Le Négrier/Chapitre 1

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Les circonstances de ma naissance semblèrent tracer ma vocation. J’ai reçu le jour en pleine mer, dans une traversée que mon père, vieil officier d’artillerie de marine, avait fait entreprendre, pour l’amener en France, à une jolie créole devenue sa femme pendant le séjour de sa frégate aux Gonaïves.

Un frère vint au monde en même temps que moi, et du même coup de roulis ; car ce fut dans la violence d’une bourrasque et au moment même où la frégate recevait le choc d’une lame effroyable que ma mère accoucha de nous, après sept mois de grossesse.

En arrivant à Brest, notre destination, mon père n’eut rien de plus pressé que de faire baptiser ce qu’il appelait gaîment le double péché de sa vieillesse. Il voulut nous tenir, malgré les observations du curé de Saint-Louis, sur les fonts baptismaux, enveloppés du pavillon de poupe de sa frégate ; et par un hasard, qui fut accepté alors comme le plus heureux présage, en me débattant pendant la cérémonie, je passai ma petite tête dans un trou de boulet que le pavillon qui nous servait de lange avait reçu dans un combat mémorable. Les témoins de ce prodige en conclurent que je ne pourrais faire autrement que d’être un jour une des gloires de la marine française. Les vieux marins sont superstitieux ; mais leur crédulité n’a jamais rien que ne puisse avouer leur courage ou leur fierté. À neuf ans, je savais nager et je ne savais pas lire. À douze ans, j’étais déjà aussi mauvais petit sujet qu’on peut l’être à cet âge. Mon frère remportait tous les prix de ses classes. Il faisait les délices de ses professeurs. J’en étais le tourment. Quand on l’attaquait, je me battais pour lui, plus qu’il n’aurait voulu. Quand j’étais puni, il faisait mes pensums. je l’aimais à ma manière, avec impétuosité et brusquerie. Il me chérissait de son côté ; mais son amitié, douce et caressante, avait quelquefois pour moi l’air du reproche. J’étais l’idole de mon père, qui retrouvait en moi tous les défauts de sa jeunesse. Ma mère ne pouvait vivre qu’auprès d’Auguste : c’était le nom de mon frère. Mon père avait voulu qu’on m’appelât comme lui, Léonard. C’était à son avis un nom sonore, qui avait quelque chose de marin et de martial.

Chaque semaine nos parents nous donnaient quelques sous, que nous employions selon nos goûts différents. Auguste achetait des livres, du fruit de ses petites épargnes. Moi, je me glissais dans les bateaux de passage au port pour acheter, des bateliers, le plaisir de manier un aviron ou de brandir fièrement une gaffe. Souvent, je parvenais à démarrer furtivement du rivage un canot sur lequel je me confiais seul aux flots que je voulais apprendre à maîtriser. Assis derrière une mauve embarcation, la barre sous le bras, bordant une misaine en lambeaux, je rangeais les vaisseaux de ligne mouillés sur rade, en fumant de mon mieux un cigare détestable qui me soulevait le cœur. C’est dans ces moments que, m’abandonnant à la destinée que je me croyais promise, je rêvais avec ivresse, au bruit des vagues qui me berçaient, le jour où je pourrais affronter des tempêtes, les dompter ou périr au milieu d’elles.

Ces petites luttes, que mon inexpérience livrait aux lames et aux vents de la rade de Brest, sont les seuls amusements de mon enfance que je me sois toujours rappelés avec plaisir. Mes illusions n’avaient qu’un objet : ma mémoire n’a guère conservé délicieusement qu’un souvenir.

Les jeunes gens de Brest, comme tous ceux des ports de guerre, n’ont à choisir à peu près qu’entre trois carrières qui conduisent au même but : servir sur mer, en qualité de chirurgien, d’aspirant ou de commis de marine. Il semble que, sur ces boulevards maritimes de la France, les hommes ne naissent aussi près de l’Océan que pour être plus tôt prêts à en braver les dangers. Le temps était venu où il fallait que nos parents, privés de fortune, songeassent à nous donner une profession.

