Le Maroc en 1844 – VI

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Revue des Deux Mondes, tome 8, 1844
Xavier Durrieu

Le Maroc en 1844
Le Maroc en 1844 – VI
La situation, les moeurs, les ressources de l’empire
V – Productions du sol. – Etat présent de l’agriculture, de l’industrie et du commerce

A ce gouvernement brutal et inintelligent, qui ne sait ni se constituer, ni organiser ses moyens de conservation et de défense, le ciel a livré pourtant un des plus beaux et des plus fertiles pays de la terre. A l’exception des hautes cimes de l’Atlas, les collines, les vallées, les plaines, sont partout recouvertes d’une terre végétale extrêmement féconde : ce ne sont que débris d’ocre, lits de marne et de plâtre, heureusement combinés avec le silex et le détritus des forêts. Nulle part on n’aperçoit les traces de convulsions souterraines et d’éruptions volcaniques. Comme dans le reste de l’Afrique, les montagnes sont a peu près déjà dépouillées d’arbres ; les genêts, les buis, les lentisques y forment d’épais fourrés, qu’il faudrait s’attacher à détruire avant d’y entreprendre les grandes plantations. Loin des villes pourtant s’élèvent encore de magnifiques taillis de chênes, de hêtres; de yeuses, de genévriers, et d’autres arbres d’un bois dur et solide; mais, si on ne se hâte d’arracher le pays à la barbarie qui le désole, avant un demi-siècle ces forêts auront disparu. C’est là que durant les guerres civiles se réfugient les proscrits et les partis vaincus, et, pour les en chasser, on n’imagine point de meilleur moyen que d’y porter la dévastation et le feu.

Dans un espace formant une circonférence de plusieurs lieues, chaque ville importante est entourée de huertas, prairies, champs et jardins, que séparent les uns des autres de superbes haies de lentisques. Aussi loin que le regard peut s’étendre, ce ne sont dans les huertas bien cultivées que boquets d’orangers, de citronniers, de mûriers, çà et là coupés par des treilles appuyées à l’érable, comme dans le midi de la France, et par toute espèce d’arbres fruitiers. Vous diriez du midi de l’Espagne, si ce n’est pourtant que les rivières du Maroc sont plus abondantes, plus limpides, plus poissonneuses, que les canaux, plantés de roseaux gigantesques et de peupliers élancés, y sont mieux entretenus qu’à Murcie même ou Valence, que la végétation y est plus rayonnante et plus vigoureuse, les fruits plus gros, plus savoureux et d’un arome plus pénétrant. A vrai dire, il n’y a de bien entretenu au Maroc que les canaux d’irrigation, qui sont l’objet d’un chapitre spécial du Koran. La plupart des hertas sont si mal cultivées, qu’au bout d’un certain temps les jardins se convertissent tout natuellement en prairies; les hautes herbes y étouffent les orangers et les autres arbustes : rosiers, grenadiers, et toutes les fleurs rares qui au Maroc revêtent des couleurs splendides, disparaissent à la longue sous les mauves, les ortiers blanches et rouges, les rudes scabieuses et les autres filles vigoureuses de la flore champêtre et sauvage, qui en Afrique se reproduisent et se développent plus promptement et plus énergiquement encore que dans notre midi.

