Le Premier Livre des Sonnets pour Hélène (1578)
[modifier] I — Ce premier jour de May, Helene, je vous jure
Ce premier jour de May, Helene, je vous jure
Par Castor, par Pollux, voz deux freres jumeaux,
Par la vigne enlassee à l'entour des ormeaux,
Par les prez, par les bois herissez de verdure,
Par le Printemps sacré, fils aisné de Nature,
Par le sablon qui roule au giron des ruisseaux,
Par tous les rossignols, merveille des oiseaux,
Qu'autre part je ne veux chercher autre avanture.
Vous seule me plaisez : j'ay par election,
Et non à la volée, aimé vostre jeunesse :
Aussi je prens en gré toute ma passion.
Je suis de ma fortune autheur, je le confesse :
La vertu m'a conduit en telle affection :
Si la vertu me trompe, adieu belle Maistresse.
[modifier] II — Quand à longs traits je boy l'amoureuse estincelle
Quand à longs traits je boy l'amoureuse estincelle
Qui sort de tes beaux yeux, les miens sont esblouys :
D'esprit ny de raison, troublé, je ne jouys,
Et comme yvre d'amour, tout le corps me chancelle.
Le cœur me bat au sein : ma chaleur naturelle
Se refroidit de peur : mes sens esvanouys
Se perdent dedans l'air, tant tu te resjouys
D'acquerir par ma mort le surnom de cruelle.
Tes regards foudroyans me percent de leurs rais
Tout le corps, tout le cœur, comme poinctes de trais
Que je sens dedans l'ame : et quand je me veux plaindre,
Ou demander mercy du mal que je reçois,
Si bien ta cruauté me reserre la vois,
Que je n'ose parler, tant tes yeux me font craindre.
[modifier] III — Ma douce Helene, non, mais bien ma douce haleine
Ma douce Helene, non, mais bien ma douce haleine,
Qui froide rafraischis la chaleur de mon cœur,
Je prens de ta vertu cognoissance et vigueur,
Et ton œil, comme il veut, à son plaisir me meine.
Heureux celuy qui souffre une amoureuse peine
Pour un nom si fatal : heureuse la douleur,
Bien-heureux le torment, qui vient pour la valeur
Des yeux, non pas des yeux, mais des flames d'Helene.
Nom, malheur des Troyens, sujet de mon souci,
Ma sage Penelope, et mon Helene aussi,
Qui d'un soin amoureux tout le cœur m'envelope :
Nom, qui m'a jusqu'au ciel de la terre enlevé,
Qui eust jamais pensé que j'eusse retrouvé
En une mesme Helene une autre Penelope ?
[modifier] IV — Tout ce qui est de sainct, d'honneur et de vertu
Tout ce qui est de sainct, d'honneur et de vertu,
Tout le bien qu'aux mortels la Nature peut faire,
Tout ce que l'artifice icy peut contrefaire.
Ma maistresse, en naissant, dans l'esprit l'avoit eu.
Du juste et de l'honneste à l'envy debatu
Aux escoles des Grecs : de ce qui peut attraire
A l'amour du vray bien, à fuyr le contraire,
Ainsi que d'un habit son corps fut revestu.
La chasteté, qui est des beautez ennemie
(Comme l'or fait la Perle) honore son Printemps,
Un respect de l'honneur, une peur d'infamie,
Un œil qui fait les Dieux et les hommes contens.
La voyant si parfaite, il faut que je m'escrie,
Bien-heureux qui l'adore, et qui vit de son temps !
[modifier] V — Helene sceut charmer avecque son Nepenthe
Helene sceut charmer avecque son Nepenthe
Les pleurs de Telemaque. Helene, je voudroy
Que tu peusses charmer les maux que je reçoy
Depuis deux ans passez, sans que je m'en repente.
Naisse de noz amours une nouvelle plante,
Qui retienne noz noms pour eternelle foy,
Qu'obligé je me suis de servitude à toy,
Et qu'à nostre contract la terre soit presente.
O terre, de noz oz en ton sein chaleureux
Naisse une herbe au Printemps propice aux amoureux,
Qui sur noz tombeaux croisse en un lieu solitaire.
O desir fantastiq, duquel je me deçoy,
Mon souhait n'adviendra, puis qu'en vivant je voy
Que mon amour me trompe, et qu'il n'a point de frere.
[modifier] VI — Dedans les flots d'Amour je n'ay point de support
Dedans les flots d'Amour je n'ay point de support :
Je ne voy point de Phare, et si je ne desire
(O desir trop hardy !) sinon que ma Navire
Apres tant de perils puisse gaigner le port.
Las ! devant que payer mes vœuz dessus le bort,
Naufrage je mourray : car je ne voy reluire
Qu'une flame sur moy, qu'une Helene qui tire
Entre mille rochers ma Navire à la mort.
Je suis seul, me noyant, de ma vie homicide,
Choisissant un enfant, un aveugle pour guide,
Dont il me faut de honte et pleurer et rougir.
Je ne crains point la mort : mon cœur n'est point si lasche :
Je suis trop genereux : seulement je me fasche
De voir un si beau port, et n'y pouvoir surgir.
[modifier] VII — Quand je devise assis aupres de vous
Quand je devise assis aupres de vous,
Tout le cœur me tressaut.
Je tremble tout de nerfs et de genous,
Et le pouls me defaut.
Je n'ay ny sang ny esprit ny haleine,
Qui ne se trouble en voyant mon Heleine,
Ma chere et douce peine.
Je devien fol ; je perds toute raison :
Cognoistre je ne puis
Si je suis libre, ou captif en prison :
Plus en moy je ne suis.
En vous voyant, mon œil perd cognoissance :
Le vostre altere et change mon essence,
Tant il a de puissance.
Vostre beauté me fait en mesme temps
Souffrir cent passions :
Et toutesfois tous mes sens sont contents,
Divers d'affections.
L'œil vous regarde, et d'autre part l'oreille
Oyt vostre voix, qui n'a point de pareille,
Du monde la merveille.
Voyla comment vous m'avez enchanté,
Heureux de mon malheur :
De mon travail je me sens contenté,
Tant j'aime ma douleur :
Et veux tousjours que le torment me tienne,
Et que de vous tousjours il me souvienne,
Vous donnant l'ame mienne.
Donc ne cherchez de parler au Devin,
Qui sçavez tout charmer :
Vous seule auriez un esprit tout divin,
Si vous pouviez aimer.
Que pleust à Dieu, ma moitié bien-aimee,
Qu'Amour vous eust d'une fleche enflamee
Autant que moy charmee.
En se jouant il m'a de part en part
Le cœur outrepercé :
A vous s'amie il n'a monstré le dart
Duquel il m'a blessé.
