne Pallirme pas en l'air; elle est fort réelle, même elle n'est point rare; c’estlà le phénomène quotidien de la pitié, de cette participation toutim· médiate, sans aucune arriere-pensée, d’abord aux douleurs d’autrui, J puis et par suite à la cessation, ou à la suppression de ces maux, a car c’est la le dernier fond de tout bien-etre et de tout bonheur. d Cette pitié, voilà le seul principe réel de toute justice spontanée d et de toute vraie charité. Si une action a une valeur morale, c’est l dans la mesure où elle en vient: des qu’elle a une autre ori- l gine, elle ne vaut plus rien. Des que cette pitié s'éveille, le bien ‘ et le mald’autrui me tiennent au cœur aussi directement que peut y tenir d'ordinai1·e mon propre bien, sinon avec la mème force: entre cet autre et moi, donc, plus de différence absolue. Certes, le fait est étonnant, mystérieux mème. C’est là en vé- \ rité le grand mystère de la morale; e'est pour elle le fait primi· ' tif, la pierre de borne: seule la métaphysique, avec ses spécu- lations, peut aventurer ses pas au delà. En ces n1oments—la, cette ligne de démarcation, qui nous apparait à la lumière naturelle (comme les vieux théologiens appelaient la Raison), et qui sé· pare l‘ètre de l’etre, nous la voyous, cette ligne, s’eH'acer: le non·moi jusqu’a certain point devient le moi. D’ailleurs, ici, nous ne toucherons point à Vinterprétation métaphysique du phénomène ; notre tache sera d’abord de voir si tous les actes de justice spontanée et de véritable charité suivent vraiment cette même marche. Alors notre probleme sera résolu: nous aurons fait voir dans la nature humaine le fondement dernier de la moralité: d’expliquer ce fondement lui·mème, ce ne peut plus etre la un problème de morale: comme toute réalité considérée en tant que telle, il ne fournit matière à recherche qu’à la seule métaphysique. Or l'interprétation métaphysique du fait premier de la morale, dépasse déja la question proposée par la Société Royale; dans cette question il s’agit seulement de le base de l’éthique, et l’autre problème, en tout cas, n’y peut etre ajouté que comme un appendice a prendre ou a laisser. —- Toutefois, avant que j’entreprenne de déduire du principe que je propose les vertus cardinales, je dois placer ici deux remarques essentielles. I. —- Pour la commodité de l’exposition, tout a l’heure, quand j’ai par déduction découvert la pitié, cette unique source des actions moralement bonnes, j’ai simplifié mon exposé en laissant de coté, a dessein, un motif, la méchanceté, qui, désintéressée d’ailleurs comme la pitié, prend pour fin derniere la souffrance d’autrui. Mais maintenant nous pouvons en tenir compte, et alors résumer dans une forme plus parfaite et plus rigoureuse la dé- monstration de tout a l’heure : Il n’y a que trois motifs généraux auxquels se rapportent toutes les actions des hommes: c’est seulement a condition de les éveiller qu’un autre motif quelconque peut agir, C’est : a. L'égoïsme : ou la volonté qui poursuit son bien propre (il ne souffre pas de limites) ; b. La méchanceté, ou volonté poursuivant le mal d’autrui (elle peut aller jusqu’a Pextrème cruauté) ; c. La pitié, ou volonté poursuivant le bien d’autrui (elle peut aller jusqu’a la noblesse et a la grandeur d’ame). Il n’est pas d’action humaine qui ne se réduise lt l’un de ces trois principes; toutefois, il peut arriver que deux y concourent. Or, nous avons admis qu’il se rencontre en fait des actions mora- 120 mt ronnnunnr nn LA Mouans. lement bonnes: il faut donc qu’elles sortent de l’nne de ces trois sources. Or, d’sprès la prémisse 8, elles ne peuvent naitre uu A premier motif, encore moins du second: car celles qu’inspircœ l dernier sont toutes moralement blàmables ; et quant a cells I qu’inspire le premier, elles sont en parties indiiïérentes pourla ; morale. Donc nécessairement, elles résultent du troisieme : propo- ; sition qui trouvera par la suite sa confirmation a posteriori. I 2. - Notre sympathie ne s’adresse d’une façon directe qu’aux « seules douleurs des autres; leur bien·étre ne l’éveille pas, du moim 3 pas directement: en lui-mème il nous laisse indifférents. C’estœ « que dit Rousseau dans l’Émile (livre IV): · Première maxixnezll n'est pas dans le cœur humain de se mettre a la place des gensquî sont- plus heureux que nous, mais seulementde ceux qui sont plus a plaindre. » La raison en est, que la douleur, la souffrance, et sous cœ noms il faut comprendre toute espèce de privation, de manque, de besoin, _et même de désir, est Pobjet positif, immédiat, de la sensibilité. Au contraire le propre de la satisfaction, de la jouissance, du bonheur, c’est d’ètre purement la cessation d’une privation, Papaisemenl d’une douleur, et par suite d’agir négativement. Et c’est bien pour cela, que le besoin et le désir sont la condition de toute jouissance. . Déja Platon l’avouait, et faisait exception pour les parfums et les | plaisirs de l’esprit, sans plus (Bep. IX, p. 264 sq. de l’edition Bi- pont.) Voltaire de son coté dit: •Il n’est de vrais plaisirs qu’avec de vrais besoins. • Ainsi ce qui est positif, ce qui de soi—meme est manifeste, c’est la douleur ; la satisfaction et la jouissance, voilà \ le négatif: elles ne sont que la suppression de l’autre état. Telle est la raison qui fait que seuls, la souffrance, la privation, le péril, I Pisolement d’autrui, éveillent par eux-memes et sans intermédiaire notre sympathie. En lui-même, l’ètre heureux, satisfait, nous laisse indifférents ; pourquoi ? parce que son état est négatif : c’est l’absence de douleur, de privation, de misère. Certes, nous pouvons nous réjouir du bonheur, du bien-ètre, du plaisir d’autrui: mais c’est là. un fait secondaire et indirectement produit; il tient à ce l LE sum. Morrr Mons:. vitnrrsnrn. 121 que d’abord nous nous sommes émus de leurs douleurs et de leurs privations. Ou bien encore si nous participons a la joie et au bonheur d’un autre, ce n’est point parce qu’il est heureux, mais parce qu’il est notre iils, notre père, notre ami, notre parent, notre serviteur, notre subordonné, et ainsi de suite, mais par lui- mème le spectacle de l’homme heureux et dans le plaisir ne nous persuaderait point de prendre part a ses sentiments, comme fait celui de l’homme malheureux, dans la détresse ou la souffrance. Et de meme, quand il fagitdenous, il faut en somme une douleur, en comprenant par la aussi le besoin, le manque, le désir, l’e1mui meme, pour exciter notre activité; la satisfaction et le conten- tement nous laissent dans l’inaction, dans un repos indolent : pourquoi n’en serait-il pas de meme quand il s’agit des autres ? car entin si nous participons a leur état, c’est en nous identifiant a eux. Aussi voit-on que le spectacle du bonheur et de la joie des autres est fort propre à exciter en nous l’envie, chaque homme y étant déja assez disposé, et c’est là un agent que nous avons compté tout a l’heure parmi les adversaires de la moralité. Pour faire suite à Pexplication de la pitié, telle queje l’ai don- née plus haut, et par laquelle on y voit un état d’àme dont le motif unique est la soutïrance d’autrui, il me reste à écarter l’er- reur si souvent répétée de Cassina (Saggio analitico sulla com- passione (1), 1788; traduit en allemand par Pokel, 1790) : pour Cassina, la compassion nait d’une illusion momentanée de Pimagination; nous nous mettrions à la place du malheureux, et dans notre imagination, nous croirions ressentir en notre pro- pre personne ses douleurs à lui. Il n’en est rien ; nous ne cessons pas de voir clairement, que le patient, c’est lui, non pas nous: aussi c’est dans sa personne, non dans la notre, que nous ressen- tons la souffrance, de façon a en être émus. Nous pàtissons avec lui, donc en lui : nous sentons sa douleur comme si elle était notre, et nous n’allons pas nous figurer qu’elle soit nôtre : au t, Essai analytique sur la compassion. (TR.) contraire, plus notre propre état est heureux, plus par consequent il fait contraste avec celui du patient, et plus nous sommes accessibles a la pitié. Mais d’arriver à expliquer comment ce phénomène si important est possible, ce n’est pas chose facile quand on suit la voie de la pure psychologie, comme fit Cassins. E; Il n‘y a que la voie métaphysique pour réussir : dans la derniers ‘ partie de cet écrit, je tacherai d’y entrer.

Maintenant je vais entreprendre de montrer comment les actions revetues d’une valeur morale vraie sortent de la source que dm j’ai indiquée. La maxime générale de ces actes, qui est aussi le principe supreme de l’éthique, je l’ai énoncée dans la section pré- Pm cédentc : c’est la regle : « Neminem lœde; imo omnes, quantum M potes, juva. • Cette maxime comprend deux parties : en censé- 3: quence, les actions correspondantes se divisent naturellement en M deux- classes. tm th

§ I7. — Première vertu : la Justice. M

Considérons d’un peu plus près cet enchaînement de faits, qui nous a paru tout a l’heure le phénomène premier en morale, la Q pitié : des le premier coup d’œil, on découvre deux degrés pos- P sibles dans ce phénomène, de la souffrance d’autrui devenant |T pour moi un motif direct, c’est—a—dire devenant capable de me H déterminer à agir ou à m’abstenir 1 au premier degré, elle com- bat les motifs d’intérèt ou de méchanceté , et me retient | ï seulement d’intliger une souffrance a autrui, de créer un mal qui i n’est pas encore, de devenir moi·mème la cause de la douleur . d’un autre; au degré supérieur, la pitié, agissant d’unc façon po- 1 sitive, me pousse à aider activement mon prochain. Ainsi la dis- \ tinction entre les devoirs de droit strict et les devoirs de vertu, comme on les appelle, ou pour mieux dire, entre les devoirs de justice et les devoirs de charité, qui chez Kant est obtenue au prix de tant d’elI`orts, ici se présente tout a fait d’elle-même : ce qui est en faveur de notre principe. C’est la ligne de démarcation rnsttmnu vsaru: sa Jusricn. H3 _ naturelle, sacrée et si nette, entre le négatif et le positif, entre le respect de ce qui est inviolable., et l'assistance. Les termes en ` usage, qui distinguent des devoirs de droit strict et des devoirs de vertu, ces derniers appelés encore devoirs de charité, devoirs im- parfaite, ont un premier défaut: ils mettent sur un même plan le genre et Pespeee; car la justice, elle aussi, est une vertu. En antre, ils impliquent une extension exagérée de la notion de de- voir : plus loin je dirai les limites vraies ou il faut la renfermer. A la place des deux classes de devoirs ci-dessus nommées, je mets îeux vertus, la justice et la charité, et je les appelle cardinales, perce que de celles-IL, toutes les autres découlent en pratique et se déduisent en théorie.L’une et l’autre a sa racine dans la com- pnseion nsturellel Or cette compassion elle·mème est un fait in• déniable de la conscience humaine, elle lui est propre et essen- tielle; elle ne dépend pas de certaines conditions, telle que no- tlons, religions, dogmes, mythes, éducation, instruction; c’est un produit primitif et immédiat de la nature, elle fait partie de ls constitution meme de l’homme, elle peut résister L toute épreuve, elle apparait dans tous les pays, en tous les temps; aussi est·ce L elle qn'on en appelle en toute conilance,comme L un juge qui ne- cessairement réside en tout homme; nulle part elle n’est comptés parmi les « dieux étrangers •. Au contraire, sl elle manque li

