Le Livre de Pierre - Premières conquêtes

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Premières conquêtes
Le Livre de Pierre




I



PREMIÈRES CONQUÊTES

I
LES MONSTRES

Les personnes qui m’ont dit ne se rien rappeler des premières années de leur enfance m’ont beaucoup surpris. Pour moi, j’ai gardé de vifs souvenirs du temps où j’étais un très petit enfant. Ce sont, il est vrai, des images isolées, mais qui, par cela même, ne se détachent qu’avec plus d’éclat sur un fond obscur et mystérieux. Bien que je sois encore assez éloigné de la vieillesse, ces souvenirs, que j’aime, me semblent venir d’un passé infiniment profond.

Je me figure qu’alors le monde était dans sa magnifique nouveauté et tout revêtu de fraîches couleurs. Si j’étais un sauvage, je croirais le monde aussi jeune ou, si vous voulez, aussi vieux que moi. Mais j’ai le malheur de n’être point un sauvage. J’ai lu beaucoup de livres sur l’antiquité de la terre et l’origine des espèces, et je mesure avec mélancolie la courte durée des individus à la longue durée des races. Je sais donc qu’il n’y a pas très longtemps que j’avais mon lit à galerie dans une grande chambre d’un vieil hôtel fort déchu, qui a été démoli depuis pour faire place aux bâtiments neufs de l’École des Beaux-Arts. C’est là qu’habitait mon père, modeste médecin et grand collectionneur de curiosités naturelles. Qui est-ce qui dit que les enfants n’ont pas de mémoire ? Je la vois encore, cette chambre, avec son papier vert à ramages et une jolie gravure en couleurs qui représentait, comme je l’ai su depuis, Virginie traversant dans les bras de Paul le gué de la rivière Noire. Il m’arriva dans cette chambre des aventures extraordinaires.

J’y avais, comme j’ai dit, un petit lit à galerie qui restait tout le jour dans un coin et que ma mère plaçait, chaque nuit, au milieu de la chambre, sans doute pour le rapprocher du sien, dont les rideaux immenses me remplissaient de crainte et d’admiration. C’était toute une affaire de me coucher. Il y fallait des supplications, des larmes, des embrassements. Et ce n’était pas tout : je m’échappais en chemise et je sautais comme un lapin. Ma mère me rattrapait sous un meuble pour me mettre au lit. C’était très gai.

Mais à peine étais-je couché, que des personnages tout à fait étrangers à ma famille se mettaient à défiler autour de moi. Ils avaient des nez en bec de cigogne, des moustaches hérissées, des ventres pointus et des jambes comme des pattes de coq. Ils se montraient de profil, avec un œil rond au milieu de la joue, et défilaient, portant balais, broches, guitares, seringues et quelques instruments inconnus. Laids comme ils étaient, ils n’auraient pas dû se montrer ; mais je dois leur rendre une justice : ils se coulaient sans bruit le long du mur, et aucun d’eux, pas même le plus petit et le dernier, qui avait un soufflet au derrière, ne fit jamais un pas vers mon lit. Une force les retenait visiblement aux murs le long desquels ils glissaient sans présenter une épaisseur appréciable. Cela me rassurait un peu ; d’ailleurs, je veillais. Ce n’est pas en pareille compagnie, vous pensez bien, qu’on ferme l’oeil.

Je tenais mes yeux ouverts. Et pourtant (cela est un autre prodige) je me retrouvais tout à coup dans la chambre pleine de soleil, n’y voyant que ma mère en peignoir rose et ne sachant pas du tout comment la nuit et les monstres s’en étaient allés.

« Quel dormeur tu fais ! » disait ma mère en riant.

Il fallait, en effet, que je fusse un fameux dormeur.

Hier, en flânant sur les quais, je vis dans la boutique d’un marchand de gravures un de ces cahiers de grotesques dans lesquels le Lorrain Callot exerça sa pointe fine et dure et qui se sont faits rares. Au temps de mon enfance, une marchande d’estampes, la mère Mignot, notre voisine, en tapissait tout un mur, et je les regardais chaque jour, en allant à la promenade et en en revenant ; je nourrissais mes yeux de ces monstres, et, quand j’étais couché dans mon petit lit à galerie, je les revoyais sans avoir l’esprit de les reconnaître. O magie de Jacques Callot !

Le petit cahier que je feuilletais réveilla en moi tout un monde évanoui, et je sentis s’élever dans mon âme comme une poussière embaumée au milieu de laquelle passaient des ombres chéries.

II. La Dame en blanc[modifier]

En ce temps-là, deux dames habitaient la même maison que nous, deux dames vêtues l’une tout de blanc, l’autre tout de noir.

Ne me demandez pas si elles étaient jeunes : cela passait ma connaissance. Mais je sais qu’elles sentaient bon et qu’elles avaient toutes sortes de délicatesses. Ma mère, fort occupée et qui n’aimait pas à voisiner, n’allait guère chez elles. Mais j’y allais souvent, moi, surtout à l’heure du goûter, parce que la dame en noir me donnait des gâteaux.

Donc, je faisais seul mes visites. Il fallait traverser la cour.

Ma mère me surveillait de sa fenêtre, et frappait sur les vitres quand je m’oubliais trop longtemps à contempler le cocher qui pansait ses chevaux. C’était tout un travail de monter l’escalier à rampe de fer, dont les hauts degrés n’avaient point été faits pour mes petites jambes. J’étais bien payé de ma peine dès que j’entrais dans la chambre des dames ; car il y avait là mille choses qui me plongeaient dans l’extase. Mais rien n’égalait les deux magots de porcelaine qui se tenaient assis sur la cheminée, de chaque côté de la pendule. D’eux-mêmes, ils hochaient la tête et tiraient la langue. J’appris qu’ils venaient de Chine et je me promis d’y aller. La difficulté était de m’y faire conduire par ma bonne. J’avais acquis la certitude que la Chine était derrière l’Arc de Triomphe, mais je ne trouvais jamais moyen de pousser jusque-là.

Il y avait aussi, dans la chambre des dames, un tapis à fleurs, sur lequel je me roulais avec délices, et un petit canapé doux et profond, dont je faisais tantôt un bateau, tantôt un cheval ou une voiture. La dame en noir, un peu grasse, je crois, était très douce et ne me grondait jamais.

La dame en blanc avait ses impatiences et ses brusqueries, mais elle riait si joliment ! Nous faisions bon ménage tous les trois, et j’avais arrangé dans ma tête qu’il ne viendrait jamais que moi dans la chambre aux magots. La dame en blanc, à qui je fis part de cette décision, se moqua bien un peu de moi, à ce qu’il me sembla ; mais j’insistai et elle me promit tout ce que je voulus.