Les marins jurent sans cesse leurs grands dieux qu’ils aimeraient mieux étouffer leurs enfants au berceau que de les voir prendre le métier auquel ils ont consacré quelquefois si inutilement leur vie ; et tous finissent par pleurer de joie quand leurs fils embrassent la carrière dans laquelle ils ont laissé un souvenir. Mon père ne se dissimulait pas les inconvénients d’une profession dont il n’avait retiré que des blessures, le scorbut, la fièvre jaune et une modique retraite ; mais un jeune. homme ne lui paraissait venu au monde que pour servir la patrie. Il appelait ne rien faire n’être pas militaire ou marin : mais avoir essuyé trois ou quatre combats, quelques naufrages, et avoir oublié un bras, une jambe sur un champ de bataille, c’était à son avis, avoir rempli sa mission d’homme. Avec de telles idées, il n’était pas difficile de prévoir le métier qu’il serait bien aise de nous voir choisir.

La petite maison que nous habitions à Brest était placée sur le cours d’Ajot, et de chacune de ses croisées on pouvait découvrir la rade dans toute sa majesté. Un jour où les vaisseaux faisaient l’exercice à feu, mon père nous appela près de lui, et ouvrant une fenêtre d’où il contemplait, depuis une heure, le magnifique spectacle d’un combat naval simulé, il nous demanda, enivré de la fumée de poudre que lui apportait la brise :

— Que voulez-vous être, mes enfants ?

— Marin, si tu le veux, répondit mon frère, avec sa soumission accoutumée.

— Et toi, Léonard ?

— Marin, quand bien même tu ne le voudrais pas ! m’écriai-je presque avec colère.

— Et peut-on être autre chose quand on voit cela ! s’écria l’auteur de mes jours en me pressant avec orgueil sur sa poitrine palpitante, et en proclamant, devant ma mère qui fondait en larmes, que je venais de faire une réponse digne de lui. Il fut donc décidé que mon frère et moi nous entrerions dans cette carrière qui commence par le grade de mousse et qui finit par celui d’amiral.

Pour prétendre au titre d’aspirant, premier degré de l’échelle qu’ont à parcourir ceux qui se destinent à être officiers de marine, il fallait avoir servi un an au moins sur les bâtiments de l’État, et avoir appris un peu de mathématiques. Mon frère et moi nous fûmes embarqués sur un vaisseau qui ne quittait pas la rade et à bord duquel nous nous rendions les jours de grande revue seulement : on appelait cela faire ses mois de mer.

Les cours de mathématiques étaient publics. La classe d’arithmétique était faite, de mon temps, par un vieux professeur qui ne concevait pas comment il pouvait y avoir au monde autre chose que des athées. L’originalité de ce patriarche des incrédules me plut. Le professeur s’intéressa à moi, moins sans doute pour les dispositions que j’avais à la science, que pour celles que je pourrais avoir un jour à l’incrédulité. Toutes les fois que je me présentais au tableau, pour démontrer une proposition, et qu’il m’arrivait de débiter une absurdité, le vieillard grommelait tranquillement : « C’est faux comme la Vie des Saints », ou bien : « C’est vrai comme il y a un Dieu ! » Il fallait alors effacer la démonstration du tableau et résumer de nouveau toute la proposition.

C’est aux soins de cet athée relaps, nom qu’il se donnait lui-même, que je dus l’avantage de ramasser, en courant sur les bancs de l’école, quelque peu d’arithmétique, de géométrie et ce qu’il fallait d’astronomie pour pointer une carte et mesurer une latitude en mer, par le moyen le plus simple.

— C’est bien dommage, Léonard, me répétait souvent mon incrédule professeur, que tu ne te sois pas livré avec plus d’application à l’étude des mathématiques ! Tu aurais fini par être ferré en athéisme. Une bonne proposition de géométrie est, vois-tu bien, la seule chose à laquelle un homme bien organisé puisse croire ; et en outre les mathématiques ont un grand avantage, sous le rapport de la science morale : elles apprennent par A plus B, à n’avoir foi en rien et à mourir comme un honnête homme, en niant la divinité et en méprisant l’espèce humaine.

Un prêtre sollicitait un jour, de notre professeur, une inscription pour son confessionnal : « Écrivez cette proposition, dit le mathématicien : L’hypocrisie est au mensonge comme un confesseur est à son pénitent. »

Le curé de la paroisse voulut s’emparer, au lit de mort, des derniers instants du vieux dénégateur. Après avoir écouté patiemment le long sermon de l’homme d’Église il dit ces mots par lesquels on termine toutes les propositions énoncées en mathématiques : « C’est ce qu’il s’agit de démontrer », et il expira.

