Le Roi Carotte

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Le Roi Carotte
version réduite en 3 actes et 11 tableaux


OPÉRETTE-FÉERIE
Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre de la Gaîté le 15 janvier 1872.




DISTRIBUTION DE LA PIÈCE
ROBIN-LURON, génie. Mme Zulma Bouffar.
FRIDOLIN XXIV, prince héréditaire de Krokodyne. MM. Masset.
LE ROI CAROTTE. Vicini.
TRUCK, grand nécromancien de la couronne. Alexandre.
PIPERTRUNCK, chef de la police et des mystères. Soto.
QUIRIBIBI, enchanteur. Aurèle.
LE BARON KOFFRE, grand caissier du royaume. Grivot.
LE FELD-MARÉCHAL TRAC, ministre des batailles. Delorme.
LE COMTE SCHOPP, conseiller privé. Colleuille.
PSITT, chambellan. Mallet.
LADISLAS, étudiant. Gravier.
POMPÉI. { PYRGOPOLYNICE, soldat. Gally.
GURGÉS, élégant. Hucherard.
PANSA, édile. Gaspard.
CARION. Alexandre fils.
CURCULION, parasite. Duchatenel.
MÉGADORE, poëte famélique. Demay.
HARPAX, gladiateur. Vizentini.
NUMÉRIUS, histrion. Chevalier.
CHOSROÉS, Persan. Henry.
TRAUGOTT, brasseur. Legrain.
UN RÉFÉRENDAIRE. Vizentini.
UN SERGENT. Demay.
ROSÉE-DU-SOIR. Mmes Seveste.
CUNÉGONDE. Judic.
COLOQUINTE, sorcière. Mariant.
MADAME PIPERTRUNCK. P. Lyon.
LA FELD-MARÉCHALE TRAC. Herbeer.
LA COMTESSE SCHOPP. Stéphane.
LA BARONNE KOFFRE. Davenay.
Brigadière de fourmis. Drouard.
POMPÉI. { CORINNE, courtisane. Gilbert.
MÉDULLA, sa suivante. Villanova.
LÉPIDA, mariée. Drouard.
DRUSSILLE, affranchie. Brache.
YPHIS, esclave. A. Mette.
Reine des abeilles. Anita.
CHRISTIANE, étudiante. Drouard.


1er ACTE. — Les Armures.Cortège du roi Carotte. — 1er, 2e et 3e ACTES. — Carottes, betteraves, navets, radis noirs, radis roses.

2e ACTE. — Pompéi. — Un maître d’école, un marchand de vin, un crieur de bains, un marchand de fleurs, un marchand de saucisses, un boulanger, un augure, deux prêtres de Cybèle, flûtistes, clowns éthiopiens, joueuses de guitare et de harpe, danseuses syriennes et grecques, esclaves porteurs de présents et d’emblèmes, affranchis, matrones, enfants, paysans, soldats, bourgeois, parents et amis de la mariée, conducteur de char, porteurs de litière et de parasol, etc.

3e ACTE. — Fourmis. — Cortège des insectes. — Scarabées, cousins, grillons, moucherons, xylophages, hannetons, cigales, papillons, cantharides, bêtes à bon Dieu, libellules, sauterelles, carabes, bourdons, papillons de nuit, frelons, guêpes, abeilles.

1er et 3e ACTES. — Bourgeois, étudiants, étudiantes, soldats, musiciens, courtisans, dames, garçons de brasserie, etc.


ACTE PREMIER.


PREMIER TABLEAU.
LA BRASSERIE.

Une promenade hors des murs de Krokodyne. — Au fond, grande porte — et la ville éclairée par le soleil couchant. — A droite, brasserie à galeries praticables, avec cette enseigne : Au Lion de Hongrie. — Tourelles, bancs, etc. — A gauche, rangée de gros arbres. — Une route.



Scène PREMIÈRE.

TRAUGOTT, Bourgeois, Bourgeoises, Servantes, Garçons de brasserie, etc. (Le spectacle animé d’une porte de ville au coucher du soleil. Les bourgeois vont et viennent avec leurs femmes et leurs filles. Quelques-uns sont assis aux tables de le brasserie. Des jeunes gens suivent les jeunes filles.)

CHŒUR.
LES BOURGEOIS.
––––––Le ciel bleu rougit comme braise !
––––––Le soleil dore l’horizon :
––––––Chaque vitre est une fournaise !
––––––Le beau temps ! la belle saison !
TRAUGOTT, recevant l’argent de l’un de ses clients et saluant.
––––––Ah ! monsieur le référendaire !
LE RÉFÉRENDAIRE.
––––––D’où vient, chose extraordinaire !
––––––Qu’on ne voit pas d’étudiants ?
TRAUGOTT, avec joie.
––––––Patience ! Je les attends !…

(Les mamans écoutent avec inquiétude.)

––––––Premier juillet, jour de semestre,
––––––Ils vont venir, car ce jour-là
––––––C’est une joie à grand orchestre ;
––––––On touche l’argent du papa.
––––––Tenez !… je les entends déjà !

(Tous les consommateurs se lèvent vivement, payent et se sauvent, les mères entraînant leurs filles.)


Scène II.

TRAUGOTT, LADISLAS, Étudiants de tout âge, puis CHRISTIANE et Étudiantes. Ils entrent par le fond.

CHŒUR D’ÉTUDIANTS ET D’ÉTUDIANTES, les hommes prennent les chopes que leur présentent Traugott et ses garçons.
–––––––Place à nous, bon tavernier !
–––––––Nous voici : bande joyeuse !
–––––––Verse-nous de ton cellier
–––––––La bière la plus mousseuse !
ÉTUDIANTS, seuls.
––––––––C’est un jour de bamboche !…
–––––––––––Nous voici,
–––––––––––Dieu merci,
––––––––De l’argent plein la poche,

(Ils font sonner leurs bourses.)

–––––––––––Du bonheur
–––––––––––Plein le cœur !…
LADISLAS, montrant sa pipe.
––––––Vieille pipe et jeune maîtresse,
–––––––On est heureux avec ça !
–––––Et l’on fera dorer sa jeunesse
–––––––Le plus longtemps qu’on pourra !
TOUS.
–––––––––Et si ça vous choque
–––––––––Ces principes-là…
–––––––––Eh bien, l’on s’en moque
–––––––––Comme de cela !…

(Ils avalent la bière d’une gorgée.)

CHŒUR D’ÉTUDIANTES.
–––––––––O plaisir ! allégresse !
–––––––––––Que ce bruit
–––––––––––Nous séduit !…

(Bruit de l’argent.)

––––––––Chers trésors ! quelle ivresse !
–––––––––––Qu’il est doux
–––––––––––D’être à vous !
CHRISTIANE, frappant sur la bourse que tient Ladislas.
––––––Ah ! pour le cœur d’une maîtresse
–––––––Le plus doux son, le voilà ;
–––––Et l’on fera durer sa tendresse
–––––––Tout le temps qu’il durera.
TOUS.
–––––––––Et si ça vous choque
–––––––––Ces principes-là…
–––––––––Eh bien, l’on s’en moque
–––––––––Comme de cela !…

(Ritournelle de valse. — Les étudiants et les étudiantes disparaissent en valsant.)


Scène III.

FRIDOLIN, déguisé en étudiant, TRUCK, PIPERTRUNCK, LE BARON KOFFRE, costume avec serrures et cadenas à toutes les poches, une petite queue à la perruque, qui s’agite toutes les fois qu’il est en colère, LE COMTE SCHOPP, LE MARÉCHAL TRAC, vécu en petit-maître très-efféminé, aiguillettes à houppettes, flacons d’essences dans les épaulettes, etc. A leur entrée en scène, ils sont tous enveloppés de leurs manteaux.

FRIDOLIN, s’asseyant à gauche.

Ils s’éloignent ! Tant mieux ! Ma foi, mes amis, je me crois bien déguisé !

TRUCK.

Méconnaissable !

PIPERTRUNCK.

Je défie le plus malin des habitants de Krokodyne de reconnaître sous cet habit d’étudiant notre illustre souverain Fridolin XXIV !

FRIDOLIN.

Alors, mes amis, le moment est venu de vous expliquer le sens de ce déguisement. (Il roule et allume une cigarette.) Vous n’ignorez pas, vous, mes familiers et mes ministres !… (A Koffre.) Vous, baron Koffre !…

KOFFRE, écartant son manteau et tournant les clefs de ses poches.

Grand caissier du royaume.

FRIDOLIN.

Vous, Pipertrunck..

PIPERTRUNCK, même jeu.

Chef de la police et des mystères !…

FRIDOLIN.

Vous, comte Schopp !

SCHOPP, même jeu.

Conseiller privé !…

FRIDOLIN.

Vous, feld-maréchal Trac !

TRAC, même jeu.

Ministre des batailles !

FRIDOLIN.

Et toi, enfin, mon fidèle Truck…

TRUCK, même jeu

Grand nécromancien du palais !…

FRIDOLIN.

Vous n’ignorez pas, dis-je !… que votre monarque, après une jeunesse… (Tous, sans rien dire, lèvent les mains au ciel, riant.) des plus orageuses !… s’est décidé à faire une fin… et à demander au roi de Krackausen, notre voisin, la main de sa fille Cunégonde !… (Riant.) dont je me soucie d’ailleurs comme d’une prune, ne l’ayant jamais vue, selon le royal usage !…

TOUS.

Oui, prince !

FRIDOLIN.

Or, mes amis, c’est tout à l’heure que la princesse nous arrive par ambassadeur, le roi son père m’ayant écrit… (Schopp montre la lettre officielle.) qu’un accès de goutte ne lui permettait pas d’accompagner sa fille !… (Mouvement marqué de tout le conseil qui tousse avec incrédulité. Gaiement.) L’accès de goutte du beau-père !… Nous n’en croyons pas un mot, c’est convenu ! Le roi de Krackausen n’accompagne pas sa fille ! parce qu’il ne peut pas nous apporter l’argent convenu pour sa dot ! Fait d’autant plus grave !… que je ne me marie que pour cette dot-là !… mes folies ayant complètement vidé les caisses de l’État !

KOFFRE.

Et… ajoutons !… et les frais mêmes de la noce n’étant obtenus qu’à crédit ! (La queue de sa perruque se dresse.)

FRIDOLIN, gaiement.

Ainsi, jugez !… J’ai donc pris tout seul une petite résolution sur laquelle je vais vous demander votre avis, suivant l’usage, pour y donner suite, si vous l’approuvez… et dans le cas contraire… pour y persister tout de même. (Le conseil s’incline.) Tout est préparé pour faire à la princesse une réception convenable ! — Entrée solennelle ! — Enthousiasme des habitants !… Grand couvert au palais !… feu d’artifice et bal !… Mais vous savez que l’étiquette, idiote sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, s’oppose formellement à ce que la princesse et moi soyons mis en présence avant le café !…

TRUCK.

Aux liqueurs !… c’est la règle !…

FRIDOLIN, debout.

Voici mon plan ! — J’attends ici la princesse, qui arrive par cette route ! Je l’observe sous le masque de l’incognito !… Ou elle me plaît beaucoup, et je l’épouse… ou elle ne me plaît pas du tout, et nous la renvoyons, séance tenante, à monsieur son père, et voilà le plan !…

TOUS.

Houn !…

SCHOPP.

Très-grave !

FRIDOLIN, gaiement.

Moins que d’épouser sans dot une fille qui ne me convienne pas !

PIPERTRUNCK.

Mais si le papa se fâche !

KOFFRE.

C’est la guerre !…

FRIDOLIN.

Notre ministre des batailles lui répondra !

KOFFRE, avec mépris, montrant Trac qui se mire dans ses bottes, se peigne, etc.

Mosieu !

TRAC.

Plaît-il ?

FRIDOLIN, riant.

Cher baron, votre perruque s’agite !… je connais ça, vous allez vous fâcher !… Je crois, du reste, avoir bien posé la question ! — Quelle que soit votre opinion !… je n’obéis qu’à la mienne !

TOUS, s’inclinant.

Alors !

FRIDOLIN.

Je ne comprends pas le gouvernement autrement. Poli !… mais absolu !… Eh ! garçon, de la bière !


Scène IV.

Les Mêmes, ROBIN-LURON.

ROBIN, entré par la gauche, en jeune étudiant, et leur montrant le table qui vient de se couvrir subitement de verres de bière : saluant gracieusement.

Elle est servie, messieurs !… Et si vous voulez, à titre de camarade ! — me permettre… (Tous se retournent surpris, et se recouvrent vivement de leurs manteaux.)

FRIDOLIN.

Ah ! monsieur est, comme nous, étudiant ?

ROBIN, gaiement.

En théologie, médecine, jurisprudence et droit canon !… Tout à la fois !

FRIDOLIN.

C’est beaucoup !

RONDEAU.
ROBIN.
––––––Étudiant de cette ville,
––––––Jeune, riche et joli garçon,
––––––J’ai le cœur gai, l’humeur facile,
––––––On m’appelle Robin-Luron.
––––––Demandez le plus raisonnable :
––––––Et nul ne vous dira mon nom !
––––––Si vous parlez du plus aimable,
––––––Ah ! c’est Robin, vous dira-t-on.
––––––J’aime l’étude à la folie,
––––––Et, dans l’ardeur de mes vingt ans,
––––––Toujours et partout j’étudie !…
––––––Ce n’est pas moi qui perds mon temps.
––––––Ainsi j’étudie avec rage
––––––Le canot, l’escrime et le chant !
––––––Le grand art du carambolage…
––––––Et celui de danser gaîment !…
––––––Le pistolet et la manière
––––––De tailler joliment un bac…
––––––L’art de vider trois moss de bière
––––––En fumant dix sous de tabac.
––––––En fait d’amour, je me proclame
––––––Très-érudit, et dès demain,
––––––Sur le chapitre de la femme,
––––––Prêt à passer mon examen.
––––––J’ai, pour savoir comment on aime,
––––––Passé bien des nuits sans dormir.
––––––Le secret de ce grand problème,
––––––J’ai fini par le découvrir…
––––––C’est que la beauté qu’on adore
––––––N’est pas celle qu’on a déjà…
––––––Mais celle qu’on n’a pas encore,
––––––Et qu’on n’aime plus dès qu’on l’a !
––––––Aussi que l’on fonde une chaire
––––––Pour l’enseignement des amours,
––––––Que l’on m’en nomme titulaire,
––––––Et vous verrez quels jolis cours !
––––––Étudiant, moi j’étudie
––––––Tout ce qui peut charmer la vie,
––––––Mais surtout avec frénésie
–––––––––––Nuit et jour
–––––––––––J’étudie
–––––––––––L’amour !

(Schopp s’endort sur sa chaise.)

FRIDOLIN.

Il est charmant ! Touchez là, camarade, et un cigare !… (Il lui présenta son porte-cigares.)

ROBIN, riant.

Les cigares du gouvernement, merci !… J’aime mieux ma pipe ! (Mouvement de Pipertrunck réprimé par Fridolin.)

FRIDOLIN, à part.

Au fait ! Je vais le faire jaser ! Je ne serai pas fâché de savoir un peu ce qu’on pense de moi !…

PIPER TRUNCK, à demi-voix, tirant un journal.

De l’adoration ! — Votre Altesse n’a qu’à lire la Gazelle officielle

FRIDOLIN, de même, repoussant le journal.

Farceur ! c’est nous qui la rédigeons !… (Haut.) Vous comprenez, mon jeune ami… nous arrivons, et nous ne sommes pas bien au courant… Nous disons donc que le prince Fridolin ?

ROBIN, éclatant de rire.

Oh ! quel sauteur !

TOUS.

Sauteur ! (Koitre, qui boit, manque de s’étrangler. Le prince les arrête d’un geste.)

TRUCK, chantonnant et cherchant à faire des signes à Robin.

Pouh ! pouh ! pouh !… Il fait une chaleur !…

FRIDOLIN, à Robin, riant et regardant Pipertrunck.

Dites donc, l’ami ! si le ministre de la police et des mystères vous entendait !…

ROBIN, riant.

Le gros Pipertrunck !… Jolie, sa police !… Il ne sait même pas ce qui se passe chez sa femme ! (Mouvement de Pipertrunck, que Truck prend à bras-le-corps et emmène au fond.)

FRIDOLIN, riant.

Ah ! oui-da ! voilà ce qu’on pense du gouvernement ?

ROBIN, riant.

Partout !

FRIDOLIN, riant.

Et ça fait… ?

ROBIN, vivement.

Crier !…

FRIDOLIN.

Ah ! l’on dit… ?

ROBIN.

On dit qu’après nous avoir écrasés d’impôts pour payer ses folies !… le prince est réduit à se marier pour payer ses dettes !…

FRIDOLIN, riant.

Eh bien, c’est d’un bon prince qui se sacrifie pour son peuple !

ROBIN.

Oui !… gentil le mariage !… Une princesse élevée à la parisienne qui va nous manger le restant de nos écus !

FRIDOLIN, riant.

Peut-être !

ROBIN, gaiement.

Sans parler du beau-père qui ne peut pas seulement payer la dot !… ah ! ah ! ah !

KOFFRE, dont la queue s’agite avec impatience.

On sait ça aussi !

FRIDOLIN, gaiement, prenant Robin-Luron sous son bras.