Elle promit. Un jour pourtant, je trouvai un monsieur assis dans mon canapé, les pieds sur mon tapis et causant avec mes dames d’un air satisfait. Il leur donna même une lettre qu’elles lui rendirent après l’avoir lue. Cela me déplut, et je demandai de l’eau sucrée parce que j’avais soif et aussi pour qu’on fît attention à moi. En effet, le monsieur me regarda.

« C’est un petit voisin, dit la dame en noir.

— Sa mère n’a que celui-là, n’est-il pas vrai ? reprit le monsieur.

— Il est vrai, dit la dame en blanc. Mais qu’est-ce qui vous a fait croire cela ?

— C’est qu’il a l’air d’un enfant gâté, reprit le monsieur.

Il est indiscret et curieux. En ce moment, il ouvre des yeux comme des portes cochères. » C’était pour le mieux voir. Je ne veux pas me flatter, mais je compris admirablement, après la conversation, que la dame en blanc avait un mari qui était quelque chose dans un pays lointain, que le visiteur apportait une lettre de ce mari, qu’on le remerciait de son obligeance, et qu’on le félicitait d’avoir été nommé premier secrétaire. Tout cela ne me contenta pas et, en m’en allant, je refusai d’embrasser la dame en blanc, pour la punir.

Ce jour-là, au dîner, je demandai à mon père ce que c’était qu’un secrétaire. Mon père ne me répondit point, et ma mère me dit que c’était un petit meuble dans lequel on range des papiers. Conçoit-on cela ? On me coucha, et les monstres, avec un oeil au milieu de la joue, défilèrent autour de mon lit en faisant plus de grimaces que jamais.

Si vous croyez que je pensai le lendemain au monsieur que j’avais trouvé chez la dame en blanc, vous vous trompez ; car je l’avais oublié de tout mon cœur, et il n’eût tenu qu’à lui d’être à jamais effacé de ma mémoire. Mais il eut l’audace de se représenter chez mes deux amies. Je ne sais si ce fut dix jours ou dix ans après sa première visite. J’incline à croire aujourd’hui que ce fut dix jours. Il était étonnant, ce monsieur, de prendre ainsi ma place. Je l’examinai, cette fois, et ne lui trouvai rien d’agréable. Il avait des cheveux très brillants, des moustaches noires, des favoris noirs, un menton rasé avec une fossette au milieu, la taille fine, de beaux habits, et sur tout cela un air de contentement. Il parlait du cabinet du ministre des Affaires étrangères, des pièces de théâtre, des modes et des livres nouveaux, des soirées et des bals dans lesquels il avait vainement cherché ces dames. Et elles l’écoutaient ! Était-ce une conversation, cela ? Et ne pouvait-il parler, comme faisait avec moi la dame en noir, du pays où les montagnes sont en caramel, et les rivières en limonade ?

Quand il fut parti, la dame en noir dit que c’était un jeune homme charmant. Je dis, moi, qu’il était vieux et qu’il était laid. Cela fit beaucoup rire la dame en blanc. Ce n’était pas risible, pourtant. Mais voilà, elle riait de ce que je disais ou bien elle ne m’écoutait pas parler. La dame en blanc avait ces deux défauts, sans compter un troisième qui me désespérait : celui de pleurer, de pleurer, de pleurer. Ma mère m’avait dit que les grandes personnes ne pleuraient jamais. Ah ! c’est qu’elle n’avait pas vu comme moi la dame en blanc, tombée de côté sur un fauteuil, une lettre ouverte sur ses genoux, la tête renversée et son mouchoir sur les yeux. Cette lettre (je parierais aujourd’hui que c’était une lettre anonyme) lui faisait bien de la peine.

C’était dommage, car elle savait si bien rire ! Ces deux visites me donnèrent l’idée de la demander en mariage.

Elle me dit qu’elle avait un grand mari en Chine, qu’elle en aurait un petit sur le quai Malaquais ; ce fut arrangé, et elle me donna un gâteau.

Mais le monsieur aux favoris noirs revenait bien souvent. Un jour que la dame en blanc me contait qu’elle ferait venir pour moi de Chine des poissons bleus, avec une ligne pour les pêcher, il se fit annoncer et fut reçu. A la façon dont nous nous regardâmes, il était clair que nous ne nous aimions pas. La dame en blanc lui dit que sa tante (elle voulait dire la dame en noir) était allée faire une emplette aux Deux Magots. Je voyais les deux magots sur la cheminée et je ne concevais pas qu’il fallût sortir pour leur acheter quoi que ce fût. Mais il se présente tous les jours des choses si difficiles à comprendre ! Le monsieur ne parut nullement affligé de l’absence de la dame en noir, et il dit à la dame en blanc qu’il voulait lui parler sérieusement. Elle s’arrangea avec coquetterie dans sa causeuse et lui fit signe qu’elle l’écoutait. Cependant il me regardait et semblait embarrassé.

« Il est très gentil, ce petit garçon, dit-il enfin, en me passant la main sur la tête ; mais…

— C’est mon petit mari, dit la dame en blanc.

— Eh bien, reprit le monsieur, ne pourriez-vous le renvoyer à sa mère ? Ce que j’ai à vous dire ne doit être entendu que de vous. » Elle lui céda.

« Chéri, me dit-elle, va jouer dans la salle à manger, et ne reviens que quand je t’appellerai. Va, chéri ! » J’y allai le cœur gros. Elle était pourtant très curieuse, la salle à manger, à cause d’un tableau à horloge qui représentait une montagne au bord de la mer avec une église, sous un ciel bleu. Et quand l’heure sonnait, un navire s’agitait sur les flots, une locomotive avec ses voitures sortait d’un tunnel et un ballon s’élevait dans les airs. Mais, quand l’âme est triste, rien ne peut lui sourire. D’ailleurs, le tableau à horloge restait immobile, il paraît que la locomotive, le navire et le ballon ne partaient que toutes les heures, et c’est long, une heure ! Du moins, ce l’était en ce temps-là. Par bonheur, la cuisinière vint chercher quelque chose dans le buffet et, me voyant tout triste, me donna des confitures qui charmèrent les peines de mon cœur.

Mais, quand je n’eus plus de confitures, je retombai dans le chagrin. Bien que le tableau à horloge n’eût pas encore sonné, je me figurais que des heures et des heures s’amoncelaient sur ma triste solitude. Par moments, il me venait de la chambre voisine quelques éclats de la voix du monsieur ; il suppliait la dame en blanc, puis il semblait en colère contre elle. C’était bien fait. Mais n’en finiraient-ils donc jamais ? Je m’aplatis le nez contre les vitres, je tirai des crins aux chaises, j’agrandis les trous du papier de tenture, j’arrachai les franges des rideaux, que sais-je ?