De telle mort heureux je me confesse,
Et ne veux point que le soucy me laisse
Pour vous, belle Maistresse.
Dessus ma tombe escrivez mon soucy
En lettres grossement :
Le Vendomois, lequel repose icy,
Mourut en bien aimant.
Comme Pâris, là bas faut que je voise,
Non pour l'amour d'une Helene Gregeoise,
Mais d'une Saintogeoise.
[modifier] VIII — Amour abandonnant les vergers de Cytheres
Amour abandonnant les vergers de Cytheres,
D'Amathonte et d'Eryce, en la France passa :
Et me monstrant son arc, comme Dieu, me tança,
Que j'oubliois, ingrat, ses loix et ses mysteres.
Il me frappa trois fois de ses ailes legeres :
Un traict le plus aigu dans les yeux m'eslança.
La playe vint au cœur, qui chaude me laissa
Une ardeur de chanter les honneurs de Surgeres.
Chante (me dist Amour) sa grace et sa beauté,
Sa bouche, ses beaux yeux, sa douceur, sa bonté :
Je la garde pour toy le sujet de ta plume.
— Un sujet si divin ma Muse ne poursuit. —
Je te feray l'esprit meilleur que de coustume :
» L'homme ne peut faillir, quand un Dieu le conduit.
[modifier] IX — Tu ne dois en ton coeur superbe devenir
Tu ne dois en ton coeur superbe devenir
Pour me tenir captif : cela vient de Fortune.
A tout homme mortel la misere est commune :
Tel eschappe souvent, qu'on pense bien tenir.
Tousjours de Nemesis il te faut souvenir,
Qui fait nostre avanture ore blanche, ore brune.
Aux Tygres, aux Lions est propre la rancune :
Comme ton serf conquis tu me dois maintenir.
Les Guerres et l'Amour sont une mesme chose,
Où le veincu souvent le veinqueur a batu,
Qui honteux de son mal fuyoit à bouche close.
Soit que je sois captif sans force ny vertu,
Un superbe trophée au cœur je me propose,
D'avoir contre tes yeux si long temps combatu.
[modifier] X — L'autre jour que j'estois sur le haut d'un degré
L'autre jour que j'estois sur le haut d'un degré,
Passant tu m'advisas, et me tournant la veuë,
Tu m'esblouys les yeux, tant j'avois l'ame esmeuë
De me voir en sursaut de tes yeux rencontré.
Ton regard dans le cœur, dans le sang m'est entré
Comme un esclat de foudre alors qu'il fend la nue :
J'euz de froid et de chaut la fiévre continue,
D'un si poignant regard mortellement outré.
Et si ta belle main passant ne m'eust fait signe,
Main blanche, qui se vante estre fille d'un Cygne,
Je fusse mort, Helene, aux rayons de tes yeux :
Mais ton signe retint l'ame presque ravie,
Ton œil se contenta d'estre victorieux,
Ta main se resjouyt de me donner la vie.
[modifier] XI — Ce siecle, où tu nasquis, ne te cognoist, Heleine.
Ce siecle, où tu nasquis, ne te cognoist, Heleine.
S'il sçavoit tes vertus, tu aurois en la main
Un sceptre à commander dessus le genre humain,
Et de ta majesté la terre seroit pleine.
Mais luy tout embourbé d'avarice vilaine,
Qui met comme ignorant les vertus à desdain,
Ne te cognut jamais : je te cognu soudain
A ta voix, qui n'estoit d'une personne humaine.
Ton esprit, en parlant, à moy se descouvrit,
Et ce-pendant Amour l'entendement m'ouvrit
Pour te faire à mes yeux un miracle apparoistre.
Je tien, je le sens bien, de la divinité,
Puis que seul j'ay cognu que peut ta Deité,
Et qu'un autre avant moy ne l'avoit peu cognoistre.
[modifier] XII — Le Soleil l'autre jour se mit entre nous deux
Le Soleil l'autre jour se mit entre nous deux,
Ardent de regarder tes yeux par la verriere :
Mais luy, comme esblouy de ta vive lumiere,
Ne pouvant la souffrir, s'en-alla tout honteux.
Je te regarday ferme, et devins glorieux
D'avoir veincu ce Dieu qui se tournoit arriere,
Quand regardant vers moy tu me dis, ma guerriere,
Ce Soleil est fascheux, je t'aime beaucoup mieux.
Une joye en mon cœur incroyable s'en-volle
Pour ma victoire acquise, et pour telle parolle :
Mais longuement cest aise en moy ne trouva lieu.
Arrivant un mortel de plus fresche jeunesse
(Sans esgard que j'avois triomphé d'un grand Dieu)
Tu me laissas tout seul pour luy faire caresse
[modifier] XIII — Deux Venus en Avril (puissante Deité)
Deux Venus en Avril (puissante Deité)
Nasquirent, l'une en Cypre, et l'autre en la Saintonge :
La Venus Cyprienne est des Grecs la mensonge,
La chaste Saintogeoise est une verité.
L'Avril se resjouyst de telle nouveauté,
Et moy qui jour et nuict d'autre Dame ne songe,
Qui le fil amoureux de mon destin allonge,
Ou l'accourcist, ainsi qu'il plaist à sa beauté,
Je suis trois fois un Dieu, d'estre nay de son âge.
Si tost que je la vy, je fus mis en servage
De ses yeux, que j'estime un sujet plus qu'humain.
Ma Raison, sans combattre, abandonna la place,
Et mon cœur se vid pris comme un poisson à l'hain :
Si j'ay failly, ma faute est bien digne de grace.
[modifier] XIV — Soit que je sois hay de toy, ma Pasithee
Soit que je sois hay de toy, ma Pasithee,
Soit que j'en sois aimé, je veux suivre mon cours :
J'ay joué comme aux detz mon cœur et mes amours :
Arrive bien ou mal, la chance en est jettee.
Si mon ame de glace et de feu tormentee
Peut deviner son mal, je voy que sans secours,
Passionné d'amour, je doy finir mes jours,
Et que devant mon soir se clorra ma nuictee.
Je suis du camp d'Amour pratique Chevalier :
Pour avoir trop souffert, le mal m'est familier :
Comme un habillement j'ay vestu le martire.
Donques je te desfie, et toute ta rigueur :
Tu m'as desja tué, tu ne sçaurois m'occire
Pour la seconde fois : car je n'ay plus de cœur.
[modifier] XV — Trois ans sont ja passez que ton oeil me tient pris.
Trois ans sont ja passez que ton oeil me tient pris.
Je ne suis pas marry de me voir en servage :
Seulement je me deuls des ailes de mon âge,
Qui me laissent le chef semé de cheveux gris.