Ah çà, vous qui savez tant de choses, l’ami !… savez-vous bien à qui… ?

ROBIN, l’interrompant.

Je parle. — Oh ! parfaitement ! (se dégageant et saluant.) à Son Altesse !

TOUS, saisis et redescendant

Il le sait !…

ROBIN, même jeu.

Escortée de tout son cabinet !

FRIDOLIN.

Quoi, garnement ! tu sais que je n’ai pas d’argent pour mn marier, et tu viens… ?

ROBIN.

Vous en offrir !

FRIDOLIN.

De l’argent !…

ROBIN.

De l’argent !

FRIDOLIN.

A toi ?

ROBIN.

Non ! à vous !

FRIDOLIN, stupéfait.

A moi ?

ROBIN.

Qui dort !

FRIDOLIN.

Où ça ?

ROBIN.

Dans un endroit où personne ne va plus !… Dans le vieux palais !

FRIDOLIN.

Patatras ! Il va tout me faire démolir pour rien, comme les somnambules !…

ROBIN, l’arrêtant.

Pour rien !… J’ai déjà marchand à cent mille florins.

FRIDOLIN, vivement.

Comptant ?

RODIN, tirant sa bourse.

Sur table !…

FRIDOLIN, vivement.

C’est fait !

ROBIN, l’arrêtant.

Sans savoir ce que vous cédez ?

FRIDOLIN.

Bah !… Dans le vieux palais !… un nid de rats !…

ROBIN, même jeu.

C’est pourtant la demeure de vos ancêtres !…

FRIDOLIN, riant.

En poussière, comme leur maison !…

ROBIN, même jeu.

Enfin ce qu’il s’agit de vendre…

FRIDOLIN.

C’est ?…

ROBIN.

Leurs armures !…

FRIDOLIN.

C’est vrai !… Il y a toute une salle d’armures là dedans !…

ROBIN.

Trois siècles d’honneur, de courage et de gloire ! Nous disons donc cent mille !

FRIDOLIN, frappé.

Pas si vite !…

ROBIN, avec espoir.

Vous refusez ?

FRIDOLIN, hésitant.

Dame !… me défaire ainsi de ces précieuses reliques !…

ROBIN ET LES MINISTRES.

Inutiles !…

FRIDOLIN.

Je sais bien… mais…

ROBIN, avec chaleur.

Tandis que l’argent, — l’argent nous manque ! Il en faut pour le bal… Il en faut pour le feu d’artifice !… Et M. le baron vous le dira, — plus de crédit !

FRIDOLIN, hésitant.

Oui ! — mais si je ne me marie pas ?… si la princesse me déplaît ?

ROBIN.

Oh ! ça, vous allez le savoir tout de suite, car la voici !

FRIDOLIN.

La princesse ?

TRUCK.

Sans tambours ni trompettes ?

ROBIN.

Oh ! c’est une fantaisiste aussi, la princesse Cunégonde ! — La même idée lui est venue qu’à Votre Altesse ! — Prendre des renseignements sur son futur mari, et tourner bride, s’ils ne sont pas de son goût !

FRIDOLIN, riant.

Comme on se rencontre !

ROBIN.

Laissant donc son cortége à trois cents pas d’ici, elle arrive, en simple voyageuse.

FRIDOLIN.

Mais comment sait-il tout cela, ce gamin-là ?

ROBIN, riant.

Comme le reste !

TRUCK, redescendant.

Une amazone !… C’est elle, monseigneur !…

FRIDOLIN.

A l’écart, messieurs ! Vite ! (A Robin.) Et toi, mon petit trésorier, ne t’éloigne pas !

ROBIN, prenant le bras de Pipertrunck et l’entraînant vers la droite.
Soyez tranquille, mon prince. — Eh bien ! gros père ! votre police n’est pas encore de la force de la mienne, hein ? (Il l’entraîne avec Truck dans la brasserie.)

Scène V.

CUNÉGONDE, FRIDOLIN, Cunégonde arrive par le gauche, suivie d’une femme de chambre et d’un écuyer. — Grand costume Louis XVI, extravagant.

CUNÉGONDE.

Halte !… Une brasserie !… Très-bien !… Rafraîchissons-nous !

FRIDOLIN, à part.

Quelle toilette !

CUNÉGONDE, à la femme de chambre.

Glycérine ! Tenez-vous à l’écart jusqu’à nouvel ordre ! (A elle-même, après un coup d’œil à Fridolin.) Un gentil garçon ! voilà mon affaire !

FRIDOLIN.

Elle m’a distingué !

CUNÉGONDE.

C’est délicat ! Il s’agit d’entamer la conversation avec… (Elle décrit du geste des circonlocutions… Subitement et avec aplomb.) Hé, monsieur !

FRIDOLIN.

Mademoiselle !… (Se reprenant.) ou madame !

CUNÉGONDE.

Mademoiselle.

FRIDOLIN.

Tant mieux ! (Gaiement.) Il y a plus de promesses !

CUNÉGONDE, souriant avec satisfaction, à part.

De l’esprit ! Je tombe bien.

FRIDOLIN, à part.

Pas bégueule… déjà ! j’aime assez ça !

CUNÉGONDE.

Vous êtes de la localité ? étudiant ?

FRIDOLIN.

Vous offrirai-je quelque chose ?

CUNÉGONDE.

C’est que vous allez me trouver un peu risquée !

FRIDOLIN.

Non !

CUNÉGONDE.

Bah ! Dites que si ! — Ça ne me déplaît pas !

FRIDOLIN, riant.

Alors, si ! — Une glace, un sorbet.

CUNÉGONDE.

Plutôt un bock !

FRIDOLIN, criant.

Garçon ! Deux bocks !

CUNÉGONDE, s’asseyant à gauche, à ta table.

Alors, puisque vous êtes d’ici, vous connaissez le prince Fridolin ?

FRIDOLIN.

Si je le connais ! Ah ! le charmant jeune homme ! simple, cordial, généreux ! affable, libéral ! bon garçon !

CUNÉGONDE.

Et… pas trop chipotier sur la dépense ?

FRIDOLIN, assis.

Lui !… Un prodigue !

CUNÉGONDE.

Bon ! ça !…

FRIDOLIN, avec sentiment.

Ah ! c’est un homme qui rendra sa femme bien heureuse !…

CUNÉGONDE.

C’est qu’il va épouser une de mes bonnes amies !…

FRIDOLIN.

La princesse ?

CUNÉGONDE.

Cunégonde !… oui ; alors, par intérêt pour elle ! Je m’informe !…

FRIDOLIN.

Très-bien !…

CUNÉGONDE.

D’autant qu’entre nous, il a fait un peu ses farces, votre prince !

FRIDOLIN.

Oh ! si vous écoutez les cancans !…

CUNÉGONDE.

Non !… non !… papa me l’a dit !…

FRIDOLIN.

Ah ! si c’est monsieur votre père !…

CUNÉGONDE.

Mais ça m’est égal !… Pour elle !… J’aime autant un homme qui a vécu !

FRIDOLIN.

Ah !…

CUNÉGONDE.

Oui !… Je me suis informée !… Ils valent mieux comme ça !…

FRIDOLIN, riant.

Alors !

CUNÉGONDE.

D’ailleurs, s’il s’est amusé, entre nous, il a joliment bien fait !

FRIDOLIN.

N’est-ce pas ?

CUNÉGONDE.

Et, à sa place, c’est moi qui en ferais autant !

FRIDOLIN, saisi.

Ah !…

CUNÉGONDE.

Malheureusement on est femme ! ce qui vous condamne à des vertus !…

FRIDOLIN.

Dame !…

CUNÉGONDE.

Au moins apparentes !…

FRIDOLIN.

Plaît-il ?

CUNÉGONDE.

Il chante ?

FRIDOLIN.

Comme un démon !

CUNÉGONDE.

Et portant l’uniforme ?

FRIDOLIN.

Comme un dieu !… Depuis le berceau, il ne fait que ça !…

CUNÉGONDE, se levant.

Allons ! je suis contente !… mon amie fera une bonne affaire !

FRIDOLIN, de même.

Je vous en réponds !… Et si, de son côté, le caractère !…

CUNÉGONDE.

Oh ! ça !… une perle !… une nature riche, étoffée !… un peu de nerfs quelquefois !

FRIDOLIN.

Tant mieux ; on en joue ensemble !…

CUNÉGONDE.

Mais un goût, des toilettes

FRIDOLIN.

Bravo !

CUNÉGONDE.

Enfin une vraie femme !

FRIDOLIN.

Comme vous ?

CUNÉGONDE, riant.

Exactement !… c’est moi !…

FRIDOLIN, jouant la surprise.

La princesse !…

CUNÉGONDE.

Cunégonde !…

FRIDOLIN.

Ah ! princesse, que d’excuses !… et moi qui allais vous offrir une cigarette !

CUNÉGONDE, riant.

Faites !

FRIDOLIN.

Votre Altesse fumerait aussi ?

CUNÉGONDE.

Je ne fais que ça depuis ma sortie du couvent !

FRIDOLIN.

Votre Altesse sort du couvent ?…

CUNÉGONDE.

Eh ! oui !

FRIDOLIN.

Eh bien ! vrai ! je ne l’aurais jamais cru

RONDEAU.
CUNÉGONDE.
–––––––Fruit des vieilles habitudes,
–––––––On m’avait mise au couvent,
–––––––Mais son programme d’études
–––––––N’est plus dans le mouvement !…
–––––––Quand j’en sortis, j’étais mince,
–––––––Pâle, et bébête surtout…
–––––––Et je sentais ma province !…
–––––––Et je rougissais de tout !…
–––––––Mon père, en homme pratique,
–––––––Se disait avec raison :
–––––––« Ventrebleu ! ma fille unique
–––––––« Est un véritable oison !
–––––––« Partons, dit-il, cela presse !… »
–––––––Et pour Paris on partit !
–––––––Seul endroit où la jeunesse
–––––––Se fait le cœur et l’esprit !
–––––––Des meilleures couturières
–––––––J’appris à me costumer,
–––––––Un professeur de manières
–––––––S’offrit à me transformer.
–––––––Et, fidèle à sa méthode,
–––––––Mon cher papa me montra
–––––––Les casinos à la mode
–––––––Et le bal de l’Opéra.
–––––––Il me fit voir les actrices
–––––––Dans des maillots très-collants
–––––––Et manger des écrevisses
–––––––Dans les fameux restaurants !
–––––––Il me fit voir, belle ou laide,
–––––––Chaque cocotte en public,
–––––––Enfin tout ce qui possède
–––––––Du chien, du turf et du chic !
–––––––Le résultat fut splendide !
–––––––Dès la fin du premier mois
–––––––La pensionnaire timide
–––––––Courait à cheval au bois !
–––––––J’étais faite à tout entendre,
–––––––Et mon cœur faisait tic tac,
–––––––Quand quelqu’un osait me prendre
–––––––Pour une dame du lac.
–––––––Il fallait voir, sur ma trace,
–––––––Tous les hommes le matin,
–––––––Quand j’écrivais sur la glace
–––––––Mon nom avec le patin ;
–––––––Ou bien à la Grenouillère,
–––––––En costume très-léger,
–––––––Quand j’y montrais la manière
–––––––Dont la femme doit nager.
–––––––Dans les bals de ministères,
–––––––Aux courses de Chantilly,
–––––––Et dans ma loge, aux premières,
–––––––Quel succès j’ai recueilli !
–––––––Bref, quand je suis revenue
–––––––Dans les États de papa,
–––––––J’avais dépouillé la grue
–––––––Et j’étais… ce que voilà !
–––––––Morale pour les familles :
–––––––Bonne gens de tous pays,
–––––––Voulez-vous former vos filles,
–––––––Envoyez-les à Paris !
FRIDOLIN, à part.

Décidément, elle est adorable ! Bah ! je me risque !… J’épouse ! (Un coureur. — Deux trompettes et pages au fond.)

CUNÉGONDE.

Voici mon cortége !… Allons ! maintenant en route ! — Bien décidément j’entre dans la ville !

FRIDOLIN.

Votre Altesse se rend au palais ?…

CUNÉGONDE.

N’aurai-je pas le plaisir de vous y revoir, monsieur l’étudiant ?

FRIDOLIN.

Oh ! sûrement, princesse. Il y a bal ce soir…

CUNÉGONDE.

Et demain, et après-demain ! toujours !

FRIDOLIN.

Sans doute !

CUNÉGONDE.

Car voilà comme je comprends qu’on gouverne, moi !… par les fêtes !…

FRIDOLIN.

Les festins !…

CUNÉGONDE.

Les concerts !

FRIDOLIN.

Les spectacles !

CUNÉGONDE.

Et si avec ça le peuple n’est pas heureux… ma foi… je ne sais pas ce qu’il demande !

(Pendant ce temps, entrée de l’ambassadeur, des seigneurs, etc., du cortége, des bourgeois, étudiants, soldats, etc.)

Scène VI.

Les Mêmes, L’AMBASSADEUR DE FRIDOLIN, Suite de la Princesse, Peuple, etc., PIPERTRUNCK.

L’AMBASSADEUR, montrant à la princesse son cheval qu’on lui amène.

Princesse !…

CUNÉGONDE, gracieusement à Fridelin,

Monsieur !… Messieurs !… Je suis à vous !

FRIDOLIN, s’inclinant.

Princesse !…

CUNÉGONDE, à part, à cheval.

Il est très-bien !

FRIDOLIN, à part.

Elle est exquise ! (La princesse monte à cheval. — Sons de trompettes, tambours. — Elle entre dans la ville avec toute sa suite.)

CHŒUR.
ENSEMBLE.
BOURGEOIS.
–––––––––Entrez, ô princesse !
–––––––––Dans notre cité !
–––––––––Gloire à la jeunesse !
–––––––––Gloire à la beauté !
ÉTUDIANTS.
–––––––––Vous charmez, princesse,
–––––––––L’université !
–––––––––Vive la jeunesse !
–––––––––Vive la beauté !…

Scène VII.

FRIDOLIN, PIPERTRUNCK, ROBIN-LURON, TRUCK, KOFFRE, TRAC, SCHOPP, Étudiants, Étudiantes.

FRIDOLIN, aux ministres.

Adorable !…

LES MINISTRES.

Exquise !…

ROBIN.

Alors décidément ?…

FRIDOLIN, avec chaleur.

J’épouse !

ROBIN.

Et les armures ?

FRIDOLIN.

Vendues !

ROBIN.

Sans savoir ce qu’elles valent ?

FRIDOLIN.

C’est juste… Allons les voir !

ROBIN.

Maintenant ?

FRIDOLIN.

Parbleu !

TRAC.

Sans peur ?

FRIDOLIN.

De quoi ?

TRAC, tremblant.

C’est que ce vieux château n’a pas très-bonne renommée… Il s’y passe des choses, la nuit…

FRIDOLIN, riant.

Bon ! de la diablerie ! (A Truck.) Arrive ici, grand nécromancien du palais !… Ton opinion sur la sorcellerie ?…

TRUCK.

Ça n’existe pas !

FRIDOLIN, riant.

Alors depuis quarante ans qu’on te donne trente mille francs par an pour en faire, qu’est-ce que tu fais ?…

TRUCK.

Je fais de la photographie.

PIPERTRUNCK.

Pourtant tout le monde vous dira que la salle des armures s’éclaire parfois, la nuit, d’une façon surprenante !

TRUCK, riant.

La lune !

TRAC, tremblant.

Que l’on y entend des bruits !…

TRUCK, riant.

Le vent !

KOFFRE.

Et que le dernier étage de la grosse tour est occupé par certaine sorcière !…

TRUCK, éclatant de rire.

Allons donc !… J’attendais la sorcière !… Je me disais : Comment ! il n’y aura pas aussi une petite sorcière ?…

FRIDOLIN.

Sorcière ou non, allons voir !

TRAC, effrayé.

Sans escorte ?

ROBIN.

J’ai la mienne.

FRIDOLIN.

Qui ça ?

ROBIN.

Mes camarades !

PIPERTRUNCK, effrayé.

Les étudiants !…

FRIDOLIN.

Eh ! mais, il a raison ! Ce sera très-gai !… Avec tout ce monde !…

PIPERTRUNCK.

Votre Altesse se commettrait ?

FRIDOLIN.

Bah !… j’enterre ma vie de garçon! appelle-les !

ROFFRE revient, et remonte en courant vers les étudiants.

Mais la princesse qui attend ?

FRIDOLIN, riant.

Aux liqueurs seulement ! Pipertrunck, Trac et Schopp iront la recevoir. Et nous quatre, au vieux palais !

TRAC, à part.

Je respire !…

ROBIN, d’en haut.

Les dames en sont-elles ?

FRIDOLIN.

Je crois bien ! (Robin descend avec tous les étudiants.)

FRIDOLIN.

Messieurs de l’université !… Je vous salue !

TOUS, surpris et saluant.

Le prince !

FRIDOLIN.

A titre de nouveau camarade, messieurs, je vous dois ma bienvenue, et je vous invite tous à prendre avec moi le punch au vieux palais ! — Est-ce dit ?…

TOUS, saluant.

Vive monseigneur !

LADISLAS.

A quelle heure ?

FRIDOLIN.

Tout de suite !

LADISLAS.

Bravo !

ROBIN.

