[modifier] I. Un faux ami.
La nuit était venue, sombre et froide. Le ciel, pur jusqu’au coucher du soleil, se voilait de plus en plus de nuées grises, livides ; le vent, soufflant avec force, soulevait çà et là par tourbillons une neige épaisse qui commençait à tomber. Les lanternes ne jetaient qu’une clarté douteuse dans l’intérieur de la voiture du docteur Baleinier, où il était seul avec Adrienne de Cardoville. La charmante figure d’Adrienne encadrée dans son petit chapeau de castor gris, faiblement éclairée par la lueur des lanternes, se dessinait blanche et pure sur le fond sombre de l’étoffe dont était garni l’intérieur de la voiture, alors embaumée de ce parfum doux et suave, on dirait presque voluptueux, qui émane toujours des vêtements des femmes d’une exquise recherche ; la pose de la jeune fille, assise auprès du docteur, était remplie de grâce : sa taille élégante et svelte, emprisonnée dans sa robe montante de drap bleu, imprimait sa souple ondulation au moelleux dossier où elle s’appuyait ; ses petits pieds, croisés l’un sur l’autre et un peu allongés, reposaient sur une épaisse peau d’ours servant de tapis ; de sa main gauche, éblouissante et nue, elle tenait son mouchoir magnifiquement brodé, dont, au grand étonnement de M. Baleinier, elle essuya ses yeux humides de larmes.
Oui, car cette jeune fille subissait alors la réaction des scènes pénibles auxquelles elle venait d’assister à l’hôtel de Saint-Dizier ; à l’exaltation fébrile, nerveuse, qui l’avait jusqu’alors soutenue, succédait chez elle un abattement douloureux ; car Adrienne, si résolue dans son indépendance, si fière dans son ironie, si audacieuse dans sa révolte contre une injuste opposition, était d’une sensibilité profonde qu’elle dissimulait toujours devant sa tante et devant son entourage. Malgré son assurance, rien n’était moins viril, moins virago que Mlle de Cardoville : elle était essentiellement femme ; mais aussi, comme femme, elle savait prendre un grand empire sur elle-même dès que la moindre marque de faiblesse de sa part pouvait réjouir ou enorgueillir ses ennemis.
La voiture roulait depuis quelques minutes, Adrienne, essuyant silencieusement ses larmes, au grand étonnement du docteur, n’avait pas encore prononcé une parole.
– Comment… ma chère demoiselle Adrienne ! dit M. Baleinier, véritablement surpris de l’émotion de la jeune fille. Comment !… vous, tout à l’heure encore si courageuse… vous pleurez !
– Oui, répondit Adrienne d’une voix altérée, je pleure… devant vous… un ami… mais devant ma tante… oh ! jamais.
– Pourtant… dans ce long entretien… vos épigrammes…
– Ah ! mon Dieu… croyez-vous donc que ce n’est pas malgré moi que je me résigne à briller dans cette guerre de sarcasmes !… Rien ne me déplaît autant que ces sortes de luttes d’ironie amère où me réduit la nécessité de me défendre contre cette femme et ses amis… Vous parlez de mon courage… il ne consistait pas, je vous l’assure, à faire montre d’un esprit méchant… mais à contenir, à cacher tout ce que je souffrais en m’entendant traiter si grossièrement… devant des gens que je hais, que je méprise… moi qui, après tout, ne leur ai jamais fait de mal, moi qui ne demande qu’à vivre seule, libre, tranquille, et à voir des gens heureux autour de moi.
– Que voulez-vous ? on envie et votre bonheur et celui que les autres vous doivent…
– Et c’est ma tante ! s’écria Adrienne avec indignation, ma tante, dont la vie n’a été qu’un long scandale, qui m’accuse d’une manière si révoltante ! comme si elle ne me connaissait pas assez fière, assez loyale pour ne faire qu’un choix dont je puisse m’honorer hautement… Mon Dieu, quand j’aimerai, je le dirai, je m’en glorifierai, car l’amour, comme je le comprends, est ce qu’il y a de plus magnifique au monde…
Puis Adrienne reprit avec un redoublement d’amertume :
– À quoi donc servent l’honneur et la franchise s’ils ne vous mettent pas même à l’abri de soupçons plus stupides qu’odieux !
Ce disant, Mlle de Cardoville porta de nouveau son mouchoir à ses yeux.
– Voyons, ma chère demoiselle Adrienne, dit M. Baleinier d’une voix onctueuse et pénétrante, calmez-vous… tout ceci est passé… vous avez en moi un ami dévoué…
Et cet homme, en disant ces mots, rougit malgré son astuce diabolique.
– Je le sais, vous êtes mon ami, dit Adrienne ; je n’oublierai jamais que vous vous êtes exposé aujourd’hui aux ressentiments de ma tante en prenant mon parti, car je n’ignore pas qu’elle est puissante… oh ! bien puissante pour le mal…
– Quant à cela… dit le docteur en affectant une profonde indifférence, nous autres médecins… nous sommes à l’abri de bien des rancunes…
– Ah ! mon cher monsieur Baleinier, c’est que Mme de Saint-Dizier et ses amis ne pardonnent guère ! (Et la jeune fille frissonna.) Il a fallu mon invincible aversion, mon horreur innée de tout ce qui est lâche, perfide et méchant, pour m’amener à rompre si ouvertement avec elle… Mais il s’agirait… que vous dirai-je !… de la mort… que je n’hésiterais pas. Et pourtant, ajouta-t-elle avec un de ces gracieux sourires qui donnaient tant de charme à sa ravissante physionomie, j’aime bien la vie… et si j’ai un reproche à me faire… c’est de l’aimer trop brillante… trop belle, trop harmonieuse ; mais, vous le savez, je me résigne à mes défauts…
– Allons, allons, je suis plus tranquille, dit le docteur gaiement ; vous souriez… c’est bon signe…
– Souvent, c’est le plus sage… et pourtant… le devrais-je après les menaces que ma tante vient de me faire ? Pourtant, que peut-elle ? quelle était la signification de cette espèce de conseil de famille ? Sérieusement, a-t-elle pu croire que l’avis d’un M. d’Aigrigny, d’un M. Tripeaud pût m’influencer ?… Et puis, elle a parlé de mesures rigoureuses… Quelles mesures peut-elle prendre ? le savez-vous ?…
– Je crois, entre nous, que la princesse a voulu seulement vous effrayer… et qu’elle compte agir sur vous par persuasion… Elle a l’inconvénient de se croire une mère de l’Église, et elle rêve votre conversion, dit malicieusement le docteur, qui voulait surtout rassurer à tout prix Adrienne. Mais ne pensons plus à cela… il faut que vos beaux yeux brillent de leur éclat pour séduire, pour fasciner le ministre que nous allons voir…
– Vous avez raison, mon cher docteur… on devrait toujours fuir le chagrin, car un de ses moindres désagréments est de vous faire oublier les chagrins des autres… Mais voyez, j’use de votre bonne obligeance sans vous dire ce que j’attends de vous.
– Nous avons, heureusement, le temps de causer, car notre homme d’État demeure fort loin de chez vous.
– En deux mots, voici ce dont il s’agit, reprit Adrienne : je vous ai dit les raisons que j’avais de m’intéresser à ce digne ouvrier ; ce matin, il est venu tout désolé m’avouer qu’il se trouvait compromis pour des chants qu’il avait faits (car il est poète), qu’il était menacé d’être arrêté, qu’il était innocent ; mais que si on le mettait en prison, sa famille, qu’il soutenait seul, mourrait de faim ; il venait donc me supplier de fournir une caution, afin qu’on le laissât libre d’aller travailler ; j’ai promis, en pensant à votre intimité avec le ministre ; mais on était déjà sur les traces de ce pauvre garçon ; j’ai eu l’idée de le faire cacher chez moi, et vous savez de quelle manière ma tante a interprété cette action. Maintenant, dites-moi, grâce à votre recommandation, croyez-vous que le ministre m’accordera ce que nous allons lui demander, la liberté sous caution de cet artisan ?
– Mais sans contredit… cela ne doit pas faire l’ombre de difficulté, surtout lorsque vous lui aurez exposé les faits avec cette éloquence du cœur que vous possédez si bien…
– Savez-vous pourquoi, mon cher monsieur Baleinier, j’ai pris cette résolution, peut-être étrange, de vous prier de me conduire, moi jeune fille, chez ce ministre ?
– Mais… pour recommander d’une manière plus pressante encore votre protégé ?
– Oui… et aussi pour couper court par une démarche éclatante aux calomnies que ma tante ne va pas manquer de répandre… et qu’elle a déjà, vous l’avez vu, fait inscrire au procès-verbal de ce commissaire de police… J’ai donc préféré m’adresser franchement, hautement, à un homme placé dans une position éminente… Je lui dirai ce qui est, et il me croira, parce que la vérité a un accent auquel on ne se trompe pas.
– Tout ceci, ma chère demoiselle Adrienne, est sagement, parfaitement raisonné. Vous ferez, comme on dit, d’une pierre deux coups… ou plutôt vous retirerez d’une bonne action deux actes de justice… vous détruirez d’avance de dangereuses calomnies, et vous ferez rendre la liberté à un digne garçon.
– Allons ! dit en riant Adrienne, voici ma gaieté qui me revient grâce à cette heureuse perspective.
– Mon Dieu, dans la vie, reprit philosophiquement le docteur, tout dépend du point de vue.