J’insiste un peu sur les principes de mon professeur, car c’est à lui que je dus les seules notions de science qui aient jamais trouvé accès dans ma mauvaise tête, et l’indifférence religieuse qui, pendant toute ma vie, a élargi le cercle des scrupules au centre duquel les autres hommes restent enchaînés.

L’époque du concours pour les candidats au grade d’aspirant arriva. Mon frère se présenta : il fut admis par acclamation. Je me présentai aussi, et je fus refusé d’emblée. Mon caractère irritable se raidit contre cette première contrariété ; je sentais une honte attachée à mon infériorité. Ne pouvant vaincre la position, je la tournai : c’était déjà la pente de mon humeur qui se révélait dans le premier acte un peu important de ma vie.

Un beau brick, le corsaire le Sans-Façon, devait appareiller après avoir réparé les avaries qu’il avait éprouvées dans un combat. Les formes flibustières de ce joli navire, avec sa mâture coquette penchée sur l’arrière, ses sabords peints de rouge, et son air forban enfin, m’avalent séduit : je ne me lassai pas de l’admirer, par l’effet de cet instinct marin qui me faisait deviner le beau où je pressentais la perfection en marine. Un officier du bord m’avait vu souvent regarder le corsaire avec des yeux de convoitise :

— Dis donc, petit mousse, me dit-il un jour, veux-tu t’embarquer avec moi ?

Cette question me sembla un avis du ciel. Sauter à bord, prendre une casaque rouge et un bonnet écarlate, et demander à être employé au titre dont l’officier venait de me gratifier ne fut que l’affaire d’un moment. En sollicitant de mon père la permission de faire une croisière à bord du Sans-Façon, j’aurais tout obtenu sans doute, et les exhortations de ma mère et la bénédiction paternelle. Mais grimper furtivement à bord d’un corsaire, sans laisser une seule trace de ma fuite ; mais faire répandre des larmes sur mon sort mystérieux me semblait un début digne d’un marin qui voulait remplir sa carrière de faits mémorables et de choses extraordinaires. Je devins mousse sans protection et par-dessus le bord.

À peine les huniers hissés à tête de mât furent-ils largués et livrés à la brise de Nord Nord-Est, qui nous poussait en-dehors du goulet de Brest, qu’un des lieutenants du bord appela le maître d’équipage derrière :

— Philippe, lui dit-il, en me prenant par l’oreille, ton plat a besoin d’un mousse, prends ce drôle-là ; s’il s’avise d’avoir le mal de mer, tu lui feras élonger quinze coups de fouet sur le derrière pour la première fois et trente pour la seconde, et ainsi de suite jusqu’à parfait rétablissement.

— Ça suffit, lieutenant, répondit maître Philippe, en mesurant, d’un regard sévère, la dimension de mon petit individu, de la tête aux pieds.

Je regagnai le gaillard d’avant, en faisant déjà de pénibles réflexions sur l’infraction que l’on commettait à la police du bord, en s’avisant d’avoir le mal de mer.

La mer était grosse en dehors des passes. La terre natale disparaissait pour la première fois, à mes yeux surpris, dans des flots de brume, avec les petites îles et les rochers qui l’entourent. Le brick courait au plus près du vent, plongeant son avant dans les lames écumantes qu’il divisait en filant sept nœuds à la main. Les vagues sautaient à bord en mugissant, et chaque coup de tangage du Sans-Façon, se redressant pour passer mutinement sur la lame, m’arrachait les entrailles, malgré la ferme résolution que j’avais prise de ne pas être malade.

— Dis donc, Fil-à-Voile ! s’écria maître Philippe (ce fut le nom de guerre que le maître d’équipage jugea à propos de me donner en m’adressant la parole pour la première fois), tu m’as l’air d’avoir des hauts de cœur, mon ami ! Est-ce que tu aurais envie de compter tes chemises ?

— Pas le moindrement du monde, maître Philippe, lui répondis-je de la manière la plus alerte qu’il me fut possible.

— À la bonne heure, vois-tu ; car je n’aime pas qu’un moussaillon se donne des airs d’avoir des pâmoisons. Mais, pour t’amariner en double, mon fiston, fais-moi la sensible amitié d’aller voir dans la hune de misaine si, par hasard, je n’y suis pas.

— Oui, maître Philippe, tout de suite.

Et moi, malgré la défaillance de mes jarrets et la fréquence de mes hoquets, de grimper dans la hune qu’ébranlaient les plus rudes coups de tangage.

