Le Malade imaginaire - Acte III

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2nd intermède Le Malade imaginaire 3ème intermède


===ACTE III===

Sommaire

[modifier] SCÈNE I

BÉRALDE Eh bien, mon frère, qu'en dites-vous? Cela ne vaut-il pas bien une prise de casse?

TOINETTE Hom! de bonne casse est bonne.

BÉRALDE Oh çà! voulez-vous que nous parlions un peu ensemble?

ARGAN Un peu de patience, mon frère: je vais revenir.

TOINETTE Tenez, monsieur, vous ne songez pas que vous ne sauriez marcher sans bâton.

ARGAN Tu as raison.


[modifier] SCÈNE II

TOINETTE N'abandonnez pas, s'il vous plaît, les intérêts de votre nièce.

BÉRALDE J'emploierai toutes choses pour lui obtenir ce qu'elle souhaite.

TOINETTE Il faut absolument empêcher ce mariage extravagant qu'il s'est mis dans la fantaisie; et j'avais songé en moi-même que ç'aurait été une bonne affaire de pouvoir introduire ici un médecin à notre poste pour le dégoûter de son monsieur Purgon et lui décrier sa conduite. Mais, comme nous n'avons personne en main pour cela, j'ai résolu de jouer un tour de ma tête.

BÉRALDE Comment?

TOINETTE C'est une imagination burlesque. Cela sera peut-être plus heureux que sage. Laissez-moi faire. Agissez de votre côté. Voici notre homme.


[modifier] SCÈNE III

BÉRALDE Vous voulez bien, mon frère, que je vous demande, avant toute chose, de ne vous point échauffer l'esprit dans notre conversation?

ARGAN Voilà qui est fait.

BÉRALDE De répondre sans nulle aigreur aux choses que je pourrai vous dire?

ARGAN Oui.

BÉRALDE Et de raisonner ensemble sur les affaires dont nous avons à parler, avec un esprit détaché de toute passion?

ARGAN Mon Dieu! oui. Voilà bien du préambule!

BÉRALDE D'où vient, mon frère, qu'ayant le bien que vous avez et n'ayant d'enfants qu'une fille, car je ne compte pas la petite; d'où vient, dis-je, que vous parlez de la mettre dans un couvent?

ARGAN D'où vient, mon frère, que je suis maître dans ma famille, pour faire ce que bon me semble?

BÉRALDE Votre femme ne manque pas de vous conseiller de vous défaire ainsi de vos deux filles; et je ne doute point que, par un esprit de charité, elle ne fût ravie de les voir toutes deux bonnes religieuses.

ARGAN Oh çà! nous y voici. Voilà tout d'abord la pauvre femme en jeu. C'est elle qui fait tout le mal, et tout le monde lui en veut.

BÉRALDE Non, mon frère; laissons-la là; c'est une femme qui a les meilleures intentions du monde pour votre famille, et qui est détachée de toute sorte d'intérêt; qui a pour vous une tendresse merveilleuse, et qui montre pour vos enfants une affection et une bonté qui n'est pas concevable: cela est certain. N'en parlons point, et revenons à votre fille. Sur quelle pensée, mon frère, la voulez-vous donner en mariage au fils d'un médecin?

ARGAN Sur la pensée, mon frère, de me donner un gendre tel qu'il me faut.

BÉRALDE Ce n'est point là, mon frère, le fait de votre fille; et il se présente un parti plus sortable pour elle.

ARGAN Oui; mais celui-ci, mon frère, est plus sortable pour moi.

BÉRALDE Mais le mari qu'elle doit prendre doit-il être, mon frère ou pour elle, ou pour vous?

ARGAN Il doit être, mon frère, et pour elle et pour moi; et je veux mettre dans ma famille les gens dont j'ai besoin.

BÉRALDE Par cette raison-là, si votre petite était grande, vous lui donneriez en mariage un apothicaire?

ARGAN Pourquoi non?

BÉRALDE Est-il possible que vous serez toujours embéguiné de vos apothicaires et de vos médecins, et que vous vouliez être malade en dépit des gens et de la nature?

ARGAN Comment l'entendez-vous, mon frère?

BÉRALDE J'entends, mon frère, que je ne vois point d'homme qui soit moins malade que vous, et que je ne demanderais point une meilleure constitution que la vôtre. Une grande marque que vous vous portez bien et que vous avez un corps parfaitement bien composé, c'est qu'avec tous les soins que vous avez pris vous n'avez pu parvenir encore à gâter la bonté de votre tempérament, et que vous n'êtes point crevé de toutes les médecines qu'on vous a fait prendre.

ARGAN Mais savez-vous, mon frère, que c'est cela qui me conserve; et que monsieur Purgon dit que je succomberais, s'il était seulement trois jours sans prendre soin de moi?

BÉRALDE Si vous n'y prenez garde, il prendra tant de soin de vous, qu'il vous enverra en l'autre monde.

ARGAN Mais raisonnons un peu, mon frère. Vous ne croyez donc point à la médecine?

BÉRALDE Non, mon frère, et je ne vois pas que, pour son salut, il soit nécessaire d'y croire.

ARGAN Quoi! vous ne tenez pas véritable une chose établie par tout le monde et que tous les siècles ont révérée?

