Le Monde perdu/IX

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Traduction par Louis Labat.
Pierre Lafitte - Je sais tout (Revue), 1913 (pp. 59-74).
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CHAPITRE IX


« Qui aurait prévu cela ? »


Il nous arrive une chose terrible. Qui aurait prévu cela ? Ce que je ne prévois pas, en tous cas, c’est la fin de nos ennuis. Nous voilà menacés d’une perpétuelle relégation dans ce lieu étrange et inaccessible ! Mes esprits confondus ont peine à considérer le présent et l’avenir. L’un me paraît effroyable et je vois l’autre tout noir.

Jamais homme ne s’est trouvé dans une extrémité pareille. Inutile d’ailleurs que je vous dise notre situation géographique et que je demande du secours à nos amis ; supposé qu’on pût nous en envoyer, notre destin serait, je présume, depuis longtemps accompli quand le secours arriverait en Amérique.

Nous sommes, à vrai dire, aussi loin de toute assistance humaine que si nous étions dans la lune. Ou nous succomberons, ou nous triompherons par nous-mêmes. J’ai pour compagnons trois hommes remarquables, trois hommes d’une grande puissance intellectuelle et d’un courage à toute épreuve. Je ne fonde d’espoir que sur eux. J’ai besoin de regarder leurs visages impassibles pour entrevoir une lueur dans nos ténèbres. J’aime à croire qu’au dehors je montre le même
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détachement qu’eux ; au dedans, je suis rempli d’appréhension.

Je viens au détail des événements d’où sortit la catastrophe.

Ma dernière lettre nous laissait à quelque sept milles d’une ligne de falaises rougeâtres qui circonscrivent sans nul doute le plateau dont parlait le professeur Challenger. À mesure que nous en approchions, elles me semblèrent, par endroits, plus hautes qu’il ne l’avait dit, car elles s’élevaient pour le moins à mille pieds. Et elles présentaient cette succession de stries qui, sans erreur, caractérisent si curieusement les formations basaltiques, par exemple les rochers de Salisbury à Édimbourg. On reconnaissait à leur sommet les signes d’une végétation luxuriante. Derrière les buissons du bord se pressaient des masses de grands arbres. Mais nous ne distinguions aucune apparence de vie.

Ce soir-là, nous établîmes notre tente dans un lieu désolé, au pied même de la falaise, dont la muraille défiait l’ascension : car, verticale au départ, elle s’évasait en surplomb à sa partie supérieure. Non loin de nous se détachait la mince aiguille rocheuse que je crois avoir déjà mentionnée. C’est comme une flèche d’église dressant, au niveau même du plateau dont la sépare un ravin, sa pointe surmontée d’un arbre. La falaise, à l’endroit où elle confronte l’aiguille, est relativement basse comme elle et ne doit guère atteindre qu’une hauteur de cinq ou six cents pieds.

— C’est là, dit le professeur Challenger, en nous désignant l’arbre, qu’était perché le ptérodactyle. Je gravis l’aiguille à moitié avant de le tirer. Je crois d’ailleurs qu’un montagnard de ma trempe arriverait à se hisser jusqu’à la pointe, ce qui, bien entendu, ne le rapprocherait pas du plateau.

Au moment où Challenger nommait le ptérodactyle, je regardai Summerlee. Pour la première fois, son scepticisme me parut tout près de faire amende honorable. Nul ricanement ne tirait le fil de ses lèvres ; mais il avait un air contraint, intéressé, surpris. Challenger s’en aperçut comme moi, et savourant l’avant-goût de la victoire :

— Naturellement, fit-il avec sa légèreté habituelle, le professeur Summerlee comprendra que, quand je parle de ptérodactyle, je veux dire une cigogne, une cigogne de l’espèce sans plumes, avec une peau de cuir, des ailes membraneuses et des mâchoires armées de dents.

Et grimaçant, clignant de l’œil, saluant, il n’eut de cesse que son collègue ne tournât les talons.

Le matin, après avoir frugalement déjeuné de café et de manioc, car il nous fallait être ménagers de nos provisions, nous tînmes un conseil de guerre pour discuter le meilleur moyen de gagner le plateau.

Challenger présidait avec la pompe d’un lord-chef de justice. Qu’on l’imagine assis sur un roc, son absurde canotier de petit garçon juché derrière sa tête, son regard impérieux nous dominant encore par-dessous ses paupières basses, sa grande barbe noire se trémoussant, tandis que, lentement, il nous exposait la situation et ses conséquences.

Nous l’écoutions, rangés tous trois en contre-bas : Summerlee, digne et réservé, au bout de son éternelle pipe ; lord Roxton, effilé comme une lame de rasoir, souple, nerveux, appuyé sur son rifle, et ne détachant pas de l’orateur le regard passionné de ses prunelles d’aigle ; moi, jeune, recuit par le soleil, fortifié par la vie libre et la marche. Derrière nous faisaient cercle les deux métis au teint basané et la petite troupe d’Indiens. Cependant par-dessus les gigantesques pilastres de basalte rouge, le but de nos efforts se proposait à nos yeux.

— Je n’ai pas besoin de vous dire, expliquait Challenger, que j’ai naguère tenté par tous les moyens de gravir la falaise. Où je n’ai pas réussi malgré la pratique que j’ai de la montagne, je doute que personne eût été plus heureux que moi. Je n’avais alors aucun instrument d’escalade ; j’ai eu soin cette fois de m’en munir, et cela me donne toujours la certitude d’arriver au sommet de l’aiguille. Quant à la falaise, aussi loin qu’elle présente cette bordure en saillie, elle est infranchissable. Pressé, lors de ma première visite, par l’approche de la saison humide et la crainte de voir finir mes provisions, je ne pus la reconnaître que sur une longueur de six milles et n’arrivai pas à y découvrir une voie d’accès vers le plateau. Que faire ?