Je cours en avant préparer le local ! (On entend au loin la retraite : la nuit est venue. Bourgeois, soldats, etc., commencent à rentrer dans la ville.)

FRIDOLIN.

C’est cela !… Et nous, mes amis !… en route !

AIR.
–––––––––Amis ! la retraite
–––––––––Retentit là-bas !
–––––––––La lune discrète
–––––––––Rit à nos ébats !
–––––––––Le bras à vos belles
–––––––––Puis un roulement…
–––––––––Et tous, avec elles,
–––––––––En route, gaîment !
TOUS.
–––––––––Le bras à nos belles !
–––––––––Puis un roulement…
–––––––––Et tous, avec elles,
–––––––––En route, gaîment !

(Ils se mettent en ligne et imitent, les une le grand roulement de tambours, les autres le son des trompettes du départ, de la retraite, — puis deux par deux se mettent en marche. — Le prince donnant le bras à une grisette, Truck à deux autres et Pipertrunck id.)

PIPERTRUNCK, levant les mains au ciel.

Non ! non ! non ! nous ne serons jamais un gouvernement sérieux !…

TOUS, en marche, avec accompagnement de tambours et de clairons.
––––––––––C’est la retraite
–––––––––Et la fin du jour,
––––––––––Sonnez, trompette,
–––––––––Et battez, tambour !

(Ils entrent dans la ville. — Truck, Koffre et Schopp sortent par un autre côté.)


DEUXIÈME TABLEAU.
ROSÉE-DU-SOIR.

Le grenier de la sorcière Coloquinte dans la grande tour du vieux palais. — A gauche, une porte et une cheminée. — Au fond, porte d’entrée. — A droite, pan coupé dont la plus grande partie est occupée par une large fenêtre à moitié ruinée, comme le reste, et toute garnie de feuilles et de fleurs. — Au plafond, aux murs, des herbes sèches suspendues. — Des citrouilles, des concombres, des coloquintes.



Scène PREMIÈRE.

(Rosée-du-Soir endormie ; elle est assise dans un grand fauteuil, près de la fenêtre… Devant elle une tapisserie commencée sur un métier, et une petite table couverte de pelotons de soie. La clarté de la lune glisse par la fenêtre et éclaire doucement tout ce petit tableau.)

ROSÉE-DU-SOIR, rêvant tout haut.
––––––Le voilà… c’est lui !… qu’il est beau !
––––––Il me sourit avec tendresse…
––––––Il met à mon doigt son anneau !
––––––O mon prince !… à moi ! quelle ivresse !…

(Se réveillant subitement.)

––Hélas ! ce n’est qu’un songe !… Il me fuit et me laisse…
––Seule avec mon amour… seule avec ma tristesse !

(Regardant la fenêtre.)

AIR.
––––––Petites fleurs que j’ai vu naître
––––––Et qui charmez mon triste ennui,
––––––Parfum de fleurs je voudrais être,
––––––Pour m’envoler auprès de lui !…
––––––Doux rossignol, sous ma fenêtre,
––––––Tu chantes quand le jour a fui.
––––––Petit oiseau je voudrais être,
––––––Pour voltiger autour de lui !…

Mon Dieu ! Je m’abandonne encore à mes fatales rêveries ! et cette tapisserie n’avance pas… et la vieille sorcière qui me tient si cruellement emprisonnée va me maltraiter comme toujours !… Elle m’a tant commandé d’avoir terminé ce bouquet de fleurs aujourd’hui !… Et il me faudra bien encore tout un grand mois avant que tout soit fini ! (Elle relève le métier, on voit la tapisserie à peine commencée.) Et plus de lumière !… que celle de la lune ! Je travaille pourtant depuis l’aurore, et je me suis endormie de fatigue !… Mon Dieu, qu’ai-je fait au ciel pour qu’il m’abandonne ainsi aux méchancetés de cette vilaine femme ?… Hélas ! quelque bon génie ne prendra- t-il pas pitié de moi et ne viendra-t-il pas me délivrer !… (La porte s’ouvre.) Quelqu’un ! c’est elle !… vite à l’ouvrage !… (Elle se rassied et se met vivement au travail.)


Scène II.

ROSÉE-DU-SOIR, ROBIN-LURON.

ROBIN-LURON, derrière son fauteuil.

Bonjour, mademoiselle !

ROSÉE-DU-SOIR, debout et s’éloignant de lui avec effroi.

Un homme !

ROBIN.

N’ayez pas peur !… Je me suis égaré dans les corridors de cette vieille tour, et de porte en porte… !

ROSÉE-DU-SOIR, toute tremblante.

Mais, monsieur, comment avez-vous pu ouvrir celle-ci qui est toujours fermée à double tour, de peur que je ne sorte ?

ROBIN, gaiement.

Oh ! nous autres étudiants, nous avons pour ouvrir les portes des moyens bien extraordinaires… et pour les fermer aussi ! (Il souffle. La porte se referme et l’on entend la clef tourner deux fois dans la serrure.) Tenez !

ROSÉE-DU-SOIR, effrayée.

Ah ! monsieur, prenez garde ! C’est ici la demeure d’une bien vilaine femme !… Si elle vous surprend avec moi !…

ROBIN.

La vieille !… Oh ! une ancienne connaissance !…

ROSÉE-DU-SOIR.

Ah !

ROBIN.

La plus méchante pécore !

ROSÉE-DU-SOIR.

Oh ! oui ! bien méchante !

ROBIN.

Vous en savez quelque chose, pauvre enfant !… Elle vous tient depuis si longtemps enfermée dans cette chambre, à broder des fleurs qu’elle vend très-cher aux dames de la ville !

ROSÉE-DU-SOIR.

Vous savez cela ?

ROBIN.

Nous autres étudiants, nous sommes si curieux !

ROSÉE-DU-SOIR.

Hélas ! oui, il y a six ans que je n’ai franchi le seuil de cette porte !

ROBIN.

Vous qui habitiez, petite fille, un si beau palais, où vous couriez en liberté dans de si beaux jardins !…

ROSÉE-DU-SOIR, vivement.

Ah ! n’est-ce pas ? C’est vrai !

ROBIN.

Sans doute !

ROSÉE-DU-SOIR.

Ah ! ce que vous me dites là ! j’en ai bien le souvenir ; mais si confus !… Au delà de ces six dernières années, il y a sur ma vie comme un grand nuage !… Ce palais, ces jardins, oui… je les revois, mais comme en rêve ! Et je vois aussi une foule de belles dames et de riches seigneurs empressés à me servir : puis, tout change et devient noir !… noir !… Cette vieille femme m’emporte dans ses bras, malgré mes cris !… m’endort avec je ne sais quel philtre qui éteint ma mémoire ! Et je me retrouve ici, seule en face de ce métier !… sans autres amis que ces quelques fleurs… que les oiseaux qui viennent becqueter les restes de mon pain… et ce rayon de la lune qui console parfois la tristesse de mes longues nuits !…

ROBIN.

Heureusement que cette fenêtre donne sur les jardins de la nouvelle Résidence, et que malgré les grilles il y a là pour vos yeux quelque distraction ! Par exemple… quand le pince Fridolin s’y promène !…

ROSÉE-DU-SOIR, tressaillant.

Le prince !…

ROBIN.

Oui ! ne rougissez pas, chère demoiselle ! Il n’y a point de mal à cela !…

ROSÉE-DU-SOIR, effrayée.

Mais, monsieur… comment savez-vous ?

ROBIN, riant.

Oh ! nous autres étudiants, nous sommes si malins !

ROSÉE-DU-SOIR.

Monsieur, allez-vous-en !… Vous me faites peur !…

ROBIN, doucement et tendrement.

Peur, de moi ?

ROSÉE-DU-SOIR.

Non !… votre parole est bien douce ! Pardonnez-moi !…Mais la vieille n’aurait qu’à venir !… Et je cause, et mon ouvrage ne se fait pas !

ROBIN.

La tapisserie ! mais c’est fini !

ROSÉE-DU-SOIR.

Le bouquet, hélas ! non, pas encore !

ROBIN.

Mais si !

ROSÉE-DU-SOIR.

Voyez ! (Elle regarde le métier, toute la tapisserie est terminée.) Ah !

ROBIN.

Que vous disais-je ?

ROSÉE-DU-SOIR, toute tremblante.

Comment cela se peut-il ?

ROBIN.

Vous l’aurez achevée en dormant !

ROSÉE-DU-SOIR.

Mais non ! Tout à l’heure encore ! (Effrayée.) Monsieur ! monsieur, qui êtes-vous ?…

ROBIN.

Un ami ! chère enfant ! Mais nous n’avons pas de temps à perdre ! — L’affreuse vieille va venir et vous maltraiter à son ordinaire ! Un peu de patience ! C’est la fin !

ROSÉE-DU-SOIR.

Ah ! Dieu vous entende !

ROBIN.

Pour cela, il suffit d’exécuter de point en point ce que je vais vous dire : (Il prend un peloton de soie d’or dans la corbeille.) Prenez ce petit peloton de soie, et écoutez-moi bien !

DUETTO.
ROBIN.
I.
––––––––––Quand cette vieille
––––––––––Qui vous surveille
––––––Aura quitté ce lieu maudit,
––––––––––Quand de sa marche
––––––––––Sur chaque marche
––––––Vous entendrez mourir le bruit…
––––––––––Prenez, ma chère,
––––––––––Posez à terre
––––––Ce peloton de fil doré,
––––––––––Puis à voix haute
––––––––––Dites sans faute
––––––Ces douze mots, nombre sacré
––––––––Roule ! roule ! roule !
––––––––––Petite boule !
––––––––Boule où Dieu t’envoie,
––––––––Peloton de soie !
ENSEMBLE.
ROBIN ET ROSÉE-DU-SOIR.
––––––––Roule ! roule ! roule ! etc.
ROBIN.
II.
––––––––––La boule écoute,
––––––––––Se met en route,
––––––Puis s’envole et vous la suivez !…
––––––––––Le toit se lève,
––––––––––Et le mur crève,
––––––Le fil d’or passe, et vous passez !…
––––––––––Grille ni porte
––––––––––N’est assez forte
––––––Pour arrêter son libre essor ;
––––––––––Où qu’il vous mène
––––––––––Et vous entraîne.
––––––Suivez toujours !… dites encor
––––––––Roule ! roule ! roule !
––––––––––Petite boule !
––––––––Roule où Dieu t’envoie,
––––––––Peloton de soie !…
ENSEMBLE.
ROBIN ET ROSÉE-DU-SOIR.
––––––––Roule ! roule ! roule ! etc.
ROSÉE-DU-SOIR.

Mais au moins, dites-moi… !

ROBIN.

C’est elle !… Pas un mot !… (Il se tient à l’écart.)


Scène III.

ROSÉE-DU-SOIR, ROBIN-LURON, COLOQUINTE.
COLOQUINTE, entrant sans voir Robin-Luron ; elle est courbée sous un paquet d’herbes et appuyée sur une béquille. — Elle jette son paquet.

C’est cela ! Encore debout ! Paresseuse ! au lieu de travailler ! (En se retournant furieuse, elle aperçoit Robin.) Un homme avec vous !… Sortez !… sortez ?… malheureuse !… à votre soupente !… (Robin fait signe à Rosée de ne pas s’inquiéter. — Rosée sort par la gauche. — Avec fureur.) Sortirez-vous !…


Scène IV.

ROBIN-LURON, COLOQUINTE.

COLOQUINTE, revenant à Robin-Luron, d’un air menaçant.

Et vous, qui osez pénétrer chez moi !… causons maintenant !…

ROBIN, railleur, à califourchon sur une chaise.

C’est ça !… causons ?…

COLOQUINTE, levant sa béquille.

Insolent !… (Une rose tombe de la béquille aux pieds de Robin qui la ramasse.) Qui êtes-vous ?

ROBIN, riant et sentant les fleurs.

Ça, c’est gentil de recevoir un vieil ami avec une rose Merci, Coloquinte ! (Il lève sa casquette d’étudiant.)

COLOQUINTE.

Robin-Luron un bon génie !… chez moi !…

ROBIN.

Toujours rageuse donc ? Fi ! Coloquinte, défaites-vous de ces manières qui sentent la vieille sorcellerie d’une lieue, et mettez-vous au ton du jour, ma chère… Parlons affaires tranquillement, que diable l Et soyons pratiques !

COLOQUINTE.

Alors ! que viens-tu faire ici ?

ROBIN.

Tu t’en doutes bien, ma douce amie !… m’opposer à tes méchants desseins !

COLOQUINTE.

En vérité !

ROBIN.

Oh ! je connais bien ton jeu !… Tu es l’ennemie jurée de la famille souveraine de Krokodyne !… Il y a quelque dix ans, ma belle amie, il vous en coûta fort cher pour avoir outrepassé votre pouvoir, en vous acharnant injustement sur le père de notre Fridolin actuel !… A ma demande, l’assemblée des génies vous priva de votre baguette, et vous condamna à dix années d’impuissance complète !… Trop heureuse depuis ce temps d’avoir pu voler, en vraie bohémienne que vous êtes, la fille du palatin de Moravie ! cette pauvre petite Rosée-du-Soir ! et de l’avoir condamnée à vous faire vivre du travail de ses mains ! (Il montre la tapisserie.) Ah ! il ne vous faut qu’une petite princesse pour gagne-pain !… vous allez bien !…

COLOQUINTE.

Oui-da !…

ROBIN, se levant.

Or donc ! posons les choses !… Rien ne vaut les situations franches !… Cette nuit, tes dix années de punition expirent, et avec ta baguette magique tu retrouves ta jeunesse et ton pouvoir.

COLOQUINTE.

Oh ! oui !… enfin !…

ROBIN.

Or, tu n’as qu’un rêve, c’est de punir le Fridolin présent des désagréments que tu dois à son père !… Tu te dis : — C’est un garnement !… Il est paresseux, léger, libertin !… J’ai prise sur lui par ses vices !… A la première faute il m’appartient !… Et je me venge !…

COLOQUINTE.

Et cette faute… tu espères l’en garantir ?…

ROBIN.

Eh bien, voilà ce qui te trompe !… Pas du tout !

COLOQUINTE.

Pas du tout !

ROBIN.

Au contraire !… Je compte même l’aider à la commettre !…

COLOQUINTE.

Toi ?…

ROBIN.

Cela t’étonne, mais je n’ai pas de secrets pour mes amis !… Ce malheureux prince est pétri d’idées fausses et de mauvaises habitudes !… fruit de la stupide éducation qu’il a reçue… Il n’est pas possible de gouverner plus mal, de s’entourer de plus d’imbéciles, et d’avoir sur les devoirs de sa profession des idées plus saugrenues que les siennes !… Bref ! c’est une éducation à refaire !… Je m’en charge !…

COLOQUINTE.

Ah !…

ROBIN.

Car, avec tous ses défauts, c’est un excellent cœur et je l’aime !… mais il a besoin de manger un peu de vache enragée !… L’école des rois !… c’est l’exil !… Enfin, tu veux le détrôner pour son mal Je veux le détrôner pour son bien !… Et sur ceci du moins nous voilà d’accord !…

COLOQUINTE.

Oui !… mais le moyen ?

ROBIN.

Tu sais la prédiction !… Ce pays-ci changera de maître le jour où les armures du vieux palais…

COLOQUINTE.

Je la connais !

ROBIN.

Eh bien ! vois comme je suis gentil pour toi ! J’y travaille !

COLOQUINTE.

Comment ?

ROBIN.

En ce moment, et grâce à moi, le prince est dans la salle des armures à se griser de punch avec toute une bande d’étudiants, et ils en font tant et tant… que les armures ont delà trois fois frémi !… Tiens, écoute !…

CHŒUR, dans la coulisse.
––––Vous insultez dans vos folles ivresses,
––––Vils avortons !… la cendre des héros,
––––Tremblez de voir nos ombres vengeresses
––––Se ranimer pour vous broyer les os !

(On entend un frémissement d’armures.)

COLOQUINTE, avec joie.

Merci !

ROBIN.

Quant au successeur ?…

COLOQUINTE.

Je l’ai !

ROBIN.

Déjà ?

COLOQUINTE.

Ou du moins je l’aurai, dès que ma baguette me sera rendue… dans une heure !

ROBIN.

Et, sans indiscrétion, ce nouveau monarque ?…

COLOQUINTE.

Tu le verras ; mais ce qui est convenu…

ROBIN.

Est convenu !… Ta partie est belle, comme tu vois ! Et maintenant, dame Coloquinte !… mes très-humbles salutations !…

COLOQUINTE.

Au revoir, drôle !

ROBIN.

Encore de mauvaises façons ! Reprenez donc, ma mie, cette rose qui souffre de n’être pas à votre bonnet ! (Il lui jette le bouquet de roses à son bonnet, qui se change en petits balais.)

COLOQUINTE, se voyant dans un miroir.

Ah ! garnement !

ROBIN, sortant en riant.

Adieu ! la vieille !


Scène V.

COLOQUINTE, ROSÉE-DU-SOIR.

COLOQUINTE.

Ah ! scélérat ! va ! (A Rosée qui vient timidement en se garant d’elle.) Quant à vous, qui recevez des jeunes gens quand je n’y suis pas, vous ne souperez pas, pour vous apprendre !… Bonne nuit, drôlesse !… Et bon appétit !… (Elle sort, en ricanant, et ferme la porte avec violence, et l’on entend les deux tours de clef qu’elle donne.)