L’ennui est une terrible chose. Enfin, n’y pouvant plus tenir, je m’avançai sans bruit jusqu’à la porte qui donnait accès dans la chambre aux magots et je haussai le bras pour atteindre le bouton. Je savais bien que je faisais une action indiscrète et mauvaise ; mais cela même me donnait une espèce d’orgueil.

J’ouvris la porte et je trouvai la dame en blanc debout contre la cheminée. Le monsieur, à genoux à ses pieds, ouvrait de grands bras comme pour la prendre. Il était plus rouge qu’une crête de coq ; les yeux lui sortaient de la tête.

Peut-on se mettre dans un état pareil ?

« Cessez, monsieur, disait la dame en blanc, qui était plus rose que de coutume et très agitée… Cessez, puisque vous me dites que vous m’aimez ; cessez… et ne me faites pas regretter… » Et elle avait l’air de le craindre et d’être à bout de forces.

Il se releva vite en me voyant, et je crois bien qu’il eut un moment l’idée de me jeter par la fenêtre. Mais elle, au lieu de me gronder comme je m’y attendais, me serra dans ses bras en m’appelant son chéri.

M’ayant emporté sur le canapé, elle pleura longtemps et doucement sur ma joue. Nous étions seuls. Je lui dis, pour la consoler, que le monsieur aux favoris était un vilain homme et qu’elle n’aurait pas de chagrin si elle était restée seule avec moi, comme c’était convenu. Mais, c’est égal, je trouvai que les grandes personnes étaient quelquefois bien drôles.

A peine étions-nous remis, que la dame en noir entra avec des paquets.

Elle demanda s’il n’était venu personne.

« M. Arnould est venu, répondit tranquillement la dame en blanc ; mais il n’est resté qu’une seconde. » Pour cela, je savais bien que c’était un mensonge ; mais le bon génie de la dame en blanc, qui sans doute était avec moi depuis quelques instants, me mit son doigt invisible sur la bouche.

Je ne revis plus M. Arnould, et mes amours avec la dame en blanc ne furent plus troublées ; c’est pourquoi, sans doute, je n’en ai pas gardé le souvenir. Hier encore, c’est-à-dire après plus de trente ans, je ne savais pas ce qu’elle était devenue.

Hier, j’allai au bal du ministre des Affaires étrangères. Je suis de l’avis de Lord Palmerston, qui disait que la vie serait supportable sans les plaisirs. Mon travail quotidien n’excède ni mes forces ni mon intelligence, et j’ai pu parvenir à m’y intéresser. Ce sont les réceptions officielles qui m’accablent. Je savais qu’il serait fastidieux et inutile d’aller au bal du ministre ; je le savais et j’y allai, parce qu’il est dans la nature humaine de penser sagement et d’agir d’une façon absurde.

À peine étais-je entré dans le grand salon, qu’on annonça l’ambassadeur de *** et madame ***. J’avais rencontré plusieurs fois l’ambassadeur, dont la figure fine porte l’empreinte de fatigues qui ne sont point toutes dues aux travaux de la diplomatie. Il eut, dit-on, une jeunesse orageuse, et il court sur son compte, dans les réunions d’hommes, plusieurs anecdotes galantes. Son séjour en Chine, il y a trente ans, est particulièrement riche en aventures qu’on aime à conter à huis clos en prenant le café. Sa femme, que je n’avais pas l’honneur de connaître, me sembla passer la cinquantaine. Elle était tout en noir ; de magnifiques dentelles enveloppaient admirablement sa beauté passée, dont l’ombre s’entrevoyait encore. Je fus heureux de lui être présenté ; car j’estime infiniment la conversation des femmes âgées.

Nous causâmes de mille choses, au son des violons qui faisaient danser les jeunes femmes, et elle en vint à me parler par hasard du temps où elle logeait dans un vieil hôtel du quai Malaquais.

« Vous étiez la dame en blanc ! m’écriai-je.

— En effet, monsieur, me dit-elle ; je m’habillais toujours en blanc.

— Et moi, madame, j’étais votre petit mari.

— Quoi ! monsieur, vous êtes le fils de cet excellent docteur Nozière ? Vous aimiez beaucoup les gâteaux. Les aimez-vous encore ? Venez donc en manger chez nous.

Nous avons tous les samedis un petit thé intime. Comme on se retrouve !

— Et la dame en noir ?

— C’est moi qui suis aujourd’hui la dame en noir. Ma pauvre tante est morte l’année de la guerre. Dans les derniers temps de sa vie elle parlait souvent de vous. »

Tandis que nous causions ainsi, un monsieur à moustaches et à favoris blancs salua respectueusement l’ambassadrice, avec toutes les grâces raides d’un vieux beau. Il me semblait bien reconnaître son menton.

« M. Arnould, me dit-elle, un vieil ami. »

III. Je te donne cette rose[modifier]

Nous habitions un grand appartement plein de choses étranges. Il y avait sur les murs des trophées d’armes sauvages surmontés de crânes et de chevelures ; des pirogues avec leurs pagaies étaient suspendues aux plafonds, côte à côte avec des alligators empaillés ; les vitrines contenaient des oiseaux, des nids, des branches de corail et une infinité de petits squelettes qui semblaient pleins de rancune et de malveillance. Je ne savais quel pacte mon père avait fait avec ces créatures monstrueuses, je le sais maintenant :

c’était le pacte du collectionneur. Lui, si sage et si désintéressé, il rêvait de fourrer la nature entière dans une armoire. C’était dans l’intérêt de la science ; il le disait, il le croyait ; en fait, c’était par manie de collectionneur.

Tout l’appartement était rempli de curiosités naturelles.

Seul, le petit salon n’avait été envahi ni par la zoologie, ni par la minéralogie, ni par l’ethnographie, ni par la tératologie ; là, ni écailles de serpents ni carapaces de tortues, point d’ossements, point de flèches de silex, point de tomahawks, seulement des roses. Le papier du petit salon en était semé. C’étaient des roses en bouton, closes, modestes, toutes pareilles et toutes jolies.

