Le Pacifisme/Chapitre 2

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Société française d’imprimerie et de librairie, 1908 (pp. 69-117).
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CHAPITRE II
LES THÉORIES PACIFISTES.


Le Pacifisme raisonne ainsi. Toute guerre est une impiété et un crime, puisque nous sommes tous ou enfants de Dieu, ou individus d’une espèce animale qui est évidemment faite pour peupler la terre sans la disputer tant que celle-ci sera assez large pour que les hommes y puissent être à l’aise. Toute guerre est donc une sorte de pillage et de vol à main armée qui ne peut avoir ni aucune justification ni aucune excuse. L’humanité pouvant et devant sans doute se considérer comme un seul être éternel ayant pour mission de persévérer dans l’être, de s’accroître et de se développer, toute guerre est une tentative de suicide très funeste quoique n’aboutissant pas à la mort totale ; et par conséquent est un acte de pure folie.

Il y a des guerres de différentes sortes, soit ; mais examinons ces différentes espèces et nous verrons que toutes les guerres sont condamnables.

Il y a, pour ainsi parler, la guerre impulsive. L’homme a besoin de se battre, la combativité est un instinct primitif. L’homme se bat pour se battre. Cela se voit à considérer les enfants, qui ne sont pas tous batailleurs, mais qui le sont assez fréquemment et chez qui le batailleur est naturellement chef, reconnu comme tel, chef de bande contre un autre chef de bande et suivi assez facilement, assez docilement, par ses petits amis, même relativement pacifiques. Cela se voit aux animosités de village à village, qui n’ont le plus souvent aucune raison, aucun motif et qui ne sont que la manifestation d’un instinct sourd et aussi d’un instinct aveugle. Cela se voit à ceci que dix hommes ne peuvent pas être réunis sans qu’il y ait presque dès le premier instant deux camps et deux chefs, le plus souvent avant qu’il y ait matière de différend et sans qu’il y ait matière de différend.

Nous reconnaissons cela ; mais nous disons que de ce qu’un instinct est primitif, il ne s’ensuit pas, il ne faut pas conclure qu’il soit naturel. L’homme est encore combatif parce qu’il a bien fallu qu’il le fût, à l’origine, pour se défendre contre ses ennemis naturels, lions, tigres, ours et autres voisins redoutables. Ces guerres primitives ayant probablement duré plus longtemps que n’a duré la période historique de l’humanité, il n’est pas très étonnant que l’homme historique ait obéi et obéisse encore à une impulsion qui n’a été d’abord qu’une nécessité et qui est devenue un instinct par hérédité et par habitude. Que nous soyons très loin de l’époque où l’homme rencontrait à chaque pas une bête féroce et par conséquent était sans cesse tendu et bandé vers la lutte, ce n’est qu’une apparence. Supposez, ce qui n’a rien d’invraisemblable, une humanité primitive qui ait duré soixante mille ans et une humanité en sécurité du côté des bêtes féroces depuis six mille ans, l’humanité sera un homme qui pendant quarante ans aura été forcé de se battre tous les jours et qui pendant quatre ans, quoique pouvant ne plus se battre, continuera de se battre par habitude prise devenue tempérament et complexion.

Or, est-ce une raison pour qu’il continue dix ans encore, vingt ans encore et jusqu’à sa mort ? Point du tout. Si la civilisation est, elle consiste à dépouiller l’ancien caractère humain qui n’était qu’une suite des nécessités de la première période, à détruire les restes héréditaires, désormais inutiles, d’une complexion qui était le résultat de circonstances particulières, prolongées du reste, mais qui n’était pas pour cela naturelle et fondamentale. Nos ancêtres se sont mis très longtemps des plumes sur la tête, des colliers de dents d’animaux autour du cou et des anneaux dans le nez ; et c’était pour plaire aux femmes. Les restes de ces habitudes primitives sont les brillants ajustements dont nos pères faisaient usage il y a encore deux siècles. Ces ajustements sont aujourd’hui surannés ; et le vêtement reste ; mais la parure disparaît. Cela veut dire que le besoin de parure n’est pas un instinct naturel, comme on le croit trop, mais une habitude qu’un état social primitif ou de demi-civilisation avait imposée et qu’une civilisation rationnelle ou moins puérile écarte, élimine ou laisse tomber de soi-même.