Scène VI.

ROSÉE-DU-SOIR, seule.

Oh ! méchante ! méchante femme !… Mais je ne te crains plus !… J’ai mon peloton de soie !… Un génie, dit-elle !… Oh ! oui, c’est un bon génie qui me protége !… Je l’entends encore… Prends ce peloton, pose-le à terre, et va où il te conduira !… Essayons donc !… (Elle pose le peloton de soie à terre. — Reprise du motif du duo. — La pelote roule jusqu’à la fenêtre grillée, qui se transforme en une porte ouverte sur un berceau éclairé toujours par la lune.) Une porte !… un berceau qui descend au jardin !… Ah ! le bon génie a dit vrai !… Je suis libre !

REPRISE DE L’AIR.
––––––––Roule ! roule ! roule !
––––––––––Petite boule !
––––––––Roule où Dieu t’envoie,
––––––––Peloton de soie !

(Elle sort. — Le décor change.)


TROISIÈME TABLEAU.
LE ROI CAROTTE.

Les jardins de la Résidence. — Décor de fête, splendidement illuminé. — A gauche, premier plan, tribune des musiciens, et au-dessous grand buffet couvert d’aiguières, de hanaps, de bassins, de fleurs, de fruits, etc. — A droite, un trône, des sièges, des banquettes. — Au fond, large escalier qui donne accès à une terrasse. — Sur cette terrasse des portiques de treillages décorés de fleurs et illuminés. — Au fond, à droite, le palais neuf dont toutes les fenêtres sont éclairées. — A gauche, le vieux palais en ruines, tout noir.



Scène PREMIÈRE.

CUNÉGONDE, LE BARON KOFFRE et LA BARONNE KOFFRE, LE FELD-MARÉCHAL et LA FELD-MARÉCHALE, LE COMTE SCHOPP et LA COMTESSE SCHOPP, LE CHAMBELLAN PSITT, MADAME PIPERTRUNCK, L’AMBASSADEUR, Courtisans, Dames de la Cour, Dames de la suite de Cunégonde, Officiers, Pages, Valets, Musiciens, etc.

(Toute la cour défile devant la princesse, et chacun en passant fait la révérence. Fanfare des musiciens.)

CHŒUR.
––––––––––Jour d’allégresse !
––––––––––Nous voici tous,
––––––––––Belle princesse,
––––––––––A vos genoux !…

(Le musique continue.)

PSITT, annonçant à mesure.

Monsieur le grand caissier, baron Koffre ! et madame la baronne Koffre, grande caissière ! (Révérences. Fanfares.) Monsieur et madame la feld-maréchale Trac, ministre des batailles !… (Révérences. Fanfares.) Monsieur le comte Schopp, conseiller privé et madame la comtesse Schopp ! (Révérences. Fanfares.) Madame Pipertrunck ! sans son époux !… (Révérences. Fanfares.) (La Baronne, la Feld-Maréchale, la Comtesse et madame Pipertrunck se réunissent sur le devant, à gauche. — Reprise du Chœur.)

LA BARONNE, avec jalousie.

Elle est laide !

LA FELD-MARÉCHALE, de même.

Elle est gauche !

LA COMTESSE, de même.

Bête !

MADAME PIPERTRUNCK, de même.

Et fagotée !

KOFFRE, pendant que le défilé continue, à Trac.

Et le prince qui n’arrive pas ! Comprenez-vous ça ?

TRAC, tranquillement.

C’est très-inquiétant.

CUNÉGONDE, agacée.

Assez ! — ça a l’air d’une distribution de prix, c’est agaçant ! (Tout s’arrête. Elle descend.) Avec tout ça, on me montre tout le monde, excepté le prince !

KOFFRE.

Sérénissime Altesse, l’étiquette exige qu’il ne vous présente ses hommages qu’avec le café !

CUNÉGONDE.

Alors servez-moi le café. Et s’il n’est pas plus chaud que votre monarque !

PSITT, se courbant, et bas à Koffre.

Il n’y a plus à reculer ! (Haut.) Le café de Son Altesse !

CUNÉGONDE.

Et du curaçao !

PSITT.

Le curaçao de Son Altesse !

CUNÉGONDE, à part.

Ce que je donnerais pour fumer une cigarette ! (A Koffre.) C’est égal !… que le prince se fasse attendre… je trouve ça d’un roide !…

TRAC, se courbant devant elle et s’éventant avec son mouchoir.

Princesse !… L’usage !

CUNÉGONDE va pour s’asseoir et trouve Schopp assoupi sur le siège préparé à droite pour elle.

Eh ! monsieur, là ! le petit vieux ! (Elle lui tape sur les doigts avec son éventail.)

KOFFRE, à demi-voix, effrayé.

Princesse ! c’est le conseiller privé ! (Psitt réveille Schopp.)

CUNÉGONDE.

Privé ! de quoi ?

KOFFRE.

De tout !

PSITT, KOFFRE, TRAC.

Hé ! comte ! (Ils le soulèvent.)

SCHOPP.

Hein ! Ah ! oui ! pardon ! (Il remonte et va s’asseoir sur le trône où il se rendort. Un page apporte un plateau, un autre porte une serviette.)

LA FELD-MARÉCHALE, posant la tasse de café sur le plateau, avec une révérence.

Princesse !

LA BARONNE KOFFRE, versant le café.

Permettez-nous de vous offrir…

LA COMTESSE, tenant le sucrier. Avec du sucre !

CUNÉGONDE, l’arrêtant du geste.

Non ! non ! pas de sucre !

MADAME PIPERTRUNCK, versant du curaçao.

Et du curaçao !

CUNÉGONDE.

Merci !

TOUT LES QUATRE, en avant, ensemble, à demi-voix, en achevant leur salutation.

Puissent-ils t’empoisonner !

CUNÉGONDE, à Koffre, en versant le curaçao dans le café.

Elles sont bien aimables. Mais, maintenant, écoutez bien ceci ! Je vous déclare que si, à la première gorgée, votre prince n’a pas paru ! je flanque tout là ! v’lan ! et je retourne chez papa !

KOFFRE, effrayé.

Oh ! princesse !

CUNÉGONDE.

Non ! on ne fait pas poser une femme comme ça !… Je commence ! Une !… deux !… (Elle va pour boire.)

UN HÉRAUT D’ARMES, au fond, d’une voix éclatante.

Le prince ! (Les tambours battent aux champs.)

KOFFRE, TRAC ET PSITT.

Ah !

CUNÉGONDE.

Il était temps ! (Elle fait tourner son sucre et avale son café d’un trait.)


Scène II.

Les Mêmes, FRIDOLIN, en beau costume de noce, derrière lui TRUC et PIPERTRUNCK, en habits de fête également.

FRIDOLIN, dégringolant l’escalier.

Je suis un peu en retard.

TRUC ET PIPERTRUNCK, tout rouges, de même, s’essuyant le front.

Nous sommes en retard !

FRIDOLIN, arrivé à la princesse, met un genou en terre.

Princesse !

CUNÉGONDE, sans le regarder, froidement.

Ah ! vous vous faites désirer, prince

FRIDOLIN.

Moins que vous à mon cœur, princesse !

CUNÉGONDE, se retournant.

L’étudiant ! C’était vous ? Tiens, c’est gentil, ça ! (Elle lui tend la main.)

FRIDOLIN.

Alors vous pardonnez ?

CUNÉGONDE.

Mais tiendrez-vous tout ce que vous avez promis ?

FRIDOLIN.

Tout !

CUNÉGONDE.

Un joli costume ?

FRIDOLIN.

Le voici !

CUNÉGONDE.

Pas mal, oui ! — une voix angélique ?

FRIDOLIN.

Faut-il chanter ?

CUNÉGONDE.

Attendez ! — Il est convenu aussi que vous dansez !

FRIDOLIN.

Comme un dieu !

CUNÉGONDE.

Sûr ?

FRIDOLIN.

Jugez-en tout de suite.

CUNÉGONDE.

Eh bien ! va pour tout de suite ! Voilà une heure que je m’ennuie assez !… Un tour de valse !

FRIDOLIN.

Psitt ! le signal de la danse !

FINAL.
(L’orchestre prélude, tout le monde se met en place pour danser. — Musique bizarre, tous s’arrêtent surpris.)
FRIDOLIN, étonné.
––Quel bruit !… ami Robin ! qui nous vient de la sorte ?
ROBIN, au haut de l’escalier.
––––Un étranger suivi de son escorte
––––De courtisans, de pages, de valets !
FRIDOLIN, surpris.
––––––Un étranger dans mon palais !…
–––––––Avec des courtisans, des pages, des valets !…

(Le cortége de Carotte commence à paraître sur la terrasse.)

CHŒUR, les regardant venir.
–––––––Ah ! les drôles de costumes !…
–––––––Ils ont tous l’air de légumes !
–––––––Sans doute ils sortent du bal.
–––––––Sommes-nous en carnaval ?…

Scène III.

Les Précédents, LE ROI CAROTTE et sa cour. (Le cortége du roi Carotte. — Navets, betteraves, radis noirs, radis roses, — défilé sur la terrasse supérieure. — Le roi Carotte parait à son tour. — Tous éclatent de rire à sa vue.)

FRIDOLIN, riant.
––––––La bonne mine que voilà !
–––––––––Hé ! l’homme, holà !
–––––––––Sachons un peu comme
–––––––––––On vous nomme !
CAROTTE, fièrement.
––On me nomme le Roi !…
TOUS, surpris.
––On me nomme le Roi !… Le Roi ?…
CAROTTE.
––On me nomme le Roi !… Le Roi ?… Le roi Carotte !…
ROBIN, à part.
––––––C’est notre rival !… et voilà
––––––Pour qui la sorcière complote !
FRIDOLIN, riant.
––––––Ah ! quel joli roi ça fait là !
––––––Il est bien haut comme une botte ! } bis
––––––Quel joli roi ! (ter)
FRIDOLIN ET LE CHŒUR.
––––––Ah ! qu’il est laid, quel avorton !
––––––Qu’il est mal fait ! qu’il est bouffon !
––––––Qu’il est affreux et mal bâti !
––––––Qu’il est bancal et rabougri !…

(Coloquinte parait à droite, rajeunie, au-dessus du trône, dans la draperie, et sans être vue de personne étend sa baguette. — Les dames reçoivent comme une secousse électrique et courent toutes vers l’escalier où elles se rangent sur deux files, en admirant Carotte qui commence à descendre, et à qui elles font mille grâces, auxquelles il répond en les saluant et en leur baisant les mains d’une façon comique.)

LES DAMES.
––––––Ah ! qu’il est bien ! qu’il est mignon !
––––––Qu’il a bon air, bonne façon !
––––––Qu’il est gentil ! qu’il est poli !
––––––Qu’il est charmant ! qu’il est joli !
FRIDOLIN, stupéfait, à Cunégonde.
––––––––Joli, lui ! lui ! joli ?…
CUNÉGONDE ET FRIDOLIN,
––––––Ah ! qu’il est laid ! quel avorton !

(La sorcière étend sa baguette vers Cunégonde, elle reçoit la secousse comme les autres, et, changeant aussitôt de ton, s’élance au-devant de Carotte.)

CUNÉGONDE, avec admiration, écartant toutes les autres femmes pour voir Carotte de plus près et se faire voir de lui.
––––––Ah ! qu’il est bien ! qu’il est mignon !
––––––Qu’il a bon air ! bonne façon ! etc., etc.
FRIDOLIN, ahuri.
––––––––Elle aussi ! — elle l’admire.
––––––Suis-je endormi ? Suis-je en délire ?

(A Carotte, qui a descendu toute la scène, avec humeur et mépris.)

––––––Par la mort-Dieu ! mon petit roi !
––––––Où logez-vous, veuillez le dire ?
CAROTTE.
––––––Je vous l’ai déjà dit, je croi !
FRIDOLIN.
––––––––––Parlez !
TOUS.
––––––––––Parlez ! Parlez !
CAROTTE.
––––––––Je suis le roi Carotte,
–––––––––––Sapristi,
––––––––––Malheur à qui
–––––––––––S’y frotte !
I.
–––––––––––Je suis gnome
––––––––––Et souverain,
–––––––––––Mon royaume
––––––––––Est souterrain !
–––––––––––En sourdine
––––––––––Avec les rats,
–––––––––––Je chemine
–––––––––––Sous vos pas !
–––––––Car je suis l’homme-racine !…
––––––––Je règne et je domine
––––––––Sur les nains des vergers !
––––––––Et ceux des potagers !
––––––––Ce n’est qu’à la nuit sombre
––––––––Que je sors de mon trou !
––––––––Toi, qui me vois dans l’ombre
––––––––Me glisser n’importe où !…
––––––––––Le roi Carotte
–––––––––––Qui trotte
––––––––Peut te tordre le cou !
CAROTTE.
––––––––Je suis le roi Carotte, etc.
LE CHŒUR.
ENSEMBLE.
––––––––C’est lui le roi Carotte, etc.
CAROTTE.
–––––––––––Sur la terre,
––––––––––Heureux séjour,
–––––––––––J’aime à faire
––––––––––Un petit tour…
–––––––––––J’ai la ruse
–––––––––––Pour duper…
–––––––––––Je m’amuse
––––––––––A vous tromper !
–––––––Oui, je fais naître vos songes,
––––––––Je souffle les mensonges
––––––––Qui se disent partout,
––––––––Chez les femmes surtout !…
––––––––C’est moi seul qui les pousse
––––––––A teindre leurs cheveux
––––––––De cette couleur rousse

(Il montre sa chevelure.)

––––––––Dont je suis glorieux !
––––––––––Toute cocotte
––––––––––Teinte en carotte
––––––––Par là charme vos yeux !
–––––––Oui, par là charme vos yeux !
REPRISE DE L’ENSEMBLE.
––––––––Je suis le roi Carotte.
–––––––––Sapristi, etc., etc.
CUNÉGONDE, avec empressement, lui montrant un siège que l’on a préparé à gauche pour lui.
––––––Daignez accepter une chaise…
––––––Mon prince, et mettez-vous à l’aise.
CAROTTE, s’asseyant.
––––Ah ! qu’il est bon de sortir de sa cave
––––––Et de s’étirer au grand air !…

(Il s’étire et bâille bruyamment. — Tout le monde se tourne vers Fridolin, comme si c’était lui qui eût bâillé.)

CUNÉGONDE, avec sévérité.
––––––Prince !…
FRIDOLIN, surpris.
––––––Prince !… Plaît-il ?
CUNÉGONDE.
––––––Prince !… Plaît-il ? Pour un margrave
––––––Vous vous oubliez, mon très-cher !
SCHOPP, ROBIN, TRAC, KOFFRE, PIFERTRUNCK, riant.
––––––Et Votre Altesse, franchement,
––––––Pouvait bâiller plus doucement !
FRIDOLIN, stupéfait.
––––––Comment ! comment ! c’est lui qui bâille
––––––––Et c’est moi que l’on raille…
CUNÉGONDE, à Carotte, toujoars assis.
––––––Ah ! mon Dieu, qu’il est bien ainsi !
CAROTTE, montrant son bonnet.
––––––Merci, je garde ma calotte,
––––––Car le grand air m’aura saisi…

(Il fait le geste de mettre le doigt dans son nez.)

––––––Et la dedans ça me picote !

(Même jeu. — Tout le monde regarde le prince.)

CUNÉGONDE, à demi-voix, à Fridolin.
–––––––Ah ! prince, on va vous voir !… (bis)
––––––Prenez au moins votre mouchoir !…
TOUS, lui tendant leurs mouchoirs.
––––––––––Notre mouchoir !
FRIDOLIN.
––––––––Encor !… Encor !… Dieu m’aide !
––––––––––Je deviens fou !…
CAROTTE.
–––––––––––Ah ! princesse !
–––––––––––Ah ! déesse !…
––––––Mon cœur voudrait vous dire…

(Il éternue.)

––––––Mon cœur voudrait vous dire… Atchou !

(Tout le monde se tourne vers Fridolin.)

LES DAMES.
–––––––Oh ! c’est fort !
TOUT LE CHŒUR.
–––––––Oh ! c’est fort ! C’est vif !
ROBIN, ROFFRE, SCHOPP, TRUCK, PIPERTRUNCK, TRAC, au prince.
–––––––Oh ! c’est fort ! C’est vif ! C’est roide !
FRIDOLIN.
–––––––––––Eh bien ! quoi !
––––Il éternue et l’on s’en prend à moi ! (bis)
CAROTTE, à Cunégonde, en montrant le prince.
––––––Il est bien enrhumé, ma foi ! (bis)

(Même jeu.)

––––––Atchou !
CUNÉGONDE.
––––––Atchou ! Encore !
CAROTTE.
––––––Atchou ! Encore ! Atchou !
KOFFRE.
––––––Atchou ! Encore ! Atchou ! C’est fort !
CAROTTE.
––––––––Atchou !
LES COURTISANS.
––––––––Atchou ! C’est roide !
CAROTTE.
––––––––Atchou ! C’est roide ! Atchou !
PIPERTRUNCK.
––––––––––C’est vif !
CAROTTE.
––––––––––C’est vif ! Atchou !
TOUS.
––Ah ! prince !
FRIDOLIN, ahuri.
––Ah ! prince ! Il éternue et l’on s’en prend à moi !

