Le Quart Livre des faicts et dicts heroïques du bon Pantagruel,
Edition Michel Fezandat de 1552.
Composé par M. François Rabelais
docteur en Medicine.
A Paris,
De l'imprimerie Michel Fezandat, au mont
S. Hilaire, à l'hostel d'Albret.
1552
Avec privilège du Roy.
[modifier] A tresillustre Prince, et Reverendissime mon seigneur Odet cardinal de Chastillon
A tresillustre Prince,
ET REVERENDISSIME
mon seigneur Odet cardinal
de Chastillon.
Vous estez deuement adverty, Prince tresillustre, de quants grands personaiges i'ay esté, & suis iournellement stipulé, requis, & importuné pour la continuation des mythologies Pantagruelicques: alleguans que plusieurs gens languoureux, malades, ou autrement faschez & desolez avoient à la lecture d'icelles trompé leurs ennuictz, temps ioyeusement passé, & repceu alaigresse & consolation nouvelle. Es quelz ie suis coustumier de respondre, que icelles par esbat composant ne pretendois gloire ne louange aulcune: seulement avois esguard & intention par escript donner ce peu de soulaigement que povois es affligez & malades absens, lequel voluntiers, quand besoing est, ie fays es presens qui soy aident de mon art & service. Quelques fois ie leurs expose par long discours, comment Hippocrates en plusieurs lieux, mesmement on sixiesme livre des Epidemies, descrivant l'institution du medicin son disciple: Soranus Ephesien, Oribasius, Cl. Galen, Hali Abbas, autres autheurs consequens pareillement, l'ont composé en gestes, maintien, reguard, touchement, contenence, grace, honesteté, netteté de face, vestemens, barbe, cheveulx, mains, bouche, voire iusques à particularizer les ongles, comme s'il deust iouer le rolle de quelque Amoureux ou Poursuyvant en quelque insigne comoedie, ou descendre en camp clos pour combatre quelque puissant ennemy. De faict la practique de Medicine bien proprement est par Hippocrates comparée à un combat, & farce iouée à trois personnages: le malade, le medicin, la maladie. Laquelle composition lisant quelques fois m'est soubvenu d'une parolle de Iulia à Octavian Auguste son père. Un iour elle s'estoit devant luy presentée en habiz pompeux, dissoluz, & lascifz: & luy avoit grandement despleu, quoy qu'il n'en sonnast mot. Au lendemain elle changea de vestemens, & modestement se habilla comme lors estoit la coustume des chastes dames Romaines. Ainsi vestue se presenta devant luy. Il qui le iour precedent n'avoit par parolles declaré le desplaisir qu'il avoit eu la voiant en habitz impudicques, ne peut celer le plaisir qu'il prenoit la voiant ainsi changée, & luy dist. O combien cestuy vestement plus est seant & louable en la fille des Auguste. Elle eut son excuse prompte, & luy respondit. Huy me suis ie vestue pour les oeilz de mon père. Hier ie l'estois pour le gré de mon mary. Semblablement le medicin ainsi desguisé en face & habitz, mesmement revestu de riche & plaisante robbe à quatre manches, comme iadis estoit l'estat, & estoit appellée Philonium, comme dict Petrus Alexandrinus in 6. Epid. respondre à ceulx qui trouveroient la prosopopée estrange. Ainsi me suis ie acoustré, non pour me guorgiaser & pomper: mais pour le gré du malade, lequel ie visite: auquel seul ie veulx entierement complaire: en rien ne l'offenser ne fascher.
Plus y a. Sus un passaige du père Hippocrates on livre cy dessus allegué nous suons disputans & recherchans non si le minois du medicin chagrin, tetrique, reubarbatif, Catonian, mal plaisant, mal content, sevère, rechigné contriste le malade: & du medicin la face ioyeuse, seraine, gratieuse, ouverte, plaisante resiouist le malade. Cela est tout esprouvé & trescertain. Mais si telles contristations & esiouissemens proviennent par apprehension du malade contemplant ces qualitez en son medicin, & par icelles coniecturant l'issue & catastrophe de son mal ensuivir: sçavoir est par les ioyeuses ioyeuse et desirée, par les fascheuses fascheuse & abhorrente. Ou par transfusion des esperitz serains ou tenebreux: aerez ou terrestres, ioyeulx ou melancholiques du medicin en la persone du malade. Comme est l'opinion de Platon, & Averroïs.
Sus toutes choses les autheurs susdictz ont au medicin baillé advertissement particulier des parolles, propous, abouchement, & confabulations, qu'il doibt tenir avecques les malades, de la part des quelz seroit appellé. Lesquelles toutes doibvent à un but tirer, & tendre à une fin, c'est le resiouir sans offense de Dieu, & ne le contrister en façon quelconques. Comme grandement est par Herophilus blasmé Callianax medicin, qui à un patient l'interrogeant & demandant, mourray ie? impudentement respondit.
Et Patroclus à mort succumba bien:
Qui plus estoit que ne es homme de bien.
A un aultre voulent entendre l'estat de sa maladie, & l'interrogeant à la mode du noble Patelin.
Et mon urine
Vous dict elle poinct que ie meure?
Il follement respondit. Non. Si t'eust Latona mère des beaulx enfans Phoebus, & Diane, engendré. Pareillement est de Cl. Galen lib. 4. comment. in 6. Epidemi. grandement vituperé Quintus son praecepteur en medicine, lequel à certain malade en Rome, homme honorable, luy disant: vous avez desieuné nostre maistre, vostre haleine me sent le vin: arroguamment respondit. La tienne me sent la fiebvre: duquel est le flair & l'odeur plus delicieux, de la fiebvre ou du vin?
Mais la calumnie de certains Canibales, misantropes, agelastes, avoit tant contre moy esté atroce & desraisonnée, qu'elle avoit vaincu ma patience: & plus n'estois deliberé en escrire un Iota. Car l'une des moindres contumelies dont ilz usoient, estoit, que telz livres tous estoient farciz d'heresies diverses: n'en povoient toutes fois une seulle exhiber en droict aulcun: de folastries ioyeuses hors l'offence de Dieu, & du Roy, prou (c'est le subiect & thème unicque d'iceulx livres) d'heresies poinct: sinon perversement & contre tout usaige de raison & de languaige commun, interpretans ce que à poine de mille fois mourir, si autant possible estoit, ne vouldrois avoir pensé: comme qui pain, interpretoit pierre: poisson, serpent: œuf, scorpion. Dont quelque fois me complaignant en vostre praesence vous dis librement, que si meilleur Christian ie ne m'estimois, qu'ilz me monstrent estre en leur part: & que si en ma vie, escriptz, parolles, voire certes pensées, ie recongnoissois scintille aulcune d'heresie, ilz ne tomberoient tant detestablement es lacs de l'esprit Calumniateur, c'est D i a b o l o V qui par leur ministère me suscite tel crime. Par moymesmes à l'exemple du Phoenix, seroit le bois sec amassé, & le feu allumé, pour en icelluy me brusler.
Allors me dictes que de telles calumnies avoit esté le defunct roy François d'eterne memoire, adverty: & curieusement aiant par la voix & pronunciation du plus docte & fidèle Anagnoste de ce royaulme ouy & entendu lecture distincte d'iceulx livres miens (ie le diz, par ce que meschantement m'en a aulcuns supposé faulx & infames) n'avoit trouvé passaiges aulcun suspect. Et avoit eu en horreur quelque mangeur de serpens, qui fondoit mortelle haeresie sus un N mis pour un M par la faulte & negligence des imprimeurs. Aussi avoit son filz nostre tant bon, tant vertueux, & des cieulx benist roy Henry: lequel Dieu nous vueille longuement conserver, de manière que pour moy il vous avoit octroyé privilège & particulière protection contre les calumniateurs: Cestuy evangile depuys m'avez de vostre benignité reiteré à Paris, & d'abondant lors que naguères visitatez monseigneur le cardinal du Bellay: qui pour recouvrement de santé après longue & fascheuse maladie, s'estoit retiré à sainct Maur: lieu, ou (pour mieulx & plus proprement dire) paradis de salubrité, amenité, delices, & tous honestes plaisirs de agriculture, & vie rusticque.
C'est la cause, Monseigneur, pourquoy praesentement, hors toute intimidation, ie mectz la plume au vent: esperant que par vostre benigne faveur me ferez contre les calumniateurs comme un second hercules Gaulloys, en sçavoir, prudence, & eloquence: Alexicacos, en vertuz, puissance, & auctorité, duquel veritablement dire ie peuz ce que de Moses le grand prophète & capitaine en Israel dict le saige roy Solomon Ecclesiastici 45. homme craignant & aymant Dieu: agreable à tous humains: de Dieu & des hommes bien aymé: duquel heureuse est la memoire. Dieu en louange l'a comparé aux Preux: l'a faict grand en terreur des ennemis. En sa faveur a faict choses prodigieuses & espoventables: En praesence des Roys l'a honoré, Au peuple par luy a son vouloir declaré, et par luy sa lumière a monstré, Il l'a en foy & debonnaireté consacré, & esleu entre tous humains. Par luy a voulu estre sa voix ouye, et à ceulx qui estoient en tenèbres estre la loy de vivificque science annoncée.
Au surplus vous promettant, que ceulx qui par moy seront rencontrez congratulans de ces ioieulx escriptz, tous ie adiureray, vous en sçavoir gré total: unicquement vous en remmercier, & prier nostre seigneur pour conservation & accroissement de ceste vostre grandeur. A moy rien ne attribuer, fors humble subiection & obeissance voluntaire à voz bons commandemens. Car par vostre exhortation tant honorable m'avez donné & couraige & invention: & sans vous m'estoit le cueur failly, & restoit tarie la fontaine de mes espritz animaulx. Nostre seigneur vous maintienne en sa saincte grace. De Paris ce 28 de Ianvier 1552.
Vostre treshumble & tresobeissant
serviteur Franç. Rabelais medicin.
[modifier] Prologue de l'autheur
M. FRANÇOIS RABELAIS
pour le quatrieme livre
des faicts & dicts Heroïcques
de Pantagruel.
Aux lecteurs benevoles.
Gens de bien, Dieu vo' saulve & guard. Ou estez vous? Ie ne vous peuz veoir. Attendez que ie chausse mes lunettes. Ha, ha. Bien & beau s'en va Quaresme, ie vous voy. Et doncques? Vous avez eu bonne vinée? à ce que l'on m'a dict. Ie n'en serois en pièce marry. Vous avez remède trouvé infallible contre toutes alterations? C'est vertueusement operé. Vous, vos femmes, enfans, parens, & familles estes en santé desirée. Cela va bien, cela est bon: cela me plaist. Dieu, le bon Dieu, en soit eternellement loué: & (si telle est sa sacre volunté) y soiez longuement maintenuz. Quant est de moy, par sa saincte benignité i'en suys là, & me recommande. Ie suys, moienant un peu de Pantagruelisme (vous entendez que c'est certaine gayeté d'esprit conficte en mespris des choses fortuites) sain & degourt: prest à boire, si voulez. Me demandez vous pourquoy, Gens de bien? Response irrefragable. Tel est le vouloir du tresbon tresgrand Dieu: on quel ie acquiesce: au quel ie obtempère: duquel ie revère la sacrosaincte parolle de bonnes nouvelles, c'est l'Evangile, on quel est dict Luc. 4 en horrible sarcasme & sanglante derision au medicin negligent de sa propre santé. Medicin O, gueriz toymesmes.
Cl. Gal. non pour telle reverence en santé soy maintenoit, quoy que quelque sentiment il eust des sacres bibles: & eust congneu & frequenté les saincts Christians de son temps, comme appert lib. II de usu partium, lib. 2 de differentiis pulsuum cap. 3 & ibidem lib. 3. cap. 2 & lib. de rerum affectibus (s'il est de Galen) mais par craincte de tomber en ceste vulgaire & Satyrique mocquerie:
I a t r o V a l l w n , a u t o V e l c e s i b r u w n
Medicin est des aultres en effect:
Toutesfois est d'ulcères tout infect.
De mode qu'en grande braveté il se vente, & ne veult estre medicin estimé, si depuys l'an de son aage vingt & huictième iusques en sa haulte vieillesse il n'a vescu en santé entière, exceptez quelques fiebvres Ephemères de peu de durée: combien que de son naturel il ne feust des plus sains, & eust l'estomach evidentement dyscrasié. Car (dict il libr. 5. de sanit. tuenda ) difficilement sera creu le medicin avoir soing de la santé d'aultruy, qui de la sienne propre est negligent. Encores plus bravement se vantoit Asclepiades medicin avoir avecques Fortune convenu en ceste paction, que medicin reputé ne feust, si malade avoit esté depuys le temps qu'il commença practiquer en l'art, iusques à sa dernière vieillesse. A laquelle entier il parvint & viguoureux en tous ses membres & de Fortune triumphant. Finablement sans maladie aulcune praecedente feist de vie à mort eschange, tombant par male guarde du hault de certains degrez mal emmortaisez & pourriz.
