Le Juif errant - Partie VI

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Sixième partie
L’hôtel Saint-Dizier



Sommaire

[modifier] I. Le pavillon.

L’hôtel Saint-Dizier était une des plus vastes et des plus belles habitations de la rue de Babylone à Paris. Rien de plus sévère, de plus imposant, de plus triste que l’aspect de cette antique demeure : d’immenses fenêtres à petits carreaux, peintes en gris blanc, faisaient paraître plus sombres encore ses assises de pierre de taille noircies par le temps. Cet hôtel ressemblait à tous ceux qui avaient été bâtis dans ce quartier vers le milieu du siècle dernier ; c’était un grand corps de logis à fronton triangulaire et à toit coupé exhaussé d’un premier étage et d’un rez-de-chaussée auquel on montait par un large perron. L’une des façades donnait sur une cour immense, bornée de chaque côté par des arcades communiquant à de vastes communs ; l’autre façade regardait le jardin, véritable parc de douze ou quinze arpents : de ce côté, deux ailes en retour, attenant au corps de logis principal, formaient deux galeries latérales. Comme dans presque toutes les grandes habitations de ce quartier, on voyait à l’extrémité du jardin ce qu’on appelait le petit hôtel ou la petite maison. C’était un pavillon Pompadour bâti en rotonde avec le charmant mauvais goût de l’époque ; il offrait, dans toutes les parties où la pierre avait pu être fouillée, une incroyable profusion de chicorées, de nœuds de rubans, de guirlandes de fleurs, d’amours bouffis. Ce pavillon, habité par Adrienne de Cardoville, se composait d’un rez-de-chaussée auquel on arrivait par un péristyle exhaussé de quelques marches ; un petit vestibule conduisait à un salon circulaire, éclairé par le haut, quatre autres pièces venaient y aboutir, et quelques chambres d’entresol dissimulé dans l’attique servaient de dégagement. Ces dépendances de grandes habitations sont de nos jours inoccupées, ou transformées en orangeries bâtardes ; mais, par une rare exception, le pavillon de l’hôtel Saint-Dizier avait été gratté et restauré ; sa pierre blanche étincelait comme du marbre de Paros, et sa tournure coquette et rajeunie contrastait singulièrement avec le sombre bâtiment que l’on apercevait à l’extrémité d’une immense pelouse semée çà et là de gigantesques bouquets d’arbres verts.

La scène suivante se passait le lendemain du jour où Dagobert était arrivé rue Brise-Miche avec les filles du général Simon. Huit heures du matin venaient de sonner à l’église voisine ; un beau soleil d’hiver se levait brillant dans un ciel pur et bleu, derrière les grands arbres effeuillés qui, l’été, formaient un dôme de verdure au-dessus du petit pavillon Louis XV. La porte du vestibule s’ouvrit, et les rayons du soleil éclairèrent une charmante créature, ou plutôt deux charmantes créatures, car l’une d’elles, pour occuper une place modeste dans l’échelle de la création, n’en avait pas moins une beauté relative fort remarquable. En d’autres termes, une jeune fille, une ravissante petite chienne en laisse, de cette espèce nommée King-Charles, apparurent sous le péristyle de la rotonde. La jeune fille s’appelait Georgette, la petite chienne Lutine. Georgette a dix-huit ans ; jamais Florine ou Marton, jamais soubrette de Marivaux n’a eu figure plus espiègle, œil plus vif, sourire plus malin, dents plus blanches, joues plus roses, taille plus coquette, pied plus mignon, tournure plus agaçante. Quoiqu’il fût encore de très bonne heure, Georgette était habillée avec soin et recherche ; un petit bonnet de valenciennes à barbes plates façon demi-paysanne, garni de rubans roses et posé un peu en arrière sur des bandeaux d’admirables cheveux blonds, encadrait son frais et piquant visage ; une robe de levantine grise, drapée d’un fichu de linon attaché sur sa poitrine par une grosse bouffette de satin rose, dessinait son corsage élégamment arrondi ; un tablier de toile de Hollande blanche comme neige, garni par le bas de trois larges ourlets surmontés de points à jours, ceignait sa taille ronde et souple comme un jonc… ses manches courtes et plates, bordées d’une petite ruche de dentelle, laissaient voir ses bras dodus, fermes et longs, que ses larges gants de Suède, montant jusqu’au coude, défendaient de la rigueur du froid. Lorsque Georgette retroussa le bas de sa robe pour descendre plus prestement les marches du péristyle, elle montra aux yeux indifférents de Lutine le commencement d’un mollet potelé, le bas d’une jambe fine chaussée d’un bas de soie blanc, et un charmant petit pied dans son brodequin noir de satin turc.

Lorsqu’une blonde comme Georgette se mêle d’être piquante, lorsqu’une vive étincelle brille dans ses yeux d’un bleu tendre et gai, lorsqu’une animation joyeuse colore son teint transparent, elle a encore plus de bouquet, plus de montant qu’une brune. Cette accorte et fringante soubrette, qui, la veille, avait introduit Agricol dans le pavillon, était la première femme de chambre de Mlle Adrienne de Cardoville, nièce de Mme la princesse de Saint-Dizier.

Lutine, si heureusement retrouvée par le forgeron, poussant de petits jappements joyeux, bondissait, courait et folâtrait sur le gazon ; elle était un peu plus grosse que le poing ; son pelage, orné d’un noir lustré, brillait comme de l’ébène sous le large ruban de satin rouge qui entourait son cou ; ses pattes, frangées de longues soies, étaient d’un feu ardent, ainsi que son museau démesurément camard ; ses grands yeux pétillaient d’intelligence et ses oreilles frisées étaient si longues qu’elles traînaient à terre. Georgette paraissait aussi vive, aussi pétulante que Lutine, dont elle partageait les ébats, courant après elle et se faisant poursuivre à son tour sur la verte pelouse. Tout à coup, à la vue d’une seconde personne qui s’avançait gravement, Lutine et Georgette s’arrêtèrent subitement au milieu de leurs jeux. La petite King-Charles, qui était quelques pas en avant, hardie comme un diable et fidèle à son nom, tint ferme son arrêt sur ses pattes nerveuses et attendit fièrement l’ennemi, en montrant deux rangs de petits crocs qui, pour être d’ivoire, n’en étaient pas moins pointus. L’ennemi consistait en une femme d’un âge mûr, accostée d’un carlin très gras, couleur de café au lait ; la panse arrondie, le poil lustré, le cou tourné un peu de travers, la queue tortillée en gimblette, il marchait les jambes très écartées, d’un pas doctoral et béat. Son museau noir, hargneux, renfrogné, que deux dents trop saillantes retroussaient du côté gauche, avait une expression singulièrement sournoise et vindicative. Ce désagréable animal, type parfait de ce que l’on pourrait appeler le chien de dévote, répondait au nom de Monsieur.

La maîtresse de Monsieur, femme de cinquante ans environ, de taille moyenne et corpulente, était vêtue d’un costume aussi sombre, aussi sévère que celui de Georgette était pimpant et gai. Il se composait d’une robe brune, d’un mantelet de soie noire et d’un chapeau de même couleur ; les traits de cette femme avaient dû être agréables dans sa jeunesse, et ses joues fleuries, ses sourcils prononcés, ses yeux noirs encore très vifs s’accordaient assez peu avec la physionomie revêche et austère qu’elle tâchait de se donner. Cette matrone à la démarche lente et discrète était Mme Augustine Grivois, première femme de chambre de Mme la princesse de Saint-Dizier. Non seulement l’âge, la physionomie, le costume de ces deux femmes offraient une opposition frappante, mais ce contraste s’étendait encore aux animaux qui les accompagnaient : il y avait la même différence entre Lutine et Monsieur, qu’entre Georgette et Mme Grivois.

Lorsque celle-ci aperçut la petite King-Charles, elle ne put retenir un mouvement de surprise et de contrariété qui n’échappa pas à la jeune fille. Lutine, qui n’avait pas reculé d’un pouce depuis l’apparition de Monsieur, le regardait vaillamment d’un air de défi, et s’avança même vers lui d’un air si décidément hostile, que le carlin, trois fois plus gros que la petite King-Charles, poussa un cri de détresse et chercha un refuge derrière Mme Grivois.

Celle-ci dit à Georgette avec aigreur :

– Il me semble, mademoiselle, que vous pourriez vous dispenser d’agacer votre chien, et de le lancer sur le mien.

– C’est sans doute pour mettre ce respectable et vilain animal à l’abri de ce désagrément-là, qu’hier soir vous avez essayé de perdre Lutine en la chassant dans la rue par la porte du jardin. Mais heureusement un brave et digne garçon a retrouvé Lutine dans la rue de Babylone et l’a rapportée à ma maîtresse. Mais à quoi dois-je, madame, le bonheur de vous voir si matin ?

– Je suis chargée par la princesse, reprit Mme Grivois, ne pouvant cacher un soupir de satisfaction triomphante, de voir à l’instant même Mlle Adrienne… Il s’agit d’une chose très importante que je dois lui dire à elle-même.

À ces mots, Georgette devint pourpre, et ne put réprimer un léger mouvement d’inquiétude, qui échappa heureusement à Mme Grivois, occupée de veiller au salut de Monsieur, dont Lutine se rapprochait d’un air très menaçant. Ayant donc surmonté une émotion passagère, elle répondit avec assurance :

– Mademoiselle s’est couchée très tard hier… elle m’a défendu d’entrer chez elle avant midi.

– C’est possible… mais comme il s’agit d’obéir à un ordre de la princesse sa tante… vous voudrez bien, s’il vous plaît, mademoiselle, éveiller votre maîtresse… à l’instant même…

– Ma maîtresse n’a d’ordre à recevoir de personne ; elle est ici chez elle et je ne l’éveillerai qu’à midi.

– Alors je vais y aller moi-même…

– Hébé ne vous ouvrira pas… Voici la clef du salon… et par le salon seul on peut entrer chez mademoiselle…

– Comment ! vous osez vous refuser à me laisser exécuter les ordres de la princesse ?…

– Oui, j’ose commettre le grand crime de ne pas vouloir éveiller ma maîtresse.

– Voilà pourtant les résultats de l’aveugle bonté de Mme la princesse pour sa nièce, dit la matrone d’un air contrit. Mlle Adrienne ne respecte plus les ordres de sa tante, et elle s’entoure de jeunes évaporées qui, dès le matin, sont parées comme des châsses…

– Ah ! madame, comment pouvez-vous médire de la parure, vous qui avez été autrefois la plus coquette, la plus sémillante des femmes de la princesse ?… Cela s’est répété dans l’hôtel de génération en génération jusqu’à nos jours.

– Comment ! de génération en génération !… Ne dirait-on pas que je suis centenaire ?… Voyez l’impertinente !…

– Je parle des générations de femmes de chambre… car, excepté vous, c’est tout au plus si elles peuvent rester deux ou trois ans chez la princesse. Elle a trop de qualités… pour ces pauvres filles.

– Je vous défends, mademoiselle, de parler ainsi de ma maîtresse… dont on ne devrait prononcer le nom qu’à genoux.

– Pourtant… si l’on voulait médire… ?

– Vous osez…

– Pas plus tard qu’hier soir… à onze heures et demie…

– Hier soir ?

– Un fiacre s’est arrêté à quelques pas du grand hôtel ; un personnage mystérieux, enveloppé d’un manteau, en est descendu, a frappé discrètement, non pas à la porte, mais aux vitres de la fenêtre du concierge… et à une heure du matin le fiacre stationnait encore… dans la rue… attendant toujours le mystérieux personnage au manteau… qui, pendant tout ce temps-là… prononçait sans doute, comme vous dites, le nom de Mme la princesse à genoux…

Soit que Mme Grivois n’eût pas été instruite de la visite faite à Mme de Saint-Dizier par Rodin (car il s’agissait de lui) la veille au soir, après qu’il se fut assuré de l’arrivée à Paris des filles du général Simon, soit que Mme Grivois dût paraître ignorer cette visite, elle répondit en haussant les épaules avec dédain :

– Je ne sais pas ce que vous voulez dire, mademoiselle, je ne suis pas venue ici pour entendre vos impertinentes sornettes ; encore une fois, voulez-vous, oui ou non, m’introduire auprès de Mlle Adrienne ?

– Je vous répète, madame, que ma maîtresse dort, et qu’elle m’a défendu d’entrer chez elle avant midi.

Cet entretien avait lieu à quelque distance du pavillon dont on voyait le péristyle au bout d’une assez grande avenue terminée en quinconce. Tout à coup Mme Grivois s’écria en étendant la main dans cette direction :

– Grand Dieu !… est-ce possible !… qu’est-ce que j’ai vu !

– Quoi donc ? qu’avez-vous vu ? répondit Georgette en se retournant.

– Qui… j’ai vu ?… répéta Mme Grivois avec stupeur.

– Mais, sans doute…

– Mlle Adrienne.

– Et où cela ?

– Monter rapidement le péristyle… Je l’ai bien reconnue à sa démarche, à son chapeau, à son manteau… Rentrer à huit heures du matin, s’écria Mme Grivois, mais ce n’est pas croyable !

– Mademoiselle ?… vous venez de voir mademoiselle ? – Et Georgette se prit à rire aux éclats. – Ah ! je comprends, vous voulez renchérir sur ma véridique histoire du petit fiacre d’hier soir… c’est très adroit…

– Je vous répète qu’à l’instant même… je viens de voir…

– Allons donc ! madame Grivois, vous avez oublié vos lunettes…

– Dieu merci, j’ai de bons yeux… La petite porte qui ouvre sur la rue donne dans le quinconce près du pavillon ; c’est par là, sans doute, que mademoiselle vient de rentrer… Ô mon Dieu ! c’est à renverser… que va dire Mme la princesse ?… Ah ! ses pressentiments ne la trompaient pas… voilà où sa faiblesse pour les caprices de sa nièce devait la conduire. C’est monstrueux, si monstrueux que, quoique je vienne de le voir de mes yeux, je ne puis encore le croire.

– Puisqu’il en est ainsi, madame, c’est moi maintenant qui tiens à vous conduire chez mademoiselle, afin que vous vous assuriez par vous-même que vous avez été dupe d’une vision.

– Ah ! vous êtes fine, ma mie… mais pas plus que moi… Vous me proposez d’entrer maintenant ; je le crois bien… vous êtes sûre, à cette heure, que je trouverai Mlle Adrienne chez elle.

– Mais, madame, je vous assure…

– Tout ce que je puis vous dire, c’est que ni vous, ni Florine, ni Hébé ne resterez vingt-quatre heures ici ; la princesse mettra un terme à un aussi horrible scandale ; je vais à l’instant l’instruire de ce qui se passe… Sortir la nuit, mon Dieu ! rentrer à huit heures du matin… mais j’en suis toute bouleversée… mais si je ne l’avais pas vu… de mes yeux vu… je ne pourrais le croire. Après tout, cela devait arriver… personne ne s’en étonnera… Non… certainement, et tous ceux à qui je vais raconter cette horreur me diront, j’en suis sûre : « C’est tout simple, cela ne pouvait finir autrement. » Ah ! quelle douleur pour cette respectable princesse !… quel coup affreux pour elle !

Et Mme Grivois retourna précipitamment vers l’hôtel, suivie de Monsieur qui paraissait aussi courroucé qu’elle-même. Georgette, leste et légère, courut de son côté vers le pavillon, afin de prévenir Mlle Adrienne de Cardoville que Mme Grivois l’avait vue… ou croyait l’avoir vue rentrer furtivement par la petite porte du jardin.



[modifier] II. La toilette d’Adrienne.

Environ une heure s’était passée depuis que Mme Grivois avait vu ou avait cru voir Mlle Adrienne de Cardoville rentrer le matin dans le pavillon de l’hôtel Saint-Dizier.

Pour faire, non pas excuser, mais comprendre l’excentricité des tableaux suivants, il faut mettre en lumière quelques côtés saillants du caractère original de Mlle de Cardoville. Cette originalité consistait en une excessive indépendance d’esprit, jointe à une horreur naturelle de ce qui était laid et repoussant, et à un besoin insurmontable de s’entourer de tout ce qui est beau et attrayant. Le peintre le plus amoureux du coloris, le statuaire le plus épris de la forme n’éprouvait pas plus qu’Adrienne le noble enthousiasme que la vue de la beauté parfaite inspire toujours aux natures d’élite. Et ce n’était pas seulement le plaisir des yeux que cette fille aimait à satisfaire ; les modulations harmonieuses du chant, la mélodie des instruments, la cadence de la poésie, lui causaient des plaisirs infinis, tandis qu’une voix aigre, un bruit discordant, lui faisaient éprouver la même impression pénible, presque douloureuse, qu’elle ressentait involontairement à la vue d’un objet hideux. Aimant aussi passionnément les fleurs, les senteurs suaves, elle jouissait des parfums comme elle jouissait de la musique, comme elle jouissait de la beauté plastique… Faut-il enfin avouer cette énormité ? Adrienne était friande et appréciait mieux que personne la pulpe fraîche d’un beau fruit, la saveur délicate d’un faisan doré cuit à point ou le bouquet odorant d’un vin généreux. Mais Adrienne jouissait de tout avec une réserve exquise ; elle mettait sa religion à cultiver, à raffiner les sens que Dieu lui avait donnés ; elle eût regardé comme une noire ingratitude d’émousser ces dons divins par des excès, ou de les avilir par des choix indignes dont elle se trouvait d’ailleurs préservée par l’excessive et impérieuse délicatesse de son goût.

Le BEAU et le LAID remplaçaient pour elle le BIEN et le MAL.

Son culte pour la grâce, pour l’élégance, pour la beauté physique, l’avait conduite au culte de la beauté morale : car, si l’expression d’une passion méchante et basse enlaidit les plus beaux visages, les plus laids sont ennoblis par l’expression des sentiments généreux. En un mot, Adrienne était la personnification la plus complète, la plus idéale de la SENSUALITÉ… non de cette sensualité vulgaire, ignare, inintelligente, malapprise, toujours faussée, corrompue par l’habitude ou par la nécessité de jouissances grossières et sans recherche, mais de cette sensualité exquise qui est aux sens ce que l’atticisme est à l’esprit.

L’indépendance du caractère de cette fille était extrême. Certaines sujétions humiliantes, imposées à la femme par sa position sociale, la révoltaient surtout ; elle avait résolu hardiment de s’y soustraire. Du reste, il n’y avait rien de viril chez Adrienne ; c’était la femme la plus femme qu’on puisse s’imaginer : femme par sa grâce, par ses caprices, par son charme, par son éblouissante et féminine beauté ; femme par sa timidité comme par son audace, femme par sa haine du brutal despotisme de l’homme comme par le besoin de se dévouer follement, aveuglément, pour celui qui pouvait mériter ce dévouement ; femme aussi par son esprit piquant, un peu paradoxal ; femme supérieure enfin par son dédain juste et railleur pour certains hommes très haut placés ou adulés qu’elle avait parfois rencontrés dans le salon de sa tante, la princesse de Saint-Dizier, lorsqu’elle habitait avec elle.

Ces indispensables explications données, nous ferons assister le lecteur au lever d’Adrienne de Cardoville, qui sortait du bain. Il faudrait posséder le coloris éclatant de l’école vénitienne pour rendre cette scène charmante, qui semblait plutôt se placer au XVIe siècle, dans quelque palais de Florence ou de Bologne, qu’à Paris, au fond du faubourg Saint-Germain, dans le mois de février 1832.

La chambre de toilette d’Adrienne était une sorte de petit temple qu’on aurait dit élevé au culte de la beauté… par reconnaissance envers Dieu qui prodigue tant de charmes à la femme, non pour qu’elle les néglige, non pour qu’elle les couvre de cendres, non pour qu’elle les meurtrisse par le contact d’un sordide et rude cilice, mais pour que dans sa fervente gratitude elle les entoure de tout le prestige de la grâce, de toute la splendeur de la parure, afin de glorifier l’œuvre divine aux yeux de tous. Le jour arrivait dans cette pièce demi-circulaire par une de ces doubles-fenêtres formant serre chaude, si heureusement importées d’Allemagne. Les murailles du pavillon, construites en pierres de taille fort épaisses, rendaient très profonde la baie de la croisée, qui se fermait dehors par un châssis fait d’une seule vitre, et au dedans par une grande glace dépolie ; dans l’intervalle de trois pieds environ laissé entre ces deux clôtures transparentes, on avait placé une caisse, remplie de terre de bruyère, où étaient plantées des lianes grimpantes qui, dirigées autour de la glace dépolie, formaient une épaisse guirlande de feuilles et de fleurs. Une tenture de damas grenat, nuancée d’arabesques d’un ton plus clair, couvrait les murs ; un épais tapis de pareille couleur s’étendait sur le plancher. Ce fond sombre, pour ainsi dire neutre, faisait merveilleusement valoir toutes les nuances des ajustements.

Au-dessous de la fenêtre, exposée au midi, se trouvait la toilette d’Adrienne, véritable chef-d’œuvre d’orfèvrerie. Sur une large tablette de lapis-lazuli on voyait des boîtes de vermeil au couvercle précieusement émaillé, des flacons en cristal de roche, et d’autres ustensiles de toilette, en nacre, en écaille et ivoire, incrustés d’ornements en or d’un goût merveilleux ; deux grandes figures modelées avec une pureté antique supportaient un miroir ovale à pivot, qui avait pour bordure, au lieu d’un cadre curieusement fouillé et ciselé, une fraîche guirlande de fleurs naturelles chaque jour renouvelées comme un bouquet de bal. Deux énormes vases du Japon, bleu, pourpre et or, de trois pieds de diamètre, placés sur le tapis de chaque côté de la toilette, et remplis de camélias, d’ibiscus et de gardénias en pleine floraison, formaient une sorte de buisson diapré des plus vives couleurs. Au fond d’une autre masse de fleurs, une réduction en marbre blanc du groupe enchanteur de Daphnis et Chloé, le plus vaste idéal de la grâce pudique et de la beauté juvénile… Deux lampes d’or, à parfums, brûlaient sur le socle de malachite qui supportait ces deux charmantes figures. Un grand coffre d’argent niellé, rehaussé de figurines de vermeil et de pierreries de couleur, supporté sur quatre pieds de bronze doré, servait de nécessaire de toilette ; deux glaces psyché, décorées de girandoles ; quelques excellentes copies de Raphaël et du Titien, peintes par Adrienne, et représentant des portraits d’homme ou de femme d’une beauté parfaite ; plusieurs consoles de jaspe oriental supportant des aiguières d’argent et de vermeil, couvertes d’ornements repoussés, et remplies d’eaux de senteur ; un moelleux divan, quelques sièges et une table de bois doré, complétaient l’ameublement de cette chambre imprégnée des parfums les plus suaves.

Adrienne, que l’on venait de retirer du bain, était assise devant sa toilette ; ses trois femmes l’entouraient.

Par un caprice, ou plutôt par une conséquence logique de son esprit amoureux de la beauté, de l’harmonie de toutes choses, Adrienne avait voulu que les jeunes filles qui la servaient fussent fort jolies, et habillées avec une coquetterie, avec une originalité charmante. On a déjà vu Georgette, blonde piquante, dans son costume agaçant de soubrette de Marivaux ; ses deux compagnes ne lui cédaient en rien pour la gentillesse et pour la grâce. L’une nommée Florine, grande et svelte fille, à la tournure de Diane chasseresse, était pâle et brune ; ses épais cheveux noirs se tordaient en tresses derrière sa tête et s’y attachaient par une longue épingle d’or. Elle avait, comme les autres jeunes filles, les bras nus pour la facilité de son service, et portait une robe de ce vert gai si familier aux peintres vénitiens ; sa jupe était très ample, et son corsage étroit s’échancrait carrément sur les plis d’une gorgerette de batiste blanche plissée à petits plis, et fermée par cinq boutons d’or. La troisième des femmes d’Adrienne avait une figure si fraîche, si ingénue, une taille si mignonne, si accomplie, que sa maîtresse la nommait Hébé ; sa robe d’un rose pâle et faite à la grecque découvrait son cou charmant et ses jolis bras jusqu’à l’épaule. La physionomie de ces jeunes filles était riante, heureuse ; on ne lisait pas sur leurs traits cette expression d’aigreur sournoise, d’obéissance envieuse, de familiarité choquante, ou de basse déférence, résultats ordinaires de la servitude. Dans les soins empressés qu’elles donnaient à Adrienne, il semblait y avoir autant d’affection que de respect et d’attrait ; elles paraissaient prendre un plaisir extrême à rendre leur maîtresse charmante. On eût dit que l’embellir et la parer était pour elles une œuvre d’art, remplie d’agrément, dont elles s’occupaient avec joie, amour et orgueil.