uelqu'un, celui-·lL on le nomme un inhumain ; et de meme · hu-

manite • bien souvent est pris pour synonyme de pitié. L’el!icacité de ce motif moral vrai et naturel est donc, au premier degré, toute négative. Primitivement, nous sommes tous inclinés L Pinjustice et L la violence, parce que nos besoins, nos passions, nos colères et nos haines s'oil'rent L notre conscience tout directement, et qu'ils y possèdent en conséquence le Jus pt-(mi occupantts (I) ; au contraire les soulfrances que notre in- justice et notre violence ont causées L autrui, ne s’olfrent L notre esprit que par une voie détournée, a l’aide de la représentation; 1. Droit du premier occupant. (TR.) 124 LE roxnnumrr un LA Menu. encore faut·il que l’expérience ait précédé : elles arrivent doncà · nous indirectement. Aussi Sénèque dit·il : • Ad neminem ante 3, bona mens venit, quam mala (1). · (Ep. 50.) Tel est donc le j, mode d’action de la pitié , en son premier degré : elle paralyse ' 1 ces puissances ennemies du bien moral, qui habitent en moi, et 1 ainsi épargne aux autres les douleurs que je leur causerais; elle d me crie : Halte! elle couvre mes semblables comme d`un bou- c clier, les protège contre les aggressions que, sans elle, tenterait à mon égoïsme ou ma méchanceté. C/est ainsi que nait de la pitié, 1 · au premier degré, la maxime « neminem lœde ·, c’est-a-dire le g principe de la justice : ici seulement, et nulle part ailleurs, se p trouve la source pure de cette vertu, source vraiment morale, := franche de tout mélange; tirée d’ailleurs, la justice serait toute d faite dégoisme. Que mon ame s’ouvre, dans cette mesure seule- i. ment, a la pitié : et la pitié sera mon frein, en toute occasion ou g je pourrais, pour atteindre mon but, employer comme moyen la E souffrance d’autrui; et il n’importe que cette souffrance doive ré- E sulter de mou acte sur-le-champ ou bien plus tard, directement j ou à travers des moyens termes. Dès lors je serai aussi incapable . de porter atteinte à la propriété qu’a la personne de mon sem- , blable, de le faire souiïrir dans son ame que dans son corps : je j m’abstiendrai donc de lui faire aucun tort matériel, meme de lui apprèter aucune souffrance morale, en le chagrinant, en l’in· quiétant, le dépitant, le calomniant. La même pitié me retiendra de sacrifier à mon plaisir le bonheur de toute la vie d'une per- sonne du sexe féminin, de séduire la femme d'autrui, de perdre au moral et au physique des jeunes gens, en les dégradant jusqu’à la pédérastie. Toutefois, il n’est pas du tout nécessaire que dans chaque occasion particulière la pitié elle-mème soit éveillée: d’autant que plus d’une fois elle arriverait trop tard; seulement à une ame bien née, il suliit qu’une fois pour toutes ait apparu l’idée claire des soulïrances qu’inf1ige a autrui toute action in- ' 1. « ll n’est personne à qui les bonnes intentions s'oü`re¤t avant l les mauvaises. » (TR.) ` munuùnu vsnrus LA wsrrcn. 125 juste, sans parler de ce sentiment de l’injustice endurée, de la violence soutferte, qui accroit encore la douleur : aussitôt nait en elle cette maxime : • neminem lœde · , et ce commande- ment de la raison s’élève jusqu’a devenir une résolution ferme, durable, de respecter le droit de chacun, de ne se permettre au- cune aggressîon contre le droit, de se garder pour n’avoir jamais à se reprocher la souürance d’autrui, enlin de ne pas rejeter sur autrui, par ruse ou par force, le fardeau et les maux de la vie, quelque lot que nous imposent les circonstances; de porter notre part, pour ne pas doubler celle des autres. Sans doute, les prin- cipes, les idées abstraites, ne sont en général point la source vraie dela moralité; ils n’en sont pas la vraie base; pourtant ils sont indispensables a qui veut vivre selon la morale : ils sont le bar- rage, le réservoir (1), ou quand s’ouvre la source de la moralité, source qui ne coule pas sans cesse, viennent s’amassc·1· les bons sentiments, et d’oi1, l’occasion venue, ils vont se distribuer où il faut par des canaux de dérivation. Il en est des choses morales comme du corps, sujet de la physiologie, en qui l’on voit, par exemple, les vésicules du tiel, réservoir de la sécrétion du foie, jouer un role indispensable, pour ne pas citer bien d’autres cas semblables. Sans des principes solidement établis, des que nos instincts contraires a la morale seraient excités par des impres- sions extérieures jusqu’à devenir des passions, nous en devien- drions la proie. Savoir se tenir ferme dans ses principes, y rester fidèle, en dépit de tous les motifs contraires, c’est se commander soi-méme. C’est ici la cause pourquoi les femmes, dont la raison plus faible est moins propre à comprendre les principes, à les maintenir, a les ériger en règles, sont communément bien au- dessous des hommes pour ce qui est de cette vertu, la justice, et par suite aussi, de la loyauté et de la délicatesse de conscience ; pourquoi l’injustice et la fausseté sont leurs péchés ordinaires, et le mensonge leur élément propre; pourquoi, au contraire, elles 1. En français dans le texte. (TR.) dépassent les hommes en charité : en cnet ce qui éveille la chr · F rité frappe d’ordinaire les sens memes, excite la pitié : et la ; femmes sont décidément plus que nous sensibles à la pitié. lai: pour elles, rien n’existo réellement que ce qui s’oRre aux yeux, il la réalité présente et immédiate : ce qui n’est connu que perdu F concepts, ce qui est lointain, absent, passé, futur, elles se le repré- sentent mal. Ainsi là encore il y a compensation : la justice est W plutot la vertu des hommes; la charité, des femmes. A la seule im idée de voir a la place des hommes, les femmes gouverner, ou ui"' éclate de rire; mais les sœurs de charité ne sont pas de leur côté moins supérieures aux frères hospitaliers. Quant a la béta, comme les notions abstraites, ou de raison, lui font défaut, elle n'est ne capable d’aucnne résolution, bien moins de principes, ou d’em· W pire sur elle-même : elle est livrée sans défense à ses impressions, M à ses appétits. Aussi n'est-elle nullement susceptible de moralité m accompagnée de conscience, bien que les espèces, et même dans N les races supérieures, les individus aient des degrés fort divers de sa bonté ou de malice. — En conséquence donc, si l’on considère W une à une les actions du juste, la pitié n’y a qu’une part indirecte, œ elle agit par Pintermédiaire des principes, elle n’est pas tant ici di actu que potentic (1); de mème, en statique, la supériorité de H longueur d’une des branches du levier fait que ses mouvements `E sont plusî rapides, gràce a quoi une masse plus faible y fait équi- î libre à une plus forte qui est de l’autre coté : dans l’état de repos cette longueur, pour n'agir que poteutia, n'agit pas moins réelle- I l ment que actu. Néanmoins, la pitié est toujours la, prete à se manifester actu : et quand par hasard la maxime de notre choix, [ la maxime de justice, vient à faiblir, alors il faut qu’un motif \ vienne à la rescousse, qu’il ranime les bonnes résolutions .: or nul n’y est plus propre (toute raison d’égotsme à part) que ceux qu’on puise tt la source mème, dans la pitié. Et cela non pas seulement quand il s’agit de tort fait aux personnes, mais même aux pro- 1. Pas tant en acte qu’en puissance. (TR.) rnnsntnu vnnruz LA Jusrncn. 127 prietés : ainsi quand un homme qui s fait une trouvaille de prix commence d’éprouver ce plaisir tentateur, de la garder: alors (si l’ou met de coté toutes les raisons de prudence et de religion), rien ne le ramène plus aisément dans le chemin de la justice, que de se figurer l’inquiétude, le chagrin, les cris du malheureux qui a perdu l’objet. Chacun sent cette vérité : aussi souvent le crieur public qui réclame de l’argent perdu ajoute-t-il cette assu. rance, que celui qui l’a perdu est un pauvre homme, un domes- tique, par exemple. Si peu vraisemblable que soit la chose au premier coup d’œil, toutefois après ces réflexions il est clair, je pense, que la justice, elle aussi, la justice véritable, libre, a sa source dans la pitié. · Quelques-uns peut-etre trouveront que c’est là un sol bien maigre, pour nourrir a lui seul une telle plante, une vertu cardinale si grande, si a part: qu’ils s’en souviennent, ceux-la, elle est bien petite, la quantité de justice vraie, spontanée, pure d’intérèt, sans fard, qu’on trouverait parmi les hommes; si on la ren- contre, c’est° comme une étonnante exception; et quand on la ` compare à son succédané, a cette justice née dela simple pru- dence, et dont on fait partout si grand bruit, l'une est à l’autre, en qualité et en quantité, comme I’or est au cuivre. Cette der- nière, je pourrais l’appeler Ssxasomiim rcâwôapeç, l'&\1ll‘0 eôpana (1). car celle-ci est celle dont parle Hésiode, et qui, a l’arrivée de Page d’0r, quitte la terre, et s’en va habiter parmi les dieux du ciel. Pour une telle plante, si rare, et qui sur terre n’est jamais qu’exotique, la racine que nous avons fait voi1·, c’est bien assez. Uinjustice, ou Pinjuste, consiste par suite a faire du tort à au- trui. Donc la notion de l’injustice est positive, et celle du juste, qui vient apres, est négative, et s’applique seulement aux actes qu’on peut se permettre sans faire tort aux autres, sans leur faire injustice. Il faut joindre à la mème classe tout acte dont l’unique i. Justice populaire, et justice céleste. Allusion En lu Vénus popu- laire et à la Venus céleste de Platon, dans le Banquet. (TR.) ' 1 128 · LE ronnuuuur un LA Mouans. but est d’écarter une tentative d’injustice : la chose se voit assez j d’elle·même. Car il n’y a pas de sympathie, pas de pitié, qui puisse m’imposer de me laisser violenter par lui, de souh`rir qu’il me fasse injustice. Déja on voit assez combien la notion de droit est négative, et celle de tort, qui lui fait pendant, positive, par E Yexplication que donne de cette notion Hugo Grotius, le père de ‘ la philosophie du droit, au début de son ouvrage: « Jus hic nihil _ aliud, quam quod justum est, signiücat, idque negante magis I sensu, quam ajente, ut jus sit, quod injustum non est. > (De jm " belli et paris, L. I, c. l, §3) (1). Une autre preuve du caractère H négatif qui, malgré l’apparence, est celui dela justice, c’est cette I définition triviale: • Donner a chacun ce qui lui appartient. • Si I cela lui appartient, on n’a pas besoin de le lui donner; le sens ' est donc: · Ne prendre à personne ce qui lui appartient. > — La ' justice ne commandant rien que de négatif, on peut l’imposer: j tous en effet peuvent également pratiquer le · neminem lœde ·. ' La puissance coercitive, ici, c’est l’État, dont l’unique fin est de ' protéger les individusjles uns contre les autres, et tous contre I l’ennemi extérieur. Quelques philosophailleurs allemands, tant notre époque est vénale l ont tache de le transformer en une en- treprise d’éduçation et d’édiücati0n morales: on sent la-dessous le jésuite aux aguets, pret à supprimer la liberté des personnes, a entraver l’individu dans son développement propre, pour le ré- I duire a l’état de rouage dans une machine politique et religieuse à la chinoise. C’est par cette route qu’on aboutit jadis aux inqui- sitions, aux auto-da-fé, aux guerres de religion. Quand Frédéric j le Grand disait: « Sur mon territoire, je veux que chacun puisse chercher son bonheur a sa guise, » il entendait qu’il n’y ferait j jamais obstacle. Nous n’en voyons pas moins, auj0urd’hu1 mème, et partout (il y a une exception: l’Amérique du Nord; mais 1 l’exception est plus apparente que réelle), l’État entreprendre de ' , 1. « Le mot droit ici signifie simplement ce qui est juste, et a un sens plutôt nepatifque positif: en sorte que le droit, c’est ce qui n’est pas injuste, » (Du droit de paix et de guerre, etc.) (TR.) · rmnmknit vnnru: LA wsrnon. 129 pourvoir aussi aux besoins métaphysiques de ses membres. Les gouvemements semblent pour principe avoir adopté le mot de 0uinte—Curce: • Nulla res eflicacius multitudinem regit, quam nperstitioz alioquin impotens, sœva, mutabilis; ubi vana reli- gions capta est, melius vatibus, quam ducibus suis paret » (1). Les notions de tort et de droit signifient donc autant que dommage et absence de dommage, en comprenant sous cette der- nière expression l’acte d’éloigner un dommage: ces notions sont Evidemment indépendantes des législations, et les précédent: il r a donc un droit purement moral, un droit naturel, et une doc- .rine pure du droit; pure, c’est-à·dire indépendante de toute ins- âtution positive. Les principes de cette doctrine ont, a vrai dire, eur origine dans Fexpérience, en ce qu’ils apparaissent a la suite le la notion de dommage : mais en eux—mèmes, ils sont fondés lans Pentendement pur: c’est lui qui a priori nous met en main nette formule: • causa causœ est causa etfectus (2) » ; dont le ens ici et que si j'accomplis tel acte pour me protéger contre ’agression d’un autre, je ne suis pas la cause première de cet ete, mais bien lui ; donc je peux m’opposer a tout empiétement le sa part, sans lui faire injustice. C.’est comme la loi de la édexîon transportée dans le monde moral. Ainsi, réunissez ces lenx éléments, la notion empirique du dommage, et cette règle ournie par l’entendement pur, et aussitôt apparaissent les deux notions capitales, du droit et du tort: ces notions, chacun les orme a priori, puis des que Pexpérience lui offre une occasion, I les applique. Si quelque empiriste le nie, il sullit de lui rap- reler, a lui qui n’écoute que l’expérience, l’exemple des sauvages : ls savent avec justesse, souvent même avec finesse et précision, listinguer le tort du droit : rien de plus sensible, dans leurs rap- i. « Rien de meilleur pour mener la multitude, que la supersti- ion. Sans la superstition, elle est emportée, cruelle, changeante: une ois séduite par les mensonges d’une religion, elle obéit mieux à ses orciers, qu’elle ne faisaità ses chefs. » (TR ) 2. a La cause de la cause est aussi cause de l’etïet. » (TR.) 130 LE rounizmaxr mt LA Moussa. ports avec les navigateurs européens, dans leurs trocs, leurs 1 autres arrangements, leurs visites aux vaisseaux. Quand leur ce droit est bon, ils sont hardis et pleins d’assurance; le droit est·il contre eux, les voila tout timides. Dans les contestations, ils s’accordent volontiers à un juste accommodement ; mais une menace imméritée suiiit pour les mettre en guerre. — La doe- trine du droit est une partie de la morale: elle détermine les actes que nous devons ne pas faire, si nous voulons ne pas causer du dommage aux autres, ne pas leur faire injustice. La morale en cette affaire considere donc Vagent de l’action. Le législateur, lui, s’oocupe aussi de ce chapitre de la morale, mais c’esten een- - sidérant le patient: il prend donc les choses à rebours, et dans les memes actions, il voit des faits que nul ne doit avoir a souf- tu À _ * frir, puisque nul ne doit éprouver l’injustice. Puis l’État, contre N \ ces agressions, élève comme un rempart les lois, et crée le droit T positif. Son but est de faire que nul ne souffre Pinjustice: celui , DE de la doctrine morale du droit, de faire que nul ne cousuutte / _ l’injustice (1). , ' ff i Les actes d’injustice se ressemblent tous quant à la qualité: f c’est toujours un dommage fait à autrui, dans sa personne, sa li- ' J)' F berté, ses biens ou son honneur. Mais la quantité d’injustice peut M =·= «y"Varier beaucoup. Cette variabilité dans la grandeur de l’in,jas- '. zi tice, il ne me parait pas que les moralistesl’aient encore assez étu- I ( diee: mais dans la pratique, tous savent en tenir compte, et me-

 surent la-dessus le blâme dont ils frappent le coupable. De même

, _ fg pour les actions justes. Je m’explique zun homme qui, se voyant ' Q près de mourir de faim, vole un pain, commet une injustice; ` mais combien elle est peu de chose, au regard de celle du riche • _ qui, par un moyen quelconque, dépouille un pauvre de ses der- I nières ressources. Le riche qui paie ses journaliers, fait acte de justice : mais que cette justice est peu de chose, comparée a celle ) l. On trouvera exposée tout au long la doctrine du droit dans le llonle comme votants et comme représentation, vol. I, i 62t [ rnmnùns vsnru: sa wsrxcn. 131 du pauvre, qui trouve une bourse d’or, etde lui·meme la rapporte in riche. Comment mesure··t—on cette variable si importante, la Quantité de justice ou d’injustlce des actes (la qualité demeurant 00nstante)?La mesure ici n’est pas absolue ni directe,comme quand on recourt a une échelle de proportion, mais indirecte et relative, nomme est celle du sinus et de la tangente. Voici la formule con- Wnahle a cet effet: la grandeur de l’injustice de mon acte est égale à la grandeur du mal infligé a autrui, divisée par la gran- deur du profit que j’en retire ; —- et de la grandeur de la · justice de mon action est égale a la grandeur du prolit que j’au- luis pu retirer du dommage d’autrui, divisée par la grandeur du préjudice que j’en aurais moi·meme ressenti. -— ll y a encore lue autre sorte : Pinjustiee redoublé: : elle ditfère en espèce de ·l'injustice simple, quelle que soit la grandeur de celle·ci; voici à quoi on la reconnait zen face d’une injustice quelconque, le té— moin désintéressé éprouve une indignation, qui est en raison le la grandeur de Pinjustice; mais cette indignation n’atteint son plus haut degré qu’en face de l’injustice redoublee : alors, elle la déteste, elle y voit un crime prodigieux, qui crie vengeance au ciel, une abomination, un dye; (1), devant le- quel les dieux memes voilent leur face. Il y a injustice redoublée, quand un homme a accepté expressément l’obligation d’en pro- téger un certain autre en telle chose déterminée, si bien que de négliger cette obligation ce serait déjà. faire tort au protégé, donc commettre une injustice, et quand ensuite, non content de cela, le proteoteurlui-meme attaque et lese celui qu’i| devait protéger, et dans la chose ou il lui devait protection. Ainsi, quand le gar- dien constitué, ou le guide <1’un homme,se fait meurtrier, quand l’homme de confiance devient voleur, quand le tuteur dépouille le pupille, quand l’avocat prévarique, quand le juge se laisse cor- rompre, quand celui à qui je demande conseil, me donne avec intention un conseil funeste; — tous actes que l’on [enveloppe 1. Sacrilège. (TR.) I32 LE 1··o1vn1:MEN·1· nn LA uonama. I sous ce mot, la trahison ; la chose qui est en exécration à. l’uni- vers entier : aussi Dante place·t·il les traltres dans le cercle le plus profond de son enfer, la où demeure Satan lui·meme. (Inf. / ' X1, sa ss.) ' ’ Je viens de parler d’obligation : aussi bien,c’est le lieu ici de pré- Z ciser une idée dont on fait grand usage dans la morale comme dans d vie : celle de Vobligation morale, du devoir. Toute injustice, nous C l’avons vu, consiste à causer du dommage à autrui, soit dans sa ‘ personne, soit dans sa liberté, ses biens ou son honneur. D’où il suit, ce semble, que toute injustice comporte une agression posi· S tive, un acte. Toutefois il y a des actes dont la seule omission constitue une injustice : ces actes se nomment devoirs. Telle est ° la vraie définition philosophique du devoir: et cette idée perd tout E sens propre et s’évanouit, quand, a l’exemple des moralistes jus- d qu’a ce jour, on se met a appeler devoir tout ce qui est louable, I comme si l'on oubliait que la ou il y a devoir, il y a aussi dette. Le devoir, çà aigu, , Pflicht, duty, (1) est donc un acte dont la I simple omission par moi cause d autrui un dommage, c’est·d-dire, lui fait injustice. Or évidemment pour cela il faut que moi, qui ; commets l’omission, je me sois engage a faire cet acte, que je mo s sois obligé. Tout devoir donc repose sur une obligation qu’on a · contractée. D’ordinaire, il y a convention expresse, bilatérale, [ comme entre le prince etle peuple, le gouvernement et les fonc- 1 tionnaires, le maitre et les serviteurs, l’avocat et les clients, lt ( médecin et les malades, et d’une façon générale, entre un homme ( qui a accepté une tache, n’importe laquelle, et celui qui lui i donné mandat, au sens large du mot. Aussi tout devoir crée·t-' É: un droit zcar nul ne peut s’obliger sans un motif, c’est-à—di sans y trouver quelque avantage. Il n’existe à ma connaissan R qu’une seule obligation qui ne s’impose pas par suite d’une con U vention, mais bien par le simple effet d’un certain acte : et l Sé raison en est que celui envers qui on la prend n’existait pas en M E I. Français, grec. allemand, anglais. (TR.) W rnnumnu vnnru: LA wsrrcn. 133 _ core au moment où on l’a prise: c’est a savoir celle qu’ont les B parents envers leurs enfants. Celui qui appelle un enfant a la vie E a le devoir de Pentretenir, jusqu’au moment ou l’enfant peut se '* suffire alui-méme: et si ce moment ne doit arriver jamais» comme c’est le cas pour les aveugles, les infirmes, les crétins,

  • 5 etc., alors le devoir non plus ne s’éteint jamais. Car en s’abstenant

É deporter secours a l’enfant, par cette seule omission, celui qui l’a E? créé lui ferait tort, bien plus, le perdrait. Le devoir moral des en- `E tants envers leurs parents est loin d’ètre aussi immédiat, aussi ‘ précis. Voici sur quoi il repose scomme tout devoir crée un É droit, il faut que les parents aient un droit sur leurs enfants : ü ce droit impose aux enfants le devoir de l’obéissance, devoir qui îi plus tard s’éteint avec le droit d’où il était né ;à la place succède 1*3* la reconnaissance pour tout ce que les parents ont pu faire au H delà de leur stricte obligation. Toutefois, si haïssable, si révoltante 6 mème que soit bien souvent Vingraiitude, la reconnaissancen’es ï pas un devoir : car qui la néglige ne porte pas torta autrui, donc ¤ ne lui fait pas injustice. Sinon il faudrait dire que le bienfaiteur, rl au fond de luî·mème, avait pensé faire une aiïaire. - Peut—ètre Pl pourrait-on voir un exemple d’une obligation qui nait d’une J simple action, dans la réparation du dommage infligé à. autrui. n = Cependant comme il ne s’agit que de supprimer les conséquences Il d’un acte injuste, de faire effort pour les éteindre, il n’y a rien I la que de négatif : une négation de l’acte qui lui—meme d eut dû n’avoir pas lieu. — Une autre remarque à faire ici, nl c’est que l’éqvité est l’ennemie de la justice, et souvent lui fait F grand tort: aussi ne faut-il pas lui trop accorder. L’A|lemand ¤ aime l’équité, l' Anglais tient pour la justice.