Si par quelques desastre s'est santé de vos seigneuries emancipée: quelque part, dessus dessoubz, davant darrière, à dextre à senestre, dedans dehors, loing ou près vos territoires qu'elle soit, la puissiez vous incontinent avecques l'ayde du benoist Servateur rencontrer. En bonne heure de vous rencontrée, sus l'instant soit par vous asserée, soit par vous vendiquée, soit par vous saisie & mancipée. Les loigs vous le permettent: le Roy l'entend: ie vous le conseille. Ne plus ne moins que les Legislateurs antiques authorisoient le seigneur vendiquer son serf fugitif, la part qu'il seroit trouvé. Ly bon Dieu, & ly bons homs, n'est il escript & practiqué par les anciennes coustumes de ce tant noble, tant antique, tant beau, tant florissant, tant riche royaulme de France, que le mort saisit le vif? Voiez ce qu'en a recentement exposé le bon, le docte, le saige, le tant humain, tant debonnaire, & equitable And. Tiraqueau, conseillier du grand, victorieux, & triumphant roy Henry second de ce nom, en sa tresredoubtée court de parlement à Paris. Santé est nostre vie, comme tresbien declare Ariphron Sicyonien. Sans santé n'est vie la vie, n'est la vie vivable, a b i o V b i o V , b i o V a b i w t o V . Sans santé n'est la vie que langueur: la vie n'est que simulachre de mort. Ainsi doncques vous estans de santé privez, c'est à dire mors, saisissez vous du vif: saisissez vous de vie, c'est santé.
I'ay cestuy espoir en Dieu qu'il oyra nos prières, veue la ferme foy en laquelle nous les faisons: & accomplira cestuy nostre soubhayt, attendu qu'il est mediocre. Mediocrité a esté par les saiges anciens dicte aurée, c'est à dire precieuse, de tous louée, en tous endroictz agreable. Discourez par les sacres bibles: vo' trouverez que de ceulx les prières n'ont iamais esté esconduites, qui ont mediocrité requis. Exemple on petit Zachée, duquel les Musaphiz de S. Ayl près Orleans se ventent avoir le corps & relicques, & le nomment sainct Sylvain. Il soubhaitoit, rien plus, veoir nostre benoist Servateur au tour de Hierusalem. C'estoit chose mediocre & exposée à un chascun. Mais il estoit trop petit, & parmy le peuple ne pouvoit. Il trepigne, il trotigne, il s'efforce, il s'escarte, il monte sus un Sycomore. Le tresbon Dieu congneut sa syncère & mediocre affectation. Se praesenta à sa veue: & feut non seulement de luy veu, mais oultre ce feut ouy, visita sa maison, & benist sa famile.
A un filz de prophète en Israel fendant du bois près le fleuve Iordan, le fer de sa coingnée eschappa (comme est escript 4. Reg. 6.) & tomba dedans icelluy fleuve. Il pria Dieu le luy vouloir rendre. C'estoit chose mediocre. Et en ferme foy & confiance iecta non la coingnée après le manche, comme en scandaleux soloecisme chantent les diables Censorins: mais le manche après la coingnée, comme proprement vous dictes. Soubdain apparurent deux miracles. Le fer se leva du profond de l'eaue, & se adapta au manche. S'il eust soubhaité monter es cieulx dedans un charriot flamboiant, comme Helie: multiplier en lignée, comme Abraham, estre autant riche que Iob, autant fort que Sanson, aussi beau que Absalon: l'eust il impetré? C'est une question.
A propos de soubhaictz mediocres en matière de coingnée (advisez quand sera temps de boire) ie vous raconteray ce qu'est escript parmy les apologues du saige Aesope le François. I'entends Phrygien & Troian, comme afferme Max. Planudes: duquel peuple selon les plus veridicques chronicqueurs, sont les nobles François descenduz. Aelian escript qu'il feut Thracian: Agathias après Herodote, qu'il estoit Samien. Ce m'est tout un.
De son temps estoit un paouvre homme villageois natif de Gravot nommé Couillatris, abateur & fendeur de boys, & en cestuy bas estat guaignant cahin caha sa paouvre vie. Advint qu'il perdit sa coingnée. Qui feut bien fasché & marry ce fut il. Car de sa coingnée dependoit son bien & sa vie: par sa coingnée vivoit en honneur & reputation entre tous riches buscheteurs: sans coingnée mouroit de faim. La mort six iours après le rencontrant sans coingnée, avecques son dail l'eust fausché & cerclé de ce monde. En cestuy estrif commença crier, prier, implorer, invocquer Iuppiter par oraisons moult disertes (comme vo' sçavez que Necessité feut inventrice d'Eloquence) levant la face vers les cieulx, les genoilz en terre, la teste nue, les bras haulx en l'air, les doigts des mains esquarquillez, disant à chascun refrain de ses suffrages à haulte voix infatiguablement.
Ma coingnée Iuppiter, ma coingnée. Rien plus, ô Iuppiter, que ma coingnée, ou deniers pour en achapter une autre. Helas, ma paouvre coingnée.
Iuppiter tenoit conseil sus certains urgens affaires: & lors opinoit la vieille Cybelle, ou bien le ieune & clair Phoebus, si voulez. Mais tant grande feut l'exclamation de Couillatris, qu'elle feut en grand effroy ouye on plein conseil & consistoire des Dieux.
Quel diable (demanda Iuppiter) est là bas, qui hurle si horrificquement? Vertuz de Styx, ne avons nous par cy devant esté, praesentement, ne sommes nous assez icy à la decision empeschez de tant d'affaires controvers & d'importance. Nous avons vuidé le debat de Presthan roy des Perses, & de Sultan Solyman empereur de Constantinople. Nous avons clos le passaige entre les Tartares & les Moscovites. Nous avons respondu à la requeste du Cheriph. Aussi avons no' à la devotion de Guolgotz Rays. L'estat de Parme est expedié: aussi est celluy de Maydenbourg, de la Mirandole, & de Africque. Ainsi nomment les mortelz, ce que sus la mer mediterranée nous appellions Aphrodisium. Tripoli a changé de maistre, par male guarde. Son periode estoit venu. Icy sont les Guascons renians, & demandans restablissement de leurs cloches. En ce coing sont les Saxons, Estrelins, Ostrogotz, & Alemans, peuple iadis invincible, maintenant aberkeids, & subiuguez par un petit homme tout estropié. Ilz nous demandent vengeance, secours, restitution de leur premier bon sens, & liberté antique. Mais que ferons nous de ce Rameau & de ce Galland, qui capparassonez de leurs marmitons, suppous, & astipulateurs brouillent toute ceste Academie de Paris? I'en suys en grande perplexité. Et n'ay encores resolu quelle part ie doibve encliner. To' deux me semblent autrement bons compaignons, & bien couilluz. L'un a des escuz au Soleil, ie diz beaulx & tresbuchans: l'autre en vouldroit bien avoir. L'un a quelque sçavoir: l'aultre n'est ignorant. L'un aime les gens de bien: l'autre est des gens de bien aimé. L'un est un fin & cauld Renard: l'aultre mesdisant, mesescrivant & abayant contre les antiques Philosophes & Orateurs comme un chien. Que t'en semble diz grand Vietdaze Priapus? I'ay maintes fois trouvé ton conseil & advis equitable & pertinent: & habet tua mentula mentem.
Roy Iuppiter (respondit Priapus defleublant son capussion, la teste levée, rouge, flamboyante, & asseurée) puis que l'un vous comparez à un chien abayant, l'aultre à un fin freté Renard, ie suis d'advis, que sans plus vous fascher ne alterer, d'eulx faciez ce que iadis feistez d'un chien, & d'un Renard.
Quoy? demanda Iuppiter. Quand? Qui estoient ilz? Ou feut ce?
O belle memoire, respondit Priapus. Ce venerable père Bacchus, lequel voyez cy à face cramoisie, avoit pour soy venger des Thebains un Renard fée, de mode que quelque mal & dommaige qu'il feist, de beste du monde ne seroit prins ne offensé. Ce noble Vulcan avoit d'Aerain Monesian faict un chien, & à force de souffler l'avoit rendu vivant & animé. Il le vous donna: vous le donnastes à Europe vostre mignonne. Elle le donna à Minos: Minos à Procris, Procris enfin le donna à Cephalus. Il estoit pareillement fée, de mode que à l'exemple des advocatz de maintenant il prendroit toute beste rencontrée, rien ne luy eschapperoit. Advint qu'ilz se rencontrèrent. Que feirent ilz? Le chien par son destin fatal doibvoit prendre le Renard: le Renard par son destin ne doibvoit estre prins. Le cas fut rapporté à vostre conseil. Vous protestatez non contrevenir aux Destins. Les Destins estoient contradictoires. La verité, la fin, l'effect de deux contradictions ensemble feut declairée impossible en nature. Vous en suastez d'ahan. De vostre sueur tombant en terre nasquirent les chous cabutz. Tout ce noble consistoire par default de resolution Categorique encourut alteration mirifique: & feut en icelluy conseil beu plus de soixante & dix huict buffars de Nectar. Par mon advis vous les convertissez en pierres. Soubdain feustes hors toute perplexité: soubdain feurent tresves de soif criées par tout ce grand Olympe. Ce feut l'année des couilles molles, près Teumesse, entre Thèbes & Chalcide. A cestuy exemple ie suis d'opinion que petrifiez ces Chien & renard. La Metamorphose n'est incongneue. Tous deux portent nom de Pierre. Et par ce que scelon le proverbe des Limosins, à faire la gueule d'un four sont trois pierres necessaires, vo' les associerez à maistre Pierre du coingnet, par vo' iadis pour mesmes causes petrifié. Et seront en figure trigone equilaterale on grand temple de Paris, ou on mylieu du Pervis posées ces trois pierres mortes en office de extaindre avecques le nez, comme au ieu de Fouquet, les chandelles, torches, cierges, bougies, & flambeaux allumez: lesquelles viventes allumoient couilloniquement le feu de faction, simulte, sectes couillonniques & partialté entre les ocieux escholiers. A perpetuele memoire, que ces petites philauties couillonniformes plus tost davant vous contempnées feurent que condamnées, I'ay dict.
Vous leurs favorisez (dist Iuppiter) à ce que ie voy bel messer Priapus. Ainsi n'estes à tous favorable. Car veu que tant ilz couvoient perpetuer leur nom & memoire, ce seroit bien leur meilleur estre ainsi après leur vie en pierres dures & marbrines convertiz, que retourner en terre & pourriture. Icy darrière vers ceste mer Tyrrhene & lieux circumvoisins de l'Appennin voyez vo' quelles tragedies sont excitées par certains Pastophores. Ceste furie durera son temps, comme les fours des Limosins: puis finira: mais non si tost. Nous y aurons du passetemps beaucoup. Ie y voy un inconvenient. C'est que nous avons petite munition de fouldres, depuis le temps que vous aultres Condieux par mon oultroy particulier en iectiez sans espargne, pour vos esbatz sus Antioche la neufve. Comme depuis à vostre exemple les gorgias, champions, qui entreprindrent guarder la forteresse de Dindenaroys contre tous venens, consommèrent leurs munitions à force de tirer aux moineaux. Puis n'eurent de quoy on temps de necessité soy deffendre: & vaillamment cedèrent la place, et se rendirent à l'ennemy, qui ià levoit son siège, comme tout forcené & desesperé: & n'avoit pensée plus urgente que de sa retraicte accompagnée de courte honte. Donnez y ordre filz Vulcan: esveiglez vos endormiz Cyclopes, Asteropes, Brontes, Arges, Polyphème, Steropes, Pyracmon: mettez les en besoigne: & les faictes boire d'autant. A gens de feu ne fault vin espargner. Or depeschons ce criart là bas. Voyez Mercure qui c'est? & sachez qu'il demande.
Mercure reguarde par la trappe des Cieulx, par laquelle ce que l'on dict ça bas en terre ilz escoutent: & semble proprement à un escoutillon de navire. Icaromenippe disoit qu'elle semble à la gueule d'un puiz. Et veoid que c'est Couillatris, qui demande sa coingnée perdue: & en faict le rapport au conseil.