Le soleil éclairait vivement la toilette placée en face de la fenêtre : Adrienne était assise sur un siège à dossier peu élevé ; elle portait une longue robe de chambre d’étoffe de soie d’un bleu pâle, brochée d’un feuillage de même couleur, serrée à sa taille, aussi fine que celle d’une enfant de douze ans, par une cordelière flottante ; son cou, élégant et svelte comme un col d’oiseau, était nu, ainsi que ses bras et ses épaules, d’une incomparable beauté ; malgré la vulgarité de cette comparaison, le plus pur ivoire donnerait seul l’idée de l’éblouissante blancheur de cette peau, satinée, polie, d’un tissu tellement frais et ferme, que quelques gouttes d’eau, restées ensuite du bain à la racine des cheveux d’Adrienne, roulèrent dans la ligne serpentine de ses épaules, comme des perles de cristal sur du marbre blanc. Ce qui doublait encore chez elle l’éclat de cette carnation merveilleuse, particulière aux rousses, c’était le pourpre foncé de ses lèvres humides, le rose transparent de sa petite oreille, de ses narines dilatées et de ses ongles luisants comme s’ils eussent été vernis ; partout enfin où son sang pur, vif et chaud, pouvait colorer l’épiderme, il annonçait la santé, la vie et la jeunesse. Les yeux d’Adrienne, très grands et d’un noir velouté, tantôt pétillaient de malice et d’esprit, tantôt s’ouvraient languissants et voilés, entre deux franges de longs cils frisés, d’un noir aussi foncé que celui de ses fins sourcils, très nettement arqués… car, par un charmant caprice de la nature, elle avait des cils et des sourcils noirs avec des cheveux roux ; son front, petit comme celui des statues grecques, surmontait son visage d’un ovale parfait ; son nez, d’une courbe délicate, était légèrement aquilin ; l’émail de ses dents étincelait, et sa bouche vermeille, adorablement sensuelle, semblait appeler les doux baisers, les gais sourires et les délectations d’une friandise délicate. On ne pouvait enfin voir un port de tête plus libre, plus fier, plus élégant, grâce à la grande distance qui séparait le cou et l’oreille de l’attache de ses larges épaules à fossette. Nous l’avons dit, Adrienne était rousse, mais rousse ainsi que le sont plusieurs des admirables portraits de femme de Titien ou de Léonard de Vinci… C’est dire que l’or fluide n’offre pas de reflets plus chatoyants, plus lumineux que sa masse de cheveux naturellement ondés, doux et fins comme de la soie, et si longs, si longs… qu’ils touchaient par terre lorsqu’elle était debout, et qu’elle pouvait s’en envelopper comme la Vénus Aphrodite. À ce moment surtout ils étaient ravissants à voir. Georgette, les bras nus, debout derrière sa maîtresse, avait réuni à grand’peine, dans une de ses petites mains blanches, cette splendide chevelure dont le soleil doublait encore l’ardent éclat… Lorsque la jolie camériste plongea le peigne d’ivoire au milieu des flots ondoyants et dorés de cet énorme écheveau de soie, on eût dit que mille étincelles en jaillissaient ; la lumière et le soleil jetaient des reflets non moins vermeils sur les grappes de nombreux et légers tire-bouchons qui, bien écartés du front, tombaient le long des joues d’Adrienne, et dans leur souplesse élastique caressaient la naissance de son sein de neige, dont ils suivaient l’ondulation charmante.

Tandis que Georgette, debout, peignait les beaux cheveux de sa maîtresse, Hébé, un genou en terre, et ayant sur l’autre le pied mignon de Mlle de Cardoville, s’occupait de la chausser d’un tout petit soulier de satin noir, et croisait ses minces cothurnes sur un bas de soie à jour qui laissait deviner la blancheur rosée de la peau et accusait la cheville la plus fine, la plus déliée qu’on pût voir ; Florine, un peu en arrière, présentait à sa maîtresse, dans une boîte de vermeil, une pâte parfumée dont Adrienne frotta légèrement ses éblouissantes mains aux doigts effilés, qui semblaient teints de carmin à leur extrémité… Enfin n’oublions pas Lutine, qui, couchée sur les genoux de sa maîtresse, ouvrait ses grands yeux de toutes ses forces et semblait suivre les diverses phases de la toilette d’Adrienne avec une sérieuse attention.

Un timbre argentin ayant résonné au dehors, Florine, à un signe de sa maîtresse, sortit et revint bientôt, portant une lettre sur un petit plateau de vermeil.

Adrienne, pendant que ses femmes finissaient de la chausser, de la coiffer et de l’habiller, prit cette lettre, que lui écrivait le régisseur de la terre de Cardoville, et qui était ainsi conçue :

« Mademoiselle,

« Connaissant votre bon cœur et votre générosité, je me permets de m’adresser à vous en toute confiance. Pendant vingt ans, j’ai servi feu M. le comte-duc de Cardoville, votre père, avec zèle et probité, je crois pouvoir le dire… Le château est vendu, de sorte que, moi et ma femme, nous voici à la veille d’être renvoyés et de nous trouver sans aucune ressource, et à notre âge, hélas ! c’est bien dur, mademoiselle… »

– Pauvres gens !… dit Adrienne en s’interrompant de lire ; mon père, en effet, me vantait toujours leur dévouement et leur probité.

Elle continua :

« Il nous resterait bien un moyen de conserver notre place… mais il s’agirait pour nous de faire une bassesse, et, quoi qu’il puisse arriver, ni moi ni ma femme ne voulons d’un pain acheté à ce prix-là… »

– Bien, bien… toujours les mêmes… dit Adrienne ; la dignité dans la pauvreté… c’est le parfum dans la fleur des prés.

« Pour vous expliquer, mademoiselle, la chose indigne que l’on exigerait de nous, je dois vous dire d’abord que, il y a deux jours, M. Rodin est venu de Paris. »

– Ah ! M. Rodin, dit Mlle de Cardoville en s’interrompant de nouveau, le secrétaire de l’abbé d’Aigrigny… je ne m’étonne plus s’il s’agit d’une perfidie ou de quelque ténébreuse intrigue. Voyons.

« M. Rodin est venu de Paris pour nous annoncer que la terre était vendue, et qu’il était certain de nous conserver notre place si nous l’aidions à donner pour confesseur à la nouvelle propriétaire un prêtre décrié, et si, pour mieux arriver à ce but, nous consentions à calomnier un autre desservant, excellent homme, très respecté, très aimé dans le pays. Ce n’est pas tout : je devrais secrètement écrire à M. Rodin, deux fois par semaine, tout ce qui se passerait dans le château. Je dois vous avouer, mademoiselle, que ces honteuses propositions ont été, autant que possible, déguisées, dissimulées sous des prétextes assez spécieux ; mais, malgré la forme plus ou moins adroite, le fond de la chose est tel que j’ai eu l’honneur de vous le dire, mademoiselle. »

– Corruption… calomnie et délation ! se dit Adrienne avec dégoût. Je ne puis songer à ces gens-là sans qu’involontairement s’éveillent en moi des idées de ténèbres, de venin et de vilains reptiles noirs… ce qui est en vérité d’un très hideux aspect. Aussi j’aime mieux songer aux calmes et douces figures de ce pauvre Dupont et de sa femme.

Adrienne continua :

« Vous pensez bien, mademoiselle, que nous n’avons pas hésité ; nous quitterons Cardoville, où nous sommes depuis vingt ans, mais nous le quitterons en honnêtes gens… Maintenant, mademoiselle, si parmi vos brillantes connaissances vous pouviez, vous qui êtes si bonne, nous trouver une place, en nous recommandant, peut-être, grâce à vous, mademoiselle, sortirions-nous d’un bien cruel embarras… »

– Certainement ce ne sera pas en vain qu’ils se seront adressés à moi… Arracher de braves gens aux griffes de M. Rodin, c’est un devoir et un plaisir ; car c’est à la fois chose juste et dangereuse… et j’aime tant braver ce qui est puissant et qui opprime !

Adrienne reprit :

« Après vous avoir parlé de nous, mademoiselle, permettez-nous d’implorer votre protection pour d’autres, car il serait mal de ne songer qu’à soi : deux bâtiments ont fait naufrage sur nos côtes il y a trois jours ; quelques passagers ont seulement pu être sauvés et conduits ici, où moi et ma femme leur avons donné tous les soins nécessaires ; plusieurs de ces passagers sont partis pour Paris, mais il en est resté un.

« Jusqu’à présent ses blessures l’ont empêché de quitter le château, et l’y retiendront encore quelques jours… C’est un jeune prince indien de vingt ans environ, et qui paraît aussi bon qu’il est beau, ce qui n’est pas peu dire, quoiqu’il ait le teint cuivré comme les gens de son pays, dit-on. »

– Un prince indien ! de vingt ans ! jeune, bon et beau ! s’écria gaiement Adrienne, c’est charmant, et surtout très peu vulgaire ; ce prince naufragé a déjà toute ma sympathie… Mais que puis-je pour cet Adonis des bords du Gange qui vient d’échouer sur les côtes de Picardie ?

Les trois femmes d’Adrienne la regardèrent sans trop d’étonnement, habituées qu’elles étaient aux singularités de son caractère. Georgette et Hébé se prirent même à sourire discrètement ; Florine, la grande belle fille brune et pâle, Florine sourit ainsi que ses jolies compagnes, mais un peu plus tard et pour ainsi dire par réflexion comme si elle eût été d’abord et surtout occupée d’écouter et de retenir les moindres paroles de sa maîtresse, qui, fort intéressée à l’endroit de l’Adonis des bords du Gange, comme elle le disait, continua la lettre du régisseur.

« Un des compatriotes du prince indien, qui a voulu rester auprès de lui pour le soigner, m’a laissé entendre que le jeune prince avait perdu dans le naufrage tout ce qu’il possédait… et qu’il ne savait comment faire pour trouver le moyen d’arriver à Paris, où sa prompte présence était indispensable pour de grands intérêts… Ce n’est pas du prince que je tiens ces détails, il paraît trop digne, trop fier pour se plaindre ; mais son compatriote, plus communicatif, m’a fait ces confidences en ajoutant que son compatriote avait éprouvé déjà de grands malheurs, et que son père, roi d’un pays de l’Inde, avait été dernièrement tué et dépossédé par les Anglais… »

– C’est singulier, dit Adrienne en réfléchissant, ces circonstances me rappellent que souvent mon père me parlait d’une de nos parentes qui avait épousé dans l’Inde un roi indien auprès duquel le général Simon, qu’on vient de faire maréchal, avait pris du service…

Puis s’interrompant, elle ajouta en souriant :

– Mon Dieu, que ce serait donc bizarre… il n’y a qu’à moi que ces choses-là arrivent, et l’on dit que je suis originale ! Ce n’est pas moi, ce me semble, c’est la Providence qui, en vérité, se montre quelquefois très excentrique. Mais voyons donc si ce pauvre Dupont me dit le nom de ce beau prince…

« Vous excuserez sans doute notre indiscrétion, mademoiselle ; mais nous aurions cru être bien égoïstes en ne vous parlant que de nos peines lorsqu’il y a aussi près de nous un brave et digne prince aussi très à plaindre… Enfin, mademoiselle, veuillez me croire, je suis vieux, j’ai assez d’expérience des hommes ; eh ! bien, rien qu’à voir la noblesse et la douceur de la figure de ce jeune Indien, je jurerais qu’il est digne de l’intérêt que je vous demande pour lui : il suffirait de lui envoyer une petite somme d’argent pour lui acheter quelques vêtements européens, car il a perdu tous ses vêtements indiens dans le naufrage. »

– Ciel ! des vêtements européens… s’écria gaiement Adrienne. Pauvre jeune prince, Dieu l’en préserve et moi aussi ! Le hasard m’envoie du fond de l’Inde un mortel assez favorisé pour n’avoir jamais porté cet abominable costume européen, ces hideux habits, ces affreux chapeaux qui rendent les hommes si ridicules, si laids, qu’en vérité il n’y a aucune vertu à les trouver on ne peut moins séduisants… il m’arrive enfin un beau jeune prince de ce pays d’Orient, où ces hommes sont vêtus de soie, de mousseline et de cachemire, certes, je ne manquerai pas cette rare et unique occasion d’être très sérieusement tentée… Aussi donc, pas d’habits européens, quoi qu’en dise le pauvre Dupont… Mais le nom, le nom de ce cher prince ? Encore une fois, quelle singulière rencontre s’il s’agissait de ce cousin d’au-delà du Gange ! J’ai entendu dire, dans mon enfance, tant de bien de son royal père, que je serais ravie de faire à son fils bon et digne accueil… Mais voyons le nom…

Adrienne continua :

« Si, en outre de cette petite somme, mademoiselle, vous pouviez être assez bonne pour lui donner le moyen, ainsi qu’à son compatriote, de gagner Paris, ce serait un grand service à rendre à ce pauvre jeune prince, déjà si malheureux. Enfin, mademoiselle, je connais assez votre délicatesse pour savoir que peut-être il conviendrait d’adresser ce secours au prince sans être connue ; dans ce cas, veuillez, je vous en prie, disposer de moi et compter sur ma discrétion. Si, au contraire, vous désirez le lui faire parvenir directement, voici son nom tel que me l’a écrit son compatriote : Le prince Djalma, fils de Kadja-Sing, roi de Mundi. »

– Djalma… dit vivement Adrienne en paraissant rassembler ses souvenirs, Kajda-Sing… oui… c’est cela… voici bien des noms que mon père m’a souvent répétés… en me disant qu’il n’y avait rien de plus chevaleresque, de plus héroïque au monde que ce vieux roi indien, notre parent par alliance… Le fils n’a pas dérogé, à ce qu’il paraît. Oui, DjalmaKadja-Sing, encore une fois, c’est cela ; ces noms ne sont pas si communs, dit-elle en souriant, qu’on puisse les oublier ou les confondre avec d’autres… Ainsi Djalma est mon cousin. Il est brave et bon, jeune et charmant. Il n’a surtout jamais porté l’affreux habit européen… et il est dénué de toutes ressources ! C’est ravissant… c’est trop de bonheur à la fois… Vite… vite… improvisons un joli conte de fées… dont ce beau prince Chéri sera le héros. Pauvre oiseau d’or et d’azur égaré dans nos tristes climats ! qu’il trouve au moins ici quelque chose qui lui rappelle son pays de lumière et de parfum.

Puis, s’adressant à une de ses femmes :

– Georgette, prends du papier et écris, mon enfant…

La jeune fille alla vers la table de bois doré où se trouvait un petit nécessaire à écrire, s’assit et dit à sa maîtresse :

– J’attends les ordres de mademoiselle.

Adrienne de Cardoville, dont le charmant visage rayonnait de joie, de bonheur et de gaieté, dicta le billet suivant adressé à un bon vieux peintre qui lui avait longtemps enseigné le dessin et la peinture, car elle excellait dans cet art comme dans tous les autres :

« Mon cher Titien, mon bon Véronèse, mon digne Raphaël… vous allez me rendre un très grand service, et vous le ferez, j’en suis sûre, avec cette parfaite obligeance que j’ai toujours trouvée en vous…

« Vous allez tout de suite vous entendre avec le savant artiste qui a dessiné mes derniers costumes du XVe siècle. Il s’agit cette fois de costumes indiens modernes pour un jeune homme… Oui, monsieur, pour un jeune homme… Et d’après ce que j’en imagine, vous pourrez faire prendre mesure sur l’Antinoüs, ou plutôt sur le Bacchus indien, ce sera plus à propos… Il faut que ces vêtements soient à la fois d’une grande exactitude, d’une grande richesse et d’une grande élégance ; vous choisirez les plus belles étoffes possibles ; tâchez surtout qu’elles se rapprochent des tissus de l’Inde : vous y ajouterez pour ceintures et pour turbans six magnifiques châles de cachemire longs, dont deux blancs, deux rouges et deux orange ; rien ne sied mieux aux teints bruns que ces couleurs-là.

« Ceci fait (et je vous donne tout au plus deux ou trois jours), vous partirez en poste dans ma berline pour le château de Cardoville, que vous connaissez bien ; le régisseur, l’excellent Dupont, un de vos anciens amis, vous conduira auprès d’un jeune prince indien nommé Djalma ; vous direz à ce haut et puissant seigneur d’un autre monde que vous venez de la part d’un ami inconnu, qui, agissant comme un frère, lui envoie ce qui lui est nécessaire pour échapper aux affreuses modes d’Europe. Vous ajouterez que cet ami l’attend avec tant d’impatience, qu’il le conjure de venir tout de suite à Paris : si mon protégé objecte qu’il est souffrant, vous lui direz que ma voiture est une excellente dormeuse ; vous y ferez établir le lit qu’elle renferme, et il s’y trouvera très commodément. Il est bien entendu que vous excuserez très humblement l’ami inconnu de ce qu’il n’envoie au prince ni riches palanquins, ni même, modestement, un éléphant, car, hélas ! il n’y a de palanquins qu’à l’Opéra et d’éléphants qu’à la Ménagerie, ce qui nous fera paraître étrangement sauvages aux yeux de mon protégé…

« Dès que vous l’aurez décidé à partir, vous vous remettrez en route, et vous m’amènerez ici dans mon pavillon, rue de Babylone (quelle prédestination de demeurer rue de Babylone !… voilà du moins un nom qui a bon air pour un Oriental), vous m’amènerez, dis-je, ce cher prince, qui a le bonheur d’être né dans le pays des fleurs, des diamants et du soleil.

« Vous aurez la complaisance, mon bon et vieil ami, de ne pas vous étonner de ce nouveau caprice, et de ne vous livrer surtout à aucune conjecture extravagante… Sérieusement, le choix que je fais de vous dans cette circonstance… de vous que j’aime, que j’honore sincèrement, vous dit assez qu’au fond de tout ceci il y a autre chose qu’une apparente folie… »

En dictant ces derniers mots, le ton d’Adrienne fut aussi sérieux, aussi digne, qu’il avait été jusqu’alors plaisant et enjoué. Mais bientôt elle reprit plus gaiement :

« Adieu, mon vieil ami ; je suis un peu comme ce capitaine des temps anciens, dont vous m’avez fait tant de fois dessiner le nez héroïque et le menton conquérant, je plaisante avec une extrême liberté d’esprit au moment de la bataille, oui, car dans une heure, je livre une bataille, une grande bataille à ma chère dévote de tante. Heureusement l’audace et le courage ne me manquent pas, et je grille d’engager l’action avec cette austère princesse.

« Adieu, mille bons souvenirs de cœur à votre excellente femme. Si je parle d’elle ici, entendez-vous, d’elle si justement respectée, c’est pour vous rassurer encore sur les suites de cet enlèvement à mon profit d’un charmant prince ; car il faut bien finir par où j’aurais dû commencer, et vous avouer qu’il est charmant.

« Encore adieu… »

Puis s’adressant à Georgette :

– As-tu écrit, petite ?

– Oui, mademoiselle…

– Ah !… ajoute en post-scriptum :

« Je vous envoie un crédit à vue sur mon banquier pour toutes ces dépenses ; ne ménagez rien… vous savez que je suis assez grand seigneur… (il faut bien me servir de cette expression masculine, puisque vous vous êtes exclusivement approprié, tyrans que vous êtes, ce terme significatif d’une noble générosité). »

– Maintenant, Georgette, dit Adrienne, apporte-moi une feuille de papier et cette lettre, que je la signe.

Mlle de Cardoville prit la plume qui lui présentait Georgette, signa la lettre et y renferma un bon sur son banquier, ainsi conçu :

« On payera à M. Norval, sur son reçu, la somme qu’il demandera pour dépenses faites en son nom.

« Adrienne DE CARDOVILLE. »

Pendant toute cette scène et durant que Georgette écrivait, Florine et Hébé avaient continué de s’occuper des soins de la toilette de leur maîtresse, qui avait quitté sa robe de chambre et s’était habillée afin de se rendre auprès de sa tante. À l’attention soutenue, opiniâtre, dissimulée, avec laquelle Florine avait écouté Adrienne dicter sa lettre à M. Norval, on voyait facilement que, selon son habitude, elle tâchait de retenir les moindres paroles de Mlle de Cardoville.

– Petite, dit celle-ci à Hébé, tu vas à l’instant envoyer cette lettre chez M. Norval.

Le même timbre argentin sonna au dehors.

Hébé se dirigeait vers la porte pour aller savoir ce que c’était et exécuter les ordres de sa maîtresse ; mais Florine se précipita pour ainsi dire au-devant d’elle pour sortir à sa place et dit à Adrienne :

– Mademoiselle veut-elle que je fasse porter cette lettre ? j’ai besoin d’aller au Grand-Hôtel.

– Alors, vas-y, toi ; Hébé, vois ce qu’on veut ; et toi, Georgette, cachette cette lettre.

Au bout d’un instant, pendant lequel Georgette cacheta la lettre, Hébé revint.

– Mademoiselle, dit-elle en rentrant, cet ouvrier qui a retrouvé Lutine hier vous supplie de le recevoir un instant… il est très pâle… et il a l’air bien triste…

– Aurait-il déjà besoin de moi ?… Ce serait trop heureux, dit gaiement Adrienne. Fais entrer ce brave et honnête garçon dans le petit salon… et toi, Florine, envoie cette lettre à l’instant.

Florine sortit ; Mlle de Cardoville, suivie de Lutine, entra dans le petit salon, où l’attendait Agricol.



[modifier] III. L’entretien.

Lorsque Adrienne de Cardoville entra dans le salon où l’attendait Agricol, elle était mise avec une extrême et élégante simplicité ; une robe de casimir gros bleu, à corsage juste, bordée sur le devant en lacets de soie noire selon la mode d’alors, dessinait sa taille de nymphe et sa poitrine arrondie ; un petit col de batiste uni et carré se rabattait sur un large ruban écossais noué en rosette, qui lui servait de cravate ; sa magnifique chevelure dorée encadrait sa blanche figure d’une incroyable profusion de longs et légers tire-bouchons qui atteignaient presque son corsage.

Agricol, afin de donner le change à son père et de lui faire croire qu’il se rendait véritablement aux ateliers de M. Hardy, s’était vu forcé de revêtir ses habits de travail ; seulement il avait mis une blouse neuve, et le col de sa chemise de grosse toile bien blanche retombait sur une cravate noire négligemment nouée autour de son cou ; son large pantalon gris laissait voir des bottes très proprement cirées, et il tenait entre ses mains musculeuses une belle casquette de drap toute neuve. Somme toute, cette blouse bleue, brodée de rouge, qui, dégageant l’encolure brune et nerveuse du jeune forgeron, dessinant ses robustes épaules, retombait en plis gracieux, ne gênait en rien sa libre et franche allure, lui seyait beaucoup mieux que ne l’aurait fait un habit ou une redingote. En attendant Mlle de Cardoville, Agricol examinait machinalement un magnifique vase d’argent admirablement ciselé ; une petite plaque de même métal, attachée sur son socle de brêche antique, portait ces mots :

Ciselé par Jean-Marie, ouvrier ciseleur, 1831.

Adrienne avait marché si légèrement sur le tapis de son salon, seulement séparé d’une autre pièce par des portières, qu’Agricol ne s’aperçut pas de la venue de la jeune fille ; il tressaillit et se retourna vivement, lorsqu’il entendit une voix argentine et perlée lui dire :

– Voici un beau vase, n’est-ce pas, monsieur ?

– Très beau, mademoiselle, répondit Agricol, assez embarrassé.

– Vous voyez que j’aime l’équité, ajouta Mlle de Cardoville en lui montrant du doigt la petite plaque d’argent ; un peintre signe son tableau… un écrivain son livre, je tiens à ce qu’un ouvrier signe son œuvre.

– Comment, mademoiselle, ce nom ?…

– Est celui du pauvre ouvrier ciseleur qui a fait ce rare chef-d’œuvre pour un riche orfèvre. Lorsque celui-ci m’a vendu ce vase, il a été stupéfait de ma bizarrerie, il m’aurait presque dit de mon injustice, lorsque, après m’être fait nommer l’auteur de ce merveilleux ouvrage, j’ai voulu que ce fût son nom au lieu de celui de l’orfèvre qui fût inscrit sur le socle… À défaut de richesse, que l’artisan ait au moins le renom, n’est-ce pas juste, monsieur ?

Il était impossible à Adrienne d’engager plus gracieusement l’entretien ; aussi le forgeron, commençant à se rassurer, répondit :

– Étant ouvrier moi-même, mademoiselle… je ne puis qu’être doublement touché d’une pareille preuve d’équité.

– Puisque vous êtes ouvrier, monsieur, je me félicite de cet à-propos ; mais veuillez vous asseoir.

Et d’un geste rempli d’affabilité elle lui indiqua un fauteuil de soie pourpre brochée d’or, prenant place elle-même sur une causeuse de même étoffe.

Voyant l’hésitation d’Agricol, qui baissait les yeux avec embarras, Adrienne lui dit gaiement, pour l’encourager, en lui montrant Lutine :

– Cette pauvre petite bête, à laquelle je suis très attachée, me sera toujours un souvenir vivant de votre obligeance, monsieur : aussi votre visite me semble d’un heureux augure ; je ne sais quel bon pressentiment me dit que je pourrai peut-être vous être utile à quelque chose.

– Mademoiselle… dit résolument Agricol, je me nomme Baudoin, je suis forgeron chez M. Hardy, au Plessis, près Paris ; hier, vous m’avez offert votre bourse… j’ai refusé… aujourd’hui je viens vous demander peut-être dix fois, vingt fois la somme que vous m’avez généreusement proposée… je vous dis cela tout de suite, mademoiselle… parce que c’est ce qui me coûte le plus… ces mots-là me brûlaient les lèvres, maintenant je serai plus à mon aise…

– J’apprécie la délicatesse de vos scrupules, dit Adrienne ; mais si vous me connaissiez, vous vous seriez adressé à moi sans crainte ; combien vous faut-il ?