Adrienne était d’une ignorance si complète en matière de gouvernement constitutionnel et d’attributions administratives, elle avait une foi si aveugle dans le docteur, qu’elle ne douta pas un instant de ce qu’on lui disait, aussi reprit-elle avec joie :
– Quel bonheur ! Ainsi je pourrai, en allant chercher ensuite les filles du maréchal Simon, rassurer la pauvre mère de l’ouvrier, qui est peut-être à cette heure dans de cruelles angoisses en ne voyant pas rentrer son fils.
– Oui, vous aurez ce plaisir, dit M. Baleinier en souriant, car nous allons solliciter, intriguer de telle sorte qu’il faudra bien que la bonne mère apprenne par vous la mise en liberté de ce brave garçon avant de savoir qu’il a été arrêté.
– Que de bonté, que d’obligeance de votre part ! dit Adrienne. En vérité, s’il ne s’agissait pas de motifs aussi graves, j’aurais honte de vous faire perdre un temps si précieux, mon cher monsieur Baleinier… mais je connais votre cœur…
– Vous prouver mon profond dévouement, mon sincère attachement, je n’ai pas d’autre désir, dit le docteur en aspirant une prise de tabac.
Mais en même temps il jeta de côté un coup d’œil inquiet par la portière, car la voiture traversait alors la place de l’Odéon, et malgré les rafales d’une neige épaisse, on voyait la façade du théâtre illuminée ; or, Adrienne, qui en ce moment tournait la tête de côté, pouvait s’étonner du singulier chemin qu’on lui faisait prendre.
Afin d’attirer son attention par une habile diversion, le docteur s’écria tout à coup :
– Ah ! grand Dieu… et moi qui oubliais…
– Qu’avez-vous donc, monsieur Baleinier ? dit Adrienne en se retournant vivement vers lui.
– J’oubliais une chose très importante à la réussite de notre sollicitation.
– Qu’est-ce donc ?… demanda la jeune fille inquiète.
M. Baleinier sourit avec malice :
– Tous les hommes, dit-il, ont leurs faiblesses, et un ministre en a beaucoup plus qu’un autre ; celui que nous allons solliciter a l’inconvénient de tenir ridiculement à son titre, et sa première impression serait fâcheuse… si vous ne le saluiez pas d’un monsieur le ministre bien accentué.
– Qu’à cela ne tienne… mon cher monsieur Baleinier, dit Adrienne en souriant à son tour. J’irai même jusqu’à l’Excellence, qui est aussi, je crois, un des titres adoptés.
– Non pas maintenant… mais raison de plus ; et si vous pouviez même laisser échapper un ou deux monseigneur, notre affaire serait emportée d’emblée.
– Soyez tranquille, puisqu’il y a des bourgeois-ministres comme il y a des bourgeois-gentilshommes, je me souviendrai de M. Jourdain, et je rassasierai la gloutonne vanité de votre homme d’État.
– Je vous l’abandonne, et il sera entre bonnes mains, reprit le médecin en voyant avec joie la voiture alors engagée dans les rues sombres qui conduisent de la place de l’Odéon au quartier du Panthéon ; mais, dans cette circonstance, je n’ai pas le courage de reprocher à mon ami le ministre d’être orgueilleux puisque son orgueil peut nous venir en aide.
– Cette petite ruse est d’ailleurs assez innocente, ajouta Mlle de Cardoville, et je n’ai aucun scrupule d’y avoir recours, je vous l’avoue…
Puis, se penchant vers la portière, elle dit :
– Mon Dieu, que ces rues sont noires !… quel vent ! quelle neige !… dans quel quartier sommes-nous donc ?
– Comment ! habitante ingrate et dénaturée… vous ne connaissez pas, à cette absence de boutiques, notre cher quartier, le faubourg Saint-Germain ?
– Je croyais que nous l’avions quitté depuis longtemps.
– Moi aussi, dit le médecin en se penchant à la portière comme pour reconnaître le lieu où il se trouvait, mais nous y sommes encore !… Mon malheureux cocher, aveuglé par la neige qui lui fouette la figure, se sera tout à l’heure trompé ; mais nous voici en bon chemin… oui… je m’y reconnais, nous sommes dans la rue Saint-Guillaume, rue qui n’est pas gaie, par parenthèse ; du reste, dans dix minutes nous arriverons à l’entrée particulière du ministre, car les intimes comme moi jouissent du privilège d’échapper aux honneurs de la grande porte.
Mlle de Cardoville, comme les personnes qui sortent ordinairement en voiture, connaissait si peu certaines rues de Paris et les habitudes ministérielles, qu’elle ne douta pas un moment de ce que lui affirmait M. Baleinier, en qui elle avait d’ailleurs la confiance la plus extrême.
Depuis le départ de l’hôtel Saint-Dizier, le docteur avait sur les lèvres une question qu’il hésitait pourtant à poser, craignant de se compromettre aux yeux d’Adrienne. Lorsque celle-ci avait parlé d’intérêts très importants dont on lui aurait caché l’existence, le docteur, très fin, très habile observateur, avait parfaitement remarqué l’embarras et les angoisses de la princesse et de M. d’Aigrigny. Il ne douta pas que le complot dirigé contre Adrienne (complot qu’il servait aveuglément par soumission aux volontés de l’ordre) ne fût relatif à ces intérêts qu’on lui avait cachés, et que par cela même il brûlait de connaître ; car, ainsi que chaque membre de la ténébreuse congrégation dont il faisait partie, ayant forcément l’habitude de la délation, il sentait nécessairement se développer en lui les vices odieux inhérents à tout état de complicité, à savoir : l’envie, la défiance et une curiosité jalouse. On comprendra que le docteur Baleinier, quoique parfaitement résolu de servir les projets de M. d’Aigrigny, était fort avide de savoir ce qu’on lui avait dissimulé : aussi, surmontant ses hésitations, trouvant l’occasion opportune et surtout pressante, il dit à Adrienne après un moment de silence :
– Je vais peut-être vous faire une demande très indiscrète. En tout cas, si vous la trouvez telle… n’y répondez pas…
– Continuez… je vous en prie.
– Tantôt… quelques minutes avant que l’on vînt annoncer à madame votre tante l’arrivée du commissaire de police, vous avez, ce me semble, parlé de grands intérêts qu’on vous aurait cachés jusqu’ici…
– Oui, sans doute…
– Ces mots, reprit M. Baleinier en accentuant lentement ses paroles, ces mots ont paru faire une vive impression sur la princesse…
– Une impression si vive, dit Adrienne, que certains soupçons que j’avais se sont changés en certitude.
– Je n’ai pas besoin de vous dire, ma chère amie, reprit M. Baleinier d’un ton patelin, que si je rappelle cette circonstance c’est pour vous offrir mes services dans le cas où ils pourraient vous être bons à quelque chose ; sinon… si vous voyiez l’ombre d’un inconvénient à m’en apprendre davantage… supposez que je n’ai rien dit.
Adrienne devint sérieuse, pensive, et, après un silence de quelques instants, elle répondit à M. Baleinier :
– Il est à ce sujet des choses que j’ignore… d’autres que je puis vous apprendre… d’autres enfin que je dois vous taire… Vous êtes si bon aujourd’hui que je suis heureuse de vous donner une nouvelle marque de ma confiance.
– Alors je ne veux rien savoir, dit le docteur d’un air contrit et pénétré, car j’aurais l’air d’accepter une sorte de récompense… tandis que je suis mille fois payé par le plaisir même que j’éprouve à vous servir.
– Écoutez… dit Adrienne sans paraître s’occuper des scrupules délicats de M. Baleinier, j’ai de puissantes raisons de croire qu’un immense héritage doit être dans un temps plus ou moins prochain partagé entre les membres de ma famille… que je ne connais pas tous… car, après la révocation de l’édit de Nantes, ceux dont elle descend se sont dispersés dans les pays étrangers, et ont subi des fortunes bien diverses.
– Vraiment ! s’écria le docteur, on ne peut plus intéressé. Cet héritage, où est-il ? de qui vient-il ? entre les mains de qui est-il ?
– Je l’ignore…
– Et comment faire valoir vos droits ?
– Je le saurai bientôt.
– Et qui vous en instruira ?
– Je ne puis vous le dire.
– Et qui vous a appris que cet héritage existait ?
– Je ne puis non plus vous le dire… reprit Adrienne d’un ton mélancolique et doux qui contrasta avec la vivacité habituelle de son entretien. C’est un secret… un secret étrange… et dans ces moments d’exaltation où vous m’avez quelquefois surprise… je songeais à des circonstances extraordinaires qui se rapportaient à ce secret… Oui… et alors de bien grandes, de bien magnifiques pensées s’éveillaient en moi…
Puis Adrienne se tut, profondément absorbée dans ses souvenirs.
M. Baleinier n’essaya pas de l’en distraire. D’abord Mlle de Cardoville ne s’apercevait pas de la direction que suivait la voiture ; puis le docteur n’était pas fâché de réfléchir à ce qu’il venait d’apprendre. Avec sa perspicacité habituelle, il pressentit vaguement qu’il s’agissait pour l’abbé d’Aigrigny d’une affaire d’héritage : il se promit d’en faire immédiatement le sujet d’un rapport secret ; de deux choses l’une : ou M. d’Aigrigny agissait dans cette circonstance d’après les instructions de l’ordre, ou il agissait selon son inspiration personnelle ; dans le premier cas, le rapport secret du docteur à qui de droit constatait un fait ; dans le second, il en révélait un autre. Pendant quelque temps Mlle de Cardoville et M. Baleinier gardèrent donc un profond silence, qui n’était même plus interrompu par le bruit des roues de la voiture, roulant alors sur une épaisse couche de neige, car les rues devenaient de plus en plus désertes. Malgré sa perfide habileté, malgré son audace, malgré l’aveuglement de sa dupe, le docteur n’était pas absolument rassuré sur le résultat de sa machination ; le moment critique approchait, et le moindre soupçon, maladroitement éveillé chez Adrienne, pouvait ruiner les projets du docteur. Adrienne, déjà fatiguée des émotions de cette pénible journée, tressaillait de temps à autre, car le froid devenait de plus en plus pénétrant, et, dans sa précipitation à accompagner M. Baleinier, elle avait oublié de prendre un châle ou un manteau. Depuis quelque temps la voiture longeait un grand mur très élevé, qui, à travers la neige, se dessinait en blanc sur un ciel complètement noir. Le silence était profond et morne.