Ma mère, qui avait des griefs sérieux contre la zoologie comparée et la mensuration des crânes, passait sa journée dans le petit salon, devant sa table à ouvrage. Je jouais à ses pieds sur le tapis, avec un mouton qui n’avait que trois pieds, après en avoir eu quatre, en quoi il était indigne de figurer avec les lapins à deux têtes dans la collection tératologique de mon père ; j’avais aussi un polichinelle qui remuait les bras et sentait la peinture : il fallait que j’eusse en ce temps-là beaucoup d’imagination, car ce polichinelle et ce mouton me représentaient les personnages divers de mille drames curieux. Quand il arrivait quelque chose de tout à fait intéressant au mouton ou au polichinelle, j’en faisais part à ma mère. Toujours inutilement. Il est à remarquer que les grandes personnes ne comprennent jamais bien ce qu’expliquent les petits enfants. Ma mère était distraite. Elle ne m’écoutait pas avec assez d’attention. C’était son grand défaut. Mais elle avait une façon de me regarder avec ses grands yeux et de m’appeler « petit bêta » qui raccommodait les choses.

Un jour, dans le petit salon, laissant sa broderie, elle me souleva dans ses bras et, me montrant une des fleurs du papier, elle me dit :

« Je te donne cette rose. » Et, pour la reconnaître, elle la marqua d’une croix avec son poinçon à broder.

Jamais présent ne me rendit plus heureux.


IV. Les enfants d’Édouard[modifier]

« Il a l’air d’un brigand, mon petit garçon, avec ses cheveux ébouriffés ! Coiffez-le « aux enfants d’Édouard », monsieur Valence. »

M. Valence, à qui ma chère mère parlait de la sorte, était un vieux perruquier agile et boiteux, dont la seule vue me rappelait une odeur écœurante de fers chauds, et que je redoutais, tant à cause de ses mains grasses de pommade que parce qu’il ne pouvait me couper les cheveux sans m’en laisser tomber dans le cou. Aussi, quand il me passait un peignoir blanc et qu’il me nouait une serviette autour du cou, je résistais, et il me disait :

« Tu ne veux pourtant pas, mon petit ami, rester avec une chevelure de sauvage, comme si tu sortais du radeau de la Méduse. » Il racontait à tout propos, de sa voix vibrante de Méridional, le naufrage de la Méduse, dont il n’avait échappé qu’après d’effroyables misères. Le radeau, les inutiles signaux de détresse, les repas de chair humaine, il disait tout cela avec la belle humeur de quelqu’un qui prend les choses par leur bon côté ; car c’était un homme jovial, M. Valence !

Ce jour-là, il m’accommoda trop lentement la tête à mon gré, et d’une façon que je jugeai bien étrange dès que je pus me regarder dans la glace. Je vis alors les cheveux rabattus et taillés droit comme un bonnet au-dessus des sourcils et tombant sur les joues comme des oreilles d’épagneul.

Ma mère était ravie : Valence m’avait véritablement coiffé aux enfants d’Édouard. Vêtu comme je l’étais d’une blouse de velours noir, on n’avait plus, disait-elle, qu’à m’enfermer dans la tour avec mon frère aîné…

« Si l’on ose ! » ajouta-t-elle, en me soulevant dans ses bras avec une crânerie charmante.

Et elle me porta, étroitement embrassé, jusqu’à la voiture. Car nous allions en visite.

Je lui demandai quel était ce frère aîné que je ne connaissais pas et cette tour qui me faisait peur.

Et ma mère, qui avait la divine patience et la simplicité joyeuse des âmes dont la seule affaire en ce monde est d’aimer, me conta, dans un babil enfantin et poétique, comment les deux enfants du roi Edouard, qui étaient beaux et bons, furent arrachés à leur mère et étouffés dans un cachot de la tour de Londres par leur méchant oncle Richard.

Elle ajouta, s’inspirant selon toute apparence d’une peinture à la mode, que le petit chien des enfants aboya pour les avertir de l’approche des meurtriers.

Elle finit en disant que cette histoire était très ancienne, mais si touchante et si belle, qu’on ne cessait d’en faire des peintures et de la représenter sur les théâtres, et que tous les spectateurs pleuraient, et qu’elle avait pleuré comme eux.

Je dis à maman qu’il fallait être bien méchant pour la faire pleurer ainsi, elle et tout le monde.

Elle me répondit qu’il y fallait, au contraire, une grande âme et un beau talent, mais je ne la compris pas. Je n’entendais rien alors à la volupté des larmes.

La voiture nous arrêta dans l’île Saint-Louis, devant une vieille maison que je ne connaissais pas. Et nous montâmes un escalier de pierre, dont les marches usées et fendues me faisaient grise mine.

Au premier tournant, un petit chien se mit, à japper :

« C’est lui, pensai-je, c’est le chien des enfants d’Edouard. » Et une peur subite, invincible, folle, s’empara de moi. Evidemment, cet escalier, c’était celui de la tour, et, avec mes cheveux découpés, en bonnet et ma blouse de velours, j’étais un enfant d’Edouard. On allait me faire mourir. Je ne voulais pas ; je me cramponnai à la robe de ma mère en criant :

« Emmène-moi, emmène-moi ! Je ne veux pas monter dans l’escalier de la tour !

— Tais-toi donc, petit sot… Allons, allons, mon chéri, n’aie pas peur… Cet enfant est vraiment trop nerveux…

Pierre, Pierre, mon petit bonhomme, sois raisonnable. » Mais, pendu à sa jupe, raidi, crispé, je n’entendais rien ; je criais, je hurlais, j’étouffais. Mes regards, pleins d’horreur, nageaient dans les ombres animées par la peur féconde.

À mes cris, une porte s’ouvrit sur le palier et il en sortit un vieux monsieur en qui, malgré mon épouvante et malgré son bonnet grec et sa robe de chambre, je reconnus mon ami Robin, Robin mon ami, qui m’apportait une fois la semaine des gâteaux secs dans la coiffe de son chapeau.

C’était Robin lui-même ; mais je ne pouvais concevoir qu’il fût dans la tour, ne sachant pas que la tour était une maison, et que, cette maison étant vieille, il était naturel que ce vieux monsieur y habitât.

Il nous tendit les bras avec sa tabatière dans la main gauche et une pincée de tabac entre le pouce et l’index de la main droite. C’était lui.

« Entrez donc, chère dame ! ma femme va mieux ; elle sera enchantée de vous voir. Mais maître Pierre, à ce qu’il me semble, n’est pas très rassuré. Est-ce notre petite chienne qui lui fait peur ? — Ici, Finette. » J’étais rassuré ; je dis :

« Vous demeurez dans une vilaine tour, monsieur Robin. » À ces mots, ma mère me pinça le bras dans l’intention, que je saisis fort bien, de m’empêcher de demander un gâteau à mon ami Robin, ce que précisément j’allais faire.