– Je ne sais pas, mademoiselle.

– Comment, monsieur !… vous ignorez quelle somme ?

– Oui, mademoiselle, et je viens vous demander… non seulement la somme qu’il me faut… mais encore quelle est la somme qu’il me faut.

– Voyons, monsieur, dit Adrienne en souriant, expliquez-moi cela. Malgré ma bonne volonté, vous sentez que je ne devine pas tout à fait ce dont il s’agit…

– Mademoiselle, en deux mots voici le fait : j’ai une bonne vieille mère qui, dans ma jeunesse, s’est ruiné la santé à travailler pour m’élever, moi et un pauvre enfant abandonné qu’elle avait recueilli ; à présent c’est à mon tour de la soutenir, c’est ce que j’ai le bonheur de faire… Mais pour cela je n’ai que mon travail. Or, si je suis hors d’état de travailler, ma mère est sans ressources.

– Maintenant, monsieur, votre mère ne peut manquer de rien, puisque je m’intéresse à elle…

– Vous vous intéressez à elle, mademoiselle ?

– Sans doute.

– Vous la connaissez donc ?

– À présent, oui…

– Ah ! mademoiselle, dit Agricol avec émotion après un moment de silence, je vous comprends… Tenez… vous avez un noble cœur ; la Mayeux avait raison.

– La Mayeux ? dit Adrienne en regardant Agricol d’un air très surpris ; car ces mots pour elle étaient une énigme.

L’ouvrier, qui ne rougissait pas de ses amis, reprit bravement :

– Mademoiselle, je vais vous expliquer cela. La Mayeux est une pauvre jeune ouvrière bien laborieuse avec qui j’ai été élevé ; elle est contrefaite, voilà pourquoi on l’appelle la Mayeux. Vous voyez donc que d’un côté elle est placée aussi bas que vous êtes placée haut. Mais pour le cœur… pour la délicatesse… ah ! mademoiselle… je suis sûr que vous la valez… ça été tout de suite sa pensée lorsque je lui ai raconté comment hier vous m’aviez donné cette fleur…

– Je vous assure, monsieur, dit Adrienne touchée, que cette comparaison me flatte et m’honore plus que tout ce que vous pourriez me dire. Un cœur qui reste bon et délicat, malgré de cruelles infortunes, est un si rare trésor ! Il est si facile d’être bon, quand on a la jeunesse et la beauté ! d’être délicat et généreux, quand on a la richesse ! J’accepte donc votre comparaison… mais à condition que vous me mettiez bien vite à même de la mériter. Continuez donc, je vous en prie.

Malgré la gracieuse cordialité de Mlle de Cardoville, on devinait chez elle tant de cette dignité naturelle que donnent toujours l’indépendance du caractère, l’élévation de l’esprit et la noblesse des sentiments, qu’Agricol, oubliant l’idéale beauté de sa protectrice, éprouva bientôt pour elle une sorte d’affectueux et profond respect qui contrastait singulièrement avec l’âge et la gaieté de la jeune fille qui lui inspirait ce sentiment.

– Si je n’avais que ma mère, mademoiselle, à la rigueur je ne m’inquiéterais pas trop d’un chômage forcé ; entre pauvres gens on s’aide, ma mère est adorée dans la maison, nos braves voisins viendraient à son secours ; mais ils ne sont pas heureux, et ils se priveraient pour elle, et leurs petits services lui seraient plus pénibles que la misère même ! Et puis enfin ce n’est pas seulement pour ma mère que j’ai besoin de travailler, mais pour mon père ; nous ne l’avions pas vu depuis dix-huit ans ; il vient d’arriver de la Sibérie… il y était resté par dévouement à son ancien général, aujourd’hui le maréchal Simon.

– Le maréchal Simon !… dit vivement Adrienne avec une expression de surprise.

– Vous le connaissez, mademoiselle ?

– Je ne le connais pas personnellement, mais il a épousé une personne de notre famille…

– Quel bonheur !… s’écria le forgeron ; alors ces deux demoiselles que mon père a ramenées de Russie… sont vos parentes ?…

– Le maréchal a deux filles ? demanda Adrienne de plus en plus étonnée et intéressée.

– Ah ! mademoiselle… deux petits anges de quinze ou seize ans… et si jolies, si douces… deux jumelles qui se ressemblent à s’y méprendre… Leur mère est morte en exil ; le peu qu’elle possédait ayant été confisqué, elles sont venues ici avec mon père du fond de la Sibérie, voyageant bien pauvrement ; mais il tâchait de leur faire oublier tant de privations à force de dévouement… de tendresse… Brave père ! vous ne croiriez pas, mademoiselle, qu’avec un courage de lion il est bon… comme une mère…

– Et où sont ces chères enfants, monsieur ? dit Adrienne.

– Chez nous, mademoiselle… c’est ce qui rendait ma position difficile, c’est ce qui m’a donné le courage de venir à vous ; ce n’est pas qu’avec mon travail je ne puisse suffire à notre petit ménage ainsi augmenté… mais si l’on m’arrête ?

– Vous arrêter ?… et pourquoi ?

– Tenez, mademoiselle… ayez la bonté de lire cet avis, que l’on a envoyé à la Mayeux… cette pauvre fille dont je vous ai parlé… une sœur pour moi…

Et Agricol remit à Mlle de Cardoville la lettre anonyme écrite à l’ouvrière.

Après l’avoir lue, Adrienne dit au forgeron avec surprise :

– Comment, monsieur, vous êtes poète ?

– Je n’ai ni cette prétention, ni cette ambition, mademoiselle… seulement quand je reviens auprès de ma mère, après ma journée de travail… ou souvent même en forgeant mon fer, pour me distraire ou me délasser, je m’amuse à rimer… tantôt quelques odes, tantôt des chansons.

– Et ce chant des Travailleurs, dont on parle dans cette lettre, est donc bien hostile, bien dangereux ?

– Mon Dieu, non, mademoiselle, au contraire ; car, moi, j’ai le bonheur d’être employé chez M. Hardy, qui rend la position de ses ouvriers aussi heureuse que celle de nos autres camarades l’est peu… et je m’étais borné à faire en faveur de ceux-ci, qui composent la masse, une réclamation chaleureuse, sincère, équitable, rien de plus ; mais vous le savez peut-être, mademoiselle, dans ce temps de conspiration et d’émeute, souvent on est incriminé, emprisonné légèrement… Qu’un tel malheur m’arrive… que deviendront ma mère… mon père… et les deux orphelines que nous devons regarder comme de notre famille jusqu’au retour du maréchal Simon ?… Aussi, mademoiselle, pour échapper à ce malheur, je venais vous demander, dans le cas où je risquerais d’être arrêté, de me fournir une caution ; de la sorte que je ne serais pas forcé de quitter l’atelier pour la prison, et mon travail suffirait à tout, j’en réponds.

– Dieu merci, dit gaiement Adrienne, ceci pourra s’arranger parfaitement ; désormais, monsieur le poète, vous puiserez vos inspirations dans le bonheur et non dans le chagrin… triste Muse !… D’abord, votre caution sera faite.

– Ah ! mademoiselle… vous nous sauvez.

– Il se trouve ensuite que le médecin de notre famille est fort lié avec un ministre très important (entendez-le comme vous voudrez, dit-elle en souriant, vous ne vous tromperez guère) ; le docteur a sur ce grand homme d’État beaucoup d’influence, car il a toujours eu le bonheur de lui conseiller, par raison de santé, les douceurs de la vie privée, la veille du jour où on lui a ôté son portefeuille. Soyez donc parfaitement tranquille, si la caution était insuffisante, nous aviserions à d’autres moyens.

– Mademoiselle, dit Agricol avec une émotion profonde, je vous devrai le repos, peut-être la vie de ma mère… croyez-moi, je ne serai jamais ingrat.

– C’est tout simple… Maintenant, autre chose : il faut bien que ceux qui en ont trop aient le droit de venir en aide à ceux qui n’en ont pas assez… Les filles du maréchal Simon sont de ma famille ; elles logeront ici, avec moi ; ce sera plus convenable ; vous en préviendrez votre bonne mère ; et, ce soir, en allant la remercier de l’hospitalité qu’elle a donnée à mes jeunes parentes, j’irai les chercher.

Tout à coup Georgette, soulevant la portière qui séparait le salon d’une pièce voisine, entra précipitamment et d’un air effrayé :

– Ah ! mademoiselle, s’écria-t-elle, il se passe quelque chose d’extraordinaire dans la rue…

– Comment cela ? explique-toi.

– Je venais de reconduire ma couturière jusqu’à la petite porte, il m’a semblé voir des hommes de mauvaise mine regarder attentivement les murs et les croisées du petit bâtiment attenant au pavillon, comme s’ils voulaient épier quelqu’un.

– Mademoiselle, dit Agricol avec chagrin, je ne m’étais pas trompé, c’est moi qu’on cherche…

– Que dites-vous !

– Il m’avait semblé être suivi depuis la rue Saint-Merri… Il n’y a plus à douter : on m’aura vu entrer chez vous et l’on veut m’arrêter… Ah ! maintenant, mademoiselle, que votre intérêt est acquis à ma mère… maintenant que je n’ai plus d’inquiétude pour les filles du maréchal Simon, plutôt que de vous exposer au moindre désagrément, je cours me livrer…

– Gardez-vous-en bien, monsieur, dit vivement Adrienne, la liberté est une trop bonne chose pour la sacrifier volontairement… D’ailleurs, Georgette peut se tromper… mais en tout cas, je vous en prie, ne vous livrez pas… Croyez-moi, évitez d’être arrêté… cela facilitera, je pense, beaucoup mes démarches… car il me semble que la justice se montre d’un attachement exagéré pour ceux qu’elle a une fois saisis…

– Mademoiselle, dit Hébé en entrant aussi d’un air inquiet, un homme vient de frapper à la petite porte… il a demandé si un jeune homme en blouse n’était pas entré ici… il a ajouté que la personne qu’il cherchait se nommait Agricol Baudoin… et qu’on avait quelque chose de très important à lui apprendre…

– C’est mon nom, dit Agricol, c’est une ruse pour m’engager à sortir…

– Évidemment, dit Adrienne, aussi faut-il la déjouer. Qu’as-tu répondu, mon enfant ? ajouta-t-elle en s’adressant à Hébé.

– Mademoiselle… j’ai répondu que je ne savais pas de qui on voulait parler.

– À merveille !… Et l’homme questionneur ?

– Il s’est éloigné, mademoiselle.

– Sans doute pour revenir bientôt, dit Agricol.

– C’est très probable, reprit Adrienne. Aussi, monsieur, faut-il vous résigner à rester ici quelques heures… Je suis malheureusement obligée de me rendre à l’instant chez Mme la princesse de Saint-Dizier, ma tante, pour une entrevue très importante qui ne pouvait déjà souffrir aucun retard, mais qui est rendue plus pressante encore par ce que vous venez de m’apprendre au sujet des filles du maréchal Simon. Restez donc ici, monsieur, puisqu’en sortant vous seriez certainement arrêté.

– Mademoiselle… pardonnez mon refus… Mais encore une fois, je ne dois pas accepter cette offre généreuse.

– Et pourquoi ?

– On a tenté de m’attirer au dehors afin de ne pas avoir à pénétrer légalement chez vous ; mais à cette heure, mademoiselle, si je ne sors pas on entrera, et jamais je ne vous exposerai à un pareil désagrément. Je ne suis plus inquiet de ma mère, que m’importe la prison !

– Et le chagrin que votre mère ressentira, et ses inquiétudes et ses craintes, n’est-ce donc rien ? Et votre père, et cette pauvre ouvrière qui vous aime comme un frère et que je vaux par le cœur, dites-vous, monsieur, l’oubliez-vous aussi ?… Croyez-moi, épargnez ces tourments à votre famille… Restez ici ; avant ce soir je suis certaine, soit par caution, soit autrement, de vous délivrer de ces ennuis…

– Mais, mademoiselle, en admettant que j’accepte votre offre généreuse… on me trouvera ici.

– Pas du tout… il y a dans ce pavillon, qui servait autrefois de petite maison… vous voyez, monsieur, dit Adrienne en souriant, que j’habite un lieu bien profane, il y a dans ce pavillon une cachette si merveilleusement bien imaginée qu’elle peut défier toutes les recherches : Georgette va vous y conduire ; vous y serez très commodément, vous pourrez même y écrire quelques vers pour moi si la situation vous inspire…

– Ah ! mademoiselle, que de bontés !… s’écria Agricol. Comment ai-je mérité…

– Comment ? monsieur, je vais vous le dire : admettez que votre caractère, que votre position ne méritent aucun intérêt ; admettez que je n’aie pas contracté une dette sacrée envers votre père pour les soins touchants qu’il a eus des filles du maréchal Simon, mes parentes… mais songez au moins à Lutine, monsieur, dit Adrienne en riant, à Lutine que voilà… et que vous avez rendue à ma tendresse… Sérieusement… si je ris, reprit cette singulière et folle créature, c’est qu’il n’y a pas le moindre danger pour vous, et que je me trouve dans un accès de bonheur ; ainsi donc, monsieur, écrivez-moi vite votre adresse et celle de votre mère sur ce portefeuille ; suivez Georgette, et faites-moi de très jolis vers si vous ne vous ennuyez pas trop dans cette prison où vous fuyez… une prison.

Pendant que Georgette conduisait le forgeron dans la cachette, Hébé apportait à sa maîtresse un petit chapeau de castor gris à plume grise, car Adrienne devait traverser le parc pour se rendre au grand hôtel occupé par Mme la princesse de Saint-Dizier. Un quart d’heure après cette scène, Florine entrait mystérieusement dans la chambre de Mme Grivois, première femme de la princesse de Saint-Dizier.

– Eh bien ? demanda Mme Grivois à la jeune fille.

– Voici les notes que j’ai pu prendre dans la matinée, dit Florine en remettant un papier à la duègne ; heureusement j’ai bonne mémoire…

– À quelle heure, au juste, est-elle rentrée ce matin ? dit vivement la duègne.

– Qui, madame ?

– Mlle Adrienne.

– Mais elle n’est pas sortie, madame… nous l’avons mise au bain à neuf heures.

– Mais avant neuf heures elle est rentrée, après avoir passé la nuit dehors. Car voilà où elle en est arrivée, pourtant.

Florine regardait Mme Grivois avec un profond étonnement.

– Je ne vous comprends pas, madame.

– Comment ! mademoiselle n’est pas rentrée ce matin, à huit heures, par la petite porte du jardin ? Osez donc mentir !

– J’avais été souffrante hier, je ne suis descendue qu’à neuf heures pour aider Georgette et Hébé à sortir Mademoiselle du bain… j’ignore ce qui s’est passé auparavant, je vous le jure, madame…

– C’est différent… vous vous informerez de ce que je viens de vous dire là auprès de vos compagnes ; elles ne se défient pas de vous, elles vous diront tout…

– Oui, madame.

– Qu’a fait mademoiselle ce matin depuis que vous l’avez vue ?

– Mademoiselle a dicté une lettre à Georgette pour M. Norval, j’ai demandé d’être chargée de l’envoyer afin d’avoir un prétexte pour sortir et pour noter ce que j’avais retenu…

– Bon… et cette lettre ?

– Jérôme vient de sortir ; je la lui ai donnée pour qu’il la mît à la poste…

– Maladroite ! s’écria Mme Grivois, vous ne pouviez pas me l’apporter ?

– Mais puisque mademoiselle a dicté tout haut à Georgette, selon son habitude, je savais le contenu de cette lettre et je l’ai écrit dans la note.

– Ce n’est pas la même chose… il était possible qu’il fût bon de retarder l’envoi de cette lettre… La princesse va être contrariée…

– J’avais cru bien faire… madame.

– Mon Dieu ! je sais que ce n’est pas la bonne volonté qui vous manque ; depuis six mois on est satisfait de vous… mais cette fois vous avez commis une grave imprudence…

– Ayez de l’indulgence… madame… ce que je fais est assez pénible.

Et la jeune fille étouffa un soupir.

Mme Grivois la regarda fixement, et lui dit d’un ton sardonique :

– Eh bien ! ma chère, ne continuez pas… si vous avez des scrupules… vous êtes libre… allez-vous-en…

– Vous savez bien que je ne suis pas libre, madame… dit Florine en rougissant ; une larme lui vint aux yeux, et elle ajouta : – Je suis dans la dépendance de M. Rodin, qui m’a placée ici…

– Alors à quoi bon ces soupirs ?

– Malgré soi, on a des remords… Mademoiselle est si bonne… si confiante…

– Elle est parfaite, assurément ; mais vous n’êtes pas ici pour me faire son éloge… Qu’y a-t-il ensuite ?

– L’ouvrier qui a hier retrouvé et rapporté Lutine est venu tout à l’heure demander à parler à mademoiselle.

– Et cet homme est-il encore chez elle ?

– Je l’ignore… il entrait seulement lorsque je suis sortie avec la lettre…

– Vous vous arrangerez pour savoir ce qu’est venu faire cet ouvrier chez mademoiselle… vous trouverez un prétexte pour revenir dans la journée m’en instruire.

– Oui, madame…

– Mademoiselle a-t-elle paru préoccupée, inquiète, effrayée de l’entrevue qu’elle doit avoir aujourd’hui avec la princesse ? Elle cache si peu ce qu’elle pense que vous devez le savoir.

– Mademoiselle a été gaie comme à l’ordinaire, elle a même plaisanté là-dessus…

– Ah ! elle a plaisanté… dit la duègne, et elle ajouta entre ses dents, sans que Florine pût l’entendre : – Rira bien qui rira le dernier ; malgré son audace et son caractère diabolique… elle tremblerait, elle demanderait grâce… si elle savait ce qui l’attend aujourd’hui…

Puis s’adressant à Florine :

– Retournez au pavillon, et défendez-vous, je vous le conseille, de ces beaux scrupules qui pourraient vous jouer un mauvais tour, ne l’oubliez pas.

– Je ne peux pas oublier que je ne m’appartiens plus, madame…

– À la bonne heure, et à tantôt.

Florine quitta le grand hôtel et traversa le parc pour regagner le pavillon. Mme Grivois se rendit aussitôt auprès de la princesse de Saint-Dizier.



[modifier] IV. Une jésuitesse.

Pendant que les scènes précédentes se passaient dans la rotonde Pompadour occupée par Mlle de Cardoville, d’autres événements avaient lieu dans le grand hôtel occupé par Mme la princesse de Saint-Dizier.

L’élégance et la somptuosité du pavillon du jardin contrastaient étrangement avec le sombre intérieur de l’hôtel, dont la princesse habitait le premier étage ; car la disposition du rez-de-chaussée ne le rendait propre qu’à donner des fêtes, et depuis longtemps Mme de Saint-Dizier avait renoncé à ces splendeurs mondaines ; la gravité de ses domestiques, tous âgés et vêtus de noir, le profond silence qui régnait dans sa demeure, où l’on ne parlait pour ainsi dire qu’à voix basse, la régularité presque monastique de cette immense maison, donnaient à l’entourage de la princesse un caractère triste et sévère.

Un homme du monde, qui joignait un grand courage à une rare indépendance de caractère, parlant de Mme la princesse de Saint-Dizier (à qui Adrienne de Cardoville allait, selon son expression, livrer une grande bataille), disait ceci : « Afin de ne pas avoir Mme de Saint-Dizier pour ennemie, moi qui ne suis ni plat ni lâche, j’ai, pour la première fois de ma vie, fait une platitude et une lâcheté. » Et cet homme parlait sincèrement.

Mais Mme de Saint-Dizier n’était pas tout d’abord arrivée à ce haut point d’importance. Quelques mots sont nécessaires pour poser nettement diverses phases de la vie de cette femme dangereuse, implacable, qui, par son affiliation à l’ORDRE avait acquis une puissance occulte et formidable ; car il y a quelque chose de plus menaçant qu’un jésuite… c’est une jésuitesse ; et quand on a vu un certain monde, on sait qu’il existe malheureusement beaucoup de ces affiliées, de robe plus ou moins courte. Mme de Saint-Dizier, autrefois fort belle, avait été, pendant les dernières années de l’Empire et les premières années de la Restauration, une des femmes les plus à la mode de Paris : d’un esprit remuant, actif, aventureux, dominateur, d’un cœur froid et d’une imagination vive, elle s’était extrêmement livrée à la galanterie, non par tendresse de cœur, mais par amour pour l’intrigue, qu’elle aimait comme certains hommes aiment le jeu… à cause des émotions qu’elle procure.

Malheureusement, tel avait toujours été l’aveuglement ou l’insouciance de son mari, le prince de Saint-Dizier (frère aîné du comte de Rennepont, duc de Cardoville, père d’Adrienne), que, durant sa vie, il ne dit jamais un mot qui pût faire penser qu’il soupçonnait les aventures de sa femme. Aussi, ne trouvant pas sans doute assez de difficultés dans ces liaisons, d’ailleurs si commodes sous l’Empire, la princesse, sans renoncer à la galanterie, crut lui donner plus de mordant, plus de verdeur, en la compliquant de quelques intrigues politiques. S’attaquer à Napoléon, creuser une mine sous les pieds du colosse, cela du moins promettait des émotions capables de satisfaire le caractère le plus exigeant. Pendant quelque temps tout alla au mieux ; jolie et spirituelle, adroite et fausse, perfide et séduisante, entourée d’adorateurs qu’elle fanatisait, mettant une sorte de coquetterie féroce à leur faire jouer leurs têtes dans de graves complots, la princesse espéra ressusciter la Fronde, et entama une correspondance secrète très active avec quelques personnages influents à l’étranger, bien connus pour leur haine contre l’empereur et contre la France ; de là datèrent ses premières relations épistolaires avec le marquis d’Aigrigny, alors colonel au service de la Russie, et aide de camp de Moreau. Mais un jour toutes ces belles menées furent découvertes, plusieurs chevaliers de Mme de Saint-Dizier furent envoyés à Vincennes, et l’empereur, qui aurait pu sévir terriblement, se contenta d’exiler la princesse dans une de ses terres près de Dunkerque.

À la Restauration, les persécutions dont Mme de Saint-Dizier avait souffert pour la bonne cause lui furent comptées, et elle acquit même alors une assez grande influence, malgré la légèreté de ses mœurs. Le marquis d’Aigrigny, ayant pris du service en France, s’y était fixé ; il était charmant et aussi fort à la mode ; il avait correspondu et conspiré avec la princesse sans la connaître, ces précédents amenèrent nécessairement une liaison entre eux. L’amour-propre effréné, le goût des plaisirs bruyants, de grands besoins de haine, d’orgueil et de domination, l’espèce de sympathie mauvaise, dont l’attrait perfide rapproche les natures perverses sans les confondre, avaient fait de la princesse et du marquis deux complices plutôt que deux amants. Cette liaison était fondée sur des sentiments égoïstes, amers, sur l’appui redoutable que deux caractères de cette trempe dangereuse pouvaient se prêter contre un monde où leur esprit d’intrigue, de galanterie, et de dénigrement leur avait fait beaucoup d’ennemis ; cette liaison dura jusqu’au moment où, après son duel avec le général Simon, le marquis entra au séminaire sans que l’on connût la cause de cette résolution subite.

La princesse, ne trouvant pas l’heure de la conversion sonnée pour elle, continua de s’abandonner au tourbillon du monde avec une ardeur âpre, jalouse, haineuse, car elle voyait finir ses belles années. On jugera, par le fait suivant, du caractère de cette femme. Encore fort agréable, elle voulut terminer sa vie mondaine par un éclatant et dernier triomphe, ainsi qu’une grande comédienne sait se retirer à temps du théâtre afin de laisser des regrets. Voulant donner cette consolation suprême à sa vanité, la princesse choisit habilement ses victimes ; elle avisa dans le monde un jeune couple qui s’idolâtrait, et à force d’astuce, de manèges, elle enleva l’amant à sa maîtresse, ravissante femme de dix-huit ans dont il était adoré. Ce succès bien constaté, Mme de Saint-Dizier quitta le monde dans tout l’éclat de son aventure. Après plusieurs longs entretiens avec l’abbé-marquis d’Aigrigny, alors prédicateur fort renommé, elle partit brusquement de Paris, et alla passer deux ans dans sa terre près de Dunkerque, où elle n’emmena qu’une de ses femmes, Mme Grivois.