Si tu me vois ou palle, ou de fiévre surpris,
Quelquefois solitaire, ou triste de visage,
Tu ne dois imputer ta faute à mon dommage :
L'Aurore ne met point son Thiton à mespris.
Si tu es de mon mal seule cause premiere,
Il faut que de mon mal tu sentes les effects :
C'est une sympathie aux hommes coustumiere.
Je suis (j'en jure Amour) tout tel que tu me fais :
Tu es mon cœur, mon sang, ma vie et ma lumiere :
Seule je te choisy, seule aussi tu me plais.
[modifier] XVI — De voz yeux tout-divins, dont un Dieu se paistroit
De voz yeux tout-divins, dont un Dieu se paistroit,
(Si un Dieu se paissoit de quelque chose en terre)
Je me paissois hier, et Amour qui m'enferre,
Ce-pendant sur mon cœur ses fleches racoustroit.
Mon œil dedans le vostre esbahy rencontroit
Cent beautez, qui me font une si douce guerre,
Et la mesme vertu, qui toute se reserre
En vous, d'aller au Ciel le chemin me monstroit.
Je n'avois ny esprit ny penser ny oreille,
Qui ne fussent ravis de crainte et de merveille,
Tant d'aise transportez mes sens estoient contens.
J'estois Dieu, si mon œil vous eust veu davantage :
Mais le soir qui survint, cacha vostre visage,
Jaloux que les mortels le vissent si long temps.
[modifier] XVII — Te regardant assise aupres de ta cousine
Te regardant assise aupres de ta cousine,
Belle comme une Aurore, et toy comme un Soleil,
Je pensay voir deux fleurs d'un mesme teint pareil,
Croissantes en beauté sur la rive voisine,
La chaste, saincte, belle et unique Angevine,
Viste comme un esclair, sur moy jetta son œil :
Toy comme paresseuse, et pleine de sommeil,
D'un seul petit regard tu ne m'estimas digne.
Tu t'entretenois seule au visage abaissé,
Pensive tout à toy, n'aimant rien que toymesme,
Desdaignant un chascun d'un sourcil ramassé,
Comme une qui ne veut qu'on la cherche ou qu'on l'aime
J'euz peur de ton silence, et m'en-allay tout blesme,
Craignant que mon salut n'eust ton œil offensé.
[modifier] XVIII — De toy ma belle Grecque, ainçois belle Espagnole
De toy ma belle Grecque, ainçois belle Espagnole,
Qui tires tes ayeuls du sang Iberien,
Je suis tant serviteur, qu'icy je ne voy rien
Qui me plaise, sinon tes yeux et ta parole.
Comme un mirouer ardent, ton visage m'affole.
Me perçant de ses raiz, et tant je sens de bien
En t'oyant deviser, que je ne suis plus mien,
Et mon ame fuitive à la tienne s'en-vole.
Puis contemplant ton œil du mien victorieux,
Je voy tant de vertuz, que je n'en sçay le conte,
Esparses sur ton front comme estoilles aux Cieux.
Je voudrois estre Argus ; mais je rougis de honte
Pour voir tant de beautez, que je n'ay que deux yeux,
Et que tousjours le fort le plus foible surmonte.
[modifier] XIX — Je fuy les pas frayez du meschant populaire
Je fuy les pas frayez du meschant populaire,
Et les villes où sont les peuples amassez :
Les rochers, les forests desja sçavent assez
Quelle trampe a ma vie estrange et solitaire.
Si ne suis-je si seul, qu'Amour mon secretaire
N'accompagne mes pieds debiles et cassez :
Qu'il ne conte mes maux et presens et passez
A ceste voix sans corps, qui rien ne sçauroit taire.
Souvent plein de discours, pour flatter mon esmoy,
Je m'arreste, et je dy : Se pourroit-il bien faire
Qu'elle pensast, parlast, ou se souvint de moy ?
Qu'à sa pitié mon mal commençast à desplaire ?
Encor que je me trompe, abusé du contraire,
Pour me faire plaisir, Helene, je le croy.
[modifier] XX — Chef, escole des arts, le sejour de science
Chef, escole des arts, le sejour de science,
Où vit un intellect, qui foy du Ciel nous fait,
Une heureuse memoire, un jugement parfait,
D'où Pallas reprendroit sa seconde naissance :
Chef, le logis d'honneur, de vertu, de prudence,
Ennemy capital du vice contrefait :
Chef, petit Univers, qui monstres par effait
Que tu as du grand Tout parfaite cognoissance :
Et toy divin esprit, qui du Ciel es venu,
En ce chef comme au Ciel sainctement retenu,
Simple, sans passions, comme icy bas nous sommes,
Mais tout prompt et subtil, tout rond et tout en toy,
Puis que tu es divin, ayes pitié de moy :
Il appartient aux Dieux d'avoir pitié des hommes.
[modifier] XXI — Si j'estois seulement en vostre bonne grace
Si j'estois seulement en vostre bonne grace
Par l'erre d'un baiser doucement amoureux,
Mon cœur au departir ne seroit langoureux,
En espoir d'eschauffer quelque jour voste glace.
Si j'avois le portrait de vostre belle face,
Las ! je demande trop ! ou bien de vos cheveux,
Content de mon malheur je serois bienheureux,
Et ne voudrois changer aux celestes de place.
Mais je n'ay rien de vous que je puisse emporter,
Qui soit cher à mes yeux pour me reconforter,
Ne qui me touche au cœur d'une douce memoire.
Vous dites que l'Amour entretient ses accords
Par l'esprit seulement : hé ! je ne le puis croire :
Car l'esprit ne sent rien que par l'ayde du corps.
[modifier] XXII — De vos yeux, le mirouer du Ciel et de Nature
De vos yeux, le mirouer du Ciel et de Nature,
La retraite d'Amour, la forge de ses dards,
D'où pleut une douceur, que versent voz regards
Au cœur, quand un rayon y survient d'aventure,
Je tire pour ma vie une douce pasture,
Une joye, un plaisir, que les plus grands Cesars
Au milieu du triomphe, entre un camp de soudars,
Ne sentirent jamais : mais courte elle me dure.
Je la sens distiller goutte à goute en mon cœur,
Pure, saincte, parfaite, angelique liqueur,
Qui m'eschaufe le sang d'une chaleur extrême.
Mon ame la reçoit avec un tel plaisir,
Que tout esvanouy, je n'ay pas le loisir
Ny de gouster mon bien, ny penser à moymesme.
[modifier] XXIII — L'arbre qui met à croistre, a la plante asseuree
L'arbre qui met à croistre, a la plante asseuree :
Celuy qui croist bien tost, ne dure pas long temps :
Il n'endure des vents les souflets inconstans.