Vrayement (dist Iuppiter) nous en sommes bien. Nous à ceste heure n'avons aultre faciende, que rendre coingnées perdues? Si fault il luy rendre. Cela est escripts es Destins, entendez vous? aussi bien comme si elle valust la duché de Milan. A la verité sa coingnée luy est en tel pris & estimation, que seroit à un Roy son Royaulme. Cza, ça, que ceste coingnée soit rendue. Qu'il n'en soit plus parlé. Refoulons le different du clergé & de la Taulpeterie de Landerousse. Où en estions nous?
Priapus restoit debout au coing de la cheminée. Il entendent le rapport de Mercure, dist en toute courtoysie & ioviale honnesteta. Roy Iuppiter, on temps que par vostre ordonnance & particulier benefice i'estoys guardian des iardins en terre, ie notay que ceste diction Coingnée est equivocque à plusieurs choses. Elle signifie un certain instrument, par le service duquel est fendu & couppé boys. Signifie aussi (au moins iadis signifioit) la femelle bien à poinct & souvent gimbretiletolletée. Et veidz que tout bon compaignon appelloit sa guarse fille de ioye, ma Coingnée. Car avecques cestuy ferrement (cela disoit exhibent son coingnouoir dodrental) ilz leurs coingnent si fierement & d'audace leurs emmanchouoirs, qu'elles restent exemptes d'une paour epidemiale entre le sexe feminin: c'est que du bas ventre ilz leurs tombassent sus les talons, par default de telles agraphes. Et me soubvient (car i'ay mentule, voyre diz ie memoire, bien belle, & grande assez pour emplir un pot beurrier) avoir un iour du Tubilustre, es feries de ce bon Vulcan en may, ouy iadis en un beau parterre Iosquin des Prez, Ollzegan, Hobrethz, Agricola, Brumel, Camelin, Vigoris, de la Fage, Bruyer, Prioris, Seguin, De la Rue, Midy, Moulu, Mouton, Guascoigne, Loyset Compère, Penet, Fevin, Rouzée, Richardfort, Rousseau, Consilion, Constantio festi, Iacquet Bercan, chantans melodieusement.
Grand Thibault se voulent coucher
Avecques sa femme nouvelle,
S'en vint tout bellement cacher
Un gros maillet en la ruelle.
O mon doulx amy (ce dict elle)
Quel maillet vous voy ie empoingner?
C'est (dist il) pour mieulx vous coingner.
Maillet? dist elle, il n'y fault nul.
Quand gros Ian me vient besoingner,
Il ne me coingne que du cul.
Neuf Olympiades, & un an intercalare après (ô belle mentule, voire diz ie, memoire. Ie soloecise souvent en la symbolization & colliguance de ces deux motz) ie ouy Adrian Villart, Gombert, Ianequin, Arcadelt, Claudin, Certon, Manchicourt, Auxerre, Villiers, Sandrin, Sohier, Hesdin, Morales, Passereau, Maille, Maillart, Iacotin, Heurteur, Verdelot, Carpentras, Lheritier, Cadéac, Doublet, Vermont, Bouteiller, Lupi, Pagnier, Millet, Du mollin, Alaire, Marault, Morpain, Gendre, & aultres ioyeulx musiciens en un iardin secret soubz belle feuillade au tour d'un rampart de flaccons, iambons, pastez, & diverses Cailles coyphées mignonnement chantans.
S'il est ainsi que coingnée sans manche
Ne sert de rien, ne houstil sans poingnée.
Affin que l'un dedans l'aultre s'emmanche
Prens que soys manche, & tu seras coingnée.
Ores seroit à sçavoir quelle espèce de coingnée demande ce criart Couillatris.
A ces motz tous les venerables Dieux & Deesses s'eclatèrent de rire comme un microcosme de mouches. Vulcan avecques sa iambe torte en feist pour l'amour de s'amye troys ou quatre beaulx petitz saulx en plate forme.
Cza, ça, (dist Iuppiter à Mercure) descendez presentement là bas, & iectez es pieds de Couillatris troys coingnées: la sienne, une aultre d'or, & une tierce d'argent massives toutes d'un qualibre. Luy ayant baillé l'option de choisir, s'il prend la sienne & s'en contente, donnez luy les deux autres. S'il en prend aultre que la sienne, couppez luy la teste avecques la sienne propre. et desormais ainsi faictes à ces perdeurs de coingnée.
Ces parolles achevées Iupiter contournant la teste comme un cinge qui avalle pillules, feist une morgue tant espouvantable, que tout le grand Olympe trembla.
Mercure avecques son chappeau poinctu, sa capeline, talonnières & caducée se iecte par la trappe des Cieulx, fend le vuyde de l'air, descend legierement en terre: & iecte es pieds de Couillatris les trois coingnées: Puys luy dict. Tu as assez crié pour boire. Tes prières sont exaulcées de Iuppiter. Reguarde laquelle de ces troys est ta coingnée, & l'emporte. Couillatris soubliève la coingnée d'or: il la reguarde: & la trouve bien poisante: puis dict à Mercure.
Marmes ceste cy n'est mie la mienne, Ie n'en veulx grain.
Autant faict de la coingnée d'argent: & dict: Non est ceste cy. Ie la vous quitte. Puys prend en main la coingnée de boys: il reguarde au bout du manche: en icelluy recongnoist sa marque: & tressaillant tout de ioye, comme un Renard qui rencontre poulles esguarées, & soubriant du bout du nez dict.
Merdigues ceste cy estoit mienne. Si me la voulez laisser, ie vous sacrifiray un bon & grand pot de laict tout fin couvert de belles frayres aux Ides (c'est le dizième iour) de May.
Bon homme, dist Mercure, ie te la laisse, prens la. Et pour ce que tu as opté & soubhayté mediocrité en matière de coingnée, par le vueil de Iuppiter ie te donne ces deux aultres. Tu as de quoy dorenavant te faire riche. Soys homme de bien.
Couillatris courtoisement remercie Mercure: revère le grand Iuppiter: sa coingnée antique attache à sa ceincture de cuyr: & s'en ceinct sus le cul, comme Martin de Cambray. Les deux aultres plus poisantes il charge à son coul. Ainsi s'en va prelassant par le pays, faisant bonne troigne parmy les paroeciens & voysins: & leurs disant le petit mot de Patelin: en ay ie? Au lendemain vestu d'une sequenie blanche, charge sus son dours les deux precieuses coingnées, se transporte à Chinon ville insigne, ville noble, ville antique, voyre première du monde, scelon le iugement & assertion des plus doctes Massorethz. En Chinon il change sa coingnée d'argent en beaulx testons & aultre monnoye blanche: sa coingnée d'Or, en beaulx Salutz, beaulx moutons à la grande laine, belles Riddes, beaulx Royaulx, beaulx escutz au Soleil. Il en achapte force mestairies, force granges, force censes, force mas, force bordes & bordineux, force cassines: prez, vignes, boys, terres labourables, pastis, estangs, moulins, iardins, saulsayes: beufz, vaches, brebis, moutons, chèvres, truyes, pourceaulx, asnes, chevaulx, poulles, cocqs, chappons, poulletz, oyes, iars, canes, canars, & du menu. Et en peu de temps feut le plus riche homme du pays: voyre plus que Maulevrier le boyteux.
Les francs gontiers & Iacques bons homs du voysinage voyants ceste heureuse rencontre de Couillatris, feurent bien estonnez: & feut en leurs espritz la pitié & commiseration, que au paravant avoient du paouvre Couillatris, en envie changée de ses richesses tant grandes & inopinées. Si commencèrent courir, s'enquerir, guementer, informer par quel moyen, en quel lieu, en quel iour, à quelle heure, comment, & à quel propous luy estoit ce grand thesaur advenu. Entendens que c'estoit par avoir perdu sa coingnée, Hen, hen, dirent ilz, ne tenoit il qu'à la perte d'une coingnée, que riches ne feussions? Le moyen est facile, & de coust bien petit. Et doncques telle est on temps praesent la revolution des Cieulx, la constellation des Astres, & aspect des Planettes, que quiconques coingnée perdera soubdain deviendra ainsi riche. Hen, hen. Han, par Dieu, coingnée vous serez perdue, & ne vous en desplaise. Adoncques tous perdirent leurs coingnées. Au diable l'un à qui demoura coingnée. Il n'estoit filz de bonne mère, qui ne perdist sa coingnée. Plus n'estoit abbatu, plus n'estoit fendu boys on pays en ce defaulct de coingnées. Encores dict l'Apologue Aesopicque, que certains petitz Ianspill'hommes de bas relief, qui à Couillatris avoient le petit pré, & le petit moulin vendu pour soy gourgiaser à la monstre, advertiz que ce thesaur luy estoit ainsi & par ce moyen seul advenu, vendirent leurs espées pour achapter coingnées, affin de les perdre: comme faisoient les paysans, & par icelle perte recouvrir montioye d'Or, & d'Argent. Vous eussiez proprement dict, que feussent petitz Romipètes vendens le leur, empruntans l'aultruy pour achapter Mandatz à tas d'un pape nouvellement créé. Et de crier, & de prier, & de lamenter & invocquer Iuppiter. Ma coingnée de cza, ma coingnée delà, ma coingnée ho. ho. ho. ho. Iuppiter ma coingnée. L'air tout au tour retentissoit au cris & hurlemens de ces perdeurs de coingnées. Mercure feut prompt à leurs apporter coingnées, à un chascun offrant la sienne perdue, une aultre d'Or, & une tierce d'Argent. Tous choisissoient celle qui estoit d'Or, & l'amassoient remercians le grand donateur Iuppiter. Mais sus l'instant qu'ilz la levoient de terre courbez & enclins, Mercure leurs tranchoit les testes, comme estoit l'edict de Iuppiter: Et feut des testes couppées le nombre equal & correspondent aux coingnées perdues. Voylà que c'est. Voylà qu'advient à ceulx qui en simplicité soubhaitent & optent choses mediocres. Prenez y exemple vous aultres gualliers de plat pays, qui dictez que pour dix mille francs d'intrade ne quitteriez vos soubhaitz. Et desormais ne parlez ainsi impudentement, comme quelque foys ie vous ay ouy soubhaitans. Pleust à Dieu que i'eusse presentement cent soixante & dix huict millions d'Or. Ho, comment ie triumpheroys. Vos males mules. Que soubhaiteroit un roy, un Empereur, un pape d'adventaige? Aussi voyez vous par experience, que ayants faict telz oultrez soubhayts, ne vous en advient que le tac & la clavelée: en bourse pas maille: non plus que aux deux belistrandiers soubhaiteux à l'usaige de Paris. Desquelz l'un soubhaytoit avoir en beaulx escuz au Soleil autant que a esté en Paris despendu, vendu, & achapté, depuys que pour l'edifier on y iecta les premiers fondements iusques à l'heure praesente: le tout estimé au taux, vente, & valeur de la chère année, qui ayt passé en ce laps de temps. Cestuy en vostre advis estoit il desgouté? Avoit il mangé prunes aigres sans peler? Avoit il les dens esguassées? L'aultre soubhaitoit le temple de nostre Dame tout plein d'aiguilles asserées, depuys le pavé iusques au plus hault des voultes: & avoir autant d'escuz au Soleil, qu'il en pourroit entrer en autant de sacs que l'on pourroit couldre de toutes & unes chascune aiguille, iusques à ce que toutes feussent crevées ou espoinctées. C'est soubhayté celà. Que vous en semble? Qu'en advint il? Au soir chascun d'eulx eut les mules au talon, le petit cancre au menton, la male toux au poulmon, le catarrhe au gavion, le gros froncle au cropion: & au diable le boussin de pain pour s'escurer les dens.
Soubhaitez doncques mediocrité, elle vous adviendra, & encores mieulx, deument ce pendent labourans & travaillans. Voire mais (dictes vous) Dieu m'en eust aussi toust donné soixante & dixhuict mille, comme la treziesme partie d'un demy. Car il est tout puissant. Un million d'Or luy est aussi peu qu'une obole. Hay, hay, hay. Et de qui estez vo' apprins ainsi discourir & parler de la puissance & praedestination de Dieu, paouvres gens? Paix. St, St, St. Humiliez vous davant sa sacrée face, & recongnoissez vos imperfections.