BÉRALDE Bien loin de la tenir véritable, je la trouve, entre nous, une des plus grandes folies qui soient parmi les hommes; et, à regarder les choses en philosophe, je ne vois point une plus plaisante mômerie, je ne vois rien de plus ridicule, qu'un homme qui se veut mêler d'en guérir un autre.

ARGAN Pourquoi ne voulez-vous pas, mon frère, qu'un homme en puisse guérir un autre?

BÉRALDE Par la raison, mon frère, que les ressorts de notre machine sont des mystères, jusques ici, où les hommes ne voient goutte; et que la nature nous a mis au-devant des yeux des voiles trop épais pour y connaître quelque chose.

ARGAN Les médecins ne savent donc rien, à votre compte?

BÉRALDE Si fait, mon frère. Ils savent la plupart de fort belles humanités, savent parler en beau latin, savent nommer en grec toutes les maladies, les définir et les diviser; mais, pour ce qui est de les guérir, c'est ce qu'ils ne savent pas du tout.

ARGAN Mais toujours faut-il demeurer d'accord que, sur cette matière, les médecins en savent plus que les autres.

BÉRALDE Ils savent, mon frère, ce que je vous ai dit, qui ne guérit pas de grand'chose: et toute l'excellence de leur art consiste en un pompeux galimatias, en un spécieux babil, qui vous donne des mots pour des raisons, et des promesses pour des effets.

ARGAN Mais enfin, mon frère, il y a des gens aussi sages et aussi habiles que vous; et nous voyons que, dans la maladie, tout le monde a recours aux médecins.

BÉRALDE C'est une marque de la faiblesse humaine, et non pas de la vérité de leur art.

ARGAN Mais il faut bien que les médecins croient leur art véritable, puisqu'ils s'en servent pour eux-mêmes.

BÉRALDE C'est qu'il y en a parmi eux qui sont eux-mêmes dans l'erreur populaire, dont ils profitent; et d'autres qui en profitent sans y être. Votre monsieur Purgon, par exemple, n'y sait point de finesse; c'est un homme tout médecin, depuis la tête jusqu'aux pieds; un homme qui croit à ses règles plus qu'à toutes les démonstrations des mathématiques, et qui croirait du crime à les vouloir examiner; qui ne voit rien d'obscur dans la médecine, rien de douteux, rien de difficile; et qui, avec une impétuosité de prévention une raideur de confiance, une brutalité de sens commun et de raison, donne au travers des purgations et des saignées, et ne balance aucune chose. Il ne lui faut point vouloir mal de tout ce qu'il pourra vous faire: c'est de la meilleure foi du monde qu'il vous expédiera; et il ne fera, en vous tuant, que ce qu'il a fait à sa femme et à ses enfants, et ce qu'en un besoin il ferait à lui-même.

ARGAN C'est que vous avez, mon frère, une dent de lait contre lui. Mais, enfin, venons au fait. Que faire donc quand on est malade?

BÉRALDE Rien, mon frère.

ARGAN Rien?

BÉRALDE Rien. Il ne faut que demeurer en repos. La nature, d'elle-même, quand nous la laissons faire, se tire doucement du désordre où elle est tombée. C'est notre inquiétude, c'est notre impatience qui gâte tout; et presque tous les hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies.

ARGAN Mais il faut demeurer d'accord, mon frère, qu'on peut aider cette nature par de certaines choses.

BÉRALDE Mon Dieu, mon frère, ce sont de pures idées dont nous aimons à nous repaître; et, de tout temps, il s'est glissé parmi les hommes de belles imaginations que nous venons à croire, parce qu'elles nous flattent et qu'il serait à souhaiter qu'elles fussent véritables. Lorsqu'un médecin vous parle d'aider, de secourir, de soulager la nature, de lui ôter ce qui lui nuit et lui donner ce qui lui manque, de la rétablir et de la remettre dans une pleine facilité de ses fonctions; lorsqu'il vous parle de rectifier le sang, de tempérer les entrailles et le cerveau, de dégonfler la rate, de raccommoder la poitrine, de réparer le foie, de fortifier le cœur, de rétablir et conserver la chaleur naturelle, et d'avoir des secrets pour étendre la vie à de longues années, il vous dit justement le roman de la médecine. Mais, quand vous en venez à la vérité et à l'expérience, vous ne trouvez rien de tout cela; et il en est comme de ces beaux songes qui ne vous laissent au réveil que le déplaisir de les avoir crus.

ARGAN C'est-à-dire que toute la science du monde est renfermée dans votre tête, et vous voulez en savoir plus que tous les grands médecins de notre siècle.

BÉRALDE Dans les discours et dans les choses, ce sont deux sortes de personnes que vos grands médecins. Entendez-les parler, les plus habiles gens du monde; voyez-les faire, les plus ignorants de tous les hommes.

ARGAN Ouais! vous êtes un grand docteur, à ce que je vois, et je voudrais bien qu'il y eût ici quelqu'un de ces messieurs, pour rembarrer vos raisonnements et rabaisser votre caquet.

BÉRALDE Moi, mon frère, je ne prends point à tâche de combattre la médecine; et chacun, à ses périls et fortune, peut croire tout ce qu'il lui plaît. Ce que j'en dis n'est qu'entre nous; et j'aurais souhaité de pouvoir un peu vous tirer de l'erreur où vous êtes et, pour vous divertir, vous mener voir, sur ce chapitre, quelqu'une des comédies de Molière.