(Pendant ce temps, Carotte boit successivement tous les verres de punch de deux plateaux qu’on lui présente.)

CUNÉGONDE, à Fridolin.
–––––––A la boisson l’on se livre,
–––––––Et voilà comme on est gris.
FRIDOLIN.
–––––––Moi gris ?… insolents, téméraires !
–––––––––––Vous mentez !
TOUS, se précipitant vers lui comme s’il eût tout bu, et qu’on voulût l’empêcher de continuer.
–––––––Prince ! arrêtez ! arrêtez !…
–––––––Vous avez bu tous les verres !

(On lui montre les verres vides, tandis que Carotte se frotte le ventre.)

FRIDOLIN.
–––––––––Moi ? moi ? j’ai bu tout ?
TOUS.
––––––––––––Tout ! tout !
FRIDOLIN.
––––––––––Je suis à bout !
––––––––––Je perds la tête !
––––C’est lui qui boit, et c’est moi qu’on arrête ! (bis)
TOUS.
––––––––––Vous êtes ivre !
––––––––––Vous êtes gris !
–––––––––Gris ! gris ! gris ! gris ! gris !
–––––––Beaucoup plus qu’il n’est permis !
FRIDOLIN, hors de lui.
–––––––Mais non, non, non, rage et colère !…
––––Je veux danser pour prouver le contraire !
–––––––En avant les violons !
–––––––Votre main, princesse, allons !

(Il lui prend la main. — Mouvement de tous pour danser. — L’orchestre entame une valse.)

CHŒUR.
––––––––––En place ! en place !
––––––––––C’est le signal !
––––––––––Que chacun fasse
––––––––––Honneur au bal !

(Valse. — Carotte, qui a invité madame Pipertrunck, s’élance avec elle et s’étale tout de son long à terre. Cri général : tout s’arrête, et l’on se précipite vers Fridolin comme s’il était tombé, tandis que Carotte reste à terre. — Koffre et Pipertrunck prennent le bras de Fridolin, comme pour le relever, tandis que Trac lui essuie les genoux avec son mouchoir.)

KOFFRE.
–––––––––––Votre Altesse
––––––––Aura fait un faux pas.
TOUS.
–––––––––––Un faux pas !
PIPERTRUNCK.
–––––––––––Votre Altesse
–––––––––Veut-elle mon bras ?
TOUS.
–––––––––––Oui, son bras.
SCHOPP, TRAC, TRUCK.
–––––––––––Votre Altesse
––––––––A sans doute glissé !
TOUS.
–––––––––––Oui, glissé !
ROBIN.
–––––––––––Son Altesse
–––––––––Ne s’est rien cassé ?
TOUS.
–––––––––––Rien cassé ?
CHŒUR.
–––––––––––Votre Altesse
––––––––Aura fait un faux pas !
–––––––––––Son Altesse
–––––––––S’est démis le bras !
–––––––––––Son Altesse
––––––––A sans doute glissé !
–––––––––––Son Altesse
–––––––––Ne s’est rien cassé ?…
––––––––––––Rien !…
FRIDOLIN, ahuri.
––––––––––Ah ! c’est un rêve !
––––C’est lui qui tombe ! et c’est moi qu’on relève !
CUNÉGONDE.
––––––––––C’était fatal !
––––––––––C’était prévu !
––––––––––Vient-on au bal
––––––––––Quand on a bu !
CAROTTE.
––––––Il est gris, il faut le coucher !
FRIDOLIN, furieux.
––––––––––Affreux légume,
–––––––––Je vais t’éplucher !

(Il tire l’épée.)

TOUS, reculant.
––––––––––Son œil s’allume !
–––––––––––Il est fou !
CUNÉGONDE.
–––––––––––Il est ivre !
CAROTTE.
–––––––––––Il est soûl !…
FRIDOLIN, levant le sabre.
––––––––––Tiens, misérable !…

(Une betterave de la garde de Carotte se jette au-devant du coup, le sabre la coupe en deux et deux petites betteraves dansent devant Fridolin qui recule effrayé.)

FRIDOLIN.
–––––––––––C’est le diable !…
TOUS, se groupant à gauche autour de Carotte.
–––––––––––Il radote !…
–––––––––––C’est la fin !…
–––––––––A bas Fridolin !…
––––––––Vive le roi Carotte !…
–––––––––A bas Fridolin !…
FRIDOLIN, à droite ; il n’a plus auprès de lui que Robin et Truck qui cherchent à le calmer.
––––––––––Ah ! quel outrage !
––––––––––Je sens mon cœur
––––––––––Ivre de rage
––––––––––Et de fureur !
––––––––––Peuple en démence !
––––––––––Peuple d’ingrats,
––––––––––Crains ma vengeance !

(Il s’élance. — Carotte disparaît dans les jupes des femmes.)

––––––––––A moi ! soldats !…

(Tous les soldats courent se ranger autour de Carotte.)

ROBIN, au prince.
–––––––––Avec nous, personne.
–––––––––Fuyons, c’est le mieux !
FRIDOLIN.
–––––––––Moi, que j’abandonne
–––––––––A ce gnome affreux
–––––––––Palais et couronne
––––––––––De mes aieux !

(Le vieux château s’illumine subitement, et l’on entend la marche des armures.)

TOUS.
––Écoutez ! Écoutez !… un bruit de fer résonne…
–––––––Il approche de ces lieux !…

(Toutes les armures apparaissent au haut du grand escalier.)

(Avec effroi.)

Voyez !…

LES ARMURES.
––––Oses-tu bien invoquer tes ancêtres,
––––Roi sans vertu, qui les bravais jadis !
––––Fuis ce palais, qui va changer de maîtres
––––––Et porte ailleurs tes pas maudits !
FRIDOLIN, désespéré.
––––––Plutôt perdre à l’instant la vie !…
––––––––––––Démons !
ROBIN, lui arrachant l’arme.
––––––––––Pas de folie
––––––––––Et décampons !
TOUS, tirant l’épée.
––––––––Mort ! mort à Fridolin,
––––––––Mort au prince Fridolin !…

(Ils marchent sur lui menaçants.)

LES ARMURES ET LE CHŒUR.
––––Oses-tu bien invoquer tes ancêtres, etc., etc.

(Robin les arrête en décrivant vivement un cercle à terre avec l’épée. Tous se retournent vers Carotte qui, debout sur le trône, descend tout glorieux pour recevoir leurs hommages.)

CAROTTE ET LE CHŒUR.
––––––––Vive le roi Carotte
–––––––––––Sapristi !
––––––––Malheur à qui s’y frotte
TOUS.
––––––––Vive le roi Carotte ! etc.

(Tout s’éclaire d’une lueur carotte. — Rollin et Truck entralnent Fridolin par la droite. Cunégonde se jette dans les bras de Carotte, tandis que l’on acclame le gnome et que les ministres se prosternent à ses pieds.)


ACTE DEUXIÈME.


QUATRIÈME TABLEAU.
QUIRIBIBI.

Le cabinet de travail de Quiribibi. — A gauche, deuxième plan, fenêtre, et premier plan, corps de bibliothèque garnie de gros livres. — A terre, d’autres livres énormes, fermés, ouverts à demi, sphères, etc. — A droite, premier plan, porte, et du même côté, en pan coupé, un poêle énorme en faïence. — A gauche, en face, un miroir de métal très-grand, porté sur deux pieds. — Une table sans tapis et un fauteuil au milieu de la scène. — Partout alambics, cornues, soufflets, etc.



Scène PREMIÈRE.

ROSÉE-DU-SOIR, ROBIN-LURON, FRIDOLIN, puis TRUCK, puis PIPERTRUNCK.

Rosée-du-Soir, en page. L’orchestre joue le motif du duetto de la boule. (Le peloton de soie roule du fond par la porte, en descendant la scène, puis s’arrête. Rosée-du-Soir parait, le suivant des yeux, le voit arrêté, s’arrête aussi, aperçoit Robin sur l’appui de la fenêtre et réprime un mouvement de surprise et de joie.)

ROSÉE-DU-SOIR, à part.

Lui !

ROBIN, sautant dans la chambre et passant près d’elle.

Courage… le voici ! va… et laisse parler ton cœur !

FRIDOLIN.

Quel chemin nous fais-tu prendre ?

ROBIN.

Sautez toujours, nous n’avons pas le choix !

FRIDOLIN.

C’est vrai, avec mes coquins de sujets qui nous pour suivent jusque sur les toits !… (Il saute. — Apercevant Rosée-du-Soir.) Qu’est-ce que cet enfant ? (Fin de la musique.)

ROSÉE-DU-SOIR, timidement.

Monseigneur !…

FRIDOLIN, inquiet.

Il sait qui je suis !

ROSÉE-DU-SOIR, un genou en terre.

Je le sais, monseigneur… Et orphelin, libre de ma personne, j’ai pensé que vous n’aviez plus un domestique à vos côtés, et je suis venu vous supplier de vouloir bien m’accepter pour votre page, votre serviteur… votre esclave !

FRIDOLIN, ému, le regardant.

En vérité ?

ROSÉE-DU-SOIR, joignant les mains.

De grâce, mon cher seigneur, ne me refusez pas cette joie !…

FRIDOLIN.

Hélas ! cher enfant… Je suis plus touché de ton offre que je ne puis le dire : mais sais-tu bien ce que tu demandes ? Je suis proscrit, menacé… mis à prix !… sans un toit où reposer ma tête ! sans un ami pour me venir en aide !

ROSÉE.

Raison de plus pour accepter la mienne !

FRIDOLIN.

Mais c’est le froid, c’est la faim… la misère !

ROSÉE.

Je le sais !

FRIDOLIN.

Et tu persistes, malgré cela ?

ROSÉE.

Ah ! Dieu !… à cause de cela même !

FRIDOLIN.

Relève-toi, cher enfant ! Et puisque tu le veux, reste avec moi, non pas comme un serviteur, mais comme un ami fidèle, comme un jeune frère ! — Allons ! voilà qui me console un peu des autres !… Il y a encore de braves cœurs par le monde !

ROBIN, souriant.

Pas chez les femmes ! — Oh non !

FRIDOLIN.

Oh non ! — Un vieillard et deux enfants… voilà toute ma cour ! A propos ! Et Truck ?…

TRUCK, sur l’appui de la croisée, avec son chapeau tout défrisé et son costume en désordre.

Présent !… Quel chemin ! — Je viens d’avoir des raisons, derrière une cheminée, avec un chat ! (Il descend.)

ROBIN, riant.

Ça se voit !

TOUS, soufflant.

Ouf !…

PIPERTRUNCK, apparaissant sur la fenêtre.

Et moi !

TRUCK.

La police ! (Mouvement d’effroi.)

PIPERTRUNCK.

Pour vous protéger et vous bénir !

FRIDOLIN.

Ah ! bah ! c’est pour ça que tu cours après nous ?…

PIPERTRUNCK, descendant.

Depuis une heure ! — O mon prince ! (Il tombe à ses pieds, et avec émotion.) Douter de ma fidélité !… ah ! c’est mal ! ah ! que c’est donc mal !…

AIR.
I.
––––––Un nouveau soleil nous éclaire !…
––––––Adorons le soleil levant !
––––––L’autre disparaît sous la terre,
––––––Adorons le soleil couchant !
––––––Car cet astre qui déménage
––––––Peut sortir demain de son trou…
––––––Prévoyons tout, en homme sage,
––––––Ménageons la chèvre et le chou !…
–––––––––––Et voilà ?…
–––––––––––Quand on a
––––––––Monarque ou république…
–––––––––––Eh ! oui-da
–––––––––––C’est comm’ ça
––––––––Qu’on est grand politique !…
II.
––––––Mon principe, et qu’il soit le vôtre,
––––––C’est de tourner avec le vent…
––––––Il n’en a jamais connu d’autre,
––––––Ce bon monsieur de Talleyrand !…
––––––Pourquoi fut-il grand diplomate ?
––––––C’est qu’il savait, en homme adroit,
––––––Tournant le cou dans sa cravate,
––––––Souffler le chaud… souffler le froid !…
–––––––––––Et voilà
–––––––––––Comme on va
––––––––De trône en république !
–––––––––––Et oui-da
–––––––––––C’est comm’ ça
––––––––Qu’on est grand politique !
FRIDOLIN, gaiement.

Ce qui m’en plaît, c’est la franchise de l’aveu. Allons ! sois donc de la caravane. Je finirai par me promener avec tout mon royaume !… — Mais où sommes-nous ?

ROBIN.

Chez le fameux enchanteur Quiribibi !

TRUCK.

Mon maitre ! Il doit être un peu mûr !… Il avait bien déjà cent vingt-sept ans quand il m’enseignait les premiers rudiments de la sorcellerie !

FRIDOLIN.

Un joli élève qu’il a fait là !

TRUCK.

Manque de vocation !…

FRIDOLIN, à Robin.

Et ton but en nous conduisant ici ?

ROBIN.

Mon but !… Mais je reconnais son pas !… Le voici.


Scène II.

Les Précédents, QUIRIBIBI.

QUIRIBIBI, très-vieux, très-voûté, très-cassé, barbe blanche, longs cheveux, calotte rouge, grande houppelande fourrée.

Oh ! oh ! que de monde chez moi !

ROBIN.

Illustre enchanteur, salut !

QUIRIBIBI, affectueusement.

Ah ! bonjour, petit Robin.

ROBIN, vivement.

Simple étudiant pour vous servir. (Il lui fait un signe d’intelligence, en lui prenant le bras pour le conduire au fauteuil.)

QUIRIBIBI.

Bien ! bien ! Et qui t’amène chez moi, cher enfant ? (Il s’assied.)

ROBIN.

Nous venons, cher maître, vous consulter pour un cas bien grave ! (Montrant Fridolin.) Il s’agit de ce gentilhomme…

QUIRIBIBI.

Je sais… le prince Fridolin.

TRUCK.

Lui-même !

QUIRIBIBI, l’apercevant et lui tirant l’oreille.

Comment, c’est toi… gamin ?

TRUCK, découvrant son crâne chauve.

Gamin par exemple !

QUIRIBIBI.

Et qu’as-tu fait de bon, galopin, depuis un demi-siècle que je ne t’ai vu ?…

ROBIN, riant.

Rien.

QUIRIBIBI.

Ah ! je l’ai assez prédit à ton père !… Votre fils ne sera jamais qu’un sorcier de jardin public !…

TRUCK.

Pourtant, raisonnons…

ROBIN, vivement.

Oh ! non, ne raisonnons pas ces choses-là. (A Quiribibi.) Illustre maitre ! prêtez-nous l’appui de vos lumières pour renseigner le prince sur l’origine de son désastre.

QUIRIBIBI.

L’origine !… C’est lui !

FRIDOLIN.

Moi !… (Robin lui impose silence.)

QUIRIBIBI.

Moins frivole, moins paresseux, moins libertin et plus respectueux pour ses ancêtres, il serait encore sur le trône !

FRIDOLIN.

Mais !…

QUIRIBIBI.

Silence !… quand je parle !… (Rosée-du-Soir et Robin ferment la bouche de Fridolin.) Quant à ses ennemis, il n’en a qu’une redoutable ! La sorcière Coloquinte qui mène tout !

FRIDOLIN.

Mais ce Carotte ! qu’elle m’a jeté dans les jambes !

QUIRIBIBI.

Ah ! le Carotte m’étonne !… Il m’intéresse… C’est une trouvaille de Coloquinte… et, au point de vue magique, il est bon de s’en éclaircir !… (A Truck.) Va me chercher là-bas ce gros livre, petit polisson !

TRUCK, comme un écolier.

Oui, m’sieu !… celui-là ?… (Il montre un grand livre énorme, à fermoirs d’acier, posé à terre contre la bibliothèque.)

QUIRIBIBI.

Apportez ! et posez sur la table. (A quatre ils le posent où il dit.) Là… ceci est le fameux traité du savant Agrippa sur les Mandragores et Hommes-racines(A Truck.) Tu te le rappelles ?

TRUCK.

Pour avoir regardé quelquefois les images.

QUIRIBIBI.

Toutes les figures de gnomes y sont peintes avec soin !… Si nous y trouvons celle de votre Carotte, il tombera aussitôt en mon pouvoir !… Consultons !… (Il ouvre le livre, un gnome-racine en sort aussitôt, en gambadant sur le livre.) Ce n’est pas ça !… (On le prend, on le force à se tenir en repos, en le remettant à sa place, et on tourne un feuillet sur lui, le gnome disparaît.) Il est inutile de poursuivre. Notre avorton n’appartient à aucune de ces espèces. Remportez ce livre, et essayons d’un autre procédé. (Truck et Pipertrunck remportent le livre. — A Fridolin, en lui tendant sa baguette.) Prenez cette baguette, jeune homme, et regardez fixement ce miroir, avec la ferme volonté d’y voir votre indigne rival !…

FRIDOLIN.

Bien !… (Il se tourne vers le miroir.)

QUIRIBIBI.