Le fétichisme a existé, et il en est resté, comme il est bien naturel, des débris, des détritus ou des souvenirs à travers toutes les religions de plus en plus épurées et spiritualisées. Qu’en reste-t-il ? Presque rien. Il en reste la dévotion à certains sanctuaires précis, préférés à d’autres ; il en reste, chose qui durera plus longtemps, la dévotion à un Dieu providentiel et providentiel à l’égard de celui qui le prie et à qui l’on demande des faveurs particulières et personnelles ; et ce Dieu au moment où on le prie de cette façon est bien pour celui qui le sollicite un fétiche, très nettement, un Dieu universel ramené pour un instant aux proportions d’un fétiche ; mais ceci disparaît peu à peu et disparaîtra presque avec le temps.

Nous disons presque, parce qu’il est probable que tous les instincts primitifs de l’humanité sont destinés à s’approcher de plus en plus de la complète disparition sans disparaître jamais tout à fait. Tout au moins on ne peut pas aujourd’hui se les représenter comme ayant radicalement disparu ; mais ils s’acheminent vers le néant et avec une vitesse de plus en plus grande.

Que restera-t-il un jour ? Précisément ce qui est naturel et non primitif. Ce qui est entré dans le cœur de l’homme par suite des conditions premières où il a été placé sur la terre, c’est ce qui disparaîtra, tout au moins c’est ce dont il ne restera que de légères traces. Ce qui restera c’est ce qui est naturel.

— Mais qu’appelez-vous donc naturel ?

— Ce que nous appelons naturel c’est ce qui est pour l’homme d’une éternelle nécessité. Par exemple il travaillera toujours. Est-ce que le travail est primitif ? Au sens qu’a le mot aujourd’hui, point du tout. L’homme primitif ne travaillait pas. Il cueillait des fruits, il chassait, il péchait. Mais ce qui lui était déjà une nécessité c’était l’activité, l’activité qui consistait précisément à chercher des fruits, à chasser et à pêcher. Cette activité a pris une nouvelle forme ; elle est devenue l’exploitation méthodique de la terre, c’est-à-dire le travail. L’activité sous le nom de travail ou sous un autre est naturelle à l’homme parce qu’elle est pour lui de nécessité éternelle, et l’homme travaillera toujours. Mais fétichisme, parure, beaux-arts peut-être même, sont circonstanciels dans l’histoire humaine, quoique ayant duré longtemps et devant durer longtemps encore ; ils ne sont pas proprement naturels, comme l’amour, la paternité, la famille et le travail.

La guerre ne l’est pas non plus ; elle est primitive et non naturelle ; elle est un pli pris, un très mauvais pli. Ces habitudes, circonstancielles d’abord et ensuite factices, sont destinées à s’effacer.

Remarquez que, pour nous conformer à cette loi d’approximation que nous indiquions tout à l’heure et d’après laquelle les trois anciennes habitudes de l’humanité doivent s’approcher de plus en plus de la disparition sans peut-être disparaître jamais, nous pouvons dire ceci, qui est très vraisemblable : la guerre impulsive, comme bien d’autres prétendus instincts de l’humanité, se transformera d’abord pour tendre à la disparition ensuite ; la guerre deviendra lutte, lutte économique, lutte industrielle, lutte commerciale. C’est eu ces conflits et batailles demi- pacifiques que se dépensera la combativité de l’espèce humaine pendant de longues années. La lutte économique n’est certes pas plus raisonnable que la guerre impulsive et elle résulte de la même impulsivité ; on peut dire encore qu’elle est tout aussi meurtrière ; cependant elle est moins sanglante, moins apparemment et sensiblement féroce, et elle peut être considérée comme une espèce de progrès, comme une espèce d’adoucissement des mœurs belliqueuses. Il faut observer aussi qu’à la considérer comme une guerre, elle est guerre civile en même temps que guerre internationale. Le commerçant français lutte contre le commerçant français autant que contre le commerçant anglais ou allemand. — Voilà, dira-t-on, qui rend cette forme de guerre plus odieuse que l’autre ! — Mais, non ! Les exagéreurs et les paradoxistes de notre camp ont coutume de dire qu’en fait de guerre ils n’admettent que les guerres civiles. Littéralement ils ont tort et nous condamnons les guerres civiles aussi énergiquement que les guerres entre nations ; mais s’ils parlaient de luttes en général, de luttes non sanglantes quoique très funestes encore, et en particulier de luttes économiques, ils n’auraient pas si tort ; car la lutte entre concitoyens a des chances d’être moins âpre et elle donne une matière à la combativité humaine sans la déchaîner en toute violence, et c’est ici de la combativité tempérée. Et s’ils voulaient dire que les luttes, non sanglantes, à moitié civiles, à moitié internationales, sont les moins mauvaises des luttes, ils auraient plus raison encore, parce que les luttes de ce genre, à force de passer et repasser sur les frontières, peuvent finir par les effacer. Or les luttes économiques ont précisément ce caractère d’être mixtes, d’être à moitié civiles, à moitié internationales.