C'est Goutteux, sus quoy ie fonde mon esperance, & croy fermement, que (s'il plaist au bon Dieu) vous obtiendrez santé, veu que rien plus que santé pour le present ne demandez. Attendez encores un peu, avecques demie once de patience. Ainsi ne font les Genevoys, quand au matin avoir dedans leurs escriptoires & cabinetz discouru, propensé, & resolu, de qui & de quelz celluy iour ilz pourront tirer denares: & qui par leurs astuces sera beliné, corbiné, trompé & affiné, ilz sortent en place, & s'entresaluant disent, Sanita & guadain messer. Il ne se contentent de santé: d'abondant ilz soubhaytent guaing, voire les escuz de Guadaigne. Dont advient qu'ilz souvent n'obtienent l'un ne l'aultre. Or en bonne santé toussez un bon coup, beuvez en trois, secouez dehait vos aureilles, & vous oyrez dire merveilles du noble & bon Pantagruel.
[modifier] Chapitre premier. Comment Pantagruel monta sus mer, pour visiter l'Oracle de la dive Bacbuc.
Comment Pantagruel
monta sus mer, pour visiter l'Oracle
de la dive Bacbuc.
Chapitre premier.
On moys de Iuin, au iour des festes Vestales: celluy propre on quel Brutus conquesta Hespaigne, & subiugua les Hespaignolz, on quel aussi Crassus l'avaricieux feut vaincu & deffaict par les Parthes, Pantagruel prenent congé du bon Gargantua son père, icelluy bien priant (comme en l'Eglise primitive estoit louable coustume entre les saincts Christians) pour le prospère naviguaige de son filz, & toute sa compaignie, monta sus mer au port de Thalasse, accompaigné de Panurge, frère Ian des entommeures, Epistemon, Gymnaste, Eusthenes, Rhizotome, Carpalim, & aultres siens serviteurs & domesticques anciens: ensemble de Xenomanes le grand voyageur & traverseur des voyes perilleuses, lequel certains iours par avant estoit arrivé au mandement de Panurge. Icelluy pour certaines & bonnes causes avoit à Gargantua laissé & signé en sa grande & universelle Hydrographie la routte qu'ilz tiendroient visitans l'oracle de la dive Bouteille Bacbuc.
Le nombre des navires feut tel que vous ay exposé on tiers livre, en conserve de Trirèmes, Ramberges, Gallions, & Liburnicques nombre pareil: bien equippées, bien calfatées, bien munies, avecques abondance de Pantagruelion. L'assemblée de tous officiers, truchemens, pilotz, capitaines, nauchiers, fadrins, hespailliers, & matelotz feut en la Thalamège. Ainsi estoit nommée la grande & maistresse nauf de Pantagruel: ayant en pouppe pour enseigne à moytié d'argent bien liz & polly: l'aultre moytié estoit d'or esmaillé de couleur incarnat. En quoy facile estoit iuger, que blanc & clairet estoient les couleurs des nobles voyagiers: & qu'ilz alloient pour avoir le mot de la Bouteille.
Sus la pouppe de la seconde estoit hault enlevée une lanterne antiquaire faicte industrieusement de pierre sphengitide & speculaire: denotant qu'ilz passeroient par Lanternoys. La tierce pour divise avoit un beau & profond hanat de Porcelaine. La quarte un potet d'or à deux anses, comme si feust une urne antique. La quinte un brocq insigne de sperme d'Emeraulde. La sizième un Bourrabaquin monachal faict des quatre metaulx ensemble. La septième un entonnoir de Ebène tout requamé d'or à ouvraige de Tauchie. La huictième un guoubelet de Lierre bien precieux battu d'or à la Damasquine. La neufième une brinde de fin or obrizé. La dizième une breusse de odorant Aalloche (vous l'appellez boys d'Aloès) porfilée d'or de Cypre à ouvraige d'Azemine. L'unzième une portouoire d'or faicte à la Mosaicque. La douzième un barrault d'or terny couvert d'une vignette de grosses perles Indicques en ouvraige Topiaire. De mode que personne n'estoit tant triste, fasché, rechigné, ou melancholicque feust, voyre y feust Heraclitus le pleurart, qui n'entrast en ioye nouvelle, & de bonne ratte ne soubrist, voyant ce noble convoy de navires en leurs devises: ne dist que les voyagiers estoient tous beuveurs gens de bien: & ne iugeast en prognostic asceuré, que le voyage tant de l'aller que du retour seroit en alaigresse & santé perfaict.
En la Thalamège doncques feut l'assemblée de tous. Là Pantagruel leurs feist une briefve & saincte exhortation toute auctorisée des propous extraictz de la saincte escripture, sus l'argument de naviguation. Laquelle finie feut hault & clair faicte prière à Dieu, oyans & entendens tous les bourgeoys & citadins de Thalasse, qui estoient sus le mole accourruz pour veoir l'embarquement.
Après l'oraison feut melodieusement chanté le psaulme du sainct roy David, lequel commence. Quand Israel hors d'Aegypte sortit. Le pseaulme parachevé feurent sus le tillac les tables dressées, & viandes promptement apportées. Les Thalassiens qui pareillement avoient le pseaulme susdict chanté, feirent de leurs maisons force vivres & vinage apporter. Tous beurent à eulx. Ils beurent à tous. Ce feut la cause pourquoy personne de l'assemblée oncques par la marine ne rendit sa guorge, & n'eut perturbation d'estomach ne de teste. Au quelz inconvenient ne eussent tant commodement obvié, beuvans par quelques iours paravant de l'eaue marine, ou pure, ou mistionnée avecques le vin, ou usans de chair de Coings, de escorce de Citron, de ius de Grenades aigresdoulces: ou tenens longue diète: ou se couvrans l'estomach de papier: ou autrement faisans ce que les folz medicins ordonnent à ceulx qui montent sus mer.
Leurs beuvettes souvent reiterées, chascun se retira en sa nauf: & en bonne heure feirent voile au vent Grec levant selon lequel le pilot principal nommé Iamet Brayer, avoit designé la routte, & dressé la Calamite de toutes les Boussoles. Car l'advis sien, & de Xenomanes aussi feut, veu que l'oracle de la dive Bacbuc estoit près le Catay en Indie superieure, ne prendre la routte ordinaire des Portugualoys: Les quelz passans la Ceincture ardente, & le cap de Bonasperanza sus la poincte Meridionale d'Africque, oultre l'Aequinoctial, & perdens la veue & guyde de l'aisseuil Septentrional, font navigation enorme. Ains suyvre au plus près le parallèle de ladicte Indie: & gyrer au tour d'icelluy pole par Occident: de manière que tournoyans soubs Septentrion l'eussent en pareille elevation comme il est au port de Olone, sans plus en approcher, de paour d'entrer & estre retenuz en la mer Glaciale. Et suyvans ce canonique destour par mesme parallèle, l'eussent à dextrer vers le Levant, qui au departement leurs estoit à senestre.
Ce que leurs vint à profict incroyable. Car sans naufrage, sans dangier, sans perte de leurs gens, en grande serenité (exceptez un iour près l'isle des Macraeons) feirent le voyage de Indie superieure en moins de quatre moys: lequel à poine feroient les Portugualoys en troys ans, avecques mille fascheries, & dangiers innumerables. Et suys en ceste opinion, sauf meilleur iugement, que telle routte de Fortune feut suyvie par les Indians, qui navigèrent en Germanie, & feurent honorablement traictez par le Roy des Suèdes, on temps que Q. Metellus Celer estoit proconsul en Gaulle: comme descrivent Cor. Nepos, Pomp. Mela, & Pline après eulx.
[modifier] Chapitre II. Comment Pantagruel en l'isle de Medamothi achapta plusieurs belles choses.
Comment Pantagruel
en l'isle de Medamothi achapta
plusieurs belles choses.
Chapitre II.
En cestuy iour, & les deux subsequens ne leurs apparut terre ne chose aultre nouvelle. Car aultres foys avoient aré ceste routte. Au quatrième descouvrirent une isle nommée Medamothi, belle à l'oeil & plaisante à cause du grand nombre des phares & haultes tours marbrines, des quelles tout le circuit estoit orné, qui n'estoit moins grand que de Canada. Pantagruel s'enquerant qui en estoit dominateur entendit, que c'estoit le roy Philophanes, lors absent pour le mariage de son frère Philotheamon avecques l'Infante du royaulme de Engys. Adoncques descendit on havre, contemplant, ce pendent que les chormes des naufz faisoient aiguade, divers tableaulx, diverses tapisseries, divers animaulx, poissons, oizeaulx, & aultres marchandises exotiques & peregrines, qui estoient en l'allée du mole, & par les halles du port. Car c'estoit le tiers iour des grandes & solennes foires du lieu: es quelles annuellement convenoient tous les plus riches & fameux marchans d'Afrique & Asie. D'entre les quelles frère Ian achapta deux rares & precieux tableaulx: en l'un des quelz estoit au vif painct le visaige d'un appellant: en l'aultre estoit le portraict d'un varlet qui cherche maistre, en toutes qualitez requises, gestes, maintien, minois, alleures, physionomie, & affections: painct & inventé par maistre Charles Charmois painctre du roy Megiste: & les paya en monnoie de Cinge.
Panurge achapta un grand tableau painct & transsumpt de l'ouvrage iadis faict à l'aiguille par Philomela exposante & representante à sa sœur Progné, comment son beaufrère Tereux l'avoit depucellée: & sa langue couppée, affin que tel crime ne decelast. Ie vous iure par le manche de ce fallot, que c'estoit une paincture gualante & mirifique. Ne pensez, ie vous prie, que feust le protraict d'un homme couplé sur une fille. Cela est trop sot, & trop lourd. La paincture estoit bien aultre, & plus intelligible. Vous la pourrez veoir en Thelème à main guausche entrans en la haulte guallerie. Epistemon en achapta une aultre, on quel estoient au vif painctes les Idées de Platon, & les Atomes de Epicurus. Rhizotome en achapta une aultre, on quel estoit Echo selon le naturel representée.
Pantagruel par Gymnaste feist achapter la vie & gestes de Achille en soixante & dixhuict pièces de tapisserie à haultes lisses, longues de quatre, larges de trois toises, toutes de saye Phrygiene, requamée d'or & d'argent. Et commençoit la tapisserie au nopces de Peleus & Thetis, continuant la nativité d'Achilles, sa ieunesse descripte par Stace Papinie: ses gestes & faicts d'armes celebrez par Homère: sa mort & exeques descriptz par Ovide, & Quinte Calabrois: finissant en l'apparition de son umbre, & sacrifice de Polyxène descript par Euripides. Feist aussi achapter trois beaulx & ieunes Unicornes: un masle de poi alezan tostade, & deux femelles de poil gris pommelé. Ensemble un Tarande, que luy vendit un Scythien de la contrée des Gelones.
Tarande est un animal grand comme un ieune taureau, portant teste comme est d'un cerf, peu plus grande: avecques cornes insignes largement ramées: les piedz forchuz: le poil long comme d'un grand Ours: la peau peu moins dure, qu'un corps de cuirasse. Et disoit le Gelon peu en estre trouvé parmy la Scythie: par ce qu'il change de couleur selon la varieté des lieux es quelz il paist & demoure. Et represente la couleur des herbes, arbres, arbrisseaulx, fleurs, lieux, pastiz, rochiers, generalement de toutes choses qu'il approche. Cela luy est commun avecques le Poulpe marin, c'est le Polype: avecques les Thoes: avecques les Lycaons de Indie: avecques le Chameleon: qui est une espèce de Lizart tant admirable, que Democritus a faict un livre entier de sa figure, anatomie, vertus, & proprieté en Magie. Si est ce que ie l'ay veu couleur changer non à l'approche seulement des choses colorées, mais de soy mesmes, selon la paour & affections qu'il avoit. Comme sus un tapiz verd, ie l'ay veu certainement verdoyer: mais y restant quelque espace de temps devenir iaulne, bleu, tanné, violet par succès: en la façon que voiez la creste des coqs d'Inde couleur scelon leurs passions changer. Ce que sus tout trouvasmes en cestuy Tarande admirable est, que non seulement sa face & peau, mais aussi tout son poil telle couleur prenoit, quelle estoit es choses voisines. Près de Panurge vestu de sa toge bure, le poil luy devenoit gris: près de Pantagruel vestu de sa mante d'escarlate, le poil & peau luy rougissoit: près du pilot vestu à la mode des Isiaces de Anubis en Aegypte, son poil apparut tout blanc. Les quelles deux dernières couleurs sont au Chameleon deniées. Quand hors toute paour & affections il estoit en son naturel, la couleur de son poil estoit telle que voiez es asnes de Meung.
[modifier] Chapitre III. Comment Pantagruel repceut lettres de son père Gargantua: & de l'estrange manière de sçavoir nouvelles bien soubdain des pays estrangiers & loingtains.