Ferme !… Concentrez tout votre désir, et dites-vous bien avec énergie : « Je veux ! »

FRIDOLIN, avec force,

Je veux ! (Le miroir s’éclaire et l’on y voit, vaguement d’abord, puis très-nettement, l’image de Carotte aux genoux de Cunégonde qui le regarde amoureusement, ses mains dans les siennes, de l’autre frisant la houppette verte de son bonnet rouge. — Fridolin, exaspéré.) Ah ! coquin ! hideux avorton !… ma femme !… devant moi !…

QUIRIBIBI, vivement.

Frappez sur lui à tour de bras, mais sans bouger de place, ou c’est fait de vous !…

FRIDOLIN, agitant la baguette comme s’il rossait Carotte.

Tiens !… légume !… tiens !… (Cunégonde disparaît et Carotte se tord à terre et se gare la tête, comme s’il recevait une grêle de coups.)

QUIRIBIBI.

C’est ça !

TRUCK, ravi.

Bravo !

FRIDOLIN.

Ah ! canaille !… (Il va pour s’élancer, Robin l’arrête et lui arrache la baguette des mains. — Tout disparaît.)

QUIRIBIBI.

Imprudent !… Un pas de plus, le miroir volait en éclats… et vous aussi !

FRIDOLIN, radieux

Ah ! c’est égal !… ça fait du bien !

QUIRIBIBI.

Maintenant je suis fixé !… Ce Carotte est un gnome de l’espèce dite potagère. C’est le Daucus à tête rouge… le plus redoutable de tous : pour celui-là même qui l’évoque… Il faut que celle sorcière ait eu recours à des philtres bien puissants, et malheureusement je ne puis pas me mêler de cette affaire !…

FRIDOLIN, déçu.

Ah !…

ROSÉE-DU-SOIR, de même.

Quel malheur !

ROBIN, vivement.

Du moins, illustre maître, vous pouvez nous enseigner les moyens à prendre…

QUIRIBIBI.

Oh ! pour cela, bon !… Vous avez le talisman des talismans ! Ce talisman merveilleux qui fit jadis la fortune d’un grand roi : l’Anneau de Salomon !

TRUCK.

Encore une chose que je voudrais voir pour y croire !

QUIRIBIBI.

Silence, marmot !

FRIDOLIN.

Mais cet anneau, maître, vous l’avez ?

QUIRIBIBI.

Non, mais je sais où il est : à Pompéi !

ROBIN, FRIDOLIN, PIPERTRUNCE.

A Pompéi !

QUIRIBIBI.

Le soldat romain qui s’en était emparé à la prise de Jérusalem le rapportait à Rome avec tout son butin, quand il eut la fatale idée de s’arrêter à Pompéi, le jour même de l’éruption !… Il y est mort sous les cendres !

ROSÉE-DU-SOIR.

Et son anneau ne l’a pas sauvé ?

QUIRIBIBI.

Il en ignorait totalement le pouvoir !

ROBIN.

En sorte qu’il ne s’agit plus.. ?

QUIRIBIBI.

Que de retrouver le soldat et de lui demander ce qu’il a fait de son anneau.

PIPERTRUNCK, sautant.

Le soldat mort ?

QUIRIBIBI.

Oui !

TRUCK, sautant.

En l’an 79 ! Ah ! bien ! Si vous faites ça, je crois à tout !

FRIDOLIN, à Quiribibi.

Ce moyen existe-t-il réellement ?

QUIRIBIBI.

J’ai consacré trois années de ma vie à le découvrir, et autant à le préparer ! Il est là (Il indique une lampe de bronze, de forme antique.) tout prêt ! Et le moyen de posséder ce fameux anneau, tu le sauras !… mais à une condition, c’est que tu m’aideras à secouer le fardeau de cette misérable vie !

FRIDOLIN.

Te tuer ?

QUIRIBIBI.

Tu hésites ?

FRIDOLIN.

L’affreuse condition ! Pour te récompenser ?

QUIRIBIBI.

Pas de débats ! Crois-tu que je t’aurais attendu pour cela si j’étais le maître de ma propre destruction ? Mais il me faut la main d’un autre ! Tu as besoin de moi, — service pour service ! — Obéis sans hésiter, l’anneau est à ce prix !

FRIDOLIN.

Moi ! assassin !

QUIRIBIBI.

Dis bienfaiteur ! — Es-tu prêt ?

ROBIN.

Sans doute !

ROSÉE-DU-SOIR.

Oh ! monseigneur, prenez garde ! (Robin lui fait signe de se taire.)

FRIDOLIN.

Encore faut-il connaître le procédé !

QUIRIBIBI, montrant le poêle.

Le feu !

TOUS, sauf Robin.

Le poêle !

QUIRIBIBI.

Il s’agit de m’y jeter, voilà tout !

FRIDOLIN.

Mais l’ouverture s’y refuse !

QUIRIBIBI.

Aussi faut-il d’abord me couper en morceaux !

ROSÉE-DU-SOIR.

Oh ! (Même jeu de Robin.)

QUIRIBIBI.

Ce qui sera du reste bien facile ! l’âge a si bien cassé mes pauvres membres ! (Il s’assied dans son fauteuil.)

FRIDOLIN.

Non, je n’oserai jamais !

PIPERTRUNCK.

Mon Dieu ! puisqu’il y tient !

TRUCK.

Oui, pauvre vieux, passons-lui ses petites fantaisies !

FRIDOLIN.

Allons !

QUIRIBIBI.

Commence donc ! D’abord la jambe gauche ! Tire seulement, elle viendra ! (Rosée-du-Soir, épouvantée, ferme les yeux.)

FRIDOLIN tire la jambe gauche du sorcier qui lui reste dans la main.

C’est fait ! (Truck ouvre la porte du poêle.)

QUIRIBIBI.

Dans le poêle ! (Fridolin passe la jambe à Truck, qui la jette dans le poêle.)

TRUCK.

Ça y est !

PIPERTRUNCK.

Devant le chef de la police… c’est roide !

QUIRIBIBI.

La droite !

PIPERTRUNCK, tirant la jambe.

Voilà !

QUIRIBIBI.

Au feu !

PIPERTRUNCK, passant la jambe à Fridolin sous le nez de Quiribibi.

Marchons !

QUIRIBIBI.

Oui, oui, je la reconnais ! — Les deux bras en même temps !

(Fridolin tire le bras droit, Pipertrunck le gauche, qui leur restent dans la main.)

FRIDOLIN.

Je commence à m’y faire (Truck les jette dans le poêle.)

QUIRIBIBI.

Maintenant la tête ! — Détachez-la avec précaution !

FRIDOLIN, reculant.

Que je dévisse ?

ROBIN.

Eh ! oui, de droite à gauche, et vous la poserez avec soin sur la table !

FRIDOLIN.

Permettez… c’est que… quand on n’a pas l’habitude…

QUIRIBIBI.

Mais allez donc, bavard !

FRIDOLIN, détachant la tête.

Ça vient ! (La tête lui reste dans la main.) Voilà !

ROBIN, préparant la table.

Sur la table !

FRIDOLIN.

Ici !

ROBIN.

Oui ! (Il l’aide à poser la tête sur la table.)

PIPERTRUNCK.

Le voilà bien fini à présent !

QUIRIBIBI, sa tête est sur la table, face au public, gaiement.

Là ! maintenant !… (Fridolin recule.)

TRUCK, stupéfait.

Il parle encore !

QUIRIBIBI.

Maintenant prenez mon torse qui est resté sur le fauteuil, et au poêle ! vite !

ROBIN.

Je m’en charge ! (Il le jette au feu.)

QUIRIBIBI, gaiement.

Courage, nous brûlons ! nous brûlons !

PIPERTRUNCK.

Vous, pas mal, oui.

QUIRIBIBI.

La tête à présent ! doucement ! doucement ! (Robin prend la tête.) C’est ça, et au feu, comme le reste ! (Robin la passe a Fridolin.)

FRIDOLIN, la tête à la main.

La tête aussi ?

ROBIN.

Dame !

FRIDOLIN.

Au poêle.

TOUS.

Au poêle.

TRUCK.

Au point où il en est, ce n’est pas une tête de plus ou de moins !

FRIDOLIN.

C’est vrai ! — Bah ! Au poêle ! (Il la jette au poêle.)

ROBIN.

C’est fait ! (Le poêle éclate et Quiribibi en sort sous la figure d’un adolescent à tête blonde.)

QUIRIBIBI, avec joie.

Merci, mes amis !…

TOUS sauf Robin.

Ah !

TRUCK.

Jeune !

ROSÉE-DU-SOIR.

Et beau !

FRIDOLIN.

Quel sorcier !

QUIRIBIBI, radieux.

Oh ! non ! non ! grâce à Dieu, plus sorcier ! En retrouvant la jeunesse je perds tout mon pouvoir ! Mais j’ai vingt ans ! Et ce talisman-là vaut mieux que les autres !

FRIDOLIN.

Pourtant !

QUIRIBIBI, courant à la fenêtre.

Chut !… Des voix de femmes dans la rue !… Et jolies !… Des femmes qui se feront prier !… qui me rebuteront peut-être !… Quel bonheur !… J’y cours !… (Il court à la porte.)

TOUS, lui barrant le passage et le rattrapant au vol.

Eh ! la ! la !

FRIDOLIN, de même.

Doucement !

TOUS.

Et l’anneau ?

QUIRIBIBI, qui ne tient plus en place.

Ah ! c’est vrai !… Déjà ingrat !… Suis-je redevenu vraiment jeune ?… (Montrant la lampe de bronze.) Eh bien ! prends cette petite lampe antique qui vient de Pompéi même… elle est prête à agir, et son pouvoir n’expire pas avec le mien !… Il te suffira de l’allumer et de formuler ton vœu pour qu’elle te conduise où est l’anneau et le mette en ton pouvoir !… Adieu !

FRIDOLIN, allant prendre la lampe à gauche.

Merci !

TRUCK, rattrapant Quiribibi sur le seuil de la porte et lui barrant le passage.

Mais attendez !… Quelle poudre !… Et tout ça, les grimoires, tout le fonds de magasin ?

QUIRIBIBI.

Je te le cède !… Je t’ai appris les formules ! Tâche de t’en servir ! Adieu !…

TOUS.

Mais !…

QUIRIBIBI, se dégageant.

Ah ! au diable !… Laissez-moi tranquille ! Je ne retrouverai plus mes femmes !… Adieu !… (Il se sauve en courant.)


Scène III.

Les Mêmes, moins QUIRIBIBI.

ROBIN, allumant la lampe, et la passant à Fridolin.

Et nous aussi : en route !

FRIDOLIN.

C’est prêt ?

ROBIN.

C’est prêt !

FRIDOLIN, levant la lampe.

Alors ! lampe, fais ton devoir !… à Pompéi !…

TOUS.

A Pompéi !… (Le sol s’ouvre et les engloutit tous cinq. — Le décor change.)


CINQUIÈME TABLEAU.
LES RUINES.

Pompéi, dans l’état actuel. — Vue prise sur le Forum, devant l’édifice d’Eumachia. — Colonnes ruinées, débris de toutes sortes. — Le crépuscule. — Personne en scène.



Scène PREMIÈRE.

FRIDOLIN, ROBIN-LURON, ROSÉE-DU-SOIR, TRUCK, PIPERTRUNCK.

(Ils entrent avec précaution au milieu des ruines et en silence, tandis que l’orchestre joue la ritournelle du morceau suivant,)

ROBIN.

Suivez-moi !…

ROSÉE-DU-SOIR.

Ces colonnes !…

FRIDOLIN.

Ces tombeaux !…

TRUCK.

Ce tas de cendres !…

ROBIN, posant la lampe sur un fût de colonne.

C’est Pompéi !…

TOUS.

C’est Pompéi !…

NOCTURNE.
ENSEMBLE.
––––––Débris dont l’aspect nous transporte
––––––Aux grands jours d’un peuple effacé,
––––––Salut à vous, ô ville morte !
––––––Salut, fantôme du passé !
ROSÉE-DU-SOIR.
––––––––Quel silence ! Personne.
L’ÉCHO.
––––––––––––Personne !
ROSÉE-DU-SOIR.
––––––Qui parle ?
FRIDOLIN.
––––––Qui parle ? Calme ton effroi !
––––––––C’est l’écho qui résonne.
ROSÉE-DU-SOIR.
––––––––Ah ! j’ai peur ! je frissonne !
L’ÉCHO.
––––––––––––Frissonne !
ROSÉE-DU-SOIR.
––––––––Entendez-vous ?…
ROBIN.
––––––––Entendez-vous ?… Tais-toi !
––––––––C’est l’écho qui résonne.
ROSÉE-DU-SOIR.
––––––––––Je meurs d’effroi.
TRUCK, tremblant.
–––––––––––Tout comme moi !
ROBIN.
–––––––––––Silence,
–––––––––––Tout est mort
–––––––––––Et tout dort
––––––––Dans un repos immense !
REPRISE DE L’ENSEMBLE.
––––––Débris ! dont l’aspect nous transporte
––––––Aux grands jours d’un peuple effacé,
––––––Salut à vous, ô ville morte !

Salut, fantôme du passé !…

ROBIN.

C’est le Forum !… et voici la Curie !… et l’édifice d’Eumachia !… et le temple de Jupiter !… et la rue des Orfèvres !…

PIPERTRUNCK.

Oui, mais s’il n’y a jamais plus de monde pour nous renseigner sur l’anneau !

FRIDOLIN.

En effet !…

TRUCK, haussant la voix.

Le soldat !… d’il y a dix-huit cents ans !… Jeune soldat !… où êtes-vous ?

ROBIN, reprenant la lampe.

Il a raison !… ce n’est pas Pompéi en ruines qu’il nous faut ! C’est Pompéi debout, avec ses temples, ses boutiques, ses passants, ses esclaves, ses femmes, tout son peuples !…

FRIDOLIN.

Telle qu’elle était le matin même du jour où le Vésuve l’engloutit sous les cendres !… Remonter dix-huit siècles en arrière !… Ton pouvoir, ô petite lampe, ira-t-il jusque-là ?…

ROBIN, passant la lampe à Fridolin.

Essayons !

ROSÉE-DU-SOIR.

Essayez !

FRIDOLIN.

Essayons donc. Fais ton devoir, ô lampe ! Et que ta flamme n’éclaire plus la Pompéi d’aujourd’hui, un cadavre sous la cendre ! mais la Pompéi d’autrefois !… florissante de vie ! (Le décor change.)


SIXIÈME TABLEAU.
POMPÉI.

A peine Fridolin a-t-il élevé la lampe que tout se transforme : les colonnes en ruines apparaissent entières, avec leurs chapiteaux, leurs guirlandes, leurs peintures. — Les temples se relèvent, les boutiques de barbiers, de boulangers, de fruitiers, de marchands de vin se décorent de leurs enseignes et de leurs étalages. — Partout des fleurs, des fruits, sous un ardent soleil. — La lampe disparaît.


Scène PREMIÈRE.

PYRGOPOLYNICE, officier, GURGÉS, élégant, CURCULION, parasite grec, MÉGADORE, poète, NUMÉRIUS, comédien, HARPAX, gladiadeur, Un Maître d’école et ses Enfants, Un Marchand de vin, Un Boulanger, Un Crieur de bains, Une Marchande de fruits, Une de légumes, Une de fleurs, poussant leurs brouettes, Un Marchand de saucisses, Esclaves, Paysans, Soldats, Pompéiens et Pompéiennes.

(Tableau animé et brillant. Les marchands appellent du seuil de leurs boutiques. D’autres traversent avec de petites brouettes chargées de légumes et de fruits. Des joueuses de harpes et des fleuristes, assises sur les marches du portique, appellent les passants. Les esclaves courent empressés, portant des paniers ou des seaux de bronze sur la tete. Les paysans et les gens de Pompéi, femmes et hommes, achètent, discutent les prix, etc. Une patrouille de soldats descend, traverse la scène en croisant un mettre d’école qui passe avec ses écoliers bourdonnant leurs leçons. Au fond sous le portique, un groupe de prêtres de Cybèle passe en frappant leurs cymbales. Bruit de scies et de marteaux. Chants de prêtres dans le temple de Jupiter, etc.)

CRIS DES MARCHANDS.
LE BOULANGER, frottant des petits morceaux de bols l’un contre l’autre.
––––––––––Du pain ! du pain !
LE CRIEUR DE BAINS, frappant sur un disque de cuivre.
––––––––––Au bain ! au bain !
LES MARCHANDES.
–––––––––Poireaux d’Aricie !
–––––––––Raves de Murcie !
CHARCUTIER, portant des saucisses et des boudins au bout d’une perche.
––––––––––Boudins ! boudins !
MARCHAND DE VINS.
––––––––––Bons vins ! bons vins !
CHŒUR.
POMPÉIENS ET POMPÉIENNES.
––––––Le parfum des fleurs nous enivre !
––––––L’air est pur ! le ciel est tout bleu !
––––––Qu’il est doux, mes amis, de vivre
––––––Sous ce ciel de flamme et de feu !
FRIDOLIN, ROBIN, ROSÉE-DU-SOIR, TRUCK, contemplant ce spectacle de la gauche, à l’écart, cachés par une brouette de fleurs.
––––––Doux spectacle ! Il charme, il enivre !
––––––Tout s’anime et, dans ce beau lieu,
––––––Un seul mot a fait tout revivre
––––––Sous un ciel de flamme et de feu !

(Sons de flûte.)