Dans le salon jaune de M. et Mme Robin, Finette me fut d’un grand secours. Je jouai avec elle, et ceci me resta dans l’esprit qu’elle avait aboyé aux meurtriers des enfants d’Édouard. C’est pourquoi je partageai avec elle le gâteau que M. Robin me donna. Mais on ne peut s’occuper longtemps du même objet, surtout quand on est un petit enfant. Mes pensées sautèrent d’une chose à l’autre, comme des oiseaux de branche en branche, puis se reposèrent de nouveau sur les enfants d’Edouard. M’étant fait à leur égard une opinion, j’étais pressé de la produire. Je tirai M. Robin par la manche.

« Dis donc, monsieur Robin, vous savez, si maman avait été dans la tour de Londres, elle apparaît empêché le méchant oncle d’étouffer les enfants d’Edouard sous leurs oreillers. » Il me sembla que M. Robin ne comprenait pas ma pensée dans toute sa force ; mais, quand nous nous retrouvâmes seuls, maman et moi, dans l’escalier, elle m’éleva dans ses bras :

« Monstre ! que je t’embrasse ! »

V. La Grappe de raisin[modifier]

J’étais heureux, j’étais très heureux. Je me représentais mon père, ma mère et ma bonne, comme des géants très doux, témoins des premiers jours du monde, immuables, éternels, uniques dans leur espèce. J’avais la certitude qu’ils sauraient me garder de tout mal et j’éprouvais près d’eux une entière sécurité. La confiance que m’inspirait ma mère était quelque chose d’infini : quand je me rappelle cette divine, cette adorable confiance, je suis tenté d’envoyer des baisers au petit bonhomme que j’étais, et ceux qui savent combien il est difficile en ce monde de garder un sentiment dans sa plénitude comprendront un tel élan vers de tels souvenirs.

J’étais heureux. Mille choses, à la fois familières et mystérieuses, occupaient mon imagination, mille choses qui n’étaient rien en elles-mêmes, mais qui faisaient partie de ma vie. Elle était toute petite, ma vie ; mais c’était une vie, c’est-à-dire le centre des choses, le milieu du monde. Ne souriez pas à ce que je dis là, ou n’y souriez que par amitié et songez-y ; quiconque vit, fût-il petit chien, est au milieu des choses.

J’étais heureux de voir et d’entendre. Ma mère n’entrouvrait pas son armoire à glace sans me faire éprouver une curiosité fine et pleine de poésie. Qu’y avait-il donc, dans cette armoire ? Mon Dieu ! ce qu’il pouvait y avoir : du linge, des sachets d’odeur, des cartons, des boîtes. Je soupçonne aujourd’hui ma pauvre mère d’un faible pour les boîtes. Elle en avait de toute sorte et en prodigieuse quantité. Et ces boîtes, qu’il m’était interdit de toucher, m’inspiraient de profondes méditations. Mes jouets aussi faisaient travailler ma petite tête ; du moins, les jouets qu’on me promettait, et que j’attendais ; car ceux que je possédais n’avaient pour moi plus de mystère, portant plus de charme. Mais qu’ils étaient beaux, les joujoux de mes rêves ! Un autre miracle, c’était la quantité de traits et de figures qu’on peut tirer d’un crayon ou d’une plume. Je dessinais des soldats ; je faisais une tête ovale et je mettais un shako au-dessus. Ce n’est qu’après de nombreuses observations que je fis entrer la tête dans le shako jusqu’aux sourcils. J’étais sensible aux fleurs, aux parfums, au luxe de la table, aux beaux vêtements. Ma toque à plumes et mes bas chinés me donnaient quelque orgueil.

Mais ce que j’aimais plus que chaque chose en particulier, c’était l’ensemble des choses : la maison, l’air, la lumière, que sais-je ? la vie enfin ! Une grande douceur m’enveloppait. Jamais petit oiseau ne se frotta plus délicieusement au duvet de son nid.

J’étais heureux, j’étais très heureux. Pourtant, j’enviais un autre enfant. Il se nommait Alphonse. Je ne lui connaissais pas d’autre nom, et il est fort possible qu’il n’eût que celui-là. Sa mère était blanchisseuse et travaillait en ville.

Alphonse vaguait tout le long de la journée dans la cour ou sur le quai, et j’observais de ma fenêtre son visage barbouillé, sa tignasse jaune, sa culotte sans fond et ses savates, qu’il traînait dans les ruisseaux. J’aurais bien voulu, moi aussi, marcher en liberté dans les ruisseaux.

Alphonse hantait les cuisinières et gagnait près d’elles force gifles et quelques vieilles croûtes de pâté. Parfois les palefreniers l’envoyaient puiser à la pompe un seau d’eau qu’il rapportait fièrement, avec une face cramoisie et la langue hors de la bouche. Et je l’enviais. Il n’avait pas comme moi des fables de La Fontaine à apprendre ; il ne craignait pas d’être grondé pour une tache à sa blouse, lui !

Il n’était pas tenu de dire bonjour, monsieur. bonjour, madame. à des personnes dont les jours et les soirs, bons ou mauvais, ne l’intéressaient pas du tout ; et, s’il n’avait pas comme moi une arche de Noé et un cheval à mécanique, il jouait à sa fantaisie avec les moineaux qu’il attrapait, les chiens errants comme lui, et même les chevaux de l’écurie, jusqu’à ce que le cocher l’envoyât dehors au bout d’un balai. Il était libre et hardi. De la cour, son domaine, il me regardait à ma fenêtre comme on regarde un oiseau en cage.

Cette cour était gaie à cause des bêtes de toute espèce et des gens de service qui la fréquentaient. Elle était grande ; le corps de logis qui la fermait au midi était tapissé d’une vieille vigne noueuse et maigre, au-dessus de laquelle était un cadran solaire dont le soleil et la pluie avaient effacé les chiffres, et cette aiguille d’ombre qui coulait insensiblement sur la pierre m’étonnait. De tous les fantômes que j’évoque, celui de cette vieille cour est un des plus étranges pour les Parisiens d’aujourd’hui. Leurs cours ont quatre mètres carrés ; on peut y voir un morceau du ciel, grand comme un mouchoir, par-dessus cinq étages de garde-manger en surplomb. C’est là un progrès, mais il est malsain.

Il advint un jour que cette cour si gaie, où les ménagères venaient le matin emplir leur cruche à la pompe et où les cuisinières secouaient, vers six heures, leur salade dans un panier de laiton, en échangeant des propos avec les palefreniers, il advint que cette cour fut dépavée. On ne la dépavait que pour la repaver ; mais, comme il avait plu pendant les travaux, elle était fort boueuse, et Alphonse, qui y vivait comme un satyre dans son bois, était, de la tête aux pieds, de la couleur du sol. Il remuait les pavés avec une joyeuse ardeur. Puis, levant la tête et me voyant muré là-haut, il me fit signe de venir. J’avais bien envie de jouer avec lui à remuer les pavés. Je n’avais pas de pavés à remuer dans ma chambre, moi. Il se trouva que la porte de l’appartement était ouverte. Je descendis dans la cour.