Quoi qu’il en soit, l’instinct belliqueux ou plutôt l’habitude belliqueuse du genre humain est destinée probablement à trouver une matière suffisante dans la lutte économique et à s’y satisfaire et à abandonner les champs de bataille et les champs de meurtre proprement dits. Et ce sera, tout compte fait, un progrès. Ceci jusqu’à ce que l’instinct belliqueux s’étant usé à s’exercer dans ce nouveau domaine et étant devenu moins fort, on s’apercevra, comme nos amis socialistes le disent déjà, que la lutte économique elle-même est absurde et elle-même est meurtrière, et l’on abandonnera tout genre de lutte, en organisant un partage égal des biens de ce monde et en ne laissant à l’instinct combatif que de menues satisfactions d’amour-pcopre et de vanité, ce qui le réduira à une manière de simple émulation enfantine, chose acceptable.

Voilà à peu près ce que nous avons à dire de la guerre impulsive, de la guerre qui résulte du simple besoin, factice selon nous, que l’homme a de porter des coups et de s’exposer à en recevoir.


Il y a d’autres genres de guerre, comme par exemple la guerre de pillage. La guerre de pillage est beaucoup plus raisonnable, si une guerre peut l’être, que la guerre impulsive: c’est, tout compte fait, une industrie. Deux peuples sont en présence, l’un industrieux, laborieux, inventif; il est industriel et agriculteur. Il est riche. L’autre n’aime ni cultiver la terre ni se livrer à l’industrie, il est pauvre. De temps en temps, pressé par la faim, il va faire une razzia sur le territoire du peuple agriculteur et industriel. Qu’est-ce à dire, sinon que l’un de ces peuples a une industrie et que l’autre en a une autre ? L’un des deux a pour industrie le labourage et la machine, l’autre a pour industrie la guerre. On ne peut même pas flétrir ce dernier des qualificatifs de sauvage et de paresseux ; car il faut un très haut degré de civilisation pour avoir un outillage de guerre décisif et il faut être très actif pour s’entraîner sans cesse et se maintenir à l’état de peuple de soldats. La guerre était l’industrie de Sparte comme le labourage et le pâturage étaient l’industrie des Arcadiens. La guerre, du reste, était aussi l’industrie des Athéniens, et conquérir des villes riches pour en faire des tributaires était l’idéal des Athéniens tout aussi bien que celui des Spartiates ; seulement les Spartiates, ne se divertissant jamais de leur industrie du côté des beaux-arts, furent des spécialistes supérieurs. Les Romains n’ont été pendant longtemps que de purs et simples hommes de proie.

La guerre de pillage est donc rationnelle, et au fond toute guerre qui peut s’excuser est une guerre de pillage, et toute guerre qui voudra se justifier ne se justifiera qu’en démontrant qu’elle est une guerre de pillage —, le nom seul sera changé : elle s’intitulera guerre économique.

Nous condamnons cependant, avec une grande énergie, la guerre de pillage sous quelque nom qu’elle se présente. Nous la condamnons parce que, quelque énergie et quelque courage qu’elle suppose, l’industrie guerrière a pour moyen la suppression d’un certain nombre de vies humaines, ce qui ne laisse pas d’être immoral, et peut-être n’y a-t-il pas à insister.