LES ENFANTS, se dispersant en criant.

La noce !… Thalassio !…

TOUS.

Thalassio !… (Carion, appuyé sur l’épaule de Curculion et suivi de Numérius et de Mégadore, descend du portique, après avoir acheté et distribué à ses amis de petites couronnes de fleurs.) Ah ! voici le cortége de noce de notre ami Carion.


Scène II.

Les Prédédents, CARTON, LÉPIDA, DRUSSILLE, son affranchie, Cortége de noce.

(Une noce parait sous la colonnade à gauche, et tous les Pompéiens se rangent pour la voir passer. — Deux bouffons, clowns éthiopiens, la précèdent en cabriolant. Après eux, quatre flûtistes, dont deux avec des flûtes de Pan, jouant en se balançant sur un pied. — Puis quatre musiciennes avec des guitares ; deux autres avec des harpes, suivies de quatre Syriennes dansant et de quatre danseuses grecques armées de castagnettes. — Sept affranchis porteurs de torches. — Une esclave avec une quenouille et un fuseau. — Une autre portant une corbeille à ouvrage en osier. — Quatre esclaves porteuses de présents. — L’augure, les deux prêtres de Cybèle. — Le marié Carion et Lépide (quinze ans au plus), la mariée. Celle-ci, en tunique blanche à bandelettes, avec coiffure en forme de tour, six tresses de cheveux séparés sur le front et une couronne de marjolaine en fleurs sur tout cela, un voile couleur de feu, rabattu derrière et des deux côtés, pour ne laisser voir que le visage. A l’annulaire de la main droite, un anneau de fer tout uni. — Derrière eux, deux matrones ; parents, témoins, amis, etc.)

CHŒUR DE LA NOCE.
–––––––––––Chantez tous
–––––––––––Avec nous
––––––––Ces deux nouveaux époux.
–––––––––––O journée
–––––––––––D’hyménée
––––––––Si longtemps désirée !…
–––––––––––Jeune époux,
––––––––Que tu fais de jaloux
–––––––––––Parmi nous !…
TOUS.
–––––––––––Thalassio !…
(Le marié jette des noix aux enfants qui se les disputent.)
REPRISE DU CHŒUR.
––––––––Chantez tous, etc., etc.

(Le cortége descend par la droite, traverse la scène, remonte par la gauche et redescend par le milieu au milieu des danses. Arrivée devant Fridolin et les autres, toute la noce pousse un cri de stupeur répété par les Pompéiens.)

CARION.

Des barbares !… (La marche et la musique, tout s’arrête.)

TOUS.

Des barbares !…

TRUCK, prenant une prise.

Nous produisons notre petit effet !

GURGÈS, jeune, mais chauve, épilé, viveur très-fatigué.

Les bons visages que voici !… (Tous les Pompéiens éclatent de rire en les entourant et en se communiquant leurs impressions.)

FRIDOLIN, à Robin.

On dirait qu’on se moque de nous !…

ROSÉE-DU-SOIR.

La lampe a disparu !

ROBIN.

Alors l’anneau est ici. Attention !

PYRGOPOLYNICE, soldat fanfaron.

Par Hercule !… j’ai fait sentir la force de ce bras à toutes les peuplades barbares, et n’ai jamais rien vu de tel.

ROBIN, riant.

Je le crois !

PIPERTRUNCK.

Notre soldat, peut-être !

GURGÈS.

Holà ! inconnus ! qui êtes-vous ?

ROBIN.

Beau Pompéien, à la ceinture flottante, nous sommes, ces messieurs et moi, habitants de la Dacie orientale.

PYRGOPOLYNICE.

Des Daces ! Je pensais les avoir tous exterminés ! (Il porte le main sur son épée.)

ROBIN.

Pas encore, vaillante épée ! (A Fridolin.) Il n’a rien au doigt !

GURGES.

Et que venez-vous faire ici, grotesques étrangers ?

FRIDOLIN.

Mais vous voir, cher monsieur ! Si vous le permettez ! (A Robin.) Le cocodès, celui-là !…

NUMERIUS, son masque sur la tête.

Par Pollux ! il est encore plus opportun de vous montrer !

(Rires de tous.)

GURGÈS, riant.

Et l’édile Pansa, aux jeux qu’il nous donne tantôt à l’amphithéâtre, ne nous fera rien voir d’aussi curieux !

UN COUREUR, au fond.

Place ! Place ! (La foule s’écarte.)


Scène III.

Les Mêmes, CORINNE, courtisane, sur un char tratné par deux chevaux blancs, qu’elle conduit elle-même. A côté d’elle, CHOSROÈS, en costume persan. Derrière elle, un NUBIEN avec un parasol, et deux ESCLAVES, MÈDULLA, avec un coussin, YPHIS, tenant l’éventail et un petit chien rose, Esclaves, etc.

GURGÈS.

Arrête, Corinne, et viens ici voir un spectacle qui vaut mieux que celui où tu cours !

CORINNE, arrêtant le char.

Oui, tu es encore gentil, toi ! Et mes places à l’amphithéâtre ?

GURGÈS, tirant de son sein des jetons d’ivoire.

Les voici, divine ! obtenues à prix d’or du placier qui les avait promises à Léonice…

CORINNE, sautant à terre.

Cette grue de Numidie qui se mêle de rivaliser avec moi ! (Elle jette le petit chien à Chosroès.) Tenez !… vous !…

ROBIN, riant, à Fridolin, Rosée-du-Soir et Truck, qui font comme elle.

Ah ! le chien rose !

TRUCK.

Et le monsieur ! Le monsieur est bon !

ROBIN.

Un satrape !…

FRIDOLIN.

Et une belle fille !

CORINNE, apercevant Fridolin et les autres.

Jupiter ! Qu’est ceci ?

GURGÈS.

Voici ce que je voulais vous faire voir, ma déesse ! Sont-ils assez plaisants !

CORINNE.

Oui ! (A elle-même.) Très-bien, le grand !

ROBIN, la regardant en riant.

La bonne frisure à la chien !

ROSÉE-DU-SOIR, de même.

Et le chignon !

CORINNE, se retournant.

Des rires ?

FRIDOLIN.

Pardon, belle Corinne, c’est notre façon d’admirer !

CORINNE, montrant pipertrunck qui fume sa pipe.

Ft que fait-il, celui-là, avec sa fumée ?

PIPERTRUNCK.

Ça ! c’est du tabac !

TOUS LES POMPÉIENS.

Du tabac ?

CORINNE.

Une herbe magique, sûrement ! (Se bouchant le nez.) Quelle odeur !

HARPAX ET TOUS LES POMPÉIENS, de même.

Ah ! pouah !

PIPERTRUNCK.

Ce gladiateur qui va se trouver mal pour une pipe ! Femmelette, va ! (Pendant ce qui suit, il fait tirer une bouffée à Harpax qui est obligé de sortir.)

CORINNE, touchant la perruque de Robin.

Oh ! ces cheveux blanchis !

ROBIN.

Mais toi-même ! ô Corinne, n’as-tu pas semé les tiens de poudre rouge ?

CORINNE.

Sans doute, quelle élégante aujourd’hui oserait sortir sans cela ?

ROBIN.

Sans compter qu’ils ne sont pas tous à toi !

CORINNE, fièrement.

Mes cheveux ! C’est un présent de Chosroès !

ROBIN.

C’est ça ! Faux chignons, maquillage, petit chien, satrape et billets de première, rien n’y manque ! Les siècles passent, tout change ; et c’est exactement la même chose !

GURGÈS.

Moi, ce qui m’amuse, c’est le chapeau ! (Il prend le chapeau de Truck.) C’est pour se garantir du soleil, ça ?

TRUCK.

On le dit !

GURGÈS.

Comme c’est commode et gracieux ! (Il le met sur sa tête. Les Pompéiens se tordent de rire.)

TRUCK.

Toi, tu te moques de moi, je vais t’humilier !

GURGÈS, touchant la cravate, le justaucorps et l’habit de Fridolin

Et ça ! Et ça ! Et ça ! Ce tas de chiffons !

TRUCK, tirant son mouchoir.

Sans parler de celui-là ! que je vous défie bien de montrer ! (Il se mouche. Tous le regardent avec étonnement.) Oui ! oui ! Faites-en donc autant ! (Triomphant.) Ils n’ont pas de mouchoirs ! Je m’en étais toujours douté !

ROBIN.

Ah çà ! maintenant que nous nous sommes suffisamment moqués les uns des autres… si nous causions un peu du motif… (Il est interrompu par des sons de trompettes.)

TOUS.

Pansa !

ROBIN.

Voici l’édile ! (Mouvement de la foule.)


Scène IV.

Les Mêmes, PANSA.

(Il est porté sur une riche litière par six esclaves, précédés de trompettes et d’affranchis. Porte-parasols et porte-coussins. Soldats en tête, rangeant la foule. Clients derrière lui.)

TOUS.

Gloire à Pansa !

PANSA, mettant pied à terre.

Salut, Pompéiens ! Mais que faites-vous, au lieu de courir aux jeux ? Et quels sont ces hommes ? (Il descend.)

CORINNE.

Des étrangers, édile !… Admire le plus grand !…

PANSA.

Et comment sont-ils venus de si loin ?…

ROBIN.

Oh ! nous avons, nous autres barbares, des procédés à nous… pour voyager sans chevaux !…

PANSA.

Présomptueux !… Que pourriez-vous connaître, que ne connaissent avant vous les maîtres du monde ?

FRIDOLIN.

Mais, par exemple, les chemins de fer !

LES POMPÉIENS.

Les chemins de fer ?

FRIDOLIN.

Quinze lieues à l’heure ! (Mouvement d’incrédulité des Pompéiens.) Et sans chevaux ! (Même jeu.) Et deux mille voyageurs entraînés à la fois ! (Même jeu plus fort.) Que dirais-tu, ô noble édile, si tu voyais seulement une de nos gares ?…

PANSA.

De vos gares ?…

FRIDOLIN.

Oui…

RÉCIT.
––––––Dans ce grand temple des voyages,
––––––C’est à la force du poignet
––––––Que l’on fait prendre ses bagages,
––––––Que l’on peut prendre son billet !…
ROBIN.
––––––Une horloge indique le terme
––––––De l’heure où vous devez partir.
––––––Hâtez-vous !… car le guichet ferme,
––––––Cinq minutes avant d’ouvrir !
PIPERTRUNCK.
––––––Entre des barreaux on vous classe,
––––––Mais votre billet, s’il vous plaît ?
––––––On ouvre prenez votre place
––––––Et remontrez votre billet.
RONDEAU DU CHEMIN DE FER.
I.
FRIDOLIN.
–––––––––La locomotive,
–––––––––Coursier infernal,
–––––––––Encore captive,
–––––––––S’ébranle au signal…
–––––––––On part, et la foule,
–––––––––Des wagons rampant,
–––––––––Fuit et se déroule,
–––––––––Comme un long serpent,
–––––––––Secondes, premières,
–––––––––Variant de prix,
–––––––––Suivant les manières
–––––––––D’être mal assis…
–––––––––Wagons pour les dames,
–––––––––Wagons des fumeurs,
–––––––––Que beaucoup de femmes
–––––––––Préfèrent aux leurs !…
–––––––––La machine crache
–––––––––Du feu sur le sol,
–––––––––Jette un noir panache
–––––––––De fumée au vol…
–––––––––Et par la soupape
–––––––––De ses flancs ardents
–––––––––La vapeur s’échappe
–––––––––En longs sifflements !…
FRIDOLIN, ROBIN, TRUCK, PIPERTRUNCK, ROSÉE-DU-SOIR.
–––––––––Écume et renifle,
–––––––––Noir cheval de fer,
–––––––––Souffle, souffle, siffle,
–––––––––Va ton train d’enfer !…
–––––––––––Vole et cours !
–––––––––––Va devant !
–––––––––––Va toujours
–––––––––––En avant !…
–––––––––––Car ce cri
–––––––––––Est celui
–––––––––––De la terre
–––––––––––Tout entière.
–––––––––––En avant
–––––––––––Bravement !
–––––––––––Hardiment !
–––––––––––En avant !
II.
ROBIN.
–––––––––Tout, ainsi qu’une ombre,
–––––––––Fuit à vos regards,
–––––––––Villages sans nombre,
–––––––––Et clochers épars !…
–––––––––Dévorant l’espace
–––––––––Sur ses rails brûlants,
–––––––––L’express vole et passe
–––––––––Fleuves et torrents ?…
–––––––––Tantôt sur la cime
–––––––––Des monts éternels,
–––––––––Tantôt dans l’abîme
–––––––––Des sombres tunnels !
–––––––––Va, sainte machine,
–––––––––Poursuis ton chemin !
–––––––––Ton œuvre est divine,
–––––––––Ton but est divin !…
–––––––––Détruis les frontières
–––––––––Et confonds les mœurs,
–––––––––Abolis les guerres,
–––––––––Rapproche les cœurs !
–––––––––Plus de politique
–––––––––Aux drapeaux divers !…
–––––––––Fais un peuple unique
–––––––––De tout l’univers !
ROBIN, FRIDOLIN, ROSÉE-DU-SOIR, TRUCK, PIPERTRUNCK.
–––––––––Écume et renifle,
–––––––––Noir cheval de fer,
–––––––––Souffle, souffle, siffle,
–––––––––Va ton train d’enfer !…
–––––––––––Vole et cours !
–––––––––––Va devant !
–––––––––––Va toujours
–––––––––––En avant !…
TOUS, plus vite.
–––––––––––Car ce cri
–––––––––––Est celui
–––––––––––De la terre
–––––––––––Tout entière.
–––––––––––En avant
–––––––––––Bravement !
–––––––––––Hardiment
–––––––––––En avant !
PANSA.

Oh ! oh ! oh ! Ces étrangers se moquent de nous !

GURGÈS.

Ils nous prennent pour des imbéciles !

LES POMPÉIENS.

Oui ! oui !

PANSA.

Chut ! Nous les châtierons tout à l’heure de la bonne façon Mais avant, poussons-les à bout !

GURGÈS, CURCULION, MÉGADORE, HARPAX, PYRGOPOLYNICE, CAMION.

C’est ça !

PANSA.

Et qui amène ici des magiciens de votre force ?

ROBIN.

Le désir de retrouver certain objet… pris au temple de Jérusalem !

PYRGOPOLYNICE.

Le temple de Jérusalem ! c’est moi qui l’ai détruit. (Mouvement de joie de Fridolin, Rosée-du-Soir et Truck.)

ROBIN.

Tout seul ?

PYRGOPOLYNICE.

A peu près !

FRIDOLIN.

Et le trésor du temple ?

PYRGOPOLYNICE.

Je l’ai pillé ! naturellement !

ROBIN, à ses amis.

Nous brûlons ! (Haut.) Et ta part ?

PYRGOPOLYNICE.

Toutes les femmes s’acharnant après moi, il fallut bien mettre un terme à leurs importunités par quelques présents… Un collier à celle-ci, un diadème à cette autre…

ROBIN.

Et certain anneau de fer, dont le seul mérite était d’avoir appartenu au roi Salomon ?

PYRGOPOLYNICE.

Oh ! celui-là ! je l’ai donné en souvenir de mes exploits à celle à qui je ne puis rien refuser, à la belle Corinne !

CHOSROÈS, ému.

Hein !

CORINNE, lui recampant le chien.

Assez !

ROBIN, à Corinne.

C’est donc madame qui l’a ?

CORINNE.

Son anneau de fer ! Le beau cadeau ! Je l’ai donné à Médulla, ma femme de chambre !

FRIDOLIN, se tournant vers Médiale.

Ce serait donc alors mademoiselle Médulla ?

MÉDULLA, montrant Régadore.

Oui, si ce coquin de poëte ne me l’avait escroqué ! (On se retourne vers Mégadore.)

MIGADORE.

Hélas ! Pour le perdre aux dés contre Curculion, qui m’a fait trois fois le coup de Vénus !

ROBIN, se tournant vers Curculion.

Alors, heureux Grec… ?

CURCULION, avec fatuité.

Demandez à l’affranchie Drussille ! (Il la montre.)

DRUSSILLE, montrant le gladiateur en baissant les yeux.

Demandez au gladiateur !

BARPAX, avec un soupir de bœuf.

Demandez à Yphis.

YPHIS.

Demandez à Carion !

ROBIN.

Alors, monsieur Carion ?

CARION.

Demandez à ma femme qui l’a au doigt !

LÉPIDA.

Mon anneau nuptial ?

CARION.

C’est lui !

LÉPIDA, furieuse.

Horreur ! Je n’en veux plus ! (Elle l’arrache de son doigt et le jette, Robin s’en empare lestement.) L’anneau de cette fille ! Arrière ! je divorce ! (Elle court se mettre sous la protection de Pansa.)

LES PARENTS, passant de son côté.

Elle a raison !… Hors d’ici, la courtisane !

CORINNE.

A moi, mes amis !… On m’insulte !

PYRGOPOLYNICE.

Par le Styx ! ceci veut du sang !

HARPAX.

Viens-y ! — A moi les gladiateurs ! (Ils se menacent dos à dos sans tirer le glaive.)

PYRGOPOLYNICE.

A moi, les soldats !

PANSA.

A moi, les citoyens !…

(Mouvement, tumulte, etc.)