« J’ai dans l’idée que ce morceau de chrétien-là fera un bon petit bougre, avec le temps », se prit à dire maître Philippe, en me voyant juché sur le tenon du mât de misaine, sans avoir passé par le trou-du-chat.

Ce mot du maître d’équipage arriva à mon oreille au moment où je lançais sous le vent, et le plus adroitement du monde, le superflu d’un déjeuner à moitié digéré. Je me tenais à peine sur mes jambes affaiblies ; mais le maître venait de pronostiquer sur moi : je descendis sur le pont avec un aplomb digne de la bonne opinion que maître Philippe venait d’exprimer sur mon compte.

Un homme jeté inopinément à bord du Sans-Façon aurait frémi, quelque courage qu’il eût, à l’aspect de cet équipage de renégats, rassemblés par l’amour de la rapine et la soif du carnage. À l’âge que j’avais et avec les dispositions naturelles que j’apportais, on ne frémit de rien et s’abandonne à tout. Cent cinquante matelots, un bonnet rouge sur les oreilles, une chemise couleur de sang sur de larges épaules, se pressaient sur le pont du navire, dont le plabord était garni de seize caronades de 12. Il fallait entendre ces voix brutales qui se confondaient, ces propos durs qui se croisaient ! Et ces visages de bronze, ces mains goudronnées et cette confusion de paroles, cette bigarrure de couleurs et d’effets ! Tout cela était de l’harmonie pour mes oreilles, mes yeux et mes mains qui se pressaient presque avec délices sur les manœuvres, sur les batteries des caronades ou la roue de gouvernail. Au bout de quelques heures de navigation, je ne pensais plus à mes parents. Je sentais que le bord était devenu ma maison, l’équipage ma famille, et la mer ma patrie.

Le capitaine Arnaudault, qui nous commandait, était un de ces corsaires fortement prononcés que les marins nomment un Frère-la-Côte. Il menait avec lui deux de ses fils, qu’il avait fait élever comme de jeunes demoiselles, pour en faire plus tard, disait-il, des flibustiers comme il faut. Toute la nuit il se promenait sur le pont, comme une hyène dans sa cage, la longue-vue sous le bras, un foulard négligemment noué sur sa belle tête brune et forte. Sa large figure était sillonnée d’un coup de hache d’abordage qui lui était descendu du front au menton, passant par le nez, comme il le répétait souvent, et comme il était facile de s’en apercevoir. Lorsque, du haut des mâts de perroquet, les matelots placés en vigie criaient : « Navire ! », tous les yeux se portaient sur ceux du capitaine : c’était dans ses regards que l’équipage cherchait à lire ce qu’il fallait faire, et à deviner ce qu’on allait devenir. Jamais je n’ai vu, sur un pont de navire, un homme de mer plus imposant. Dans les circonstances ordinaires, il n’avait que cinq pieds et quelques pouces, comme les autres ; dans les moments de danger, c’était un géant, et ses matelots des myrmidons.

Un beau matin, après avoir versé cinq à six boujarons de tafia à maître Philippe, qui se plaignait toujours d’éprouver une soif de diable, et après avoir été chercher sa chique, qu’il oubliait chaque nuit à la tête de son hamac, il me prit envie de monter dans la mâture avec les gabiers qui faisaient la visite du gréement. Cramponné sur le racage du petit perroquet, je promène, pour la première fois, mes regards, fort peu exercés, sur le vaste horizon que le soleil levant commençait à éclairer autour de moi, et mes yeux nagent, avec une sorte de ravissement, dans l’étendue. À peine avais-je porté la vue sur l’espace que le corsaire semblait vouloir dévorer avec sa proue, que j’aperçois au loin un point rond, dont la blancheur contrastait avec la verdeur de la mer. Mon premier mouvement fut de crier : « Navire ! » À ce cri aigu tous les regards s’élèvent vers moi. Le matelot en vigie, qui s’était laissé endormir sur la vergue du petit perroquet, se réveille en sursaut, et pour me punir d’une découverte qui l’exposait à recevoir un châtiment sévère, il me donne un grand coup de poing. Je n’avais pas encore le pied très marin ; mais j’étais vif et méchant. Suspendu par mes mains aux haubans de cacatois, et au-dessus de la tête de mon agresseur, je prends mes longueurs et je lui assène de mon mieux un coup de pied sur la figure. Il me poursuit, furieux, avec l’avantage de l’habitude : je lui échappe avec la rapidité de la peur. Une drisse de flamme tombe sous ma main : je la saisis et je glisse, comme un serpent sur une liane, le long de ce cordage si grêle, jusque sur le bastingage, la tête la première, laissant dans les enfléchures mon adversaire fort penaud. Tout l’équipage, témoin de ce combat aérien, applaudit à mon adresse. Maître Philippe riait aux éclats et se disposait à accueillir à coups de garcette le dormeur qui s’était laissé surprendre et battre par un mousse.