Qu’on ne nous dise pas que s’il y a des blessés et des morts, c’est la faute du peuple faible qui ne sait pas reconnaître tout de suite et spontanément sa faiblesse et donner au peuple fort tout ce qu’il demande, auquel cas le peuple fort ne verserait pas une goutte de sang. L’objection vaut peu. Sans doute, dans nos idées, tout peuple par qui la guerre existe, par qui la guerre a lieu, est coupable et le peuple faible qui résiste au peuple fort et qui oblige celui-ci à être cruel est presque aussi coupable que le peuple agresseur. Il l’est un peu moins cependant ; parce que l’autre a choisi un genre d’industrie qui, supposant le meurtre, comportant le meurtre en comptant sur une extrême pusillanimité du peuple voisin, a dans tous les cas un caractère d’immoralité assez marqué. Se dire : « Nous tuerons pour voler et ce sera notre industrie », est signe d’un certain manque de délicatesse ; mais se dire : « Nous ne serons peut-être pas forcés de tuer, tant nos voisins sont lâches », est indélicat aussi, en ce qu’il marque un mépris brutal pour des êtres qui sont en quelque manière vos semblables.

Nous condamnons donc les guerres de pillage comme immorales.

Nous les condamnons aussi comme antiéconomiques ; car elles détruisent plus qu’elles ne créent et elles sont par conséquent une perte pour l’humanité. La guerre de pillage, d’une part, empêche la nation pillarde de produire, parce que celle-ci compte sur le pillage pour vivre et ne s’applique pas à la production ; et la guerre de pillage empêche la nation pillée de produire pendant tout le temps qu’elle est pillée et surtout si elle a la mauvaise inspiration, excusable après tout, de se défendre. Il y a perte de tous les côtés, perte qui n’est pas compensée, quoi qu’on en puisse dire, par le magnifique élan, par la magnifique excitation au travail et à un redoublement de travail, que le pillage laisse derrière lui. N’en croyez pas le peuple vainqueur qui, en s’en allant chargé de butin, dit : « Maintenant ils vont travailler et produire deux fois plus que les années précédentes ; ils ont besoin de temps en temps de ce coup d’aiguillon et c’est un service que nous leur rendons. » Il y a du vrai dans ces hautes paroles ; mais à tout prendre, ce qui vaudrait mieux c’est que tout le monde travaillât et que tout le monde produisît, sans qu’il y eût temps perdu, d’un côté à aiguillonner et de l’autre à résister à l’aiguillon.

Nous condamnons les guerres de pillage quand même elles prendraient le titre de guerres économiques. Elles ne rapportent jamais à personne ce qu’elles coûtent.


Faut-il parler des guerres de magnificence? Oui, parce qu’elles sont très caractéristiques d’un vice humain qui est mêlé à toutes les guerres, quelles qu’elles soient, en proportions variées. Les monarchies ont fait des guerres de magnificence ; les républiques aussi. Une guerre de magnificence est une guerre de gloire ; c’est une guerre destinée à relever le prestige d’un peuple ou à l’accroître. Ce n’est pas le besoin de se battre ou le besoin de ne pas se livrer au travail agricole ou industriel qui l’inspire ; c’est le désir de laisser des inscriptions magnifiques sur un monument, sur un trophée. Les guerres de magnificence sont des jeux olympiques à coups de flèche et à coups de canon. Les monarques les aiment ; mais aussi les consuls et les présidents de république : les monarques pour laisser un nom dans l’histoire, et voilà pourquoi nous tenons si fort à ce que les livres des historiens ne contiennent pas de noms de bataille ; comme il n’y aurait pas de duels si les noms des duellistes ne paraissaient pas dans les journaux, de même il n’y aurait peut-être pas de guerres de magnificence si les historiens n’en tenaient pas compte. Les consuls, les présidents de république, tiennent à ces mêmes guerres pour marquer leur passage et pour que le temps où ils sont restés au pouvoir ne paraisse point pâle et terne au regard de leurs contemporains. Pyrrhus et Picrochole sont restés les types légendaires des héros des guerres de magnificence. La guerre est une chose si abominable que, selon ses différents aspects, elle est représentative de tous les vices de l’humanité et que par conséquent il fallait qu’elle fût aussi l’expression de la vanité humaine, et ce sont les guerres de magnificence qui représentent la vanité sur les champs de bataille. On fait la guerre par vanité. On tue par vanité. C’est burlesque et c’est hideux. Les poètes, qui trop souvent exaltent merveilleusement les pires des vices, ont trouvé de beaux mots pour colorer celui-là. Virgile dit :

Vincet amor patriæ laudumque immensa cupido,[1]

montrant bien que l’amour de la patrie ne suffirait pas à armer le bras des héros et qu’il y faut encore le désir effréné de la gloire, des éloges. On verse le sang, des fleuves de sang, pour une cantate. Il faut répondre à un vers par un autre vers :