Pour faire la fortune du Maroc, il suffirait des potagers qui entourent les villes, où croîtraient aisément toutes nos plantes légumineuses, mais qu’une culture paresseuse et inintelligente réduit à n’être que d’arides pelouses et des halliers épineux, où rampent, s’agitent, bavent et sifflent incessamment, sur les bleues et blanches ardoises que fait resplendir le soleil, des républiques entières de lézards et de serpens. La nature a tout fait pour l’homme dans ce pays, où il suffit de dégager le sol et de l’entr’ouvrir pour développer les germes féconds ; mais l’homme s’y est fait une telle habitude de l’abjection et de la misère, que, s’il lui en doit coûter la moindre fatigue, la pensée ne lui viendra pas d’en sortir. C’est au hasard que l’on y sème le blé, le maïs, l’avoir et les autres céréales ; c’est au hasard qu’on les recueille avec une multitude de graines mauvaises qui semblent être l’objet principal de la culture et de la moisson. Point d’engrais, pas le moindre aménagement pour les terrains qu’on épuise, tandis que tout à côté s’étendent de vastes plaines incultes ou errent, parmi les broussailles, les taureaux à demi sauvages et les chevaux indomptés. La moisson se fait à l’aide de faucilles extrêmement petites qui rendent la besogne si longue, qu’on se rebute avant d’en être venu à bout ; le blé se coupe à mi-tige, ou, pour mieux dire, on se borne à couper les épis qui dépassent les herbes mauvaises ; et, comme on n’entreprend l’oeuvre qu’à la dernière extrémité, au moment où les épis, trop mûrs et gonflés outre mesure, laissent de toutes part échapper le grain, presque tous déjà sont à demi vides quand on les entasse sur les chariots qui les doivent transporter au village. En dépit d’une si stupide négligence, les céréales du Maroc sont d’une qualité supérieure ; mais on connaît si peu les moyens de les conserver, qu’avant l’exportation ou la consommation qui s’en fait sur place, elles finissent presque toujours par subir une avarie complète : ce n’est que dans les villes ou dans les villages situés aux environs des villes qu’on les enferme en des chambres bien closes. Les plus prévoyans les enterrent dans de grands paniers d’osier ou de paille ; c’est le seul moyen de les soustraire à l’avidité des pachas, quand pour l’entretien de la maison du sultan, pour la nourriture des troupes, et sous vingt autres prétextes, les pachas font exécuter des razzias générales qui, d’un seul coup, ruinent les populations.

De toutes les productions naturelles à l’Afrique et à l’Europe, il n’en est pas une seule qui ne puisse prospérer au Maroc; le lin, le chanvre, la vigne, l’olivier, le tabac, tout enfin y deviendrait d’une ressource inépuisable, si par la même indifférence on ne semblait prendre à tâche de contrarier la nature qui sous ce beau soleil, au bord de ces grandes rivières, dans ces plaines toujours vertes, prodigue en pure perte ses plus riches trésors. La culture du tabac, il est vrais, y est moins négligée que celle de l’olivier ou de la vigne; mais le tabac du Maroc est trop capiteux, son odeur extrêmement désagréable, et l’on aurait beaucoup de peine à le faire accepter aux plus misérables presidarios d’Alhucemas et de Ceuta. Aujourd’hui encore, on rencontre çà et là dans les plaines quelques débris des vastes plantations d’oliviers dont parlent les anciens chroniqueurs ; mais le gracieux arbuste n’y croît plus qu’à l’état sauvage. Rabougri et noué, il ne porte plus que des fruits insipides. Les Marocains en sont réduits à faire de l’huile avec la baie amère des lentisques. Pour assaisonner leurs alimens, les pauvres gens se servent de cette huile, qui, est d’un goût détestable; appliquée à l’éclairage, elle projette au loin d’éclatantes lueurs. La vigne a disparu des collines et des terrains qui lui sont le plus favorables; on ne la voit plus que dans les bas-fonds, à une médiocre distance des villes, et les raisins peu savoureux qu’elle donne ne sont jamais convertis en vin : le gouvernement marocain, qui maintenant tolère qu’on s’enivre avec les vins d’Espagne, s’y oppose de la plus formelle façon. De riches propriétaires font pourtant écraser et piler leurs raisin en cachette; avant même que le moût ait fermenté, ils boivent avidement la liqueur hideuse qui en découle et tombent presque aussitôt dans une lourde et stupide ivresse, de laquelle ils ne se relèvent que malades et pour long-temps affaiblis, il y a quelques années, les Juifs avaient obtenu du sultan l’autorisation de faire un peu de vin qu’ils préparaient selon les procédés usités dans les provinces méridionales de l’Espagne, et ce vin était, dit-on, aussi bon, sinon meilleur que celui d’Alicante et de Malaga; mais l’empereur ayant découvert que les Juifs n’en gardaient pas pour eux une seule goutte et le vendaient tout entier aux Maures, l’autorisation fut immédiatement retirée. Aujourd’hui les Juifs ne fabriquent plus, - et encore sont-ils forcés de le faire en cachette et par contrebande, - qu’une espèce d’eau-de-vie, provenant de grappes de raisin, de figues, de poires, de dattes et d’une foule d’autres fruits pilés et mêlés, qui après avoir long-temps fermenté, finissent par donner une liqueur extrêmement forte dont on essaie, mais en pure perte, de corriger la saveur détestable en y trempant des herbes aromatiques pendant une semaine environ. Depuis l’époque où nous avons entrepris de coloniser l’Afrique, les Marocains ont voulu naturaliser chez eux la pomme de terre; après le premier essai, les plus résolus se sont rebutés, et de long-temps sans doute on ne recommencera l’expérience. Nous en dirons autant de l’industrie cotonnière qui, sans être abandonnée pourtant, ne peut plus compter aujourd’hui parmi les ressources de ce pays. La seule récolte abondante qui se fasse régulièrement au Maroc, la seule à peu près qui jamais ne manque et puisse être considérée comme la vraie richesse des populations montagnardes, c’est la récolte du kermès, que les Amazirgas et les Shilogs vont vendre dans les villes, et dont les teinturiers marocains savent extraire couleur rouge d’une qualité à l’épreuve des ans. Il y faut joindre la récolte du miel et de la cire, qui est encore plus précieuse et plus générale, par la raison toute simple que, pour avoir la cire et le miel, il suffit de fixer les abeilles, dont l’armée entière du Maroc serait d’ailleurs impuissante à détruire les innombrables essaims. Il en est des mûriers comme des abeilles, on a beau en négliger la culture, on a beau les arracher, ou laisser croître à l’entour en toute liberté les halliers qui aspirent à les étouffer : dans la plupart des campagnes s’élève encore verdoyant et vivace l’arbre magnifique où le ver à soie forme et dépose ses riches cocons. Depuis long-temps il ne se fait guère plus de soie au Maroc, le peu que l’on en récolte est de beaucoup préférable à celle qui se recueille dans les huertas espagnoles. On pourra, quand on le voudra, faire de la soie une des branches les plus importantes du commerce africain.