Lorsque la princesse revint, on ne put reconnaître cette femme autrefois frivole, galante et dissipée ; la métamorphose était complète, extraordinaire, presque effrayante. L’hôtel de Saint-Dizier, jadis ouvert aux joies, aux fêtes, aux plaisirs, devint silencieux et austère ; au lieu de ce qu’on appelle monde élégant, la princesse ne reçut plus chez elle que des femmes d’une dévotion retentissante, des hommes importants, mais cités pour la sévérité outrée de leurs principes religieux et monarchiques. Elle s’entoura surtout de certains membres considérables du haut clergé ; une congrégation de femmes fut placée sous son patronage ; elle eut confesseur, chapelle, aumônier, et même directeur ; mais ce dernier exerçait in partibus : le marquis-abbé d’Aigrigny resta véritablement son guide spirituel ; il est inutile de dire que depuis longtemps leurs relations de galanterie avaient complètement cessé. Cette conversion soudaine, complète et surtout très bruyamment prônée, frappa le plus grand nombre d’admiration et de respect ; quelques-uns, plus pénétrants, sourirent. Un trait entre mille fera connaître l’effrayante puissance que la princesse avait acquise depuis son affiliation. Ce trait montrera aussi le caractère souterrain, vindicatif et impitoyable de cette femme, qu’Adrienne de Cardoville s’apprêtait si imprudemment à braver. Parmi les personnes qui sourirent plus ou moins de la conversion de Mme de Saint-Dizier se trouvait le jeune couple qu’elle avait désuni si cruellement avant de quitter pour toujours la scène galante du monde : tous deux, plus passionnés que jamais, s’étaient réunis dans leur amour après cet orage passager, bornant leur vengeance à quelques piquantes plaisanteries sur la conversion de la femme qui leur avait fait tant de mal… Quelque temps après, une terrible fatalité s’appesantissait sur les deux amants. Un mari, jusqu’alors aveugle… était brusquement éclairé par des révélations anonymes ; un épouvantable éclat s’ensuivit, la jeune femme fut perdue. Quant à l’amant, des bruits vagues, peu précisés, mais remplis de réticences perfidement calculées et mille fois plus odieuses qu’une accusation formelle, que l’on peut au moins combattre et détruire, étaient répandus sur lui avec tant de persistance, avec une si diabolique habileté et par des voies si diverses, que ses meilleurs amis se retirèrent peu à peu de lui, subissant à leur insu l’influence lente et irrésistible de ce bourdonnement incessant et confus qui pourtant peut se résumer par ceci :

– Eh bien ! vous savez ?

– Non !

– On dit de bien vilaines choses sur lui !

– Ah ! vraiment ? Et quoi donc ?

– Je ne sais, de mauvais bruits… des rumeurs fâcheuses pour son honneur.

– Diable !… c’est grave… Cela m’explique alors pourquoi il est maintenant reçu plus que froidement.

– Quant à moi, désormais je l’éviterai.

– Et moi aussi, etc., etc.

Le monde est ainsi fait, qu’il n’en faut souvent pas plus pour flétrir un homme auquel d’assez grands succès ont mérité beaucoup d’envieux. C’est ce qui arriva à l’homme dont nous parlons. Le malheureux, voyant le vide se former autour de lui, sentant, pour ainsi dire, la terre manquer sous ses pieds, ne savait où chercher, où prendre l’insaisissable ennemie dont il sentait les coups ; car jamais il ne lui était venu à la pensée de soupçonner la princesse, qu’il n’avait pas revue depuis son aventure avec elle. Voulant à toute force savoir la cause de cet abandon et de ces mépris, il s’adressa à un de ses anciens amis. Celui-ci lui répondit d’une manière dédaigneusement évasive ; l’autre s’emporta, demanda satisfaction… Son adversaire lui dit :

– Trouvez deux témoins de votre connaissance et de la mienne… et je me bats avec vous.

Le malheureux n’en trouva pas un.

Enfin, délaissé par tous, sans avoir jamais pu s’expliquer ce délaissement, souffrant atrocement du sort de la femme qui avait été perdue pour lui, il devint fou de douleur, de rage, de désespoir, et se tua… Le jour de sa mort, Mme de Saint-Dizier dit qu’une vie aussi honteuse devait avoir nécessairement une pareille fin ; que celui qui pendant si longtemps s’était fait un jeu des lois divines et humaines ne pouvait terminer sa misérable vie que par un dernier crime… le suicide !… Et les amis de Mme de Saint-Dizier répétèrent et colportèrent ces terribles paroles d’un air contrit, béat et convaincu.

Ce n’était pas tout : à côté du châtiment se trouvait la récompense. Les gens qui observent remarquaient que les favoris de la coterie religieuse de Mme de Saint-Dizier arrivaient à de hautes positions avec une rapidité singulière. Les jeunes gens vertueux, et puis religieusement assidus aux prônes, étaient mariés à de riches orphelines du Sacré-Cœur, que l’on tenait en réserve ; pauvres jeunes filles qui, apprenant trop tard ce que c’est qu’un mari dévot, choisi et imposé par des dévotes, expiaient souvent par des larmes bien amères la trompeuse faveur d’être ainsi admises parmi ce monde hypocrite et faux où elles se trouvaient étrangères, sans appui, et qui les écrasait si elles osaient se plaindre de l’union à laquelle on les avait condamnées. Dans le salon de Mme de Saint-Dizier se faisaient des préfets, des colonels, des receveurs généraux, des députés, des académiciens, des évêques, des pairs de France, auxquels on ne demandait, en retour du tout-puissant appui qu’on leur donnait, que d’affecter des dehors pieux, de communier quelquefois en public, de jurer une guerre acharnée à tout ce qui était impie ou révolutionnaire, et surtout de correspondre confidentiellement, sur différents sujets de son choix, avec l’abbé d’Aigrigny ; distraction fort agréable d’ailleurs, car l’abbé était l’homme du monde le plus aimable, le plus spirituel, et surtout le plus accommodant.

Voici à ce propos un fait historique qui a manqué à l’ironie amère et vengeresse de Molière ou de Pascal. C’était pendant la dernière année de la Restauration ; un des hauts dignitaires de la cour, homme indépendant et ferme, ne pratiquait pas, comme disent les bons pères, c’est-à-dire qu’il ne communiait pas. L’évidence où le mettait sa position pouvait rendre cette indifférence d’un fâcheux exemple ; on lui dépêcha l’abbé-marquis d’Aigrigny ; celui-ci, connaissant le caractère honorable et élevé du récalcitrant, sentit que, s’il pouvait l’amener à pratiquer, par quelque moyen que ce fût, l’effet serait des meilleurs ; en homme d’esprit, et sachant à qui il s’adressait, l’abbé fit bon marché du dogme, du fait religieux en lui-même ; il ne parla que des convenances, de l’exemple salutaire qu’une pareille résolution produirait sur le public.

– Monsieur l’abbé, dit l’autre, je respecte plus la religion que vous-même, car je regarderais comme une jonglerie infâme de communier sans conviction.

– Allons, allons, homme intraitable, Alceste renfrogné, dit le marquis-abbé en souriant finement, on mettra d’accord vos scrupules et le profit que vous aurez, croyez-moi, à m’écouter : on vous ménagera une COMMUNION BLANCHE, car, après tout, que demandons-nous ? l’apparence.

Or, une communion blanche se pratique avec une hostie non consacrée.

L’abbé-marquis en fut pour ses offres rejetées avec indignation ; mais l’homme de cour fut destitué. Et cela n’était pas un fait isolé. Malheur à ceux qui se trouvaient en opposition de principes et d’intérêts avec Mme de Saint-Dizier ou ses amis ! Tôt ou tard, directement ou indirectement, ils se voyaient frappés d’une manière cruelle, presque toujours irréparable : ceux-ci dans leurs relations les plus chères, ceux-là dans leur crédit ; d’autres dans leur honneur, d’autres enfin dans les fonctions officielles dont ils vivaient ; et cela par l’action sourde, latente, continue, d’un dissolvant terrible et mystérieux qui minait invisiblement les réputations, les fortunes, les positions les plus solidement établies, jusqu’au moment où elles s’abîmaient à jamais au milieu de la surprise et de l’épouvante générales.

On concevra maintenant que, sous la Restauration, la princesse de Saint-Dizier fût devenue singulièrement influente et redoutable. Lors de la révolution de Juillet, elle s’était ralliée ; et, chose bizarre ! tout en conservant des relations de famille et de société avec quelques personnes très fidèles au culte de la monarchie déchue, on lui attribuait encore beaucoup d’action et de pouvoir. Disons enfin que le prince de Saint-Dizier étant décédé sans enfants, depuis plusieurs années, sa fortune personnelle, très considérable, était retournée à son beau-frère puîné, le père d’Adrienne de Cardoville ; ce dernier étant mort depuis dix-huit mois, cette jeune fille se trouvait donc alors la dernière et seule représentante de cette branche de la famille des Rennepont.

La princesse de Saint-Dizier attendait sa nièce dans un assez grand salon tendu de damas vert sombre ; les meubles, recouverts de pareille étoffe, étaient d’ébène sculpté, ainsi que la bibliothèque, remplie de livres pieux. Quelques tableaux de sainteté, un grand christ d’ivoire sur un fond de velours noir, achevaient de donner à cette pièce une apparence austère et lugubre. Mme de Saint-Dizier, assise devant un grand bureau, achevait de cacheter plusieurs lettres, car elle avait une correspondance fort étendue et fort variée. Alors âgée de quarante-cinq ans environ, elle était belle encore ; les années avaient épaissi sa taille, qui, autrefois d’une élégance remarquable, se dessinait pourtant encore assez avantageusement sous sa robe noire montante. Son bonnet fort simple, orné de rubans gris, laissait voir ses cheveux blonds lissés en épais bandeaux. Au premier abord on restait frappé de son air à la fois digne et simple ; on cherchait en vain, sur cette physionomie alors remplie de componction et de calme, la trace des agitations de la vie passée ; à la voir si naturellement grave et réservée, l’on ne pouvait s’habituer à la croire l’héroïne de tant d’intrigues, de tant d’aventures galantes ; bien plus, si par hasard elle entendait un propos quelque peu léger, la figure de cette femme, qui avait fini par se croire à peu près une mère de l’Église, exprimait aussitôt un étonnement candide et douloureux qui se changeait bientôt en un air de chasteté révoltée et de commisération dédaigneuse. Du reste, lorsqu’il le fallait, le sourire de la princesse était encore rempli de grâce et même d’une séduisante et irrésistible bonhomie ; son grand œil bleu savait, à l’occasion, devenir affectueux et caressant ; mais si l’on osait froisser son orgueil, contrarier ses volontés ou nuire à ses intérêts, et qu’elle pût, sans se compromettre, laisser éclater ses ressentiments, alors sa figure, habituellement placide et sérieuse, trahissait une froide et implacable méchanceté.

À ce moment Mme Grivois entra dans le cabinet de la princesse, tenant à la main le rapport que Florine venait de lui remettre sur la matinée d’Adrienne de Cardoville. Mme Grivois était depuis longtemps au service de Mme de Saint-Dizier ; elle savait tout ce qu’une femme de chambre intime peut et doit savoir de sa maîtresse lorsque celle-ci a été fort galante.

Était-ce volontairement que la princesse avait conservé ce témoin si bien instruit des nombreuses erreurs de sa jeunesse ? c’est ce qu’on ignorait généralement. Ce qui demeurait évident, c’est que Mme Grivois jouissait auprès de la princesse de grands privilèges, et qu’elle était plutôt comme une femme de compagnie que comme une femme de chambre.

– Voici, madame, les notes de Florine, dit Mme Grivois en remettant le papier à la princesse.

– J’examinerai cela tout à l’heure, répondit Mme de Saint-Dizier ; mais, dites-moi, ma nièce va se rendre ici. Pendant la conférence à laquelle elle va assister, vous conduirez dans son pavillon une personne qui doit bientôt venir et qui vous demandera de ma part.

– Bien, madame.

– Cet homme fera un inventaire exact de tout ce que renferme le pavillon qu’Adrienne habite. Vous veillerez à ce que rien ne soit omis : ceci est de la plus grande importance.

– Oui, madame… mais si Georgette ou Hébé veulent s’opposer…

– Soyez tranquille, l’homme chargé de cet inventaire a une qualité telle, que lorsqu’elles le connaîtront, ces filles n’oseront s’opposer à cet inventaire ni aux autres mesures qu’il a encore à prendre… Il ne faudrait pas manquer, tout en l’accompagnant, d’insister sur certaines particularités destinées à confirmer les bruits que vous avez répandus depuis quelque temps…

– Soyez tranquille, madame, ces bruits ont maintenant la consistance d’une vérité…

– Bientôt cette Adrienne si insolente et si hautaine sera donc brisée et forcée de demander grâce… et à moi encore…

Un vieux valet de chambre ouvrit les deux battants de la porte et annonça :

– Monsieur l’abbé d’Aigrigny !

– Si Mlle de Cardoville se présente, dit la princesse à Mme Grivois, vous la prierez d’attendre un instant.

– Oui, madame… dit la duègne, qui sortit avec le valet de chambre.

Mme de Saint-Dizier et M. d’Aigrigny restèrent seuls.



[modifier] V. Le complot.

L’abbé-marquis d’Aigrigny, on l’a facilement deviné, le personnage que l’on a déjà vu rue du Milieu-des-Ursins, d’où il était parti pour Rome il y avait de cela trois mois environ. Le marquis était vêtu de grand deuil avec son élégance accoutumée. Il ne portait pas la soutane ; sa redingote noire, assez juste, et son gilet, bien serré aux hanches, faisaient valoir l’élégance de sa taille ; son pantalon de casimir noir découvrait son pied parfaitement chaussé de brodequins vernis ; enfin sa tonsure disparaissait au milieu de la légère calvitie qui avait un peu dégarni la partie postérieure de sa tête. Rien dans son costume ne décelait, pour ainsi dire, le prêtre, sauf peut-être le manque absolu de favoris, remarquable sur une figure aussi virile ; son menton, fraîchement rasé, s’appuyait sur une haute et ample cravate noire nouée avec une crânerie militaire qui rappelait que cet abbé-marquis, que ce prédicateur en renom, alors l’un des chefs les plus actifs et les plus influents de son ordre, avait, sous la Restauration, commandé un régiment de hussards après avoir fait la guerre avec les Russes contre la France.

Arrivé seulement le matin, le marquis n’avait pas revu la princesse depuis que sa mère à lui, la marquise douairière d’Aigrigny, était morte auprès de Dunkerque, dans une terre appartenant à Mme de Saint-Dizier, en appelant en vain son fils pour adoucir l’amertume de ses derniers moments ; mais un ordre, auquel M. d’Aigrigny avait dû sacrifier les sentiments les plus sacrés de la nature, lui ayant été transmis de Rome, il était aussitôt parti pour cette ville, non sans un mouvement d’hésitation remarqué et dénoncé par Rodin ; car l’amour de M. d’Aigrigny pour sa mère avait été le seul sentiment pur qui eût constamment traversé sa vie. Lorsque le valet de chambre se fut discrètement retiré avec Mme Grivois, le marquis s’approcha vivement de la princesse, lui tendit la main, et lui dit d’une voix émue :

– Herminie… ne m’avez-vous pas caché quelque chose dans vos lettres ?… À ses derniers moments, ma mère m’a maudit !

– Non, non, Frédéric… rassurez-vous… Elle eût désiré votre présence… Mais bientôt ses idées se sont troublées, et dans son délire… c’était encore vous… qu’elle appelait…

– Oui, dit le marquis avec amertume, son instinct maternel lui disait sans doute que ma présence aurait peut-être pu la rendre à la vie…

– Je vous en prie… bannissez de si tristes souvenirs… ce malheur est irréparable.

– Une dernière fois, répétez-le-moi… Vraiment, ma mère n’a pas été cruellement affectée de mon absence ?… Elle n’a pas soupçonné qu’un devoir plus impérieux m’appelait ailleurs ?

– Non, non, vous dis-je… Lorsque sa raison s’est machinalement troublée, il s’en fallait de beaucoup que vous eussiez eu déjà le temps d’être rendu auprès d’elle… Tous les tristes détails que je vous ai écrits à ce sujet sont de la plus exacte vérité. Ainsi, rassurez-vous…

– Oui… ma conscience devrait être tranquille… j’ai obéi à mon devoir en sacrifiant ma mère ; et pourtant, malgré moi, je n’ai jamais pu parvenir à ce complet détachement qui nous est commandé par ces terribles paroles : Celui qui ne hait pas son père et sa mère, et jusqu’à son âme, ne peut être mon disciple. [1]

– Sans doute, Frédéric, ces renoncements sont pénibles ; mais, en échange, que d’influence… que de pouvoir !

– Il est vrai, dit le marquis après un moment de silence : que ne sacrifierait-on pas pour régner dans l’ombre sur ces tout-puissants de la terre qui règnent au grand jour ! Ce voyage à Rome que je viens de faire… m’a donné une nouvelle idée de notre formidable pouvoir ; car, voyez-vous, Herminie, c’est surtout de Rome, de ce point culminant qui, quoi qu’on fasse, domine encore la plus belle, la plus grande partie du monde, soit par la force de l’habitude ou de la tradition, soit par la foi… c’est de ce point surtout qu’on peut embrasser notre action dans toute son étendue… C’est un curieux spectacle de voir de si haut le jeu régulier de ces milliers d’instruments, dont la personnalité s’absorbe continuellement dans l’immuable personnalité de notre ordre… Quelle puissance nous avons !… Vraiment, je suis toujours saisi d’un sentiment d’admiration, presque effrayé, en songeant qu’avant de nous appartenir l’homme pense, veut, croit, agit à son gré… et lorsqu’il est à nous, au bout de quelques mois… de l’homme il n’a plus que l’enveloppe : Intelligence, esprit, raison, conscience, libre arbitre, tout est chez lui paralysé, desséché, atrophié, par l’habitude d’une obéissance muette et terrible, par la pratique de mystérieux exercices qui brisent et tuent tout ce qu’il y a de libre et de spontané dans la pensée humaine. Alors, à ces corps privés d’âmes, muets, mornes, froids comme des cadavres, nous insufflons l’esprit de notre ordre ; aussitôt ces cadavres marchent, vont, agissent, exécutent, mais sans sortir du cercle où ils sont à jamais enfermés ; c’est ainsi qu’ils deviennent membres du corps gigantesque dont ils exécutent machinalement la volonté, mais dont ils ignorent les desseins, ainsi que la main exécute les travaux les plus difficiles sans connaître, sans comprendre la pensée qui la dirige.

En parlant ainsi, la physionomie du marquis d’Aigrigny prenait une incroyable expression de superbe et de domination hautaine.

– Oh ! oui, cette puissance est grande, bien grande, dit la princesse, d’autant plus formidable qu’elle s’exerce mystérieusement sur les esprits et sur les consciences.

– Tenez, Herminie, dit le marquis, j’ai eu sous mes ordres un régiment magnifique ; rien n’était plus éclatant que l’uniforme de mes hussards ; bien souvent, le matin, par un beau soleil d’été sur un vaste champ de manœuvres, j’ai éprouvé la mâle et profonde jouissance du commandement… à ma voix, mes cavaliers s’ébranlaient, les fanfares sonnaient, les plumes flottaient, les sabres luisaient, mes officiers, étincelants de broderies d’or, couraient au galop répéter mes ordres : ce n’était que bruit, lumière, éclat ; tous ces soldats, braves ardents, électrisés par la bataille, obéissaient à un signe, à une parole de moi, je me sentais fier et fort, tenant pour ainsi dire dans ma main tous ces courages que je maîtrisais, comme je maîtrisais la fougue de mon cheval de bataille… Eh bien, aujourd’hui, malgré nos mauvais jours… moi qui ai longtemps et bravement fait la guerre, je puis le dire sans vanité aujourd’hui, à cette heure, je me sens mille fois plus d’action, plus d’autorité, plus de force, plus d’audace, à la tête de cette milice noire et muette, qui pense, veut, va et obéit machinalement selon que je dis ; qui d’un signe se disperse sur la surface du globe, ou se glisse doucement dans le ménage par la confession de la femme et par l’éducation de l’enfant, dans les intérêts de famille par les confidences des mourants, sur le trône par la conscience inquiète d’un roi crédule et timoré, à côté du Saint-Père enfin… cette manifestation vivante de la Divinité, par les services qu’on lui rend ou qu’on lui impose… Encore une fois, dites, cette domination mystérieuse qui s’étend depuis le berceau jusqu’à la tombe, depuis l’humble ménage de l’artisan jusqu’au trône… depuis le trône jusqu’au siège sacré du vicaire de Dieu ; cette domination n’est-elle pas faite pour allumer ou satisfaire la plus vaste ambition ? Quelle carrière au monde m’eût offert ces splendides jouissances ? Quel profond dédain ne dois-je pas avoir pour cette vie frivole et brillante d’autrefois qui pourtant nous faisait tant d’envieux, Herminie ! Vous en souvenez-vous ? ajouta d’Aigrigny avec un sourire amer.

– Combien vous avez raison, Frédéric ! reprit vivement la princesse. Avec quel mépris on songe au passé… Comme vous, souvent, je compare le passé au présent, et alors quelle satisfaction je ressens d’avoir suivi vos conseils ! Car, enfin, n’est-ce pas à vous que je dois de ne pas jouer le rôle misérable et ridicule que joue toujours une femme sur le retour lorsqu’elle a été belle et entourée ?… Que ferais-je à cette heure ? Je m’efforcerais en vain de retenir autour de moi ce monde égoïste et ingrat, ces hommes grossiers qui ne s’occupent des femmes que tant qu’elles peuvent servir à leurs passions ou flatter leur vanité ; ou bien il me resterait la ressource de tenir ce qu’on appelle une maison agréable… pour les autres… oui… de donner des fêtes, c’est-à-dire recevoir une foule d’indifférents, et offrir des occasions de se rencontrer à de jeunes couples amoureux qui, se suivant chaque soir de salon en salon, ne viennent chez vous que pour se trouver ensemble : stupide plaisir, en vérité, que d’héberger cette jeunesse épanouie, riante, amoureuse, qui regarde le luxe et l’éclat dont on l’entoure comme le cadre obligé de ses joies et de ses amours insolents.

Il y avait tant de dureté dans les paroles de la princesse, et sa physionomie exprimait une envie si haineuse, que la violente amertume de ses regrets se trahissait malgré elle.

– Non, non, reprit-elle, grâce à vous, Frédéric, après un dernier et éclatant triomphe, j’ai rompu sans retour avec ce monde qui bientôt m’aurait abandonnée, moi si longtemps son idole et sa reine ; j’ai changé de royaume… Au lieu d’hommes dissipés, que je dominais par une frivolité supérieure à la leur, je me suis vue entourée d’hommes considérables, redoutés, tout-puissants, dont plusieurs gouvernaient l’État ; je me suis dévouée à eux comme ils se sont dévoués à moi. Alors seulement j’ai joui du bonheur que j’avais toujours rêvé… j’ai eu une part active, une forte influence dans les plus grands intérêts du monde ; j’ai été initiée aux secrets les plus graves ; j’ai pu frapper sûrement qui m’avait raillée ou haïe ; j’ai pu élever au-delà de leurs espérances ceux qui me servaient, me respectaient et m’obéissaient.

– En quelques mots, Herminie, vous venez de résumer ce qui fera toujours notre force… en nous recrutant des prosélytes… « Trouver la facilité de satisfaire sûrement ses haines et ses sympathies, et acheter au prix d’une obéissance passive à la hiérarchie de l’ordre sa part de mystérieuse domination sur le reste du monde… » Et il y a des fous… des aveugles, qui nous croient abattus parce que nous avons à lutter contre quelques mauvais jours, dit M. d’Aigrigny avec dédain, comme si nous n’étions pas surtout fondés, organisés pour la lutte… comme si dans la lutte nous ne puisions pas une force, une activité nouvelle… Sans doute les temps sont mauvais… mais ils deviendront meilleurs… Et vous le savez, il est presque certain que dans quelques jours, le 13 février, nous disposerons d’un moyen d’action assez puissant pour rétablir notre influence un moment ébranlée.

– Vous voulez parler de l’affaire des médailles ?…

– Sans doute et je n’avais autant de hâte d’être de retour ici que pour assister à ce qui pour nous est un si grand événement.

– Vous avez su… la fatalité qui encore une fois a failli renverser tant de projets si laborieusement conçus ?…

– Oui, tout à l’heure, en arrivant, j’ai vu Rodin…

– Il vous a dit…

– L’inconcevable arrivée de l’Indien et des filles du général Simon au château de Cardoville après le double naufrage qui les a jetés sur la côte de Picardie… Et l’on croyait les jeunes filles à Leipzig… l’Indien à Java… les précautions étaient si bien prises… En vérité, ajouta le marquis avec dépit, on dirait qu’une invisible puissance protège toujours cette famille !

– Heureusement, Rodin est homme de ressources et d’activité, reprit la princesse ; il est venu hier soir… nous avons longuement causé.

– Et le résultat de votre entretien est excellent… Le soldat va être éloigné pendant deux jours… le confesseur de sa femme est prévenu, le reste après ira de soi-même… demain, ces jeunes filles ne seront plus à craindre… Reste l’Indien… il est à Cardoville, dangereusement blessé ; nous avons donc du temps pour agir…

– Mais ce n’est pas tout, reprit la princesse, il y a encore, sans compter ma nièce, deux personnes qui, pour nos intérêts, ne doivent pas se trouver à Paris le 13 février.