La voiture s’arrêta.
Le valet de pied alla heurter à une grande porte cochère d’une façon particulière ; d’abord il frappa deux coups précipités, puis un autre séparé par un assez long intervalle. Adrienne ne remarqua pas cette circonstance, car les coups avaient été peu bruyants, et d’ailleurs le docteur avait aussitôt pris la parole afin de couvrir par sa voix le bruit de cette espèce de signal.
– Enfin, nous voici arrivés, avait-il dit gaiement à Adrienne : soyez bien séduisante, c’est-à-dire, soyez vous-même.
– Soyez tranquille, je ferai de mon mieux, dit en souriant Adrienne.
Puis elle ajouta, frissonnant malgré elle :
– Quel froid noir !… Je vous avoue, mon bon monsieur Baleinier, qu’après avoir été chercher mes pauvres petites parentes chez la mère de notre brave ouvrier, je retrouverai ce soir avec un vif plaisir mon joli salon bien chaud et bien brillamment éclairé ; car vous savez mon aversion pour le froid et pour l’obscurité.
– C’est tout simple, dit galamment le docteur ; les plus charmantes fleurs ne s’épanouissent qu’à la lumière et à la chaleur.
Pendant que le médecin et Mlle de Cardoville échangeaient ces paroles, la lourde porte cochère avait crié sur ses gonds et la voiture était entrée dans la cour. Le docteur descendit le premier pour offrir son bras à Adrienne.
[modifier] II. Le cabinet du ministre.
La voiture était arrivée devant un petit perron couvert de neige et exhaussé de quelques marches qui conduisaient à un vestibule éclairé par une lampe.
Adrienne, pour gravir les marches un peu glissantes, s’appuya sur le bras du docteur.
– Mon Dieu ! comme vous tremblez… dit celui-ci.
– Oui… dit la jeune fille en frissonnant, je ressens un froid mortel. Dans ma précipitation, je suis sortie sans châle… Mais comme cette maison a l’air triste ! ajouta-t-elle en montant le perron.
– C’est ce que l’on appelle le petit hôtel du ministère, le sanctus sanctorum où notre homme d’État se retire loin du bruit des profanes, dit M. Baleinier en souriant. Donnez-vous la peine d’entrer.
Et il poussa la porte d’un assez grand vestibule complètement désert.
– On a bien raison de dire, reprit M. Baleinier cachant une assez vive émotion sous une apparence de gaieté, maison de ministre… maison de parvenu… pas un valet de pied (pas un garçon de bureau, devrais-je dire) à l’antichambre… Mais heureusement, ajouta-t-il en ouvrant la porte d’une pièce qui communiquait au vestibule,
Nourri dans le sérail, j’en connais les détours.
Mlle de Cardoville fut introduite dans un salon tendu de papier vert à dessins veloutés, et modestement meublé de chaises et de fauteuils d’acajou recouverts en velours d’Utrecht jaune ; le parquet était brillant, soigneusement ciré : une lampe circulaire, qui ne donnait au plus que le tiers de sa clarté, était suspendue beaucoup plus haut qu’on ne les suspend ordinairement. Trouvant cette demeure singulièrement modeste pour l’habitation d’un ministre, Adrienne, quoiqu’elle n’eût aucun soupçon, ne put s’empêcher de faire un mouvement de surprise, et s’arrêta une minute sur le seuil de la porte. M. Baleinier, qui lui donnait le bras, devina la cause de son étonnement, et lui dit en souriant :
– Ce logis vous semble bien mesquin pour une Excellence, n’est-ce pas ? Mais si vous saviez ce que c’est que l’économie constitutionnelle !… Du reste, vous allez voir un monseigneur qui a l’air aussi… mesquin que son mobilier… Mais veuillez m’attendre une seconde… je vais prévenir le ministre et vous annoncer à lui. Je reviens dans l’instant.
Et dégageant doucement son bras de celui d’Adrienne, qui se serrait involontairement contre lui, le médecin alla ouvrir une petite porte latérale par laquelle il s’esquiva.
Adrienne de Cardoville resta seule.
La jeune fille, bien qu’elle ne pût s’exprimer la cause de cette impression, trouva sinistre cette grande chambre froide, nue, aux croisées sans rideaux ; puis, peu à peu remarquant dans son ameublement plusieurs singularités qu’elle n’avait pas d’abord aperçues, elle se sentit saisie d’une inquiétude indéfinissable. Ainsi, s’étant approchée du foyer éteint, elle vit avec surprise qu’il était fermé par un treillis de fer qui condamnait complètement l’ouverture de la cheminée, et que les pincettes et la pelle étaient attachées par des chaînettes de fer. Déjà assez étonnée de cette bizarrerie, elle voulut, par un mouvement machinal, attirer à elle un fauteuil placé près de la boiserie… Ce fauteuil resta immobile… Adrienne s’aperçut alors que le dossier de ce meuble était, comme celui des autres sièges, attaché à l’un des panneaux par deux petites pattes de fer.
Ne pouvant s’empêcher de sourire, elle se dit :
– Aurait-on assez peu de confiance dans l’homme d’État chez qui je suis pour attacher les meubles aux murailles ?
Adrienne avait pour ainsi dire fait cette plaisanterie un peu forcée afin de lutter contre sa pénible préoccupation, qui augmentait de plus en plus, car le silence le plus profond, le plus morne, régnait dans cette demeure, où rien ne révélait le mouvement, l’activité qui entourent ordinairement un grand centre d’affaires. Seulement, de temps à autre, la jeune fille entendait les violentes rafales du vent qui soufflait au dehors.
Plus d’un quart d’heure s’était passé, M. Baleinier ne revenait pas. Dans son impatience inquiète, Adrienne voulut appeler quelqu’un afin de s’informer de M. Baleinier et du ministre ; elle leva les yeux pour chercher un cordon de sonnette aux côtés de la glace ; elle n’en vit pas, mais elle s’aperçut que ce qu’elle avait pris jusqu’alors pour une glace, grâce à la demi-obscurité de cette pièce, était une grande feuille de fer-blanc très luisant. En s’approchant plus près, elle heurta un flambeau de bronze… ce flambeau était, comme la pendule, scellé au marbre de la cheminée. Dans certaines dispositions d’esprit, les circonstances les plus insignifiantes prennent souvent des proportions effrayantes ; ainsi ce flambeau immobile, ces meubles attachés à la boiserie, cette glace remplacée par une feuille de fer-blanc, ce profond silence, l’absence de plus en plus prolongée de M. Baleinier, impressionnèrent si vivement Adrienne, qu’elle commença de ressentir une sourde frayeur. Telle était pourtant sa confiance absolue dans le médecin, qu’elle en vint à se reprocher son effroi, se disant que, après tout, ce qui le causait n’avait aucune importance réelle, et qu’il était déraisonnable de se préoccuper de si peu de chose. Quant à l’absence de M. Baleinier, elle se prolongeait sans doute parce qu’il attendait que les occupations du ministre le laissassent libre de recevoir. Néanmoins, quoiqu’elle tâchât de se rassurer ainsi, la jeune fille, dominée par sa frayeur, se permit ce qu’elle n’aurait jamais osé sans cette occurrence : elle s’approcha peu à peu de la petite porte par laquelle avait disparu le médecin, et prêta l’oreille.
Elle suspendit sa respiration, écouta… et n’entendit rien.
Tout à coup un bruit à la fois sourd et pesant, comme celui d’un corps qui tombe, retentit au-dessus de sa tête… il lui sembla même entendre un gémissement étouffé. Levant vivement les yeux, elle vit tomber quelques parcelles de peinture écaillée, détachées sans doute par l’ébranlement du plancher supérieur.
Ne pouvant résister davantage à son effroi, Adrienne courut à la porte par laquelle elle était entrée avec le docteur, afin d’appeler quelqu’un. À sa grande surprise, elle trouva cette porte fermée en dehors. Pourtant, depuis son arrivée, elle n’avait entendu aucun bruit de clef dans la serrure, qui du reste était extérieure. De plus en plus effrayée, la jeune fille se précipita vers la petite porte par laquelle avait disparu le médecin, et auprès de laquelle elle venait d’écouter… Cette porte était aussi extérieurement fermée… Voulant cependant lutter contre la terreur qui la gagnait invinciblement, Adrienne appela à son aide la fermeté de son caractère, et voulut, comme on le dit vulgairement, se raisonner.
– Je me serai trompée, dit-elle ; je n’aurai entendu qu’une chute, le gémissement n’existe que dans mon imagination… Il y a mille raisons pour que ce soit quelque chose et non pas quelqu’un qui soit tombé… mais ces portes fermées… Peut-être on ignore que je suis ici, on aura cru qu’il n’y avait personne dans cette chambre.
En disant ces mots, Adrienne regarda autour d’elle avec anxiété ; puis elle ajouta d’une voix ferme :
– Pas de faiblesse, il ne s’agit pas de chercher à m’étourdir sur ma situation… et de vouloir me tromper moi-même ; il faut au contraire la voir en face. Évidemment je ne suis pas ici chez un ministre… mille raisons me le prouvent maintenant… M. Baleinier m’a donc trompée… Mais alors dans quel but, pourquoi m’a-t-il amenée ici, et où suis-je ?