« Me voilà, dis-je à Alphonse.

— Porte ce pavé », me dit-il.

Il avait l’air sauvage et la voix rauque ; j’obéis. Tout à coup le pavé me fut arraché des mains et je me sentis enlevé de terre. C’était ma bonne qui m’emportait, indignée. Elle me lava au savon de Marseille et me fit honte de jouer avec un polisson, un rôdeur, un vaurien.

« Alphonse, ajouta ma mère, Alphonse est mal élevé ; ce n’est pas sa faute, c’est son malheur ; mais les enfants bien élevés ne doivent pas fréquenter ceux qui ne le sont pas. » J’étais un petit enfant très intelligent et très réfléchi. Je retins les paroles de ma mère et elles s’associèrent, je ne sais comment, à ce que j’appris des enfants maudits en me faisant expliquer ma vieille Bible en estampes. Mes sentiments pour Alphonse changèrent tout à fait. Je ne l’enviai plus ; non. Il m’inspira un mélange de terreur et de pitié.

« Ce n’est pas sa faute, c’est son malheur. » Cette parole de ma mère me troublait pour lui. Vous fîtes bien, maman, de me parler ainsi ; vous fîtes bien de me révéler dès l’âge le plus tendre l’innocence des misérables. Votre parole était bonne ; c’était à moi à la garder présente dans la suite de ma vie.

Pour cette fois du moins, elle eut son effet et je m’attendris sur le sort de l’enfant maudit. Un jour, tandis qu’il tourmentait dans la cour le perroquet d’une vieille locataire, je contemplai ce Caïn sombre et puissant, avec toute la componction d’un bon petit Abel. C’est le bonheur, hélas ! qui fait les Abels. Je m’ingéniai à donner à l’autre un témoignage de ma pitié. Je songeai à lui envoyer un baiser ; mais son visage farouche me parut peu propre à le recevoir et mon cœur se refusa à ce don. Je cherchai longtemps ce que je pourrais bien donner ; mon embarras était grand. Donner à Alphonse mon cheval à mécanique, qui précisément n’avait plus ni queue ni crinière, me parut toutefois excessif. Et puis, est-ce bien par le don d’un cheval qu’on marque sa pitié ? Il fallait un présent convenable à un maudit. Une fleur peut-être ? Il y avait des bouquets dans le salon. Mais une fleur, cela ressemble à un baiser. Je doutais qu’Alphonse aimât les fleurs. Je fis, dans une grande perplexité, le tour de la salle à manger. Tout à coup, je frappai joyeusement dans mes mains : j’avais trouvé !

Il y avait sur le buffet, dans une coupe, de magnifiques raisins de Fontainebleau. Je montai sur une chaise et pris de ces raisins une grappe longue et pesante qui remplissait la coupe aux trois quarts. Les grains d’un vert pâle étaient dorés d’un côté et l’on devait croire qu’ils fondraient délicieusement dans la bouche ; pourtant je n’y goûtai pas. Je courus chercher un peloton de fil dans la table à ouvrage de ma mère. Il m’était interdit d’y rien prendre. Mais il faut savoir désobéir. J’attachai la grappe au bout d’un fil, et, me penchant sur la barre de la fenêtre, j’appelai Alphonse et fis descendre lentement la grappe dans la cour. Pour la mieux voir, l’enfant maudit écarta de ses yeux les mèches de ses cheveux jaunes, et, quand elle fut à portée de son bras, il l’arracha avec le fil ; puis, relevant la tête, il me tira la langue, me fit un pied de nez et s’enfuit avec la grappe en me montrant son derrière. Mes petits amis ne m’avaient pas accoutumé à ces façons. J’en fus d’abord très irrité.

Mais une considération me calma. « J’ai bien fait, pensai-je, de n’envoyer ni une fleur ni un baiser. » Ma rancune s’évanouit à cette pensée, tant il est vrai que, quand l’amour-propre est satisfait, le reste importe peu.

Toutefois, à l’idée qu’il faudrait confesser mon aventure à ma mère, je tombai dans un grand abattement. J’avais tort ; ma mère me gronda, mais avec de la gaieté : je le vis à ses yeux qui riaient.

« Il faut donner son bien, et non celui des autres, me dit-elle, et il faut savoir donner.

— C’est le secret du bonheur, et peu le savent », ajouta mon père.

Il le savait, lui !

VI. Marcelle aux yeux d’or[modifier]

J’avais cinq ans et je me faisais du monde une idée que j’ai dû changer depuis ; c’est dommage, elle était charmante. Un jour, tandis que j’étais occupé à dessiner des bonshommes, ma mère m’appela sans songer qu’elle me dérangeait. Les mères ont de ces étourderies.

Cette fois, il s’agissait de me faire ma toilette. Je n’en sentais pas la nécessité et j’en voyais le désagrément, je résistais, je faisais des grimaces ; j’étais insupportable.

Ma mère me dit :

« Ta marraine va venir : ce serait joli si tu n’étais pas habillé ! » Ma marraine ! je ne l’avais pas encore vue ; je ne la connaissais pas du tout. Je ne savais même pas qu’elle existât. Mais je savais très bien ce que c’est qu’une marraine : je l’avais lu dans les contes et vu dans les images ; je savais qu’une marraine est une fée.

Je me laissai peigner et savonner tant qu’il plut à ma chère maman. Je songeais à ma marraine avec une extrême curiosité de la connaître. Mais, bien que grand questionneur d’ordinaire, je ne demandai rien de tout ce que je brûlais de savoir.

« Pourquoi ?

— Vous me demandez pourquoi ? Ah ! c’est que je n’osais ; c’est que les fées, telles que je les comprenais, voulaient le silence et le mystère ; c’est qu’il est dans les sentiments un vague si précieux, que l’âme la plus neuve en ce monde est, par instinct, jalouse de le garder ; c’est qu’il existe, pour l’enfant comme pour l’homme, des choses ineffables ; c’est que, sans l’avoir connue, j’aimais ma marraine. » Je vais bien vous surprendre, mais la vérité a parfois heureusement quelque chose d’imprévu, qui la rend supportable… Ma marraine é tait belle à souhait. Quand je la vis, je la reconnus. C’était bien celle que j’attendais, c’était ma fée. Je la contemplais sans surprise, ravi. Pour cette fois, et par extraordinaire, la nature égalait les rêves de beauté d’un petit enfant.

Ma marraine me regarda : elle avait des yeux d’or. Elle me sourit et je lui vis des dents aussi petites que les miennes. Elle parla : sa voix était claire et chantait comme une source dans les bois. Elle me baisa, ses lèvres étaient fraîches ; je les sens encore sur ma joue.