— Je ne vois qu’un parti rationnel, dit Summerlee : si vous avez exploré l’est, allons vers l’ouest, et cherchons un point praticable.

— Fort bien pensé, approuva lord Roxton. Il y a gros à parier que le plateau n’a pas une grande étendue ; nous en ferons le tour jusqu’à ce que nous trouvions un chemin pour y monter, ou nous reviendrons à notre point de départ.

— Comme je l’ai dit à notre jeune ami, répliqua Challenger, me désignant du même ton que si j’eusse été un gamin de dix ans, il est tout à fait impossible que nous trouvions nulle part un chemin, du moins un chemin facile, par la simple raison que, si ce chemin existait, le plateau, n’étant pas coupé de l’univers, n’échapperait pas aux lois générales de la survivance. J’admets cependant qu’il y ait des endroits où pourrait monter un homme exercé, alors qu’un animal lourd et maladroit ne pourrait pas descendre. Incontestablement, un point d’ascension existe.

— Comment le savez-vous, monsieur ? demanda Summerlee, d’une voix coupante.

— Par l’album de Maple White. Il a bien fallu que mon prédécesseur américain fit l’ascension pour voir et dessiner le monstre.

— Voilà conclure avant preuves, dit Summerlee, têtu. J’admets votre plateau, puisque je l’ai vu ; mais rien encore ne m’y démontre la vie sous une forme quelconque.

— Ce que vous admettez ou n’admettez pas, monsieur, est de minime importance ; mais enfin, je ne suis pas fâché que le plateau s’impose à vous.

Il leva les yeux, et, soudain, à notre profonde surprise, s’élançant de son rocher, il prit Summerlee par le cou, lui releva la tête.

— Et maintenant, Monsieur, cria-t-il, la voix rauque d’émotion, conviendrez-vous qu’il existe sur le plateau une vie animale ?

J’ai dit qu’une frange de verdure bordait la falaise. Il en sortait quelque chose de reluisant et de noir, qui, peu à peu, s’étira au-dessus de l’abîme. C’était un grand serpent, à tête particulière en forme de bêche. Un instant, dans le soleil du matin, il se balança, oscilla, miroitant de tous ses anneaux lisses ; puis, lentement, il rentra et disparut.

Summerlee, désarmé par la curiosité, n’avait fait aucune résistance pendant que Challenger lui soutenait la tète ; mais repoussant alors son collègue et reprenant sa dignité :

— Je vous saurais gré, professeur Challenger, dit-il, de faire vos remarques sans me tenir le menton. Il ne me semble pas que même l’apparition d’un vulgaire python autorise une liberté pareille.

— Mais enfin, la vie existe sur le plateau ! s’écria Challenger, triomphant. Et maintenant que voilà le fait démontré, sans chicane possible de quiconque, si prévenu ou si obtus soit-il, j’estime que nous ne saurions mieux faire que de lever le camp et de marcher à l’ouest, en quête d’un point d’accès.

Le sol inégal et rocailleux rendait la marche difficile. Nous eûmes inopinément une joie des plus vives en découvrant la place d’un ancien campement. Des boîtes de conserves vides provenant de Chicago, une clef brisée qui avait servi à ouvrir ces boites, une bouteille portant l’étiquette « brandy », et quantité d’autres objets de même nature traînaient encore à terre, ainsi qu’un numéro en lambeaux du Chicago Democrat, dont la date était devenue illisible.

— Ce n’est pas moi qui ai campé là, dit Challenger ; ce doit être, par conséquent, Maple White.

Lord Roxton considérait avec attention une grande fougère arborescente qui étendait son ombre sur la place.

— Regardez donc, fit-il : voici, ce me semble, quelque chose qui veut se donner l’air d’un poteau indicateur.

Un morceau de bois dur cloué contre l’arbre marquait la direction de l’ouest.

— Vous avez certainement raison, prononça Challenger, ou qu’est-ce que cela voudrait dire ? Concevant les dangers de son entreprise, notre pionnier a laissé ce signe derrière lui pour guider au besoin les recherches. Peut-être trouverons-nous plus loin d’autres marques de son passage.

En effet, nous en trouvâmes une, mais imprévue et horrible. Au ras de la falaise croissait un énorme bouquet de bambous comme ceux à travers lesquels nous avions dû nous frayer une route ; la plupart, hauts de vingt pieds, très forts, très aigus, formaient des épieux formidables. Comme nous passions, je crus saisir une lueur blanche entre les tiges. J’avançai la tête et vis un crâne dépouillé. Le squelette gisait à quelques pieds en arrière.

Une trouée rapidement faite par nos Indiens à coups de machetes nous permit d’examiner de près ces tristes débris. Les vêtements se réduisaient à quelques lambeaux ; mais des morceaux de bottines adhéraient aux pieds. Le mort ne pouvait être qu’un blanc. Nous recueillîmes parmi les ossements une montre d’or, signée « Hudson, New-York », une chaîne retenant un stylographe, et un porte-cigarettes d’argent, marqué « J. C., de A. E. S. », qui montrait, par l’état du métal, que le drame ne remontait pas à une époque très ancienne.

— Qui cela peut-il être ? demanda lord Roxton. Le pauvre diable ! Je crois bien qu’il a dû se rompre tous les os !

— Et le bambou pousse au travers de ses côtes ! observa Summerlee. C’est une plante qui croît vite ; mais, tout de même, on n’arrive pas à comprendre qu’elle ait pu monter jusqu’à vingt pieds depuis que le cadavre est là.