Le capitaine me fit demander derrière, après ma prouesse : je crus que c’était pour me fustiger.

— Montre-moi où tu as vu le navire ?

— Là, sur l’avant à nous, capitaine.

— Est-il loin ou près ?

— Je n’en sais rien, capitaine.

— Va te coucher !

— Oui, capitaine.

Mais, avant que je pusse obéir à cet ordre un peu brusque du capitaine, maître Philippe, qui avait causé quelques minutes avec le second, me fit monter à ses côtés sur l’affût d’une caronade, et d’un air moitié sérieux et moitié burlesque, m’adressa ces mots, avec sa grosse voix enrouée :

— Tu as manqué à un matelot, qui est plus qu’un mousse à bord ; mais tu ne l’as pas manqué tout de même ; si ça t’arrive encore, t’auras affaire à moi. En attendant je te garde, par ordre du second, capitaine des mousses, et le premier qui bougera, tape dessus.

Un petit sifflet me fut attaché à la ceinture, comme celui dont maître Philippe était décoré, et qu’il portait assez souvent, de sa bouche corrodée de tabac, dans les côtes des matelots raisonneurs ou paresseux.

Me voilà donc capitaine des mousses, après quelques jours de mer.

Le corsaire, pendant cette grotesque cérémonie, avait fait de la voile ; il courait dans la direction que j’avais assez vaguement indiquée. Bientôt, on aperçut de dessus le pont le bâtiment chassé. C’est une lettre de marque, disaient les uns ; c’est un gros ship qui court comme nous, disaient les autres. Tant mieux, fredonnait maître Philippe, sur l’air de Cœurs sensibles, cœurs fidèles, en se donnant des grâces :

Tant plus grosse est une prise,
Comm’ tant plus gras est le lard,
Et tant plus grosse est la part,
Et tant plus grosse est la part.

Dès que le capitaine jugea que nous gagnions le navire aperçu, il ordonna le branle-bas de combat.

À ce commandement, tout le monde se trouva à son poste. Le capitaine d’armes distribua les pistolets, les haches d’abordage et les poignards. Les mèches allumées furent piquées dans le pont, près des caronades, chargées jusqu’à la gueule. Les grappins d’abordage montèrent suspendus au bout des vergues. La joie brillait dans les yeux hagards des matelots. Le capitaine seul paraissait hésiter un peu à s’approcher du navire sur lequel il avait la longue-vue braquée. Un groupe de lieutenants et de capitaines de prise, placé derrière, semblait, en chuchotant, critiquer la manœuvre prudente que nous faisions. Arnaudault, ayant consulté son second, se décida pourtant à faire hisser le pavillon anglais à la corne, pour tromper l’ennemi qui, de son côté, arbora la même couleur.

— Silence ! s’écria le capitaine à cette vue. Tout le monde à plat sur le pont !

Nous n’étions plus qu’à une portée de pistolet du navire : alors, sautant sur le bastingage, Arnaudault crie au capitaine anglais, dans un large porte-voix, d’où sa voix sortait comme un coup de canon :

— Amène, brigand ! Ou je te coule !

Au même instant nos sabords, que nous avions masqués avec une ceinture de toile peinte, se découvrent : nos cent cinquante bandits, couchés à plat ventre, se dressent le poignard à la bouche, le pistolet au poing : notre volée part en même temps que celle de l’ennemi, qui laisse arriver à plat, enveloppé comme nous dans un nuage de feu et de fumée. « À l’abordage, à l’abordage, enfants ! » hurle notre capitaine, et une escouade de matelots saute sur l’avant, pour remplacer l’escouade des hommes qui se disposaient, une minute auparavant, à grimper à bord de l’ennemi, et que la mitraille a balayés. Dans un instant les nôtres tombent à bord de la prise, courant le long de notre beaupré, ou se laissant glisser du bout des manœuvres amarrées à l’extrémité de nos vergues croisées avec celles du navire anglais. Le sang coule sous les poignards, ruisselle dans les dallots et va rougir les flots le long du navire. Malgré le carnage que nous faisions à bord de la prise, son pavillon n’était pas amené. « Allons, Fil-à-Voile », me dit Arnaudault, et il me montrait le yacht anglais. Je comprends la pensée du capitaine : je saute à bord de l’ennemi comme un écureuil ; quelques balles sifflent à mes oreilles, je secoue la tête, et me voilà au haut de la drisse du pavillon anglais dont je m’enveloppe pour revenir à bord. La prise était à nous. Un triple hourra, poussé vers le ciel par tout notre équipage couvert de poudre et de chairs ensanglantées, fut le Te Deum de notre victoire.