ARGAN C'est un bon impertinent que votre Molière, avec ses comédies! et je le trouve bien plaisant d'aller jouer d'honnêtes gens comme les médecins!

BÉRALDE Ce ne sont point les médecins qu'il joue, mais le ridicule de la médecine.

ARGAN C'est bien à lui à faire, de se mêler de contrôler la médecine! Voilà un bon nigaud, un bon impertinent, de se moquer des consultations et des ordonnances, de s'attaquer au corps des médecins, et d'aller mettre sur son théâtre des personnes vénérables comme ces messieurs-là.

BÉRALDE Que voulez-vous qu'il y mette, que les diverses professions des hommes? On y met bien tous les jours les princes et les rois qui sont d'aussi bonne maison que les médecins.

ARGAN Par la mort non de diable! si j'étais que des médecins, je me vengerais de son impertinence; et, quand il sera malade, je le laisserais mourir sans secours. Il aurait beau faire et beau dire, je ne lui ordonnerais pas la moindre petite saignée, le moindre petit lavement; et je lui dirais: "Crève, crève; cela t'apprendra une autre fois à te jouer à la Faculté."

BÉRALDE Vous voilà bien en colère contre lui.

ARGAN Oui. C'est un malavisé; et, si les médecins sont sages, ils feront ce que je dis.

BÉRALDE Il sera encore plus sage que vos médecins, car il ne leur demandera point de secours.

ARGAN Tant pis pour lui, s'il n'a point recours aux remèdes.

BÉRALDE Il a ses raisons pour n'en point vouloir, et il soutient que cela n'est permis qu'aux gens vigoureux et robustes, et qui ont des forces de reste pour porter les remèdes avec la maladie; mais que, pour lui, il n'a justement de la force que pour porter son mal.

ARGAN Les sottes raisons que voilà! Tenez, mon frère, ne parlons point de cet homme-là davantage; car cela m'échauffe la bile et vous me donneriez mon mal.

BÉRALDE Je le veux bien, mon frère; et, pour changer de discours, je vous dirai, que, sur une petite répugnance que vous témoigne votre fille, vous ne devez point prendre les résolutions violentes de la mettre dans un couvent, que, pour le choix d'un gendre, il ne faut pas suivre aveuglément la passion qui vous emporte; et qu'on doit, sur cette matière, s'accommoder un peu à l'inclination d'une fille, puisque c'est pour toute la vie et que de là dépend tout le bonheur d'un mariage.


[modifier] SCÈNE IV

ARGAN Ah! mon frère, avec votre permission...

BÉRALDE Comment? Que voulez-vous faire?

ARGAN Prendre ce petit lavement-là: ce sera bientôt fait.

BÉRALDE Vous vous moquez. Est-ce que vous ne sauriez être un moment sans lavement ou sans médecine? Remettez cela à une autre fois, et demeurez un peu en repos.

ARGAN Monsieur Fleurant, à ce soir, ou à demain au matin.

MONSIEUR FLEURANT, à Béralde. De quoi vous mêlez-vous, de vous opposer aux ordonnances de la médecine, et d'empêcher monsieur de prendre mon clystère? Vous êtes bien plaisant d'avoir cette hardiesse-là!

BÉRALDE Allez, monsieur; on voit bien que vous n'avez pas accoutumé de parler à des visages.

MONSIEUR FLEURANT On ne doit point ainsi se jouer des remèdes et me faire perdre mon temps. Je ne suis venu ici que sur une bonne ordonnance; et je vais dire à monsieur Purgon comme on m'a empêché d'exécuter ses ordres et de faire ma fonction. Vous verrez, vous verrez...

ARGAN Mon frère, vous serez cause ici de quelque malheur.

BÉRALDE Le grand malheur de ne pas prendre un lavement que monsieur Purgon a ordonné! Encore un coup, mon frère, est-il possible qu'il n'y ait pas moyen de vous guérir de la maladie des médecins, et que vous vouliez être toute votre vie enseveli dans leurs remèdes?

ARGAN Mon Dieu! mon frère, vous en parlez comme un homme qui se porte bien; mais, si vous étiez à ma place, vous changeriez bien de langage. Il est aisé de parler contre la médecine, quand on est en pleine santé.

BÉRALDE Mais quel mal avez-vous?

ARGAN Vous me feriez enrager! Je voudrais que vous l'eussiez, mon mal, pour voir si vous jaseriez tant. Ah! voici monsieur Purgon.


[modifier] SCÈNE V

MONSIEUR PURGON Je viens d'apprendre là-bas, à la porte, de jolies nouvelles; qu'on se moque ici de mes ordonnances, et qu'on a fait refus de prendre le remède que j'avais prescrit.

ARGAN Monsieur, ce n'est pas...

MONSIEUR PURGON Voilà une hardiesse bien grande, une étrange rébellion d'un malade contre son médecin!

TOINETTE Cela est épouvantable!

MONSIEUR PURGON Un clystère que j'avais pris plaisir à composer moi-même.

ARGAN Ce n'est pas moi...

MONSIEUR PURGON Inventé et formé dans toutes les règles de l'art.

TOINETTE Il a tort.

MONSIEUR PURGON Et qui devait faire dans les entrailles un effet merveilleux.