  • · La loi de la détermination par les motifs est tout aussi rigou-

à reuse ici que celle de la causalité dans le monde physique: la con- " trainte qu’elle impose n’est donc pas moins irrésistible. En con- ` séquence, Pinjustice a deux voies pour en venir a ses (ins: la vio- ° lance et la ruse. Je peux, par violence, mettre a mort un de mes semblables, le voler, le contraindre àm’obéir : mais je peux aussi scuovmznaunn. — Mouans. 8 lili 1.1: ronoemxnr on LA noname. bien y arriver par ruse, en offrant a son esprit des motifs trom- peurs, qui Yameneront à faire ce qu’autrement il n'aurait pasfait. L'instrnment convenable ici ,e’est le mensonge: si le mensonge est illégitime,c’est pour cette unique raison,et par sui te à condition qu’il soit un instrument de tromperie, qu’il serve à violenter les gens h l’aide de la loi des motifs. Or c’est ce qu’il fait ordinairement. lliabord, en effet, si je mens, cet acte non plus ne peut être sans motif : or ce motif, à part de bien rares exceptions, est un motif injuste : c’est le désir de faire concourir a mes desseins telles gens sur qui je n’ai nulle puissance, bref, de leur faire violences l’aide de la loi des motifs. Il n’est pas jusqu’au mensonge par pure fanfaronnade qui ne s’explique ainsi: le fanfaron veutse faire valoir aux yeux d’autrui plus qu’il ne lui appartient. —Si toute promesse, si tout traité sont obligatoires, cest pour la même raison : des qu’on ne les tient pas, ils sont des mensonges, et des plus solennels; et jamais l’intention de faire moralement violence à autrui n’a été plus évidente, puisque le motif meme du men- songe, l’acte qu’on désirait obtenir de la partie adverse, est expres- sement déclaré. Ce qui rend la fourberie méprisable, c’est qu’hy· pocritement elle désarme sa victime, avant de Pattaquer. Elle atteint à son comble dans la trahison, et alors comme elle rentre dans le genre de l’injustice redoublée, elle devient un objet d'a-· bomination. D’autre part, puisque je peux, sans injustice, donc de plein droit, repousser la violence par la violence, je peux de meme, si la force me fait défaut, ou bien, si elle ne me semble pas aussi bien de mise, recourir a la ruse. Done, dans les cas ou j’ai le droit d’en appeler à la force, j’ai droit d’en appeler sa mensonge également: ainsi contre des brigands, contre des mal- faiteurs de n’importe quelle espèce ; et de les attirer ainsi dansun piège. Et de même une promesse arrachée de force ne lie point. ·- Mais en réalité, le droit de mentir va plus loin encore : ce droit nfappartlent contre toute question que je n’ai pas a¤tori· • riaée, et qui concerne ma personne on celle des miens : une telle question est indiscrète; ce n’est pas seulement en y répondant, rnnunkmz. vunm: LA ws·rm¤. l35 Q c’est meme en l’écartant avec un « je n’ai rien a dire • , formule g déja sullisante pour éveiller le soupçon, que je m’exposerais à un É danger. Lemeusonge en de tels cas est l’arme défensive légitime, _' contre une curiosité dont les motifs d’ordinaire ne sont point bien- veillants. Car si j’ai le droit, quand je devine chez autrui des r . . . J] intentions méchantes, un projet de m’attaquer parla force, de ' me prémunir d’nvanoe, et aux risques et périls de l’agresseur, par r . ., . . , . . la force; si jai le droit, par mesure prevent1ve, de garnir de _' pointes aigues le mur de mon jardin, de lâcher la nuit dans ma " cour des chiens méchants, meme a l’occasion d’y disposer des g chausse-trappes et des fusils qui partent seuls, sans que le mal- " falteur qui entre sit a s’en prendre qu’à lui-·meme des suites fu- ' nestes de ces mesures; de meme aussi a1·je le droit de tenir se- cret par tous les moyens ce qui, connu, donnerait prise a autrui sur moi; et j’en ai d’autant plus de raison que je dois m’at·· _ tendre plus à la malveillance des autres, et prendre mes précau- tions d’avance contre eux. C’est en ce cas qu’Arioste dit : « Quantunque il simuler sis le più volte Biprcso, e dia di male meute indici, Si trova pure in molte cose e molle Avere fatti evldenti beneilci, E denni 0 biasmi e morti avere tolte : Che non conversiam sempre con gli amici, In questa essai più oscura che serena Vita mortal, tutta d’invidia piena (I). (Orl. fur., IV, I.) Je peux donc sans injustice, des la seulement que je m’attends àètre attaqué par ruse, opposer la ruse à la ruse; et je n’ai pas besoin, quand un homme s’immisce sans permission dans mes I. « Bien que le plus souvent le mensonge encoure - le blxlme, et soit la marque d'un dessein mechant, - pourtant il est arrive en mille et mille occasions — qu’il a rendu des services évidents, —- qu’il a épargné à plus d'un, des maux, la honte, la mort : - car ce n’est pas toujours à des amis que nous avons alhire, — dans ce monde mortel, plus ténébreux que serein, — tout plein de ja- loux. » l36 ne roxnnunivr ne LA noname. affaires privées, de lui tenir le dé, pas plus que de lui indiquer, m, par un mot comme cel¤i·ci, · je veux garder le secret la-dessus; M le point précis ou gît quelque mystère peut·etre fâcheux pour nie moi, peut-etre utile à savoir pour lui, et dont la connaissanceen |g) tout cas lui donnerait la haute main sur moi : 5,,, Scire volant secrets domds, atque inde timeri (1). È; Je suis en droit de me débarrasser de lui par un mensonge, a ses Mi risques et périls, dût·il en résulter pour lui quelque erreur domma· hl geable. En pareille occasion, le mensonge est l’unique moyen de me M protéger contre une curiosité indiscrète et soupçonneuse: je suis de dans le cas de légitime défense. « Ask me no questions, and I’lltel lm you no lies(2), • voilà la maxime vraie ici. Aussi chez les Anglais le ou le nom de menteur est le plus sanglant des reproches, et ou par M suite le mensonge est réellement plus rare qu’ailleurs, on regarde W comme inconvenante tonte question qu’on pose à autrui sans sa il permission et touchant ses affaires: et c’est cette inconvenanœ °° qu’on désigne par le mot questionner. — Et d’ailleurs il n’est pas l d’homme intelligent qui ne se conforme au principe que j’ai posé, E et le plus loyal mème en est là. Si par exemple, revenant d’un °‘ endroit écarté, où il a touché de l’argent, il rencontre un inconnu d qui se met à faire route avec lui, et qui lui demande, comme il ° est d’usage en pareil cas, d’abord ou il va, puis d’où« il vient, puis peu a peu l’interroge sur ce qu’il y était allé faire, notre _ homme lui répondra par un mensonge, pour éviter d’etre volé. Si ` on vous rencontre dans la maison d’un homme dont vous souhai- tez d’épouser la fille, et qu’on vous questionne sur votre pré- sence, inattendue en pareil endroit, vous ne manquez pas de don- ner un faux prétexte: a moins que vous n’ayez le timbre un peu felé. Et il ne manque pas de cas semblables,où il n’est pas d’homme • l. « Ils veulent savoir les secrets de la maison, pour se faire craindre. » (TB.) 2. « Ne me qnestionnez pas, je ne vous mentirai pas. » rnuuxitnn vmrru: LA Jusrrcu. 137 raisonnable qui ne meute sans le moindre scrupule. Tel est l’unique moyen de faire cesser cette contradiction choquante entre la mo- rale telle qu’on1aprofesse, etla morale tellequ’on Ia pratique tous lesjours, memeparmi les hommes les plus sincères et les meilleurs. Bien entendu, il faut restreindre rigoureusement la permission, comme jel’ai fait, au cas de légitime défense; autrement la théorie souürirait les plusétranges abus: car il n’est pas d’arme plus dange- reuse que le mensonge en lui-mème. Seulement, de meme que malgré la paix publique (1), la loi permet à tout individu, de porter des armes et de s’en servir, au moins dansle cas de légitime défense ; de même aussi, dans le même cas. dans celui-la seul, la morale nous concède le recours au mensonge. Ce cas mis à part (le cas de légitime défense contre la violence ou la ruse) tout mensonge est une injustice; la justice veut donc que nous soyons sincères ' avec tout le monde. Quant à condamner par un arret absolu, sans exception, et portant sur l’essence mème de la chose, le men- songe, une première remarque nous en détourne déjà: c’est qu’il y a des cas ou c’est mème un devoir de mentir; ainsi pour les medecins; c’est encore, qu’il y a des mensonges sublimes: tel celui du marquis Posa dans Don Carlos, (2) celui de la Jérusalem délivrée, ll, 22 (3), et en genéral tout ceux par lesquels un inno- cent prend sur lui la faute d’autrui; c’est enfin que Jésus-Christ 1. Landfriedm, résolution de la diète de Worms (M55), qui a aboli le droit de diflidalion, et imposé une trêve universelle aux princes allemands entre eux. (TR ) 2. Voir le Don Carlos de Schiller, acte V, scène m. Don Carlos aime sa belle—mère, la reine d'Espagne ; le roi Philippe soupçonne cet amour, et le suppose moins pur qu’il n’est. Le marquis de Posa, qui reve d'une grande réforme liberale, et qui pourla réaliser a mis son espérance dans son élève et son ami Don Carlos, voit l’infant perdu si ces soupçons se confirment. Alors dans une lettre qu’il fait surprendre, il s’accuse d’ètre le vrai coupable, celui qui aime la reine. Le roi le fait assassiner. (TR.) 3. C’est le mensonge de la jeune Sophronie qui pour sauver les chrétiens, s’aceuse à Aladin, tyran de Jérusalem, d’avoir ravi dans une mosquée une image de la Vierge que les musulmans y avaient transportée. (TB.) - scuomzvzu UER. — Momm. %· |38 LE roxnsunnr ne LA noname. I lui·tneme a une fois altéré avec intention la vérité (Jean, vn, J 8) (1). C’est dans le même sens que Campanella, dans nes Pour J filosoflche, madrigal 9, dit fort nettement: ·= Bello è il mentir,si J a fare gran ben' si trova (2). • Au contraire la théorie du mensonge J. ollicieux, telle que la présente la morale lt la mode, a l’air pi- J teux une pièce rajoutée sur une robe de pauvresse. -—Lea raison- J nements dont Kant a fourni la matière, et dont on se nertdant J bien\des manuels, pour démontrer Pillégitimité du mensonge, en J la deduisant de notre faculté de parler, sont d’une platitude, d’ttne J puérilité, d’une fadeur a vous tenter d’aller, pour le seul plaisir J de les narguer, vous jeter dans les bras du diable, disant avec J Talleyrand: « L’bomme lt reçu la parole pour pouvoir cacher st pensée. » — Le mépris dont Kant fait, montre en tonte occasion, - son mépris absolu, infini, pour le mensonge, n’est an fond rien qu’alïection ou préjugé : dans le chapitre de sa Doctrine de la vertu qu’il consacre au mensonge, il l’habille, il est vrai, des épitbetet les plus déshonorantes, mais quant à donner une raison topiqlt pour prouver qu’il est blamable, il ne le fait point: le procédé eût pourtant été plus ellicace. Il est plus facile de déclamer que de démontrer, de faire la morale que d’ètre sincere. Kant eût été plus sage, s’il eût réservé ce zèle tout particulier pour le déchaîner contre la malice qui se réjouit de la douleur d’autrni: c’eSt elle, non le mensonge, qui est proprement le péché diabolique. Elle est le contraire meme de la pitié; elle est simplement la cruauté impuissante, qui contemple avec complaisance les maux d’autrui, et quiayant été incapable de les créer, remercie le hasard t. Voici le texte : ‘ e Les lreres de Jesus lui dirent : quitte ce paye et panne en Judée (pour aller a la fete den Tabernaclen), alu que ten dinelpl veient nunni les œuvres que tu fais... Cut- les freres de Jenna ne croyaient pas en luit C’est pourquoi il leur répondit :... Allex à cette fete; · pour mot Je n’y vms pas encore, parce que men temps n’ent panne- compli. Il leur flt cette repense, et renta en Galileo; lala lorsque sen freres furent partie, il alla aussi lui·mètne lt la Bte, non pan pn- bliquement, mais comme en cachette. ¤ (TR.) 2. « Belle chose qu’un mensonge qui procure un grand hhp, · [ sscozvnn vnnruz LA cnanirs. 139 d’avoir pris ce soin. — Sans doute, dans le code d’honneur de la chevalerie, le nom de menteur est un reproche grave, et qui veut etre lavé dans le sang de Pinsulteur: mais la raison n‘en est pas que le mensonge est injuste: autrement il y aurait insulte non moins grave, a accuser un homme d’une injustice commise de vive force: ce qui n’est pas, on le sait; la vraie raison, c’est que dans l’esprit du code de chevalerie, la force est proprement oe qui fonde le droit : or celui qui pour accomplir une injustice, recourt au mensonge, fait assez paraitre que la force lui fait défaut, ou bien le courage pour en user. Tout mensonge est signe de peur: voila cequi le condamne sans retour (I). § i8. -· Seconde Vertu .· la Charité. Ainsi la Justice est la première des vertus cardinales, et la plus essentielle. Les philosophes anciens l’ont eux-memes reconnue et mise à cette place : mais a coté ils ont rangé trois autres vertus, qu’ils ont choisies sams discernement. En revanche, la Charité, cariias, àyéwu, ils ne la reconnaissaient pas encore pour une vertu: Platon lui-=·meme qui, en morale, s’éleve plus haut que pas un d’eu1 ne dépasse pas la justice libre, désintéressée. En pratique, en fait, certes, la Charité a toujours existé: mais jamais elle n’avait fait l’ohjet d’une question de théorie, jamais on ne l’avait établie expressément au rang des vertus, et mème au premier rang, jamais elle n’avait été étendue jusqu'a nos ennemis, meme avant le christianisme: c’est la justement le grand mérite de cette religion. Cela, toutefois, n'est vrai que de l’Europe: car, en Asie, déja mille ans auparavant, l’amour illimité du prochain était mis en théorie, prescrit, aussi bien qu'il y était en pratique: le Veda et le Dharma-Cutra, l’Itihasa et le Purana, comme aussi la doctrine dn Bouddha Cakya—Mouni, ne cessaient de le prêcher. — Et même à la rigueur, chez les anciens aussi, on trouve des traces du L Mot A mot, voila ce qui rompt sur lui le baton. Allusion à une cérémonie du vieux droit germanique.(TR.) Ml} LE ronnnunur un na uonam. I sens de la Charité: ainsi chez Cicéron, de Finibus, v. 23; bien plus, chez Pythagore, s’il faut en croire Jamhlique, De vita Pytha- gorœ, c. xxxm (l). C’est pour moi une obligation de déduire, au sens philosophique, cette vertu de mon principe. Grace a ce phénomène, dont j’ai montré la réalité, bien que ln cause en soit toute mystérieuse, la pitié atteint un second degré: alors la souffrance d’autrui devient par elle—meme, et sans inter- médiaire, le motif de mes actes; ce degré se distingue clairement du premier: les actes que la pitié inspire alors sont positifs; la pitié ne se borne plus à. m’empecher de nuire aux autres, elle m'excite ales aider. Il y a ici deux facteurs: la part que je prends immédiatement au mal d’autrui avec plus ou moins de vivacité et d’émotion, puis la détresse du patient qui est plus ou moins grande et pressante: selon les variations de ces facteurs, le motif moral pur me décidera à me sacrifier dans une mesure correspon- dante pour remédier au besoin ou à la détresse de mon semblable. Je sacriiierai soit une partie de mes forces physiques ou morales, en les dépensent a son profit, soit mes biens, ma santé, ma liberté, ma vie mème. La participation aux maux d’autrui, participation immédiate, qui n’est pas longuement raisonnée et qui n’en a pas besoin, voila la seule source pure de toute charité, de la caritas, de l’&·y«im,, de cette vertu qui a pour maxime : • omnes, quantum potes, juva, • et d’ou découlent tous ces actes que la morale nous prescrit sous le nom de devoirs de vertu, devoirs d’amour, devoirs imparfaits. Cette participation toute immédiate, instiuc- _ tive mème, aux soutfrances dont pâtissent les autres, la compassion, la pitié, voila l’unique principe d’où naissent ces actes, du moins quand ils ont une valeur morale, quand ils sontpurs de tout égoïsme, quand, par la méme, ils nous donnent ce contentement intérieur qu'on appelle une bonne conscience, une conscience satisfaite et qui nous approuve; quand chez un simple témoin, ils produisent 1. Témoignage d’une valeur médiocre, selon Zeller, La Ploilosopltil des Grecs, I, p. MO, trad. de M. Boutroux. (TR.) ' sncounn vsnru: LA ciwirri. lil · l’approhation, le respect, l’admiration, et enfin l’invitent àjeter sur lui·meme un regard modeste, car ce dernier détail ne saurait ètre contesté. Mais qu’une action bienfaisante vienne a avoir quelque autre motif, elle ne peut désormais étre qu’égoîste, si ce n’est- meme méchante. En effet, plus haut, nous avons divisé les prin- cipes de nos actions en trois genres premiers: égoïsme, méchanceté, pitié; eh bien l tout pareillement, les motifs qui mettent en mouvement les hommes, se ramènent a trois classes générales et supérieures: 1° le' bien de l’agent; 2° le mal d’autrui; 3° le bien d’autrui . Si donc le motif d’une action bienfaisante n’est pas de la troisième classe, forcément il rentre dans la première oula seconde. Il‘arrive souvent que ce soit dans celle-ci: ainsi quand je fais dn biena quelqu’nn pour chagriner un autre homme a qui je ne fais pas de bien, ou pour lui rendre son fardeau plus pesant encore, ou quand c’est pour faire honte a un tiers, qui, lui, ne fait pas de bien a mon protégé; ou enfin quand c’est pour humilier celui à. qui j’accorde mon bienfait. Plus souvent encore le motif est de la première sorte: c’est ce qui arrive quand par une bonne action je poursuis, à travers des chemins plus ou moins longs et détournés, mon propre bien : ainsi quand je songe à part moi a quelque récompense a obtenir dans ce monde ou dans l’autre, à. l’estime publique, au renom que je veux me faire, d’un noble cœur, aux services que pourra me rendre à son tour celui que j’aide aujourd’hui, ou du moins a l’utilité que je pourrai tirer de lui ; quand la pensée qui me pousse, c’est que la grandeur d’ame et la bienfaisance sont choses dont il est bon de maintenir le principe, parce qu’un jour je pourrais bien en profiter, moi aussi ; et d’une façon générale enfin, quand mon projet n’est pas ce projet, le seul tout objectif, de venir en aide aux autres, de les tirer de la misère et des soucis, de les délivrer de leurs souf- frances: ce seul projet, sans rien de plus, sans rien à coté! C’est · en cela meme, et en cela seul, que j’ai fait résider la vraie charité, cette caritas, âvyeiam, que le christianisme a préchée; et lechristia· nisme n’a pas de plus grand mérite, ni de plus uronre.a.\ui.€.\ Us! mc roannmmr nn LA uoaamt. quant aux préceptes que l’Évangile ajoute à ce premier comman- dement, 00lDll‘l8 Z • pû ysdibm 1} àpwrlpa ceu, rl tessî ii Ssëla ••v. W ( · que ta gauche ignore ce que fait ta droite • ) et autres sem- blables, ils ont pour principe un vague sentiment de ce que j’ai établi par déduction: que la détresse seule d'autrui, sans aucune arriére-pensée, doit etre le motif qui me guide, si je veux que mon action ait une valeur morale. Aussi lisons··nous dans ce mème livre (Mathieu, vi, 2) cette parole sage: Qui donne avec ostentation a déjà sa récompense, dans Postentation meme. De leur coté les Védas eux aussi nous réveient la parole bénie ; ils nous l'assurent, et plus d'une fois: qui attend la récompense de ses œuvres est encore sur la route de ténèbres, et n’est pas mûr pour la délivrance. —- Si quelqu’un, en faisant l’aumone, me demandait ce qu’il en retirera, en bonne conscience je lui répondrais: « Ts en retireras ceci, que le fardeau de ce pauvre homme sera allégé d’autant; à part cela, rien absolument. Si cela ne peut te servir de rien, si cela ne t’accommode pas, alors ce n’est donc pas une aumône que tu voulais faire, mais une affaire: eh bien l tu es volé. Mais s’il te convient que ce malheureux, accable par le besoin, souffre moins, alors tu as atteint ton but, et de ton acte tu as retiré ce profit, qu’il souffre moins; par là tu vois au juste en quelle mesure ton action est récompensée. • Mais comment faire qu’une souifrance, qui n’est pas mienne, qui ne me concerne pas, moi, cependant devienne pour moi un motif, un motif qui agit directement, a l’égal de ma propre souiïrance; que cette souffrance d'autrui me fasse agir ? Je l’ai dit, il n’y s pour cela qu’un moyen zbien que cette douleur ne me soit révélée que comme extérieure a moi, et par l’intuition ou par quelque témoignage, je la rmentirai toutefois, je l’éprouverai comme si elle était mienne, non pas comme résidant en moi pourtant, mais comme étant en un autre. Ainsi il arrive, comme dit Calderon: que entre el ver _ Padeeer y el pudeeer I I sncoumt vmrru: LA ouaiurxt. M3 Niljlnn distnneia hahia. (No sicmpre el peor es cierto, Jorn, II, p. 229) (I). Isis pour cela, il faut que je me sois en quelque manière iden- tifié avec cet autre, donc que la barriere entre le moi et le non- moi se trouve pour un instant supprimée: alors seulement la situation d’un autre, ses besoins, sa détresse, ses souffrances, me deviennent immédiatement propres: je cesse de le regarder, ainsi que l'intuition empirique le voudrait, comme une chose qui m’est étrangère, indifférente, étant distincte de moi absolument ; je souffre en lui, bien que mes nerfs ne soient pas renfermés sous sa peau. Par la seulement, son mal ai lui, sa détresse d lui, deviennent pour moi un motif: autrement. seuls les miens me guideraient. Ce phé- nomène est, je le répète, un mystère: c’est une chose dont la Raison ne peut rendre directement compte, et dont Vexpérience ne saurait découvrir les causes. Et pourtant, le fait est quotidien. Chacun l’a éprouvé intérieurement; même le plus dur, le plus égoïste des hommes n’y est pas demeuré étranger. Nous en ren- controns chaque jour des exemples, chez les individus et en petit, partout où, par une inspiration spontanée, un homme, sans tant de reflexions, va au secours d’uu autre, l’assiste, même parfois s’expose a un danger évident, mortel, pour un individu qu’il n’avait jamais vu, et ne calcule rien sinon qu’îl le voit dans la détresse et le péril. Nous le voyons en grand, quand après mure réflexion, après des débats difficiles, la nation anglaise, d‘un grand cœur, dépense 20 millions sterling pour racheter de |'es-· clavage les noirs de ses colonies, aux applaudissements et à la joie d’un monde entier. Cette gigantesque belle action, si quelqn’un refuse de reconnaitre dans la pitié le motif qui l’a produite, pour l’attribuer au christianisme, qusil y pense: dans le Nouveau Tes- l. « Que de voir Bonhir, à la souffrance, Il n’est plus de distance. » (Ce west pas toujours Le pire qui est le vrai, II° acte, p. 229.) M4 LE-FONDEMBNT un LA uonsnn. tament tout entier, il n’y a pas un mot contre Pesclavage, cela en un temps où il était universel; bien plus, en 1860, dans |’Amérique du Nord, lors des débats sur Pesclavage, un orateurs pu encore en appeler à ce fait, qu’Abraham et Jacob ont eu aussi des esclaves. Quels seront en chaque cas particulier, les effets pratiques de ce phénomène intime et mystérieux 7 c’est à l’éthique de les ana lyser dans des chapitres et paragraphes, consacrés aux devoirs de vertu, ou devoirs de charité, ou devoirs imparfaite. Ici j’ai fait connaitre leur racine, le sol ou ils s’appuyent tous, et d’où nait la règle: « omnes, quantum potes, java » ; le reste s'en déduit ai- sément, comme de l’autre moitié de mon principe •, nemim lœde • , sortent tous les devoirs de justice. En vérité, la morale est la plus facile des sciences, et il fallait bien s’y attendre chacun ayant l’obligation de se la construire à lui-mème, de tire lui·meme du principe supreme qu’il trouve enraciné dans son cœur, une règle applicable à tous les cas de °la vie : car il eues! peu qui aient le loisir et la patience d’apprendre une morale touts faite. De la justice et de la charité découlent toutes les vertus! celles·là sont donc les vertus cardinales ; en les déduisant de leur principe, on pose la pierre d’angle de l’éthiqne. —— La justice, voilà en un mot tout l’Ancien Testament; la charité, voilà le Nouveau: c’est la la xamir mali (1) (Jean, XIII, 34) qui, selon Paul (aux Romains, xm, 8-10), renferme toutes les vertus chré- tiennes. § 19. — Confirmation du fondement de la morale tel qn’il d’étre établi. La verité que je viens d’exprimer, que la pitié, étant le seulj motif pur d’égoîsme, est aussi le seul vraiment moral, a un airl paradoxal des plus étranges, et meme des plus inconcevables. 1. « La nouvelle loi. » (TR.) I conrinuariozv nu roxnnnnxr ne Là Mouans. M5 Pour la rendre moins extraordinaire au lecteur, je vais montrer comment elle est confirmée par l’expérience, et comment elle exprime le sentiment général des hommes. 1. — A cet effet, je commencerai par prendre un exemple imaginaire : ce sera ici comme un eœperùnentztm crucis (l).