— En ce qui concerne l’identité du mort, dit Challenger, elle ne me paraît pas douteuse. Pendant que je remontais l’Amazone pour vous joindre, je fis une enquête très serrée sur Maple While. On ne savait rien de lui à Para. Heureusement, j’avais une donnée précise, un dessin de son album qui le montrait déjeunant à Rosario en compagnie d’un ecclésiastique. Je retrouvai ce prêtre ; et bien qu’il fût un impitoyable raisonneur, qui avait le mauvais goût de se fâcher quand je lui montrais l’effet corrosif de la science moderne sur ses croyances, il me fournit le renseignement que voici : Maple White était passé à Rosario quatre ans auparavant, ou si vous aimez mieux, deux ans avant la circonstance fortuite qui me rendit témoin de sa mort. Il avait pour compagnon, lors de ce passage, un ami, un Américain nommé James Colver, qui, n’ayant pas quitté le bateau, ne se rencontra pas avec l’ecclésiastique. Donc, pas de doute que nous ayons en ce moment sous les yeux les restes de James Colver.

— Et pas de doute non plus, intervint lord Roxton, qu’il soit mort empalé sur les bambous, soit pour être tombé, soit pour avoir été précipité du haut de la falaise. Dans toute autre hypothèse, comment eût-il traîné jusque-là son corps brisé, et comment le verrions-nous traversé par des bambous dont les tiges dépassent tellement nos têtes ?

Un silence suivit ces paroles, dont la vérité ne pouvait nous échapper. La corniche de la falaise avançait sur le bouquet de bambous : indubitablement, l’homme était tombé de là-haut. Mais tombé par accident, ou bien ?… Et cette terre inconnue s’enveloppait déjà pour nous de tragiques présages.

Nous repartîmes sans dire un mot et continuâmes de longer la ligne circulaire des falaises, égales et ininterrompues comme ces monstrueux icefields des mers antarctiques qui, paraît-il, barrent l’horizon d’un bout à l’autre et dominent de très haut les mâts du navire explorateur. Au bout de cinq milles, nous n’avions encore entrevu ni une fissure ni une brèche, quand tout d’un coup nous nous sentîmes renaître à l’espoir : dans une anfractuosité de la roche où la pluie ne pouvait l’atteindre, une flèche grossièrement tracée à la craie nous montrait l’ouest.

— Encore Maple White ! dit le professeur Challenger. Il pressentait qu’on ne tarderait pas à marcher sur ses traces.

— Il avait donc de la craie ?

— Je trouvai dans son sac une boîte de pastels ; et je me rappelle que le blanc touchait presque à sa fin.

— C’est une preuve, dit Summerlee. Nous n’avons qu’à poursuivre vers l’ouest, comme il nous l’indique.

Une deuxième flèche blanche, à quelques milles de là, nous arrêta devant un point de la falaise où apparaissait une étroite crevasse ; dans la crevasse, une troisième flèche la pointe en l’air, semblait nous inviter à l’ascension.

Les parois étaient si hautes, elles découpaient une si mince bande de ciel, et si réduite encore par une double frange de verdure, qu’à peine une clarté vague arrivait jusqu’en bas. Nous n’avions pas pris de nourriture depuis plusieurs heures ; cette marche cahotée sur des pierres nous avait littéralement harassés ; mais nos nerfs trop tendus ne nous permettaient pas de faire halte ; et, tandis que sur notre ordre les Indiens dressaient le camp, emmenant avec nous les deux métis, nous partîmes à l’escalade.

La crevasse ne mesurait pas plus de quarante pieds à l’ouverture ; les murs, raides et lisses, s’en rapprochaient rapidement, pour se rencontrer à angle aigu : il n’y avait là aucune ascension possible, et ce n’était pas ce qu’avait voulu nous indiquer Maple White. Nous redescendîmes la crevasse, profonde tout au plus d’un quart de mille, et soudain le prompt regard de lord Roxton découvrit ce que nous étions en train de chercher : très haut, parmi les ombres environnantes, il y avait un cercle d’ombre plus noire ; ce ne pouvait être que l’entrée d’une caverne.

Il nous suffit, pour nous en assurer, de grimper par-dessus les blocs de pierres qui s’amoncelaient contre le mur. Non seulement il y avait une ouverture dans la roche, mais sur l’un des côtés de cette ouverture il y avait encore une flèche. C’était là le point, c’était le chemin d’ascension choisi par Maple White et son infortuné camarade.

Dans notre impatience, nous décidâmes de le reconnaître tout de suite. Lord Roxton avait sur lui une lampe électrique : il s’en servit pour éclairer notre marche. Il s’avançait, précédé d’un petit rond de lumière, et nous suivions sur ses talons, en file indienne.

La caverne était l’œuvre des eaux, qui en avaient poli les parois et jonché le sol de galets ronds. Il fallait se baisser pour s’y introduire. Pendant cinquante yards, elle courait presque droit dans la roche ; puis elle s’élevait de quarante-cinq degrés ; puis la pente devenait encore plus rapide, si bien qu’à la fin nous nous trouvâmes grimper sur les genoux et sur les mains, en faisant rouler derrière nous de la rocaille. Brusquement, lord Roxton poussa un cri :

— Fermé !

La lumière jaune de la lampe nous montrait un amoncellement de blocs murant le passage.

— La voûte s’est effondrée !

Nous écartâmes quelques-uns des blocs, sans autre résultat que de nous exposer à l’écrasement, car les plus gros, n’étant plus soutenus, menaçaient de dégringoler la pente. Évidemment, l’obstacle braverait tous les efforts. Le chemin par où avait passé Maple White n’était plus libre.

Muets et découragés, nous redescendîmes à tâtons dans le noir. Mais avant que nous eussions regagné le bas de la falaise, il se produisit un fait auquel les événements survenus depuis donnent une importance.

Nous formions un petit groupe a quelques pieds sous l’orifice de la caverne, quand un bloc énorme s’abattit près de nous avec une force terrible. Nous l’avions échappé belle ! Et comme nous nous demandions d’où le bloc avait pu partir, nos métis, qui en ce moment débouchaient tout juste de l’orifice, nous dirent qu’ils l’avaient vu rouler devant eux. Il fallait donc qu’il fût parti du sommet de la crevasse. Nous levâmes les yeux, mais sans distinguer aucun mouvement dans l’amas des broussailles vertes. Cependant, nous ne pouvions pas douter que la pierre nous visât : preuve qu’il y avait sur le plateau une humanité, et une humanité hostile !