Si l’agriculture languit au Maroc, les pâturages y abondent et les bestiaux y sont peut-être les plus beaux, les plus de la terre. Le Marocain pourrait dès aujourd’hui exporter de grandes cargaisons de beurre, de fromage et de viande; déjà il alimente les soldats anglais et les habitans de Gibraltar. Les taureaux du Maroc n’ont pas ces vives allures et cette mine hautaine qui font dire aux toreros de Cadix et de Séville que les taureaux d’Andalousie sont de vrais hidalgos pour peu cependant que l’on s’occupât, avec une intelligente sollicitude, d’améliorer la race africaine, on ne tarderait pas à la rendre plus vigoureuse et plus fière que les vichos et les novillos andaloux. Les mules marocaines sont préférables aux mules d’Espagne; moins inquiètes, moins capricieuses, moins têtues, elles sont plus rudes à la marche et aux fatigues des longs voyages, et on peut comparer leur sobriété à celle du chameau. Les mules au Maroc se vendent d’ordinaire à très bas prix; quelquefois pourtant il s’en est trouvé de si belles, que les Anglais de Gibraltar en ont donné jusqu’à 300 duros, 1,500 francs environ. Cela ne peut être pour nous l’objet de la moindre surprise, car, dans nos Pyrénées françaises, nous en avons vu souvent, que pour notre compte nous aurions préférées aux plus souples et aux plus ardens chevaux. Du reste, les chevaux du Maroc soutiennent dignement la concurrence, à la rapidité de leur course, à leur agilité merveilleuse, à la force de leurs muscles, à l’incomparable beauté de leurs membres, à leur élégante fierté, qui toujours s’allie à la docilité, on ne peut s’empocher de reconnaître en eux la noblesse et la pureté du sang, et de les proclamer les chefs de la race d’élite à laquelle appartiennent les chevaux andaloux. La mule et le cheval, voilà les vrais serviteurs de l’Arabe marocain, et non point le chameau, qui rarement se rencontre dans les provinces du nord; le chameau ne respire à l’aise que si le désert lui envoie son haleine embrasée; il n’aborde au Maroc que dans les districts lointains qui avoisinent, la solitude immense des sables. A la mule et au cheval il faut joindre une excellente espèce d’ânes, accorte, éveillée, vigoureuse et rapide comme le cerf. Nous ne nous étendrons pas davantage sur les richesses que la nature a prodiguées au Maroc, nous ajouterons seulement que de leurs plages méditerranéennes, ou bien encore à Rabat; Salé, et des autres ports des côtes de l’Océan, les Maures pourraient faire des pêches aussi abondantes que celles qui se font à Gibraltar ou à Ceuta, si au lieu de harpons incommodes ils savaient employer cet ingénieux système de filets dont se servent les pêcheurs européens. Les Marocains songent:si peu à tirer parti de leurs poissons de mer, qu’ils ne salent pas même et laissent toujours s’avarier les légions de sardines que leur jettent pour ainsi dire la Méditerranée et l’Océan. Dans les rivières de l’intérieur foisonnent les anguilles, les tanches, les tortues, et en général, les meilleurs poissons des rivières d’Europe; mais les Arabes du Maroc descendraient en ligne directe des anciens habitans de l’Inde ou de l’Egypte, qui regardaient chaque poisson comme un être divin et chaque fleuve comme un temple qu’ils n’auraient pas une plus grande répugnance pour la pêche de rivière: leurs poissons mourraient de vieillesse, et se multiplieraient au point d’obstruer jusqu’aux canaux d’irrigation, n’étaient les chrétiens et les juifs qui en prennent des quantités prodigieuses, et dans plusieurs provinces en font leur principal aliment.