Mais pour ne pas me faire le jeu trop beau, ce n’est pas un acte

de charité que je choisirai ; ce sera une violation du droit, même ' la plus grave qui soit. — Concevons deux jeunes hommes, Caïus et ‘ Titus (2) tous deux passionnément épris de deux jeunes filles diffé-

rentes 
chacun d’eux se voit barrer la route par un rival préféré,

préféré pour des avantages éxtérieurs.Ils résolvent,chacun de son côté, de faire disparaître de ce monde leurs rivaux ; d’ailleurs ils sont parfaitement à l’abri de toute recherche, et meme de tout soupçon. Pourtant, au moment ou ils procèdent aux préparatifs

  • du meurtre, tous deux, après une lutteintérieure, s'arrétent.C’est

sur cet abandon de leur projet qu'ils ont a s’expliquer devant ' nous, sincèrement et clairement. — Quantà Caïus, je laisse au E lecteur le choix des explications qu’il lui mettra dans la bou- ‘ che. Il pourra avoir été retenu par des motifs religieux, par la pensée de la volonte divine, du châtiment qui l’attend, du juge- ment futur, etc. Ou bien encore il dira : · J’ai réfléchi que la maxime de ma conduite dans cette circonstance n’eût pas été propre à fournir une règle capable de s’appliquer à tous les êtres raisonnables en général, car j’allais traiter mon rival comme un simple moyen, sans voir en lui en mème temps une ün en soi. · — Ou bien avec Fichte, il s’exprimera ainsi : · La vie d’un homme quelconque est un moyen propre a amener la réalisation de l. Ewperimentum crucic, ou instamia crucis, terme de Bacon pour désigner un raisonnement dans lequel, étant posé quelques hy- pothèses considérées comme seules possibles, en les rèfutant toutes I1 l’exception d‘une, on prouve que cette dernière est la vraie Bacon le nomme ainsi par comparaison avec les croix placées dans les carre- fours pour indiquer lc chemin. Voir Nor. On). ll, ‘?, lt (TR ) 2. Ces noms latins sont employés en allemand dans les mêmes cas où nous disons Pierre et Paul, (TR.) scuoruuuwnn. Mouans. 9 l'16 1.1; r··oxnEMEN·r ou LA Mon.u.E. la loi n1orale : je ne peux donc pas, à moins d’être indiiîérent à la réalisation de la loi morale, anéantir un etre dont la destinée est d’y contribuer. • (Doctrine des Mœurs, p. 373.) — (Ce scrupule, soit dit en passant, il pourrait s’en défaire, car il espère bien, une fois en possession de celle qu’il aime, ne pas tarder à créer un instrument nouveau de la loi morale.) — Il pourra encore parler à la façon de Wollaston : « J’ai songé qu’une telle action serait la traduction d’une proposition fausse. ~ — A la façon de Hutcheson : · Le sens moral, dont les impressions, comme celles de tout autre sens, échappent à toute explication ultérieure, m’a déterminé à agir de la sorte. · — A la façon d’Adam Smith: · .l’ai prévu que mon acte ne m’eût point attiré la sympathie du spectateur. · —Avec Christian Wollî : « J’ai reconnu que par la je ne travaillais pas à ma perfection et ne contribuais point à celle d’autrui. · — Avec Spinoza .· « Homini nihil utilius homine .· ergo hominem interimere nolui (1) · . — Bref, il dira ce qu’il vous plaira. — Mais Pour Titus, que je me suis réservé de faire expliquer à ma maniere, il dira : « Quand j’en suis venu aux préparatifs, quand, par suite, j’ai dû considérer pour un moment, non plus ma passion, mais mon rival, alors j’ai commencé à voir clairement de quoi il s’agissait et pour moi et pour lui. Mais alors aussi la pitié, la compassion m’ont saisi, je n’ai pas eu le cœur d’y résister : je n’ai pas pu faire ce que je voulais. » Maintenant, je le demande à tout lecteur sincère et libre de préjugés : de ces deux hommes, quel est le meilleur? quel est celui aux mains de qui on remettrait le plus volontiers sa desti- née ? quel est celui qui aété retenu par le plus pur motif Y — Ou gît des lors le fondement de la morale ? 2. — Il n’est rien qui soulève jusque dans ses profondeurs notre sentiment moral autant que la cruauté. Toute autre faute, nous I pouvons la pardonner; la cruauté, jamais. La raison en est, que i._eBien de plus utile tr l’homme que Phomme même : c‘est pour- I quon je n’ai pas voulu tuer un homme. » (TR.) CONFIRMATION ou romomnur ne LA Monxrn. M7 la cruauté est précisément le contraire de la pitié. Venons-nous En apprendre quelque acte de cruauté, comme est celui-ci, dont les journaux viennent de nous apporter la nouvelle, d’une mère qui a tué son petit garçon, un enfant de cinq ans, en lui versant dans le gosier de l’huile bouillante, et son autre enfant, plus petit encore, en l’enterrant tout vif ; ou cet autre, qu’on nous annonce d’Alger : une dispute suivie de rixe entre un Espagnol et un Algérien, et oi1 celui-ci ayant eu le dessus, brisa à son adver- saire la mâchoire inférieure, la lui arracha net, et s’en alla avec ce trophée, laissant la l’autre qui vivait encore ; — aussitôt nous voila saisis d’borreur ; nous nous écrions : · Comment peut-on faire de pareilles choses? • Et quel est le sens de cette question ? Celui·ci peut-être : Comment peut-on redouter aussi peu les châtiments de la vie future ? — L’interprétation est difïicile a admettre.- Ou bien celui-ci : Comment peut-on agir d’après une maxime aussi peu propre a devenir la loi générale de tous les êtres raisonnables ? - Pour cela, non. — Ou bien encore : Com- ment peut-on négliger a ce point sa propre perfection et celle d’autrui? — Pas davantage. — Le sens vrai, le voici à n’en pas douter : Comment peut-on ètre à ce point sans pitié ? C’est donc quand une action s’écarte extrèmement de la pitié, qu’elle porte comme un stigmate le caractère d’une chose moralement con- damnable, méprisable. La pitié est par excellence le ressort de la moralité. · 3. — Le principe de la morale, le ressort de la moralité, tel que je l’ai révélé, est le seul absolument auquel on puisse rendre cette justice, qu’il agit avec efiicacité et même sur un domaine étendu. Personne ne voudrait en dire autant de tous les autres principes de morale proposés par les philosophes : ces principes consistent en des propositions abstraites, souvent même subtiles, sans autre fondement, qu’une combinaison artificielle des no- tions : c’est au point qu’ils ne sauraient s’appliquer à la vie pra- tique sans offrir quelque. coté risible. Une bonne action qui aurait été inspirée par le seul principe moral de Kant, serait au fond M8 nr: i··oxonMsN·r on LA Monstre. l’acte d’un pédant de philosophie; ou elle aboutirait à un men- songe que l’agent se ferait à. lui·mème : étant donné un acte qu’il aurait accompli pour de certains motifs, il lui en attribuerait d’autres, moins nobles peut-ètre, et y verrait un produit de l’im- pératif catégorique et d’une notion en l’air, celle du devoir, Mais ce n’est pas seulement aux principes de morale qu’ont inventés pour le seul besoin de leurs théories les philosophes, c’est aussià ceux que les religions ont établis en vue d’une utilité toute pra- tique, qu’il est difficile de reconnaître une efficacité marquée. En voici un premier signe: si diverses que soient les religions ré· pandues sur la terre, on ne voit point que la moralité des hommes, ou pour mieux dire leur immoralité, varie dans une mesure correspondante ; au contraire, pour l’essentiel, elle en est at peu près partout au même point. Seulement, il faut prendre garde de ne pas confondre la grossièreté et la délicatesse avec la moralité et l'immoralité. Ce qu’il y avait de morale dans la reli- gion des Grecs se réduisait à bien peu de chose : le respect du serment, voilà a peu près tout; il n’y avait pas de dogme, pas de morale, prèchés officiellement; et toutefois nous ne voyons pas que les Grecs, a tout prendre, en fussent moralement inférieurs aux hommes de l’époque chrétienne. La morale du christianisme est bien supérieure à aucune de celles qu’ait jamais connues l’Eu- rope : mais d’aller croire que la moralité des Européens s’estéle· vée dans la même mesure, ou seulement qu’aujourd’hui elle dé- passe celle des autres contrées, ce serait s’exposer a un mécompte; _ car enfin, non—seulement on trouve chez les mahométans, les guèbres, les hindous et les bouddhistes, pour le moins autant dv 1 loyauté, de sincérité, de tolérance, de douceur, de bienfaisance. de générosité et d'abnégation que chez les peuples chrétiens; mais en outre la liste serait longue des cruautés indignes de l’homme, qui ont été l’accompagnement du christianisme, croi- sades impardonnables, extermination d’_une grande partie des ha- bitants primitifs de l’Amérique, colonisation de cette partie dn monde avec des hommes volés à, l’Afrique, arrachés sans droit, coxvrxumxriox nu rouonmnur on LA Momma. lb.) sans l’ombre d’un droit, à. leurs familles, a leur patrie, a la partie de la terre où ils étaient nés, pauvres nègres esclaves condamnés aux travaux forcés a perpétuité (1), persécutions incessantes contre les hérétiques, tribunaux d’inquisitiou dont les forfaitscrient vengeance au ciel, nuit de la Saint·Barthélemy, exécution de dix- buit mille Hollandais suppliciés par le duc d’Albe, et tant d’autres crimes, tant d’autres : je crains bien que la balance ne fût empor- tee enfin ; mais non pas en faveur du christianisme. Et d’ailleurs, en général, que l’on compare l’excellente morale que prèchent la religion chrétienne et à des degrés divers toutes les religions, avec la conduite pratique des fidèles ; qu’on songe comment tout tournerait, si le bras séculier cessait d’arrèter les transgres- seurs ; ce que nous aurions à craindre, si pour un seul jour les lois étaient toutes supprimées, et il faudra bien avouer alors que faible est l’action des religions, de toutes, sur les mœurs des hommes. De tout cela peut-ètre faut·il se prendre à la débilité de la foi. En théorie et tant qu’il s’agit de piété spéculative, cha- ' cun croit sa foi bien solide. Mais c’est à l’œuvre qu’il faut juger de nos croyances : une fois au pied du mur, et quand pour con- server sa foi, il faut se décider à des renoncements, à de grands sacrifices, c’est alors que l’hom1ne laisse paraître la faiblesse de sa conviction. Un homme médite sérieusement quelque mauvaise action: c’est que déjà il a transgressé les limites de la vraie et pure moralité ; la première barrière qu`il rencontre ensuite, c’est l’idée de la justice et de la police. S’il réussit à la repousser, à espérer d’y échapper, la seconde barrière qui s’oppose à lui, c’est le respect de son honneur. Mais ce boulevard une fois franchi à son tour, il y a gros à parier que, sur un homme qui a triomphe de ces deux obstacles, les dogmes religieux auront peu de prise, qu’ils ne sauraient le détourner de son dessein. Quand un homme i. Auj0urd’bui encore, selon Buxton, The African S/avetrade (l839), le nombre de ces malheureux s’accroit par an de t50,000 natifs de l’Afrique; il y faut joindre 200,000 autres infortunès, que dé· truiscnt la razzia et le voyage. l50 LE rononwnvr ne LA Monann. ne s’efl`raie pas de périls voisins et certains, un péril éloigné et qui est pur objet de croyance n’est point pour le faire reculer. Et d’ailleurs, contre toute bonne action inspirée par les seules croyances religieuses, s'élève toujours cette objection, qu’elle n’est pas désintéressée, qu’elle part de la pensée d’une récompense et d’un châtiment a attendre, enfin qu’elle est sans valeur morale. C’est ce qu’exprimait déjà avec force, dans une de ses lettres, l’illustre grand—duc Charles-Auguste de Weimar (1) : • Le baron Weyhers, dit-il, trouvait lui-mème, qn’il faut ètre un bien grand coquin, pour être incliné au bien par la seule religion, et non par nature. In vino veritas. • (Lettres à J. H. Merck, lettre 229.) —Maintenant, en regard, que l’on place le motif moral tel que je l’ai proposé! Qui ose un instant mettre en doute cette vé- rité, qu’en tous temps, chez tous les peuples, dans toutes les oc- casions de la vie, même en ces moments ou il n’y a plus de lois, meme au milieu des horreurs des révolutions et des guerres, dans les grandes comme dans les petites choses, chaque jour, à chaque heure, ce motif fait preuve d’une efficacité marquée et vraiment merveilleuse, que quotidiennement il empèche plus d’une injus- tice, provoque nombre de bonnes actions sans espoir de récom- pense, et bien souvent la ou on les attendait le` moins, qu’enfin partout où il agit et_oi1 il agit seul, tous nous reconnaissons là, sans réserve, avec respect, avec vénération, la dignité morale vé- ritable? ' · ` 4. — En effet, une compassion sans bornes qui nous unit avec tous les etres vivants, voila le plus solide, le plus sûr garant de la moralité : avec elle, il n’est pas besoin de casuistique. Qui la pos- sède, sera bien incapable de causer du dommage a personne, de violenter personne, de faire du mal à qui que ce soit ; mais plutot pour tous il aura dela longanimité, il pardonnera, il aidera de toutes ses forces, et chacune de ses actions sera marquée au coin dela justice et de la charité. En revanche, essayez de dire: 1. Uami de Goethe et de Schiller. (TR.) conrrnmrxoiv oo roivnmmivr on LA Mouans. 