ARGAN Mon frère...

MONSIEUR PURGON Le renvoyer avec mépris!

ARGAN C'est lui...

MONSIEUR PURGON C'est une action exorbitante!

TOINETTE Cela est vrai.

MONSIEUR PURGON Un attentat énorme contre la médecine!

ARGAN Il est cause...

MONSIEUR PURGON Un crime de lèse-Faculté, qui ne se peut assez punir!

TOINETTE Vous avez raison.

MONSIEUR PURGON Je vous déclare que je romps commerce avec vous.

ARGAN C'est mon frère...

MONSIEUR PURGON Que je ne veux plus d'alliance avec vous.

TOINETTE Vous ferez bien.

MONSIEUR PURGON Et que, pour finir toute liaison avec vous, voilà la donation que je faisais à mon neveu, en faveur du mariage.

ARGAN C'est mon frère qui a fait tout le mal.

MONSIEUR PURGON Mépriser mon clystère!

ARGAN Faites-le venir, je m'en vais le prendre.

MONSIEUR PURGON Je vous aurais tiré d'affaire avant qu'il fût peu.

TOINETTE Il ne le mérite pas.

MONSIEUR PURGON J'allais nettoyer votre corps et en évacuer entièrement les mauvaises humeurs.

ARGAN Ah! mon frère!

MONSIEUR PURGON Et je ne voulais plus qu'une douzaine de médecines pour vider le fond du sac.

TOINETTE Il est indigne de vos soins.

MONSIEUR PURGON Mais, puisque vous n'avez pas voulu guérir par mes mains...

ARGAN Ce n'est pas ma faute.

MONSIEUR PURGON Puisque vous vous êtes soustrait de l'obéissance que l'on doit à son médecin...

TOINETTE Cela crie vengeance.

MONSIEUR PURGON Puisque vous vous êtes déclaré rebelle aux remèdes que je vous ordonnais...

ARGAN Ah! point du tout.

MONSIEUR PURGON J'ai à vous dire que je vous abandonne à votre mauvaise constitution, à l'intempérie de vos entrailles, à la corruption de votre sang, à l'âcreté de votre bile, et à la féculence de vos humeurs.

TOINETTE C'est fort bien fait.

ARGAN Mon Dieu!

MONSIEUR PURGON Et je veux qu'avant qu'il soit quatre jours vous deveniez dans un état incurable.

ARGAN Ah! miséricorde!

MONSIEUR PURGON Que vous tombiez dans la bradypepsie.

ARGAN Monsieur Purgon!

MONSIEUR PURGON De la bradypepsie dans la dyspepsie.

ARGAN Monsieur Purgon!

MONSIEUR PURGON De la dyspepsie dans l'apepsie.

ARGAN Monsieur Purgon!

MONSIEUR PURGON De l'apepsie dans la lienterie.

ARGAN Monsieur Purgon!

MONSIEUR PURGON De la lienterie dans la dysenterie.

ARGAN Monsieur Purgon!

MONSIEUR PURGON De la dysenterie dans l'hydropisie.

ARGAN Monsieur Purgon!

MONSIEUR PURGON Et de l'hydropisie dans la privation de la vie, où vous aura conduit votre folie.


[modifier] SCÈNE VI

ARGAN Ah! mon Dieu! je suis mort... Mon frère, vous m'avez perdu.

BÉRALDE Quoi! qu'y a-t-il?

ARGAN Je n'en puis plus. Je sens déjà que la médecine se venge.

BÉRALDE Ma foi, mon frère, vous êtes fou; et je ne voudrais pas, pour beaucoup de choses, qu'on vous vit faire que ce vous faites. Tatez-vous un peu, je vous prie; revenez à vous-même, et ne donnez point tant à votre imagination.

ARGAN Vous voyez, mon frère, les étranges maladies dont il m'a menacé.

BÉRALDE Le simple homme que vous êtes!

ARGAN Il dit que je deviendrai incurable avant qu'il soit quatre jours.

BÉRALDE Et ce qu'il dit, que fait-il à la chose? Est-ce un oracle qui a parlé? il semble, à vous entendre, que monsieur Purgon tienne dans ses mains le filet de vos jours, et que, d'autorité suprême, il vous l'allonge et vous le raccourcisse comme il lui plaît. Songez que les principes de votre vie sont en vous-même, et que le courroux de monsieur Purgon est aussi peu capable de vous faire mourir que ses remèdes de vous faire vivre. Voici une aventure, si vous voulez, à vous défaire des médecins, ou, si vous êtes né à ne pouvoir vous en passer, il est aisé d'en avoir un autre avec lequel, mon frère, vous puissiez courir un peu moins de risque.

ARGAN Ah! mon frère, il sait tout mon tempérament et la manière dont il faut me gouverner.

BÉRALDE Il faut vous avouer que vous êtes un homme d'une grande prévention, et que vous voyez les choses avec d'étranges yeux.


[modifier] SCÈNE VII

TOINETTE Monsieur, voilà un médecin qui demande à vous voir.

ARGAN Et quel médecin?

TOINETTE Un médecin de la médecine.

ARGAN Je te demande qui il est.

TOINETTE Je ne le connais pas, mais il me ressemble comme deux gouttes d'eau; et, si je n'étais sûre que ma mère était honnête femme, je dirais que ce serait quelque petit frère qu'elle m'aurait donné depuis le trépas de mon père.