– Oui, M. Hardy… mais son ami le plus cher, le plus intime, le trahit : il est à nous, et par lui on a attiré M. Hardy dans le Midi, d’où il est presque impossible qu’il revienne avant un mois. Quant à ce misérable ouvrier vagabond surnommé Couche-tout-nu…

– Ah !… fit la princesse avec une exclamation de pudeur révoltée…

– Cet homme ne nous inquiète pas… Enfin Gabriel, sur qui repose notre espoir certain, ne sera pas abandonné d’une minute jusqu’au grand jour… Tout semble donc nous promettre le succès… et plus que jamais… il nous faut à tout prix le succès. C’est pour nous une question de vie ou de mort… car en revenant je me suis arrêté à Forli… J’ai vu le duc d’Orbano ; son influence sur l’esprit du roi est toute-puissante… absolue… il a complètement accaparé son esprit, c’est donc avec le duc seul qu’il est possible de traiter…

– Eh bien ?

– D’Orbano se fait fort, et il le peut, je le sais, de nous assurer une existence légale, hautement protégée dans les États de son maître, avec le privilège exclusif de l’éducation de la jeunesse… Grâce à de tels avantages, il ne nous faudrait pas en ce pays plus de deux ou trois ans pour y être tellement enracinés, que ce serait au duc d’Orbano à nous demander appui à son tour ; mais aujourd’hui qu’il peut tout, il met une condition absolue à ses services.

– Et cette condition ?…

– 5 000 000 comptants, et une pension annuelle de 100 000 francs.

– C’est beaucoup !…

– Et c’est peu, si l’on songe qu’une fois le pied dans ce pays, on rentrerait promptement dans cette somme, qui, après tout, est à peine la huitième partie de celle que l’affaire des médailles, heureusement conduite, doit assurer à l’ordre…

– Oui… près de quarante millions… dit la princesse d’un air pensif.

– Et encore… ces cinq millions que d’Orbano demande ne seraient qu’une avance… ils nous rentreraient par des dons volontaires, en raison même de l’accroissement de notre influence par l’éducation des enfants, qui nous donnerait la famille… et peu à peu la confiance de ceux qui gouvernent… Et ils hésitent !… s’écria le marquis en haussant les épaules avec dédain. Et il est des gouvernements assez aveugles pour nous proscrire ! ils ne voient donc pas qu’en nous abandonnant l’éducation, ce que nous demandons avant toute chose, nous façonnons le peuple à cette obéissance muette et morne, à cette soumission de serf et de brute, qui assure le repos des États par l’immobilité de l’esprit ! Et quand on songe pourtant que la majorité des classes nobles et de la riche bourgeoisie nous déteste et nous hait ! Ces stupides ne comprennent donc pas que, du jour où nous aurons persuadé au peuple que son atroce misère est une loi immuable, éternelle de la destinée ; qu’il doit renoncer au coupable espoir de toute amélioration à son sort ; qu’il doit enfin regarder comme un crime aux yeux de Dieu d’aspirer au bien-être dans ce monde, puisque les récompenses d’en haut sont en raison des souffrances d’ici-bas ; de ce jour-là, il faudra bien que le peuple, hébété par cette conviction désespérante, se résigne à croupir dans sa fange et dans sa misère ; alors toutes ses impatientes aspirations vers des jours meilleurs seront étouffées, alors seront résolues ces questions menaçantes qui rendent pour les gouvernants l’avenir si sombre et si effrayant… Ces gens ne voient donc pas que cette foi aveugle, passive, que nous demandons au peuple, nous sert de frein pour le conduire et le mater… tandis que nous ne demandons aux heureux du monde que des apparences qui devraient, s’ils avaient seulement l’intelligence de leur corruption, donner un stimulant de plus à leurs plaisirs ?

– Il n’importe, Frédéric, reprit la princesse ; ainsi que vous le dites, un grand jour approche… Avec près de quarante millions que l’ordre peut posséder par l’heureux succès de l’affaire des médailles… on peut tenter sûrement bien des grandes choses… Comme levier, entre les mains de l’ordre, un tel moyen d’action serait d’une portée incalculable, dans ce temps où tout se vend et s’achète.

– Et puis, reprit M. d’Aigrigny d’un air pensif, il ne faut pas se le dissimuler… ici la réaction continue… l’exemple de la France est tout… C’est à peine si en Autriche et en Hollande nous pouvons nous maintenir… les ressources de l’ordre diminuent de jour en jour. C’est un moment de crise ; mais il peut se prolonger. Aussi, grâce à cette ressource immense… des médailles, nous pouvons non seulement braver toutes les éventualités, mais encore nous établir puissamment, grâce à l’offre du duc d’Orbano, que nous acceptons… Alors, de ce centre inexpugnable, notre rayonnement serait incalculable… Ah ! le 13 février, ajouta M. d’Aigrigny après un moment de silence, en secouant la tête, le 13 février peut être pour notre puissance une date aussi fameuse que celle du concile de Trente, qui nous a donné pour ainsi dire une nouvelle vie.

– Aussi ne faut-il rien épargner, dit la princesse, pour réussir à tout prix… Des six personnes que vous avez à craindre, cinq sont ou seront hors d’état de vous nuire… Il reste donc ma nièce… et vous savez que je n’attendais que votre arrivée pour prendre une dernière résolution… Toutes mes dispositions sont prises, et, ce matin même, nous commencerons à agir…

– Vos soupçons ont-ils augmenté, depuis votre dernière lettre ?

– Oui… je suis certaine qu’elle est plus instruite qu’elle ne veut le paraître… et, dans ce cas, nous n’aurions pas de plus dangereuse ennemie.

– Telle a été toujours mon opinion… Aussi, il y a six mois, vous ai-je engagée à prendre en tous cas les mesures que vous avez prises, et qui rendent facile aujourd’hui ce qui sans cela eût été impossible.

– Enfin, dit la princesse avec une expression de joie haineuse et amère, ce caractère indomptable sera brisé, je vais être vengée de tant d’insolents sarcasmes que j’ai été obligée de dévorer pour ne pas éveiller ses soupçons ; moi… moi, avoir tout supporté jusqu’ici… car cette Adrienne a pris comme à tâche, l’imprudente… de m’irriter contre elle…

– Qui vous offense m’offense. Vous le savez, Herminie, mes haines sont les vôtres.

– Et vous-même… mon ami… combien de fois avez-vous été en butte à sa poignante ironie !

– Mes instincts m’ont rarement trompé… je suis certain que cette jeune fille peut être pour nous un ennemi dangereux… très dangereux, dit le marquis d’une voix brève et dure.

– Aussi faut-il qu’elle ne soit plus à craindre, répondit Mme de Saint-Dizier en regardant fixement le marquis.

– Avez-vous vu le docteur Baleinier et Tripeaud ? demanda-t-il.

– Ils seront ici ce matin… Je les ai avertis de tout.

– Vous les avez trouvés bien disposés contre elle ?

– Parfaitement… Adrienne ne se défie en rien du docteur, qui a toujours su conserver, jusqu’à un certain point, sa confiance… Du reste, une circonstance qui me semble inexplicable vient encore à notre aide.

– Que voulez-vous dire ?

– Ce matin Mme Grivois a été, selon mes ordres, rappeler à Adrienne que je l’attendais à midi pour une affaire importante. En approchant du pavillon, Mme Grivois a vu ou a cru voir Adrienne rentrer par la petite porte du jardin.

– Que dites-vous ?… Serait-il possible ?… En a-t-on la preuve positive ? s’écria le marquis.

– Jusqu’à présent il n’y a pas d’autre preuve que la déposition spontanée de Mme Grivois… Mais j’y songe, dit la princesse en prenant un papier placé auprès d’elle, voici le rapport que me fait chaque jour une des femmes d’Adrienne.

– Celle que Rodin est parvenu à faire placer auprès de votre nièce ?

– Elle-même, et comme cette créature se trouve dans la plus entière dépendance de Rodin, elle nous a parfaitement servis jusqu’ici… Peut-être dans ce rapport trouvera-t-on la confirmation de ce que Mme Grivois affirme avoir vu.

À peine la princesse eut-elle jeté les yeux sur cette note, qu’elle s’écria presque avec effroi :

– Que vois-je ?… mais c’est donc le démon que cette fille ?

– Que dites-vous ?

– Le régisseur de cette terre qu’elle a vendue, en écrivant à Adrienne pour lui demander sa protection, l’a instruite du séjour du prince indien au château. Elle sait qu’il est son parent… et elle vient d’écrire à son ancien professeur de peinture, Norval, de partir en poste avec des costumes indiens, des cachemires, afin de ramener ici tout de suite ce prince Djalma… lui… qu’il faut à tout prix éloigner de Paris.

Le marquis pâlit et dit à Mme de Saint-Dizier :

– S’il ne s’agit pas d’un nouveau caprice de votre nièce… l’empressement qu’elle met à mander ici ce parent… prouve qu’elle en sait encore plus que vous n’aviez osé le soupçonner… Elle est instruite de l’affaire des médailles. Elle peut tout perdre… prenez garde !…

– Alors, dit résolument la princesse, il n’y a plus à hésiter… il faut pousser les choses plus que nous ne l’avions pensé… et que ce matin même tout soit fini…

– Oui… mais c’est presque impossible.

– Tout se peut ; le docteur et M. Tripeaud sont à nous, dit vivement la princesse.

– Quoique je sois aussi sûr que vous-même du docteur… et de M. Tripeaud dans cette circonstance, il ne faudra aborder cette question, qui les effrayera d’abord… qu’après l’entretien que nous allons avoir avec votre nièce… Il vous sera facile, malgré sa finesse, de savoir à quoi nous en tenir… Et si nos soupçons se réalisent… si elle est instruite de ce qu’il serait dangereux qu’elle sût… alors aucun ménagement, surtout aucun retard. Il faut qu’aujourd’hui tout soit terminé. Il n’y a pas à hésiter.

– Avez-vous pu faire prévenir l’homme en question ? dit la princesse après un moment de silence.

– Il doit être ici à midi… Il ne peut tarder.

– J’ai pensé que nous serions ici très commodément pour ce que nous voulons… cette pièce n’est séparée du petit salon que par une portière ; on l’abaissera… et votre homme pourra se placer derrière.

– À merveille.

– C’est un homme sûr ?

– Très sûr… nous l’avons déjà souvent employé dans des circonstances pareilles ; il est aussi habile que discret…

À ce moment on frappa légèrement à la porte.

– Entrez ! dit la princesse.

– M. le docteur Baleinier fait demander si madame la princesse peut le recevoir, dit un valet de chambre.

– Certainement, priez-le d’entrer.

– Il y a aussi un monsieur à qui M. l’abbé a donné rendez-vous ici à midi, et que, selon ses ordres, j’ai fait attendre dans l’oratoire.

– C’est l’homme en question, dit le marquis à la princesse, il faudrait d’abord l’introduire ; il est inutile, quant à présent, que le docteur Baleinier le voie.

– Faites venir d’abord cette personne, dit la princesse ; puis, lorsque je sonnerai, vous prierez M. le docteur Baleinier d’entrer ; dans le cas où M. le baron Tripeaud se présenterait, vous le conduiriez de même ici ; ensuite ma porte sera absolument fermée, excepté pour Mlle Adrienne.

Le valet de chambre sortit.



[modifier] VI. Les ennemis d’Adrienne.

Le valet de chambre de la princesse de Saint-Dizier rentra bientôt avec un petit homme pâle, vêtu de noir et portant des lunettes ; il avait sous son bras gauche un assez long étui en maroquin noir.

La princesse dit à cet homme :

– Monsieur l’abbé vous a prévenu de ce qu’il y avait à faire ?

– Oui, madame, dit l’homme d’une petite voix grêle et flûtée, en faisant un profond salut.

– Serez-vous convenablement dans cette pièce ? lui dit la princesse.

Et ce disant, elle le conduisit à une chambre voisine, seulement séparée de son cabinet par une portière…

– Je serai là très convenablement, madame la princesse, répondit l’homme aux lunettes avec un nouveau et profond salut.

– En ce cas, monsieur, veuillez entrer dans cette chambre, j’irai vous avertir lorsqu’il en sera temps…

– J’attendrai vos ordres, madame la princesse.

– Et rappelez-vous surtout mes recommandations, ajouta le marquis en détachant les embrasses de la portière.

– Monsieur l’abbé peut être tranquille…

La portière, de lourde étoffe, retomba et cacha ainsi complètement l’homme aux lunettes. La princesse sonna ; quelques moments après, la porte s’ouvrit et on annonça le docteur Baleinier, l’un des personnages importants de cette histoire.

Le docteur Baleinier avait cinquante ans environ, une taille moyenne, replète, la figure pleine, luisante et colorée. Ses cheveux gris, très lissés et assez longs, séparés par une raie au milieu du front, s’aplatissaient sur les tempes ; il avait conservé l’usage de la culotte courte en drap de soie noire, peut-être encore parce qu’il avait la jambe belle ; des boucles d’or nouaient ses jarretières et les attaches de ses souliers de maroquin bien luisants ; il portait une cravate, un gilet et un habit noirs, ce qui lui donnait l’air quelque peu clérical ; sa main blanche et potelée disparaissait à demi cachée sous une manchette de batiste à petits plis, et la gravité de son costume n’en excluait pas la recherche. Sa physionomie était souriante et fine, son petit œil annonçait une pénétration et une sagacité rares ; homme du monde et de plaisir, gourmet très délicat, spirituel causeur, prévenant jusqu’à l’obséquiosité, souple, adroit, insinuant, le docteur Baleinier était l’une des plus anciennes créatures de la coterie congréganiste de la princesse de Saint-Dizier. Grâce à cet appui tout-puissant dont on ignorait la cause, le docteur, longtemps ignoré malgré un savoir réel et un mérite incontestable, s’était trouvé nanti, sous la Restauration, de deux sinécures médicales très lucratives, et peu à peu d’une nombreuse clientèle ; mais il faut dire qu’une fois sous le patronage de la princesse, le docteur se prit tout à coup à observer scrupuleusement ses devoirs religieux ; il communia une fois la semaine, et très publiquement, à la grand’messe de Saint-Thomas-d’Aquin. Au bout d’un an, une certaine classe de malades, entraînée par l’exemple et par l’enthousiasme de la coterie de Mme de Saint-Dizier, ne voulut plus d’autre médecin que le docteur Baleinier, et sa clientèle prit bientôt un accroissement extraordinaire. On juge facilement de quelle importance il était pour l’ordre d’avoir parmi ses membres externes l’un des praticiens les plus répandus de Paris. Un médecin a aussi son sacerdoce. Admis à toute heure dans la plus secrète intimité de famille, un médecin sait, devine, peut aussi bien des choses… Enfin, comme le prêtre, il a l’oreille des malades et des mourants. Or, lorsque celui qui est chargé du salut du corps et celui qui est chargé du salut de l’âme s’entendent et s’entr’aident dans un intérêt commun, il n’est rien… (certains cas échéants) qu’ils ne puissent obtenir de la faiblesse ou de l’épouvante d’un agonisant, non pour eux-mêmes, les lois s’y opposent, mais pour des tiers appartenant plus ou moins à la classe si commode des hommes de paille. Le docteur Baleinier était donc l’un des membres externes les plus actifs et les plus précieux de la congrégation de Paris. Lorsqu’il entra, il alla baiser la main de la princesse avec une galanterie parfaite.

– Toujours exact, mon cher monsieur Baleinier.

– Toujours heureux, toujours empressé de me rendre à vos ordres, madame ; puis, se retournant vers le marquis, auquel il serra cordialement la main, il ajouta :

– Enfin ! vous voilà… Savez-vous que trois mois, c’est bien long pour vos amis !…

– Le temps est aussi long pour ceux qui partent que pour ceux qui restent, mon cher docteur… Eh bien ! voilà le grand jour… Mlle de Cardoville va venir…

– Je ne suis pas sans inquiétude, dit la princesse ; si elle avait quelque soupçon ?

– C’est impossible, dit M. Baleinier ; nous sommes les meilleurs amis du monde… Vous savez que Mlle Adrienne a toujours été en confiance avec moi… Avant-hier encore nous avons ri beaucoup… Et comme je lui faisais, selon mon habitude, des observations sur son genre de vie au moins excentrique… et sur la singulière exaltation d’idées où je la trouve parfois…

– M. Baleinier ne manque jamais d’insister sur ces circonstances en apparence fort insignifiantes, dit Mme de Saint-Dizier au marquis d’un air significatif.

– Et c’est en effet très essentiel, reprit celui-ci.

– Mlle Adrienne a répondu à mes observations, reprit le docteur, en se moquant de moi le plus gaiement, le plus spirituellement du monde ; car, il faut l’avouer, cette jeune fille a bien l’esprit des plus distingués que je connaisse.

– Docteur !… docteur !… dit Mme de Saint-Dizier, pas de faiblesse au moins !

Au lieu de lui répondre tout d’abord, M. Baleinier prit sa boîte d’or dans la poche de son gilet, l’ouvrit et y puisa une prise de tabac qu’il aspira lentement, et regardant la princesse d’un air tellement significatif qu’elle parut complètement rassurée :

– De la faiblesse !… moi, madame ! dit enfin M. Baleinier en secouant de sa main blanche et potelée quelques grains de tabac épars sur les plis de sa chemise ; n’ai-je pas eu l’honneur de m’offrir volontairement à vous afin de vous sortir de l’embarras où je vous voyais ?

– Et vous seul au monde pouviez nous rendre cet important service, dit M. d’Aigrigny.

– Vous voyez donc bien, madame, reprit le docteur, que je ne suis pas un homme à faiblesse… car j’ai parfaitement compris la portée de mon action… mais il s’agit, m’a-t-on dit, d’intérêts si immenses…

– Immenses… en effet, dit M. d’Aigrigny ; un intérêt capital.

– Alors je n’ai pas dû hésiter, reprit M. Baleinier ; soyez donc sans inquiétude ! Laissez-moi, en homme de goût et de bonne compagnie, rendre justice et hommage à l’esprit charmant et distingué de Mlle Adrienne, et quand viendra le moment d’agir, vous me verrez à l’œuvre…

– Peut-être… ce moment sera-t-il plus rapproché que nous ne le pensions… dit Mme de Saint-Dizier en échangeant un regard avec M. d’Aigrigny.

– Je suis et serai toujours prêt… dit le médecin ; à ce sujet je réponds de tout ce qui me concerne… Je voudrais bien être aussi tranquille sur toutes choses.

– Est-ce que votre maison de santé n’est pas toujours aussi à la mode… que peut l’être une maison de santé ? dit Mme de Saint-Dizier en souriant à demi.

– Au contraire… je me plaindrais presque d’avoir trop de pensionnaires. Ce n’était pas de cela qu’il s’agit ; mais en attendant Mlle Adrienne, je puis vous dire deux mots d’une affaire qui ne la touche qu’indirectement, car il s’agit de la personne qui a acheté la terre de Cardoville, une certaine Mme de la Sainte-Colombe, qui m’a pris pour médecin, grâce aux manœuvres habiles de Rodin.

– En effet, dit M. d’Aigrigny, Rodin m’a écrit à ce sujet… sans entrer dans de grands détails.

– Voici le fait, dit le docteur. Cette Mme de la Sainte-Colombe, qu’on avait crue d’abord assez facile à conduire, s’est montrée très récalcitrante à l’endroit de sa conversion… Déjà deux directeurs ont renoncé à faire son salut. En désespoir de cause, Rodin lui avait détaché le petit Philippon. Il est adroit, tenace, et surtout d’une patience… impitoyable… C’était l’homme qu’il fallait. Lorsque j’ai eu Mme de la Sainte-Colombe pour cliente, Philippon m’a demandé mon aide, qui lui était naturellement acquise ; nous sommes convenus de nos faits… Je ne devais pas avoir l’air de le connaître le moins du monde… Il devait me tenir au courant des variations de l’état moral de sa pénitente… afin que, par une médication très inoffensive, du reste, car l’état de la malade est peu grave, il me fût possible de faire éprouver à celle-ci des alternatives de bien-être ou de mal-être assez sensibles, selon que son directeur serait content ou mécontent d’elle… afin qu’il pût lui dire : « Vous le voyez, madame : êtes-vous dans la bonne voie, la grâce réagit sur votre santé, et vous vous trouvez mieux… retombez-vous, au contraire, dans la voie mauvaise, vous éprouvez certain malaise physique : preuve évidente de l’influence toute-puissante de la foi, non seulement sur l’âme, mais sur le corps. »

– Il est sans doute pénible, dit M. d’Aigrigny avec un sang-froid parfait, d’être obligé d’en arriver à de tels moyens pour arracher les opiniâtres à la perdition, mais il faut pourtant bien proportionner les modes d’action à l’intelligence ou au caractère des individus.

– Du reste, reprit le docteur, Mme la princesse a pu observer, au couvent de Sainte-Marie, que j’ai maintes fois employé très fructueusement, pour le repos et pour le salut de l’âme de quelques-unes de nos malades, ce moyen, je le répète, extrêmement innocent. Ces alternatives varient, tout au plus, entre le mieux et le moins bien ; mais si faibles que soient ces différences… elles réagissent souvent très efficacement sur certains esprits… Il en avait été ainsi à l’égard de Mme de la Sainte-Colombe. Elle était dans une si bonne voie de guérison morale et physique, que Rodin avait cru pouvoir engager Philippon à conseiller la campagne à sa pénitente… craignant à Paris l’occasion des rechutes… Ce conseil, joint au désir qu’avait cette femme de jouer à la dame de paroisse, l’avait déterminée à acheter la terre de Cardoville, bon placement, du reste ; mais ne voilà-t-il pas qu’hier ce malheureux Philippon est venu m’apprendre que Mme de la Sainte-Colombe était sur le point de faire une énorme rechute, morale… bien entendu, car le physique est maintenant dans un état de prospérité désespérant. Or, cette rechute paraissait causée par un entretien qu’aurait eu cette dame avec un certain Jacques Dumoulin, que vous connaissez, m’a-t-on dit, mon cher abbé, et qui s’est, on ne sait pas comment, introduit auprès d’elle.

– Ce Jacques Dumoulin, dit le marquis avec dégoût, est un de ces hommes que l’on emploie et que l’on méprise ; c’est un écrivain rempli de fiel, d’envie et de haine… ce qui lui donne une certaine éloquence brutale et incisive… Nous le payons assez grassement pour attaquer nos ennemis, quoiqu’il soit quelquefois douloureux de voir défendre par une telle plume les principes que nous respectons… Car ce misérable vit comme un bohémien, ne quitte pas les tavernes, et est presque toujours ivre… Mais, il faut l’avouer, sa verve injurieuse est inépuisable… et il est versé dans les connaissances théologiques les plus ardues, ce qui nous le rend parfois très utile…

– Eh bien… quoique Mme de la Sainte-Colombe ait soixante ans… il paraît que ce Dumoulin aurait des visées matrimoniales sur la fortune considérable de cette femme… Vous ferez bien, je crois, de prévenir Rodin, afin qu’il se défie des ténébreux manèges de ce drôle… Mille pardons de vous avoir si longtemps entretenu de ces misères… Mais à propos du couvent de Sainte-Marie, dont j’avais tout à l’heure l’honneur de vous parler, madame, ajouta le docteur en s’adressant à la princesse, il y a longtemps que vous n’y êtes allée ?

La princesse échangea un vif regard avec M. d’Aigrigny et répondit :

– Mais… il y a huit jours… environ.

– Vous y trouverez alors bien du changement : le mur qui était mitoyen avec ma maison de santé a été abattu, car l’on va construire là un nouveau corps de bâtiment et une chapelle… l’ancienne était trop petite. Du reste, je dois dire, à la louange de Mlle Adrienne, ajouta le docteur avec un singulier demi-sourire, qu’elle m’avait promis pour cette chapelle la copie d’une Vierge de Raphaël.

– Vraiment… c’était plein d’à-propos, dit la princesse. Mais voici bientôt midi et M. Tripeaud ne vient pas.

– Il est subrogé tuteur de Mlle de Cardoville, dont il a géré les biens comme ancien agent d’affaires du comte-duc, dit le marquis visiblement préoccupé, et sa présence nous est absolument indispensable ; il serait bien à désirer qu’il fût ici avant l’arrivée de Mlle de Cardoville, qui peut entrer d’un moment à l’autre.

– Il est dommage que son portrait ne puisse pas le remplacer ici, dit le docteur en souriant avec malice et tirant de sa poche une petite brochure.

– Qu’est-ce que cela, docteur ? lui demanda la princesse.