151 « Cet homme est vertueux, seulement il ne connaît pas la pitié. • Ou bien : • C’est un homme injuste et méchant; pourtant il est compatissant. · La contradiction saute aux yeux. — A chacun son goût ; mais pour moi, je ne sais pas de plus belle priere que celle dont les anciens Indous se servent pour clore leurs spectacles (comme font aujourd’hui les Anglais à la iin de leur prière pour le roi). Ils disent: · Puisse tout ce qui a vie etre délivré de la souft`rancel » 5. — Il existe encore divers faits de détail, d’oi1 I’on peut conclure que le vrai ressort moral, c’est la pitié. Par exem ple quand on vole cent thalers, que ce soit à un riche ou ai un pauvre, le fait est toujours une injustice: toutefois dans le second cas la cons- cience,et avec elle le témoin désintéressé,réclameront bien plus haut et s’irriteront bien plus vivement. Aristote déjà le dit: · ômôupou dâ Edu rev aîrvzoüvra, fev tûruxaûvta, éetxsîv. ¤ ( ¢ Il est bien pl\lS grave de faire tort à un malheureux qu’à l’homme dans la pros- périté. ») Problem. xxix, 2. Les reproches de la conscience au contraire seront bien moins forts, moins forts même que dans le premier cas, s’il s`agit d’un préjudice fait a une caisse publique: une caisse publique ne peut etre un objet de pitié. On le voit donc, ce n’est pas la violation du droit qui par elle—mème provoque, les reproches de la conscience et ceux des autres hommes; c’est avant tout le mal que cette violation a causé à la victime. Sans doute cette violation seule, telle qu’elle se rencontre dans le cas précédent, de la caisse publique volée, excite la désapprobation de la conscience et celle du spectateur; mais simplement parce qu’elle renverse la maxime, du respect dû à tout droit, maxime sans laquelle il n’est°pas d’homme d’honneur: elle ne l’excite donc qu'indirectement, et avec moins de force. Si d’ailleurs cette caisse était un dépôt public, le cas serait tout autre: il s’agirait d'une injustice redoublée telle qu’elle a été définie ci—dessus,et même bien caractérisée. Les raisons que je viens d’analyser expliquent le grand reproche que l’on fait partout aux concussionnaires avides, aux coquins de loi, d’agripper le bien de la veuve et 152 LE roxnummvr ou LA Mouans. de l’orphelin: ceslinfortunés, plus dénués de secours que personne, ` devraient éveiller davantage la pitié. Un ètre absolument insen- sible a la pitié,tel est donc celui que les hommes appellent scélérat. 6. — La charité a son principe dans la pitié : la chose est ici plus évidente encore que pour la justice. On ne saurait recevoir l de ses semblables une seule marque authentique de charité, tant qu’on est à tous égards dans la prospérité. L’homme heureux peut bien avoir des preuves variées de la biens eillance des siens, de ses amis : mais quant aux effets de cette sensibilité désintéressée, pure, qui sans retour sur soi prend part à la situation, a la des- tinée d’autrui, il est réservé a l’homme atteint par quelque souf- france de les éprouver. L’homme heureux n’excite point par ce . seul titre notre sympathie; mais plutôt il demeure par la étranger a notre cœur: • habeatsibi sua (1).-. Meme, s’il dépasse trop les autres, il est exposé à exciter l’envie; et l’envie est prète, au jour ou il tombera du faite de sa prospérité, a se changer en une joie maligne. Toutefois, le plus souvent, ce dernier malheur nese réalise pas : l’homme déchu n’en est pas réduit à ce point d’avoirà dire, selon le mot de Sophocle I • yalôet 6`ê;_6p¤i ·. • Ils rient, mrs ennemis. · A peine est-il renversé, un grand changement se fait dans le cœur du reste des hommes: le fait est significatif pour notre théorie. En premier lieu, il voit avec quelle espèce de sentiments les amis de sa prospérité y prenaient part : · Di/fugiunt cadis cum fœce siccatis amici (2). » En revanche, ce qu’il redoutait plus que le malheur mème, le triomphe de ses envieux, les sarcasmes de ceux que sa chute emplit d’une joie méchante, lui sont d’0r- dinaire épargnés: l’envie est apaisée, elle disparait avec ce qui la causait; déja la pitié se glisse a la place, et amène à sa suite la charité. Bien souvent les envieux, ennemis de notre prospérité, se changent, après notre ruine, en autant d’amis délicats, de con- t. a Qu’il garde pour lui ses biens. » C’est Véquivalent de l'expres· sion: tant mieux pour lui l (TR.) 2. « Le tonneau vidé, la lie venue, les amis s’cn vont. »(TR.) courtnmrrtox ou 1·*o1vnEMEM· on LA Mouans. 153 solateurs, de soutiens. Qui n’a pas, à quelque degré que ce soit, après un échec, éprouvé lui—mème cette vérité 7 qui n’a vu alors avec étonnement ceux qui jusque-la n’avaient eu pour lui que froideur, que malveillance, l’entourer des marques d’une sincère sympathie? C’est que le malheur est la condition de la pitié ; et la pitié, la source de la charité. — De cette remarque, rap- prochez-en une autre : que rien n’est propre à adoucir notre colère, même légitime, contre un homme, autant que ce mot : •ll est malheureux.· Ce que la pluie est au feu, la pitié l’est à la colère. Aussi, voulez·vous n’avoir à regretter rien ‘? écoutez mon conseil : quand la colère vous enflamme, quand vous méditez d’infliger au coupable une rude punition, représentez·vous·le, avec de vives Couleurs, déjà frappé ; voyez·le atteint dans son corps ou son âme, au milieu de la misère, de la détresse, et qui pleure, et dites·vous : ceci est mon œuvre. Alors, si quelque chose peut amortir votre colère, elle sera amortie. La pitié, voila le vrai contre-poison de la colère; et par ce tableau que vous vous ètes fait, vous avez éveillé d’avance et à temps encore, la pitié, dont la voix, Alors qu‘on est venge, fait entendre ses lois. _ (Voltaire, Sémiramiw, V, 6 ) Et en général, rien n’est mieux fait pour nous délivrer de toute pensée de haine contre notre prochain, que de nous figurer une position ou il réclamerait notre pitié. — Aussi voit·on d’ordinaire les parents préférer ceux de leurs enfants qui sont maladifs: c’est que ceux·là ne laissent pas la pitié s’endormir. 7. — Une autre preuve que le motif moral ici proposé est bien le vrai, c’est qu'avec lui les animaux eux-memes sont protégés : on sait Yimpardonnable oubli où les ont méchamment laissés jus- qu’ici tous les moralistes de 1’Europe. On prétend que les bêtes n’ont pas de droit ; on se persuade que notre conduite a leur égard n’importe en rien à la morale, ou pour parler le langage de cette morale-là, qu’0n n’a pas de devoirs envers les betes : 9. l l5& LE ronnmtnmr nn LA Mouans. doctrine révoltante, doctrine grossière et barbare. propre à l'0cci- dent, et qui a sa racine dans le judaïsme. En philosophie toutefois I on la fait reposer sur une hypothèse admise contre l’évidence mème d’une différence absolue entre l’homme et la bete: c’est Descartes qui l’a proclamée sur le ton le plus net et le plus tran- chant, et en effet, c’était la une conséquence nécessaire de ses er- reurs. La philosophieCartésiano-Leibnizio-Wolfienne avait, àl’aide I de notions tout abstraites, bâti la psychologie rationnelle, et construit une anima rationalis immortelle; mais visiblement le [ monde des betes, avec ses prétentions bien naturelles, s’élevait contre ce monopole exclusif, ce brevet d’immortalité décerné à l’homme seul ; et silencieusement, la nature faisait ce qu’elle fait toujours en pareil cas : elle protestait. Nos philosophes sentant leur conscience de savants toute troublée, durent essayer de con- solider leur psychologie rationnelle à l’aide de l’empirique : ils se mirent donc à creuser entre l’homme et la bete un abîme énorme, d’une largeur démesurée: par la ils nous montraient, en dépitde Vévidence, une différence irréductible. C’est de tous ces efforts que Boileau riait déjà : Les animaux 0nt·ils des universités ? Volt-on fleurir chez eux des quatre facultés ? Avec cette théorie, les bètes auraient fini par ne plus savoir se distinguer elles·mèmes d’avec le monde extérieur, par n’avoir plus conscience d'elles—mèmes, plus de moi l Contre ces déclara- tions intolérables, il suffit d’un remède : jetez un seul coup d’œi| ‘ sur un animal, même le plus petit, le dernier, toyez l’égoîsme immense dont il est possédé: c’est assez pour vous convaincre que les betes ont bien conscience de leur moi, et l’opposent bien au monde, au non-moi. Si un cartésien se trouvait entre les griffes d’un tigre, il apprendrait, et le plus clairement du monde, si le tigre sait faire une différence entre le moi et le non—m0i l A ces sophismes des philosophes répondent les sophismes du peuple; tels sont certains idiotismes, notamment ceux de l’allemand qui, conriuwvriou ou roxnnmrmr un LA Mouans. 155 pour le manger, le boire, la conception, l’en1'antement, la mort, un cadavre, quand il s’agit des bêtes, a des termes spéciaux, tant il craindrait d’employer les mêmes mots que pour les hommes: il réussit ainsi à dissimuler, sous la diversité des termes, la parfaite identité des choses. Les langues anciennes ne connaissaient pas cette synonymie·là, et naïvement elles appe- laient d’u.n même nom des choses qui sont les mêmes; il faut donc que ces idées artificielles soient une invention de la prè- traille d’Europe : un tas de sacrilèges, qui ne savent par quels moyens rabaisser, vilipender l’essence éternelle qui vit au fond de tout être animé. Par là ils sont arrives à établir en Europe ces méchantes habitudes de dureté et de cruauté envers les bêtes, qu’un homme de la Haute-Asie ne saurait voir sans une juste horreur. En anglais, nous ne trouvons pas cette infâme inven- tion : cela sans doute tient a ce que les Saxons, au moment de la conquête d’Angleterre, n’étaient point encore chrétiens. Toutefois on en retrouve le pendant, dans cette particularité de la langue anglaise: tous les noms d’animaux y sont du genre neutre, et par suite quand on veut les remplacer, on se sert du pronom it (il au neutre), absolument comme pour les objets inanimés; rien de plus choquant que cette façon, surtout quand on parle des _ primates, du chien par exemple, du singe,etc. : on ne saurait mé- connaître là une fourberie des prêtres pou1· rabaisser les animaux au rang des choses. Les anciens Egyptiens, pour qui la religion était l’unique affaire de la vie, déposaient dans les mêmes tom- beaux les momies humaines et celles des ibis, des crocodiles,etc.: mais en Europe, ce serait.une abomination, un crime, d’enterrer le chien fidèle aupres du lieu ou repose son maître, et pour- tant c’est sur cette tombe parfois que, plus fidèle et plus dévoué que ne fut jamais un homme, il est allé attendre la ·mort. — Si vous voulez reconnaitre jusqu’ou va, pour l’appa— rence phénomérale, l’identité entre la bête et l’homme, rien ne vous y conduira mieux qu’un peu de zoologie et d’ana· tomie: que dire, quand on voit aujourd’hui (1839) unjanatomiste ·d L-. 156 Li: rounsmuur ou LA Mouans. ‘- cagot se travailler pour établir une distinction absolue , radicale, entre l’homme et l’animal, allant meme jusqu’a s’en prendre aux vrais zoologistes, à ceux qui, sans lien avec la prètraille, sans ` platitude, sans tartuferie, se laissent conduire par la nature et la vérité ; jusqu’à les attaquer ;jusqu’a les calomnierl Il faut vraiment etre bouché, avoir été endormi comme au 1 chloroforme par le fœtor judaîcus (1), pour méconnaître cette vérité : que dans l’homme etla bête, c’est le principal, l’essentiel qui est identique, que ce qui les distingue, ce n’est pas l’élément p premier en eux, le principe, l’archée, l’essence intime, le fond g meme des deux réalités phénoménales, car ce fond, c’est en l’un n comme en l’autre la volonté de l’individu; mais qu’au contraire, i cette distinction, c’est dans l’élément secondaire qu’il faut la È chercher, dans Fintelligence, dans le degré de la faculté de ` connaitre: chez l’homme, accrue qu’elle est du pouvoir d’abs- * traire, qu’on nomme Raison, elle s’éleve incomparablement plus haut ; et pourtant, cette supériorité ne tient qu’à un plus ample développement du cerveau, a une différence dans une seule partie du corps, et encore, cette différence n’est que de quantité. Oui, l’homme et l’animal sont, et pour le moral et pour le physique, identiques en espèce; sans parler des autres points de com- paraison. Ainsi on pourrait bien leur rappeler, a ces occidentaux judaîsants, à ces gardiens de ménagerie, ft ces adorateurs de la Raison, que si leur mere les a allaités, les chiens aussi ont la leur pour les nourrir. Kant est tombé dans cette faute, qui est celle de son temps et de son pays: je lui en ai déjà fait le reproche. La morale du christianisme n’a nul égard pour les betes: c’est en elle un vice, et il vaut mieux l’avouer que l’éterniser; on doit | au reste d’autant plus s’étonner de l’y trouver, que cette morale, pour tout lc reste, est dans_ un accord frappant avec celles du l Brahmanisme et du Boudhisme: seulement elle est moins forte dans ses expressions, et ne tire pas les conséquences dernières de I. La puanteur juive. (TR.) L coNr1nMA·r1oN ou 1=oN0EMeN·r on LA Mouans, 157 · son principe. Les choses vont mème a ce point que cette morale, on ne peut guère en douter, semblable en cela a la théorie du Dieu fait homme (Avatar), est née dans |’Inde, et a dû venir par l’Égypte en Judée; le christianisme ainsi serait un reflet d’une lumière dont le foyer est dans l’Inde, mais qui s’étant réfléchie sur les ruines de l’Égypte, par malheur est venue tomber sur le sol juif. On a un symbole ingénieux de ce défaut qu’on trouve à la morale chrétienne, malgré qu’ailleurs elle s’accorde si bien avec celle de l’Inde: c’est l’histoire de Jean Baptiste, ce per- sonnage qui vient à nous avec l’aspect mème d’un sanyasi hindou, mais... vêtu de peaux de betes! On le sait, aux yeux d’un Hindou, c’eût été là une abomination ; à telles enseignes, que lorsque la Société Royale de Calcutta reçut Vexemplaire qu’elle possède des Védas, ce fut à la condition de ne pas le faire 1·elier selon Fusage européen, avec aussi le voit·on dans sa bibliothèqueju relié en soie. On a un autre contraste tout semblable : c’est d’une jj, part la pêche miraculeuse de Pierre, que le Sauveur bénit, tant J', et tant, que la barque est sur le point de couler bas sous la charge 4 ' du poisson ; et d’autre part l’histo1re de Pythagore qui, initié à ^ la sagesse des Egyptiens, achète a des pêcheurs leur coup de filet : avant qu’ils l’aient retiré, pour rendre aux poissons prisonniers l. N liberté (Apulée, De magic, p. 36, éd. des Deux-Ponts). — Entre la pitié envers les betes et la bonté d’âme il y a un lien bien étroit : on peut dire sans hésiter, quand un individu est méchant