Ce n’est pas sans pertes que deux équipages se hachent pendant une demi-heure ou trois quarts d’heure d’abordage. Vingt-trois hommes avaient péri de notre côté. Le pont du navire capturé était couvert de cadavres. C’était un trois-mâts armé en guerre et en marchandises, qui se rendait de Calcutta à Londres, chargé d’indigo et de salpêtre.

Cinq barils de piastres avaient été trouvés dans la chambre du capitaine anglais. On les plaça sur notre gaillard d’arrière, comme le trophée de notre triomphe.

Assis sur un de ces barils, les bras croisés sur sa poitrine velue et à moitié découverte, Arnaudault nous adressa ces mots :

— Enfants, vous vous êtes amoureusement tapés : c’est bien, mais ce n’est pas le tout. Voilà des piastres qui sont à nous et chacun va recevoir sa ration d’argent. Mais il faut auparavant jeter nos morts à la mer, car c’est à ceux de nos gens qui se sont fait casser la figure que nous devons tout cela. Comportons-nous bien avec eux.

Des murmures se firent entendre parmi les matelots, dont les yeux flamboyants restaient fixés sur les barils.

— Eh bien, dit Arnaudault, est-ce qu’il y aurait des mutins à bord ? Au surplus, s’il yen a, ils n’ont pas besoin de se gêner avec moi. Que celui qui n’est pas le plus content s’avance, et peut-être trouverons-nous moyen de lui faire sa fortune.

Et, en prononçant ces derniers mots, la main droite du capitaine avait déjà fait claquer la gâchette d’un long pistolet d’arçon. Personne ne répliqua, et ces corsaires qui, quelques minutes auparavant, allaient se faire tuer de si bon cœur reculèrent devant l’énergie d’un seul homme. Mais quel homme !

Pour remplir les ordres du capitaine, les novices se mirent à fauberder le pont encore tout marbré de sang. On prit ensuite les morts un à un. Le maître charpentier, le chapeau bas, lisait, dans un vieux livre de dévotion, la prière des morts, pour chacun des cadavres que l’on faisait glisser à la mer, sur une longue planche. Un officier, tué dans le combat, fut empaqueté dans un pavillon tricolore. On le jeta par-dessus le bord, après lui avoir amarré un boulet de douze aux pieds et après avoir fourré des pierres à lest dans ses vêtements.

— Ménagez ces cailloux, dit le second à ceux qui en garnissaient l’emballage des morts : il faut en garder pour tout le monde.

Cette prévoyance ne devait pas lui être inutile. Quatre jours après il fut jeté lui-même à la mer, et les pierres à lest ne lui manquèrent pas.

Cette prompte inhumation faite, on nous donna double ration. Un canonnier, dont le bras avait été enlevé par un boulet, voulut, avant d’être amputé, recevoir sa part d’eau-de-vie, pour ne pas perdre, disait-il, ses droits après avoir perdu une partie de son individu.

— Maintenant, à nous, cria Arnaudault. Tout l’équipage à l’ordre ! Et aux piastres ! L’écrivain va lire le nombre de parts de chacun : la part des morts sera mise de côté pour leur famille, s’ils en ont, et après avoir défoncé et compté chaque baril, chacun touchera son compte. Philippe, fais faire silence.

Le sifflet du maître fit entendre ses sons aigus au milieu du tumulte : tout le monde se tut, et l’écrivain, au sein du plus grand recueillement, commença l’appel de nos hommes. À chacun des noms des matelots tués, l’équipage interrompait l’écrivain, pour répondre, presque en riant : « Passé du bord du diable ! »

Les piastres sorties de chaque baril furent comptées et partagées scrupuleusement. Le capitaine, avec ses douze parts, était assis sur un monceau de pièces d’argent. Quand vint mon tour (c’était le dernier) on me compta ma demi-part.