Malheureusement le despotisme marocain gouverne le climat et le sol, comme il gouverne les populations. D’un district à l’autre d’une ville à l’autre les communications demeurent interrompues pendant des années entières; le gouvernement lui-même s’attache à rendre extrêmement difficiles les correspondances particulières ou plutôt à les supprimer. On ne peut envoyer ni recevoir le plus simple message si d’abord on n’en donne pleine connaissance à l’empereur ou aux dépositaires de sa terrible puissance, pachas, kalifas et cadis. S’il ne veut tomber entre les mains des brigands, l’Européen qui s’aventure un peu au-delà des villes maritimes ne doit voyager qu’avec une forte et coûteuse escorte: quatre cavaliers montés à la légère prennent les devans pour reconnaître les vallées et les plaines; quand le pays n’est point découvert, ils attendent, cachés parmi les aloës et les lentisques, à tous les endroits périlleux, que leurs compagnons les aient pu rejoindre. Jusqu’à ce qu’on soit arrivé au terme du voyage on se garderait bien de négliger une pareille précaution. Point de chemins, si ce n’est d’affreux sentiers que les intempéries des saisons dégradent chaque jour davantage; point de pont sur les fleuves ni sur les plus petites rivières; s’il survient une pluie abondante, un débordement, un orage, les relations entre les deux rives sont brusquement interrompues, à moins qu’au péril de la vie on ne risque la traversée a l’aide d’outres gonflées de vent. Point de chars ni de voitures; ce sont les hommes ou pour mieux dire les femmes qui se chargent de transporter les plus lourds fardeaux, partout où ne peuvent librement cheminer les bêtes de somme, et Dieu sait si même dans les plaines le transport est facile à dos de chameau, de cheval, d’âne ou de mulet. Point de commerce, à vrai dire, et, pour justifier une assertion au premier abord si absolue, il nous suffira de faire observer que chaque branche du négoce, intérieur ou extérieur, peu importe, est un monopole que l’empereur afferme à des Juifs, aux conditions les plus onéreuses. Les traitans se verraient infailliblement écrasés si, à leur tour, ils ne s’efforçaient d’exploiter et de ruiner les populations, en leur achetant presque pour rien les denrées indigènes, en leur vendant à des prix exorbitans les produits de l’étranger. Au bout de toutes leurs fraudes, de leurs opérations déloyales, de leurs manoeuvres infames, les traitans eux-mêmes n’ont d’autre perspective qu’une misère à peu près complète. Presque jamais ils ne parviennent à se soustraire aux confiscations, aux exactions impériales, et cette fois, chose étrange, ce sont là des avanies qui ont une apparence de justice : puisqu’ils ne peuvent remplir les obligations qu’en acceptant le monopole ils ont contractées envers le sultan, ne semble-t-il pas naturel que le sultan se paie lui-même en s’emparant de leurs biens ? Il n’est peut-être pas un seul négociant au Maroc qui vis-à-vis du souverain ne se trouve complètement obéré. Hier encore, à la veille du brillant fait d’armes accompli par nos marins devant Mogador, un des principaux marchands de la ville n’était-il pas, malgré son titre de vice-consul, retenu par les autorités marocaines pour une dette énorme qu’il se trouvait hors d’état de payer? Un tel fait devrait décider l’Europe à se préoccuper un peu plus de sa dignité vis-à-vis de ces populations barbares. Il y a trente ans à peine, le mal était beaucoup moindre; nos consuls pouvaient résider encore à Tétuan, sinon même dans des villes plus rapprochées de la capitale; mais, comme tout propos leur présence inquiétait et irritait le fanatisme musulman, l’empereur ordonna brusquement leur translation à Tanger. En dehors de cette ville les puissances chrétiennes sont représentées par des vice-consuls de race juive ou de race maure; la Grande-Bretagne seule ne confie qu’à ses nationaux de si importantes fonctions. Les vice-consuls ne reçoivent de leurs gouvernemens respectifs qu’un traitement extrêmement modique; ils y suppléent par les exactions qu’ils font subir aux marchands forcés de réclamer leur appui.