Ces deux questions semblèrent à Adrienne aussi insolubles l’une que l’autre ; seulement il lui resta démontré qu’elle était victime de la perfidie de M. Baleinier. Pour cette âme loyale, généreuse, une telle certitude était si horrible, qu’elle voulut encore essayer de la repousser en songeant à la confiante amitié qu’elle avait toujours témoignée à cet homme ; aussi Adrienne se dit avec amertume :
– Voilà comme la faiblesse, comme la peur, vous conduisent souvent à des suppositions injustes, odieuses ; oui, car il n’est permis de croire à une tromperie si infernale qu’à la dernière extrémité… et lorsqu’on y est forcé par l’évidence. Appelons quelqu’un, c’est le seul moyen de m’éclairer complètement.
Puis se souvenant qu’il n’y avait pas de sonnette, elle dit :
– Il n’importe, frappons ; on viendra sans doute.
Et, de son petit poing délicat, Adrienne heurta plusieurs fois à la porte. Au bruit sourd et mat que rendit cette porte on pouvait deviner qu’elle était fort épaisse. Rien ne répondit à la jeune fille. Elle courut à l’autre porte. Même appel de sa part, même silence profond… interrompu çà et là au dehors par les mugissements du vent.
– Je ne suis pas plus peureuse qu’une autre, dit Adrienne en tressaillant ; je ne sais si c’est le froid mortel qu’il fait ici… mais je frissonne malgré moi ; je tâche bien de me défendre de toute faiblesse, cependant il me semble que tout le monde trouverait comme moi ce qui se passe ici… étrange… effrayant…
Tout à coup, des cris, ou plutôt des hurlements sauvages, affreux, éclatèrent avec furie dans la pièce située au-dessus de celle où elle se trouvait, et peu de temps après une sorte de piétinement sourd, violent, saccadé, ébranla le plafond, comme si plusieurs personnes se fussent livrées à une lutte énergique. Dans son saisissement, Adrienne poussa un cri d’effroi, devint pâle comme une morte, resta un moment immobile de stupeur, puis s’élança à l’une des fenêtres fermées par des volets, et l’ouvrit brusquement. Une violente rafale de vent mêlée de neige fondue fouetta le visage d’Adrienne, s’engouffra dans le salon, et après avoir fait vaciller et flamboyer la lumière fumeuse de la lampe, l’éteignit… Ainsi plongée dans une profonde obscurité, les mains crispées aux barreaux dont la fenêtre était garnie, Mlle de Cardoville, cédant enfin à sa frayeur si longtemps contenue, allait appeler au secours, lorsqu’un spectacle inattendu la rendit muette de terreur pendant quelques minutes.
Un corps de logis parallèle à celui où elle se trouvait s’élevait à peu de distance. Au milieu des noires ténèbres qui remplissaient l’espace, une large fenêtre rayonnait, éclairée… À travers ses vitres sans rideaux, Adrienne aperçut une figure blanche, hâve, décharnée, traînant après soi une sorte de linceul, et qui sans cesse passait et repassait précipitamment devant la fenêtre, mouvement à la fois brusque et continu.
Le regard attaché sur cette fenêtre qui brillait dans l’ombre, Adrienne resta comme fascinée par cette lugubre vision ; puis ce spectacle portant sa terreur à son comble, elle appela au secours de toutes ses forces sans quitter les barreaux de la fenêtre où elle se tenait cramponnée. Au bout de quelques secondes, et pendant qu’elle appelait à son secours, deux grandes femmes entrèrent silencieusement dans le salon où se trouvait Mlle de Cardoville, qui, toujours cramponnée à la fenêtre, ne put les apercevoir. Ces deux femmes, âgées de quarante à quarante-cinq ans, robustes, viriles, étaient négligemment et sordidement vêtues, comme des chambrières de basse condition ; par-dessus leurs habits, elles portaient de grands tabliers de toile qui, montant jusqu’au cou, où ils s’échancraient, tombaient jusqu’à leurs pieds.
L’une, tenant une lampe, avait une longue face rouge et luisante, un gros nez bourgeonné, des petits yeux verts et des cheveux d’une couleur de filasse ébouriffés sous un bonnet d’un blanc sale. L’autre, jaune, sèche, osseuse, portait un bonnet de deuil qui encadrait étroitement sa maigre figure terreuse, parcheminée, marquée de petite vérole et durement accentuée par deux gros sourcils noirs ; quelques longs poils gris ombrageaient sa lèvre supérieure. Cette femme tenait à la main, à demi déployé, une sorte de vêtement de forme étrange en épaisse toile grise.
Toutes deux étaient donc silencieusement entrées par la petite porte au moment où Adrienne, dans son épouvante, s’attachait au grillage de la fenêtre en criant :
– Au secours !…
D’un signe ces femmes se montrèrent la jeune fille, et pendant que l’une posait la lampe sur la cheminée, l’autre (celle qui portait le bonnet de deuil), s’approchant de la croisée, appuya sa grande main osseuse sur l’épaule de Mlle de Cardoville. Se retournant brusquement, celle-ci poussa un nouveau cri d’effroi à la vue de cette sinistre figure. Ce premier mouvement de stupeur passé, Adrienne se rassura presque ; si repoussante que fût cette femme, c’était du moins quelqu’un à qui elle pouvait parler ; elle s’écria donc vivement d’une voix altérée :
– Où est M. Baleinier ?
Les deux femmes se regardèrent, échangèrent un signe d’intelligence et ne répondirent pas.
– Je vous demande, madame, reprit Adrienne, où est M. Baleinier, qui m’a amenée ici ?… je veux le voir à l’instant…
– Il est parti, dit la grosse femme.
– Parti !… s’écria Adrienne, parti sans moi !… Mais qu’est-ce que cela signifie ? mon Dieu !…
Puis, après un moment de réflexion, elle reprit :
– Allez me chercher une voiture.
Les deux femmes se regardèrent en haussant les épaules.
– Je vous prie, madame, reprit Adrienne d’une voix contenue, de m’aller chercher une voiture, puisque M. Baleinier est parti sans moi ; je veux sortir d’ici.
– Allons, allons, madame, dit la grande femme (on l’appelait la Thomas) n’ayant pas l’air d’entendre ce que disait Adrienne, voilà l’heure… il faut venir vous coucher.
– Me coucher ! s’écria Mlle de Cardoville avec épouvante.
Mais, mon Dieu ! c’est à en devenir folle… Puis, s’adressant aux deux femmes :
– Quelle est cette maison ? où suis-je ? répondez.
– Vous êtes dans une maison, dit la Thomas d’une voix rude, où il ne faut pas crier par la fenêtre, comme tout à l’heure.
– Et où il ne faut pas non plus éteindre les lampes, comme vous venez de le faire… sans ça, reprit l’autre femme appelée Gervaise, nous nous fâcherons.
Adrienne, ne trouvant pas une parole, frissonnant d’épouvante, regardait tout à tour ces horribles femmes avec stupeur ; sa raison s’épuisait en vain à comprendre ce qui se passait. Tout à coup elle crut avoir deviné et s’écria :
– Je le vois, il y a ici méprise… je ne me l’explique pas… mais enfin, il y a une méprise… vous me prenez pour une autre… Savez-vous qui je suis ?… Je me nomme Adrienne de Cardoville !… Ainsi vous le voyez… je suis libre de sortir d’ici ; personne n’a le droit de me retenir de force… Ainsi, je vous l’ordonne ; allez à l’instant me chercher une voiture… S’il n’y en a pas dans ce quartier, donnez-moi quelqu’un qui m’accompagne et me conduise chez moi, rue de Babylone, à l’hôtel Saint-Dizier. Je récompenserai généreusement cette personne, et vous aussi…
– Ah çà, aurons-nous bientôt fini ? dit la Thomas ; à quoi bon nous dire tout ça ?
– Prenez garde, reprit Adrienne, qui voulait avoir recours à tous les moyens, si vous me reteniez de force ici… ce serait bien grave… vous ne savez pas à quoi vous vous exposeriez !
– Voulez-vous venir vous coucher, oui ou non ? dit la Gervaise d’un air impatient et dur.
– Écoutez, madame, reprit précipitamment Adrienne, laissez-moi sortir… et je vous donne à chacune deux mille francs… N’est-ce pas assez ? je vous en donne dix… vingt… ce que vous voudrez… je suis riche… mais que je sorte… mon Dieu !… que je sorte… je ne veux pas rester… j’ai peur ici, moi !… s’écria la malheureuse jeune fille avec un accent déchirant.
– Vingt mille francs !… comme c’est ça, dis donc, la Thomas !
– Laisse donc tranquille, Gervaise, c’est toujours leur même chanson à toutes…
– Eh bien !… puisque raisons, prières, menaces sont vaines, dit Adrienne puisant une grande énergie dans sa position désespérée, je vous déclare que je veux sortir, moi… et à l’instant… Nous allons voir si l’on a l’audace d’employer la force contre moi !
Et Adrienne fit résolument un pas vers la porte.
À ce moment, les cris sauvages et rauques qui avaient précédé le bruit de lutte dont Adrienne avait été si effrayée retentirent de nouveau ; mais cette fois les hurlements affreux ne furent accompagnés d’aucun piétinement.
