Le Génie (Lamartine)
La bibliothèque libre.
Alphonse de Lamartine — Premières méditations poétiques
Méditation Vingt-deuxième
Le Génie
A M. de Bonald
Impavidum ferient ruinae.
Le Génie
A M. de Bonald
Impavidum ferient ruinae.
- (A M. de Bonald)
- Ainsi, quand parmi les tempêtes,
- Au sommet brûlant du Sina,
- Jadis le plus grand des prophètes
- Gravait les tables de Juda;
- Pendant cet entretien sublime,
- Un nuage couvrait la cime
- Du mont inaccessible aux yeux,
- Et, tremblant aux coups du tonnerre,
- Juda, couché dans la poussière,
- Vit ses lois descendre des cieux.
- Ainsi des sophistes célèbres
- Dissipant les fausses clartés,
- Tu tires du sein des ténèbres
- D'éblouissantes vérités.
- Ce voile qui des lois premières
- Couvrait les augustes mystères,
- Se déchire et tombe à ta voix ;.
- Et tu suis ta route assurée,
- Jusqu'à cette source sacrée
- Où le monde a puisé ses lois.
- Assis sur la base immuable
- De l'éternelle vérité,
- Tu vois d'un oeil inaltérable
- Les phases de l'humanité.
- Secoués de leurs gonds antiques,
- Les empires, les républiques
- S'écroulent en débris épars ;
- Tu ris des terreurs où nous sommes :
- Partout où nous voyons les hommes,
- Un Dieu se montre à tes regards !
- En vain par quelque faux système,
- Un système faux est détruit ;
- Par le désordre à l'ordre même,
- L'univers moral est conduit.
- Et comme autour d'un astre unique,
- La terre, dans sa route oblique,
- Décrit sa route dans les airs ;
- Ainsi, par une loi plus belle,
- Ainsi la justice éternelle
- Est le pivot de l'univers !
- Mais quoi ! tandis que le génie
- Te ravit si loin de nos yeux,
- Les lâches clameurs de l'envie
- Te suivent jusque dans les cieux !
- Crois-moi, dédaigne d'en descendre ;
- Ne t'abaisse pas pour entendre
- Ces bourdonnements détracteurs.
- Poursuis ta sublime carrière,
- Poursuis ; le mépris du vulgaire
- Est l'apanage des grands cœurs.
- Objet de ses amours frivoles,
- Ne l'as-tu pas vu tour à tour
- Se forger de frêles idoles
- Qu'il adore et brise en un jour ?
- N'as-tu pas vu son inconstance
- De l'héréditaire croyance
- Eteindre les sacrés flambeaux ?
- Brûler ce qu'adoraient ses pères,
- Et donner le nom de lumières
- A l'épaisse nuit des tombeaux ?
- Secouant ses antiques rênes,
- Mais par d'autres tyrans flatté,
- Tout meurtri du poids de ses chaînes,
- L'entends-tu crier : Liberté ?
- Dans ses sacrilèges caprices,
- Le vois-tu, donnant à ses vices
- Les noms de toutes les vertus ;
- Traîner Socrate aux gémonies,
- Pour faire, en des temples impies,
- L'apothéose d'Anitus ?
- Si pour caresser sa faiblesse,
- Sous tes pinceaux adulateurs,
- Tu parais du nom de sagesse
- Les leçons de ses corrupteurs,
- Tu verrais ses mains avilies,
- Arrachant des palmes flétries
- De quelque front déshonoré,
- Les répandre sur ton passage.
- Et, changeant la gloire en outrage,
- T'offrir un triomphe abhorré !
- Mais loin d'abandonner la lice
- Où ta jeunesse a combattu,
- Tu sais que l'estime du vice
- Est un outrage à la vertu !
- Tu t'honores de tant de haine,
- Tu plains ces faibles cœurs qu'entraîne
- Le cours de leur siècle égaré ;
- Et seul contre le flot rapide,
- Tu marches d'un pas intrépide
- Au but que la gloire a montré !
- Tel un torrent, fils de l'orage,
- En roulant du sommet des monts,
- S'il rencontre sur son passage
- Un chêne, l'orgueil des vallons ;
- Il s'irrite, il écume, il gronde,
- Il presse des plis de son onde
- L'arbre vainement menacé ;
- Mais debout parmi les ruines,
- Le chêne aux profondes racines
- Demeure; et le fleuve a passé !
- Toi donc, des mépris de ton âge
- Sans être jamais rebuté,
- Retrempe ton mâle courage
- Dans les flots de l'adversité !
- Pour cette lutte qui s'achève,
- Que la vérité soit ton glaive,
- La justice ton bouclier.
- Va ! dédaigne d'autres armures;
- Et si tu reçois des blessures,
- Nous les couvrirons de laurier !
- Vois-tu dans la carrière antique,
- Autour des coursiers et des chars,
- Jaillir la poussière olympique
- Qui les dérobe à nos regards ?
- Dans sa course ainsi le génie,
- Par les nuages de l'envie
- Marche longtemps environné ;
- Mais au terme de la carrière,
- Des flots de l'indigne poussière
- Il sort vainqueur et couronné.