Qu’elles s’importent ou s’exportent, toutes les marchandises paient des droits excessifs à la douane de Tanger de Tétuan et des autres villes de la côte. Ce sont les droits de douane qui forment les principales ressources de l’empire avec le djazia (contribution de vassal) que paient les Juifs depuis les premiers temps de l’invasion arabe, et le naiba (contribution directe), espèce d’exaction que l’on fait subir aux tribus nomades quand l’autorité du sultan les peut atteindre. M. Serafin Calderon évalue à deux millions de duros (le duro vaut cinq francs) la moyenne du revenu total de l’empire, et à neuf cent quatre-vingt-dix mille celle des dépenses de tout genre auxquelles le sultan est obligé de subvenir. On voit quelle somme énorme entre tous les ans dans le trésor impérial enfoui à Méquinez. Ce trésor, renfermé dans une forteresse à triples remparts et recouverte de fer, qui se nomme le Beitulmel (le palais des richesses), doit être considéré comme la propriété particulière de l’empereur. C’est un corps spécial de deux mille nègres qui se charge de veiller à l’entour. L’intérieur du fort est divisé en chambres remplies de monnaies d’argent, et en cellules remplies de monnaies d’or. Pour arriver à chacune de ces chambres et de ces cellules, il faut se faire ouvrir cinq portes bardées de fer et fermées avec d’énormes serrures dont le sultan garde les clés. Rien de mystérieux comme l’intérieur de ce formidable Beitulmel, même pour les wasyrs et les favoris de l’empereur. Autrefois, avant de subir leur supplice, les condamnés à mort y allaient déposer les trésors amassés à Maroc, à Tétuan et sur les autres points de l’empire; c’est Abderrahman qui, le premier, a négligé de prendre une si barbare précaution.

Nous avons sous les yeux les divers tarifs de cette douane qui donne au sultan ses revenus les plus sûrs; nous sommes étonné, pour notre compte, que le commerce y puisse tenir. Il n’est presque pas d’objets dont les droits d’entrée ou de sortie n’absorbent la valeur. Aussi le gouvernement est-il obligé de consentir à des concessions envers quiconque les réclame, et il existe autant de tarifs qu’il peut y avoir de négocians. Ce ne sont pas, du reste, les marchandises seulement qui acquittent les droits de douane ; il est une classe de personnes qui, à l’entrée et à la sortie, est estimée ni plus ni moins que les tissus et les huiles: nous voulons parler des Juifs, qui paient en raison de leur âge, de leur santé, de leur sexe. Si les vieillards et les femmes sur le retour sont très faiblement taxés, en revanche les hommes vigoureux, les enfans, les jeunes gens, les jeunes femmes, sont soumis à des droits exorbitans. On conçoit qu’avec un pareil système de commerce et d’économie sociale, la contrebande prenne chaque jour des proportions effrayantes; et comme le commerce est pour le sultan la plus claire source des revenus publics, on conçoit aussi que la contrebande soit très sévèrement réprimée. Outre la confiscation des marchandises, le contrebandier est roué de coups de bâton s’il est pauvre; s’il est riche, on l’emprisonne, on le charge de chaînes, on le ruine à peu près complètement en amendes. En dépit de ces lois impitoyables, la contrebande se fait sur tous les points et presqu’au grand jour, surtout en ce qui concerne les monnaies étrangères, le duro espagnol excepté. Pour empêcher que le duro ne circulât en fraude, le sultan fut obligé de décréter que, dans tout le Maroc, il aurait la même valeur qu’en Espagne; il avait jusque-là valu, au lieu de cinq pesetas, sept et demie, c’est-à-dire sept francs et demi environ Quant aux autres monnaies et, en général, quant aux marchandises étrangères, Abderrahman a trouvé un sûr moyen de ne point trop perdre aux entreprises des fraudeurs, et c’est tout simplement de s’y associer. Les contrebandiers du Maroc se divisent en deux classes bien distinctes : ceux qui, pour leur compte exclusif, s’exposent aux coups de feu des soldats du pacha, à la prison, à la bastonnade, et ceux dont le sultan est en secret le complice. Le temps viendra où Abderrahman s’enrichira par la fraude qu’il se fait à lui-même bien plutôt que par sa douane et par les exactions de son fisc.