O miseras hominum mentes, o pectora cæca ![2]

Les guerres de magnificence justifieraient presque par comparaison les guerres de conquête ; car enfin l’anthropophage avait raison qui disait aux civilisés : « Vous ne mangez pas vos prisonniers ? Alors pourquoi vous battez-vous ? » Les guerres de conquête font honte aux guerres de magnificence en ce que, elles au moins, ont un but matériel et réel. Elles sont faites pour diminuer le territoire du peuple vaincu et pour tirer de lui une indemnité de guerre, pour l’affaiblir en un mot, le rendre incapable de nuire et s’enrichir de ses dépouilles. Les guerres de conquête, à leur manière, mangent les vaincus. On peut donc accorder qu’elles sont beaucoup plus intelligentes et beaucoup plus rationnelles que les guerres impulsives et que les guerres de magnificence. Elles sont des guerres de pillage supérieures et méthodiques.

Elles n’en valent pas mieux. Au fond tout ce qui est prétexte et tout ce qui est sophisme étant écarté, la guerre de conquête consiste en ceci : rendre plus fort celui qui est plus fort. Si l’équilibre entre les peuples peut être considéré d’une part comme une garantie de l’harmonie générale, d’autre part comme une garantie relative de l’indépendance des différentes nations, d’autre part encore comme une certaine forme de la justice ; c’est précisément le but contraire qu’il faudrait chercher et atteindre. Supposez un Dieu ou une suprême autorité morale, celle d’un sage, celle d’un pape, devant laquelle on s’inclinerait, ce Dieu ou cette autorité supérieure dirait certainement : « Les Neustriens ont vaincu les Austrasiens. Qu’est-ce qu’ils ont prouvé ? Que les Neustriens sont plus forts que les Austrasiens. Donc il faut, non pas que les Neustriens prennent une partie du territoire des Austrasiens, mais que les Austrasiens prennent une partie du territoire des Neustriens, puisque les Neustriens sont déjà plus forts. Ainsi le veulent la justice distributive et l’équilibre du monde. »

Rationnellement toute guerre de conquête devrait donc se terminer par l’agrandissement du territoire du peuple vaincu. C’est le contraire qui a lieu. Donc la guerre de conquête est contre tout droit, contre toute justice et contre toute raison.

Elle a bien d’autres caractères d’absurdité. Remarquez-vous qu’elle annexe toujours au peuple vainqueur les portions du peuple vaincu qui ont le plus horreur de lui être annexées ? C’est à savoir les populations des frontières. Les populations centrales du peuple A, qui est le peuple vaincu, ne seraient pas horriblement désespérées d’être annexées au peuple B ; elles n’ont qu’un patriotisme tempéré. Les populations sur frontières du peuple A, ardemment patriotes comme toutes les populations sur frontières, ce sont elles qu’on annexe. Il serait plus juste et plus humain, en admettant le droit de conquête, de donner au peuple B une enclave, du reste riche et fertile, bien choisie, du peuple A. C’est ce qu’on ne fait jamais, avec raison pratique du reste, parce que cela compliquerait les choses ; mais il reste qu’une injustice particulière, au milieu de la grande injustice, a été commise, celle de choisir pour les annexer au vainqueur, précisément les populations qui doivent le plus souffrir d’être annexées. Les guerres de conquête sont un tissu inextricable d’absurdités.

Profitent-elles au moins aux vainqueurs ? — La conquête, au moins pendant très longtemps, embarrasse beaucoup le conquérant. La conquête est une proie qu’il faut digérer, et pendant la digestion on est alourdi, faible et proie facile, à son tour, pour un autre. Un peuple vainqueur et terriblement vainqueur, et sans protestation de la part de l’Europe, en 1870, à quoi a-t-il songé, dirigé qu’il était par un homme à la fois très audacieux et très prudent ? Il a songé à se faire des alliés ; il a songé à transformer en alliés ses plus proches voisins, exactement comme s’il avait été vaincu ; avec plus de facilité, sans doute, parce qu’hommes et peuples sont toujours du côté de la force ; mais encore exactement comme s’il avait été vaincu. Qu’est-ce à dire ? Qu’une conquête est l’équivalent d’une défaite ? Parfaitement, pour un certain temps. Elle affaiblit pour un temps d’une façon très sensible, jusqu’à ce qu’on en ait recueilli le bénéfice par l’assimilation de l’annexé.