– Oh ! quels cris ! dit Adrienne en s’arrêtant ; et, dans sa frayeur, elle se rapprocha des deux femmes. Ces cris… les entendez-vous ?… Mais qu’est-ce donc que cette maison, mon Dieu, où l’on entend cela ? Et puis là-bas, ajouta-t-elle presque avec égarement en montrant l’autre corps de logis, dont une fenêtre brillait éclairée dans l’obscurité, fenêtre devant laquelle la figure blanche passait et repassait toujours, là-bas ! voyez-vous… Qu’est-ce que cela ?…
– Eh bien ! dit la Thomas, c’est des personnes qui, comme vous, n’ont pas été sages…
– Que dites-vous ? s’écria Mlle de Cardoville en joignant les mains avec terreur. Mais… mon Dieu ! qu’est-ce donc que cette maison ? qu’est-ce qu’on leur fait donc ?…
– On leur fait ce qu’on vous fera si vous êtes méchante et si vous refusez de venir vous coucher, reprit la Gervaise.
– On leur met… ça, dit la Thomas en montrant l’objet qu’elle tenait sous son bras ; oui, on leur met la camisole…
– Ah !!! fit Adrienne en cachant son visage dans ses mains avec terreur.
Une révélation terrible venait de l’éclairer… Enfin elle comprenait tout…
Après les vives émotions de la journée, ce dernier coup devait avoir une réaction terrible : la jeune fille se sentit défaillir ; ses mains retombèrent, son visage devint d’une effrayante pâleur, tout son corps trembla, et elle eut à peine la force de dire d’une voix éteinte en tombant à genoux et désignant la camisole d’un regard terrifié :
– Oh ! non… par pitié pas cela !… Grâce… madame !… Je ferai… ce… que… vous voudrez…
Puis les forces lui manquant, elle s’affaissa sur elle-même, et, sans ces femmes, qui coururent à elle et la reçurent évanouie dans leurs bras, elle tombait sur le parquet.
– Un évanouissement, ça n’est pas dangereux… dit la Thomas ; portons-la sur son lit… nous la déshabillerons pour la coucher, et ça ne sera rien.
– Transporte-la, toi, dit la Gervaise. Moi, je vais prendre la lampe.
Et la Thomas, grande et robuste, souleva Mlle de Cardoville comme elle eût soulevé un enfant endormi, l’emporta dans ses bras et suivit sa compagne dans la chambre par laquelle M. Baleinier avait disparu.
Cette chambre, d’une propreté parfaite, était d’une nudité glaciale ; un papier verdâtre couvrait les murs ; un petit lit de fer très bas, à chevet formant tablette, se dressait à l’un des angles ; un poêle, placé dans la cheminée, était entouré d’un grillage de fer qui en défendait l’approche ; une table attachée au mur, une chaise placée devant cette table et aussi fixée au parquet, une commode d’acajou et un fauteuil de paille composaient ce triste mobilier ; la croisée, sans rideaux, était intérieurement garnie d’un grillage destiné à empêcher le bris des carreaux. C’est dans ce sombre réduit, qui offrait un si pénible contraste avec son ravissant petit palais de la rue de Babylone, qu’Adrienne fut apportée par la Thomas, qui, aidée de Gervaise, assit sur le lit Mlle de Cardoville inanimée. La lampe fut placée sur la tablette du chevet.
Pendant que l’une des gardiennes la soutenait, l’autre dégrafait et ôtait la robe de drap de la jeune fille ; celle-ci penchait languissamment sa tête sur sa poitrine. Quoique évanouie, deux grosses larmes coulaient lentement de ses grands yeux fermés, dont les cils noirs faisaient ombre sur ses joues d’une pâleur transparente… Son cou et son sein d’ivoire étaient inondés des flots de soie dorée de sa magnifique chevelure dénouée lors de sa chute… Lorsque, délaçant le corset de satin, moins doux, moins frais, moins blanc que ce corps virginal et charmant qui, souple et svelte, s’arrondissait sous la dentelle et la batiste comme une statue d’albâtre légèrement rosée, l’horrible mégère toucha de ses grosses mains rouges, calleuses et gercées, les épaules et les bras nus de la jeune fille… celle-ci, sans revenir complètement à elle, tressaillit involontairement à ce contact rude et brutal.
– A-t-elle des petits pieds ! dit la gardienne, qui, s’étant ensuite agenouillée, déchaussait Adrienne ; ils tiendraient tous deux dans le creux de ma main.
En effet, un petit pied vermeil et satiné comme un pied d’enfant, çà et là veiné d’azur, fut bientôt mis à nu, ainsi qu’une jambe à cheville et à genou roses, d’un contour aussi fin, aussi pur que celui de la Diane antique.
– Et ses cheveux, sont-ils longs ! dit la Thomas, sont-ils longs et doux !… elle pourrait marcher dessus… Ça serait pourtant dommage de les couper pour lui mettre de la glace sur le crâne.
Et ce disant, la Thomas tordit comme elle le put cette magnifique chevelure derrière la tête d’Adrienne. Hélas ! ce n’était plus la légère et blanche main de Georgette, de Florine ou d’Hébé, qui coiffaient leur belle maîtresse avec tant d’amour et d’orgueil ! Aussi, en sentant de nouveau le rude contact des mains de la gardienne, le même tressaillement nerveux dont la jeune fille avait été saisie se renouvela, mais plus fréquent et plus fort. Fût-ce, pour ainsi dire, une sorte de répulsion instinctive, magnétiquement perçue pendant son évanouissement, fût-ce le froid de la nuit… bientôt Adrienne frissonna de nouveau, et peu à peu revint à elle…
Il est impossible de peindre son épouvante, son horreur, son indignation chastement courroucée, lorsque, écartant de ses deux mains les nombreuses boucles de cheveux qui couvraient son visage baigné de larmes, elle se vit, en reprenant tout à fait ses esprits, elle se vit demi-nue entre ces deux affreuses mégères. Adrienne poussa d’abord un cri de honte, de pudeur et d’effroi ; puis, afin d’échapper aux regards de ces deux femmes, par un mouvement plus rapide que la pensée, elle renversa brusquement la lampe qui était placée sur la tablette du chevet de son lit, et qui s’éteignit en se brisant sur le parquet.
Alors, au milieu des ténèbres, la malheureuse enfant, s’enveloppant dans ses couvertures, éclata en sanglots déchirants…
Les gardiennes s’expliquèrent le cri et la violente action d’Adrienne en les attribuant à un accès de folie furieuse.
– Ah ! vous recommencez à éteindre et à briser les lampes… il paraît que c’est là votre idée, à vous ! s’écria la Thomas courroucée en marchant à tâtons dans l’obscurité. Bon… je vous ai avertie… vous allez avoir cette nuit la camisole comme la folle de là-haut.
– C’est ça, dit l’autre, tiens-la bien, la Thomas, je vais aller chercher de la lumière… à nous deux nous en viendrons à bout.
– Dépêche-toi… car avec son petit air doucereux… il paraît qu’elle est tout bonnement furieuse… et qu’il faudra passer la nuit à côté d’elle.
Triste et douloureux contraste :
Le matin Adrienne s’était levée libre, souriante, heureuse, au milieu de toutes les merveilles du luxe et des arts, entourée des soins délicats et empressés de trois jeunes filles qui la servaient… Dans sa généreuse et folle humeur elle avait ménagé à un jeune prince indien, son parent, une surprise d’une magnificence splendide et féerique ; elle avait pris la plus noble résolution au sujet des deux orphelines ramenées par Dagobert… Dans son entretien avec Mme de Saint-Dizier… elle s’était montrée tour à tour fière et sensible, mélancolique et gaie, ironique et grave… loyale et courageuse… enfin, si elle venait dans cette maison maudite, c’était pour demander la grâce d’un honnête et laborieux artisan…
Et le soir… Mlle de Cardoville, livrée par une trahison infâme aux mains grossières de deux ignobles gardiennes de folles, sentait ses membres délicats durement emprisonnés dans cet abominable vêtement de fous appelé la camisole.
* * * *
Mlle de Cardoville passa une nuit horrible, en compagnie des deux mégères. Le lendemain matin, à neuf heures, quelle fut la stupeur de la jeune fille lorsqu’elle vit entrer dans sa chambre le docteur Baleinier toujours souriant, toujours bienveillant, toujours paterne !
– Eh bien, mon enfant, lui dit-il d’une voix affectueuse et douce, comment avons-nous passé la nuit ?
[modifier] III. La visite.
Les gardiennes de Mlle de Cardoville, cédant à ses prières et surtout à ses promesses d’être sage, ne lui avaient laissé la camisole qu’une partie de la nuit ; au jour, elle s’était levée et habillée seule sans qu’on l’en eût empêchée.
Adrienne se tenait assise sur le bord de son lit ; sa pâleur effrayante, la profonde altération de ses traits, ses yeux brillant du sombre feu de la fièvre, les tressaillements convulsifs qui l’agitaient de temps à autre, montraient déjà les funestes conséquences de cette nuit terrible sur cette organisation impressionnable et nerveuse. À la vue du docteur Baleinier, qui d’un signe fit sortir Gervaise et la Thomas, Mlle de Cardoville resta pétrifiée. Elle éprouvait une sorte de vertige en songeant à l’audace de cet homme… il osait se présenter devant elle !… Mais lorsque le médecin répéta de sa voix doucereuse et d’un ton pénétré d’affectueux intérêt : « Eh bien, ma pauvre enfant… comment avons-nous passé la nuit ?… » Adrienne porta vivement ses mains à son front brûlant comme pour se demander si elle rêvait. Puis, regardant le médecin, ses lèvres s’entr’ouvrirent… mais elles tremblèrent si fort qu’il lui fut impossible d’articuler un mot… La colère, l’indignation, le mépris, et surtout ce ressentiment si atrocement douloureux que cause aux nobles cœurs la confiance lâchement trahie, bouleversaient tellement Adrienne, que, interdite, oppressée, elle ne put, malgré elle, rompre le silence.