Comment Pantagruel repceut lettres
de son père Gargantua: & de
l'estrange manière de sçavoir
nouvelles bien soubdain des pays
estrangiers & loingtains.
Chapitre III.
Pantagruel occupé en l'achapt de ces animaulx peregrins feurent ouiz du mole dix coups de Verses & Faulconneaulx: ensemble grande & ioyeuse acclamation de toutes les naufz. Pantagruel se tourne vers le havre, & veoyd que c'estoit un des Celoces de son père Gargantua, nommé la Chelidoine: pource que sus la pouppe estoit en sculpture de erain Corinthien une Hirondelle de mer elevée. C'est un poisson grand comme un dar de Loyre, tout charnu, sans esquames, ayant aesles cartilagineuses (quelles sont es souriz chaulves) fort longues & larges: moyenans les quelles ie l'ay souvent veu voler une toyse au dessus l'eau plus d'un trait d'arc. A Marseille on le nomme Lendole. Ainsi estoit ce vaisseau legier comme une Hirondelle, de sorte que plus toust sembloit sus mer voler que voguer. En iceluy estoit Malicorne escuyer tranchant de Gargantua, envoyé expressement de par luy entendre l'estat & portement de son filz le bon Pantagruel, & luy porter letres de creance.
Pantagruel après la petite accollade & barretade gracieuse, avant ouvrir les letres ne aultres propous tenir à Malicorne, luy demanda. Avez vous icy le Gozal celeste messaigier? Ouy, respondit il. Il est en ce panier emmailloté. C'estoit un pigeon prins on colombier de Gargantua, esclouant ses petitz sus l'instant que le susdict Celoce departoit. Si fortune adverse feust à Pantagruel advenue, il y eust des iectz noirs attaché es pieds: mais pource que tout luy estoit venu à bien & prosperité, l'ayant faict demailloter, luy attacha es pieds une bandelette de tafetas blanc: & sans plus differer sus l'heure le laissa en pleine liberté de l'air. Le pigeon soubdain s'en vole haschant en incroyable hastiveté: comme vous sçavez qu'il n'est vol que de Pigeon, quand il a œufz ou petitz, pour l'obstinée sollicitude en luy par nature posée de recourir & secourir ses pigeonneaulx. De mode qu'en moins de deux heures il franchit par l'air le long chemin, que avoit le Celoce en extreme diligence par troys iours & troys nuictz perfaicts, voguant à rames & à vèles, & luy continuant vent en pouppe. Et feut veu entrant dedans le colombier on propre nid de ses petitz. Adoncques entendent le preux Gargantua, qu'il portoit la bandelette blanche resta en ioye & sceureté du bon partement de son filz.
Telle estoit l'usance des nobles Gargantua & Pantagruel, quand sçavoir promptement vouloient nouvelles de quelque chose fort affectée & vehemente desirée: comme l'issue de quelque bataille, tant par mer, comme par terre: la prinze ou defense de quelque place forte: l'appoinctement de quelques differens de importance: l'accouchement heureux ou infortuné de quelque royne, ou grande dame: la mort ou convalescence de leurs amis & alliez malades: & ainsi des aultres. Ilz prenoient le Gozal, & par les postes le faisoient de main en main iusques sus les lieux porter, dont ilz affectoient les nouvelles. Le Gozal portant bandelette noire ou blanche scelon les occurrences & accidens, les houstoit de pensement à son retour, faisant en une heure plus de chemin par l'air, que n'avoient faict par terre trente postes en un iour naturel. Cela estoit rachapter & guaigner temps. Et croyez comme chose vraysemblable, que par les colombiers de leurs cassines, on trouvoit sus œufz ou petitz, tous les moys & saisons de l'an, les pigeons à foizon. Ce qui est facile en mesnagerie, moyennant le Salpètre en roche, & la sacre herbe Vervaine.
Le Gozal lasché, Pantagruel leugt les missives de son père Gargantyua, des quelles la teneur ensuyt.
FILZ TRESCHER, l'affection que naturellement porte le père à son filz bien aymé, est en mon endroict tant acreue, par l'esguard & reverence des graces particulières en toy par election divine posées, que depuys ton partement me a non une foys tollu tout aultre pensement. Me delaissant on cueur ceste unicque & soingneuse paour, que vostre embarquement ayt esté de quelque meshaing ou fascherie acompaigné: Comme tu sçays que à la bonne & syncère amour est craincte perpetuellement annexée. Et pour ce que scelon le dict de Hesiode, d'une chascune chose le commencement est la moytié du tout: & scelon le proverbe commun, à l'enfourner on faict les pains cornuz, i'ay paour de telle anxieté vuider mon entendement, expressement depesché Malicorne: à ce que par luy ie soys acertainé de ton portement sus les premiers iours de ton voyage. Car s'il est prospère, & tel que ie le soubhayte, facile me sera preveoir, prognosticquer, & iuger du reste. I'ay recouvert quelques livres ioyeulx, les quelz te seront par le present porteur renduz. Tu les liras, quand te vouldras refraischir de tes meilleures estudes. Ledict porteur te dira plus amplement toutes nouvelles de ceste court. La paix de l'Aeternel soyt avecques toy. Salue Panurge, frère Ian, Epistemon, Xenomanes, Gymnaste & aultres tes domesticques mes bons amis. De ta maison paternelle, ce trezième de Iuin.
TON PERE ET
amy Gargantua.
[modifier] Chapitre IIII. Comment Pantagruel escript à son père Gargantua, & luy envoye plusieurs belles & rares choses.
Comment Pantagruel escript à son père
Gargantua, & luy envoye plusieurs
belles & rares choses.
Chapitre IIII.
Après la lecture des letres susdictes Pantagruel tint plusieurs propous avecques l'escuyer Malicorne, & feut avecques luy si long temps, que Panurge interrompant luy dict. Et quand boyrez vous? Quand boyrons nous? Quand boyra monsieur l'escuyer? N'est ce assez sermonné pour boyre? C'est bien dict, respondit Pantagruel. Faictez dresser la collation en ceste prochaine hostellerie, en laquelle pend pour enseigne l'imaige d'un Satyre à cheval. Ce pendent pour la depesche de l'escuyer, il escrivit à Gargantua comme s'ensuyt.
PERE tresdebonnaire, comme à tous accidens en ceste vie transitoire non doubtez ne soubsonnez, nos sens & facultez animales patissent plus enormes & impotentes perturbations (voyre iusques à en estre souvent l'ame desemparée du corps, quoy que telles subites nouvelles feussent à contentement & soubhayt) que si eussent auparavant esté propensez & preveuz: ainsi me a grandement esmeu & perturbé l'inopinée venue de vostre escuyer Malicorne. Car ie n'esperoys aulcun veoir de vos domesticques, ne de vous nouvelles ouyr avant la fin de cestuy nostre voyage. Et facilement acquiesçoys en la doulce recordation de vostre auguste maiesté, escripte, voyre certes insculpée & engravée on posterieur ventricule de mon cerveau: souvent au vif me la representant en sa propre & naifve figure.
Mais puys que m'avez prevenu par le benefice de vos gratieuses letres, & par la creance de vostre escuyer mes espritz recréé en nouvelles de vostre prosperité & santé, ensemble de toute vostre royale maison, force m'est que par le passé m'estoit voluntaire, premierement louer le benoist Servateur: lequel par sa divine bonté vous conserve en ce long teneur de santé perfaicte: secondement vous remercier sempiternellement de ceste fervente & inveterée affection que à moy portez vostre treshumble filz & serviteur inutile. Iadis un Romain nommé Furnius dist à Caesar Auguste recepvant à grace & pardon son père, lequel avoit suyvy la faction de Antonius. Auiourd'huy me faisant ce bien, tu me as reduict en telle ignominie, que force me sera vivant mourant estre ingrat reputé par impotence de gravité. Ainsi pourray ie dire que l'excès de vostre paternelle affection me range en ceste angustie & necessité, qu'il me conviendra vivre & mourir ingrat. Si non que de tel crime soys relevé par la sentence des Stoiciens: lesquelz disoient troys parties estre en benefice. L'une du donnant, l'aultre du recepvant, la tierce du recompensant: & le recepvant tresbien recompenser le donnant, quand il accepte voluntiers le bienfaict, & le retient en soubvenance perpetuelle. Comme au rebours le recepvant estre le plus ingrat du monde, qui mespriseroit & oubliroit le benefice. Estant doncques opprimé d'obligations infinies toutes procrées de vostre immense benignité, & impotent à la minime partie de recompense, ie me saulveray pour le moins de calumnie, en ce que de mes espritz n'en sera à iamais la memoire abolie: & ma langue ne cessera confesser & protester que vous rendre graces condignes est chose transcendente ma faculté & puissance.
Au reste i'ay ceste confiance en la commiseration & ayde de nostre Seigneur, que de ceste nostre peregrination la fin correspondera au commencement: & sera le totaige en alaigresse & santé perfaict. Ie ne fauldray à reduire en commentaires & ephemerides tout le discours de nostre naviguaige: affin que à nostre retour vo' en ayez lecture veridicque. I'ay icy trouvé un Tarande de Scythie, animal estrange & merveilleux à cause des variations de couleur en sa peau & poil, scelon la distinction des choses prochaines. Vous le prendrez en gré. Il est autant maniable & facile à nourir qu'un aigneau. Ie vous envoie pareillement troys ieunes Unicornes plus domesticques & apprivoisées, que ne seroient petitz chattons. I'ay conferé avecques l'escuyer, & dict la manière de les traicter. Elles ne pasturent en terre, obstant leur longue corne on front. Force est que pasture elles prènent es arbres fruictiers, ou en rattelliers idoines, ou en main, leurs offrant herbes, gerbes, pommes, poyres, orge, touzelle: brief toutes espèces de fruictz & legumaiges. Ie m'esbahis comment nos escrivains antiques les disent tant farouches, feroces, & dangereuses, & oncques vives n'avoir esté veues. Si bon vous semble ferez espreuve du contraire: & trouverez qu'en elles consiste une mignotize la plus grande du monde, pourveu que malicieusement on ne les offense. Pareillement vous envoye la vie & gestes de Achilles en tapisserie bien belle & industrieuse. Vous asceurant que les nouveaultez d'animaulx, & plantes, d'oyzeaulx, de pierreries que trouver pourray, & recouvrer en toute nostre peregrination, toutes ie vous porteray, ayant Dieu nostre Seigneur lequel ie prie en sa saincte grace vous conserver. De Medamothi ce quinzième de Iuin. Panurge, frère Ian, Epistemon, Xenomanes, Gymnaste, Eusthenes, Rhizotome, Carpalim, après le devot baisemain vous resaluent en usure centuple.
Vostre humble filz & serviteur
Pantagruel.
Pendent que Pantagruel escrivoit les letres sudictes, Malicorne feut de tous festoyé, salué, & accollé à double rebraz. Dieu sçayt comment tout alloit & comment recommendations de toutes pars trotoient en place. Pantagruel avoir parachevé ses letres bancqueta avecques l'escuyer. Et luy donna une grosse chaine d'Or poisante huyct cens escuz, en laquelle par les chainons septenaires estoient gros Diamans, Rubiz, Esmerauldes, Turquoises, Unions, alternativement enchassez. A un chascun de ses nauchiers feist donner cinq cens escuz au Soleil: A Gargantua son père envoya le Tarande couvert d'une housse de satin broché d'Or: avecques la tapisserie contenente la vie & gestes de Achilles: & les troys Unicornes caparassonnées de drap d'Or frizé. Ainsi departirent de Medamothi Malicorne pour retourner vers Gargantua, Pantagruel pour continuer son naviguaige. Lequel en haulte mer feist lire par Epistemon les livres apportez par l'escuyer. Desquelz, pource qu'il les trouva ioyeulx & plaisans, le transsumpt voluntiers vous donneray, si devotement le requerez.
[modifier] Chapitre V. Comment Pantagruel rencontra une nauf de voyagiers retournans du pays Lanternois.
Comment Pantagruel rencontra une
nauf de voyagiers retournans
du pays Lanternois.
Chapitre V.