Ainsi l'amour tardive est de longue duree.
Ma foy du premier jour ne vous fut pas donnee :
L'Amour et la Raison, comme deux combatans,
Se sont escarmouchez l'espace de quatre ans :
A la fin j'ay perdu, veincu par destinee.
Il estoit destiné par sentence des cieux,
Que je devois servir, mais adorer voz yeux :
J'ay, comme les Geans, au ciel fait resistance
Aussi je suis comme eux maintenant foudroyé,
Pour resister au bien qu'ils m'avoient ottroyé,
Je meurs, et si ma mort m'est trop de recompense.
[modifier] XXIV — Ostez vostre beauté, ostez votre jeunesse
Ostez vostre beauté, ostez votre jeunesse,
Ostez ces rares dons que vous tenez des cieux,
Ostez ce bel esprit, ostez moy ces beaux yeux,
Cest aller, ce parler digne d'une Deesse :
Je ne vous seray plus d'une importune presse
Fascheux comme je suis : voz dons si precieux
Me font, en les voyant, devenir furieux,
Et par le desespoir l'ame prend hardiesse.
Pource si quelquefois je vous touche la main,
Par courroux vostre teint n'en doit devenir blesme :
Je suis fol, ma raison n'obeyt plus au frein,
Tant je suis agité d'une fureur extrême.
Ne prenez, s'il vous plaist, mon offence à desdain,
Mais, douce, pardonnez mes fautes à vous-mesme.
[modifier] XXV — De vostre belle, vive, angelique lumiere
De vostre belle, vive, angelique lumiere,
Le beau logis d'Amour, de douceur, de rigueur,
S'eslance un doux regard, qui me navrant le cœur,
Desrobe loin de moy mon ame prisonniere.
Je ne sçay ny moyen, remede ny maniere
De sortir de voz rets, où je vis en langueur :
Et si l'extreme ennuy traine plus en longueur,
Vous aurez de ce corps la despouille derniere.
Yeux qui m'avez blessé, yeux mon mal et mon bien,
Guarissez vostre playe. Achille le peut bien.
Vous estes tout-divins, il n'estoit que pur homme.
Voyez, parlant à vous, comme le cœur me faut !
Hélas ! je ne me deuls du mal qui me consume :
Le mal dont je me deuls, c'est qu'il ne vous en chaut.
[modifier] XXVI — Nous promenant tous seuls, vous me dites, Maistresse
Nous promenant tous seuls, vous me dites, Maistresse,
Qu'un chant vous desplaisoit, s'il estoit doucereux :
Que vous aimiez les plaints des chetifs amoureux,
Toute voix lamentable, et pleine de tristesse.
Et pour (disiez vous) quand je suis loin de presse,
Je choisis voz Sonets qui sont plus douloureux :
Puis d'un chant qui est propre au sujet langoureux,
Ma nature et Amour veulent que je me paisse.
Vos propos sont trompeurs. Si vous aviez soucy
De ceux qui ont un cœur larmoyant et transy,
Je vous ferois pitié par une sympathie :
Mais vostre œil cauteleux, trop finement subtil,
Pleure en chantant mes vers, comme le Crocodil,
Pour mieux me desrober par feintise la vie.
[modifier] XXVII — Cent et cent fois le jour l'Orange je rebaise
Cent et cent fois le jour l'Orange je rebaise,
Et le palle Citron qui viennent de ta main,
Doux present amoureux, que je loge en mon sein,
Pour leur faire sentir combien je sens de braise.
Quand ils sont demy-cuits, leur chaleur je r'appaise,
Versant des pleurs dessus, dont triste je suis plein :
Et de ta mauvaistié avec eux je me plain,
Qui cruelle te ris de me voir à mal-aise.
Oranges et Citrons sont symboles d'Amour :
Ce sont signes muets ; que je puis quelque jour
T'arrester, comme fit Hippomene Atalante.
Mais je ne le puis croire : Amour ne le veut pas,
Qui m'attache du plomb pour retarder mes pas,
Et te donne à fuyr des ailes à la plante.
[modifier] XXVIII — Tousjours pour mon sujet il faut que je vous aye
Tousjours pour mon sujet il faut que je vous aye :
Je meurs sans regarder voz deux Astres jumeaux,
Voz yeux, mes deux Soleils, qui m'esclairent si beaux,
Qu'à trouver autre jour autre part je n'essaye.
Le chant du Rossignol m'est le chant d'une Orfraye,
Roses me sont Chardons, de l'ancre les ruisseaux,
La Vigne mariee à l'entour des Ormeaux,
Et le Printemps sans vous m'est une dure playe.
Mon plaisir en ce mois c'est de voir les Coloms
S'emboucher bec à bec de baisers doux et longs,
Dés l'aube jusqu'au soir que le Soleil se plonge.
O bienheureux Pigeons, vray germe Cyprien,
Vous avez par nature et par effect le bien
Que je n'ose esperer tant seulement en songe.
[modifier] XXIX — Vous me distes, Maistresse, estant à la fenestre
Vous me distes, Maistresse, estant à la fenestre,
Regardant vers Mont-martre et les champs d'alentour :
La solitaire vie, et le desert sejour
Valent mieux que la Cour, je voudrois bien y estre.
A l'heure mon esprit de mes sens seroit maistre,
En jeusne et oraisons je passerois le jour :
Je desfirois les traicts et les flames d'Amour :
Ce cruel de mon sang ne pourroit se repaistre.
Quand je vous repondy, Vous trompez de penser
Qu'un feu ne soit pas feu, pour se couvrir de cendre :
Sur les cloistres sacrez la flame on voit passer :
Amour dans les deserts comme aux villes s'engendre.
Contre un Dieu si puissant, qui les Dieux peut forcer,
Jeusnes ny oraisons ne se peuvent defendre.
[modifier] XXX — Voicy le mois d'Avril, où nasquit la merveille
Voicy le mois d'Avril, où nasquit la merveille,
Qui fait en terre foy de la beauté des cieux,
Le mirouer de vertu, le Soleil de mes yeux,
Qui vit comme un Phenix au monde sans pareille.
Les Oeillets et les Liz et la Rose vermeille
Servirent de berceau : la Nature et les Dieux
La regarderent naistre en ce mois gracieux :
Puis Amour la nourrit des douceurs d'une Abeille.
Les Muses, Apollon, et les Graces estoient
Assises tout autour, qui à l'envy jettoient
Des fleurs sur l'Anglette. Ah ! ce mois me convie
D'eslever un autel, et suppliant Amour
Sanctifier d'Avril le neufiesme jour,
Qui m'est cent fois plus cher que celuy de ma vie.