Nous battîmes en retraite, vivement émus de l’incident et préoccupés de ses suites éventuelles. Notre situation n’avait déjà rien de gai auparavant ; elle pouvait devenir tragique si l’opposition volontaire de l’homme aidait à l’aveugle obstruction de la nature ! Et pourtant, quand nous regardions, à quelques centaines de pieds au-dessus de nous, cette riche bordure de végétation et d’arbres, lequel de nous eût conçu l’idée de repartir pour Londres sans l’avoir fouillée dans ses profondeurs ?

De retour au camp, nous convînmes, en discutant la situation, que le meilleur parti à prendre était de continuer notre exploration circulaire afin de trouver un moyen d’atteindre au plateau. La ligne de la falaise, sensiblement plus basse, commençait d’obliquer vers le nord ; supposé qu’elle représentât l’axe d’un cercle, la circonférence ne pouvait être très grande. Au pis aller, nous nous retrouverions dans quelques jours à notre point de départ.

Nous fîmes, ce jour-là, une marche de vingt-deux milles, sans voir s’ouvrir aucune perspective nouvelle. Un détail que je note : nous savons par le baromètre que, depuis l’endroit où nous avons laissé nos canots, le niveau du sol s’élève d’une façon assez constante pour que nous soyons aujourd’hui à une altitude de trois mille pieds. Il en résulte des différences très grandes de température et de végétation. Nous voilà débarrassés de ces myriades d’insectes qui rendent odieuse au voyageur la région des tropiques. Quelques palmiers se montrent encore, et aussi beaucoup de fougères arborescentes ; mais nous avons laissé loin les grands arbres de l’Amazone. J’ai eu plaisir à revoir le convolvulus, la fleur de la passion, le bégonia, qui tous, au milieu de ces roches inhospitalières, me rappellent le pays. Un bégonia rouge, entre autres, avait exactement la nuance de celui qui pousse dans un pot à l’une des fenêtres de certaine villa de Streatham… Mais je glisse à des souvenirs intimes.

La nuit qui suivit cette première journée de reconnaissance, nous eûmes une aventure qui leva tous nos doutes sur les merveilles dont nous étions si près.

En lisant ceci, mon cher monsieur Mc Ardle, vous vous rendrez compte, peut-être pour la première fois, que je n’ai pas embarqué le journal dans une folle entreprise, et que nous pouvons nous promettre quelques numéros sensationnels pour le jour où le professeur voudra bien autoriser la publication de ces articles. Je ne me risquerais d’ailleurs pas à les publier, par crainte qu’on me prît pour le plus éhonté bluffeur qui ait jamais sévi dans le journalisme, si d’abord je ne rapportais mes preuves en Angleterre. Je suis sûr qu’à cet égard vous partagez mon sentiment et que vous n’engageriez pas le crédit de la Gazette sans avoir de quoi résister à l’inévitable assaut de la critique et de la blague. En sorte que l’extraordinaire incident auquel j’arrive, et qui vous fournirait une si belle manchette, ira tranquillement attendre dans vos cartons l’heure de la publication.

Au surplus, tout se passa dans le temps d’un éclair. Lord John Roxton ayant tué un de ces petits animaux qu’on appelle ajoutis, et qui ressemblent assez à des cochons domestiques, en avait fait deux parts, dont il avait donné l’une à nos Indiens, et nous avions mis l’autre sur le feu. La température fraîchissant avec le soir, nous nous serrions autour de la flamme. Il faisait une nuit sans lune, mais quelques étoiles brillaient au ciel, et nous pouvions voir à une petite distance devant nous dans la plaine. Du plus obscur des ténèbres fondit brusquement sur nous quelque chose qui agitait une queue comme un aéroplane : un instant, deux ailes de cuir se tendirent comme un dais par-dessus notre groupe ; nous discernâmes un long cou de serpent, des yeux féroces, rouges, avides, un grand bec cassé, net, et garni, à ma profonde stupeur, de petites dents luisantes ; la minute d’après, la vision avait fui avec notre dîner. Une ombre énorme, large de vingt pieds, flotta dans le ciel ; les ailes monstrueuses nous voilèrent une seconde les étoiles ; puis elles s’évanouirent par-dessus le plateau. Nous demeurions cois de surprise autour de notre feu, tels ces héros de Virgile recevant la visite des Harpies, quand Summerlee rompit le silence :

— Professeur Challenger, fit-il, d’une voix grave et qui tremblait d’émotion, je vous dois des excuses. J’ai eu bien des torts envers vous : je vous demande d’oublier le passé.

Il dit cela le plus galamment du monde, et pour la première fois les deux hommes se serrèrent les mains : ce fut au moins ce que nous gagnâmes, contre le prix d’un dîner, à l’apparition de notre premier ptérodactyle !