– Un de ces pamphlets anonymes qui paraissent de temps à autre… Il est intitulé : le Fléau, et le portrait du baron Tripeaud y est tracé avec tant de sincérité, que ce n’est plus de la satire… cela tombe dans la réalité ; tenez, écoutez plutôt. Cette esquisse est intitulée :

TYPE DU LOUP-CERVIER

« M. le baron Tripeaud. – Cet homme, qui se montre aussi bassement humble envers certaines supériorités sociales qu’il se montre insolent et grossier envers ceux qui dépendent de lui ; cet homme est l’incarnation vivante et effrayante de la partie mauvaise de l’aristocratie bourgeoise et industrielle, de l’homme d’argent, du spéculateur cynique, sans cœur, sans foi, sans âme, qui jouerait à la hausse ou à la baisse sur la mort de sa mère, si la mort de sa mère avait action sur le cours de la Rente. Ces gens-là ont tous les vices odieux des nouveaux affranchis, non pas de ceux qu’un travail honnête, patient et digne a noblement enrichis, mais de ceux qui ont été soudainement favorisés par un aveugle caprice du hasard ou par un heureux coup de filet dans les eaux fangeuses de l’agiotage. Une fois parvenus, ces gens-là haïssent le peuple, parce que le peuple leur rappelle l’origine dont ils rougissent ; impitoyables pour l’affreuse misère des masses, ils l’attribuent à la paresse, à la débauche, parce que cette calomnie met à l’aise leur barbare égoïsme. Et ce n’est pas tout. Du haut de son coffre-fort et du haut de son double droit d’électeur éligible, M. le baron Tripeaud insulte comme tant d’autres à la pauvreté, à l’incapacité politique :

« De l’officier de fortune qui, après quarante ans de guerre et de service, peut à peine vivre d’une retraite insuffisante ;

« Du magistrat qui a consumé sa vie à remplir de tristes et austères devoirs, et qui n’est pas mieux rétribué à la fin de ses jours ;

« Du savant qui a illustré son pays par d’utiles travaux, ou du professeur qui a initié des générations entières à toutes les connaissances humaines ;

« Du modeste et vertueux prêtre de campagne, le plus pur représentant de l’Évangile dans son sens charitable, fraternel et démocratique, etc.

« Dans cet état de choses, comment M. le baron de l’industrie n’aurait-il pas le plus insolent mépris pour cette foule imbécile d’honnêtes gens qui après avoir donné au pays leur jeunesse, leur âge mûr, leur sang, leur intelligence, leur savoir, se voient dénier les droits dont il jouit, lui, parce qu’il a gagné un million à un jeu défendu par la loi ou à une industrie déloyale ?

« Il est vrai que les optimistes disent à ces parias de la civilisation dont on ne saurait trop vénérer, trop honorer la pauvreté digne et fière : Achetez des propriétés, vous serez éligibles et électeurs.

« Arrivons à la biographie de M. le baron : André Tripeaud, fils d’un palefrenier d’auberge… »

À ce moment, les deux battants de la porte s’ouvrirent, et le valet de chambre annonça :

– M. le baron Tripeaud !

Le docteur Baleinier remit sa brochure dans sa poche, fit le salut le plus cordial au financier, et se leva même pour lui serrer la main.

M. le baron entra en se confondant depuis la porte en salutations.

– J’ai l’honneur de me rendre aux ordres de madame la princesse… elle sait qu’elle peut toujours compter sur moi.

– En effet, j’y compte, monsieur Tripeaud, et surtout dans cette circonstance.

– Si les intentions de madame la princesse sont toujours les mêmes au sujet de Mlle de Cardoville…

– Toujours, monsieur, et c’est pour cela que nous nous réunissons aujourd’hui.

– Madame la princesse peut être assurée de mon concours, ainsi que je le lui ai déjà promis… Je crois aussi que la plus grande sévérité doit être enfin employée… et que même s’il était nécessaire de…

– C’est aussi notre opinion, se hâta de dire le marquis en faisant un signe à la princesse et lui montrant d’un regard l’endroit où était caché l’homme aux lunettes ; nous sommes tous parfaitement d’accord, reprit-il ; seulement, convenons encore bien de ne laisser aucun point douteux dans l’intérêt de cette jeune personne, car son intérêt seul nous guide ; provoquons sa sincérité par tous les moyens possibles…

– Mademoiselle vient d’arriver du pavillon du jardin ; elle demande si elle peut voir madame, dit le valet de chambre en se présentant de nouveau après avoir frappé.

– Dites à mademoiselle que je l’attends, dit la princesse ; et maintenant, je n’y suis pour personne… sans exception… vous l’entendez ?… pour personne absolument…

Puis, soulevant la portière derrière laquelle l’homme était caché, Mme de Saint-Dizier lui fit un signe d’intelligence, et la princesse rentra dans le salon.

Chose étrange, pendant le peu de temps qui précéda l’arrivée d’Adrienne, les différents acteurs de cette scène semblèrent inquiets, embarrassés, comme s’ils eussent vaguement redouté sa présence.

Au bout d’une minute, Mlle de Cardoville entra chez sa tante.



[modifier] VII. L’escarmouche.

En entrant, Mlle de Cardoville jeta sur un fauteuil son chapeau de castor gris, qu’elle avait mis pour traverser le jardin ; on vit alors sa belle chevelure d’or qui pendait de chaque côté sur son visage en longs et légers tire-bouchons, et se tordait en grosse natte derrière sa tête. Adrienne se présentait sans hardiesse, mais avec une aisance parfaite ; sa physionomie était gaie, souriante, ses grands yeux noirs semblaient encore plus brillants que de coutume. Lorsqu’elle aperçut l’abbé d’Aigrigny, elle fit un mouvement de surprise, et un sourire quelque peu moqueur effleura ses lèvres vermeilles. Après avoir fait un gracieux signe de tête au docteur, et passé devant le baron Tripeaud sans le regarder, elle salua la princesse d’une demi-révérence du meilleur et du plus grand air.

Quoique la démarche et la tournure de Mlle Adrienne fussent d’une extrême distinction, d’une convenance parfaite et surtout empreinte d’une grâce toute féminine, on y sentait pourtant un je ne sais quoi de résolu, d’indépendant et de fier, très rare chez les femmes, surtout chez les jeunes filles de son âge ; enfin ses mouvements, sans être brusques, n’avaient rien de contraint, de raide ou d’apprêté ; ils étaient, si cela se peut dire, francs et dégagés comme son caractère ; on y sentait circuler la vie, la sève, la jeunesse, et l’on devinait que cette organisation, complètement expansive, loyale et décidée, n’avait pu jusqu’alors se soumettre à la compression d’un rigorisme affecté.

Chose assez bizarre, quoiqu’il fût homme du monde, homme de grand esprit, homme d’Église des plus remarquables par son éloquence, et surtout homme de domination et d’autorité, le marquis d’Aigrigny éprouvait un malaise involontaire, une gêne inconcevable, presque pénible… en présence d’Adrienne de Cardoville ; lui toujours si maître de soi, lui habitué à exercer une influence toute-puissante, lui qui avait souvent, au nom de son ordre, traité au moins d’égal à égal avec des têtes couronnées, se sentait embarrassé, au-dessous de lui-même, en présence de cette jeune fille, aussi remarquable par sa franchise que par son esprit et sa mordante ironie… Or, comme généralement les hommes habitués à imposer beaucoup aux autres sont très près de haïr les personnes qui, loin de subir leur influence, les embarrassent et les raillent, ce n’était pas précisément de l’affection que le marquis portait à la nièce de la princesse de Saint-Dizier. Depuis longtemps même et contre son ordinaire, il n’essayait plus sur Adrienne cette séduction, cette fascination de la parole, auxquelles il devait habituellement un charme presque irrésistible ; il se montrait avec elle, sec, tranchant, sérieux, et se réfugiait dans une sphère glacée de dignité hautaine et de rigidité austère qui paralysaient complètement les qualités aimables dont il était doué, et dont il tirait ordinaire un si excellent et si fécond parti… De tout ceci Adrienne s’amusait fort, mais très imprudemment ; car les motifs les plus vulgaires engendrent souvent des haines implacables.

Ces antécédents posés, on comprendra les divers sentiments et les intérêts variés qui animaient les différents acteurs de cette scène.

Mme de Saint-Dizier était assise dans un grand fauteuil au coin du foyer.

Le marquis d’Aigrigny se tenait debout devant le feu.

Le docteur Baleinier, assis près du bureau, s’était remis à feuilleter la biographie du baron Tripeaud.

Et le baron semblait examiner très attentivement un tableau de sainteté suspendu à la muraille.

– Vous m’avez fait demander, ma tante, pour causer d’affaires importantes ? dit Adrienne, rompant le silence embarrassé qui régnait dans le salon depuis son entrée.

– Oui, mademoiselle, répondit la princesse d’un air froid et sévère, il s’agit d’un entretien des plus graves.

– Je suis à vos ordres, ma tante… Voulez-vous que nous passions dans votre bibliothèque ?

– C’est inutile… nous causerons ici.

Puis, s’adressant au marquis, au docteur et au baron, elle leur dit :

– Messieurs, veuillez vous asseoir.

Ceux-ci prirent place autour de la table du cabinet de la princesse.

– Et en quoi l’entretien que nous devons avoir peut-il regarder ces messieurs, ma tante ? demanda Mlle de Cardoville avec surprise.

– Ces messieurs sont d’anciens amis de notre famille, tout ce qui peut vous intéresser les touche, et leurs conseils doivent être écoutés et acceptés par vous avec respect…

– Je ne doute pas, ma tante, de l’amitié toute particulière de M. d’Aigrigny pour notre famille ; je doute encore moins du dévouement profond et désintéressé de M. Tripeaud ; M. Baleinier est un de mes vieux amis ; mais avant d’accepter ces messieurs pour spectateurs… ou, si vous l’aimez mieux, ma tante, pour confidents de notre entretien, je désire savoir de quoi nous devons nous entretenir devant eux.

– Je croyais, mademoiselle, que parmi vos singulières prétentions, vous aviez au moins… celle de la franchise et du courage.

– Mon Dieu, ma tante, répondit Adrienne, souriant avec une humilité moqueuse, je n’ai pas plus de prétention à la franchise et au courage que vous n’en avez à la sincérité et à la bonté ; convenons donc bien, une fois pour toutes, que nous sommes ce que nous sommes… sans prétention…

– Soit, dit Mme de Saint-Dizier d’un ton sec ; depuis longtemps je suis habituée aux boutades de votre esprit indépendant ; je crois donc que, courageuse et franche comme vous dites l’être, vous ne devez pas craindre de dire, devant des personnes aussi graves et aussi respectables que ces messieurs, ce que vous me diriez à moi seule…

– C’est donc un interrogatoire en forme que je vais subir ? Et sur quoi ?

– Ce n’est pas un interrogatoire ; mais comme j’ai le droit de veiller sur vous, mais comme vous abusez de plus en plus de ma folle condescendance à vos caprices… je veux un terme à ce qui n’a que trop duré ; je veux, devant des amis de notre famille, vous signifier mon irrévocable résolution quant à l’avenir… Et d’abord jusqu’ici vous vous êtes fait une idée très fausse et très incomplète de mon pouvoir sur vous.

– Je vous assure, ma tante, que je ne m’en suis fait aucune idée juste ou fausse, car je n’y ai jamais songé.

– C’est ma faute ; j’aurais dû, au lieu de condescendre à vos fantaisies, vous faire sentir plus rudement mon autorité ; mais le moment est venu de vous soumettre : le blâme sévère de mes amis m’a éclairée à temps… Votre caractère est entier, indépendant, résolu ; il faut qu’il change, entendez-vous ? et il changera, de gré ou de force, c’est moi qui vous le dis.

À ces mots prononcés aigrement devant des étrangers, et dont rien ne semblait autoriser la dureté, Adrienne releva fièrement la tête, mais, se contenant, elle reprit en souriant :

–Vous dites, ma tante, que je changerai ; cela ne m’étonnerait pas… on a vu des conversions… si bizarres !

La princesse se mordit les lèvres.

– Une conversion sincère… n’est jamais bizarre, ainsi que vous l’appelez, mademoiselle, dit froidement l’abbé d’Aigrigny ; mais, au contraire, très méritoire et d’un excellent exemple.

– Excellent ? reprit Adrienne ; c’est selon… car enfin si l’on convertit ses défauts… en vices…

– Que voulez-vous dire, mademoiselle ? s’écria la princesse.

– Je parle de moi, ma tante : vous me reprochez d’être indépendante et résolue… si j’allais devenir par hasard hypocrite et méchante ? Tenez… vrai… je préfère mes chers petits défauts, que j’aime comme des enfants gâtés… je sais ce que j’ai… je ne sais pas ce que j’aurais.

– Pourtant, mademoiselle Adrienne, dit M. le baron Tripeaud d’un air suffisant et sentencieux, vous ne pouvez nier qu’une conversion…

– Je crois M. Tripeaud extrêmement fort sur la conversion de toute espèce de choses en toute espèce de bénéfices, par toute espèce de moyens, dit Adrienne d’un ton sec et dédaigneux, mais il doit rester étranger à cette question.

– Mais, mademoiselle, reprit le financier en puisant du courage dans un regard de la princesse, vous oubliez que j’ai l’honneur d’être votre subrogé tuteur, et que…

– Il est de fait que M. Tripeaud a cet honneur-là, et je n’ai jamais trop su pourquoi, dit Adrienne avec un redoublement de hauteur, sans même regarder le baron. Mais il ne s’agit pas de deviner des énigmes, je désire donc, ma tante, savoir le motif de cette réunion.

– Vous allez être satisfaite, mademoiselle ; je vais m’expliquer d’une façon très nette, très précise ; vous allez connaître le plan de la conduite que vous aurez à tenir désormais ; et si vous refusiez de vous y soumettre avec l’obéissance et le respect que vous devez à mes ordres, je verrais ce qu’il me resterait à faire…

Il est impossible de rendre le ton impérieux, l’air dur de la princesse en prononçant ces mots, qui devaient faire bondir une jeune fille jusqu’alors habituée à vivre, jusqu’à un certain point, à sa guise ; pourtant, peut-être contre l’attente de Mme de Saint-Dizier, au lieu de répondre avec vivacité, Adrienne la regarda fixement et dit en riant :

– Mais c’est une véritable déclaration de guerre ; cela devient très amusant…

– Il ne s’agit pas de déclaration de guerre, dit durement l’abbé d’Aigrigny, blessé des expressions de Mlle de Cardoville.

– Ah ! monsieur l’abbé, reprit celle-ci, vous, un ancien colonel, vous êtes bien sévère pour une plaisanterie… vous qui devez tant à la guerre… vous qui, grâce à elle, avez commandé un régiment français, après vous être battu si longtemps contre la France, pour connaître le fort et le faible de ses ennemis, bien entendu.

À ces mots, qui lui rappelaient des souvenirs pénibles, le marquis rougit ; il allait répondre lorsque la princesse s’écria :

– En vérité, mademoiselle, ceci est d’une inconvenance intolérable.

– Soit, ma tante, j’avoue mes torts ; je ne devais pas dire que ceci est amusant, car, en vérité, ça ne l’est pas du tout… mais c’est du moins très curieux… et peut-être même, ajouta la jeune fille après un moment de silence, peut-être même assez audacieux… et l’audace me plaît… Puisque nous voici sur ce terrain, puisqu’il s’agit d’un plan de conduite auquel je dois obéir sous peine… de…

Puis s’interrompant et s’adressant à sa tante :

– Sous quelle peine, ma tante ?…

– Vous le saurez… Poursuivez…

– Je vais donc aussi, moi, devant ces messieurs, vous déclarer d’une façon très nette, très précise, la détermination que j’ai prise ; comme il me fallait quelque temps pour qu’elle fût exécutable, je ne vous en avais pas parlé plus tôt, car, vous le savez… je n’ai pas l’habitude de dire : Je ferai cela… mais je fais ou j’ai fait cela.

– Certainement, et c’est cette habitude de coupable indépendance qu’il faut briser.

– Je ne comptais donc vous avertir de ma détermination que plus tard ; mais je ne puis résister au plaisir de vous en faire part aujourd’hui, tant vous me paraissez disposée à l’entendre et à l’accueillir… Mais, je vous en prie, ma tante, parlez d’abord… il se peut, après tout, que nous nous soyons complètement rencontrées dans nos vues.

– Je vous aime mieux ainsi, dit la princesse ; je retrouve au moins en vous le courage de votre orgueil et de votre mépris de toute autorité : vous parlez d’audace… la vôtre est grande.

– Je suis du moins fort décidée à faire ce que d’autres par faiblesse n’oseraient malheureusement pas… Mais j’oserai… Ceci est net et précis, je pense.

– Très net… et très précis, dit la princesse en échangeant un signe d’intelligence et de satisfaction avec les autres acteurs de cette scène. Les positions, ainsi établies, simplifient beaucoup les choses… Je dois seulement vous avertir, dans votre intérêt, que ceci est très grave, plus grave que vous ne le pensez, et que vous n’aurez plus qu’un moyen de me disposer à l’indulgence, ce sera de substituer à l’arrogance et à l’ironie habituelles de votre langage la modestie et le respect qui conviennent à une jeune fille.

Adrienne sourit, mais ne répondit rien. Quelques secondes de silence et quelques regards, échangés de nouveau entre la princesse et ses trois amis, annoncèrent qu’à ces escarmouches plus ou moins brillantes allait succéder un combat sérieux. Mlle de Cardoville avait trop de pénétration, trop de sagacité, pour ne pas remarquer que la princesse de Saint-Dizier attachait une grave importance à cet entretien décisif ; mais la jeune fille ne comprenait pas comment sa tante pouvait espérer de lui imposer sa volonté absolue ; la menace de recourir à des moyens de coercition lui semblait avec raison une menace ridicule. Néanmoins, connaissant le caractère vindicatif de sa tante, la puissance ténébreuse dont elle disposait, les terribles vengeances qu’elle avait quelquefois exercées ; réfléchissant enfin que des hommes dans la position du marquis et du médecin ne seraient pas venus assister à cet entretien sans de graves motifs, un moment la jeune fille réfléchit avant d’engager la lutte. Mais bientôt, par cela même qu’elle pressentait vaguement, il est vrai, un danger quelconque, loin de faiblir, elle prit à cœur de le braver et d’exagérer, si cela était possible, l’indépendance de ses idées, et de maintenir, en tout et pour tout, la détermination qu’elle allait de son côté notifier à la princesse de Saint-Dizier.



[modifier] VIII. La révolte.

– Mademoiselle… dit la princesse à Adrienne de Cardoville d’un ton froid et sévère, je me dois à moi-même, je dois à ces messieurs de rappeler en peu de mots les événements qui se sont passés depuis quelque temps. Il y a six mois, à la fin du deuil de votre père, vous aviez alors dix-huit ans… vous m’avez demandé à jouir de votre fortune et à être émancipée… j’ai eu la malheureuse faiblesse d’y consentir… Vous avez voulu quitter le grand hôtel et vous établir dans le pavillon du jardin, loin de toute surveillance… Alors a commencé une suite de dépenses plus extravagantes les unes que les autres. Au lieu de vous contenter d’une ou deux femmes de chambre prises dans la classe où on les prend ordinairement, vous avez été choisir des femmes de compagnie que vous avez costumées d’une façon aussi bizarre que coûteuse ; vous-même, dans la solitude de votre pavillon, il est vrai, vous avez revêtu tour à tour des vêtements des siècles passés… Vos folles fantaisies, vos caprices déraisonnables ont été sans bornes, sans frein ; non seulement vous n’avez jamais rempli vos devoirs religieux, mais vous avez eu l’audace de profaner vos salons en y élevant je ne sais quelle espèce d’autel païen où l’on voit un groupe de marbre représentant un jeune homme et une jeune fille… (la princesse prononça ces mots comme s’ils lui eussent brûlé les lèvres) objet d’art, soit, mais objet d’art on ne peut plus malséant chez une personne de votre âge. Vous avez passé des jours entiers absolument renfermée chez vous, sans vouloir recevoir personne, et M. le docteur Baleinier, le seul de mes amis en qui vous ayez conservé quelque confiance, étant parvenu, à force d’instances, à pénétrer chez vous, vous a trouvée plusieurs fois dans un état d’exaltation si grande, qu’il en a conçu de graves inquiétudes sur votre santé… Vous avez toujours voulu sortir seule sans rendre compte de vos actions à personne ; vous vous êtes plu sans cesse à mettre enfin votre volonté au-dessus de mon autorité… Tout ceci est-il vrai ?

– Ce portrait du passé… est peu flatté, dit Adrienne en souriant, mais enfin il n’est pas absolument méconnaissable.

– Ainsi, mademoiselle, dit l’abbé d’Aigrigny en comptant et accentuant lentement la parole, vous convenez positivement que tous les faits que vient de rapporter madame votre tante sont d’une scrupuleuse vérité ?

Et tous les regards s’attachèrent sur Adrienne comme si sa réponse devait avoir une extrême importance.

– Sans doute, monsieur, et j’ai l’habitude de vivre assez ouvertement pour que cette question soit inutile…

– Ces faits sont donc avoués, dit l’abbé d’Aigrigny se retournant vers le docteur et le baron.

– Ces faits nous demeurent complètement acquis, dit M. Tripeaud d’un ton suffisant.

– Mais pourrais-je savoir, ma tante, dit Adrienne, à quoi bon ce long préambule ?

– Ce long préambule, mademoiselle, reprit la princesse avec dignité, sert à exposer le passé afin de motiver l’avenir.

– Voici quelque chose, ma chère tante, un peu dans le goût des mystérieux arrêts de la sibylle de Cumes… Cela doit cacher quelque chose de redoutable.

– Peut-être, mademoiselle… car rien n’est plus redoutable pour certains caractères que l’obéissance, que le devoir, et votre caractère est du nombre de ces esprits enclins à la révolte…

– Je l’avoue naïvement, ma tante, et il en sera ainsi jusqu’au jour où je pourrai chérir l’obéissance et respecter le devoir.

– Que vous choisissiez, que vous respectiez ou non mes ordres, peu m’importe, mademoiselle, dit la princesse d’une voix brève et dure, vous allez pourtant, dès aujourd’hui, dès à présent, commencer par vous soumettre, absolument, aveuglément à ma volonté ; en un mot, vous ne ferez rien sans ma permission ; il le faut, je le veux, ce sera…

Adrienne regarda d’abord fixement sa tante, puis elle partit d’un éclat de rire frais et sonore qui retentit longtemps dans cette vaste pièce…

M. d’Aigrigny et le baron Tripeaud firent un mouvement d’indignation. La princesse regarda sa nièce d’un air courroucé.

Le docteur leva les yeux au ciel et joignit les mains sur son abdomen en soupirant avec componction.

– Mademoiselle… de tels éclats de rire sont peu convenables, dit l’abbé d’Aigrigny ; les paroles de madame votre tante sont graves, très graves, et méritent un autre accueil.

– Mon Dieu ! monsieur, dit Adrienne en calmant son hilarité, à qui la faute si je ris si fort ? Comment rester de sang-froid quand j’entends ma tante me parler d’aveugle soumission à ses ordres ?… Est-ce qu’une hirondelle habituée à voler à plein ciel… à s’ébattre en plein soleil… est faite pour vivre dans le trou d’une taupe ?…

À cette réponse, M. d’Aigrigny affecta de regarder les autres membres de cette espèce de conseil de famille avec un profond étonnement.

– Une hirondelle ? que veut-elle dire ?… demanda l’abbé au baron en lui faisant un signe que celui-ci comprit.

– Je ne sais… répondit Tripeaud en regardant à son tour le docteur ; elle a parlé de taupe… c’est inouï… incompréhensible…

– Ainsi, mademoiselle, dit la princesse semblant partager la surprise des autres personnes, voici la réponse que vous me faites…

– Mais sans doute, répondit Adrienne, étonnée que l’on feignît de ne pas comprendre l’image dont elle s’était servie, ainsi que cela lui arrivait assez souvent, dans son langage poétique et coloré.

– Allons, madame, allons, dit le docteur Baleinier, en souriant avec bonhomie, il faut être indulgente… Ma chère demoiselle Adrienne a l’esprit naturellement si original, si exalté !!… C’est bien en vérité la plus charmante folle que je connaisse… je lui ai dit cent fois en ma qualité de vieil ami… qui se permet tout…

– Je conçois que votre attachement à mademoiselle vous rende indulgent… Il n’en est pas moins vrai, monsieur le docteur, dit M. d’Aigrigny en paraissant reprocher au médecin de prendre le parti de Mlle de Cardoville, que ce sont des réponses extravagantes lorsqu’il s’agit de questions aussi sérieuses.

– Le malheur est que mademoiselle ne comprend pas la gravité de cette conférence, dit la princesse d’un air dur. Elle le comprendra peut-être maintenant que je vais lui signifier mes ordres.

– Voyons ces ordres… ma tante…

Et Adrienne, qui était assise de l’autre côté de la table, en face de sa tante, posa son petit menton rose dans le creux de sa jolie main, avec un geste de grâce moqueuse charmant à voir.

– À dater de demain, reprit la princesse, vous quitterez le pavillon que vous habitez… vous renverrez vos femmes… vous reviendrez occuper ici deux chambres, où l’on ne pourra entrer qu’en passant dans mon appartement… vous ne sortirez jamais seule… vous m’accompagnerez aux offices… votre émancipation cessera pour cause de prodigalité bien et dûment constatée ; je me chargerai de toutes vos dépenses… je me chargerai même de commander vos robes, afin que vous soyez modestement vêtue, comme il convient… enfin, jusqu’à votre majorité, qui sera du reste indéfiniment reculée, grâce à l’intervention d’un conseil de famille… vous n’aurez aucune somme d’argent à votre disposition… telle est ma volonté…

– Et certainement on ne peut qu’applaudir à votre résolution, madame la princesse, dit le baron Tripeaud : on ne peut que vous encourager à montrer la plus grande fermeté, car il faut que tant de désordres aient un terme…

– Il est plus que temps de mettre fin à de pareils scandales, ajouta l’abbé.