— Tiens, Fil-à-Voile, me dit le capitaine, en me jetant une large poignée d’argent : tu t’es bien patiné, j’augmente ta ration.

La répartition faite, les matelots se mirent à jouer leur butin aux dés ; on s’achetait la ration de vin et d’eau-de-vie ; chaque quart de vin se vendait dix, vingt francs ; chaque boujaron d’eau-de-vie, autant.

La nuit, nous éprouvâmes un coup de vent, en cape sous le grand hunier. Nos prisonniers anglais se promenaient pêle-mêle avec nous sur le pont, l’air abattu, l’œil morne ; ils étaient nombreux, mais on ne les craignait pas ; car leur stupéfaction était au moins égale à l’insouciance des corsaires. À leur place, des matelots français ne seraient pas restés prisonniers deux heures, sans chercher à enlever le navire.

Le soir même du jour qui suivit notre combat avec le trois-mâts anglais, nos matelots, pendant le coup de cape, étaient assis à l’abri des pavois du vent, avec autant de tranquillité que s’ils s’étaient trouvés au cabaret. Les uns, blessés dans l’affaire, se traînant sur le pont, la jambe entortillée de linge ou le bras en écharpe, chantaient ces complaintes de gaillard d’avant, rauques comme le bruit des flots, monotones comme le mugissement des rafales qui hurlaient dans la mâture et le gréement ; les autres racontaient ces contes dont les marins de quart bercent leur ennui, pendant les longues heures de veille. Enfant comme je l’étais alors, je me plaisais à entendre ces vieilles histoires de la mer, toutes empreintes du caractère de leurs auteurs et de leur bizarre imagination. C’est par l’effet qu’elles produisaient, pour la première fois, sur moi, que je les juge aujourd’hui. Pour un vieux marin, les mœurs des hommes de mer n’ont plus rien d’étrange ; mais pour un passager, par exemple, elles offrent quelque chose d’original et de neuf, que, jusqu’ici, aucun écrivain n’a su bien rendre. C’est en rappelant la première impression que me firent éprouver les usages du bord que j’essaierai de retracer, de temps à autre, ces habitudes. Rien ne m’étonna plus, entre autres choses, que la manière dont les matelots relevaient le quart.

La moitié de l’équipage est toujours de garde sur le pont ; c’est ce qu’on nomme courir la grande bordée. Deux matelots n’ont qu’un hamac et lorsqu’un est couché, celui avec lequel il est amateloté, et qu’il nomme spécialement son matelot, se promène sur le pont. Les quarts se relèvent de midi à six heures, de six heures à minuit, de minuit à quatre heures du matin, de quatre heures à huit, et de huit heures à midi. La cloche tinte chaque demi-heure, et un sablier d’une demi-heure, fixé dans l’habitacle, et surveillé par le pilotin ou les timoniers, indique le moment où les hommes placés devant doivent piquer l’heure, en frappant le marteau sur le rebord intérieur de la cloche. Cet amatelotage des marins entre eux, cette camaraderie de hamac établissent une espèce de solidarité de personnes et une communauté d’intérêts et de biens entre chaque homme et son matelot.

Quand un marin monte au quart pour relever son matelot, celui-ci lui passe la capote sous laquelle il a veillé, et le chapeau de toile goudronnée qui a abrité sa tête ; il n’est pas jusqu’au tabac qu’il a commencé à mâcher, qui ne passe, pour être pressuré entièrement, dans la bouche du matelot, qui prend le quart. Rien n’est plus étrange que d’entendre, à chaque relèvement de bordée, les plaintes de celui qui s’habille, contre celui qui va se coucher, et qui toujours est accusé d’être un mauvais chiqueur. Souvent, on s’en rapporte au jugement du maître de quart, pour qu’il s’assure, en pressurant lui-même la chique litigieuse, de la manière abusive dont le matelot du plaignant suppe le tabac mis en commun. Ces détails soulèveront le cœur des hommes délicats et des petites maîtresses ; mais ils sont vrais et ils doivent être connus.