– Allons !… allons ! je vois ce que c’est, dit le docteur en secouant tristement la tête, vous m’en voulez beaucoup… n’est-ce pas ? Eh ! mon Dieu !… je m’y attendais, ma chère enfant…
Ces mots prononcés par une hypocrite effronterie firent bondir Adrienne ; elle se leva, ses joues pâles s’enflammèrent, son grand œil noir étincela, elle redressa fièrement son beau visage ; sa lèvre supérieure se releva légèrement par un sourire d’une dédaigneuse amertume ; puis, silencieuse et courroucée, la jeune fille passa devant M. Baleinier, toujours assis, et se dirigea vers la porte d’un pas rapide et assuré. Cette porte, à laquelle on remarquait un petit guichet, était fermée extérieurement. Adrienne se retourna vers le docteur, lui montra la porte d’un geste impérieux et lui dit :
– Ouvrez-moi cette porte !
– Voyons, ma chère demoiselle Adrienne, dit le médecin, calmez-vous… causons en bons amis… car, vous le savez… je suis votre ami…
Et il aspira lentement une prise de tabac.
– Ainsi… monsieur, dit Adrienne d’une voix tremblante de colère, je ne sortirai pas d’ici encore aujourd’hui ?
– Hélas ! non… avec des exaltations pareilles… si vous saviez comme vous avez le visage enflammé… les yeux ardents… votre pouls doit avoir quatre-vingts pulsations à la minute… Je vous en conjure, ma chère enfant, n’aggravez pas votre état par cette fâcheuse agitation…
Après avoir regardé fixement le docteur, Adrienne revint d’un pas lent se rasseoir au bord de son lit.
– À la bonne heure, reprit M. Baleinier, soyez raisonnable… et je vous le dis encore : causons en bons amis.
– Vous avez raison, monsieur, répondit Adrienne d’une voix brève, contenue et d’un ton parfaitement calme, causons en bons amis… Vous voulez me faire passer pour folle… n’est-ce pas ?
– Je veux, ma chère enfant, qu’un jour vous ayez pour moi autant de reconnaissance que vous avez d’aversion… et cette aversion, je l’avais prévue… mais, si pénibles que soient certains devoirs, il faut se résigner à les accomplir, dit M. Baleinier en soupirant, et d’un ton si naturellement convaincu qu’Adrienne ne put d’abord retenir un mouvement de surprise…
Puis un rire amer effleurant ses lèvres :
– Ah !… décidément… tout ceci est pour mon bien ?…
– Franchement, ma chère demoiselle… ai-je jamais eu d’autre but que celui de vous être utile ?
– Je ne sais, monsieur, si votre impudence n’est pas encore plus odieuse que votre lâche trahison !…
– Une trahison ! dit M. Baleinier en haussant les épaules d’un air peiné, une trahison ! Mais réfléchissez donc, ma pauvre enfant… croyez-vous que si je n’agissais pas loyalement, consciencieusement, dans votre intérêt, je reviendrais ce matin affronter votre indignation, à laquelle je devais m’attendre ?… Je suis le médecin en chef de cette maison de santé qui m’appartient… mais… j’ai ici deux de mes élèves, médecins comme moi, qui me suppléent… je pouvais donc les charger de vous donner leurs soins… Eh bien, non… je n’ai pas voulu cela… je connais votre caractère, votre nature, vos antécédents… et même, abstraction faite de l’intérêt que je vous porte… mieux que personne je puis vous traiter convenablement.
Adrienne avait écouté M. Baleinier sans l’interrompre ; elle le regarda fixement, et lui dit :
– Monsieur… combien vous paye-t-on… pour me faire passer pour folle ?
– Mademoiselle !… s’écria M. Baleinier, blessé malgré lui.
– Je suis riche… vous le savez, reprit Adrienne avec un dédain écrasant, je double la somme… qu’on vous donne… Allons, monsieur, au nom de… l’amitié, comme vous dites… accordez-moi du moins la faveur d’enchérir.
– Vos gardiennes, dans leur rapport de cette nuit, m’ont appris que vous leur aviez fait la même proposition, dit M, Baleinier en reprenant tout son sang-froid.
– Pardon… monsieur… Je leur avais offert ce que l’on peut offrir à de pauvres femmes sans éducation, que le malheur force d’accepter le pénible emploi qu’elles occupent… Mais un homme du monde comme vous ! un homme de grand savoir comme vous ! un homme de beaucoup d’esprit comme vous ! c’est différent ; cela se paye plus cher : il y a de la trahison à tout prix… Ainsi, ne basez pas votre refus… sur la modicité de mes offres à ces malheureuses… Voyons, combien vous faut-il ?
– Vos gardiennes, dans leur rapport de cette nuit, m’ont aussi parlé de menaces, reprit M. Baleinier toujours très froidement ; n’en avez-vous pas à m’adresser également ? Tenez, ma chère enfant, croyez-moi, épuisons tout de suite les tentatives de corruption et les menaces de vengeance… Nous retomberons ensuite dans le vrai de la situation.
– Ah ! mes menaces sont vaines ! s’écria Mlle de Cardoville, en laissant enfin éclater son emportement jusqu’alors contenu. Ah ! vous croyez, monsieur, qu’à ma sortie d’ici, car cette séquestration aura un terme, je ne dirai pas à haute voix votre indigne trahison ! Ah ! vous croyez que je ne dénoncerai pas au mépris, à l’horreur de tous votre infâme complicité avec Mme de Saint-Dizier !… Ah ! vous croyez que je tairai les affreux traitements que j’ai subis ! Mais si folle que je sois, je sais qu’il y a des lois, monsieur, et je leur demanderai réparation éclatante pour moi ; honte, flétrissure et châtiment pour vous et pour les vôtres !… Car, entre nous… voyez-vous, ce sera désormais une haine… une guerre à mort… et je mettrai à la soutenir tout ce que j’ai de force, d’intelligence et de…
– Permettez-moi de vous interrompre, ma chère mademoiselle Adrienne, dit le docteur toujours parfaitement calme et affectueux, rien ne serait plus nuisible à votre guérison que de folles espérances ; elles vous entretiendraient dans un état d’exaltation déplorable. Donc, nettement posons les faits, afin que vous envisagiez clairement votre position : 1° il est impossible que vous sortiez d’ici ; 2° vous ne pouvez avoir aucune communication avec le dehors ; 3° il n’entre dans cette maison que des gens dont je suis extrêmement sûr ; 4° je suis complètement à l’abri de vos menaces et de votre vengeance, et cela parce que toutes les circonstances, tous les droits sont en ma faveur.
– Tous les droits ! M’enfermer ici !…
– On ne s’y serait pas déterminé sans une foule de motifs plus graves les uns que les autres.
– Ah ! il y a des motifs ?…
– Beaucoup, malheureusement.
– Et on me les fera connaître, peut-être ?
– Hélas ! ils ne sont que trop réels, et si un jour vous vous adressiez à la justice, ainsi que vous m’en menaciez tout à l’heure, eh ! mon Dieu, à notre grand regret, nous serions obligés de rappeler l’excentricité plus que bizarre de votre manière de vivre ; votre manie de costumer vos femmes ; vos dépenses exagérées ; l’histoire du prince indien, à qui vous offrez une hospitalité royale ; votre résolution, inouïe à dix-huit ans, de vouloir vivre seule comme un garçon ; l’aventure de l’homme trouvé caché dans votre chambre à coucher… enfin l’on exhiberait le procès-verbal de notre interrogatoire d’hier, qui a été fidèlement recueilli par une personne chargée de ce soin.
– Comment ! hier ! s’écria Adrienne avec autant d’indignation que de surprise…
– Mon Dieu, oui… afin d’être un jour en règle, si vous méconnaissiez l’intérêt que nous vous portons, nous avons fait sténographier vos réponses par un homme qui se tenait dans une pièce voisine derrière une portière… et vraiment, lorsque, l’esprit plus reposé, vous relirez un jour de sang-froid cet interrogatoire… vous ne vous étonnerez plus de la résolution qu’on a été forcé de prendre…
– Poursuivez… monsieur, dit Adrienne avec mépris.
– Les faits que je viens de vous citer étant donc avérés, reconnus, vous devez comprendre, ma chère mademoiselle Adrienne, que la responsabilité de ceux qui vous aiment est parfaitement à couvert ; ils ont dû chercher à guérir ce dérangement d’esprit, qui ne se manifeste encore, il est vrai, que par des manies, mais qui compromettrait gravement votre avenir s’il se développait davantage… Or, à mon avis, on ne peut en espérer la cure radicale, que grâce à un traitement à la fois moral et physique… dont la première condition est de vous éloigner d’un bizarre entourage qui exalte si dangereusement votre imagination : tandis que, vivant ici dans la retraite, le calme bienfaisant d’une vie simple et solitaire… mes soins empressés et, je puis le dire, paternels, vous amèneront peu à peu à une guérison complète…
– Ainsi, dit Adrienne avec un rire amer, l’amour d’une noble indépendance, la générosité, le culte du beau, l’aversion de ce qui est odieux et lâche, telles sont les maladies dont vous devez me guérir ; je crains d’être incurable, monsieur, car il y a bien longtemps que ma tante a essayé cette honnête guérison.