– La bizarrerie, l’exaltation du caractère… peuvent pourtant faire excuser bien des choses, se hasarda de dire le docteur d’un air patelin.

– Sans doute, monsieur le docteur, dit sèchement la princesse à M. Baleinier qui jouait parfaitement son rôle ; mais alors on agit avec ces caractères-là comme il convient.

Mme de Saint-Dizier s’était exprimée d’une manière ferme et précise, elle paraissait convaincue de la possibilité d’exécuter ce dont elle menaçait sa nièce. M. Tripeaud et M. d’Aigrigny venaient de donner un assentiment complet aux paroles de la princesse ; Adrienne commença de voir qu’il s’agissait de quelque chose de fort grave : alors sa gaieté fit place à une ironie amère, à une expression d’indépendance révoltée. Elle se leva brusquement et rougit un peu, ses narines roses se dilatèrent, son œil brilla, elle redressa la tête en secouant légèrement sa belle chevelure ondoyante et dorée, par un mouvement rempli d’une fierté qui lui était naturelle, et elle dit à sa tante d’une voix incisive, après un moment de silence :

– Vous avez parlé du passé, madame, j’en dirai donc aussi quelques mots, mais vous m’y forcez… oui, je le regrette… J’ai quitté votre demeure, parce qu’il m’était impossible de vivre davantage dans cette atmosphère de sombre hypocrisie et de noires perfidies…

– Mademoiselle… dit M. d’Aigrigny, de telles paroles sont aussi violentes que déraisonnables.

– Monsieur ! puisque vous m’interrompez, deux mots, dit vivement Adrienne en regardant fixement l’abbé : Quels sont les exemples que je trouvais chez ma tante ?

– Des exemples excellents, mademoiselle.

– Excellents, monsieur ? Est-ce parce que j’y voyais chaque jour sa conversion complice de la vôtre ?

– Mademoiselle… vous vous oubliez… dit la princesse en devenant pâle de rage.

– Madame… je n’oublie pas… je me souviens… comme tout le monde… voilà tout… Je n’avais aucune parente à qui demander asile… J’ai voulu vivre seule… J’ai désiré jouir de mes revenus parce que j’aime mieux les dépenser que de les voir dilapider par M. Tripeaud.

– Mademoiselle ! s’écria le baron, je ne comprends pas que vous vous permettiez de…

– Assez monsieur ! dit Adrienne en lui imposant silence par un geste d’une hauteur écrasante, je parle de vous… mais je ne vous parle pas… Et Adrienne continua : j’ai donc voulu dépenser mon revenu selon mes goûts ; j’ai embelli la retraite que j’ai choisie. À des servantes laides, malapprises, j’ai préféré des jeunes filles jolies, bien élevées, mais pauvres ; leur éducation ne me permettant pas de les soumettre à une humiliante domesticité, j’ai rendu leur condition aimable et douce ; elles ne me servent pas, elles me rendent service ; je les paye, mais je leur suis reconnaissante… Subtilités, du reste, que vous ne comprendrez pas, madame, je le sais… Au lieu de les voir mal ou peu gracieusement vêtues, je leur ai donné des habits qui vont bien à leurs charmants visages, parce que j’aime ce qui est jeune, ce qui est beau. Que je m’habille d’une façon ou d’une autre, cela ne regarde que mon miroir. Je sors seule parce qu’il me plaît d’aller où me guide ma fantaisie. Je ne vais pas à la messe, soit ; si j’avais encore ma mère, je lui dirais quelles sont mes dévotions, et elle m’embrasserait tendrement… J’ai élevé un grand autel païen à la jeunesse et à la beauté, c’est vrai, parce que j’adore Dieu dans tout ce qu’il fait de beau, de bon, de noble, de grand, et mon cœur, du matin au soir, répète cette prière fervente et sincère : Merci, mon Dieu ! merci… M. Baleinier, dites-vous, madame, m’a souvent trouvée dans ma solitude en proie à une exaltation étrange… oui… cela est vrai… c’est qu’alors, échappant par la pensée à tout ce qui me rend le présent si odieux, si pénible, si laid, je me réfugiais dans l’avenir ; c’est qu’alors j’entrevoyais des horizons magiques… c’est qu’alors m’apparaissaient des visions si splendides que je me sentais ravie dans je ne sais quelle sublime et divine extase… et que je n’appartenais plus à la terre…

En prononçant ces dernières paroles avec enthousiasme, la physionomie d’Adrienne sembla se transfigurer, tant elle devint resplendissante. À ce moment ce qui l’entourait n’existait plus pour elle.

– C’est qu’alors, reprit-elle avec une exaltation croissante, je respirais un air pur, vivifiant et libre… oh ! libre… surtout… libre… et si salubre… si généreux à l’âme… Oui, au lieu de voir mes sœurs péniblement soumises à une domination égoïste, humiliante, brutale… à qui elles doivent les vices séduisants de l’esclavage, la fourberie gracieuse, la perfidie enchanteresse, la fausseté caressante, la résignation méprisante, l’obéissance haineuse… je les voyais, ces nobles sœurs, dignes et sincères, parce qu’elles étaient libres ; fidèles et dévouées, parce qu’elles pouvaient choisir ; ni impérieuses ni basses, parce qu’elles n’avaient pas de maître à dominer ou à flatter ; chéries et respectées enfin, parce qu’elles pouvaient retirer d’une main déloyale la main loyalement donnée. Oh ! mes sœurs… mes sœurs… je le sens… ce ne sont pas là seulement de consolantes visions, ce sont encore de saintes espérances !

Entraînée malgré elle par l’exaltation de ses pensées, Adrienne garda un moment le silence afin de reprendre terre, pour ainsi dire, et ne s’aperçut pas que les acteurs de cette scène se regardaient d’un air radieux.

– Mais… ce qu’elle dit là… est excellent… murmura le docteur à l’oreille de la princesse, auprès de qui il était assis ; elle serait d’accord avec nous qu’elle ne parlerait pas autrement.

– Ce n’est qu’en la mettant hors d’elle-même par une excessive dureté qu’elle arrivera au point il nous la faut, ajouta M. d’Aigrigny.

Mais on eût dit que le mouvement d’irritation d’Adrienne s’était pour ainsi dire dissipé au contact des sentiments généreux qu’elle venait d’éprouver. S’adressant en souriant à M. Baleinier, elle lui dit :

– Avouez, docteur, qu’il n’y a rien de plus ridicule que de céder à l’enivrement de certaines pensées en présence de personnes incapables de les comprendre. Voici une belle occasion de vous moquer de l’exaltation d’esprit que vous me reprochez quelquefois… M’y laisser entraîner dans un moment si grave !… car il paraît décidément que ceci est grave. Mais que voulez-vous, mon bon monsieur Baleinier ! quand une idée me vient à l’esprit, il m’est aussi impossible de ne pas suivre sa fantaisie qu’il m’était impossible de ne pas courir après les papillons quand j’étais petite fille…

– Et Dieu sait où vous conduisent les papillons brillants de toutes couleurs qui vous traversent l’esprit… Ah ! la tête folle… la tête folle ! dit M. Baleinier en souriant d’un air indulgent et paternel. Quand donc sera-t-elle aussi raisonnable que charmante ?

– À l’instant même, mon bon docteur, reprit Adrienne ; je vais abandonner mes rêveries pour des réalités et parler un langage parfaitement positif, comme vous allez le voir.

Puis s’adressant à sa tante, elle ajouta :

– Vous m’avez fait part, madame, de vos volontés ; voici les miennes : Avant huit jours je quitterai le pavillon que j’habite pour une maison que j’ai fait arranger à mon goût, et j’y vivrai à ma guise… Je n’ai ni père ni mère, je ne dois compte qu’à moi de mes actions.

– En vérité, mademoiselle, dit la princesse en haussant les épaules, vous déraisonnez… vous oubliez que la société a des droits de moralité imprescriptibles et que nous sommes chargés de faire valoir ; or nous n’y manquerons pas… comptez-y.

– Ainsi, madame… c’est vous, c’est M. d’Aigrigny, c’est M. Tripeaud qui représentez la moralité de la société… Cela me semble bien ingénieux. Est-ce parce que M. Tripeaud a considéré, je dois l’avouer, ma fortune comme la sienne ? Est-ce parce que…

– Mais enfin, mademoiselle, s’écria Tripeaud…

– Tout à l’heure, madame, dit Adrienne à sa tante sans répondre au baron, puisque l’occasion se présente, j’aurai à vous demander des explications sur certains intérêts que l’on m’a, je crois, cachés jusqu’ici…

À ces mots d’Adrienne, M. d’Aigrigny et la princesse tressaillirent. Tous deux échangèrent rapidement un regard d’inquiétude et d’angoisse.

Adrienne ne s’en aperçut pas et continua :

– Mais pour en finir avec vos exigences, madame, voici mon dernier mot : Je veux vivre comme bon me semblera… Je ne pense pas que si j’étais un homme on m’imposerait, à mon âge, l’espèce de dure et humiliante tutelle que vous voulez m’imposer pour avoir vécu comme j’ai vécu jusqu’ici, c’est-à-dire honnêtement, librement et généreusement, à la vue de tous.

– Cette idée est absurde, est insensée ! s’écria la princesse ; c’est pousser la démoralisation, l’oubli de toute pudeur jusqu’à ses dernières limites que de vouloir vivre ainsi !

– Alors, madame, dit Adrienne, quelle opinion avez-vous donc de tant de pauvres filles du peuple, orphelines comme moi, et qui vivent seules et libres ainsi que je veux vivre ? Elles n’ont pas reçu comme moi une éducation raffinée qui élève l’âme et épure le cœur. Elles n’ont pas comme moi la richesse qui défend de toutes les mauvaises tentations de la misère… et pourtant elles vivent honnêtes et fières dans leur détresse.

– Le vice et la vertu n’existent pas pour ces canailles-là… s’écria M. le baron Tripeaud avec une expression de courroux et de mépris hideux.

– Madame, vous chasseriez un de vos laquais qui oserait parler ainsi devant vous, dit Adrienne à sa tante sans pouvoir cacher son dégoût, et vous m’obligez d’entendre de telles choses !…

Le marquis d’Aigrigny donna sous la table un coup de genou à M. Tripeaud, qui s’émancipait jusqu’à parler dans le salon de la princesse comme il parlait dans la coulisse de la Bourse, et il reprit vivement pour réparer la grossièreté du baron :

– Il n’y a, mademoiselle, aucune comparaison à établir entre ces gens-là… et une personne de votre condition…

– Pour un catholique… monsieur l’abbé, cette distinction est peu chrétienne, répondit Adrienne.

– Je sais la portée de mes paroles, mademoiselle, répondit sèchement l’abbé ; d’ailleurs cette vie indépendante que vous voulez mener contre toute raison aurait pour l’avenir les suites les plus fâcheuses, car votre famille peut vouloir vous marier un jour, et…

– J’épargnerai ce souci à ma famille, monsieur ; si je veux me marier… je me marierai moi-même… ce qui est assez raisonnable, je pense, quoiqu’à vrai dire je sois peu tentée de cette lourde chaîne que l’égoïsme et la brutalité nous rivent à jamais au cou.

– Il est indécent, mademoiselle, dit la princesse, de parler aussi légèrement de cette institution.

– Devant vous surtout, madame… il est vrai ; pardon de vous avoir choquée… Vous craignez que ma manière de vivre indépendante n’éloigne les prétendants… ce m’est une raison de plus pour persister dans mon indépendance, car j’ai horreur des prétendants. Tout ce que je désire, c’est de les épouvanter, c’est de leur donner la plus mauvaise opinion de moi ; et pour cela il n’y a pas de meilleur moyen que de paraître vivre absolument comme ils vivent eux-mêmes… Aussi je compte sur mes caprices, mes folies, sur mes chers défauts, pour me préserver de toute ennuyeuse et conjugale poursuite.

– Vous serez à ce sujet complètement satisfaite, mademoiselle, reprit Mme de Saint-Dizier, si malheureusement (et cela est à craindre) le bruit se répand que vous poussez l’oubli de tout devoir, de toute retenue, jusqu’à rentrer chez vous à huit heures du matin, ainsi qu’on me l’a dit… Mais je ne veux ni n’ose croire à une telle énormité.

– Vous avez tort, madame… car cela est…

– Ainsi… vous l’avouez ! s’écria la princesse.

– J’avoue tout ce que je fais, madame… Je suis rentrée ce matin à huit heures.

– Messieurs, vous l’entendez ! s’écria la princesse.

– Ah !… fit M. d’Aigrigny d’une voix de basse-taille.

– Ah ! fit le baron d’une voix de fausset.

– Ah ! murmura le docteur avec un profond soupir.

En entendant ces exclamations lamentables, Adrienne fut sur le point de parler, de se justifier peut-être ; mais à une petite moue dédaigneuse qu’elle fit, on vit qu’elle dédaignait de descendre à une explication.

– Ainsi… cela était vrai… reprit la princesse. Ah ! mademoiselle… vous m’aviez habituée à ne m’étonner de rien… mais je doutais encore d’une pareille conduite… Il faut votre audacieuse réponse pour m’en convaincre…

– Mentir… m’a toujours paru, madame, beaucoup plus audacieux que de dire la vérité.

– Et d’où veniez-vous, mademoiselle ? et pourquoi…

– Madame, dit Adrienne en interrompant sa tante, jamais je ne mens… mais jamais je ne dis ce que je ne veux pas dire ; puis c’est une lâcheté de se justifier d’une accusation révoltante. Ne parlons plus de ceci… vos insistances à cet égard seraient vaines ; résumons-nous. Vous voulez m’imposer une dure et humiliante tutelle ; moi je veux quitter le pavillon que j’habite ici pour aller vivre où bon me semble, à ma fantaisie… De vous ou de moi, qui cédera ? nous verrons. Maintenant… autre chose… Cet hôtel m’appartient… il m’est indifférent de vous y voir demeurer puisque je le quitte ; mais le rez-de-chaussée est inhabité… il contient, sans compter les pièces de réception, deux appartements complets ; j’en ai disposé pour quelque temps.

– Vraiment, mademoiselle ! dit la princesse en regardant M. d’Aigrigny avec une grande surprise ; et elle ajouta ironiquement :

– Et pour qui, mademoiselle, en avez-vous disposé ?

– Pour trois personnes de ma famille.

– Qu’est-ce que cela signifie ? dit Mme de Saint-Dizier, de plus en plus étonnée.

– Cela signifie, madame, que je veux offrir ici une généreuse hospitalité à un jeune prince indien, mon parent par ma mère ; il arrivera dans deux ou trois jours, et je tiens à ce qu’il trouve ses appartements prêts à le recevoir.

– Entendez-vous, messieurs ? dit M. d’Aigrigny au docteur et à M. Tripeaud en affectant une stupeur profonde.

– Cela passe tout ce qu’on peut imaginer, dit le baron.

– Hélas ! dit le docteur avec componction, le sentiment est généreux en soi, mais toujours cette folle petite tête…

– À merveille ! dit la princesse ; je ne puis du moins vous empêcher, mademoiselle, d’énoncer les vœux les plus extravagants… Mais il est présumable que vous ne vous arrêterez pas en si beau chemin. Est-ce tout ?

– Pas encore… madame. J’ai appris ce matin même que deux de mes parentes aussi par ma mère… deux pauvres enfants de quinze ans… deux orphelines… les filles du maréchal Simon, étaient arrivées hier d’un long voyage, et se trouvaient chez la femme du brave soldat qui les amène en France du fond de la Sibérie…

À ces mots d’Adrienne, M. d’Aigrigny et la princesse ne purent s’empêcher de tressaillir brusquement et de se regarder avec effroi, tant ils étaient éloignés de s’attendre à ce que Mlle de Cardoville fût instruite du retour des filles du maréchal Simon ; cette révélation était pour eux foudroyante.

– Vous êtes sans doute étonnés de me voir si bien instruite, dit Adrienne ; heureusement, j’espère vous étonner tout à l’heure davantage encore ; mais, pour en revenir aux filles du maréchal Simon, vous comprenez, madame, qu’il m’est impossible de les laisser à la charge des dignes personnes chez qui elles ont momentanément trouvé un asile ; quoique cette famille soit aussi honnête que laborieuse, leur place n’est pas là… je vais donc les aller chercher pour les établir ici dans l’autre appartement du rez-de-chaussée… avec la femme du soldat, qui fera une excellente gouvernante.

À ces mots, M. d’Aigrigny et le baron se regardèrent, et le baron s’écria :

– Décidément la tête n’y est plus.

Adrienne ajouta sans répondre à M. Tripeaud :

– Le maréchal Simon ne peut manquer d’arriver d’un moment à l’autre à Paris. Vous concevez, madame, combien il sera doux de pouvoir lui présenter ses filles et de lui prouver qu’elles ont été traitées comme elles devaient l’être. Dès demain matin, je ferai venir des modistes, des couturières, afin que rien ne leur manque… Je veux qu’à son retour leur père les trouve belles… belles à éblouir… Elles sont jolies comme des anges, dit-on… moi, pauvre profane… j’en ferai simplement des amours…

– Voyons, mademoiselle, est-ce bien tout, cette fois ? dit la princesse d’un ton sardonique et sourdement courroucé, pendant que M. d’Aigrigny, calme et froid en apparence, dissimulait à peine de mortelles angoisses. Cherchez bien encore, continua la princesse en s’adressant à Adrienne. N’avez-vous pas encore à augmenter de quelques parents cette intéressante colonie de famille !… Une reine, en vérité, n’agirait pas plus magnifiquement que vous.

– En effet, madame, je veux faire à ma famille une réception royale… telle qu’elle est due à un fils de roi et aux filles du maréchal duc de Ligny ; il est si bon de joindre tous les luxes au luxe de l’hospitalité du cœur.

– La maxime est généreuse assurément, dit la princesse de plus en plus agitée ; il est seulement dommage que pour la mettre en action vous ne possédiez pas les mines du Potosi.

– C’est justement à propos d’une mine… et que l’on prétend des plus riches, que je désirais vous entretenir, madame ; je ne pouvais trouver une occasion meilleure. Si considérable que soit ma fortune, elle serait peu de chose auprès de celle qui d’un moment à l’autre pourrait revenir à notre famille… et ceci arrivant, vous excuseriez peut-être alors, madame, ce que vous appelez mes prodigalités royales…

M. d’Aigrigny se trouvait sous le coup d’une position de plus en plus terrible… L’affaire des médailles était si importante qu’il l’avait cachée même au docteur Baleinier, tout en lui demandant ses services pour un intérêt immense ; M. Tripeaud n’en avait pas non plus été instruit, car la princesse croyait avoir fait disparaître des papiers du père d’Adrienne tous les indices qui auraient pu mettre celle-ci sur la voie de cette découverte. Aussi non seulement l’abbé voyait avec épouvante Mlle de Cardoville instruite de ce secret, mais il tremblait qu’elle ne le divulguât. La princesse partageait l’effroi de M. d’Aigrigny ; aussi s’écria-t-elle en interrompant sa nièce :

– Mademoiselle… il est certaines choses de famille qui doivent se tenir secrètes, et, sans comprendre positivement à quoi vous faites allusion, je vous engage à quitter ce sujet d’entretien…

– Comment donc, madame… ne sommes-nous pas ici en famille… ainsi que l’attestent les choses peu gracieuses que nous venons d’échanger.

– Mademoiselle… il n’importe… lorsqu’il s’agit d’affaires d’intérêt plus ou moins contestables, il est parfaitement inutile d’en parler, à moins d’avoir les pièces sous les yeux.

– Et de quoi parlons-nous donc depuis une heure, madame, si ce n’est d’affaires d’intérêt ? En vérité, je ne comprends pas votre étonnement… ni votre embarras…

– Je ne suis ni étonnée… ni embarrassée… mademoiselle… mais depuis deux heures, vous me forcez d’entendre des choses si nouvelles, si extravagantes, qu’en vérité un peu de stupeur est bien permis.

– Je vous demande pardon, madame, vous êtes très embarrassée, dit Adrienne en regardant fixement sa tante, M. d’Aigrigny aussi… ce qui, joint à certains soupçons que je n’ai pas eu le temps d’éclaircir…

Puis après une pause, Adrienne reprit :

– Aurais-je donc deviné juste ?… Nous allons le voir…

– Mademoiselle, je vous ordonne de vous taire, s’écria la princesse perdant complètement la tête.

– Ah ! madame, dit Adrienne, pour une personne ordinairement si maîtresse d’elle-même, vous vous compromettez beaucoup.

La Providence, comme on dit, vint heureusement au secours de la princesse et de l’abbé d’Aigrigny, à ce moment si dangereux. Un valet de chambre entra ; sa figure était si effarée, si altérée, que la princesse lui dit vivement :

– Eh bien ! Dubois, qu’y a-t-il ?

– Je demande pardon à Madame la princesse de venir l’interrompre malgré ses ordres formels ; mais M. le commissaire de police demande à lui parler à l’instant même ; il est en bas et plusieurs agents sont dans la cour avec des soldats.

Malgré la profonde surprise que lui causait ce nouvel incident, la princesse, voulant profiter de cette occasion pour se concerter promptement avec M. d’Aigrigny au sujet des menaçantes révélations d’Adrienne, dit à l’abbé en se levant :

– Monsieur d’Aigrigny, auriez-vous l’obligeance de m’accompagner, car je ne sais ce que peut signifier la présence du commissaire de police chez moi.

M. d’Aigrigny suivit Mme de Saint-Dizier dans la pièce voisine.



[modifier] IX. La trahison.

La princesse de Saint-Dizier, accompagnée de M. d’Aigrigny et suivie du valet de chambre, s’arrêta dans une pièce voisine de son cabinet, où étaient restés Adrienne, M. Tripeaud et le médecin.

– Où est le commissaire de police ? demanda la princesse à celui de ses gens qui était venu lui annoncer l’arrivée de ce magistrat.

– Madame, il est là dans le salon bleu.

– Priez-le de ma part de vouloir bien m’attendre quelques instants.

Le valet de chambre s’inclina et sortit. Dès qu’il fut dehors, Mme de Saint-Dizier s’approcha vivement de M. d’Aigrigny dont la physionomie, ordinairement fière et hautaine, était pâle et sombre.

– Vous le voyez, s’écria-t-elle d’une voix précipitée, Adrienne sait tout maintenant ; que faire ?… que faire ?…

– Je ne sais… dit l’abbé, le regard fixe et absorbé ; cette révélation est un coup terrible.

– Tout est-il donc perdu ?

– Il n’y aurait qu’un moyen de salut, dit M. d’Aigrigny, ce serait… le docteur…

– Mais comment ? s’écria la princesse, si vite ? aujourd’hui même ?

– Dans deux heures il sera trop tard ; cette fille diabolique aura vu les filles du général Simon…

– Mais… mon Dieu… Frédéric… c’est impossible… M. Baleinier ne pourra jamais… il aurait fallu préparer cela de longue main, comme nous devions le faire après l’interrogatoire d’aujourd’hui.

– Il n’importe, reprit vivement l’abbé, il faut que le docteur essaye à tout prix.

– Mais sous quel prétexte ?

– Je vais tâcher d’en trouver un…

– En admettant que vous trouviez ce prétexte, Frédéric, s’il faut agir aujourd’hui, rien ne sera préparé… -bas.

– Rassurez-vous, par habitude de prévoir, on est toujours prêt.

– Et comment prévenir le docteur à l’instant même ? reprit la princesse.

– Le faire demander… cela éveillerait les soupçons de votre nièce, dit M. d’Aigrigny pensif, et c’est, avant tout, ce qu’il faut éviter.

– Sans doute, reprit la princesse, cette confiance est l’une de nos plus grandes ressources.

– Un moyen ! dit vivement l’abbé ; je vais écrire quelques mots à la hâte à Baleinier ; un de vos gens les lui portera, comme si cette lettre venait du dehors… d’un malade pressant…

– Excellente idée ! s’écria la princesse, vous avez raison… Tenez… là, sur cette table… il y a tout ce qui est nécessaire pour écrire… Vite, vite… Mais le docteur réussira-t-il ?

– À vrai dire, je n’ose l’espérer, dit le marquis en s’asseyant près de la table avec un courroux contenu. Grâce à cet interrogatoire, qui, du reste, a été au-delà de nos espérances, et que notre homme caché par nos soins derrière la portière de la chambre voisine a fidèlement sténographié, grâce aux scènes violentes qui doivent avoir nécessairement lieu demain et après, le docteur, en s’entourant d’habiles précautions, aurait pu agir avec la plus entière certitude… Mais lui demander cela aujourd’hui… tout à l’heure… Tenez… Herminie… c’est folie que d’y penser !

Et le marquis jeta brusquement la plume qu’il avait à la main, puis il ajouta avec un accent d’irritation amère et profonde :

– Au moment de réussir, voir toutes nos espérances anéanties… Ah ! les conséquences de tout ceci seront incalculables… Votre nièce… nous fait bien du mal… oh ! bien du mal…

Il est impossible de rendre l’expression de sourde colère, de haine implacable, avec laquelle M. d’Aigrigny prononça ces derniers mots.