ARGAN Fais-le venir.

BÉRALDE Vous êtes servi à souhait. Un médecin vous quitte; un autre se présente.

ARGAN J'ai bien peur que vous ne soyez cause de quelque malheur.

BÉRALDE Encore! Vous en revenez toujours là.

ARGAN Voyez-vous, j'ai sur le cœur toutes ces maladies-là que je ne connais point, ces...


[modifier] SCÈNE VIII

TOINETTE Monsieur, agréez que je vienne vous rendre visite, et vous offrir mes petits services pour toutes les saignées et les purgations dont vous aurez besoin.

ARGAN Monsieur, je vous suis fort obligé. Par ma foi, voilà Toinette elle-même.

TOINETTE Monsieur, je vous prie de m'excuser: j'ai oublié de donner une commission à mon valet; je reviens tout à l'heure.

ARGAN Eh! ne diriez-vous pas que c'est effectivement Toinette?

BÉRALDE Il est vrai que la ressemblance est tout à fait grande; mais ce n'est pas la première fois qu'on a vu de ces sortes de choses, et les histoires ne sont pleines que de ces jeux de la nature.

ARGAN Pour moi j'en suis surpris, et...


[modifier] SCÈNE IX

TOINETTE quitte son habit de médecin si promptement qu'il est difficile de croire que ce soit elle qui a paru en médecin. Que voulez-vous, monsieur?

ARGAN Comment?

TOINETTE Ne m'avez-vous pas appelée?

ARGAN Moi? non.

TOINETTE Il faut donc que les oreilles m'aient corné.

ARGAN Demeure un peu ici pour voir comme ce médecin te ressemble.

TOINETTE, en sortant, dit : Oui, vraiment! J'ai affaire là-bas; et je l'ai assez vu.

ARGAN Si je ne les voyais tous deux, je croirais que ce n'est qu'un.

BÉRALDE J'ai lu des choses surprenantes de ces sortes de ressemblances, et nous en avons vu, de notre temps, où tout le monde s'est trompé.

ARGAN Pour moi, j'aurais été trompé à celle-là; et j'aurais juré que c'est la même personne.


[modifier] SCÈNE X

TOINETTE Monsieur, je vous demande pardon de tout mon cœur.

ARGAN Cela est admirable.

TOINETTE Vous ne trouverez pas mauvais, s'il vous plaît, la curiosité que j'ai eue de voir un illustre malade comme vous êtes; et votre réputation, qui s'étend partout, peut excuser la liberté que j'ai prise.

ARGAN Monsieur, je suis votre serviteur.

TOINETTE Je vois, monsieur, que vous me regardez fixement. Quel âge croyez-vous bien que j'aie?

ARGAN Je crois que tout au plus vous pouvez avoir vingt-six ou vingt-sept ans.

TOINETTE Ah! ah! ah! ah! ah! j'en ai quatre-vingt-dix.

ARGAN Quatre-vingt-dix!

TOINETTE Oui. Vous voyez en effet des secrets de mon art, de me conserver ainsi frais et vigoureux.

ARGAN Par ma foi, voilà un beau jeune vieillard pour quatre-vingt-dix ans!

TOINETTE Je suis médecin passager, qui vais de ville en ville, de province en province, de royaume en royaume, pour chercher d'illustres matières à ma capacité, pour trouver des malades dignes de m'occuper, capables d'exercer les grands et beaux secrets que j'ai trouvés dans la médecine. Je dédaigne de m'amuser à ce menus fatras de maladies ordinaires, à ces bagatelles de rhumatismes et de fluxions, à ces fièvrotes, à ces vapeurs et à ces migraines. Je veux des maladies d'importance, de bonnes fièvres continues, avec des transports au cerveau, de bonnes fièvres pourprées, de bonnes pestes, de bonnes hydropisies formées, de bonnes pleurésies avec des inflammations de poitrine: c'est là que je me plais, c'est là que je triomphe; et je voudrais, monsieur, que vous eussiez toutes les maladies que je viens de dire, que vous fussiez abandonné de tous les médecins, désespéré, à l'agonie, pour vous montrer l'excellence de mes remèdes et l'envie que j'aurais de vous rendre service.

ARGAN Je vous suis obligé, monsieur, des bontés que vous avez pour moi.

TOINETTE Donnez-moi votre pouls. Allons donc, que l'on batte comme il faut. Ah! je vous ferai bien aller comme vous devez. Ouais! ce pouls-là fait l'impertinent; je vois bien que vous ne me connaissez pas encore. Qui est votre médecin?

ARGAN Monsieur Purgon.

TOINETTE Cet homme-là n'est point écrit sur mes tablettes entre les grands médecins. De quoi dit-il que vous êtes malade?

ARGAN Il dit que c'est du foie, et d'autres disent que c'est de la rate.

TOINETTE Ce sont tous des ignorants. C'est du poumon que vous êtes malade.

ARGAN Du poumon?

TOINETTE Oui. Que sentez-vous?

ARGAN Je sens de temps en temps des douleurs de tête.

TOINETTE Justement, le poumon.

ARGAN Il me semble parfois que j'ai un voile devant les yeux.

TOINETTE Le poumon.

ARGAN J'ai quelquefois des maux de cœur.

TOINETTE Le poumon.