Mais cette assimilation, combien de temps demande-t-elle ? Le plus souvent un temps indéfini. La faiblesse secrète de l’Autriche et qui a été cause de la plupart de ses malheurs, c’était sa domination sur l’Italie. L’Italie était son boulet, qui la tirait en arrière à tous les mouvements d’offensive ou même de défense qu’elle faisait d’un autre côté. L’Irlande est encore un embarras et une cause de faiblesse pour l’Angleterre. Un peuple annexé c’est un membre que l’on s’ajoute ; oui ; mais c’est un membre paralysé et qui vous paralyse. Il y a toujours ou il pourrait toujours y avoir, chez un peuple vainqueur d’hier, deux partis, l’un qui dirait : « Annexons pour nous fortifier », l’autre qui dirait : « N’annexons pas, de peur de nous affaiblir », et il serait vraiment difficile de savoir qui aurait raison, tant cela dépend des circonstances et de circonstances qu’on ne peut prévoir. En 1870, il y avait des Allemands qui ne voulaient pas annexer l’Alsace-Lorraine : « Cela nous surchargerait, nous alourdirait, serait un poids mort. — Peut-être ; mais alors, à quoi nous sert-il d’avoir vaincu ? Soyons alourdis ; mais que le peuple vaincu soit affaibli. » Qui avait raison ? Les choses semblent avoir bien tourné, mais personne n’en peut répondre. Il eût suffi que la France eût une politique intérieure et une conduite intérieure plus sympathiques aux Alsaciens-Lorrains pour que l’Alsace-Lorraine fût pour l’Allemagne une Lombardie-Vénétie ; et cela pourrait encore avoir lieu dans l’avenir.

Notez encore cette nécessité pour un peuple devenu conquérant de conquérir toujours. C’est une nécessité presque fatale. C’est une nécessité atténuée par la prudence ou augmentée par la témérité du peuple vainqueur ; mais c’est une quasi-nécessité. La vraie raison pour laquelle la Prusse a conquis et annexé l’Alsace-Lorraine c’est qu’elle avait conquis les petits peuples allemands. Il y avait chez les petits peuples allemands un patriotisme local et un patriotisme général qui se combattaient. La Prusse les conquiert. En les conquérant, à la fois elle les blesse et elle les satisfait. Elle blesse leur patriotisme local ; elle satisfait leur patriotisme général. Mais lequel est le plus fort et sont-ils plus satisfaits que blessés ou plus blessés que satisfaits ? Il y a doute. Il y a chez eux flottement. Pour que leur patriotisme général remporte décidément sur leur patriotisme local, il faut leur donner une satisfaction de patriotisme général ; il faut leur donner de la gloire allemande, commune à tous. De là la guerre contre l’ennemi héréditaire, et de là aussi l’annexion d’une partie du territoire de l’ennemi héréditaire ; car ces petits peuples allemands ne comprendraient pas cette gloire allemande qu’on leur donne, s’ils n’en voyaient pas un signe matériel et si elle n’était pas marquée nettement et largement sur la carte de l’Europe.

Donc la conquête appelle la conquête comme l’abîme appelle l’abîme, et l’on y est en quelque sorte comme engouffré. On est forcé de consolider la conquête par la conquête, et celle-ci par une autre indéfiniment. L’Allemagne, une fois la France amoindrie, s’est montrée très sage, très pratique, et n’a point poussé plus loin ses agrandissements comme, très probablement, Napoléon Ier aurait voulu faire. Elle a senti qu’il fallait digérer. Soit ; mais en conquérant tout ce qu’elle prétendait qui était allemand, elle s’est engagée tacitement à conquérir tout ce qui reste d’allemand en dehors d’elle. Le jour où se présentera l’occasion de revendiquer ce qui reste de plus ou moins allemand en dehors d’elle, ou elle le revendiquera et se mettra, en inquiétant l’Europe, en menaçant décidément l’indépendance de l’Europe, dans des embarras qui la mettront au risque de perdre ce qu’elle a gagné ; ou elle ne le revendiquera point et elle s’affaiblira moralement de façon singulière aux yeux de ses sujets ; et dans la voie des conquêtes une fois ouverte, ce qu’il y a de terrible, c’est que ne pas avancer semble un recul.