– Frédéric ! s’écria la princesse avec anxiété en appuyant vivement sa main sur la main de l’abbé, je vous en conjure, ne désespérez pas encore… l’esprit du docteur est si fécond en ressources, il nous est si dévoué… essayons toujours.

– Enfin, c’est du moins une chance, dit l’abbé en reprenant la plume.

– Mettons la chose au pis… dit la princesse : qu’Adrienne aille ce soir… chercher les filles du maréchal Simon… Peut-être ne les trouvera-t-elle plus…

– Il ne faut pas espérer cela ; il est impossible que les ordres de Rodin aient été si promptement exécutés… nous en aurions été avertis.

– Il est vrai… écrivez alors au docteur… je vais vous envoyer Dubois ; il lui portera votre lettre. Courage, Frédéric ! nous aurons raison de cette fille intraitable…

Puis Mme de Saint-Dizier ajouta avec une rage concentrée :

– Oh ! Adrienne… Adrienne… vous payerez bien cher vos insolents sarcasmes et les angoisses que vous nous causez !

Au moment de sortir, la princesse se retourna et dit à M. d’Aigrigny :

– Attendez-moi ici ; je vous dirai ce que signifie la visite du commissaire, et nous rentrerons ensemble.

La princesse disparut. M. d’Aigrigny écrivit quelques mots à la hâte, d’une main convulsive.



[modifier] X. Le piège.

Après la sortie de Mme de Saint-Dizier et du marquis, Adrienne était restée dans le cabinet de sa tante avec M. Baleinier et le baron Tripeaud.

En entendant annoncer l’arrivée du commissaire, Mlle de Cardoville avait ressenti une vive inquiétude, car sans doute, ainsi que l’avait craint Agricol, le magistrat venait demander l’autorisation de faire des recherches dans l’intérieur de l’hôtel et du pavillon, afin de retrouver le forgeron, que l’on y croyait caché. Quoiqu’elle regardât comme très secrète la retraite d’Agricol, Adrienne n’était pas complètement rassurée ; aussi, dans la prévision d’une éventualité fâcheuse, elle trouvait une occasion très opportune de recommander instamment son protégé au docteur, ami fort intime, nous l’avons dit, de l’un des ministres les plus influents de l’époque. La jeune fille s’approcha donc du médecin, qui causait à voix basse avec le baron, et de sa voix la plus douce, la plus câline :

– Mon bon monsieur Baleinier… je désirerais vous dire deux mots…

Et du regard la jeune fille lui montra la profonde embrasure d’une croisée.

– À vos ordres… mademoiselle… répondit le médecin en se levant pour suivre Adrienne auprès de la fenêtre.

M. Tripeaud, qui, ne se sentant plus soutenu par la présence de l’abbé, craignait la jeune fille comme le feu, fut très satisfait de cette diversion : pour se donner une contenance, il alla se remettre en contemplation devant un tableau de sainteté qu’il semblait ne pas se lasser d’admirer.

Lorsque Mlle de Cardoville fut assez éloignée du baron pour n’être pas entendue de lui, elle dit au médecin, qui, toujours souriant, toujours bienveillant, attendait qu’elle s’expliquât :

– Mon bon docteur, vous êtes mon ami, vous avez été celui de mon père… Tout à l’heure, malgré la difficulté de votre position, vous vous êtes courageusement montré mon seul partisan…

– Mais pas du tout, mademoiselle, n’allez pas dire de pareilles choses, dit le docteur en affectant un courroux plaisant. Peste ! vous me feriez de belles affaires… Voulez-vous bien vous taire… Vade retro, Satanas !! ce qui veut dire : Laissez-moi tranquille, charmant petit démon que vous êtes !

– Rassurez-vous, dit Adrienne en souriant, je ne vous compromettrai pas ; mais permettez-moi seulement de vous rappeler que bien souvent vous m’avez fait des offres de service… vous m’avez parlé de votre dévouement…

– Mettez-moi à l’épreuve, et vous verrez si je m’en tiens à des paroles.

– Eh bien, donnez-moi une preuve sur-le-champ, dit vivement Adrienne.

– À la bonne heure, voilà comme j’aime à être pris au mot… Que faut-il faire pour vous ?

– Vous êtes toujours fort lié avec votre ami le ministre ?

– Sans doute : je le soigne justement d’une extinction de voix : il en a toujours, la veille du jour où on doit l’interpeller ; il aime mieux ça…

– Il faut que vous obteniez de votre ministre quelque chose de très important pour moi.

– Pour vous ?… et quel rapport ?…

Le valet de chambre de la princesse entra, remit une lettre à M. Baleinier, et lui dit :

– Un domestique étranger vient d’apporter à l’instant cette lettre pour monsieur le docteur ; c’est très pressé…

Le médecin prit la lettre, le valet de chambre sortit.

– Voici les désagréments du métier, lui dit en souriant Adrienne ; on ne vous laisse pas un moment de repos, mon pauvre docteur.

– Ne m’en parlez pas, mademoiselle, dit le médecin, qui ne put cacher un mouvement de surprise en reconnaissant l’écriture de M. d’Aigrigny ; ces diables de malades croient en vérité que nous sommes de fer et que nous accaparons toute la santé qui leur manque… ils sont impitoyables. Mais vous permettez, mademoiselle, dit M. Baleinier en interrogeant Adrienne du regard avant de décacheter la lettre.

Mlle de Cardoville répondit par un gracieux signe de tête. La lettre du marquis d’Aigrigny n’était pas longue ; le médecin la lut d’un trait ; et, malgré sa prudence habituelle, il haussa les épaules et dit vivement :

– Aujourd’hui… mais c’est impossible… il est fou…

– Il s’agit sans doute de quelque pauvre malade qui a mis en vous tout son espoir… qui vous attend, qui vous appelle… Allons, mon cher monsieur Baleinier, soyez bon… ne repoussez pas sa prière… il est si doux de justifier la confiance qu’on inspire !…

Il y avait à la fois un rapprochement et une contradiction si extraordinaires entre l’objet de cette lettre écrite à l’instant même au médecin par le plus implacable ennemi d’Adrienne, et les paroles de commisération que celle-ci venait de prononcer d’une voix touchante, que le docteur Baleinier en fut frappé. Il regarda Mlle de Cardoville d’un air presque embarrassé et répondit :

– Il s’agit, en effet… de l’un de mes clients qui compte beaucoup sur moi… beaucoup trop même… car il me demande une chose impossible… Mais pourquoi vous intéresser à un inconnu ?

– S’il est malheureux… je le connais… Mon protégé pour qui je vous demande l’appui du ministre m’était aussi à peu près inconnu… et maintenant je m’y intéresse on ne peut plus vivement ; car, puisqu’il faut vous le dire, mon protégé est le fils de ce digne soldat qui a ramené ici, du fond de la Sibérie, les filles du maréchal Simon.

– Comment !… votre protégé est…

– Un brave artisan… le soutien de sa famille… Mais je dois tout vous dire… voici comment les choses se sont passées…

La confidence qu’Adrienne allait faire au docteur fut interrompue par Mme de Saint-Dizier, qui, suivie de M. d’Aigrigny, ouvrit violemment la porte de son cabinet. On lisait sur la physionomie de la princesse une expression de joie infernale, à peine dissimulée par un faux semblant d’indignation courroucée.

M. d’Aigrigny, entrant dans le cabinet, avait jeté rapidement un regard interrogatif et inquiet au docteur Baleinier. Celui-ci répondit par un mouvement de tête négatif. L’abbé se mordit les lèvres de rage muette ; ayant mis ses dernières espérances dans le docteur, il dut considérer ses projets comme à jamais ruinés, malgré le nouveau coup que la princesse allait porter à Adrienne.

– Messieurs, dit Mme de Saint-Dizier d’une voix brève, précipitée, car elle suffoquait de satisfaction méchante, messieurs, veuillez prendre place… j’ai de nouvelles et curieuses choses à vous apprendre au sujet de cette demoiselle.

Et elle désigna sa nièce d’un regard de haine et de mépris impossible à rendre.

– Allons… ma pauvre enfant, qu’y a-t-il ? que vous veut-on encore ? dit M. Baleinier d’un ton patelin avant de quitter la fenêtre où il se tenait à côté d’Adrienne ; quoi qu’il arrive, comptez toujours sur moi.

Et ce disant, le médecin alla prendre place à côté de M. d’Aigrigny et de M. Tripeaud.

À l’insolente apostrophe de sa tante, Mlle de Cardoville avait fièrement redressé la tête… La rougeur lui monta au front ; impatientée, irritée des nouvelles attaques dont on la menaçait, elle s’avança vers la table où la princesse était assise, et dit d’une voix émue à M. Baleinier :

– Je vous attends chez moi le plus tôt possible… mon cher docteur ; vous le savez, j’ai absolument besoin de vous parler.

Et Adrienne fit un pas vers la bergère où était son chapeau.

La princesse se leva brusquement et s’écria :

– Que faites-vous, mademoiselle ?

– Je me retire, madame… Vous m’avez signifié vos volontés, je vous ai signifié les miennes ; cela suffit. Quant aux affaires d’intérêt, je chargerai quelqu’un de mes réclamations.

Mlle de Cardoville prit son chapeau. Mme de Saint-Dizier, voyant sa proie lui échapper, courut précipitamment à sa nièce, et, au mépris de toute convenance, lui saisit violemment le bras d’une main convulsive en lui disant :

– Restez !!!

– Ah !… madame…, fit Adrienne avec un accent de douloureux dédain, où sommes-nous donc ici ?…

– Vous voulez vous échapper… vous avez peur ! lui dit Mme de Saint-Dizier en la toisant d’un air de dédain.

Avec ces mots : Vous avez peur… on aurait fait marcher Adrienne de Cardoville dans la fournaise. Dégageant son bras de l’étreinte de sa tante par un geste rempli de noblesse et de fierté, elle jeta sur le fauteuil le chapeau qu’elle tenait à la main, et, revenant auprès de la table, elle dit impérieusement à la princesse :

– Il y a quelque chose de plus fort que le profond dégoût que tout ceci m’inspire… c’est la crainte d’être accusée de lâcheté ; parlez, madame… je vous écoute.

Et la tête haute, le teint légèrement coloré, le regard à demi voilé par une larme d’indignation, les bras croisés sur son sein, qui, malgré elle, palpitait d’une vive émotion, frappant convulsivement le tapis du bout de son joli pied, Adrienne attacha sur sa tante un coup d’œil assuré. La princesse voulut alors distiller goutte à goutte le venin dont elle était gonflée, et faire souffrir sa victime le plus longtemps possible, certaine qu’elle ne lui échapperait pas.

– Messieurs, dit Mme de Saint-Dizier d’une voix contenue, voici ce qui vient de se passer… On m’a avertie que le commissaire de police désirait me parler ; je me suis rendue auprès de ce magistrat, il s’est excusé d’un air peiné du devoir qu’il avait à remplir. Un homme sous le coup d’un mandat d’amener avait été vu entrant dans le pavillon du jardin…

Adrienne tressaillit ; plus de doute, il s’agissait d’Agricol. Mais elle redevint impassible en songeant à la sûreté de la cachette où elle l’avait fait conduire.

– Le magistrat, continua la princesse, me demanda de procéder à la recherche de cet homme, soit dans l’hôtel, soit dans le pavillon. C’était son droit. Je le priai de commencer par le pavillon, et je l’accompagnai… Malgré la conduite inqualifiable de mademoiselle, il ne me vint pas un moment à la pensée, je l’avoue, de croire qu’elle fût mêlée en quelque chose à cette déplorable affaire de police… Je me trompais.

– Que voulez-vous dire, madame ? s’écria Adrienne.

– Vous allez le savoir, mademoiselle, dit la princesse d’un air triomphant. Chacun son tour… Vous vous êtes, tout à l’heure, un peu trop hâtée de vous montrer si railleuse et si altière… J’accompagne donc le commissaire dans ses recherches… Nous arrivons au pavillon… Je vous laisse à penser l’étonnement, la stupeur de ce magistrat à la vue de ces trois créatures, costumées comme des filles de théâtre… Le fait a été d’ailleurs, à ma demande, consigné dans le procès-verbal ; car on ne saurait trop montrer aux yeux de tous… de pareilles extravagances.

– Madame la princesse a fort sagement agi, dit le baron Tripeaud en s’inclinant. Il était bon d’édifier aussi la justice à ce sujet.

Adrienne, trop vivement préoccupée du sort de l’artisan pour songer à répondre vertement à Tripeaud ou à Mme de Saint-Dizier, écoutait en silence, cachant son inquiétude.

– Le magistrat, reprit Mme de Saint-Dizier, a commencé par interroger sévèrement ces jeunes filles, et leur a demandé si aucun homme ne s’était, à leur connaissance, introduit dans le pavillon occupé par mademoiselle… elles ont répondu avec une incroyable audace qu’elles n’avaient vu personne entrer…

– Les braves et honnêtes filles ! pensa Mlle de Cardoville avec joie ; ce pauvre ouvrier est sauvé… la protection du docteur Baleinier fera le reste.

– Heureusement, reprit la princesse, une de mes femmes, Mme Grivois, m’avait accompagnée ; cette excellente personne se rappelant avoir vu rentrer mademoiselle chez elle, ce matin à huit heures, dit naïvement au magistrat qu’il se pourrait fort bien que l’homme que l’on cherchait se fût introduit par la petite porte du jardin, laissée involontairement ouverte… par mademoiselle… en revenant.

– Il eût été bon, madame la princesse, dit Tripeaud, de faire aussi consigner au procès-verbal que mademoiselle était rentrée chez elle à huit heures du matin…

– Je n’en vois pas la nécessité, dit le docteur, fidèle à son rôle, ceci était complètement en dehors des recherches auxquelles se livrait le commissaire.

– Mais, docteur, dit Tripeaud…

– Mais, monsieur le baron, reprit M. Baleinier d’un ton ferme, c’est mon opinion.

– Et ce n’est pas la mienne, docteur, dit la princesse ; ainsi que M. Tripeaud, j’ai pensé qu’il était important que la chose fût établie au procès-verbal et j’ai vu au regard confus et douloureux du magistrat combien il lui était pénible d’avoir à enregistrer la scandaleuse conduite d’une jeune personne placée dans une si haute position sociale.

– Sans doute, madame, dit Adrienne impatientée, je crois votre pudeur à peu près égale à celle de ce candide commissaire de police ; mais il me semble que votre commune innocence s’alarmait un peu trop promptement : vous et lui auriez pu réfléchir qu’il n’y avait rien d’extraordinaire à ce que, étant sortie, je suppose, à six heures du matin, je fusse rentrée à huit.

– L’excuse, quoique tardive… est du moins adroite, dit la princesse avec dépit.

– Je ne m’excuse pas, madame, répondit fièrement Adrienne ; mais, comme M. Baleinier a bien voulu dire un mot en ma faveur par amitié pour moi, je donne l’interprétation possible d’un fait qu’il ne me convient pas d’expliquer devant vous…

– Alors le fait demeure acquis au procès-verbal… jusqu’à ce que mademoiselle en donne l’explication, dit le baron Tripeaud.

L’abbé d’Aigrigny, le front appuyé sur sa main, restait pour ainsi dire étranger à cette scène, effrayé qu’il était des suites qu’allait avoir l’entrevue de Mlle de Cardoville avec les filles du maréchal Simon, car il ne fallait pas songer à empêcher matériellement Adrienne de sortir ce soir-là.

Mme de Saint-Dizier reprit :

– Le fait qui avait si cruellement scandalisé le commissaire n’est rien encore… auprès de ce qui me reste à vous apprendre, messieurs… Nous avons donc parcouru le pavillon dans tous les sens sans trouver personne… nous allions quitter la chambre à coucher de mademoiselle, car nous avions visité cette pièce en dernier lieu, lorsque Mme Grivois me fit remarquer que l’une des moulures dorées d’une fausse porte ne rejoignait pas hermétiquement… nous attirons l’attention du magistrat sur cette singularité ; ses agents examinent… cherchent… un panneau glisse sur lui-même… et alors… savez-vous ce que l’on découvre ?… Non… non, cela est tellement odieux, tellement révoltant… que je n’oserai jamais…

– Eh bien ! j’oserai, moi, madame, dit résolument Adrienne, qui vit avec un profond chagrin la retraite d’Agricol découverte ; j’épargnerai, madame, à votre candeur le récit de ce nouveau scandale… et ce que je vais dire n’est d’ailleurs nullement pour me justifier.

– La chose en vaudrait pourtant la peine… mademoiselle, dit Mme de Saint-Dizier avec un sourire méprisant : un homme caché par vous dans votre chambre à coucher.

– Un homme caché dans sa chambre à coucher !… s’écria le marquis d’Aigrigny en redressant la tête avec un indignation qui cachait à peine une joie cruelle.

– Un homme dans la chambre à coucher de mademoiselle ! ajouta le baron Tripeaud. Et cela a été, je l’espère, aussi consigné au procès-verbal ?

– Oui, oui, monsieur, dit la princesse d’un air triomphant.

– Mais cet homme, dit le docteur d’un air hypocrite, était sans doute un voleur ? Cela s’explique ainsi de soi-même… tout autre soupçon n’est pas vraisemblable…

– Votre indulgence pour mademoiselle vous égare, monsieur Baleinier, dit sèchement la princesse.

– On connaît cette espèce de voleurs-là, dit Tripeaud ; ce sont ordinairement de beaux jeunes gens très riches…

– Vous vous trompez, monsieur, reprit Mme de Saint-Dizier, mademoiselle n’élève pas ses vues si haut… elle prouve qu’une erreur peut être non seulement criminelle, mais encore ignoble… Aussi, je ne m’étonne plus des sympathies que mademoiselle affichait tout à l’heure pour le populaire… C’est d’autant plus touchant et attendrissant que cet homme, caché par mademoiselle chez elle, portait une blouse.

– Une blouse !… s’écria le baron avec l’air du plus profond dégoût ; mais alors… c’était donc un homme du peuple ? C’est à faire dresser les cheveux sur la tête…

– Cet homme est un ouvrier forgeron, il l’a avoué, dit la princesse ; mais il faut être juste, c’est un assez beau garçon, et sans doute mademoiselle, dans la singulière religion qu’elle professe pour le beau…

– Assez, madame… assez, dit tout à coup Adrienne, qui, dédaignant de répondre, avait jusqu’alors écouté sa tante avec une indignation croissante et douloureuse ; j’ai été tout à l’heure sur le point de me justifier à propos d’une de vos odieuses insinuations… je ne m’exposerai pas une seconde fois à une pareille faiblesse… Un mot seulement, madame… Cet honnête et loyal artisan est arrêté, sans doute ?

– Certes, il a été arrêté et conduit sous bonne escorte… Cela vous fend le cœur, n’est-ce pas, mademoiselle ?… dit la princesse d’un air triomphant ; il faut, en effet, que votre tendre pitié pour cet intéressant forgeron soit bien grande, car vous perdez votre assurance ironique.

– Oui, madame, car j’ai mieux à faire que de railler ce qui est odieux et ridicule, dit Adrienne, dont les yeux se voilaient de larmes en songeant aux inquiétudes cruelles de la famille d’Agricol prisonnier ; et prenant son chapeau, elle le mit sur sa tête, en noua les rubans, et s’adressant au docteur :

– Monsieur Baleinier, je vous ai tout à l’heure demandé votre protection auprès du ministre…

– Oui, mademoiselle… et je me ferai un plaisir d’être votre intermédiaire auprès de lui.

– Votre voiture est en bas ?

– Oui, mademoiselle… dit le docteur, singulièrement surpris.

– Vous allez être assez bon pour me conduire à l’instant chez le ministre… Présentée par vous, il ne me refusera pas la grâce ou plutôt la justice que j’ai à solliciter de lui.

– Comment, mademoiselle, dit la princesse, vous osez prendre une telle détermination sans mes ordres après ce qui vient de se passer ?… C’est inouï !

– Cela fait pitié, ajouta M. Tripeaud, mais il faut s’attendre à tout.

Au moment où Adrienne avait demandé au docteur si sa voiture était en bas, l’abbé d’Aigrigny avait tressailli… Un éclair de satisfaction radieuse, inespérée, avait brillé dans son regard, et c’est à peine s’il put contenir sa violente émotion lorsque, adressant un coup d’œil aussi rapide que significatif au médecin, celui-ci lui répondit en baissant par deux fois les paupières en signe d’intelligence et de consentement. Aussi lorsque la princesse reprit d’un ton courroucé en s’adressant à Adrienne : « Mademoiselle, je vous défends de sortir », M. d’Aigrigny dit à Mme de Saint-Dizier avec une inflexion de voix particulière :

– Il me semble, madame, que l’on peut confier mademoiselle aux soins de M. le docteur.

Le marquis prononça ces mots : aux soins de M. le docteur, d’une manière si significative, que la princesse, ayant regardé tour à tour le médecin et M. d’Aigrigny, comprit tout, et sa figure rayonna. Non seulement ceci s’était passé très rapidement, mais la nuit était déjà presque venue, aussi Adrienne, plongée dans la préoccupation pénible que lui causait le sort d’Agricol, ne put s’apercevoir des différents signes échangés entre la princesse, le docteur et l’abbé, signes qui d’ailleurs eussent été pour elle incompréhensibles. Mme de Saint-Dizier, ne voulant pas cependant paraître céder trop facilement à l’observation du marquis, reprit :

– Quoique M. le docteur me semble avoir été d’une grande indulgence pour mademoiselle, je ne verrais peut-être pas d’inconvénient à la lui confier… Pourtant… je ne voudrais pas laisser établir un pareil précédent, car d’aujourd’hui mademoiselle ne doit avoir d’autre volonté que la mienne.

– Madame la princesse, dit gravement le médecin, feignant d’être un peu choqué des paroles de Mme de Saint-Dizier, je ne crois pas avoir été indulgent pour mademoiselle, mais juste… Je suis à ses ordres pour la conduire chez le ministre, si elle le désire ; j’ignore ce qu’elle veut solliciter, mais je la crois incapable d’abuser de la confiance que j’ai en elle, et de me faire appuyer une recommandation imméritée.

Adrienne, émue, tendit cordialement la main au docteur, et lui dit :

– Soyez tranquille, mon digne ami ; vous me saurez gré de la démarche que je vous fais faire, car vous serez de moitié dans une noble action…

Le baron Tripeaud, qui n’était pas dans le secret des nouveaux desseins du docteur et de l’abbé, dit tout bas à celui-ci d’un air stupéfait :

– Comment ! on la laisse partir ?

– Oui, oui, répondit brusquement M. d’Aigrigny en lui faisant signe d’écouter la princesse, qui allait parler.

En effet, celle-ci s’avança vers sa nièce, et lui dit d’une voix lente et mesurée, appuyant sur chacune de ses paroles :

– Un mot encore, mademoiselle… un dernier mot devant ces messieurs. Répondez : malgré les charges terribles qui pèsent sur vous, êtes-vous toujours décidée à méconnaître mes volontés formelles ?

– Oui, madame.

– Malgré le scandaleux éclat qui vient d’avoir lieu, vous prétendez toujours vous soustraire à mon autorité ?

– Oui, madame.

– Ainsi, vous refusez positivement de vous soumettre à la vie décente et sévère que je veux vous imposer ?

– Je vous ai dit tantôt, madame, que je quitterais cette demeure pour vivre seule et à ma guise.

– Est-ce votre dernier mot ?

– C’est mon dernier mot.

– Réfléchissez !… ceci est bien grave… prenez garde !…

– Je vous ai dit, madame, mon dernier mot… je ne le dis jamais deux fois.

– Messieurs… vous l’entendez, reprit la princesse, j’ai fait tout au monde et en vain pour arriver à une conciliation ; mademoiselle n’aura donc qu’à s’en prendre à elle-même des mesures auxquelles une si audacieuse révolte me force de recourir.

– Soit, madame, dit Adrienne.

Puis, s’adressant à M. Baleinier, elle lui dit vivement :

– Venez… venez, mon cher docteur, je meurs d’impatience ; partons vite… chaque minute perdue peut coûter des larmes bien amères à une honnête famille.

Et Adrienne sortit précipitamment du salon avec le médecin.

Un des gens de la princesse fit avancer la voiture de M. Baleinier ; aidée par lui, Adrienne y monta sans s’apercevoir qu’il disait quelques mots tout bas au valet de pied qui avait ouvert la portière. Lorsque le docteur fut assis à côté de Mlle de Cardoville, le domestique ferma la voiture. Au bout d’une seconde, il dit à haute voix au cocher :

– À l’hôtel du ministre, par la petite entrée !

Les chevaux partirent rapidement.




[modifier] Notes

  1. À propos de cette recommandation, on trouve ce commentaire dans les Constitutions des Jésuites : « Pour que le caractère du langage vienne au secours des sentiments, il est sage de s’habituer à dire, non pas J’AI des parents ou J’AI des frères, mais J’AVAIS des parents, J’AVAIS des frères. » (Examen général, p. 29, Constitutions.)