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d'ailleurs montrer que cette pitié et les vertus sociales ont la meme source. On voit par exemple les personnes d’une sensi- bilité délicate, au seul souvenir d’un moment ou par mauvaise humeur, par colère, échaufïées peut-être par le vin, elles ont maltraité leur chien, ou leur cheval, ou leur singe, sans justice on sans nécessité, ou plus que de raison, être saisies d’un regret aussi vif, se trouver aussi mécontentes d’elles-mêmes, qu’elles pourraient l’ètre au souvenir d’une injustice exercée contre un de leurs semblables et que leur conscience vengeresse leur rap- ... I 158 LE roxonmxmr on LA Mouans:. pellerait. Je me souviens d’avoir lu l’histoire d’un Anglais qui. dans l’Inde, à la chasse, avait tiré un singe: ce singe en mourant eut un regard que l’Anglais ne peut jamais oublier : depuis il ne tira pas une fois un singe. De mème William Harris, un vrai Nemrod, qui par amour de la chasse, s’enfonça durant les années 1836 et 1837 jusqu’au cœur de l’Afrique. Dans son voyage, publié a Bombay en 1838, il raconte qu’après avoir tué son premier éléphant (c’était une femelle), il revint le lendemain matin chercher la bete morte ; tous les autres éléphants s’étaient enfuis; seul le petit de la femelle tuée était resté toute la nuit auprès du corps de sa mère; oubliant toute timidité, avec tous les signesde la douleur la plus vive, la plus inconsolable, il vint au-devant du chasseur, l’enlaça de sa petite trompe, pour lui demander secours. La, dit Harris, je ressentis un vrai regret de ce que · j'avais fait, et il me tint à l’esprit que j’avais commis un meurtre. Cette nation anglaise, avec ses sentiments si delirats, nous la voyons prendre le pas sur les autres, se distinguer par son extra- ordinaire compassion envers les betes, en donner a chaque instant des marques nouvelles; cette compassion, triomphant de cette • superstition refroidie » qui à d’autres égards dégrade la . nation, a pu la décider à combler par des lois la lacune que la religion avait laissée dans la morale. Cette lacune est cause en efïet qu’en Europe et dans l’Amérique du Nord, nous avons besoin ' d_e sociétés protectrices des animaux. En Asie les religions suffisent à assurer aux betes aide et protection, et la personne ne songe à de pareilles sociétés. Toutefois en Europe aussi de jour en jour s'évcille le sentiment des droits des betes, à mesure que peu a peu disparaissent, s’évan0u1ssent, d’étranges idées de domination de l’l1omme sur les animaux (comme si le règne animal n'avait été mis au monde que pour notre utilité et notre jouissance); car c’est grace à ces idées que les betes ont été traitées comme des choses. Telles sont bien les causes de cette conduite grossière, de cc manque absolu d’égards, dont les Européens sont coupables envers les betes; et j’ai fait voir la source de ces idées, qui est \ CONFIRMATION DU FONDEMENT DE LA Mottsmc. l59 dans l’Ancien Testament, au § 177 du 2** vol. de mes Parerga. Il faut le dire encore à la gloire des Anglais, ils sont les premiers chez qui le législateur ait sérieusement entrepris de protéger aussi les betes contre des traitements cruels: là, le gredin qui fait souffrir des animaux le paie, et il n’importe que les victimes soient sa propriété. Ce n’est pas assez : à Londres une société s’est formée spontanément pour la protection des bêtes, Society for the prevention of cruelty to animals (1) ; avec ses ressources privées, à grands_frais, elle travaille activement a préserver les betes de toute torture. Elle a des émissaires secrets qui vont partout, qui ensuite dénoncent quiconque torture ces êtres incapables de parler, mais non de souffrir: il n’est pas d’endroit où l’on n’ait à redouter leur regard (2). Auprès des ponts de Londres, ou la pente 1. Société pour prévenir les cruautés envers les animaux. (TR.) 2. On va voir si cela est sérieux, par un exemple tout récent, que j’emprunte au Birmmgham—Journal de décembre 1839: « Arresta. tion d’une société de quatre-vingt-quatre amateurs de combats de chiens.- La Société des Amis des animaux avait appris qu’hier sur l’esplanade, rue du Renard, devait avoir lieu un combat de chiens; elle prit des mesures pour s’e.ssurer le concours de la police: un fort détachement de police marcha en effet vers le lieu du combat, et le moment venu, arrêta toutes les personnes présentes. Tous ces complices furent attachés deux par deux, menottes aux mains; une longue corde qui passait entre eux reliait toutes les (iles ; en cet ap- pareil, ils furent conduits au bureau de police, où siegeaient le maire et le juge de paix. Les deux chefs furent condamnés chacun à une amende de 1 livre sterling, plus 8 schcllings l/2 de frais, la durée de la contrainte par corps etant fixée a quatorze jours de travail pé- nible dans une maison de correction. Les autres lurent relâchés. » - Tous ces beaux·l·ils, qui ne manquent pas une occasion de goûter ce plaisir et d’autres aussi nobles, ont dû avoir au milieu de cette pro- cession l’air un peu gêné. — Un exemple plus frappant encore et plus récent s’olfrc tt moi dans le Times du G avril 1855, p. 6, et de plus, c’est ce journal lui-même qui se fait ici l’exécuteur. Il raconte un fait qui vient d’être évoque devant les tribunaux: il s’agit de la fille d’unopulent baronet écossais, qui, pour avoir cruellement mal- traité son cheval à coup de rondin et à coups de couteau, s’est vue condamner a 5 livres sterling d’amende. Mais pour elle, qu’est·ce que cela ? Elle resterait donc en fait impunie, si le rimes n’interve- nait pour lui infliger un châtiment convenable et qui la touche: il 160 en roxonmuxr on LA Mouans. est si rude, la Société entretient un couple de chevaux qui pretent leur renfort pour rien aux voitures lourdement chargées. N’est-ce pas là un beau trait? N’emporte-t-il pas notre appro- bation aussi bien que le ferait un acte de bienfaisance envers des ‘ hommes 7 De son coté, la Philanthropic Society, à Londres, a pro- posé un prix de 30 livres sterling, pour l’ouvrage ou seraient le mieux exposées les raisons de morale propres it nous détourner de tourmenter les animaux: il est vrai qu’il fallait emprunter ces l raisons surtout au christianisme, ce qui ne rendait pas la tâche facile : le prix fut attribué en 1839 à M. Macitamara. Il existeà j Philadelphie une société qui a le mème objet, l’Animals friends Society (1). C’est au président de cette société que T. Forster, un l Anglais, a dedié son livre intitulé Philozoiaa, moral re/tections on the actual condition of animals and means of improving the same ° (Bruxelles, 1839). (2) Le livre est .original et bien écrit. Naturelle- ment l’auteur, en bon Anglais, s’eil`orce d’appuyer de l’autorité de la Bible ses exhortationsà l’humanité envers les betes (3), maisil imprime, à deux reprises, en gros caractères, les noms et prenoms de la jeune (ille, et continue en ces termes; «Nous ne pouvons nous empêcher de le dire: deux mois de prison, sans compter quelques bons coups de verges, appliqués dans le secret, mais par quelques solides gaillardes du Hampshire, auraient été un châtiment beau- coup plus convenable pour Miss. N.N. Une malheureuse de son es- pèce a perdu tous les droits aux égards et tous les privilèges qui ap- partiennent a son sexe ; nous ne pouvons plus la regarder comme une femme. » — Je dedie ces articles de journaux en particulier aux as- sociations qui se sont déjà formées en Allemagne contre les mau- vais traitements intligès aux animaux: elles y verront comment il faut s'y prendre st t'on veut compter pour quelque chose. Toutefozs ' je doisici payer un juste hommage au zèle méritoire dont fait preuve ( M. Perner, conseiller de la cour à Munich, qui s'est dévoué entiere- ment a cette œuvre de bientaisance, et qui propage ce meme elun ( dans toute l’Alletnagne. 1. La Société des Amis des animaux. (TR.) 2. L’amour des animaux, considerations morales sur la condition presente des bêtes, et les moyens de Pamèltorer. (TR.) ’ i 3. L’expression est dans le texte ; ¢ Menschliche Behnndlung dcr Thiere. • (TR.) · covriuuariou ou l·`0Nl)EMEN’l‘ on LA Mou.u.i·:. lfil n’y réussit nulle part; il finit par se rattacher a cet argument, que Jésus·Christ étant né dans une étable entre le bœuf et l’àne, nous devons par ce symbole comprendre notre devoir, de con- sidérer les animaux comme des frères et de les traiter en consé- quence. — Par tous ces faits, on voit que les idées morales dont il s’agit commencent à se faire entendre aussi dans le monde occi- _ ·dental. Maintenant, pourquoi la pitié envers les bêtes doit·elle ne pas aller parmi nous au point ou la poussent les brahmanes, jusqu’à s’abstenir de toute chair? c’est que dans ce monde, la sensibilité au mal est en raison de l’intelligence : ainsi l’hon1me, en se privant de toute chair, dans le nord surtout, souffrirait plus que l’animal ne souffre d’une mort brusque et imprévue : encore devrai t-on l’adoucir davantage à I’aide du chloroforme. Sans la chair des animaux, l’espèce humaine dans le nord ne pourrait longtemps subsister. C’est encore par cette même raison, que l’homme fait travailler les bêtes pour lui; et c’est seulement quand on les surcharge d’une tache excessive, que la cruauté commence. 8. —— Laissons de côté pour le moment la métaphysique, ne cherchons pas (la recherche ne serait pourtant peut-ètre pas impossible) la cause derniere de la pitié, de ce principe, le seul qui puisse produire des actes purs d’égoïsme: regardons-la du coté de Vexpérience, n’y voyons qu’uu arrangement de la nature. Eh bien l ce qui frappe alors, le voici : si la nature voulait adoucir le plus possible les 'innombrables douleurs, si diverses, dont notre t 4 _ vie est faite, auxquelles nul n’échappe, et faire contre-poids à. cet égoïsme dont chaque etre est plein, qui le dévore, et souvent ' à tourne ala méchanceté, elle ne pouvait rien faire de plus efficace: ·_ implanterdanslecœur humain cet instinct merveilleux, qui faitque • Z · l’on ressent la douleur de l’autre, cet instinct qui nous parle, qui à l’occasion dit à celui-ci : · sois miséricordieux! · et à celui·là : · sois secourablel > et dont la voix est puissante et impérieuse. Certes, il y avait plus de fond à faire pour le bien de tous, sur cet instinct de s’entr’aider, que sur un devoir impératif, de forme générale et abstraite, auquel on parvient après des considérations 162 LE roNm:MEN·r DE LA nomma. d’ordre rationnel, après des combinaisons de notions: que peut- on espérer d’une pareille invention, quand pour les esprits grossiers les propositions générales et les vérités abstraites sont parfaitement 1 inintelligibles, vu que pour eux le concret seul est quelque ( chose; quand l’humanité entière, déduction faite d’une fraction 1 _ imperceptible, a été et sera toujours grossière, le travail physiqiie excessif qui, a la prendre en masse, lui est indispensable pour· 1 vivre, ne lui permettant pas de s’élever à la culture intellectuelle? Au contraire, s’agit—il d`éveiller la pitié, d’0uvrir cette source, Panique d’ou jaillissent les actions désintéressées, de nous faire l toucher cette base vraie de la moralité Y il n’est pas besoin ici de notions abstraites: l’intuition suliit , la connaissance pure et I simple d’un fait concret ou la pitié se révèle spontanément, sans que l'esprit ait à faire tant de démarches. l 9. — Rien n’est plus propre a confirmer ces dernières idées que le fait suivant. En fondant l’éthique comme je l’ai fait, je me suis mis dans la situation de n’avoir pas , parmi tous les I philosophes de l’École, un seul prédécesseur; mon opinion, comparée à leurs théories, est même paradoxale: car plus d’un, ainsi les Stoîciens (Sénèque, De clementia, II, 5), Spinoza (Éthique, I IV, prop. 50), Kant (Crit. de la R. pratique, p. 213, B. 257), ont justement pris la pitié à partie, l'ont blàmée. Mais en revanche I · ma théorie a pour elle l’autorité du p % modernes: car tel est assurément le rang qui revient a J .-J. Rous- Jfeau, à celui qui a connu si à fond le cœur humain, a celui qui puisa sa sagesse, non dans les livres, mais dans la vie; qui pro- '·‘“,t//duisit sa doctrine non pour la chaire, mais pour l’humanité; à cet ennemi des préjugés, à ce nourrisson de la nature, qui tient de sa mère le don de moraliser sans ennuyer, parce qu’il possède la vérité, et qu’il émeut les cœurs. Pour appuyer mon idée, je vais donc prendre la liberté de citer de lui quelques passages: d’ailleurs jusqu’à présent, j’ai été autant que possible avare de citations. Dans le Discours sur l’origine de l’im‘galitë,p. 91 (éd. des Deux- nourrnmriou no ronnminmr ou LA Mouans. l63 _ Lts), il dit: · Il y a un autre principe, que Hobbes n’a point rçu, et qui ayant été donné à l’homme pour adoucir, en cer- tes circonstances, la férocité de son amour-propre, tempère deur qu’il a pour son bien—ètre par une répugnance innée de •·· souffrir son semblable. Je ne crois pas avoir aucune contra- lion à craindre en accordant à l’homme la seule vertu naturelle uit été forcé de reconnaitre le détracteur le plus outré des 'tus humaines. Je parle de la pitié, etc. ·— P. 92 : « Mandeville nien senti qu’avec toute leur morale les hommes n’eussent Jais été que des monstres, si la nature ne leur eut donné la îé à l’appui de la raison : mais il n’a pas vu, que de cette seule llité découlent toutes les vertus sociales, qu’il veut disputer aux mmes. En elïet , qu’est-ce que la générosité, la clémence, Iimanitë, sinon la pitié, appliquée aux faibles, aux coupables, à l’espece humaine en général? La bienveillance et l’amitié =me sont, à le bien prendre, des productions d’une pitié cons- ·nte, fixée sur un objet particulier; car désirer que quelqu’un souffre point, qu’est-ce autre chose, que désirer qu’il soit ureux ?... La commisération sera d’auta11t plus énergique, que itimal spectateur s’identifiera plus complétement avec l’animaj uffrant. · — P. 91: « Il est donc bien certain, que la pitié est 1 sentiment naturel, qui modérant dans chaque individul’amour ·soi·meme, concourt à la conservation mutuelle de toute l’espece. est elle qui, dans l’état de nature, tient lieu de lois, de mœurs de vertus, avec cet avantage, que nui ne sera tenté de désobéir sa douce voix: c’est elle qui détournera tout sauvage robuste enlever à un faible enfant, ou à un vieillard infirme, sa subsis- nce acquise avec peine, si lui-même espère pouvoir trouver la anne ailleurs: c’est elle qui, au lieu de cette maxime sublime s justice raisonnée : fais à autrui comme tu veux qu’on te fasse, spire à tous les hommes cette autre maxime de bonté naturelle, en moins parfaite, mais plus utile peut·étre que la précédente: is ton bien avec le moindre mal d’autrui qu’il est possible. C’est, i un mot, dans ce sentiment naturel plutôt que dans les arguments , lôi un raixnmtexr on LA Mouans. subtils, qu’il faut chercher la cause de la répugnance qu'épr0 tout homme ci mal faire, meme indépendamment des maxi de l’éducation. · — Comparez ce qu’il dit dans Émile, Iiv. li, ‘ pp. ll5—l20 (éd. des Deux-Ponts), et entre autres, ce passagt i · En effet, comment nous laissons-nous émouvoir a la pitié, si I n’est en nous transportant hors de nous et en nous identi avec l'animal souffrant; en quittant, pour ainsi dire, notre' i pour prendre