[modifier] XXXI — D'autre torche mon coeur ne pouvoit s'allumer
D'autre torche mon coeur ne pouvoit s'allumer
Sinon de tes beaux yeux, où l'amour me convie :
J'avois desja passé le meilleur de ma vie,
Tout franc de passion, fuyant le nom d'aimer.
Je soulois maintenant ceste Dame estimer,
Et maintenant cest'autre, où me portoit l'envie,
Sans rendre ma franchise à quelqu'une asservie :
Rusé je ne voulois dans les retz m'enfermer.
Maintenant je suis pris, et si je prens à gloire
D'avoir perdu le camp, frustré de la victoire :
Ton œil vaut un combat de dix ans d'Ilion.
Amour, comme estant Dieu, n'aime pas les superbes.
Sois douce à qui te prie, imitant le Lion :
La foudre abat les monts, non les petites herbes.
[modifier] XXXII — Agathe, où du Soleil le signe est imprimé
Agathe, où du Soleil le signe est imprimé
(L'escrevisse marchant, comme il fait, en arriere),
Cher present que je donne à toy chere guerriere,
Mon don pour le Soleil est digne d'estre aimé.
Le Soleil va tousjours de flames allumé,
Je porte au cœur le feu de ta belle lumiere :
Il est l'ame du monde, et ma force premiere.
Depend de ta vertu, dont je suis animé.
O douce, belle, vive, angelique Sereine,
Ma toute Pasithee, essence sur-humaine,
Merveille de nature, exemple sans pareil,
D'honneur et de beauté l'ornement et le signe,
Puis que rien icy bas de ta vertu n'est digne,
Que te puis-je donner, sinon que le Soleil ?
[modifier] XXXIII — Puis que tu sçais, helas ! qu'affamé je me pais
Puis que tu sçais, helas ! qu'affamé je me pais
Du regard de tes yeux, dont larron je retire
Des rayons, pour nourrir ma douleur qui s'empire,
Pourquoi me caches-tu l'œil, par qui tu me plais ?
Tu es deux fois venue à Paris, et tu fais
Semblant de n'y venir, afin que mon martire
Ne s'allege, en voyant ton œil que je desire,
Ton œil qui me nourrit par l'objet de ses rais.
Tu vas bien à Hercueil avecque ta cousine
Voir les prez, les jardins, et la source voisine
De l'Antre, où j'ay chanté tant de divers accords.
Tu devois m'appeler, oublieuse Maistresse :
Dans ton coche porté je n'eusse fait grand presse :
Car je ne suis plus rien qu'un fantaume sans corps.
[modifier] XXXIV — Cest amoureux desdain, ce Nenny gracieux
Cest amoureux desdain, ce Nenny gracieux,
Qui refusant mon bien, me reschaufent l'envie
Par leur fiere douceur d'assujettir ma vie,
Où sont desja sujets mes pensers et mes yeux,
Me font transir le cœur, quand trop impetueux
A baiser vostre main le desir me convie,
Et vous, la retirant, feignez d'estre marrie,
Et m'appelez, honteuse, amant presomptueux.
Mais sur tout je me plains de voz douces menaces,
De voz lettres qui sont toutes pleines d'audaces,
De moymesme, d'Amour, de vous et de vostre art,
Qui si doucement farde et sucre sa harangue,
Qu'escrivant et parlant vous n'avez traict de langue,
Qui ne me soit au cœur la poincte d'un poignart.
[modifier] XXXV — J'avois, en regardant tes beaux yeux, enduré
J'avois, en regardant tes beaux yeux, enduré
Tant de flames au cœur, qu'une aspre seicheresse
Avoit cuitte ma langue en extreme destresse,
Ayant de trop parler tout le corps alteré.
Lors tu fis apporter en ton vase doré
De l'eau froide d'un puits : et la soif qui me presse,
Me fit boire à l'endroit où tu bois, ma Maistresse,
Quand ton vaisseau se voit de ta lévre honoré.
Mais le vase amoureux de ta bouche qu'il baise,
En reschaufant ses bords du feu qu'il a receu,
Le garde en sa rondeur comme en une fournaise.
Seulement au toucher je l'ay bien apperceu.
Comment pourroy-je vivre un quart d'heure à mon aise
Quand je sens contre moy l'eau se tourner en feu ?
[modifier] XXXVI — Comme une belle fleur assise entre les fleurs
Comme une belle fleur assise entre les fleurs,
Mainte herbe vous cueillez en la saison plus tendre
Pour me les envoyer, et pour soigneuse appendre
Leurs noms et qualitez, especes et valeurs.
Estoit-ce point afin de guarir mes douleurs,
Ou de faire ma playe amoureuse reprendre ?
Ou bien, s'il vous plaisoit par charmes entreprendre
D'ensorceler mon mal, mes flames et mes pleurs ?
Certes je croy que non : nulle herbe n'est maistresse
Contre le coup d'Amour envieilly par le temps.
C'estoit pour m'enseigner qu'il faut dés la jeunesse,
Comme d'un usufruit, prendre son passetemps :
Que pas à pas nous suit l'importune vieillesse,
Et qu'Amour et les fleurs ne durent qu'un Printemps.
[modifier] XXXVII — Doux desdains, douce amour d'artifice cachee
Doux desdains, douce amour d'artifice cachee,
Doux courroux enfantin, qui ne garde son cœur,
Doux d'endurer passer un long temps en longueur,
Sans me voir, sans m'escrire, et faire la faschee :
Douce amitié souvent perdue et recerchee,
Doux de tenir d'entree une douce rigueur,
Et sans me saluer, me tuer de langueur,
Et feindre qu'autre part on est bien empeschee :
Doux entre le despit et entre l'amitié,
Dissimulant beaucoup, ne parler qu'à moitié.
Mais m'appeler volage et prompt de fantasie,
Craindre ma conscience, et douter de ma foy,
M'est un reproche amer, qu'à grand tort je reçoy :
Car douter de ma foy c'est crime d'heresie.
[modifier] XXXVIII — Pour voir d'autres beautez mon desir ne s'appaise
Pour voir d'autres beautez mon desir ne s'appaise,
Tant du premier assaut voz yeux m'ont surmonté :
Tousjours à l'entour d'eux vole ma volonté,
Yeux qui versent en l'ame une si chaude braise.
Mais vous embellissez de me voir à mal-aise,
Tigre, roche de mer, la mesme cruauté,
Comme ayant le desdain si joint à la beauté,
Que de plaire à quelcun semble qu'il vous desplaise.
Desja par longue usance aimer je ne sçaurois
Sinon vous, qui sans pair à soymesme ressemble.
Si je changeois d'amour, de douleur je mourrois.