– Soit, nous ne réussirons peut-être pas, mais, au moins, nous tenterons. Vous le voyez donc bien… il y a une masse de faits assez graves pour motiver notre détermination, prise d’ailleurs en conseil de famille : ce qui me met complètement à l’abri de vos menaces… car c’était là que j’en voulais revenir : un homme de mon âge, de ma considération, n’agit jamais légèrement dans de telles circonstances ; vous comprenez donc maintenant ce que je vous disais tout à l’heure ; en un mot, n’espérez pas sortir d’ici avant votre complète guérison, et persuadez-vous bien que je suis et que je serai toujours à l’abri de vos menaces… Ceci bien établi… parlons de votre état actuel avec tout l’intérêt que vous m’inspirez.
– Je trouve, monsieur… que, si je suis folle, vous me parlez bien raisonnablement.
– Vous, folle !… grâce à Dieu… ma pauvre enfant… vous ne l’êtes pas encore… et j’espère bien que, par mes soins, vous ne le serez jamais… Aussi, pour vous empêcher de le devenir, il faut s’y prendre à temps… et, croyez-moi, il est plus que temps… Vous me regardez d’un air tout surpris… tout étrange… Voyons… quel intérêt puis-je avoir à vous parler ainsi ? Est-ce la haine de votre tante que je favorise ? Mais dans quel but ? Que peut-elle pour ou contre moi ? Je ne pense d’elle à cette heure ni plus ni moins de bien qu’hier. Est-ce que je vous tiens à vous-même un langage nouveau ?… Ne vous ai-je pas hier plusieurs fois parlé de l’exaltation dangereuse de votre esprit, de vos manies bizarres ? J’ai agi de ruse pour vous amener ici… Eh ! sans doute ; j’ai saisi avec empressement l’occasion que vous m’offriez vous-même… C’est encore vrai, ma pauvre chère enfant… car jamais vous ne seriez venue ici volontairement ; un jour ou l’autre… il eût fallu trouver un prétexte pour vous y amener… et, ma foi, je vous l’avoue… je me suis dit : son intérêt avant tout… Fais ce que dois… advienne que pourra…
À mesure que M. Baleinier parlait, la physionomie d’Adrienne alternativement empreinte d’indignation et de dédain, prenait une singulière expression d’angoisse et d’horreur… En entendant cet homme s’exprimer d’une manière en apparence si naturelle, si sincère, si convaincue, et pour ainsi dire si juste et si raisonnable, elle se sentait plus épouvantée que jamais… Une atroce trahison revêtue de telles formes l’effrayait cent fois plus que la haine franchement avouée de Mme de Saint-Dizier… Elle trouvait enfin cette audacieuse hypocrisie tellement monstrueuse, qu’elle la croyait presque impossible. Adrienne avait si peu l’art de cacher ses ressentiments que le médecin, habile et profond physionomiste, s’aperçut de l’impression qu’il produisait.
– Allons, se dit-il, c’est un pas immense… au dédain et à la colère a succédé la frayeur… Le doute n’est pas loin… je ne sortirai pas d’ici sans qu’elle m’ait dit affectueusement : « Revenez bientôt, mon bon monsieur Baleinier. »
Le médecin reprit donc d’une voix triste et émue qui semblait partir du profond de son cœur :
– Je le vois… vous vous défiez toujours de moi… ce que je dis n’est que mensonge, fourberie, hypocrisie, haine, n’est-ce pas ?… Vous haïr… moi… et pourquoi ? mon Dieu ! que m’avez-vous fait ? ou plutôt… vous accepterez peut-être cette raison comme plus déterminante pour un homme de ma sorte, ajouta M. Baleinier avec amertume, ou plutôt quel intérêt ai-je à vous haïr ? Comment… vous… vous qui n’êtes dans l’état fâcheux où vous vous trouvez que par suite de l’exagération des plus généreux instincts… vous qui n’avez pour ainsi dire que la maladie de vos qualités… vous pouvez froidement, résolument, accuser un honnête homme qui ne vous a donné jusqu’ici que des preuves d’affection… l’accuser du crime le plus lâche, le plus noir, le plus abominable dont un homme puisse se souiller… Oui, je dis crime… parce que l’atroce trahison dont vous m’accusez ne mériterait pas d’autre nom. Tenez, ma pauvre enfant… c’est mal… bien mal, et je vois qu’un esprit indépendant peut montrer autant d’injustice et d’intolérance que les esprits les plus étroits. Cela ne m’irrite pas… non… mais cela me fait souffrir… oui, je vous l’assure… bien souffrir.
Et le docteur passa la main sur ses yeux humides. Il faut renoncer à rendre l’accent, le regard, la physionomie, le geste de M. Baleinier en s’exprimant ainsi. L’avocat le plus habile et le plus exercé, le plus grand comédien du monde n’aurait pas mieux joué cette scène que le docteur… et encore, non personne ne l’eût jouée aussi bien… car M. Baleinier, emporté malgré lui par la situation, était à demi convaincu de ce qu’il disait. En un mot, il sentait toute l’horreur de sa perfidie, mais il savait qu’Adrienne ne pourrait y croire ; car il est des combinaisons si horribles que les âmes loyales et pures ne peuvent jamais les accepter comme possibles ; si malgré soi un esprit élevé plonge du regard dans l’abîme du mal, au-delà d’une certaine profondeur, il est pris de vertige, et ne distingue plus rien. Et puis enfin les hommes les plus pervers ont un jour, une heure, un moment où ce que Dieu a mis de bon au cœur de toute créature se révèle malgré eux. Adrienne était trop intéressante, elle se trouvait dans une position trop cruelle pour que le docteur ne ressentît pas au fond du cœur quelque pitié pour cette infortunée ; l’obligation où il était depuis longtemps de paraître lui témoigner de la sympathie, la charmante confiance que la jeune fille avait en lui, étaient devenues pour cet homme de douces et chères habitudes… mais sympathie et habitudes devaient céder devant une implacable nécessité… Ainsi, le marquis d’Aigrigny idolâtrait sa mère… Mourante, elle l’appelait… et il était parti malgré ce dernier vœu d’une mère à l’agonie… Après un tel exemple, comment M. Baleinier n’eût-il pas sacrifié Adrienne ? Les membres de l’ordre dont il faisait partie étaient à lui… mais il était à eux peut-être plus encore qu’ils n’étaient à lui ; car une longue complicité dans le mal crée des liens indissolubles et terribles.
Au moment où M. Baleinier finissait de parler si chaleureusement à Mlle de Cardoville, la planche qui fermait extérieurement le guichet de la porte glissa doucement dans sa rainure, et deux yeux regardèrent attentivement dans la chambre. M. Baleinier ne s’en aperçut pas.
Adrienne ne pouvait détacher ses yeux du docteur, qui semblait la fasciner ; muette, accablée, saisie d’une vague terreur, incapable de pénétrer dans les profondeurs ténébreuses de l’âme de cet homme, émue malgré elle par la sincérité moitié feinte, moitié vraie, de son accent touchant et douloureux… la jeune fille eut un moment de doute. Pour la première fois il lui vint à l’esprit que M. Baleinier commettait une erreur affreuse… mais que peut-être il la commettait de bonne foi… D’ailleurs, les angoisses de la nuit, les dangers de sa position, son agitation fébrile, tout concourait à jeter le trouble et l’indécision dans l’esprit de la jeune fille ; elle contemplait le médecin avec une surprise croissante ; puis, faisant un violent effort sur elle-même pour ne pas céder à une faiblesse dont elle entrevoyait les conséquences effrayantes, elle s’écria :
– Non… non, monsieur… je ne veux pas… je ne puis croire… vous avez trop de savoir, d’expérience pour commettre une pareille erreur…
– Une erreur… dit M. Baleinier d’un ton grave et triste, une erreur… laissez-moi vous parler au nom de ce savoir, de cette expérience que vous m’accordez ; écoutez-moi quelques instants, ma chère enfant… et ensuite… je n’en appellerai… qu’à vous même !…
– À moi-même… reprit la jeune fille stupéfaite, vous voulez me persuader que…
Puis s’interrompant, elle ajouta en riant d’un rire convulsif :
– Il ne manquait, en effet, à votre triomphe que de m’amener à avouer que je suis folle… que ma place est ici… que je vous dois…
– De la reconnaissance… oui, vous m’en devez, ainsi que je vous l’ai dit au commencement de cet entretien… Écoutez-moi donc ; mes paroles seront cruelles, mais il est des blessures que l’on ne guérit qu’avec le fer et le feu. Je vous en conjure, ma chère enfant… réfléchissez… jetez un regard impartial sur votre vie passée… Écoutez-vous penser… et vous aurez peur… Souvenez-vous de ces moments d’exaltation étrange pendant lesquels, disiez-vous, vous n’apparteniez plus à la terre… et puis surtout, je vous en conjure, pendant qu’il en est temps encore, à cette heure où votre esprit a conservé assez de lucidité pour comparer… comparez votre vie à celle des autres jeunes filles de votre âge. En est-il une seule qui vive comme vous vivez, qui pense comme vous pensez ? à moins de vous croire si souverainement supérieure aux autres femmes que vous puissiez faire accepter, au nom de cette supériorité, une vie et des habitudes uniques dans le monde…
– Je n’ai jamais eu ce stupide orgueil… monsieur, vous le savez bien… dit Adrienne en regardant le docteur avec un effroi croissant.
– Alors, ma pauvre enfant, à quoi attribuer votre manière de vivre si étrange, si inexplicable ? Pourriez-vous jamais vous persuader à vous-même qu’elle est sensée ? Ah ! mon enfant, prenez garde… Vous en êtes encore à des originalités charmantes… à des excentricités poétiques… à des rêveries douces et vagues… Mais la pente est irrésistible, fatale… Prenez garde… prenez garde !… la partie saine, gracieuse, spirituelle de votre intelligence, ayant encore le dessus… imprime son cachet à vos étrangetés… Mais vous ne savez pas, voyez-vous… avec quelle violence effrayante la partie insensée se développe et étouffe l’autre… à un moment donné. Alors ce ne sont plus des bizarreries gracieuses comme les vôtres… ce sont des insanités ridicules, sordides, hideuses.