Considérez encore les guerres de conquête à un autre point de vue, au point de vue des nationalités. Il y a là des phénomènes bien curieux. Les guerres de conquête détruisent les nationalités et elles les créent ; de telle sorte que l’on ne sait aucunement ce que l’on fait quand on fait une guerre de conquête. C’est un affreux jeu de hasard. Il arrive qu’en faisant une guerre de conquête, on détruit une nationalité — le temps aidant — et on l’incorpore dans la sienne ; il arrive qu’on ne la détruit pas et qu’elle subsiste sous votre joug, toujours frémissante et infiniment embarrassante pour vous ; il arrive enfin que là où n’existait pas de nationalité vous en créez une. L’Angleterre a absorbé en elle la nationalité écossaise ; mais elle n’a pas assimilé la nationalité irlandaise, et dans le premier cas l’annexion lui a été utile et elle lui a été nuisible dans le second. Que faut-il conclure et quel exemple est à imiter ? — La Russie n’a pas encore, au bout de plus d’un siècle, réussi à détruire la nationalité polonaise. En ces conditions la Pologne lui est-elle une force ou une faiblesse ? — Il y a donc des cas où la conquête détruit une nationalité et des cas où elle ne réussit pas à la détruire.

Il y a même des cas où elle en crée une. La nationalité italienne a été créée lentement par la domination de l’Allemagne en Italie et aussi par la courte domination de la France en Italie. Ce qui a peu à peu détruit le patriotisme local des provinces italiennes et créé le patriotisme général italien, l’italianisme, c’est l’oppression exercée sur l’Italie par l’étranger. Ce qui a créé le patriotisme allemand, le germanisme, c’est le Premier Empire français et l’oppression de l’Allemagne par la France. C’est à se sentir opprimés ensemble qu’on finit par se sentir frères et par sentir le besoin d’être libres ensemble.

À quoi donc servent les guerres de conquêtes ? Il ne faut pas dire : « à rien » ; il faut dire : « on ne sait pas. » Elles ont les résultats, proches ou lointains, les plus contraires. Elles réussissent à ceux qui les entreprennent, à moins qu’elles ne leur réussissent aucunement, à moins qu’elles ne réussissent contre eux. Elles fortifient, ou elles embarrassent, ou elles affaiblissent, ou elles ruinent, ou elles tuent. Donc c’est jouer à pile ou face que de les entreprendre ; donc c’est folie pure.

Il y aurait des « moyens mieux adaptés à l’objet », comme aime à dire M. Lagorgette. Ce qui semble Page:Faguet - Le Pacifisme.djvu/91 Page:Faguet - Le Pacifisme.djvu/92 Page:Faguet - Le Pacifisme.djvu/93 Page:Faguet - Le Pacifisme.djvu/94 Page:Faguet - Le Pacifisme.djvu/95 Page:Faguet - Le Pacifisme.djvu/96 Page:Faguet - Le Pacifisme.djvu/97 Page:Faguet - Le Pacifisme.djvu/98 Page:Faguet - Le Pacifisme.djvu/99 Page:Faguet - Le Pacifisme.djvu/100 Page:Faguet - Le Pacifisme.djvu/101 Page:Faguet - Le Pacifisme.djvu/102 Page:Faguet - Le Pacifisme.djvu/103 Page:Faguet - Le Pacifisme.djvu/104 Page:Faguet - Le Pacifisme.djvu/105 Page:Faguet - Le Pacifisme.djvu/106 Page:Faguet - Le Pacifisme.djvu/107 Page:Faguet - Le Pacifisme.djvu/108 Page:Faguet - Le Pacifisme.djvu/109 Page:Faguet - Le Pacifisme.djvu/110 Page:Faguet - Le Pacifisme.djvu/111 Page:Faguet - Le Pacifisme.djvu/112 Page:Faguet - Le Pacifisme.djvu/113 Page:Faguet - Le Pacifisme.djvu/114 Page:Faguet - Le Pacifisme.djvu/115 Page:Faguet - Le Pacifisme.djvu/116 Page:Faguet - Le Pacifisme.djvu/117

  1. « La nature se taira devant l’image de la patrie et le fantôme de la gloire. »
  2. « Ô malheureux esprit des hommes ! ô coeurs aveugles ! »
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