ARGAN Je sens parfois des lassitudes par tous les membres.

TOINETTE Le poumon.

ARGAN Et quelquefois il me prend des douleurs dans le ventre, comme si c'étaient des coliques.

TOINETTE Le poumon. Vous avez appétit à ce que vous mangez?

ARGAN Oui, monsieur.

TOINETTE Le poumon. Vous aimez à boire un peu de vin.

ARGAN Oui, monsieur.

TOINETTE Le poumon. Il vous prend un petit sommeil après le repas, et vous êtes bien aise de dormir?

ARGAN Oui, monsieur.

TOINETTE Le poumon, le poumon, vous dis-je. Que vous ordonne votre médecin pour votre nourriture?

ARGAN Il m'ordonne du potage.

TOINETTE Ignorant!

ARGAN De la volaille.

TOINETTE Ignorant!

ARGAN Du veau.

TOINETTE Ignorant!

ARGAN Des bouillons.

TOINETTE Ignorant!

ARGAN Des œufs frais.

TOINETTE Ignorant!

ARGAN Et, le soir, de petits pruneaux pour lâcher le ventre.

TOINETTE Ignorant!

ARGAN Et surtout de boire mon vin fort trempé.

TOINETTE Ignorantus, ignoranta, Ignorantum. Il faut boire votre vin pur, et, pour épaissir votre sang, qui est trop subtil, il faut manger de bon gros bœuf, de bon gros porc, de bon fromage de Hollande; du gruau et du riz, et des marrons et des oublies, pour coller et conglutiner. Votre médecin est une bête. Je veux vous en envoyer un de ma main; et je viendrai vous voir de temps en temps, tandis que je serai en cette ville.

ARGAN Vous m'obligerez beaucoup.

TOINETTE Que diantre faites-vous de ce bras-là?

ARGAN Comment?

TOINETTE Voilà un bras que je me ferais couper tout à l'heure, si j'étais que de vous.

ARGAN Et pourquoi?

TOINETTE Ne voyez-vous pas qu'il tire à soi toute la nourriture, et qu'il empêche ce côté-là de profiter?

ARGAN Oui; mais j'ai besoin de mon bras.

TOINETTE Vous avez là aussi un oeil droit que je me ferais crever, si j'étais à votre place.

ARGAN Crever un oeil?

TOINETTE Ne voyez-vous pas qu'il incommode l'autre, et lui dérobe sa nourriture? Croyez-moi, faites-vous-le crever au plus tôt: vous en verrez plus clair de l'oeil gauche.

ARGAN Cela n'est pas pressé.

TOINETTE Adieu. Je suis fâché de vous quitter si tôt; mais il faut que je me trouve à une grande consultation qui doit se faire pour un homme qui mourut hier.

ARGAN Pour un homme qui mourut hier?

TOINETTE Oui: pour aviser et voir ce qu'il aurait fallu lui faire pour le guérir. Jusqu'au revoir.

ARGAN Vous savez que les malades ne reconduisent point.

BÉRALDE Voilà un médecin, vraiment, qui paraît fort habile!

ARGAN Oui; mais il va un peu bien vite.

BÉRALDE Tous les grands médecins sont comme cela.

ARGAN Me couper un bras et me crever un oeil, afin que l'autre se porte mieux! J'aime bien mieux qu'il ne se porte pas si bien. La belle opération, de me rendre borgne et manchot!


[modifier] SCÈNE XI

TOINETTE Allons, allons, je suis votre servante. Je n'ai pas envie de rire.

ARGAN Qu'est ce que c'est?

TOINETTE Votre médecin, ma foi, qui me voulait tâter le pouls.

ARGAN Voyez un peu, à l'âge de quatre-vingt-dix ans!

BÉRALDE Oh, cà! mon frère, puisque voilà votre monsieur Purgon brouillé avec vous, ne voulez-vous pas bien que je vous parle du parti qui s'offre pour ma nièce?

ARGAN Non, mon frère: je veux la mettre dans un couvent, puisqu'elle s'est opposée à mes volontés. Je vois bien qu'il y a quelque amourette là-dessous, et j'ai découvert certaine entrevue secrète qu'on ne sait pas que j'ai découverte.

BÉRALDE Eh bien, mon frère, quand il y aurait quelque petite inclination, cela serait-il si criminel? et rien peut-il vous offenser, quand tout ne va qu'à des choses honnêtes, comme le mariage?

ARGAN Quoi qu'il en soit, mon frère, elle sera religieuse; c'est une chose résolue.

BÉRALDE Vous voulez faire plaisir à quelqu'un.

ARGAN Je vous entends. Vous en revenez toujours là, et ma femme vous tient au cœur.

BÉRALDE Eh bien, oui, mon frère; puisqu'il faut parler à cœur ouvert, c'est votre femme que je veux dire; et, non plus que l'entêtement de la médecine, je ne puis vous souffrir l'entêtement où vous êtes pour elle, et voir que vous donniez, tête baissée, dans tous les pièges qu'elle vous tend.

TOINETTE Ah! monsieur, ne parlez point de madame; c'est une femme sur laquelle il n'y a rien à dire, une femme sans artifice, et qui aime monsieur, qui l'aime... On ne peut pas dire cela.

ARGAN Demandez-lui un peu les caresses qu'elle me fait.