le sien? Nous ne souifrons qu’autant que jegeons qu’il souffre ; ce u’est pas dans nous, c’est dans lui, nous sou/frons .... Oifrir au jeune homme des objets, sur l puisse agir la force expansive de son cœur, qui le dilatent, l’étendent sur les autres etres, qui le fassent partout se ret hors de lui ; écarter avec soin ceux qui le resserrent, le conceu et tendent le ressort du moi humain, etc. • Faute de philosophes de l’École, dont je puisse invoquer l' torité, j’ajouterai encore ceci : que les Chinois admettent ` vertus cardinales (Tschang), parmi lesquelles ils placent, au mier rang, la pitié (Sin). Les quatre autres sont : la justi6¤» l politesse, la sagesséet la sincérité (I). De meme chez les Hin sur les tables com mémoratives élevées en souvenir des souve ` morts, nous voyons, parmi les vertus dont on les loue, en mière ligne, la pitié envers les hommes et les animaux. Athènes, la Pitié avait un autel en pleine Agora: 'A0v' Bi Ev rif; âvyopqï ion 'Eliov owpâç, Qi pâltçta Gsôv, I; ciel) ' plus nai usraâalàç vfpayuérwa ôrt ¤Bpil¢p.o;, pavot nud; 'E ' b vâuouaev Aiinvaîoz. llawr, I, 17. (e A Athènes, sur l'Ag0l'3, 5,é fr un autel à la Pitié : entre toutes les divinités, les Athén' G considérant de quel secours elle est aux hommes dans cette ‘ si sujette aux changements, lui ont, seuls de tous les Grecâqt sacré un culte. •) Lucien aussi parle de cet autel dans le _ 1. Journal Asiatique, vol. IX, p. 62. Cf. lleng-Tseu, èditionhlî las Julien, 182À L. I, Q 45 ; et le |leng·Tseu des Livres sacré: ét rient, par Pauthicr, p 28l. LA nivnnsmè ons csnacrànns. |65 $99. — Phocion, dans une phrase que nous a conservée Stohée, déclare la Pitié ce qu’i| y a de plus saint parmi les hommes : c 05:: SE irpeû fwpidv, ein: fx ri; âcvûpamivn; cpûnm; âçaapsrfnv rôv Bm. n ( « Il ne faut enlever, ni au temple l’autel, ni à la nature humaine la pitié. •) Dans la Sagesse des Indiens, cette traduction grecque du Pantscha Tantra, nous lisons (Sect. 3, p. 220) : ’ l Aâgtfac yàp, rn; tfpdxrn rôv dzpttôv È Èlmpocûvv. JJ ( « Cal', 0Il le Litt, la première des vertus, c’est la pitié. •) On le voit, en tout temps, en tout pays, les hommes ont su ou prendre la source des bonnes mœurs; les hommes, excepté les Européens; et a qui la faute ? sinon a ce foetor .Iuda°ieus, qui pénètre partout : il leur faut un devoir qui s’impose, une loi morale, un impératif, href un ordre et un commandement, pour y obéir : ils ne sortent pas de là, ils ne veulent pas voir qu’au fond de tout cela, ce qui se trouve, c’est l’égoïsme seul. Sans doute, plus d’un, parmi les hommes supérieurs, a senti la vérité, lui a rendu témoignage : tel est Rousseau, tel Lessing, qui, dans une lettre écrite en 1756, dit : • L’homme le plus compatissant est le meilleur des hommes, le mieux né pour toutes les vertus sociales, pour toutes les grandeurs de l’àme. · § 20. - La diversité des caractères au point de vue moral. Pour achever de découvrir le fondement sur lequel nous vou- lons asseoir la morale, il nous reste à satisfaire à une question : d’0ù viennent les différences si considérables qu’on remarque entre la conduite des ditïérents hommes ? Si la pitié est le ressort de toute justice et de toute charité véritables, c’est-à·dire désin- téressées, pourquoi agit·elle sur tel homme et non sur tel autre? — La morale, qui met au jour les ressorts de toute vie morale, ne pourra-t-elle pas aussi les faire jouer? Ne peut-elle d’un homme au cœur dur, faire un homme miséricordieux, et du même coup juste et charitable? Certes non: les diiférences de l66 LE rounnunur on LA Momma. caractères-sont innées et immuables. Le méchant tientsa ' W chanceté de naissance, comme le serpent ses crochets et h poches a venin : ils peuvent aussi peu l’un que l’autre sedéber rasser. · Velle non discitur (I), • a dit le précepteur de Né: Platon, da11s le Ménon, examine longuement ce point : si Iav ,P peut s’enseigner, oui ou non : il rappelle un mot de Théognkz _m âllà Sudcicxœv W Ourrort Ttouûdttç rev xaxov Emp, âvyaotiv. g;. (· Jamais par tes leçons du méchant tu ne feras un homme W bien. ») Puis il conclut ainsi: « âîpvrù civ sin oüu çôsm, ' le ocoaxrziv, êllà Ode: pmpqî Itapaycyvopêm, üvtu voû, oi.; civtr tu ·y£·yvm·a¢. » (« La vertu, sans doute, n’est ni un fruit naturel, un effet de l’éducation : mais quand un homme a ce bouh tt de la posséder, c’est sans réflexion, par une faveur divines en Par ces mots de çûem et de Beige pmpqï, ilfaut entendre ici quel ¤ chose de correspondant au physique et au métaphysique. Déjà l père de l`éthique, Socrate, avait dit, selon Aristote: « 05: ‘ ipîv ywëabœe ro avroudazlovç civat, F; çaûlov;. JJ ( « Qu’il n’est pas E notre pouvoir d’ètre vertueux ou méprisables. • ) (Grande mo I, 9). Aristote lui-même exprime la même pensée: amis: ooxzî îxaata reîw ùbcîw ûnàpxtîv qaùcru 'Itw;· nazi yàp Sixam, cmqopovnxoi, xai reilla ïxoptv tùûù; ix ywtrîiç. » (« Les carac semblent être ce qu’ils sont par nature ; car, si nous som justes, prudents, etc., c’est dès notre naissance. ») (Éthique Nicomaque, VI, I3.) Nous retrouvons la même pensée dans fragments bien anciens, sinon authentiques, ceux du pythag cien Archytas, conservés par Stobée (Florilegium, tit. I, § 77) Meme idée dans les Opuscula Grœcorum sententiosa et momlü éd. Orelli, vol. II, p. 240.) Voici le passage en dialecte dont qu’on y trouve : « Tcl; yàp Ãôyozç xa! â1t¤8¢iE¢¤·w nozepôpw Biov ërracràpaç drorayopcûw, àpsràv Bé, rév hôuzav tai pdriutl t. « La bonne volonté ne s’apprend pas. • (TB.) i LA nrvransrrri nus cauacrianns. 167 (Eu td': àléyœ juiptoç râç xlwxâç, mi)` év xai mici tm; ûpw lryâpstia xœrà zo 590;, oiov ëlsvûipcoc, dixacoc xai. ocbcppovtç. » ( • Celles des vertus, auxquelles sert le raisonnement et la dé- monstration, peuvent ètre dites des sciences; mais sous le nom de vertu, nous entendons une disposition morale, la meilleure qui soit, de la partie non raisonnable de lame : de cette disposi- tion dépend le caractère qu’on nous reconnait, et qui nous fait appeler généreux, justes, sages. •) Qu’on jette un regard sur cette liste trop courte ou Aristote, dans son Dc virtutibus et vitiis, a énuméré toutes les vertus et tous les vices; on verra que tous doivent être regardés comme des états innés, et ne peuvent être véritables qu’a ce prix; quand on voudrait se les conférer par un acte de volonté, à. la suite de méditations raisonnées, ce serait en somme, pure hypocrisie et mensonge; aussi, viennent des circonstances pressantes, et il ne faut plus compter qu’elles se conservent et résistent. Autant en peut-on dire de cette autre vertu, la charité : elle fait défaut chez Aristote, comme chez tous les anciens. Aussi, c’est dans le même sens qu’il faut entendre Montaigne quand il dit: · Serait-il vrai, que pour être bon tout à fait, il nous le faille etre par occulte, naturelle et univer- selle propriété, sans loi, 53118 raison, sans exemple"? (Liv, ch. ll.) Lichtenberg dit également : « Toute vertu préméditée ne tient guère. Ce qu’il faut ici, c’est du sentiment, ou de l’accoutu- mance. • (Mélanges : Réflexions morales.) Et de son coté le chris- tianisme primitif vient conûrmer la meme doctrine: dans Luc, chap. vx, verset 45, on lit ceci : 6 àyaûôç Écvûpcotfoç ix roû àyaôoü Snoaupoü ri; xazpdlaç ozûtoü tîpopipat ro ôvyoctlov, ¤¢ai É Wovnpoç ëvdpœnoç ix roû tovnpoû Smaupoû ri; zapdlœ; ocôroîa vrpopëpu ro rzovnpâv. » ( « L’homme bon, du trésor de son cœur, tire la bonté; et le méchant, du trésor de son cœur, la méchanceté. •) Et dans les deux versets précédents, la même vérité est exprimée déjà. sous l’allégorie du fruit, qui toujours vaut ce que vaut l’arhre. i Mais le premier qui ait mis en lumière cette grave vérité, c’est l68 nu rouonMnm· mx LA Mouans. Kant, dans sa théorie, pleine de grandeur, des deux oaraetèrex le caractère empirique, qui est de l’ordre des phénomènes, et qui en conséquence se manifeste dans le temps et par une multipli-_. cité d’actions; puis, au fond, le caractère intelligible, c’est·à-dire , l’essence de cette même chose en soi, dont l’aut1·e est simple- I ment l’apparence : ce caractère intelligible échappe à l'espace et I au temps, a la multiplicité et au changement. Ainsi, mais nou pas autrement, peut s’ex pliquer cette rigidité, cette immutabilitt étonnante des caractères, que la vie nous apprend à reconnaitre, et qui est la réponse toujours irréfutable de la réalité, de l’expé· rience, aux prétentions d’une certaine éthique: j’entends celle qui croit améliorer les mœurs des hommes, et qui nous parle · progrès dans la vertu » ; tandis que, le fait le prouve assez, la vertu est en nous l’œuvre de la nature, non de la prédication. Si le caractère n’était, en sa qualité de chose primitive et immuable, incapable de s’améliorer par l’etl`et d’une connaissance plus vraie des choses ; si, tout au contraire, il fallait en croire cette plate morale, et attendre d’ello un perfectionnement] des caractères, et par là « un progrès continu vers le bien • , alors. tant de religion avec leur appareil solennel, tant d’etl`orts faits par les moralistet auraient dû n’ètre pas en pure perte, et on devrait, du moins prendre la moyenne, trouver notablement plus de vertus dans ' moitié la plus âgée de l’humanité que dans la plus jeune. Or i n’y a pas trace d’une telle ditférence, et bien au contraire, sino attendons quelque chose de bon, c’est plutôt des jeunes gens: quant aux hommes d’àge, la vie a dû les rendre pires. Sans doute. il peut arriver qu’un homme en vieillissant paraisse devenir meilleur, ou moins bon, qu’il ne fut dans sa jeunesse; la cautt en est facile à saisir: c’est qu’avec l’àge, Vintelligence mùrit etst corrige en mille choses, aussi le caractère se dégage—t-il peut peu et devient-il de plus en plus clair; la jeunesse avec son iglltl rance, ses erreurs, ses chimères, était exposée aux séductions dci certains .motifs faux, tandis que les véritables lui échappaient. c’est ce que j’ai exposé, dans le précédent Essai, pp. 50 ss., ul LA nxvsasxriè nus cauacrènns. 169 paragraphe 3 (l).- Parmi les condamnés,il est vrai,le nombre des jeunes gens dépasse de beaucoup celui des hommes d’age: c’est que, quand un homme est par son caractère disposé à mal faire, I’occasion ne se fait pas attendre pour lui, de passer a l’exécu- tion, et d’arriver à son but, les galères ou la potence; et au con- traire,`quand un homme a passé devant toutes les occasions de mal faire qui s’of}`rent durant une longue vie, sans y céder, plus tard il ne sera pas davantage facile 'ît tenter. Telle est,à mon sens, la vraie raison du respect que l’on croit devoir aux vieil- lards: c’est qu`ils ont soutenu l’épreuve d’une longue vie, et conservé toujours leur intégrité; sans quoi il n’y aurait plus à les respecter. - Cela, chacun le sait bien : aussi ne se laisse-t·on point prendre aux prétentions des moralistes; quiconque s’est ·une1'ois montré un méchant homme, a perdu a jamais notre confiance ; et en revanche, une fois qu’un homme a fait preuve de générosité, quelque changement qui puisse survenir, nous comptons avec confiance sur son bon cœur. · Operari sequitur esse • , cette vérité est un héritage fécond que nous tenons de la scolastique: Dans ce monde, tout être agit selon son immuable nature, selon ce qu’il est en soi, selon son essentia ; et l’homme de mème. Tel vous ètes, telles seront, telles do1vent être vos actions: le liberum arbitrium indi/fcrentiœ (2) n'rst qu’une inven- tion depuis longtemps silîlée, de la philosophie dans son bas age; et il n’y a plus pour traîner ce bagage que quelques vieilles femmes en bonnet de docteur. Nous avons ramené a trois tous les principes qui font agir l’homme: égoïsme, méchanceté, pitié.·Maintenant, s’ils se ren- contrent en tout homme, c’est en des proportions incroyablement diverses et qui varient d’individu a individu. Selon les com- binaisons, les motifs qui ont prise sur l’individu sont différents, et les actes aussi par conséquent. Sur un caractère égoïste, les l. Voirie Lib e Azbme, tlad. Remaeh. chap. uv. (FR.) 2. • Liberte d'indifïèrcnc«·. » (TR ) scuornuuwnn. Monam:. 10 i70 ri: roxonunzrr un 1..4 uonann. motifs égoïstes auront seuls prise: tout ce qui pousserait à. la ra. pitié ou à la méchanceté sera non avenu ; un tel homme ne sacri- qu fiera pas plus ses intérêts pour tirer vengeance d’un ennemi que D, pour aider un ami. Cet autre, très-ouvert aux pensées méchantes, ES bien souvent, pour nuire à autrui, n’hésitera pas à se faire le plus ,.3. grand tort. Il y a de ces caractères qui se font une joie de songer ,; , qu’ils sont cause de la douleur d’autrui, au point d’oublier leur di: propre douleur, si vive qu’elle soit: • dum alteri noccat, sui ne- st; gligens (l) » (Sénèque, de Ira, 1, f). C’est pour eux un plaisir, une 1 passion, d’aller à un combat, ou ils s’attendent à recevoir autant crt de blessures qu’ils en feront: leur a-t-on fait quelque mal, ils P1-, sont capables de tuer leur ennemi, et eux-mêmes après, pour il . fuir le châtiment: les exemples n’en sont pas rares. En regard, Sm plaçons la borté d’dme .· c’est un sentiment profond de pitié, Sm étendu a tout l’univers, a tout ce qui a vie, mais surtout à sa l'homme ; car à mesure que 1’intelligence s’élève, grandit aussi H, la capacité de souffrir; et les souffrances innombrables, qui m s’attaquent à l’homme dans son esprit et dans son corps, ont des un _ droits plus pressants a notre compassion, que les douleurs toutes ,58 physiques, et par la mème plus obscures, de l’animal, Ainsi la um bonté d'abor<l nous retiendra de t'aire tort à personne en quoi que (ru] ce soit, puis même elle nous excitera a aller au secours de tout ' tm ce qui souffre autour de nous. Uue fois dans cette voie, un cœur (ui, généreux peut y aller aussi loin que peut faire, dans le sens con- luif traire, un méchant, et pousser jusqu’à ce rare excès de bonté, de (pg prendre plus à cœur le mal d’autrui que le sien propre, et de rl,. faire pour y remédier tels sacrifices, dont il aura plus à souffrir ul que ne souffrait son obligé. Et s'il s’agit de venir en aide à plu- 4, ( sieurs personnes, a un grand nombre, au besoin c’est sa personne l os qu’il sacrificra. Ainsi fit Arnold von Winkelried. Ainsi Paulin, \q.» évèque de Nole au cinquième siècle, au moment de l’invasion des ns: ttt, 1. · Qu‘il puisse nuire aux autres, c’est assez, il oubliera tout. • (TR.) ur LA nrvnnsrriè ous canacrànns. 171 Vandales, venus d’Afrique en Italie : voici comment Johann von Müller raconte l’histoire (Hist. univers., XI, 10) : · Il avait déjà, pour le rachat des prisonniers, dépensé tous les trésors de l’Église, ses ressources, celles de ses amis: à ce moment, il voit une veuve qui' se désespérait, parce qu’on emmenait son fils unique ; il s’offre à sa place pour aller en esclavage. Car alors tout ce qui était d’un age raisonnable et qui n’avait pas succombé par l'épée, était pris, emmené à Carthage. » Étant donné ces différences innées, primitives, d’une in- croyable variété, entre les caractères, nécessairement il n’y a de prépondérants pour chacun que de certains motifs, ceux auxquels il est le plus sensible ; ainsi parmi les corps, tel ne réagit que sur les acides, tel autre, que sur les bases : et ces dispositions sont également impérieuses d’un et d’autre coté. Les motifs qui