Au cinquième iour ià commençans tournoyer le pole peu à peu, nous esloignans de l'Aequinoctial descouvrismes une navire marchande faisant voile à horche vers nous. La ioye ne feut petite tant de nous, comme des marchans: de nous entendens nouvelles de la marine, de eulx entendens nouvelles de terre ferme. Nous rallians avecques eulx congneusmes qu'ilz estoient François Xantongeoys. Dont eut nouveau accroissement d'alaigresse, aussi eut toute l'assemblée, mesmement nous enquestans de l'estat du pays, & meurs du peuple Lanternier: & oyans advertissement que sus la fin de Iuillet subsequent estoit l'assignation du chapitre general des Lanternes: & que si lors y arrivions (comme facile nous estoit) voyrions belle, honorable, & ioyeuse compaignie des Lanternes: & que l'on y faisoit grands apprestz, comme si l'on y deust profondement lanterner. Nous feust aussi dict, que passans le grand royaulme de Gebarim nous serions honorificquement repceuz & traictez par le Roy Ohabé dominateur d'icelle terre. Lequel & tous ses subiectz pareillement parlent languaige François Tourangeau.
Ce pendent que nous entendions ces nouvelles, Panurge print debat avecques un marchant de Taillebourg, nommé Dindenault, L'occasion du debat feut telle. Ce Dindenault voyant Panurge sans braguette avecques ses lunettes attachées au bonnet, dist de luy à ses compaignons. Voyez là une belle medaille de Coqu. Panurge à cause de ses lunettes oyoit des aureilles beaucoup plus clair que de coustume. Doncques entendent ce propous demanda au marchant. Comment diable seroys ie coqu, qui ne suys encores marié, comme tu es, scelon que iuger ie peuz à ta troigne mal gracieuse?
Ouy vrayement, respondit le marchant, ie le suys: & ne vouldrois ne l'estre pour toutes les lunettes d'Europe: non pour toutes les bezicles d'Afrique. Car i'ay une des plus belles, plus advenentes, plus honestes, plus prudes femmes en mariage, qui soit en tout le pays de Xantonge: & n'en desplaise aux aultres. Ie luy porte de mon voyage une belle & de unze poulsées longue branche de Coural rouge, pour ses estrènes. Qu'en as tu à faire? Dequoy te meslez tu? Qui es tu? Dont es tu? O lunettier de l'Antichrist, Responds si tu es de Dieu.
Ie te demande, dist Panurge, si par consentement & convenence de tous les elemens i'avoys sacsacbezvezinemassé tant belle, tant advenente, tant honeste, tant preude femme, de mode que le roydde Dieu des iardins Priapus, lequel icy habite en liberté, subiection forcluse de braguettes attachées, luy feust on corps demeuré, en tel desastre, que iamais n'en sortiroit, eternellement y resteroit, sinon que tu le tirasse avecques les dens, que feroys tu? Le laisseroys tu là sempiternellement? ou bien le tireroys tu à belles dents? Responds ô belinier de Mahumet, puys que tu es de tous les diables.
Ie te donneroys (respondit le marchant) un coup d'espée sus ceste aureille lunetière, & te tueroys comme un belier.
Ce disant desguainoit son espée. Mais elle tenoit au fourreau. Comme vo' sçavez que sus mer tous harnoys facilement chargent rouille, à cause de l'humidité excessive, & nitreuse. Panurge recourt vers Pantagruel à secours. Frère Ian mist la main à son bragmard fraischement esmoulu, & eust felonnement occis le marchant: ne feust que le patron de la nauf, & aultres passagiers supplièrent Pantagruel, n'estre faict scandale en son vaisseau. Dont feut appoincté tout leur different: & touchèrent les mains ensemble Panurge & le marchant: & beurent d'autant l'un à l'autre dehayt, en signe de perfaicte reconciliation.
[modifier] Chapitre VI. Comment le debat appaisé Panurge marchande avecques Dindenault un de ses moutons.
Comment le debat appaisé Panurge
marchande avecques Dindenault
un de ses moutons.
Chapitre VI.
Ce debat du tout appaisé Panurge dist secretement à Epistemon & à frère Ian. Retirez vous icy un peu à l'escart, & ioyeusement passez temps ce que voirez. Il y aura bien beau ieu, si la chorde ne rompt. Puys se addressa au marchant, & de rechef beut à luy plein hanat de bon vin Lanternoys. Le marchant le pleigea guaillard, en toute courtoisie & honesteté. Cela faict Panurge devotement le prioyt luy vouloir de grace vendre un de ses moutons.
Le marchant luy respondit. Halas halas mon amy, nostre voisin comment vous sçavez bien trupher des paouvres gens. Vrayement vous estez un gentil chalant. O le vaillant achapteur de moutons. Vraybis vous portez le minoys non mie d'un achapteur de moutons, mais bien d'un couppeur de bourses. Deu Colas, faillon qu'il feroit bon porter bourse pleine auprès de vous en la tripperie sus le degel? Han, han, qui ne vous congnoistroyt, vous feriez bien des vostres. Mais voyez hau bonnes gens, comment il taille de l'historiographe.
Patience (dist Panurge) Mais à propous de grace speciale vendez moy un de vos moutons. Combien?
Comment (respondit le marchant) l'entendez vous, nostre amy, mon voisin. Ce sont moutons à la grande laine. Iason y print la toison d'Or. L'ordre la maison de Bourguoigne en feut extraict. Moutons de Levant, moutons de haulte futaye, moutons de haulte gresse.
Soit (dist Panurge) Mais de grace vendez m'en un, & pour cause & bien promptement vous payant en monnoye de Ponant, de taillis, & de basse gresse. Combien?
Nostre voisin, mon amy (respondit le marchant) escoutez ça un peu de l'aultre aureille.
PAN. A vostre commandement.
Le MARCH. Vous allez en Lanternoys?
PAN. Voire.
Le MARC. Veoir le monde?
PAN. Voire.
Le MARC. Ioyeusement?
PAN. Voire.
Le MARC. Vous avez ce croy ie nom Robin mouton.
PAN. Il vous plaist à dire.
Le MARC. Sans vous fascher.
PAN. Ie l'entends ainsi.
Le MARCH. Vous estez ce croy ie, le ioyeulx du Roy.
PAN. Voire.
Le MA. Fourchez là. Ha. ha. vo' allez veoir le monde, vous estez le ioyeulx du Roy, vo' avez nom Robin mouton. Voyez ce mouton là, il a nom Robin comme vo'. Robin, Robin, Robin, Bes, Bes, Bes, Bes. O la belle voix.
PA. Bien belle & harmonieuse.
Le MARCH. Voicy un pact, qui sera entre vous & moy, nostre voisin & amy. Vous qui estez Robin mouton serez en ceste couppe de balance, le mien mouton Robin sera en l'aultre: le guaige un cent de huytres de Busch, que en poix, en valleur, en estimation il vous emportera hault & court: en pareille forme que serez quelque iour suspendu & pendu.
Patience (dist Panurge) Mais vous feriez beaucoup pour moy & pour vostre posterité, si ne le vouliez vendre, ou quelque aultre du bas cueur. Ie vous en prie syre monsieur.
Nostre amy (respondit le Marchant) mon voisin, de la toison de ces moutons seront faictz les fins draps de Rouen, les louschetz des balles de Limestre, au pris d'elle ne sont que bourre. De la peau seront faictz les beaulx marroquins: lesquelz on vendra pour marroquins Turquins ou de Montelimart, ou de Hespaigne pour le pire. Des boyaulx, on fera chordes de violons & harpes, lesquelles tant cherement on vendra, comme si feussent chordes de Munican ou Aquileie. Que pensez vous?
S'il vous plaist (dist Panurge) m'en vendrez un, i'en seray bien fort tenu au courrail de vostre huys. Voyez cy argent content. Combien? Ce disoit monstrant son esquarcelle pleine de nouveaulx Henricus.
[modifier] Chapitre VII. Continuation du marché entre Panurge & Dindenault.
Continuation du marché entre
Panurge & Dindenault.
Chapitre VII.
Mon amy (respondit le marchant) nostre voisin ce n'est viande, que pour Roys & Princes. La chair en est tant delicate, tant savoureuse, & tant friande que c'est basme. Ie les ameine d'un pays, on quel les pourceaulx (Dieu soit avecques nous) ne mangent que Myrobalans. Les truyes en leur gesine (saulve l'honneur de toute la compaignie) ne sont nourriez que de fleurs d'orangiers.
Mais (dist Panurge) vendez m'en un, & ie vo' le payeray en Roy, foy de pieton. Combien?
Nostre amy (respondit le marchant) mon voisin, ce sont moutons extraictz de la propre race de celluy qui porta Phrixus & Hellé, par la mer dicte Hellesponte.
Cancre (dist Panurge) vo' estez clericus vel adiscens.
Ita, sont choux (respondit le marchant) vere ce sont pourreaux. Mais rr. rrr. rrrr. Ho Robin rrrrrrrr. Vous n'entendez ce languaige. A propous. Par tous les champs es quelz ilz pissent, le bled y provient comme si Dieu y eust pissé. Il n'y fault aultre marne, ne fumier. Plus y a. De leur urine les Quintessentiaux tirent le meilleur Salpètre du monde. De leurs crottes (mais qu'il ne vous desplaise) les medicins de nos pays guerissent soixante & dixhuict espèces de maladie. La moindre des quelles est le mal sainct Eutrope de Xaintes, dont Dieu nous saulve & guard. Que pensez vous nostre voisin, mon amy? Aussi me coustent ilz bon.
Couste & vaille (respondit Panurge) Seulement vendez m'en un le payant bien.
Nostre amy (dist le marchant) mon voisin considerez un peu les merveilles de nature consistans en ces animaulx que voyez, voire en un membre que estimeriez inutile. Prenez moy ces cornes là, & les concassez un peu avecques un pilon de fer, ou avecques un landier, ce m'est tout un. Puis les enterrez en veue du Soleil la part que vouldrez & souvent les arrouzez. En peu de moys vo' en voirez naistre les meilleurs Asperges du monde. Ie n'en daignerois excepter ceulx de Ravenne. Allez moy dire que les cornes de vous aultres messieurs les coquz ayent vertus telle, & proprieté tant mirifique.
Patience (respondit Panurge).
Ie ne sçay (dist le marchant) si vous estez clerc. I'ay veu prou de clercs, ie diz grands clercs, coquz. Ouy dea. A propous, si vous estiez clerc, vous sçauriez que es membres plus inferieurs de ces animaulx divins, ce sont les piedz, y a un os, c'est le talon, l'astragale, si vous voulez, duquel non d'aultre animal du monde, fors de l'asne Indian, & des Dorcades de Libye, l'on iouoyt antiquement au Royal ieu des tales, auquel l'Empereur Octavian Auguste un soir guaigna plus de 50 000 escuz. Vous aultres coquz n'avez guarde d'en guaigner aultant.
Patience, respondit Panurge. Mais expedions.
Et quand (dist le marchant) vous auray ie nostre amy mon voisin, dignement loué les membres internes? L'espaule, les esclanges, les gigotz, le hault cousté, la poictrine, le faye, la ratelle, les trippes, la guogue, la vessye, dont on ioue à la balle. Les coustelettes dont on faict en Pygmion les beaulx petitz arcs pour tirer des noyaulx de cerise contre les Grues. La teste dont avecques un peu de soulphre on faict une mirificque decoction pour faire viander les chiens consitppez du ventre?
Bren bren (dist le patron de la nauf au marchant) c'est trop icy barguigné. Vends luy si tu veulx. Si tu ne veulx: ne l'amuse plus.
Ie le veulx (respondit le marchant) pour l'amour de vo'. Mais il en payera trois livres tournois de la pièce en choisissant.
C'est beaucoup, dist Panurge. En nos pays i'en auroys bien cinq, voire six pour telle somme de deniers. Advisez que ce ne soit trop. Vous n'estez le premier de ma congnoissance, qui trop toust voulent riche devenir & parvenir, est à l'envers tombé en paouvreté: voire quelque foys s'est rompu le coul.
Tes fortes fiebvres quartaines (dist le marchant) lourdault sot que tu es. Par le digne veu de Charrous, le moindre de ces moutons vault quatre foys plus que le meilleur de ceulx que iadis les Coraxiens en Tuditanie contrée d'Hespaigne vendoient un talent d'Or la pièce. Et que pense tu O sot à la grande paye, que valoit un talent d'or?
Benoist monsieur, dist Panurge, vous eschauffez en vostre harnois, à ce que ie voy & congnois. Bien tenez, voyez là vostre argent.
Panurge ayant payé le marchant choisit de tout le trouppeau un beau & grand mouton, & le emportoit cryant & bellant, oyant tous les aultres & ensemblement bellans, & reguardans quelle part on menoit leur compaignon.