Je goûtai à la voir une infinie douceur, et il fallait, paraît-il, que cette rencontre fût charmante de tout point ; car le souvenir qui m’en reste est dégagé de tout détail qui l’eût gâté. Il a pris une simplicité lumineuse. C’est la bouche entrouverte pour un sourire et pour un baiser, debout, les bras ouverts, que m’apparaît invariablement ma marraine.

Elle me souleva de terre et me dit :

« Trésor, laisse-moi voir la couleur de tes yeux. » Puis, agitant les boucles de ma chevelure :

« Il est blond, mais il deviendra brun. » Ma fée connaissait l’avenir. Pourtant ses prédictions indulgentes ne l’annonçaient pas tout entier. Mes cheveux, aujourd’hui, ne sont plus ni blonds ni noirs.

Elle m’envoya, le lendemain, des joujoux qui ne me parurent pas faits pour moi. Je vivais avec mes livres, mes images, mon pot de colle, mes boîtes de couleur et tout mon attirail de petit garçon intelligent et chétif, déjà sédentaire, qui s’initiait naïvement par ses jouets à ce sentiment des formes et des couleurs, cause de tant de douleurs et de joies.

Les présents choisis par ma marraine n’entraient pas dans ces mœurs. C’était un mobilier complet de sport-boy et de petit gymnaste à trapèze, cordes, barres, poids, haltères, tout ce qu’il faut pour exercer la force d’un enfant et préparer la grâce virile.

Par malheur, j’avais déjà le pli du bureau, le goût des découpures faites patiemment le soir à la lampe, le sens profond des images, et, quand je sortais de mes amusements d’artiste prédestiné, c’était par des coups de folie, par une rage de désordre, pour jouer éperdument à des jeux sans règle, sans rythme : au voleur, au naufrage, à l’incendie. Tous ces appareils de buis verni et de fer me parurent froids, lourds, sans caprice et sans âme, jusqu’à ce que ma marraine y eût mis, en m’en enseignant l’usage, un peu de son charme. Elle soulevait les haltères avec beaucoup de crânerie, et, portant les coudes en arrière, elle me montrait comment les barres, passées sur le dos et sous les bras, développent la poitrine.

Un jour, elle me prit sur ses genoux et me promit un bateau, un bateau avec tous ses gréements, toutes ses voiles et des canons aux sabords. Ma marraine parlait marine comme un loup de mer. Elle n’oubliait ni hune, ni dunette, ni haubans, ni perroquet, ni cacatois. Elle n’en finissait point avec ces mots étranges et elle mettait comme de l’amitié à les dire. Ils lui rappelaient sans doute bien des choses. Une fée, cela va sur les eaux.

Je ne l’ai pas reçu, ce bateau. Mais je n’ai jamais eu besoin, même en bas âge, de posséder les choses pour en jouir, et le bateau de la fée m’a occupé bien des heures. Je le voyais. Je le vois encore. Ce n’est plus un jouet. C’est un fantôme. Il coule en silence sur une mer brumeuse, et j’aperçois à son bord une femme immobile, les bras inertes, les yeux grands et vides.

Je ne devais plus revoir ma marraine.

J’avais dès lors une idée juste de son caractère. Je sentais qu’elle était née pour plaire et pour aimer, que c’était là son affaire en ce monde. Je ne me trompais pas, hélas ! J’ai su depuis que Marcelle (elle se nommait Marcelle) n’a jamais fait que cela.

C’est bien des années plus tard que j’appris quelque chose de sa vie. Marcelle et ma mère s’étaient connues au couvent. Mais ma mère, plus âgée de quelques années, était trop sage et trop mesurée pour devenir la compagne assidue de Marcelle, qui mettait dans ses amitiés une ardeur extraordinaire et une sorte de folie. La jeune pensionnaire qui inspira à Marcelle les sentiments les plus extravagants était la fille d’un négociant, une grosse personne calme, moqueuse et bornée. Marcelle ne la quittait pas des yeux, fondait en larmes pour un mot, pour un geste de son amie, l’accablait de serments, lui faisait toutes les heures des scènes de jalousie, et lui écrivait à l’étude des lettres de vingt pages, tant qu’enfin la grosse fille, impatientée, déclara qu’il y en avait assez et qu’elle voulait être tranquille.

La pauvre Marcelle se retira si abattue et si triste, qu’elle fit pitié à ma mère. C’est alors que commença leur liaison, peu de temps avant que ma mère sortît du couvent. Elles promirent de se rendre visite et tinrent parole.

Marcelle avait pour père le meilleur homme du monde, charmant, avec bien de l’esprit et pas le sens commun. Il quitta la marine, sans motif, après vingt ans de navigation.

On s’en étonnait. Il fallait s’étonner qu’il fût resté si longtemps au service. Sa fortune était médiocre et son économie détestable.

Regardant par sa fenêtre, un jour de pluie, il vit sa femme et sa fille à pied, fort embarrassées de leurs jupes et de leur en-tout cas. Il s’aperçut pour la première fois qu’elles n’avaient point de voiture, et cette découverte le chagrina beaucoup. Sur-le-champ il réalisa ses valeurs, vendit les bijoux de sa femme, emprunta de l’argent à divers amis et courut à Bade. Comme il avait une martingale infaillible, il joua gros jeu à l’effet de gagner chevaux, carrosse et livrée. Au bout de huit jours, il rentra chez lui sans un sou, et croyant plus que jamais à sa martingale.

Il lui restait une petite terre dans la Brie, où il éleva des ananas. Après un an de cette culture, il dut vendre le fonds pour payer les serres. Alors il se jeta dans des inventions de machines, et sa femme mourut sans qu’il y prît garde. Il envoyait aux ministres, aux Chambres, à l’Institut, aux sociétés savantes, à tout le monde, des plans et des mémoires. Ces mémoires étaient quelquefois rédigés en vers. Pourtant il se faisait quelque argent, il vivait. C’était miraculeux. Marcelle trouvait cela simple, et achetait des chapeaux avec toutes les pièces de cent sous qui lui tombaient sous la main.

Pour jeune fille qu’elle était alors, ma mère ne comprenait pas la vie de cette façon, et Marcelle la faisait trembler. Mais elle aimait Marcelle.

« Si tu savais, m’a dit cent fois ma mère, si tu savais comme elle était charmante alors !