TOINETTE Cela est vrai.

ARGAN L'inquiétude que lui donne ma maladie.

TOINETTE Assurément.

ARGAN Et les soins et les peines qu'elle prend autour de moi.

TOINETTE Il est certain.(A Béralde.) Voulez vous que je vous con vainque et vous fasse voir tout à l'heure comme madame aime monsieur? (A Argan.) Monsieur, souffrez que je lui montre son bec jaune et le tire d'erreur.

ARGAN Comment?

TOINETTE Madame s'en va revenir. Mettez-vous tout étendu dans cette chaise, et contrefaites le mort. Vous verrez la douleur où elle sera quand je lui dirai la nouvelle.

ARGAN Je le veux bien.

TOINETTE Oui; mais ne la laissez pas longtemps dans le désespoir, car elle en pourrait bien mourir.

ARGAN Laisse-moi faire.

TOINETTE, à Béralde. Cachez-vous, vous, dans ce coin-là.

ARGAN N'y a-t-il point quelque danger à contrefaire le mort?

TOINETTE Non, non. Quel danger y aurait-il? Etendez-vous là seulement. (Bas.) Il y aura plaisir à confondre votre frère. Voici madame. Tenez-vous bien.


[modifier] SCÈNE XII

TOINETTE s'écrie : Ah! mon Dieu ! Ah ! malheur ! quel étrange accident !

BÉLINE Qu’est-ce, Toinette ?

TOINETTE Ah ! madame !

BÉLINE Qu’y a-t-il ?

TOINETTE Votre mari est mort.

BÉLINE Mon mari est mort ?

TOINETTE Hélas ! oui. Le pauvre défunt est trépassé.

BÉLINE Assurément ?

TOINETTE Assurément. Personne ne sait encore cet accident-là, et je me suis trouvée ici toute seule. Il vient de passer entre mes bras. Tenez, le voilà tout de son long dans cette chaise.

BÉLINE Le Ciel en soi loué ! Me voilà délivrée d’un grand fardeau. Que tu es sotte, Toinette, de t’affliger de cette mort !

TOINETTE Je pensais, madame, qu’il fallût pleurer.

BÉLINE Va, va, cela n’en vaut pas la peine. Quelle perte est-ce que la sienne, et de quoi servait-il sur la terre ? Un homme incommode à tout le monde, malpropre, dégoûtant, sans cesse un lavement ou une médecine dans le ventre, mouchant, toussant, crachant toujours, sans esprit, ennuyeux, de mauvaise humeur, fatiguant sans cesse les gens, et grondant jour et nuit servantes et valets.

TOINETTE Voilà une belle oraison funèbre.

BÉLINE Il faut, Toinette, que tu m’aides à exécuter mon dessein, et tu peux croire qu’en me servant ta récompense est sûre. Puisque, par un bonheur, personne n’est encore averti de la chose, portons-le dans son lit, et tenons cette mort cachée jusqu’à ce que j’aie fait mon affaire. Il y a des papiers, il y a de l’argent, dont je veux me saisir, et il n’est pas juste que j’aie passé sons fruit auprès de lui mes plus belles années. Viens, Toinette : prenons auparavant toutes ses clefs.

ARGAN, se levant brusquement Doucement !


BÉLINE, surprise et épouvantée Aïe

ARGAN Oui, madame ma femme, c’est ainsi que vous m’aimez ?

TOINETTE Ah ! ah ! le défunt n’est pas mort.

ARGAN, à Béline qui sort Je suis bien aise de voir votre amitié et d’avoir entendu le beau panégyrique que vous avez fait de moi. Voilà un avis au lecteur qui me rendra sage à l’avenir, et qui m’empêchera de faire bien des choses.

BÉRALDE, sortant de l’endroit où il s’est caché Hé bien, mon frère, vous le voyez.

TOINETTE Par ma foi, je n’aurais jamais cru cela. Mais j’entends votre fille ; remettez-vous comme vous étiez et voyons de quelle manière elle recevra votre mort. C’est une chose qu’il n’est pas mauvais d’éprouver ; et puisque vous êtes en train, vous connaîtrez par là les sentiments que votre famille a pour vous.

[modifier] SCÈNE XIII

TOINETTE s'écrie : O ciel! ah! fâcheuse aventure! Malheureuse journée.

ANGÉLIQUE Qu'as-tu, Toinette? et de quoi pleures-tu?

TOINETTE Hélas! j'ai de tristes nouvelles à vous donner.

ANGÉLIQUE Eh quoi?

TOINETTE Votre père est mort.

ANGÉLIQUE Mon père est mort, Toinette?

TOINETTE Oui. Vous le voyez là, il vient de mourir tout à l'heure d'une faiblesse qui lui a pris.

ANGÉLIQUE O ciel! quelle infortune! quelle atteinte cruelle! Hélas! faut-il que je perde mon père, la seule chose qui me restait au monde; et qu'encore, pour un surcroît de désespoir, je le perde dans un moment où il était irrité contre moi! Que deviendrai-je, malheureuse? et quelle consolation trouver après une si grande perte?


[modifier] SCÈNE XIV

CLÉANTE Qu'avez-vous donc, belle Angélique? et quel malheur pleurez-vous?

ANGÉLIQUE Hélas! je pleure tout ce que dans la vie je pouvais perdre de plus cher et de plus précieux: je pleure la mort de mon père.