Seulement quand je pense au changement, je tremble :
Car tant dedans mon cœur toute je vous reçois,
Que d'aimer autre part c'est hayr, ce me semble.
[modifier] XXXIX — Coche cent fois heureux, où ma belle Maistresse
Coche cent fois heureux, où ma belle Maistresse
Et moy nous promenons raisonnans de l'amour :
Jardin cent fois heureux, des Nymphes le sejour,
Qui l'adorent de loin ainsi que leur Deesse.
Bienheureuse l'Eglise, où je pris hardiesse
De contempler ses yeux, qui des miens sont le jour,
Qui ont chauds les regards, qui ont tout à l'entour
Un petit camp d'amours, qui jamais ne les laisse.
Heureuse la Magie, et les cheveux bruslez,
Le murmure, l'encens, et les vins escoulez
Sur l'image de cire : ô bienheureux servage !
O moy sur tous amans le plus avantureux,
D'avoir osé choisir la vertu de nostre âge,
Dont la terre est jalouse, et le ciel amoureux.
[modifier] XL — Ton extreme beauté par ses rais me retarde
Ton extreme beauté par ses rais me retarde
Que je n'ose mes yeux sur les tiens asseurer :
Debile je ne puis leurs regards endurer.
Plus le Soleil esclaire, et moins on le regarde.
Helas ! tu es trop belle, et tu dois prendre garde
Qu'un Dieu si grand thresor ne puisse desirer,
Qu'il ne t'en-vole au ciel pour la terre empirer.
La chose precieuse est de mauvaise garde.
Les Dragons sans dormir, tous pleins de cruauté,
Gardoient les pommes d'or pour leur seule beauté :
Le visage trop beau n'est pas chose trop bonne.
Danaë le sceut bien, dont l'or se fit trompeur.
Mais l'or qui domte tout, davant tes yeux s'estonne,
Tant ta chaste vertu le fait trembler de peur.
[modifier] XLI — D'un solitaire pas je ne marche en nul lieu
D'un solitaire pas je ne marche en nul lieu,
Qu'Amour bon artisan ne m'imprime l'image
Au profond du penser de ton gentil visage,
Et des mots gracieux de ton dernier Adieu.
Plus fermes qu'un rocher, engravez au milieu
De mon cœur je les porte : et s'il n'y a rivage,
Fleur, antre ny rocher, ny forests ny bocage,
A qui je ne le conte, à Nymphe, ny à Dieu.
D'une si rare et douce ambrosine viande
Mon esperance vit, qui n'a voulu depuis
Se paistre d'autre apast, tant elle en est friande.
Ce jour de mille jours m'effaça les ennuis :
Car tant opiniastre en ce plaisir je suis,
Que mon ame pour vivre autre bien ne demande.
[modifier] XLII — Bien que l'esprit humain s'enfle par la doctrine
Bien que l'esprit humain s'enfle par la doctrine
De Platon, qui le chante influxion des cieux,
Si est-ce sans le corps qu'il seroit ocieux,
Et auroit beau vanter sa celeste origine.
Par les sens l'ame voit, ell'oyt, ell'imagine,
Ell'a ses actions du corps officieux :
L'esprit incorporé devient ingenieux,
La matiere le rend plus parfait et plus digne.
Or' vous aimez l'esprit, et sans discretion
Vous dites que des corps les amours sont pollues.
Tel dire n'est sinon qu'imagination,
Qui embrasse le faux pour les choses cognues :
Et c'est renouveller la fable d'Ixion,
Qui se paissoit de vent, et n'amoit que de nues.
[modifier] XLIII — En choisissant l'esprit vous estes mal-apprise
En choisissant l'esprit vous estes mal-apprise,
Qui refusez le corps, à mon gré le meilleur :
De l'un en l'esprouvant on cognoist la valeur,
L'autre n'est rien que vent, que songe et que feintise.
Vous aimez l'intellect, et moins je vous en prise :
Vous volez, comme Icare, en l'air d'un beau malheur :
Vous aimez les tableaux qui n'ont point de couleur.
Aimer l'esprit, Madame, est aimer la sottise.
Entre les courtisans, afin de les braver,
Il faut en disputant Trimegiste approuver,
Et de ce grand Platon n'estre point ignorante.
Mais moi qui suis bercé de telle vanité,
Un discours fantastiq' ma raison ne contante :
Je n'aime point le faux, j'aime la verité.
[modifier] XLIV — Amour a tellement ses fleches enfermees
Amour a tellement ses fleches enfermees
En mon ame, et ses coups y sont si bien enclos,
Qu'Helene est tout mon cœur, mon sang et mes propos,
Tant j'ay dedans l'esprit ses beautez imprimees.
Si les François avoient les ames allumees
D'amour, ainsi que moy, nous serions à repos :
Les champs de Montcontour n'eussent pourry noz os,
Ny Dreux ny Jazeneuf n'eussent veu noz armees.
Venus, va mignarder les moustaches de Mars :
Conjure ton guerrier de tes benins regars,
Qu'il nous donne la paix, et de tes bras l'enserre.
Pren pitié des François, race de tes Troyens,
A fin que nous facions en paix la mesme guerre
Qu'Anchise te faisoit sur les monts Idéens.
[modifier] XLV — Dessus l'autel d'Amour planté sur vostre table
Dessus l'autel d'Amour planté sur vostre table
Vous me fistes serment, et je le fis aussi,
Que d'un cœur mutuel à s'aimer endurcy
Nostre amitié promise iroit inviolable.
Je vous juray ma foy, vous feistes le semblable.
Mais vostre cruauté, qui des Dieux n'a soucy,
Me promettoit de bouche, et me trompoit ainsi :
Ce-pendant vostre esprit demeuroit immuable.
O jurement fardé sous l'espece d'un Bien !
O perjurable autel ! ta Deité n'est rien.
O parole d'amour non jamais asseuree !
J'ay pratiqué par vous le Proverbe des vieux :
Jamais des amoureux la parole juree
N'entra (pour les punir) aux oreilles des Dieux.
[modifier] XLVI — J'errois à la volee, et sans respect des lois
J'errois à la volee, et sans respect des lois
Ma chair dure à donter me combatoit à force,
Quand tes sages propos despouillerent l'escorce
De tant d'opinions que frivoles j'avois.
En t'oyant discourir d'une si saincte vois,
Qui donne aux voluptez une mortelle entorce,
Ta parole me fist par une douce amorce
Contempler le vray bien duquel je m'esgarois.
Tes mœurs et ta vertu, ta prudence et ta vie
Tesmoignent que l'esprit tient de la Deité :
Tes raisons de Platon, et ta Philosophie,
Que le vieil Promethee est une vérité,
Et qu'en ayant la flame à Jupiter ravie,
Il maria la Terre à la Divinité.