Si la vie préhistorique existait sur le plateau, elle n’y devait pas être surabondante ; car trois jours se passèrent ensuite sans que nous en eussions le plus faible aperçu. Nous traversâmes, durant ces trois jours, dans la direction du nord, puis de l’est, une contrée stérile et rebutante, où alternaient le désert pierreux et le marais hanté par les oiseaux sauvages. Du côté de l’est, la région est véritablement inaccessible, et, sans une sorte de piste relativement praticable à la base même de la falaise, nous n’aurions eu qu’à revenir sur nos pas : il nous arriva plus d’une fois d’enfoncer jusqu’à la ceinture dans le limon gras d’un ancien marais à demi tropical. Joignez que le pays est infesté de serpents Jararacas, les plus venimeux et les plus agressifs de tout le Sud-Amérique. À chaque instant, nous voyions de ces horribles bêtes se tordre ou se dresser sur la vase putride, et nous ne nous en préservions qu’en tenant nos fusils toujours prêts. Je me rappellerai, ma vie entière, comme un cauchemar, la place où ils semblaient spécialement avoir fait leur nid : c’était une dépression en forme d’entonnoir, et le lichen en décomposition donnait au marais une couleur livide. Ils y grouillaient, ils s’en élançaient dans toutes les directions, car les Jararacas offrent cette particularité qu’à première vue ils attaquent l’homme ; et comme ils étaient plus que nous n’en pouvions tuer, nous prîmes nos jambes à notre cou et ne nous arrêtâmes qu’à bout de forces. Quand nous nous retournions, et c’est encore un souvenir qui ne me quittera jamais, nous pouvions voir se lever et s’abaisser entre les roseaux leurs infâmes têtes. Sur la carte que nous préparons, nous avons nommé ce lieu : « Le marais des Jararacas ».

La falaise, de ce côté-ci, changeait de couleur et passait du rouge au brun chocolat. La végétation y paraissait moins fournie à la crête. Enfin, elle n’avait guère qu’une hauteur de trois ou quatre cents pieds. Mais loin de se montrer plus propice à l’ascension, peut-être s’y refusait-elle encore davantage.

— Il est pourtant certain, dis-je, comme nous discutions la situation, que les eaux de pluie doivent se frayer quelque part un chemin de descente. Il faut qu’elles aient creusé des chenaux dans ces rochers.

— Notre jeune ami a des lueurs de bon sens ! fit le professeur, en m’assénant une tape sur l’épaule.

— Oui, répétai-je, il faut que les eaux de pluie trouvent quelque part une voie d’écoulement.

— Il y tient ! Malheureusement, nous le savons par le témoignage de nos yeux, ce n’est pas dans ces rochers qu’elles la trouvent.

— Alors, où s’en vont-elles ? insistai-je.

— On pourrait assez présumer, ce me semble, que, si elles ne s’en vont pas au dehors, elles s’écoulent au dedans.
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— Il y aurait donc un lac au centre du plateau ?

— Sans doute.

— Et un lac qui doit être un ancien cratère, dit Summerlee. Car ces falaises sont, naturellement, de formation volcanique. Quoiqu’il en soit, j’imagine que la surface du plateau s’incline tout entière de l’extérieur vers l’intérieur, et que, par suite, il existe à son centre une nappe d’eau considérable, communiquant peut-être par quelque conduit avec le Marais des Jararacas.

— À moins, objecta Challenger, que l’évaporation ne maintienne l’équilibre.

Et les deux savants de partir dans un de ces débats scientifiques où le profane n’entend que du chinois !

Le sixième jour, ayant achevé le tour de la falaise, nous nous retrouvâmes à l’endroit de notre premier campement, près de l’aiguille solitaire. Nous nous sentions fort découragés, car un examen minutieux de la falaise nous avait convaincus qu’il n’y avait pas un seul point où l’homme le plus déterminé pût tenter raisonnablement de la forcer. Et nous n’avions plus à compter sur le chemin tracé par Maple White !

Que faire ? Nos provisions ne baissaient pas trop, grâce au surcroît de ressources que nous procurait la chasse. Mais elles ne viendraient pas moins à épuisement un jour ou l’autre. Dans deux mois, la saison des pluies nous balaierait du camp. Tenter de pratiquer un chemin dans une falaise de cette hauteur et plus dure que le marbre, nous n’en avions ni les moyens ni le temps. On ne s’étonnera pas si nous nous regardions d’un air sombre ce soir-là, et si nous échangeâmes à peine quelques mots en cherchant nos couvertures. Je revois encore Challenger, accroupi, telle une monstrueuse grenouille, près du feu, sa grosse tète dans ses mains, perdu dans ses pensées, et ne prenant pas même garde au bonsoir que je lui adresse avant de m’endormir.

Mais quel autre Challenger m’apparut au réveil ! Un Challenger dont toute la personne respirait l’aise et le contentement de soi-même ! Quand nous nous rassemblâmes pour le déjeuner, il y avait dans son regard une fausse modestie qui semblait dire : « Oui, je sais que je mérite tous vos éloges ; mais, de grâce ! épargnez-les à ma pudeur ! » Sa barbe se hérissait d’exultation, sa poitrine se bombait, sa main barrait son gilet.

Ainsi pouvons-nous l’imaginer décorant un piédestal de Trafalgar Square et ajoutant une horreur à toutes les horreurs de Londres !

Eurêka ! s’écria-t-il, et toutes ses dents brillèrent sous sa barbe. Vous pouvez me féliciter, messieurs, et nous pouvons nous féliciter les uns les autres. J’ai résolu le problème !

— Vous avez trouvé un chemin pour monter au plateau ?

— Il me semble.

— De quel côté ?

Pour toute réponse, il désigna l’aiguille rocheuse sur notre droite. Nos visages — le mien tout au moins — s’allongèrent. Challenger affirmait la possibilité de gravir l’aiguille ? Mais un effroyable abîme la séparait du plateau.

— Nous ne franchirons jamais l’intervalle, bégayai-je.

— Nous pouvons toujours arriver là-haut, répondit-il ; et je vous prouverai alors que je ne suis pas au bout de mes facultés inventives !

Après le déjeuner, nous défîmes le paquet dans lequel Challenger avait apporté ses instruments d’escalade. Nous en sortîmes deux rouleaux de corde, l’une très forte et l’autre plus légère, des bâtons ferrés, des crampons, divers accessoires. Lord John avait une grande habitude de la montagne ; Summerlee avait fait à diverses reprises des ascensions difficiles ; j’étais donc le seul novice de la bande ; la vigueur et l’agilité devaient chez moi suppléer l’expérience.