Chaque ville maritime a sa douane, dirigée par un amin (administrateur des rentes); presque partout aujourd’hui ce sont les pachas eux-mêmes qui remplissent les fonctions d’amin. Tous les jours, dans les villes des côtes de l’Océan et de la Méditerranée, le pacha lui-même, de neuf heures du matin à trois heures de l’après-midi, se rend à sa douane, assisté de deux secrétaires, d’un jaugeur et de vingt-deux soldats. Le jaugeur est un des principaux habitans de la ville, et comme le pacha, il exerce des fonctions gratuites, mais on sait comment se paient de leurs services les officiers et les employés marocains; les deux secrétaires jouissent d’un traitement mensuel de cinq duros (1) Les douanes du Maroc se distinguent fort peu, du reste, par leur magnificence; ce ne sont pour la plupart que des édifices délabrés et croulans où l’on pratique une pièce étroite, obscure, incommode, pour le pacha, le jaugeur et les soldats. Dans quelques villes c’est en plein air, entre quatre murailles formant une cour carrée, que s’installent les fonctionnaires arabes. Gravement assis sur le sol et les jambes croisées, le pacha fume sa pipe tandis que le jaugeur estime au hasard les marchandises, que les secrétaires les inscrivent sur de mauvais registres, et que les soldats perçoivent les droits, dont pacha, jaugeur, secrétaires et soldats s’approprient au moins une bonne moitié.