se tirentde la charité,et qui outtant de pouvoir sur un bon cœur,

i ne peuvent par eux-memes rien, sur une âme ouverte aux seuls I conseils de l’égoïsme. Si donc on veut amener un égoïste a faire 1 un acte de charité, il n’y a pour cela qu’un moyen : faire briller à ses yeux tel avantage personnel que lui procurera, par un en- chaînement quelconque de conséquences, l’efï`ort qu’il aura fait pour adoucir les maux d’autrui (et d’ailleurs, que font les doc- trines morales, pour la plupart, si ce n’est de tâcher à nous sé- duire ainsi ? les moyens seuls varient). Or, ce faisant, on in- duit en erreur la volonté de Végoîste ; on ne l'améliore pas. Ce qu’il faudrait pour l’améliorer, c’est de pouvoir changer l’espèce de motifs a laquelle il est accessible; ainsi, de faire qu’à celui- ci la souffrance d’autrui ne fût plus par elle—meme quelque chose d’indil’l`érent : que celui-la ne trouvàt pas son plaisir à être cause des maux des autres; qu’auprès de ce dernier, tout ce qui peut ajoutera son bien—ètre, si peu que ce soit, n’effaçat pas, n’a- néantît pas toute autre raison. Malheureusement cela est impos- sible, beaucoup plus certainement impossible, que de changer le plomb en or. Car il faudrait d’abord prendre à un homme son cœur et le lui changer, transformer en un mot ce qui lui est le l72 LE ronommxr nn LA uonaw. plus intime. Or, tout cc qu’on peut, c’est de répandre la lumière dans sa tète, de corriger ses idées, de lui faire comprendre mieux 1 la réalité, les choses de la vie. Et après cela, qu’a—t—on obtenu ? | que la nature de sa volonté s’exprimàt avec plus de logique, do Q, de clarté, de décision. Et en effet, plus d'une bonne action sans . doute est inspirée d’idées fausses, d'illusions, imposées a bonne I intention, touchant une récompense a obtenir en ce monde ou I, dans l’autre ; mais bien des fautes aussi ont pour cause une no- q tion fausse des choses humaines. Cette vérité sert de principe au système pénitentiaire des Américains : la, le but n’est pas d’a— Id méliorer le cœur du coupable, mais simplement de lui remettre ,_ _ la tete d’aplomb, de l’amener a comprendre, que s’il y a un E moyen sûr et aisé d’arriver au bien·étre, c’est le travail et l’hon- I , nèteté non la friponnerie. A l’aide de motifs choisis, on peut imposer aux hommes la légalité, mais la moralité, non pas; on peut changer leur conduite, i mais non leur volonté en elle·méme: or c’est de la volonté seule que vient toute valeur morale. On ne peut pas changer le but qu_e poursuit la volonté, mais seulement le chemin qu’elle se fraye pour y arriver. Avec l`instruction, vous agissez sur le choix des moyens, non sur celui de la fin derniere de tous les actes : cette i fin, c’est la volonté de l’individu qui se la propose, eten cela, 1 elle suit sa nature primitive. On peut faire voir a un égoïste qu’en 5 renonçant a un petit avantage il en peut réaliser un plus grand ; ' I, au méchant que pour causer a autrui de la souffrance, il s’en in- q flige une plus vive. Mais quant a réfuter l’égoîsme, la méchanceté, ( F en eux—mèmes, c’est ce qui ne se peut pas ; non, pas plus que de I; prouver au chat qu’il a tort d’aimer les souris. De son côté, la S bonté peut, gràce a un perfectionnement des idées, a une con- \ , naissance plus profonde des rapports des hommes entre eux, en t un mot, a une plus grande lumière répandue dans l’esprit, par- venir a exprimer sa nature d’une façon plus conséquente et plus I achevée : ainsi, en apprenant les effets éloignés de nos actions pour les autres, les souffrances que leur cause par exemple, à L 1.a otvnnsméz ons oanacrlmns. H3 travers une longue série d’intermédiaires, et dans la suite du temps, telle ou telle action qu’elle n’eût pas crue si funeste; ou bien encore, en s’instruisant des conséquences fàcheuses d’une , action bien intentionnée, comme serait le pardon accordé à un coupable; et surtout en s’instruisant du droit qu’a la maxime · Neminem lœde · , de passer avant le · Omncs juva · , etc. En ce sens, oui, il y a une éducation morale, il y a une éthique propre a améliorer les hommes : mais elle ne peut rien de plus. La limite ici est facile à voir : la tète s’éclaire, mais le cœur demeure ce qu’il était. Ainsi l’essentiel, l’élément décisif, dans les choses morales, comme dans les choses intellectuelles et phy- siques, c’est l’imzé .· L’art ne peut venir qu'en sous·ordre. Chacun est ce qu’il est, · par la gràce de Dieu, · jure divino, (ma yoifqc, ' • Du bist am Ende - wus du bist. Setzïlir Perrücken auf von millionen Lockvn, Sctz'deinun Fuss auf ellenhohe Socken ; Du bleibst doch rmmer was du bnst » (t). Mais j’entends le lecteur qui depuis un moment déjà me de- mande : a qui attribuer la faute et le mérite? — A qui ? veuillez regarder le § lt). Ce que j’aurais à répondre, j'ai déjà trouvé là l’occasion de le placer : ma pensée sur ce sujet tient par. un lien étroit à la doctrine de Kant sur la coexistence de la liberté et de la nécessité. Je prie donc le lecteur de relire ce passage. Selon ce qui y est exposé, l’operari, l'action, étant donnés les motifs, se produit nécessairement: dès lors la liberté, qui a pour signe unique la responsabilité, ne peut appartenir qu’a l’esse, à l’être en soi. Sans doute, au premier coup d’œil, ostensiblement, c’est sur notre acte que portent les reproches de notre conscience; mais en 1. Tu es en tin de compte... ce que tu es. Mets toi sur la tête une perruque à un million de marteaux, Chausse un cothurne haut d`une aune : Tu n’en demeures pas moins ce que tu es. · (Faust, 1** partie. Un cabinet d’étude.) (TR.) _ N. U4 LE roxnmmxsrr nn LA Monam. | réalité, au fond, ils portent contre ce que nous sommes; nos actes ne sont qu'un indice, d’ailleurs irrécusable, car ils sontà notre caractere ce que les symptomes sont à. la maladie. C’estdouc l à cet esse, à ce que nous sommes, que doivent s’attaoher aussi la faute et le mérite. Ce que nous respectons et aimons, ce que nous \ méprisons et haïssons en un homme, ce n’est pas une apparence changeante et variable, mais un fond solide, à jamais immuable. ce fond, c’est son étre. Et quand nous revenons sur notre premier sentiment, nous ne disons pas : il a changé ; mais bien :je m`étais I trompé sur son compte. S’agit·il de nous, de la satisfaction ou du mécontentement que nous avons à nous contempler ? c’est encore à nous—memes, a l’ètre que nous sommes, et que nous seronsà jamais et irrévocablement, que ces sentiments—là sfadressent : et la même vérité s’applique aussi aux qualités de l’intelligence, bien plus, aux traits de la physionomie. Comment dès lors ne serait·ce pas a notre ètre que doivent ètre rapportés la faute et le mérite° — Nous faisons donc une connaissance de jour en jour plus ample avec nous—mèmes; le registre de nos actes va se remplissant : ce registre, c’est la conscience. Le thème sur lequel s’exerce notre conscience, c’est avant tout nos actes, ceux de nos actes où, la pitié nous ordonnant au moins de ne pas nuire aux autres, et _ mème de leur prêter aide secours, nous sommes restés sourds à sa voix, pour écouter l’égoïsme, la méchanceté peut—ètre, ou` bien, méprisant ces deux sortes de tentations, nous lui axons obéi. On peut par celle de ces deux alternatives où nous nous sommes arrêtés, mesurer la distance que nous mettons enlrencus et les autres. C’est par cette distance qu’il faut juger du degré de notre valeur morale ou de notre immoralité, de ce qu’il y aen nous de justice et de charité, ou bien de dispositions contraires Peu a peu s’accroît la liste de celles de nos actions dont le témoi- gnage sur ce point est significatif : l’image de notre caractère s’a- cheve ainsi trait par trait, et nous arrivons à nous connaître nous- mêmes. Alors aussi se forment des sentiments de satisfaction ou ' de mécontentement, au sujet de ce que nous sommes, et ici tout I LA mvnnsrriâ ons canacrisuns. l75 dépend d’un point : est·ce l’égoîsme, la méchanceté, ou la pitié qui l’a emporté en nous ? la différence que nous maintenons entre notre personne et les autres, est·elle grande ou faible? Et c’est d’après la mème règle, que nous jugeons les autres : car leurs caractères aussi, comme les nôtres, nous sont connus par la seule expérience, avec moins de profondeur, il est vrai : alors nos sen- timents se nomment approbation, estime, respect, ou bien blâme, dédain, mépris, au lieu que tout à l’heure, quand il s’agissait de nous, c’était le contentement ou le mécontentement, un mécon- tentement qui pouvait aller jusqu’au remords. Veut-on une preuve de plus, que nos reproches, quand ils s’adressent aux autres, portent sur leurs actes en premier lieu, mais au fond visent leur caractère en ce qu’il a d'iun muahle ? que nous considérons en ces moments la vertu et le vice comme propriétés essentielles a l’ètre, tenant à son fond ‘? Eh bien l que l’on examine tant d’expressions, si ordinaires ; • Maintenant je vois ce que tu est · — · Je me suis trompé sur ton compte. · — · Nowl see what you are! · — • Voila donc, comme tu es l · (1) — · Je ne suis pas de ceux-lit! · — • Je ne suis pas homme a vous en imposer · , et autres analogues. Et celle-ci : · les âmes bien nées (2) · ; de mème en espagnol, · bien nacido • ; aôynhg, rùyêma, signifiant vertueux, vertu; · generosioris animi amicus (3) · , etc. Si la raison est nécessaire a la conscience, c’est simplement parce que sans elle il n’est pas de récapitulation claire et suivie de nos actes. Il est dans la nature des choses, que la conscience parle seulement après coup .· aussi dit-on en ce sens qu’elle est un juge. Si on dit qu’elle se prononce d’avance, c’est dans un sens impropre : elle ne le peut qu’indirectement,·gràce a ce que, rai- son1antd’après des cas analogues qui nous reviennent en mé- moire, nous prévoyons le mécontentement que nous causerait une t. En français, et sic, dans le texte. (TR.)

  • 2. En français dans le texte. (TR.)

3. ~ Ami à |'àme généreuse. » (TR.) l76 en roxnnnnzw on LA noname. récidive. - Telle est donc la conscience, du moins considérée 4 comme fait moral : en elIe—meme, elle demeure un problème de métaphysique; ce problème ne touche pas directement a la pré- I sente question, toutefois il sera abordé dans notre dernier cha- I pitre. — La conscience est ainsi purement la connaissance que nous prenons de notre caractere immuable, gràce à nos actes; et ce qui nous le démontre bien encore, le voici : on sait combien varie d’homme à homme la sensibilité à tel ou tel genre de mo- tifs, intéret, méchanceté, pitié; c’est mème de la que dépend toute la valeur morale de l’homme : eh bien l ce trait distinctif de l’individu ne s’explique en aucune autre manière ; l’instruction ne le produit pas; il ne naît pas dans le temps, ne se modifie pas. il est inné, immuable, soustrait a tout changement. Ainsi une tie tout entière, avec tous ces travaux qui Femplissent, est comme un cadran d’horloge, qui a pour ressort caché le caractere; c’est un miroir dans lequel seul chacun peut voir, par les yeux de Vintelligence, la nature de sa volonté en eIle·mème, son essence propre. Si le lecteur prend la peine d’embrasser d’un coup d’œil tonte la présente théorie, avec ce qui est dit au § 10, déja cité, il de- couvrira dans ma façon d’établir l’éthique, une logique, dans mes idées un ensemble, qui manquent à toutes les autres doctrines: sans parler d’une harmonie de ma pensée avec les faits de I’expé· rience, qui manque plus encore ailleurs. Car il n’y a que la vérité pour demeurer d’accord avec elle-meme et avec la nature. tous les principes faux sont en lutte, chacun contre lui-mème, et contre l’expérience : car l’expérience, silencieusement, à chaqu pas que font ces doctrines, dépose une protestation. Certes ces vérités, surtout celles par ou je conclus ici, n’irent pas moins se heurter de front a des préjugés et des erreurs, et nommément a certaine morale d’école primaire, aujourd’hui à la mode : je le sais bien`, et je n’en ai ni souci ni remords. Car d’abord, ici je ne parle pas a des enfants, ni au peuple, mais A une Académie d’hommes éclairés, qui me pose une question LA oivznsxre ons canacrîmxss. l77 ute théorique, et relative aux vérités les plus fondamentales de Ethique; et qui, à une question si profondément sérieuse, attend ne réponse sérieuse aussi; ensuite, je tiens qu’il n'est pas erreur privilégiée, pas d’erreur utile, pas d’erreur même qui ne it nuisible : toute erreur produit infiniment plus de mal que de · en. — Que si toutefois on veut prendre les préjugés pour esure du vrai, ou pom· la borne que nul ne doit passer dans xposition de ses idées, alors qu’on laisse tomber tout à fait les sultés de philosophie et les Académies : ce sera plus loyal : car ou la réalité n’est pas, ne doit pas être l’apparence.


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