CLÉANTE O ciel! quel accident! quel coup inopiné! Hélas! après la demande que j'avais conjuré votre oncle de lui faire pour moi, je venais me présenter à lui, et tâcher, par mes respects et par mes prières, de disposer son cœur à vous accorder à mes vœux.

ANGÉLIQUE Ah! Cléante, ne parlons plus de rien. Laissons là toutes les pensées du mariage. Après la perte de mon père, je ne veux plus être du monde, et j'y renonce pour jamais. Oui, mon père, si j'ai résisté tantôt à vos volontés, je veux suivre du moins une de vos intentions, et réparer par là le chagrin que je m'accuse de vous avoir donné. Souffrez, mon père, que je vous en donne ici ma parole, et que je vous embrasse pour vous témoigner mon ressentiment.

ARGAN se lève. Ah! ma fille!

ANGÉLIQUE, épouvantée. Ahi!

ARGAN Viens. N'aie point de peur, je ne suis pas mort. Va, tu es mon vrai sang, ma véritable fille; et je suis ravi d'avoir vu ton bon naturel.

ANGÉLIQUE Ah! quelle surprise agréable! Mon père, puisque, par un bonheur extrême, le ciel vous redonne à mes vœux, souffrez qu'ici je me jette à vos pieds, pour vous supplier d'une chose. Si vous n'êtes pas favorable au penchant de mon cœur, si vous me refusez Cléante pour époux, je vous conjure au moins de ne me point forcer d'en épouser un autre. C'est toute la grâce que je vous demande.

CLÉANTE se jette à genou. Eh! monsieur, laissez-vous toucher à ses prières et aux miennes, et ne vous montrez point contraire aux mutuels empressements d'une si belle inclination.

BÉRALDE Mon frère, pouvez-vous tenir là contre?

TOINETTE Monsieur, serez-vous insensible à tant d'amour?

ARGAN Qu'il se fasse médecin, je consens au mariage. (A Cléante.) Oui, faites-vous médecin, je vous donne ma fille.

CLÉANTE Très volontiers, monsieur. S'il ne tient qu'à cela pour être votre gendre, je me ferai médecin, apothicaire même si vous voulez. Ce n'est pas une affaire que cela, et je ferais bien d'autres choses pour obtenir la belle Angélique.

BÉRALDE Mais, mon frère, il me vient une pensée. Faites-vous médecin vous-même. La commodité sera encore plus grande, d'avoir en vous tout ce qu'il vous faut.

TOINETTE Cela est vrai. Voilà le vrai moyen de vous guérir bientôt; et il n'y a point de maladie si osée que de se jouer à la personne d'un médecin.

ARGAN Je pense, mon frère, que vous vous moquez de moi. Est-ce que je suis en âge d'étudier?

BÉRALDE Bon, étudier! Vous êtes assez savant; et il y en a beaucoup parmi eux qui ne sont pas plus habiles que vous.

ARGAN Mais il faut savoir bien parler latin, connaître les maladies et les remèdes qu'il y faut faire.

BÉRALDE En recevant la robe et le bonnet de médecin, vous apprendrez tout cela; et vous serez après plus habile que vous ne voudrez.

ARGAN Quoi! l'on sait discourir sur les maladies quand on a cet habit-là?

BÉRALDE Oui. L'on n'a qu'à parler avec une robe et un bonnet, tout galimatias devient savant, et toute sottise devient raison.

TOINETTE Tenez, monsieur, quand il n'y aurait que votre barbe, c'est déjà beaucoup; et la barbe fait plus de la moitié d'un médecin.

CLÉANTE En tout cas, je suis prêt à tout.

BÉRALDE Voulez-vous que l'affaire se fasse tout à l'heure?

ARGAN Comment, tout à l'heure?

BÉRALDE Oui, et dans votre maison.

ARGAN Dans ma maison?

BÉRALDE Oui. Je connais une Faculté de mes amies, qui viendra tout à l'heure en faire la cérémonie dans votre salle. Cela ne vous coûtera rien.

ARGAN Mais moi, que dire? que répondre?

BÉRALDE On vous instruira en deux mots, et l'on vous donnera par écrit ce que vous devez dire. Allez-vous-en vous mettre en habit décent. Je vais les envoyer quérir.

ARGAN Allons, voyons cela.

CLÉANTE Que voulez-vous dire? et qu'entendez-vous avec cette Faculté de vos amies?

TOINETTE Quel est votre dessein?

BÉRALDE De vous divertir un peu ce soir. Les comédiens ont fait un petit intermède de la réception d'un médecin, avec des danses et de la musique; je veux que nous en prenions ensemble le divertissement, et que mon frère y fasse le premier personnage.

ANGÉLIQUE Mais, mon oncle, il me semble que vous vous jouez un peu beaucoup de mon père.

BÉRALDE Mais, ma nièce, ce n'est pas tant le jouer que s'accommoder à ses fantaisies. Tout ceci n'est qu'entre nous. Nous y pouvons aussi prendre chacun un personnage, et nous donner ainsi la comédie les uns aux autres. Le carnaval autorise cela. Allons vite préparer toutes choses.

CLÉANTE, à Angélique. Y consentez-vous ?

ANGÉLIQUE Oui, puisque mon oncle nous conduit.