En réalité, l’ascension ne nous donna pas trop de mal, sauf à quelques moments où mes cheveux se dressèrent sur ma tête. La première moitié de l’aiguille se laissa aisément gravir ; mais elle devenait ensuite de plus en plus raide, si bien qu’à la fin nous dûmes littéralement nous accrocher des pieds et des mains aux moindres saillies, aux moindres crevasses. Ni Summerlee ni moi ne nous fussions jamais tirés d’affaire si Challenger avec une souplesse qui tenait du prodige chez un être aussi lourd, n’eût le premier gagné la pointe et fixé au gros arbre qui la couronnait une corde qu’il nous lança. Ainsi, nous nous hissâmes le long de la muraille déchiquetée, et nous abordâmes une petite plate-forme herbeuse qui pouvait mesurer vingt-cinq pieds de diamètre.

Le temps de reprendre haleine, et je regardai se dérouler, comme un extraordinaire panorama, le pays que nous venions de traverser. Toute la plaine brésilienne, allongée à nos pieds, ne rejoignait l’horizon que pour s’y perdre dans un brouillard bleuâtre. Au premier plan se dessinait la longue pente jonchée de rocs et tachetée de fougères arborescentes ; plus loin, à demi-distance, par-dessus le mamelon en dos d’une, je distinguais la masse jaune et verte des bambous ; puis la végétation, s’épaississant peu à peu, finissait par devenir l’immense forêt qui s’étendait à perte de vue jusqu’à des milliers de milles.

Je m’enivrais de ce grandiose spectacle, quand la lourde main du processeur s’abattit sur mon épaule.

— Par ici, mon jeune ami, dit il, vestigia nulla retrorsum. Ne regardez pas en arrière mais de ce côté, vers le but glorieux.

Je me retournai. Nous nous trouvions au niveau même du plateau, et les buissons, les arbres en étaient si proches, que nous pouvions à peine concevoir combien il demeurait inaccessible. Le gouffre qui nous en séparait ne devait guère mesurer que quarante pieds de large ; il aurait pu, sans autre inconvénient, mesurer quarante milles Je passai un bras autour de l’arbre et me penchai sur le vide. La muraille se dressait perpendiculaire. Tout en bas, les sombres petites silhouettes de nos domestiques nous observaient.

— Voilà qui est curieux, fit Summerlee de sa voix de crécelle.

Et je le vis qui examinait avec beaucoup d’intérêt l’arbre auquel je me retenais. Cette écorce unie, ces petites feuilles côtelées me parurent familières.

— Un hêtre ! m’écriai-je.

— En effet, dit Summerlee, un hêtre. Un compatriote sur la terre étrangère !

— Et non seulement un compatriote, mon bon monsieur, dit Challenger, mais encore, si vous me permettez de poursuivre la comparaison, un allié de la plus haute valeur. Ce hêtre va nous sauver.

By George ! s’écria lord John, un pont ?

— Oui, mes amis, un pont ! Ce n’est pas pour rien que j’ai passé une heure en méditation la nuit dernière. Je me souviens de l’avoir dit à notre jeune ami, c’est au pied du mur que George-Edouard Challenger prend tous ses avantages ! Et vous admettrez que la nuit dernière nous étions au pied du mur. Où vont de pair la volonté et l’intelligence, il y a toujours une issue. Il s’agissait de trouver un pont-levis à lancer sur l’abîme : le voilà !

C’était à coup sûr une fameuse idée. L’arbre avait pour le moins soixante pieds de haut ; abattu, il relierait aisément les deux bords du précipice. Challenger, en grimpant, avait apporté une hache ; il me la tendit.

— Notre jeune ami a du muscle et s’acquittera mieux que nous de cette besogne. Je le prierai seulement de s’abstenir de penser par lui-même et de faire très exactement ce que je lui dirai.

Sur ses indications, j’entaillai l’arbre de façon à en diriger la chute, ce qui offrait d’autant moins de difficulté qu’il penchait déjà vers le plateau. Puis j’attaquai vigoureusement le tronc. De temps en temps, lord Roxton me prenait la hache. Nous travaillâmes ainsi à tour de rôle. Au bout d’une heure, un grand craquement se fit entendre, l’arbre vacilla, s’inclina, se cassa, et ses branches allèrent, de l’autre côté, s’enfouir au milieu des broussailles. Le tronc roula vers l’extrémité de la plateforme ; pendant une terrible seconde, nous pûmes croire la partie perdue ; mais enfin, à quelques pouces du bord, il s’équilibra de lui-même. Nous avions un pont sur l’inconnu !

Tous, sans un mot, nous serrâmes la main de Challenger, qui, levant son chapeau de paille, nous salua successivement d’une profonde courbette.

— Je réclame l’honneur, dit-il, de passer le premier. Beau sujet de tableau pour un futur peintre d’histoire !

Mais comme il s’approchait du pont, lord Roxton le retint par son vêtement.

— Mon cher camarade, dit-il, vous demandez une chose que je ne puis pas vous permettre.

— Me permettre, monsieur ?

La tête de Challenger bascula, projetant sa barbe.

— Sur le terrain de la science, je vous suis, parce que vous êtes un homme de science. Sur mon terrain, c’est à vous de me suivre.

— Votre terrain ?

— Nous avons tous nos professions : moi, je fais la guerre. Nous voici, à ce qu’il me semble,en train d’envahir un pays où peuvent nous guetter des ennemis de toutes sortes. Il n’entre pas dans mes idées que, par défaut de patience et de sens commun, nous nous y engagions à l’aveuglette.

Impossible de traiter par le mépris une voix aussi raisonnable. Challenger secoua la tête, haussa les épaules.

— Que pensez-vous faire, monsieur ?