— Ah ! chère maman, je l’imagine bien. » Il y eut pourtant une brouille entre elles, et la cause en fut un sentiment délicat qu’il ne faudrait point laisser dans l’ombre où l’on cache les fautes de ceux qui nous sont chers, mais que je ne dois pas analyser, moi, comme tout autre pourrait le faire. Je ne le dois pas, dis-je, et ne le puis non plus, n’ayant sur ce sujet que des indices extrêmement vagues. Ma mère était alors fiancée à un jeune médecin qui l’épousa peu après et devint mon père. Marcelle était charmante ; on vous l’a dit assez. Elle inspirait et respirait l’amour. Mon père était jeune. Ils se voyaient, se parlaient.

Que sais-je encore ?… Ma mère se maria et ne revit plus Marcelle.

Mais, après deux ans d’exil, la belle aux yeux d’or eut son pardon. Elle l’eut si bien qu’on la pria d’être ma marraine.

Dans l’intervalle, elle s’était mariée. Cela, je pense, avait beaucoup aidé au raccommodement. Marcelle adorait son mari, un monstre de petit moricaud qui naviguait depuis l’âge de sept ans sur un navire de commerce, et que je soupçonne véhémentement d’avoir fait la traite des noirs. Comme il possédait des biens à Rio de Janeiro, il y emmena ma marraine.

Ma mère m’a dit souvent :

« Tu ne peux te figurer ce qu’était le mari de Marcelle :

un magot, un singe, un singe habillé de jaune des pieds à la tête. Il ne parlait aucune langue. Il savait seulement un peu de toutes, et s’exprimait par des cris, des gestes et des roulements d’yeux. Pour être juste, il avait des yeux superbes.

Et ne crois pas, mon enfant, qu’il fût des îles, ajoutait ma mère ; il était Français, natif de Brest, et se nommait Dupont. » Il faut vous apprendre, en passant, que ma mère disait « les îles » pour tout ce qui n’est pas l’Europe ; et cela désespérait mon père, auteur de divers travaux d’ethnographie comparée.

« Marcelle, poursuivait ma mère, Marcelle était folle de son mari. Dans les premiers temps, on avait toujours l’air de les gêner en allant les voir. Elle fut heureuse pendant trois ou quatre ans ; je dis heureuse parce qu’il faut tenir compte des goûts. Mais, pendant le voyage qu’elle fit en France…, tu ne te rappelles pas, tu étais trop petit.

— Oh ! maman, je me rappelle parfaitement.

— Eh bien, pendant ce voyage, son moricaud prit là-bas, dans les îles, d’horribles habitudes : il s’enivrait dans les cabarets de matelots avec des créatures. Il reçut un coup de couteau. Au premier avis qu’elle en eut, Marcelle s’embarqua. Elle soigna son mari avec cette ardeur superbe qu’elle mettait à tout. Mais il eut un vomissement de sang et mourut.

— Marcelle n’est-elle pas revenue en France ? Maman, pourquoi n’ai-je pas revu ma marraine ? » A cette question, ma mère répondit avec embarras.

« Étant veuve, elle connut à Rio de Janeiro des officiers de marine qui lui firent grand tort. Il ne faut pas penser du mal de Marcelle, mon enfant. C’est une femme à part, qui n’agissait pas comme les autres. Mais il devenait difficile de la recevoir.

— Maman, je ne pense pas du mal de Marcelle ; dites-moi seulement ce qu’elle est devenue.

— Mon fils, un lieutenant de vaisseau l’aima, ce qui était bien naturel, et la compromit, parce qu’une si belle conquête flattait son amour-propre. Je ne te le nommerai pas ; il est aujourd’hui contre-amiral, et tu as dîné plusieurs fois avec lui.

— Quoi ! c’est V…, ce gros homme rougeaud ? Eh bien, maman, il raconte de jolies histoires de femmes, après dîner, cet amiral-là.

— Marcelle l’aima à la folie. Elle le suivait partout. Tu conçois, mon enfant, que je ne sais pas très bien cette histoire-là. Mais elle finit d’une façon terrible. Ils étaient tous deux en Amérique, je ne puis te dire exactement en quel endroit, parce que je n’ai jamais pu retenir les noms de la géographie. S’étant lassé d’elle, il la quitta sous quelque prétexte et revint en France. Tandis qu’elle l’attendait là-bas, elle apprit par un petit journal de Paris qu’il se montrait au théâtre avec une actrice. Elle n’y put tenir, et, bien que souffrant de la fièvre, elle s’embarqua. Ce fut son dernier voyage. Elle mourut à bord, mon enfant, et ta pauvre marraine, cousue dans un drap, fut jetée à la mer. » Voilà ce que m’a conté ma mère. Je n’en sais pas davantage. Mais, chaque fois que le ciel est d’un gris tendre et que le vent a des plaintes douces, ma pensée s’envole vers Marcelle et je lui dis :

« Pauvre âme en peine, pauvre âme errant sur l’antique océan qui berça les premières amours de la terre, cher fantôme, à ma marraine et ma fée, sois bénie par le plus fidèle de tes amoureux, par le seul, peut-être, qui se souvienne encore de toi ! Sois bénie pour le don que tu mis sur mon berceau en t’y penchant seulement ; sois bénie pour m’avoir révélé, quand je naissais à peine à la pensée, les tourments délicieux que la beauté donne aux âmes avides de la comprendre ; sois bénie par celui qui fut l’enfant que tu soulevas de terre pour chercher la couleur de ses yeux !

Il fut, cet enfant, le plus heureux, et, j’ose dire, le meilleur de tes amis. C’est à lui que tu donnas le plus, à généreuse femme ! car tu lui ouvris, avec tes deux bras, le monde infini des rêves. »

VII. Note écrite à l’aube[modifier]

Voilà la moisson d’une nuit d’hiver, ma première gerbe de souvenirs. La laisserai-je aller au vent ? Ne vaut-il pas mieux la lier et la porter à la grange ? Elle sera, je crois, une bonne nourriture pour les esprits.

Le meilleur et le plus savant des hommes, M. Littré, aurait voulu que chaque famille eût ses archives et son histoire morale. « Depuis, a-t-il dit, qu’une bonne philosophie m’a enseigné à estimer grandement la tradition et la conservation, j’ai bien des fois regretté que, durant le Moyen âge, des familles bourgeoises n’aient pas songé à former de modestes registres où seraient consignés les principaux incidents de la vie domestique, et qu’on se transmettrait tant que la famille durerait. Combien curieux seraient ceux de ces registres qui auraient atteint notre époque quelque succinctes qu’en fussent les notices !

Que de notions et d’expériences perdues, qui auraient été sauvées par un peu de soin et d’esprit de suite ! » Eh bien, je réaliserai pour ma part le désir du sage vieillard : ceci sera gardé et commencera le registre de la famille Nozière. Ne perdons rien du passé. Ce n’est qu’avec le passé qu’on fait l’avenir.