Les contes des gens de mer roulent ordinairement sur des aventures gigantesques, sur des coups de main hardis, des privations : le narrateur entremêle à ces antiques fables du bord des plaisanteries qui lui sont propres et des mots d’un cynisme à part, et qui étincellent souvent d’esprit ; mais de cet esprit qui ne peut être senti que par ceux qui connaissent les habitudes de la profession. La peinture des douceurs de la vie n’occupe qu’une place très circonscrite dans ces récits : c’est à l’abri d’une bonne bouteille de vin et mouillés à quatre amarres dans un cabaret, que ces hommes placent la félicité suprême ; une auberge est le théâtre de leurs illusions, le palais de leurs féeries : c’est pour eux enfin le paradis terrestre. Ils ne s’en figurent pas d’autre, parce que leur imagination ne peut guère aller au-delà des plaisirs qui leur sont propres.

Le conteur commence ordinairement sa narration en criant cric ! Les auditeurs répondent crac ! Et l’orateur reprend : « Un tonnerre dans ton lit ; une jeune fille dans mon hamac ! » Formule qui, sous un emblème philosophique, signifie peut-être dans leur pensée qu’un hamac peut être l’asile du bonheur qu’on ne trouve pas toujours à terre, dans un bon lit.

Les histoires des matelots me ravissaient : un joli petit novice, que le capitaine d’armes du corsaire avait embarqué à bord, se plaisait, malgré les représentations de son protecteur, à se mettre à côté de moi, pendant que l’on disait des contes. La voix douce du novice, ses mains blanches et délicates m’avaient fait supposer déjà qu’il pouvait y avoir quelque chose d’extraordinaire dans son séjour à bord. Amateloté avec le capitaine d’armes, il faisait rarement son quart, et son protecteur obtenait facilement du maître d’équipage l’indulgence qui lui était nécessaire pour faire pardonner au protégé cet oubli de la règle commune du bord. Un matin, où les grands yeux noirs de petit Jacques se réveillaient avec le jour, je lui demandais, avec toute la naïveté de mon âge :

— Dis-moi donc, petit Jacques, pourquoi je ne t’ai pas vu sur le pont quand nous avons abordé le trois-mâts ?

— Ah ! C’est que le capitaine d’armes m’avait placé à la soute aux poudres.

— Tu avais donc peur ?

— Je n’étais pas trop rassuré.

Mon intention étant d’engager, avec petit Jacques, une conversation dans laquelle l’emploi de quelques mots familiers aux femmes pût trahir un déguisement que je soupçonnais, je continuai ainsi :

— Est-ce que tu serais aussi peu brave que tu m’as semblé fainéant ?

— Pour brave je ne me vante pas de l’être ; mais fainéante

— Ah ! Je t’y prends encore une fois : tu as dit fainéante !

— Non, j’ai dit fainéant !

— Comme tu rougis !… Pourquoi donc te trompes-tu toujours ainsi, et parles-tu comme si tu étais une petite fille !… L’autre jour encore, quand nous parlions ensemble de je ne me rappelle pas quoi, il t’est échappé de me répondre : Non, je ne la suis pas !

— Eh bien ! qu’est-ce que cela prouve ? me dit mon interlocuteur, tout décontenancé.

— Cela prouve que tu n’es pas un garçon !

— Enfant que tu es ! Quelle idée !…

— Je te parie que tu es une femme, et je m’en rapporte à maître Philippe qui vient, et à qui j’ai dit déjà…

— Au nom du ciel, tais-toi, malheureux… Si tu savais combien je souffre !… Tu viens de découvrir un stratagème qui, s’il était connu, m’exposerait à devenir la risée de tous ces hommes qui me font peur… Je suis… je suis la femme du capitaine d’armes… Pour le suivre, il a fallu me faire passer pour son parent, pour son cousin. Que sais-je, moi !… Tu sauras tout ; mais tu me promets bien de ne pas trahir la confiance que j’ai mise en toi ? Tu m’as toujours paru mieux élevé que ces matelots, au milieu desquels je vis pour mon malheur. Tu te tairas, n’est-ce pas, mon ami ?… Tu ne voudras pas me perdre tout à fait ?…

Des larmes apparemment roulaient dans mes yeux comme dans les siens, car elle passa doucement sur ma figure la main dont elle venait de se presser les paupières. Je promis tout. Mais petit Jacques me recommanda bien d’éviter les conversations que nous avions ensemble, et qui avaient commencé à piquer la jalousie de son mari. Je me rappelai, en effet, que le capitaine d’armes m’avait souvent menacé de me donner quelques tapes, pour me punir des torts que j’étais bien en peine de deviner. Les aveux de petit Jacques venaient de m’expliquer la haine du capitaine d’armes pour moi. Je compris la nécessité d’être prudent pour mon petit camarade et pour moi.


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