— Peut-être derrière ces buissons-là — et lord Roxton regardait à l’autre bout du pont — une tribu de cannibales compte sur nous pour son déjeuner. Mieux vaut apprendre la sagesse que connaître la marmite. Espérons que nous n’avons rien à craindre, mais agissons comme s’il en était différemment. Nous allons, Malone et moi, descendre chercher nos quatre rifles ; nous ramènerons en même temps Gomès et son compagnon ; puis, l’un de nous, sous la protection des autres, pourra traverser seul et éclairer le passage.

Assis sur le tronc du hêtre, Challenger grognait d’impatience. Mais je tombai d’accord avec Summerlee pour admettre l’autorité de lord Roxton dans ces questions pratiques. Regrimper à l’aiguille ne nous coûta que très peu d’efforts, grâce à la corde qui nous en épargnait le plus difficile. Une heure plus tard, nous nous retrouvions à la pointe avec les rifles et un fusil de chasse. Les métis nous avaient accompagnés, et lord Roxton avait eu soin de faire monter par eux tout un ballot de provisions, pour le cas où la première exploration serait de quelque durée. Nous avions chacun une bandoulière de cartouches.

Quand il vit tous les préparatifs terminés :

— Maintenant, Challenger, dit lord Roxton, si vous insistez vraiment pour passer le premier…

— Grand merci de l’aimable autorisation ! fit avec colère le professeur, qui ne supportait l’autorité sous aucune forme ; puisque vous avez la bonté de me le permettre, je veux bien, en cette circonstance, faire acte de pionnier !

Alors, s’asseyant à califourchon, les jambes pendantes sur l’abîme, sa hachette à l’épaule, il eut vite fait de glisser d’un bout à l’autre du tronc ; et se dressant sur le plateau, agitant ses deux bras :

— Enfin ! s’écria-t-il, enfin !

Je le regardai avec angoisse, craignant vaguement que quelque chose de terrible ne déchirât soudain derrière lui le rideau de verdure. Mais tout demeura tranquille. Seul un étrange oiseau bigarré se leva sous ses pieds et s’évanouit dans les arbres.

Summerlee passa le second. C’est merveille qu’une semblable énergie dans un corps si frêle. Il voulut absolument emporter deux fusils, dont un pour son collègue. Je le suivis troisième, et dus me faire violence pour m’empêcher de regarder sous moi l’horrible gouffre béant. Summerlee me tendit le canon de son rifle, et l’instant d’après je lui saisissais la main. Quant à lord Roxton, il traversa debout, – oui, debout, et sans aide ! Il faut que cet homme soit de fer.

Donc, nous l’avions abordé tous quatre, le pays de rêve, le monde perdu de Maple White ! Nous vivions la minute du triomphe ! Qui nous eût dit qu’elle précédât de si près celle du désastre ? Laissez-moi vous conter, aussi brièvement que possible, comment s’abattit sur nous le coup qui nous écrasait.

Nous avions quitté le bord du plateau et pénétré à cinquante yards environ dans la broussaille quand, derrière nous, retentit un bruit effroyable de chute. D’un commun élan, nous nous précipitâmes vers l’endroit d’où nous arrivions. Le pont avait disparu.

Je regardai au bas de la falaise : il y avait là des branches emmêlées, un tronc fracassé, toute une masse confuse, — notre hêtre ! Le bord de la plate-forme avait-il cédé sous l’arbre ? À peine l’idée m’en venait-elle qu’à l’extrémité opposée de l’aiguille une face basanée surgit lentement, la face de Gomez le métis : non pas telle que nous la connaissions encore, figée, comme un masque, dans un sourire d’humilité, mais les yeux étincelants, les traits tordus, et tout entière convulsée par la haine, par la joie folle de la vengeance !

— Lord Roxton ! cria Gomez, lord John Roxton !

— Eh bien ? dit notre compagnon, je suis là !

Un éclat de rire franchit l’abîme.

— Oui, chien d’Anglais, vous êtes là, et vous y resterez ! J’ai attendu, attendu… J’ai enfin mon heure ! Vous avez eu quelque peine à monter, vous en aurez davantage à descendre ! Fous que vous êtes, vous voilà pris au piège ! Et tous ensemble, tous !

Muets de stupeur, nous restions cloués sur place. Une branche cassée dans l’herbe, nous disait de quel levier il s’était servi pour faire glisser le pont. Sa face s’éclipsa un instant, puis reparut, plus frénétique.

— Peu s’en est fallu que nous vous écrasions sous une pierre, là-bas, dans la caverne. Mais ceci vaut mieux. C’est la mort plus lente et plus terrible. Vos os blanchiront là-haut, sans que personne sache jamais où, sans qu’on leur donne jamais la sépulture ! Pendant votre agonie, songez à Lopez, tué par vous, il y a cinq ans, sur les rives du Putamayo. Je suis son frère ; et maintenant, advienne que pourra, je mourrai content, ayant vengé sa mémoire !

Un poing furieux s’agita dans notre direction. Puis tout redevint calme. Gomez, sa vengeance accomplie, n’aurait eu qu’à prendre la fuite pour qu’il ne lui arrivât rien de fâcheux ; mais ce besoin fou de dramatiser auquel, jamais, un Latin ne résiste, causa sa perte. Celui qui dans ces pays avait mérité qu’on l’appelât le « Fléau de Dieu » n’était pas homme à se laisser braver impunément. Le métis, pour redescendre, avait contourné l’aiguille. Lord Roxton n’attendit pas qu’il touchât au sol ; courant au bord du plateau, il gagna un point d’où il pût viser son homme. Nous entendîmes une petite détonation, un grand cri, le bruit d’un corps qui tombe ; et lord Roxton revint vers nous.

— Je me suis conduit comme un nigaud, fit-il, le visage durci, la voix amère. C’est ma stupidité qui vous vaut l’ennui où vous êtes. Les dettes du sang ne s’effacent pas de longtemps dans la mémoire de ces hommes. J’aurais dû me le rappeler et me tenir un peu sur mes gardes.