– Ah !… j’ai peur… dit la malheureuse enfant en passant ses mains tremblantes sur son front brûlant.
– Alors… continua M. Baleinier d’une voix altérée, alors les dernières lueurs de l’intelligence s’éteignent ; alors… la folie… il faut bien prononcer ce mot épouvantable… la folie prend le dessus !… Tantôt elle éclate en transports furieux, sauvages…
– Comme la femme… de là-haut… murmura Adrienne.
Et, le regard brûlant, fixe, elle leva lentement son doigt vers le plafond.
– Tantôt, dit le médecin, effrayé lui-même de l’effroyable conséquence de ses paroles, mais cédant à la fatalité de sa situation, tantôt la folie est stupide, brutale ; l’infortunée créature qui en est atteinte ne conserve plus rien d’humain, elle n’a plus que les instincts des animaux… Comme eux… elle mange avec voracité, et puis comme eux elle va et vient dans la cellule où l’on est obligé de la renfermer… C’est là toute sa vie… toute…
– Comme la femme… de là-bas…
Et Adrienne, le regard de plus en plus égaré, étendit lentement son bras vers la fenêtre du bâtiment que l’on voyait par la croisée de sa chambre.
– Eh bien, oui… s’écria M. Baleinier, comme vous, malheureuse enfant… ces femmes étaient jeunes, belles, spirituelles ; mais comme vous, hélas ! elles avaient en elles ce germe fatal de l’insanité qui, n’ayant pas été détruit à temps… a grandi… et pour toujours a étouffé leur intelligence…
– Oh ! grâce… s’écria Mlle de Cardoville, la tête bouleversée par la terreur, grâce… ne me dites pas ces choses-là… Encore une fois… j’ai peur… tenez… emmenez-moi d’ici, je vous dis de m’emmener d’ici ! s’écria-t-elle avec un accent déchirant, je finirais par devenir folle…
Puis, se débattant contre les redoutables angoisses qui venaient l’assaillir malgré elle, Adrienne reprit :
– Non ! oh ! non… ne l’espérez pas ! je ne deviendrai pas folle ; j’ai toute ma raison, moi ; est-ce que je suis aveugle pour croire ce que vous me dites là !!! Sans doute, je ne vis comme personne, je ne pense comme personne, je suis choquée de choses qui ne choquent personne ; mais qu’est-ce que cela prouve ? Que je ne ressemble pas aux autres… Ai-je mauvais cœur ? suis-je envieuse, égoïste ? Mes idées sont bizarres, je l’avoue, mon Dieu, je l’avoue ; mais enfin, monsieur Baleinier, vous le savez bien, vous… leur but est généreux, élevé… (Et la voix d’Adrienne devint émue, suppliante ; ses larmes coulèrent abondamment.) De ma vie je n’ai fait une action méchante ; si j’ai eu des torts, c’est à force de générosité : parce qu’on voudrait voir tout le monde trop heureux autour de soi, on n’est pas folle, pourtant… et puis, on sent bien soi-même si l’on est folle, et je sens que je ne le suis pas, et encore… maintenant est-ce que je le sais ? vous me dites des choses si effrayantes de ces deux femmes de cette nuit… vous devez savoir cela mieux que moi… Mais alors, ajouta Mlle de Cardoville avec un accent de désespoir déchirant, il doit y avoir quelque chose à faire ; pourquoi, si vous m’aimez, avoir attendu si longtemps aussi ! vous ne pouviez pas avoir pitié de moi plus tôt. Et ce qui est affreux… c’est que je ne sais pas seulement si je dois vous croire… car c’est peut-être un piège… mais non… non… vous pleurez… ajouta-t-elle en regardant M. Baleinier qui, en effet, malgré son cynisme et sa dureté, ne pouvait retenir ses larmes à la vue de ces tortures sans nom. Vous pleurez sur moi… mais, mon Dieu ! alors il y a, quelque chose à faire, n’est-ce pas ?… Oh ! je ferai tout ce que vous voudrez… oh ! tout, pour ne pas être comme ces femmes… comme ces femmes de cette nuit. Et s’il était trop tard ? oh ! non… il n’est pas trop tard… n’est-ce pas, mon bon monsieur Baleinier ?… Oh ! maintenant, je vous demande pardon de ce que je vous ai dit quand vous êtes entré… C’est qu’alors, vous concevez… moi, je ne savais pas…
À ces paroles brèves, entrecoupées de sanglots et prononcées avec une sorte d’égarement fiévreux, succédèrent quelques minutes de silence, pendant lesquelles le médecin, profondément ému, essuya ses larmes. Ses forces étaient à bout.
Adrienne avait caché sa figure dans ses mains ; tout à coup elle redressa la tête ; ses traits étaient plus calmes, quoique agités par un tremblement nerveux.
– Monsieur Baleinier, dit-elle avec une dignité touchante, je ne sais pas ce que je vous ai dit tout à l’heure ; la crainte me faisait délirer, je crois ; je viens de me recueillir. Écoutez-moi ; je suis en votre pouvoir, je le sais ; rien ne peut m’en arracher… je le sais ; êtes-vous pour moi un ennemi implacable ?… êtes-vous un ami ? je l’ignore ; craignez-vous réellement, ainsi que vous l’assurez, que ce qui n’est chez moi que bizarrerie à cette heure ne devienne de la folie plus tard, ou bien êtes-vous complice d’une machination infernale ?… vous seul savez cela… Malgré mon courage, je me déclare vaincue. Quoi que ce soit qu’on veuille de moi… vous entendez ?… quoi que ce soit… j’y souscris d’avance… j’en donne ma parole, et elle est loyale, vous le savez… Vous n’aurez donc plus aucun intérêt à me retenir ici… Si, au contraire, vous croyez sincèrement ma raison en danger, et, je vous l’avoue, vous avez éveillé dans mon esprit des doutes vagues, mais effrayants… alors, dites-le-moi, je vous croirai… je suis seule, à votre merci, sans amis, sans conseil… Eh bien ! je me confie aveuglément à vous… Est-ce mon sauveur ou mon bourreau que j’implore ?… je n’en sais rien… mais je lui dis : voilà mon avenir… voilà ma vie… prenez… je n’ai plus la force de vous la disputer…
Ces paroles, d’une résignation navrante, d’une confiance désespérée, portèrent le dernier coup aux indécisions de M. Baleinier. Déjà cruellement ému de cette scène, sans réfléchir aux conséquences de ce qu’il allait faire, il voulut du moins rassurer Adrienne sur les terribles et injustes craintes qu’il avait su éveiller en elle. Les sentiments de repentir et de bienveillance qui animaient M. Baleinier se lisaient sur sa physionomie. Ils s’y lisaient trop… Au moment où il s’approchait de Mlle de Cardoville pour lui prendre la main, une petite voix tranchante et aiguë se fit entendre derrière le guichet et prononça ces seuls mots :
– Monsieur Baleinier…
– Rodin !… murmura le docteur effrayé, il m’épiait !
– Qui vous appelle ?… demanda la jeune fille à M. Baleinier.
– Quelqu’un à qui j’ai donné rendez-vous ce matin… pour aller dans le couvent de Sainte-Marie qui est voisin de cette maison, dit le docteur avec accablement.
– Maintenant, qu’avez-vous à me répondre ? dit Adrienne avec une angoisse mortelle.
Après un moment de silence solennel, pendant lequel il tourna la tête vers le guichet, le docteur dit d’une voix profondément émue :
– Je suis… ce que j’ai toujours été… un ami… incapable de vous tromper.
Adrienne devint d’une pâleur mortelle. Puis elle tendit la main à M. Baleinier, et lui dit d’une voix qu’elle tâchait de rendre calme :
– Merci… J’aurai du courage… Et ce sera-t-il bien long ?
– Un mois peut-être… la solitude… la réflexion, un régime approprié, mes soins dévoués… Rassurez-vous… tout ce qui sera compatible avec votre état… vous sera permis ; on aura pour vous toutes sortes d’égards… Si cette chambre vous déplaît, on vous en donnera une autre…
– Celle-ci ou une autre… peu importe, répondit Adrienne avec un accablement morne et profond.
– Allons ! courage… rien n’est désespéré.
– Peut-être… vous me flattez, dit Adrienne avec un sourire sinistre.
Puis elle ajouta :
– À bientôt donc… mon bon monsieur Baleinier ! mon seul espoir est en vous maintenant.
Et sa tête se pencha sur sa poitrine ; ses mains retombèrent sur ses genoux, et elle resta assise au bord de son lit, pâle, immobile… écrasée…
– Folle, dit-elle lorsque M. Baleinier eut disparu ; peut-être folle…
Nous nous sommes étendu sur cet épisode, beaucoup moins romanesque qu’on ne pourrait le penser. Plus d’une fois des intérêts, des vengeances, des machinations perfides ont abusé de l’imprudente facilité avec laquelle on reçoit quelquefois de la main de leurs familles ou de leurs amis des pensionnaires dans quelques maisons de santé particulières destinées aux aliénés.
Nous dirons plus tard notre pensée au sujet de la création d’une sorte d’inspection ressortissant de l’autorité ou de la magistrature civile, qui aurait pour but de surveiller périodiquement et fréquemment les établissements destinés à recevoir les aliénés… et d’autres établissements non moins importants, et encore plus en dehors de toute surveillance… nous voulons parler de certains couvents de femmes, dont nous nous occuperons bientôt.