Le commerce maritime du Maroc est d’environ 250,000,000 de réaux, ou de 50 millions de francs. C’est l’Angleterre qui, par Gibraltar, en fait les deux tiers; le tiers restant se répartit d’une façon inégale entre les autres puissances chrétiennes et les deux régences de Tunis et de Tripoli. Dans ces derniers temps, le port de Marseille a établi avec le Maroc des relations suivies et fréquentes, et l’on affirme qu’en 1843 ces relations ont représenté une somme de six à sept millions. Quant au commerce du continent africain, il se fait encore au Maroc par caravanes. Tous les ans, le Sahara est traversé par six grandes caravanes qui d’ordinaire emploient de deux mille cinq cents à trois mille chameaux, portant du littoral aux pays lointains de l’intérieur de l’Afrique. Les marchandises et les produits de l’Europe, et ceux de l’Afrique aux villes du littoral. La plus nombreuse est sans aucun doute celle du Maroc qui, avant notre conquête, côtoyait de l’ouest à l’est les versans de l’Atlas et les frontières du désert., traversait l’Algérie par la gorge des Oua nascherichs et Ta vallée de Sétif s’engageait, pour aboutir à Constantine et puis à Tunis, dans le fameux défilé des Portes-de-Fer, suivait jusqu’à Tripoli les bords du golfe de Kabès, et de là pénétrait enfin par les sables de Barca dans les immenses déserts de la Libye. Arrivées là, les six caravanes, venues par divers chemins de tous les pays musulmans, formaient une sorte d’armée tumultueuse de quatre à cinq mille personnes de tout âge et de tout sexe. Depuis que nous avons pris possession de l’Algérie, les caravanes du Maroc ont changé leur itinéraire, aujourd’hui, c’est par mer qu’elles se rendent au point indiqué pour le rendez-vous général. Les grandes caravanes pénètrent dans le Soudan jusqu’à Tombouctou, Kanou et Noufi, qui sont les trois marchés principaux du pays des noirs, elles en rapportent des nègres; de la poudre d’or, des noix de gourou, des plumes d’autruche, des peaux de buffle, des dents d’éléphant, une espèce de toile verte fabriquée par les noirs, du séné, du natron, des cornes de rhinocéros, de l’encens, de l’indigo, des diamans et un parfum très recherché qui se nomme le bhour noir on la gomme du Soudan. Un officier du génie, membre de la commission scientifique de l’Algérie, M. E. Carette, qui dans un récent écrit a très nettement tracé l’itinéraire que suivent non-seulement les grandes caravanes du Maroc, mais celles de l’Algérie et de la régence de Tunis, paraît croire qu’elles ne franchissent point le Niger. Il est possible, en effet, qu’elles s’arrêtent à la rive gauche du fleuve, mais faut-il en conclure qu’elles n’ont aucunes relations avec les sauvages populations de la rive droite. Nous pensons le contraire, et dans le livre de don Serafin Calderon nous trouvons un fait bizarre qui de tout point autorise notre opinion. M Calderon raconte que les Maures ou les Arabes, quand ils sont arrivés à la rive gauche du Niger, déposent sur une colline des marchandises qu’ils désirent vendre aux nègres établis par delà le fleuve. En leur absence, les nègres viennent examiner les marchandises, ils placent à côté la quantité de poudre d’or qu’ils en veulent donner et rentrent dans leurs canots. Si les Maures trouvent qu’on leur offre un prix convenable, ils emportent la poudre d’or ; dans le cas contraire, ils reprennent leurs marchandises. Durant trois jours, vendeurs et acheteurs répètent ce curieux manége, et il est rare qu’avant la fin ils ne parviennent point à s’accorder.

A les voir ainsi ces rares maures et arabes; s’aventurer au fond de l’Afrique pour opérer de simples échanges, en dépit des périls et des fatigues qui les déciment, on comprend bien qu’il ne faut point désespérer de leur avenir. A quel degré de prospérité ne seraient-elles pas capables d’arriver encore, si la civilisation européenne pouvait librement développer chez elles ces énergiques instincts sociaux dont une barbarie séculaire, un despotisme énervant et oppressif n’ont pas eu tout-à-fait raison? C’est l’esprit, ou pour mieux dire l’ardeur du négoce, et non plus le fanatisme religieux, qui aujourd’hui les pousse en dehors de ce pays ; ce fanatisme, qui aujourd’hui s’endort, ou, par intervalles, s’agite convulsivement en des superstitions dont à aucune époque les autres sociétés musulmanes n’ont offert le spectacle, nous allons montrer qu’il ne peut plus leur inspirer l’idée des grandes et lointaines entreprises ; ni leur donner la force de les accomplir.


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(1) Depuis que, par nos conquêtes d’Afrique, nous sommes arrivés aux frontières de l’empire, Abderrahman a cherché à répandre sa monnaie dans nos possessions; il n’est donc point sans à-propos de faire connaître le rapport exact de cette monnaie avec la nôtre et avec celle d’Espagne. Le bandqui d’or vaut 2 duros ou 10 fr.; le bandqui d’argent, 13 réaux de veillon ou 2 francs 1 cent. environ; le flous de cuivre, 4 maravédis, ou un peu moins de 8 deniers. Il existe en outre au Maroc des monnaies imaginaires, comme le blanquio, qui vaut 12 maravédis, et le demi-blanquio, qui en vaut 6. Les monnaies de métal sont grossièrement, frappées; rien de plus facile que de les altérer ou de les contrefaire; toutes d’ailleurs sont bien au-dessous de leur valeur nominale. A Tetuan, à Tanger et dans les autres villes, les négocians eux-mêmes fabriquent la monnaie de cuivre, sous le bon plaisir de l’empereur, qui se réserve la fabrication des monnaies d’or et d’argent.


XAVIER DURRIEU.

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