— Et l’autre ? Il leur a fallu se mettre à deux pour bouger l’arbre.

— Je pouvais le tuer. C’eût été sans doute justice. Il aura, comme vous dites, prêté la main à tout ceci. Mais ce n’est qu’une présomption et je lui ai fait grâce.

À présent que l’acte du métis nous éclairait sur ses façons d’être, tous nous nous remémorions de lui quelque trait suspect : son constant désir de connaître nos plans ; son arrestation un soir par Zambo qui l’avait surpris aux écoules derrière notre tente ; les furtifs regards de haine qui lui échappaient parfois. Et nous discutions, essayant d’élever nos esprits à la hauteur des difficultés nouvelles, quand une scène étrange, au-dessous de nous, dans la plaine, attira notre attention.

Un homme vêtu de toile blanche, qui ne pouvait être que le métis survivant, fuyait comme on ne fuit que devant la mort. Derrière lui, à quelques pas, bondissait une silhouette d’ébène, notre fidèle Zambo. Nous vîmes le nègre sauter sur le métis et lui nouer ses bras autour de la gorge ; tous les deux roulèrent à terre ; puis, Zambo se releva, regarda l’homme couché à ses pieds, et se mit à courir dans notre direction, en agitant joyeusement la main. La forme blanche, dans la plaine, resta immobile.

Nos deux traîtres avaient payé leur crime. Mais notre situation n’en valait pas mieux. Nul moyen de rentrer en communication avec l’aiguille. Jusque-là, nous appartenions au monde ; nous n’appartenions plus désormais qu’au plateau. Il n’y avait plus de contact entre l’un et l’autre. Sous nos yeux s’allongeaient la plaine au bout de laquelle nous attendaient nos canots, et, plus loin, par delà l’horizon de brume violette, la rivière, au bout de laquelle nous attendait la civilisation. Mais entre tout cela et nous, le lien était rompu. Le génie humain ne pouvait plus nous fournir un moyen de rétablir par-dessus le gouffre un chemin entre nos vies passées et nous-mêmes. Une seconde avait suffi à bouleverser les conditions de notre existence.

C’est dans un moment pareil que je jugeai vraiment de quelle étoffe étaient faits mes trois camarades. Graves, sans doute, et pensifs, ils gardaient une sérénité invincible. Nous ne pouvions faire mieux qu’attendre patiemment, assis dans la broussaille, l’arrivée de Zambo à la pointe de l’aiguille. Enfin, son honnête figure d’hercule noir émergea d’entre les rocs

À présent, dit-il, parlez, que voulez-vous que je fasse ?

Mais répondre à cette question n’était pas commode. Zambo représentait notre suprême attache avec le monde extérieur. Nous ne devions à aucun prix le laisser s’en aller.

— Non, non ! cria-t-il, je ne vous quitte pas. Toujours et malgré tout, vous me retrouverez ici. Mais impossible de retenir les Indiens. Ils disent déjà trop de choses. Curipiri habite là-haut. Ils veulent partir. Permettez que je leur rende la liberté.

C’est un fait que, dans les derniers temps, les Indiens avaient donné des signes de lassitude et d’impatience. Zambo avait raison, il ne parviendrait pas à les retenir.

— Qu’ils attendent jusqu’à demain, Zambo, répondis-je. J’aurai à leur confier une lettre.

— Très bien, massa ! Je vous promets qu’ils attendront jusqu’à demain. Mais, pour l’instant, que dois-je faire ?

Il avait, pour l’instant, fort à faire, et il s’acquitta, de tout à merveille. D’abord, il dénoua la corde fixée au tronçon du hêtre, et il nous en lança une extrémité ; elle était de peu de grosseur, mais très forte, et, si nous ne pouvions songer à l’utiliser comme va-et-vient, nous en apprécierions la valeur dans une ascension. Il assujettit ensuite à l’autre extrémité le ballot de provisions que lors Roxton avait fait monter au sommet de l’aiguille, et nous le tirâmes à nous : si nous ne trouvions pas de nourriture sur le plateau, ceci nous assurait tout au moins une semaine de vivres. Enfin, il descendit chercher deux autres paquets qui contenaient toutes sortes d’articles, notamment des munitions, qu’il remonta et que nous halâmes avec la corde. Le soir tombait quand il redescendit pour la dernière fois, en nous renouvelant la promesse de retenir les Indiens jusqu’au matin.

Cette première nuit sur le plateau, je l’ai donc passée à écrire ceci, maigrement éclairé par la bougie d’une lanterne.

Nous dressâmes le camp et nous soupâmes au bord même de la falaise. Deux bouteilles d’Apollinaris retirées de nos caisses nous offrirent de quoi étancher notre soif. Il était indispensable que nous trouvions de l’eau ; mais sans doute lord Roxton lui-même pensait que nous avions eu, pour un seul jour, assez d’aventures, car aucun de nous ne se sentait en humeur de pousser plus avant. Nous crûmes devoir, par prudence, nous abstenir d’allumer du feu et de faire du bruit.

Demain, ou plus justement aujourd’hui, car l’aube me voit encore penché sur mes feuillets, nous commencerons à reconnaître cet étrange pays. J’ignore si je pourrai de nouveau vous écrire, et quand. Nos Indiens n’ont pas quitté leur place. Le fidèle Zambo ne manquera pas, dans un instant, de venir prendre cette lettre. Vous arrivera-t-elle jamais ?

P.-S. — Plus j’y songe, plus notre situation me paraît sans issue. Je ne vois aucune chance de retour. S’il y avait au bord du plateau un arbre assez élevé, nous pourrions le lancer sur le précipice ; mais il n’y en a pas un à cinquante yards. En rassemblant nos forces, nous n’arriverions pas à traîner un tronc qui servît notre dessein. Bien entendu, la corde est trop courte pour nous permettre de descendre. Oui, notre situation est désespérée, désespérée !