Ce pendent le marchant disoit à ses moutonniers. O qu'il a bien sceu choisir le challant. Il se y entend le paillard. Vrayement, le bon vrayment, ie le reservoys pour le seigneur de Cancale, comme bien congnoissant son naturel. Car de sa nature il est tout ioyeulx & esbaudy, quand il tient une espaule de mouton en main bien séante & advenente, comme une raquette gauschière, & avecques un cousteau bien trenchant, Dieu sçait comment il s'en escrime.
[modifier] Chapitre VIII. Comment Panurge feist en mer noyer le marchant & ses moutons.
Comment Panurge feist en mer noyer
le marchant & ses moutons.
Chapitre VIII.
Soubdain, ie ne sçay comment, le cas feut subit, ie ne eu loisir le consyderer. Panurge sans autre chose dire iette en pleine mer son mouton criant & bellant. Tous les aultres moutons crians & bellans en pareille intonation commencèrent soy iecter & saulter en mer après à la file. La foulle estoit à qui premier saulteroit après leur compaignon. Possible n'estoit les en guarder. Comme vous sçavez estre du mouton le naturel, tous iours suyvre le premier, quelque part qu'il aille. Aussi le dict Aristoteles lib. 9. de histo. animal. estre les plus sot & inepte animant du monde. Le marchant tout effrayé de ce que davant ses yeulx perir voyoit & noyer ses moutons, s'efforçoit les empecher & retenir tout de son povoir. Mais c'esttoit en vain. Tous à la file saultoient dedans la mer, & perissoient. Finablement il en print un grand & fort par la toison sus le tillac de la nauf, cuydant ainsi le retenir, & saulver le reste aussi consequemment. Le mouton feut si puissant qu'il emporta en mer avecques soy le marchant, & feut noyé, en pareille forme que les moutons de Plolyphemus le bogne Cyclope emportèrent hors la caverne Ulyxes & ses compaignons. Autant en feirent les aultres bergiers & moutonniers les prenens uns par les cornes, aultres par les iambes, aultres par la toison. Lesquelz tous feurent pareillement en mer portez & noyez miserablement.
Panurge à cousté du fougon tenent un aviron en main, non pour ayder aux moutonniers, mais pour les enguarder de grimper sus la nauf, & evader le naufraige, les preschoit eloquentement, comme si feust un petit frère Olivier Maillard, ou un second frère Ian bourgeoys, leurs remonstrant par lieux de Rhetoricque les misères de ce monde, le bien & l'heur de l'aultre vie, affermant les plus heureux estre les trespassez, que les vivans en ceste vallée de misère, & à un chascun d'eulx promettant eriger un beau cenotaphe, & sepulchre honoraire au plus hault du mont Cenis, à son retour de Lanternoys: leurs optant ce néant moins, en cas que vivre encores entre les humains ne leurs faschat, & noyer ainsi ne leur vint à propous, bonne adventure, & rencontre de quelque Baleine, laquelle au tiers iour subsequent les rendist sains & saulves en quelque pays de satin, à l'exemple de Ionas.
La nauf vuidée du marchant & des moutons, Reste il icy (dist Panurge) ulle ame moutonnière. Où sont ceulx de Thibault l'aignelet? Et ceulx de Regnauld belin, qui dorment quand les aultres paissent? Ie n'y sçay rien. C'est un tour de vieille guerre. Que t'en semble frère Ian?
Tout bien de vous (respondit frère Ian Ie n'ay rien trouvé maulvais si non qu'il me semble que ainsi comme iadis on souloyt en guerre au iour de batauille, ou assault, promettre aux soubdars double paye pour celleuy iour: s'ilz guaignoient la bataille, l'on avoit prou de quoy payer: s'ilz la perdoient, c'eust esté honte la demander, comme feirent les fuyars Gruyers après la bataille de Serizolles: aussi qu'en fin vous doibviez le payement reserver. L'argent vous demourast en bourse.
C'est (dist Panurge) bien chié pour l'argent. Vertus Dieu i'ay eu du passetemps pour plus de cinquante mille francs. Retirons nous, le vent est propice. Frère Ian, escoutte icy. Iamais homme ne me feist plaisir sans recompense, ou recongnoissance pour le moins. Ie ne suys point ingrat, & ne le feux, ne seray. Iamais homme ne me feist desplaisir sans repentence, ou en ce monde ou en l'aultre. Ie ne suys poinct fat iusques là.
Tu (dist frère Ian) te damne comme un vieil diable. Il est escript, Mihi vindictam, & caetera. Matière de breviaire.
[modifier] Chapitre IX. Comment Pantagruel arriva en l'isle Ennasin & des estranges alliances du pays.
Comment Pantagruel arriva en l'isle
Ennasin & des estranges
alliances du pays.
Chapitre IX.
Zephyre nous continuoit en participation d'un peu du Garbin, & avions un iour passé sans terre descouvrir. Au tiers iour à l'aube des mousches nous apparust une isle triangulaire bien fort ressemblante quant à la forme & assiette à Sicile. On la nommoit l'isle des alliances. Les hommes & femmes ressemblent aux Poictevins rouges, exceptez que tous hommes, femmes, & petitz enfans ont le nez en figure d'un as de treuffles. Pour ceste cause le nom antique de l'isle estoit Ennasin. Et estoient tous parens & alliez ensemble, comme ilz se vantoient, & nous dist librement le Podestat du lieu.
Vous aultres gens de l'aulte monde tenez pour chose admirable, que d'une famille Romaine (c'estoient les Fabians) pour un iour (ce feut le trezième du moys de Febvrier) par une porte (ce feut la porte Carmentale, iadis située au pied du Capitole, entre le roc Tarpeian & le Tybre, depuys surnommée Scelerate) contre certains ennemis des Romains (c'estoient les Veientes Hetrusques) sortirent trois cens six hommes de guerre tous parens, avecques cinq mille aultres soubdars tous leurs vassaulx: qui tous feurent occis, ce feut près le fleuve Cremère, qui sort du lac de Baccane. De ceste terre pour un besoing sortiront plus de trois cens mille tous parens & d'une famille.
Leurs parentez & alliances estoient de façon bien estrange. Car estans ainsi tous parens & alliez l'un de l'aultre, nous trouvasmes que persone d'eulx n'estoit père ne mère, frère ne sœur, oncle ne tante, cousin ne nepveu, gendre ne bruz, parrain ne marraine de l'aultre. Sinon vrayment un grand vieillard enasé lequel, comme ie veidz, appella une petite fille aagée de trois ou quatre ans, mon père: la petite fillette le appelloit ma fille. La parenté & alliance entre eulx, estoit que l'un appelloit une femme, ma maigre: la femme le appelloit mon marsouin, Ceulx là (disoit frère Ian) doibvroient bien sentir leur marée, quand ensemble se sont frottez leur lard.
L'un appelloit une guorgiase bachelette en soubriant. Bon iour mon estrille. Elle le resalua disant. Bon estreine mon Fauveau.
Hay, hay, hay, s'escria Panurge, venez veoir une estrille, une fau, & un veau, N'est ce Estrille fauveau? Ce fauveau à la raye noire doibt bien souvent estre estrillé.
Un autre salua une siene mignonne disant. A dieu mon bureau. Elle luy respondit. Et vous aussi mon procès.
Par sainct Treignan (dist Gymnaste) ce procès doibt estre souvent sus ce bureau.
L'un appelloit une autre mon verd. Elle l'appelloit, son coquin.
Il y a, bien là, dist Eusthenes, du Verdcoquin.
Un aultre salua une sienne alliée disant. Bon di, ma coingnée. Elle respondit. Et à vous mon manche.
Ventre beuf, s'escria Carpalim, comment ceste coingnée est emmanchée. Comment ce manche est encoingné. Mais seroit ce point la grande manche que demandent les courtisanes Romaines? Ou un cordelier à la grande manche.
Passant oultre ie veids un averlant qui saluant son alliée, l'appella mon matraz, elle le appeloit mon lodier. De faict il avoit quelques traictz de lodier lourdault. L'un appelloit une aultre ma mie, elle l'appelloit ma crouste. L'une une aultre appelloit sa palle, elle l'appelloit son fourgon. L'un une aultre appelloit ma savatte, elle le nommoit pantophle. L'un un aultre nommoit ma botine, elle l'appelloit son estivallet. L'un une aultre nommoit sa mitaine, elle nommoit mon guand. L'un une aultre nommoit sa couane, elle l'appelloit son lard. Et estoit entre eulx, parenté de couane de lard. En pareille alliance, l'un appelloit une sienne mon homelaicte, elle le nommoit mon œuf. Et estoient alliez comme une homelaicte d'œufz. De mesmes un aultre appelloit une sienne ma trippe, elle l'appelloit son fagot. Et oncques ne peuz sçavoir quelle parenté, alliance, affinité, ou consanguinité feust entre eulx, la raportant à nostre usaige commun, si non qu'on nous dict, qu'elle estoit trippe de ce fagot. Un aultre saluant une sienne disoit. Salut mon escalle. Elle respondit. Et à vous mon huytre.
C'est (dist Carpalim) une huytre en escalle.
Un aultre de mesmes saluoit une sienne disant. Bonne vie ma gousse. Elle respondit. Longue à vous mon poys.
C'est (dist Gymnaste) un poys en gousse.
Un aultre grand villain clacquedens monté sus haultes mulles de boys rencontrant une grosse, grasse, courte, guarse luy dist. Dieu guard mon sabbot, ma trombe, ma touppie. Elle luy respondit fierement. Guard pour guard mon fouet.
Sang sainct gris, dist Xenomanes, est il fouet competent, pour mener ceste touppie? Un docteur regent bien peigné & testoné avoir quelque temps divisé avecques une haulte damoizelle, prenant d'elle congié luy dist. Grand mercy Bonne mine. Mais, dist elle, tresgrand à vous Mauvais ieu.
De Bonne mine (dist Pantagruel) à Mauvais ieu n'est alliance impertinente.
Un bacchelier en busche passant dist à une ieune bachelette. Hay, hay, hay. Tant y a que ne vous veidz Muse. Ie vous voy (respondit elle) Corne voluntiers.
Accouplez les (dist Panurge) & leurs soufflez au cul. Ce sera une cornemuse.
Un aultre appella une sienne ma truie, elle l'appella son foin. Là me vint en pensement, que ceste truie voluntiers se tournoit à ce foin. Ie veidz un demy guallant bossu quelque peu près de nous saluer une sienne alliée disant. Adieu mon trou. Elle de mesmes le resalua disant. Dieu guard ma cheville.
Frère Ian dist. Elle ce croy ie est toute trou, & il de mesmes tout cheville. Ores est à sçavoir, si ce trou par ceste cheville peult entierement estre estouppé.
Un aultre salua une sienne disant. Adieu ma mue. Elle respondit. Bon iour mon oizon.
Ie croy (dist Ponocrates) que cestuy oizon est souvent en mue.
Un averlant causant avecques une ieune gualoise luy disoit. Vous en souvieigne vesse. Aussi sera ped, respondit elle.
Appellez vous (dist Pantagruel au Potestat) ces deux là parens? Ie pense qu'ilz soient ennemis, non alliez ensemble: car il l'a appellée Vesse. En nos pays vous ne pourriez plus oultrager une femme que ainsi l'appellant.
Bonnes gens de l'aultre monde (respondit le Potestat) vous avez peu de parens telz & tant proches, comme sont ce Ped & ceste vesse. Ilz sortirent invisiblement tous deux ensemble d'un trou en un instant.
Le vent de Galerne (dist Panurge) avoit doncques lanterné leur mère.
Quelle mère (dist le Potestat) entendez vous? C'est parenté de vostre monde. Ilz ne ont père ne mère. C'est à faire à gens de delà l'eau, à gens bottez de foin.
Le bon Pantagruel tout voyoit, & escoutoit: mais à ces propous il cuyda perdre contenence.
Avoir bien curieusement consyderé l'assiette de l'isle & meurs du peuple Ennasé, no' entrasmez en un cabaret pour quelque peu nous refraischir. Là on faisoit nopces à la mode du pays. Au demourant chère & demye. Nous presens feut faict un ioyeulx mariage, d'une poyre femme bien gaillarde, comme nous sembloit toutesfoys ceulx qui en avoient tasté, la disoient estre mollasse, avecques un ieune fromaige à poil follet un peu rougeastre. I'en avoys aultres foys ouy la renommée, & ailleurs avoient esté faictz plusieurs telz mariages. Encores dict on en nostre pays de vache, qu'il ne feut oncques tel mariage, qu'est de la poyre & du fromaige. En une aultre salle ie veids qu'on marioit une vieille botte avecques un ieune & soupple brodequin. Et feut dict à Pantagruel, que le ieune brodequin prenoit la vieille botte à femme, pource qu'elle estoit bonne robbe, en bon poinct & grasse à profict de mesnaige, voyre feust ce pour un pescheur. En une aultre salle basse ie veids un ieune escafignon espouser une vieille pantophle. Et nous feut dict que ce n'estoit pour la beaulté ou bonne grace d'elle, mais par avarice & convoitise de avoir les escuz dont elle estoit toute contrepoinctée.