[modifier] XLVII — Maistresse, quand je pense aux traverses d'Amour
Maistresse, quand je pense aux traverses d'Amour,
Qu'ores chaude, ores froide en aimant tu me donnes,
Comme sans passion mon cœur tu passionnes,
Qui n'a contre son mal ny tréve ny sejour :
Je souspire la nuict, je me complains le jour
Contre toy, ma Raison, qui mon fort abandonnes,
Et pleine de discours, confuse, tu t'estonnes
Dés le premier assaut, sans defendre ma tour.
Non : si forts ennemis n'assaillent nostre Place,
Qu'ils ne fussent veincuz, si tu tournois la face,
Encores que mon cœur trahist ce qui est sien.
Une œillade, une main, un petit ris me tue :
De trois foibles soudars ta force est combatue :
Qui te dira divine, il ne dira pas bien.
[modifier] XLVIII — Bienheureux fut le jour, où mon ame sujette
Bienheureux fut le jour, où mon ame sujette
Rendit obeyssance à ta douce rigueur,
Quand d'un traict de ton œil tu me perças le cœur,
Qui ne veult endurer qu'un autre luy en jette.
La Raison pour neant au chef fit sa retraite,
Et se mit au dongeon, comme au lieu le plus seur :
D'esperance assaillie, et prise de douceur,
Rendit ma liberté, qu'en vain je re-souhaite.
Le Ciel le veult ainsi, qui pour mieux offenser
Mon cœur, le baille en garde à la foy du Penser :
Lequel trahit mon camp, desloyal sentinelle,
Ouvrant l'huis du rempart aux soudars des Amours.
J'auray tousjours en l'ame une guerre eternelle :
Mes pensers et mon cœur me trahissent tousjours.
[modifier] XLIX — Plus estroit que la Vigne à l'Ormeau se marie
I
Plus estroit que la Vigne à l'Ormeau se marie
De bras souplement-forts,
Du lien de tes mains, Maistresse, je te prie,
Enlasse moy le corps.
2
Et feignant de dormir, d'une mignarde face
Sur mon front panche toy :
Inspire, en me baisant, ton haleine et ta grace
Et ton cœur dedans moy.
3
Puis appuyant ton sein sur le mien qui se pâme,
Pour mon mal appaiser,
Serre plus fort mon col, et me redonne l'ame
Par l'esprit d'un baiser.
4
Si tu me fais ce bien, par tes yeux je te jure,
Serment qui m'est si cher,
Que de tes braz aimez jamais nulle aventure
Ne pourra m'arracher.
5
Mais souffrant doucement le joug de ton empire,
Tant soit-il rigoureux,
Dans les champs Elisez une mesme navire
Nous passera tous deux.
6
Là morts de trop aimer, sous les branches Myrtines
Nous voirrons tous les jours
Les Heros pres de nous avec les Heroïnes
Ne parler que d'amours.
7
Tantost nous danserons par les fleurs des rivages
Sous les accords divers,
Tantost lassez du bal, irons sous les ombrages
Des Lauriers tousjours verds :
8
Où le mollet Zephyre en haletant secouë
De souspirs printaniers
Ores les Orangers, ores mignard se jouë
Parmy les Citronniers.
9
Là du plaisant Avril la saison immortelle
Sans eschange se suit :
La terre sans labeur de sa grasse mammelle
Toute chose y produit.
10
D'embas la troupe saincte, autrefois amoureuse,
Nous honorant sur tous,
Viendra nous saluer, s'estimant bien-heureuse
De s'accointer de nous.
11
Et nous faisant asseoir dessus l'herbe fleurie
De toutes au milieu,
Nulle, et fust-ce Procris, ne sera point marrie
De nous quitter son lieu.
12
Non celles qui s'en vont toutes seules ensemble,
Artemise et Didon :
Non ceste belle Greque, à qui ta beauté semble
Comme tu fais de nom.
[modifier] L — Helas ! voicy le jour que mon maistre on enterre
Helas ! voicy le jour que mon maistre on enterre :
Muses, accompagnez son funeste convoy.
Je voy son effigie, et au dessus je voy
La Mort, qui de ses yeux la lumiere luy serre.
Voila comme Atropos les Majestez atterre
Sans respect de jeunesse, ou d'empire, ou de foy.
Charles qui fleurissoit nagueres un grand Roy,
Est maintenant vestu d'une robbe de terre.
Hé ! tu me fais languir par cruauté d'amour :
Je te sers de Prothée, et tu es mon Vautour.
La vengeance du Ciel n'oublira tes malices.
Un mal au mien pareil puisse un jour t'avenir,
Quand tu voudras mourir, que mourir tu ne puisses.
Si justes sont les Dieux, je t'en verray punir.
[modifier] LI — Je sens de veine en veine une chaleur nouvelle
Je sens de veine en veine une chaleur nouvelle,
Qui me trouble le sang et m'augmente le soing.
Adieu ma liberté, j'en appelle à tesmoing
Ce mois, qui du beau nom d'Aphrodite s'appelle.
Comme les jours d'Avril mon mal se renouvelle.
Amour, qui tient mon Astre et ma vie en son poing,
M'a tant seduit l'esprit, que de pres et de loing
Tousjours à mon secours en vain je vous appelle.
Je veux rendre la place, en jurant vostre nom,
Que le premier article, avant que je la rende,
C'est qu'un cœur amoureux ne veult de compaignon.
L'amant non plus qu'un Roy, de rival ne demande.
Vous aurez en mes vers un immortel renom.
Pour n'avoir rien de vous la recompense est grande.
[modifier] LII — Si c'est aimer, Madame, et de jour et de nuict
Si c'est aimer, Madame, et de jour et de nuict
Resver, songer, penser le moyen de vous plaire,
Oublier toute chose, et ne vouloir rien faire
Qu'adorer et servir la beauté qui me nuit :
Si c'est aimer de suivre un bon-heur qui me fuit,
De me perdre moymesme, et d'estre solitaire,
Souffrir beaucoup de mal, beaucoup craindre, et me taire,
Pleurer, crier mercy, et m'en voir esconduit :
Si c'est aimer de vivre en vous plus qu'en moymesme,
Cacher d'un front joyeux une langueur extrême,
Sentir au fond de l'ame un combat inegal,
Chaud, froid, comme la fiévre amoureuse me traitte :
Honteux, parlant à vous, de confesser mon mal !
Si cela c'est aimer, furieux je vous aime :
Je vous aime, et sçay bien que mon mal est fatal :
Le cœur le dit assez, mais la langue est muette.