[modifier] Chapitre X. Comment Pantagruel descendit en l'isle de Cheli en laquelle regnoit le Roy sainct Panigon.
Comment Pantagruel descendit en
l'isle de Cheli en laquelle regnoit
le Roy sainct Panigon.
Chapitre X.
Le Garbin nous souffloit en pouppe, quand laissans ces mal plaisans Allianciers, avecques leurs nez en as de treuflle montasmes en haulte mer. Sus la declination du Soleil feismez scalle en l'isle de Cheli: isle grande, fertile, riche, & populeuse, en laquelle regnoit le roy sainct Panigon. Lequel accompaigné de ses enfans, & princes de la court s'estoit transporté iusques près le havre pour recepvoir Pantagruel. Et le mena iusques en son chasteau, sus l'entrée du dongeon se offrit la royne accompaignée de ses filles & dames de court. Panigon voullut qu'elle & toute sa suytte baisassent Pantagruel & ses gens. Telle estoit la courtoisie & coustume du pays. Ce que feut faict, excepté frère Ian, qui se absenta, & s'escarta parmy les officiers du Roy. Panigon vouloit en toute instance pour cestuy iour & au lendemain retenir Pantagruel. Pantagruel fonda son excuse sur la serenité du temps, & oportunité du vent, lequel plus souvent est desiré des voyagiers que rencontré, & le fault emploiter quand il advient, car il ne advuient toutes & quantes foys qu'on le soubhayte. A ceste remonstrance après boyre vingt & cinq ou trente foys par home, Panigon nous donna congié. Pantagruel retournant au port & ne voyant frère Ian, demandoit quelle part il estoit, & pourquoy n'estoit ensemble la compaignie. Panurge ne sçavoit comment l'excuser, & vouloit retourner au chasteau pour le appeller, quand frère Ian accourust tout ioyeulx, & s'escria en grande guayeté de cœur disant.
Vive le noble Panigon. Par la mort beuf de boys il rue en cuisine. I'en viens, tout y va par escuelles. I'esperoys bien y cotonner à profict & usaige monachal le moulle de mon gippon.
Ainsi mon amy (dist Pantagruel) tousiours à ses cuisines.
Corpe de galline (respondit frère Ian) i'en sçay mieulx l'usaige & cerimonies, que de tant chiabrener avecques ces femmes, magny, magna, chiabrena, reverence, double, reprinze, l'accollade, la fressurade, baise la main de vostre mercy, de vostre maiesta, vous soyez. Tarabin, tarabas. Bren, c'est merde à Rouan. Tant chiasser, & vreniller. Dea, ie ne diz pas que ie n'en tirasse quelque traict dessus la lie, à mon lourdois: qui me laissast insinuer ma nomination. Mais ceste brenasserie de reverences me fasche plus qu'un ieune diable. Ie voulois dire, un ieusne double. Sainct Benoist n'en mentit iamais. Vous parlez de baiser damoizelles, par le digne & sacré froc que ie porte, voluntiers ie m'en deporte, craignant que m'advieigne ce que advint au seigneur de Guyercharois.
Quoy? demanda Pantagruel. Ie le congnois. Il est de mes meilleurs amis.
Il estoit, dist frère Ian, invité à un sumptueux & magnificque bancquet, que faisoit un sien parent & voysin: au quel estoient pareillement invitez tous les gentilz hommes, dame, & damoyselles du voysinage. Icelles attendentes sa venue, desguisèrent les paiges de l'assemblée, & les habillèrent en damoyselles bien pimpantes & atourées. Les paiges endamoysellez à luy entrant près le pont leviz se presentèrent, il les baisa tous en grande courtoysie, & reverences magnificques. Sus la fin, les dames qui l'attendoient en la guallerie, s'esclatèrent de rire, & feirent signe aux paiges, à ce qu'ilz houstassent leurs atours. Ce que voyant le bon seigneur, par honte & despit ne daigna baiser icelles dames & damoyselles naifves. Alleguant veu qu'on luy avoit ainsi desguysé les paiges, que par la mort beuf de boys ce doibvoient là estre les varletz encores plus finement desguysez.
Vertus Dieu, da iurandi, pourquoy plus toust ne transportons no' nos humanitez en belle cuisine de DIeu? Et là ne consyderons le branlement des cloches, l'harmonie des contrehastiers, la position des lardons, la temperature des potaiges, les preparatifz du dessert, l'ordre de service du vin? Beati immaculati in via. C'est matière de breviaire.
[modifier] Chapitre XI. Pourquoy les moines sont voluntiers en cuisine.
Pourquoy les moines
sont voluntiers en cuisine.
Chapitre XI.
C'est dit Epistemon, naïfvement parlé en moine. Ie diz moine moinant, ie ne diz pas, moine moiné. Vrayement vous me reduisez en memoire, ce que ie veidz & ouy en Florence, il y a environ vingt ans. Nous estions bien bonne compaignie de gens studieux, amateurs de peregrinité, & convoyteux de visiter les gens doctes, antiquitez, & singularitez d'Italie. Et lors curieusement contemplions l'assiette & beaulté de Florence, la structure du dome, la sumptuosité des temples, & palais magnificques. Et entrions en contention, qui plus aptement les extolleroit par louanges condignes: quand un moine d'Amiens, nommé Bernard Lardon, comme tout fasché & monopolé nous dict.
I'ay aussi bien contemplé comme vous, & ne suys aveuigle plus que vous. Et puys? Qu'est ce? Ce sont belles maisons. C'est tout. Mais Dieu, & monsieur sainct Bernard nostre bon patron soit avecques nous, en toute ceste ville encores n'ay ie veu une seulle roustisserie, & y ay curieusement reguardé & consyderé. Voire ie vous diz comme espiant, & prest à compter & nombrer tant à dextre comme à senestre combien & de quel cousté plus nous rencontrerions de roustisseries roustissantes. Dedans Amiens en moins de chemin quatre foys voire troys qu'avons faict en nos contemplations, ie vous pourrois monstrer plus de quatorze roustisseries antiques & aromatizantes. Ie ne sçay quel plaisir avez prins voyans les Lions, & Afriquanes (ainsi nommiez vous, ce me semble, ce qu'ilz appellent Tygres) près le beffroy: pareillement voyans les Porczespicz & Austruches on palais du seigneur Philippes Strossy. Par foy nos fieulx i'aymerois mieulx veoir un bon & gras oyzon en broche. Ces Porphyres, ces marbres sont beaulx. Ie n'en diz poinct de mal. Mais les Darioles d'Amiens sont meilleures à mon guoust. Ces statues antiques sont bien faictes, Ie le veulx croire. Mais par sainct Ferreol d'Abbeville, les ieunes bachelettes de nos pays sont mille foys plus advenentes.
Que signifie (demanda frère Ian) & que veult dire, que tousiours vous trouviez moines en cuysines, iamais n'y trouvez Roys, Papes, ne Empereurs?
Est ce, respondit Rhizotome, quelque vertus latente & proprieté specificque absconse dedans les marmites & contrehastiers, qui les moines y attire, n'y attire Empereurs, Papes, ne Roys? Ou c'est une induction & inclination naturelle aux frocz & cagoulles adherente, laquelle de soy mène & poulse les bons religieux en cuisine, encores qu'ilz n'eussent election ne deliberation d'y aller?
Il veult dire, respondit Epistemon, formes suyvantes la matière. Ainsi les nomme Averrois.
Voyre, voyre, dist frère Ian.
Ie vous diray, respondit Pantagruel, sans au problème propousé respondre. Car il est un peu chatouilleux: & à peine y toucheriez vous, sans vous espiner. Me soubvient avoir leu, que Antigonus roy de Macedonie un iour entrant en la cuisine de ses tentes, & y rencontrant le poëte Antagoras, lequel fricassoit un Congre, & luy mesmes tenoit la paille, luy demanda en toute alaigresse. Homère fricassoit il Congres, lors qu'il descrivoit les prouesses de Agamemnon? Mais, respondit Antagoras, ha Roy estime tu que Agamemnon, lors que telles prouesses faisoit, feust curieux de sçavoir si personne en son camp fricassoit Congres? Au Roy sembloit indecent que en sa cuisine le poëte faisoit telle fricassée. Le Poëte luy remonstroit, que chose trop plus abhorrente estoit rencontrer le Roy en cuisine.
Ie dameray ceste cy, dist Panurge, vo' racontant ce que Breton Villandry respondit un iour au seigneur duc de Guyse. Leur propous estoit de quelque bataille du Roy François contre l'Empereur Charles cinquième: en laquelle Breton estoit guorgiasement armé, mesmement de gresves, & solleretz asserez, monté aussi à l'adventaige, n'avoit toutes foys esté veu au combat. Par ma foy respondit Breton, ie y ay esté, facile me sera le prouver, voyre en lieu on quel vous n'eussiez ausé vous trouver. Le seigneur duc prenant en mal ceste parolle, comme trop brave & temerairement proferée, & se haulsant de propous, Breton facilement en grande risée l'appaisa, disant, I'estois avecques le baguaige. On quel lieu vostre honeur n'eust porté soy cacher, comme ie faisois.
En ces menuz devis arrivèrent en leurs navires. Et plus long seiour ne feirent en icelle isle de Cheli.
[modifier] Chapitre XII. Comment Pantagruel passa procuration, & de l'estrange manière de vivre entre les Chiquanous.
Comment Pantagruel
passa procuration, & de l'estrange
manière de vivre entre
les Chiquanous.
Chapitre XII.
Continuant nostre routte au iour subsequens passasmes Procuration, qui est un pays tout chaffouré & barbouillé. Ie n'y congneu rien. Là veismes des Procultous & Chiquanous gens à tout le poil. Ilz ne no' invitèrent à boyre ne à manger. Seulement en longue multiplication de doctes reverences no' dirent, qu'ilz estoient tous à nostre commendement en payant. Un de nos truchemens racontoit à Pantagruel comment ce peuple guaignoient leur vie en façon bien estrange: & en plein Diamètre contraire aux Romicoles. A Rome gens infiniz guaignent leur vie à empoisonner, à battre, & à tuer. Les Chiquanous la guaignent à estre battuz. De mode que si par long temps demouroient sans estre battuz, ilz mourroient de male faim, eulx, leurs femmes & enfans.
C'est, disoit Panurge, comme ceulx qui par le rapport de Cl. Gal. ne peuvent le nerf caverneux vers le cercle aequateur dresser, s'ilz ne sont tresbien fouettez. Par sainct Thibault qui ainsi me fouetteroit me feroit bien au rebours desarsonner de par tous les diables.
La manière, dist le truchement, est telle. Quand un moine, prebstre, usurier, ou advocat veult mal à quelque gentilhome de son pays, il envoye vers luy un de ces Chiquanous. Chiquanous le citera, l'adiournera, le oultragera, le iniurira impudentement, suyvant son record & instruction: tant que le gentilhome, s'il n'est paralytique de sens, & plus stupide qu'une Rane Gyrine, sera constrainct luy donner bastonnades, & coups d'espée sus la teste, ou la belle iarretade, ou mieulx le iecter par les creneaulx & fenestres de son chasteau. Cela faict, voylà Chiquanous riche pour quatre moys. Comme si coups de baston feussent ses naïfves moissons. Car il aura du moine, de l'usurier, ou advocat salaire bien bon: & reparation du gentilhome aulcune fois si grande & excessive, que le gentilhome y perdra tout son avoir: avecques dangier de miserablement pourrir en prison: comme s'il eust frappé le Roy.
Contre tel inconvenient, dist Panurge, ie sçay un remède tresbon, duquel usoit le seigneur de Basché.
Quel? demanda Pantagruel.
Le seigneur de Basché dist Panurge, estoit homme couraigeux, vertueux, managnime, chevalereux. Il retournant de certaine longue guerre, en laquelle le duc de Ferrare par l'ayde des François vaillamment se defendit contre les furies du pape Iules second, par chascun iour estoit adiourné, cité, chiquané, à l'appetit & passetemps du gras prieur de sainct Louant. Un iour desieunant avecques ses gens (comme il estoit humain & debonnaire) manda querir son boulangier nommé Loyre, & sa femme, ensemble le curé de sa paroece nommé Oudart, qui le servoit de so