[modifier] LIII — Amour est sans milieu, c'est une chose extrême
Amour est sans milieu, c'est une chose extrême,
Qui ne veult (je le sçay) de tiers ny de moitié :
Il ne faut point trencher en deux une amitié.
» Un est nombre parfait, imparfait le deuxiéme.
J'aime de tout mon cœur, je veux aussi qu'on m'aime.
Le desir au desir d'un nœud ferme lié,
Par le temps ne s'oublie, et n'est point oublié :
Il est tousjours son tout, contenté de soymesme.
Mon ombre me fait peur, et jaloux je ne puis
Avoir un compaignon, tant amoureux je suis,
Et tant je m'essentie en la personne aimee.
L'autre amitié ressemble à quelque vent qui court :
Et vrayment c'est aimer comme on fait à la Court,
Où le feu contrefait ne rend qu'une fumee.
[modifier] LIV — Ma fievre croist tousjours, la vostre diminue
Ma fievre croist tousjours, la vostre diminue :
Vous le voyez, Helene, et si ne vous en chaut.
Vous retenez le froid, et me laissez le chaut :
La vostre est à plaisir, la mienne est continue.
Vous avez telle peste en mon cœur respandue,
Que mon sang s'est gasté, et douloir il me faut
Que ma foible Raison dés le premier assaut,
Pour craindre trop voz yeux, ne s'est point defendue.
Je n'en blasme qu'Amour, seul autheur de mon mal,
Qui me voyant tout nud, comme archer desloyal,
De mainte et mainte playe a mon ame entamee,
Gravant à coups de fleche en moy vostre portraict :
Et à vous, qui estiez contre nous deux armee,
N'a monstré seulement la poincte de son traict.
[modifier] LV — Je sens une douceur à conter impossible
Je sens une douceur à conter impossible,
Dont ravy je jouys par le bien du penser,
Qu'homme ne peut escrire, ou langue prononcer,
Quand je baise ta main contre Amour invincible.
Contemplant tes beaux rais, ma pauvre ame passible
En se pasmant se perd : lors je sens amasser
Un sang froid sur mon cœur, qui garde de passer
Mes esprits, et je reste une image insensible.
Voila que peut ta main et ton œil, où les trais
D'Amour sont si ferrez, si chauds et si espais
Au regard Medusin, qui en rocher me mue.
Mais bien que mon malheur procede de les voir,
Je voudrois mille mains, et autant d'yeux avoir,
Pour voir et pour toucher leur beauté qui me tue.
[modifier] LVI — Ne romps point au mestier par le milieu la trame
Ne romps point au mestier par le milieu la trame,
Qu'Amour en ton honneur m'a commandé d'ourdir :
Ne laisses au travail mes poulces engourdir
Maintenant que l'ardeur à l'ouvrage m'enflame :
Ne verse point de l'eau sur ma bouillante flame,
Il faut par ta douceur mes Muses enhardir :
Ne souffre de mon sang le bouillon refroidir,
Et tousjours de tes yeux aiguillonne moy l'ame.
Dés le premier berceau n'estoufe point ton nom.
Pour bien le faire croistre, il ne le faut sinon
Nourrir d'un doux espoir pour toute sa pasture :
Tu le verras au Ciel de petit s'eslever.
Courage, ma Maistresse, il n'est chose si dure,
Que par longueur de temps on ne puisse achever.
[modifier] LVII — J'attachay des bouquets de cent mille couleurs
J'attachay des bouquets de cent mille couleurs,
De mes pleurs arrosez harsoir dessus ta porte :
Les larmes sont les fruicts que l'Amour nous apporte,
Les souspirs en la bouche, et au cœur les douleurs.
Les pendant, je leur dy, Ne perdez point voz fleurs
Que jusques à demain que la cruelle sorte :
Quand elle passera, tombez de telle sorte
Que son chef soit mouillé de l'humeur de mes pleurs.
Je reviendray demain. Mais si la nuict, qui ronge
Mon cœur, me la donnoit par songe entre mes bras,
Embrassant pour le vray l'idole du mensonge,
Soulé d'un faux plaisir je ne reviendrois pas.
Voyez combien ma vie est pleine de trespas,
Quand tout mon reconfort ne depend que du songe.
[modifier] LVIII — Madame se levoit un beau matin d'Esté
Madame se levoit un beau matin d'Esté,
Quand le Soleil attache à ses chevaux la bride :
Amour estoit present avec sa trousse vuide,
Venu pour la remplir des traicts de sa clarté.
J'entre-vy dans son sein deux pommes de beauté,
Telles qu'on ne voit point au verger Hesperide :
Telles ne porte point la Deesse de Gnide,
Ny celle qui a Mars des siennes allaité.
Telle enflure d'yvoire en sa voute arrondie,
Tel relief de Porphyre, ouvrage de Phidie,
Eut Andromede alors que Persee passa,
Quand il la vit liee à des roches marines,
Et quand la peur de mort tout le corps luy glassa,
Transformant ses tetins en deux boules marbrines.
[modifier] LIX — Je ne veux point la mort de celle qui arrête
Je ne veux point la mort de celle qui arrête
Mon cœur en sa prison : mais, Amour, pour venger
Mes larmes de six ans, fais ses cheveux changer,
Et seme bien epais des neiges sur sa teste.
Si tu veux, la vengeance est déjà toute prête :
Tu accourcis les ans, tu les peux allonger :
Ne souffres en ton camp ton soudart outrager :
Que vieille elle devienne, octroyant ma requeste.
Elle se glorifie en ses cheveux frisés,
En sa verte jeunesse, en ses yeux aiguisés,
Qui tirent dans les cœurs mille pointes encloses.
Pourquoi te braves-tu de cela qui n'est rien ?
La beauté n'est que vent, la beauté n'est pas bien :
Les beauté en un jour s'en vont comme les Roses.
[modifier] LX — Si j'ay bien ou mal dit en ces Sonets, Madame
Si j'ay bien ou mal dit en ces Sonets, Madame,
Et du bien et du mal vous estes cause aussy :
Comme je le sentois, j'ay chanté mon soucy,
Taschant à soulager les peines de mon ame.
Hà ! qu'il est mal-aisé, quand le fer nous entame,
S'engarder de se plaindre, et de crier mercy !
Tousjours l'esprit joyeux porte haut le sourcy,
Et le melancholique en soymesme se pâme.
J'ay suivant vostre amour le plaisir poursuivy,
Non le soin, non le dueil, non l'espoir d'une attente.
S'il vous plaist, ostez moy tout argument d'ennuy :
Et lors j'auray la voix plus gaillarde et plaisante.
Je ressemble au mirouer, qui tousjours represente
Tout cela qu'on luy monstre, et qu'on fait devant luy.