ROBIN.

Et à nous l’anneau ! (Il le donne à Fridolin. — Harpax et Pyrgopolynice se serrent la main.)

PANSA.

Et d’abord, arrêtez ces étrangers menteurs, qui viennent ici semer la discorde !

LES POMPÉIENS, se tournant tous contre eux.

Oui ! oui !

TRUCK, prenant tranquillement une prise.

Crétin, va !

PANSA.

Gardes ! aux fers !

TOUS LES POMPÉIENS.

Aux fers !… (On tire les armes. — Mouvement.)

ROBIN.

Oh ! oh ! mes petits fantômes, nous nous fâchons !… Retournez donc à vos cendres !… Bonne nuit, messieurs ! — Allons, mon prince !… il est temps !…

FRIDOLIN, levant l’anneau.

Djinn de Salomon ! à nous ! (Un énorme Djinn vert à tête de chameau sort du sol, au milieu de la fumée, et s’incline devant Fridolin.)

TOUS LES POMPÉIENS, épouvantés.

Jupiter ! à l’aide !…

LE DJINN.

Maître, que veux-tu de ton esclave ?

FRIDOLIN.

Je veux que tout ceci disparaisse !… et que tu me ramènes chez moi !…

LE DJINN.

Montez sur mes épaules, maître !… et j’obéis à l’instant !…

(Il les enlève sur ses épaules. — Les Pompéiens fuient épouvantés de toutes parts, tandis que le Djinn monte vers les frises. — Éclairs et tonnerre. Tout s’éclaire de la lueur rouge du Vésuve. — Tableau.)


SEPTIÈME TABLEAU.
L’ANNEAU DE SALOMON.

Une salle du palais de Carotte. — Trois grandes baies au fond. — Portes latérales. — Un fauteuil à gauche de la scène.



Scène PREMIÈRE.

CAROTTE, TRAC, KOFFRE, SCHOPP, PSITT, SOLDATS, au fond.

CAROTTE, mangeant toujours ses confitures.

Ah ! ah ! c’est vous, maréchal ! racontez-moi votre petite expédition et comment vous vous êtes emparé de cet usurpateur, qui a osé me précéder sur le trône !…

TRAC, avec enthousiasme.

Sire, tout va bien ! nos soldats se sont couverts de gloire !

KOFFRE.

Que ne ferait-on pas avec de tels hommes !

TOUS DEUX, piteusement.

Malheureusement… le prince nous a échappé !

CAROTTE, bondissant à terre.

Échappé !… voilà comme on m’obéit !

TRAC.

Pardon, sire ; mais…

CAROTTE, furieux, sautant et fouettant l’air de sa canne.

Je ne discute pas !… Suis-je le gouvernement de votre choix, oui ou non ?

TOUS, courbés et frissonnant.

Oui, de notre choix !…

CAROTTE, sautant debout sur le fauteuil.

Alors, quand je parle, obéissons ! — Le prince !

KOFFRE.

Sire !…

CAROTTE.

Assez !… le cabinet a perdu ma confiance !… Capitaine, arrêtez le cabinet ! (Les soldats les entourent.)

SCHOPP ET TRAC.

Perdus !

KOFFRE, qui s’est réfugié derrière le fauteuil.

Sire !… un mot !… il n’y a plus de prince !… Ces messieurs n’osent pas avouer qu’ils ont outrepassé vos ordres, en le supprimant de ce monde !

CAROTTE, ravi.

Oh ! il n’y a pas de mal à cela ! Le cabinet a retrouvé ma confiance !… Capitaine, lâchez le cabinet ! Je lui permets d’embrasser ma botte !…

KOFFRE, TRAC, SCHOPP, avec empressement.

Ah ! sire !… cette faveur !… (Ils se prosternent et baisent sa botte.)

CAROTTE, à Trac.

Maréchal !… Je suis content de vous ! Vous n’avez que vingt-deux galons, je vous permets d’en porter quarante-six !

TRAC, radieux.

O bonheur ! (Il rebaise les deux bottes.)

CAROTTE.

Vous, Schopp, je vous nomme général de brigade.

SCHOPP.

Oh ! sire !…

CAROTTE.

Baron !…

KOFFRE, avec espoir.

Sire !…

CAROTTE, lui jetant le pot vide.

Le pot ! (Koffre prend le pot piteusement.)

KOFFRE, frappé, debout, à part. La queue s’agite. Avec douleur.

Et pas un petit galon avec… O fureur !… (Ritournelle.)

CAROTTE.

Quel est ce bruit ?

PSITT.

Sire, ce sont des colporteurs étrangers, attirés par la nouvelle de votre couronnement et de votre mariage avec l’adorable princesse Cunégonde, que vont célébrer messieurs les radis noirs !

CAROTTE.

Qu’ils viennent ! — Et allez voir si la princesse a bientôt fini de s’habiller ! (Furieux.) Vite ! vite ! vite ! Je n’aime pas à attendre ! (Psitt, épouvanté, s’enfuit par la gauche.)


Scène II.

Les Mêmes, ROBIN, ROSÉE, TRUCK, PIPERTRUNCK.

(Ils entrent, tous déguisés en Orientaux, Truck en Égyptien nègre et muet, Pipertrunck poussant une petite brouette dorée, toute garnie de fleurs et de bibelots de toilette, etc. Pipertrunck en Persan, une grande robe, barbe blanche, bésicles énormes, haut bonnet.)

ROBIN ET ROSÉE-DU-SOIR.
I.
–––––––––––Nous venons
––––––––Du fin fond de la Perse !
–––––––––––Nous faisons
––––––––Un très-joli commerce !
–––––––––––Nous vendons
––––––––Les objets de toilette,
–––––––––––Nous tenons
––––––––Parfums et cassolettes,
–––––––––––Nœuds, festons
–––––––––––Et galons,
–––––––––––Gais costumes !
PIPERTRUNCK.
–––––––Frêles, frêles, frêles plumes !
ROSÉE.
–––––––––––Fleurs, bouquets,
–––––––––––Bracelets
–––––––––––Et breloques !
PIPERTRUNCK.
–––––––Fraîches, fraîches, fraîches toques !
ROSÉE.
–––––––––––Baumes, fards
–––––––––––Et brocards,
–––––––––––Larges voiles.
PIPERTRUNCK.
–––––––Fines, fines, fines toiles !
ROSÉE.
–––––––––––Talismans,
–––––––––––Diamants,
–––––––––––Aromates.
PIPERTRUNCK.
–––––––Fausses, fausses, fausses nattes !…
ROSÉE.
–––––––––––Tous objets,
–––––––––––Tous secrets,
–––––––––––Que réclame
–––––––––––Fille ou femme,
–––––––––––Pour qu’aux feux
–––––––––––De ses yeux
–––––––––––On s’enflamme !…
––––––––––Nous les avons
–––––––––––En savons,
–––––––––––En bonbons,
–––––––––––En flacons !…
PIPERTRUNCK.
–––––––––––Achetez,
–––––––––––Pour masquer,
–––––––––––Mastiquer,
–––––––––––Requinquer,
–––––––––––Fabriquer
–––––––––––Les beautés !
ROBIN, ROSÉE-DU-SOIR, PIPERTRUNCK.
–––––––––––Nous venons, etc.
ROBIN.
II.
–––––––––––Ce bijou
–––––––––––Mis au cou
–––––––––––D’une prude
PIPERTRUNCK.
–––––––Sèche, sèche, sèche et rude,
ROBIN.
–––––––––––L’excitant
–––––––––––A l’instant,
–––––––––––Sait la rendre
PIPERTRUNCK.
–––––––Douce, douce, douce et tendre.
ROBIN.
–––––––––––Êtes-vous
–––––––––––Très-jaloux
–––––––––––De vos belles ?
PIPERTRUNCK.
–––––––––––Ces jumelles
ROBIN.
–––––––––––Vous font voir
–––––––––––Si le soir
–––––––––––Les traîtresses
PIPERTRUNCK.
–––––––Vous font, vous font, vous font pièces.
ROBIN.
–––––––––––Tous objets,
–––––––––––Tous secrets,
–––––––––––Dont on use,
–––––––––––Toute ruse
–––––––––––Dont l’amour
–––––––––––Chaque jour
–––––––––––Nous abuse…
––––––––––Nous les avons
–––––––––––En flacons,
–––––––––––En savons,
–––––––––––En bonbons !…
PIPERTRUNCK.
–––––––––––Achetez,
–––––––––––Pour charmer,
–––––––––––Enflammer,
–––––––––––Transformer,
–––––––––––Désarmer
–––––––––––Les beautés !…
ENSEMBLE.
–––––––––––Nous venons
–––––––Du fin fond de la Perse, etc.
CAROTTE.

Je n’ai que faire de tout ça ! Toutes les femmes raffolent de moi ! (Il rit.)

LES MINISTRES, imitant complaisamment son rire.

Eh ! eh !

CAROTTE, fouettant l’air de sa canne.

Plaît-il ? (Tous s’arrêtent épouvantés.) Chambellan, achetez à cette petite un pot de pommade à la vanille que vous porterez de ma part à la princesse Cunégonde.

ROBIN.

Votre Majesté n’a pas besoin d’autre chose ?

CAROTTE, trépignant, furieux.

Rien pour le moment ! Et décampons… vite ! vite ! vite !

ROBIN.

Ah ! mais non ! ce n’est pas mon compte ! (A Rosée, bas et rapidement.) Fridolin !

ROSÉE-DU-SOIR.

Disparu sur le seuil.

ROBIN, avec dépit.

Le maladroit ! qui nous laisse là ! (Haut.) Votre Majesté n’est pas curieuse de voir certaine étoffe !… Une merveille !

CAROTTE, se frottant de la pommade prise par le chambellan.

Non ! non ! non !

ROBIN.

Tissée de fils d’argent empruntés à la lune, et de fils d’or empruntés au soleil.

CAROTTE, s’arrêtant.

Oh ! oh !

ROBIN.

Le fabricant, mon frère aîné (Il montre Truck.) qui est un peu sorcier, quoique muet ! (Tout le monde regarde Truck qui montre la langue et fait signe qu’il ne peut parler.) l’a douée d’une propriété merveilleuse !… C’est qu’elle n’est visible que pour les honnêtes gens !

CAROTTE.

Ah ! (Embarras des ministres.)

ROBIN.

Toute personne qui a volé ou escroqué, si peu que ce soit dans sa vie ! fut-ce une épingle ! Néant ! Vous lui mettez l’étoffe sur le nez !… Elle ne voit rien ! (Les ministres ont complètement tourné le dos.)

CAROTTE.

Oh ! oh ! Je veux essayer ça sur mon ministère ! (Il s’assied ; mouvement des ministres inquiets.)

ROBIN.

Rien de plus facile !… (Il fait semblant de prendre et de défaire un paquet en ôtant les épingles.) Voici un vêtement tout prêt ! (Truck feint de tirer et de déplier l’habit.) D’abord l’habit !

CAROTTE, regardant et ne voyant rien.

L’habit ?

ROBIN, tandis que Truck feint d’étaler l’habit devant lui.

Votre Majesté voit si j’exagère ! Est-ce assez beau ?

CAROTTE, prenant son lorgnon qu’il frotte en s’écarquillant les yeus, à part.

Je ne vois rien du tout ! Mais ça se comprend !…

KOFFRE, à part.

Pas un fil ! mais ça s’explique.

SCHOPP, TRAC, chacun à part.

Rien… je m’y attendais !

ROBIN.

Quelle couleur ! quel éclat ! Et le gilet ! Et la culotte ! Que, feu d’artifice !

TRAC.

C’est-à-dire qu’on ne peut pas le regarder !

KOFFRE.

Ça éblouit ! On ne voit plus rien !

CAROTTE, à part.

Mais je ne peux pas avouer… (haut.) Ah ! c’est l’habit, ça ?

ROBIN, feignant de lui tendre un pan d’habit.

Et tâtez, je vous prie !… quel grain !

CAROTTE, avec admiration.

Oh !… oh ! un grain exceptionnel ! Oh ! quel grain ! (Aux autres.) Tâtez !

TOUS, feignant de tâter.

Inouï ! Admirable !

ROBIN.

Si Votre Majesté veut juger de l’effet sur quelqu’un ! — Par exemple, M. le grand caissier, c’est fait pour lui !

KOFFRE.

Moi ?

CAROTTE.

Oui ! (A part.) Je verrai peut-être mieux ! (Haut.) C’est ça ! Essayons ! essayons ! vite ! vite ! vite ! (Koffre, effrayé, traverse le théâtre en laissant son habit aux mains de Pipertrunck. Rosée-du-Soir remonte au fond, pour voir si elle n’apercevra pas Fridolin.)

ROBIN, faisant semblant de présenter la culotte.

La culotte, d’abord ?

KOFFRE.

Devant le monde !… Attendez. (Il ferme à double tour les serrures de son gilet. Truck et Pipertrunck lui enlèvent la culotte. Il reste en caleçon.)

ROBIN.

Passez-moi cette jambe-ci ! (Vivement.) Prenez garde de déchirer ! (Il fait semblant de lui tendre une jambe de la culotte, et Pipertrunck l’autre.)

KOFFRE.

Il n’y a pas de danger !

ROBIN.

Et boutonnez-moi ça !… là !… (Truck feint de serrer une boucle.)

TRUCK, ployant les jambes avec un geste interrogatif.

Euh ? Euh ? Euh ?

KOFFRE.

Ça ne me gêne pas… non !

ROSÉE-DU-SOIR.

Le gilet ! maintenant ! (Même jeu.)

ROBIN.

Et l’habit ! On le croirait fait pour vous. Tournez-vous ! (Il se tourne.) Parfait ! bonne cambrure !

CAROTTE, applaudissant.

Ravissant ! ravissant !

KOFFRE, qui s’enrhume.

C’est fini, alors ?

ROBIN.

Ça vous tient trop chaud ?

KOFFRE, grelottant.

Au contraire, je ne serais pas fâché de remettre…

CAROTTE.

Non ! non ! Restez habillé comme ça pour le couronnement !

KOFFRE.

Comme ça !

CAROTTE.

Je vous fais cadeau du costume !

KOFFRE.

Ah ! sire !… Ah ! quelle bonté ! (A part.) Ah ! je vais attraper un de ces rhumes !…

CAROTTE.

Allez-vous-en maintenant tous. Vite ! vite ! Parce que ça me plaît !

TOUS.

Mais, sire !…

CAROTTE, hors de lui.

On réplique !…

TOUS, épouvantés.

Non ! non ! (Il les chasse à coups de canne. Toute la cour se sauve en désordre, Koffre en caleçon.)

PIPERTRUNCK, à part, se sauvant aussi.

Tenons-nous à l’écart, et voyons prudemment qui de ces deux rois est le plus fort !


Scène III.

ROBIN, ROSÉE, TRUCK, CAROTTE, CUNÉGONDE, puis COLOQUINTE.

ROBIN, bas à Rosée.

Mais Fridolin ?

ROSÉE, inquiète.

Absent toujours ! (Truck fait signe qu’il n’y est pas.)

ROBIN.

Alors, il est en train de faire une sottise ! Trouvons-le ! (Il sort par la gauche avec Rosée et Truck.)

CAROTTE, redescendant en riant.

Ah ! ah ! ah ! c’est amusant d’être roi !

CUNÉGONDE, entrant.

Quelle gaieté, cher prince !

COLOQUINTE, sortant de terre derrière eux.

Stupide !… (Mouvement de surprise de Cunégonde.) Tandis que tu te gorges de confitures, avorton de roi ! et que tu ne songes qu’à ta toilette, reine sans cervelle, votre ennemi est dans le palais, à vous préparer votre perte !

CUNÉGONDE.

Le prince !

CAROTTE.

Il est mort !

COLOQUINTE.

Trop vivant ! car il est revenu armé d’un pouvoir plus grand que le mien !

CAROTTE, criant.

Ah ! je veux m’en aller !

COLOQUINTE.

Silence !

CAROTTE, épouvanté, tombe à terre.

J’abdique !

COLOQUINTE, le retenant d’un geste terrible.

Te tairas-tu, gnome abject ? Qu’il t’aperçoive ! et il n’a qu’un mot à dire pour te renvoyer d’où tu sors !

CAROTTE, frissonnant et n’osant plus bouger, la tête dans ses mains.

Oh ! la ! la !

CUNÉGONDE, courant à lui et l’entourant de ses bras.

Me séparer de mon Carotte bien-aimé !

COLOQUINTE, vivement.

Ah ! tu ne le veux pas, n’est-ce pas ?

CUNÉGONDE.

Jamais !

COLOQUINTE.

Eh bien ! il ne tient qu’à toi de réduire notre rival à l’impuissance !

CUNÉGONDE.

Comment ?

COLOQUINTE.

Viens avec moi, et je t’expliquerai ce que tu dois faire ! Vite ! Le voici ! (Elle l’entraîne.)

CAROTTE, épouvanté, sautant à bas de la chaise.

Le voici !… Oh ! la ! la ! (Il se sauve en courant par la droite, s’embarrasse dans son sabre, tombe, se ramasse, et s’enfuit.)


Scène IV.

FRIDOLIN, entrant par la gauche.

FRIDOLIN, surpris.

Personne !… Au moment de franchir le seuil, j’aperçois la princesse à son balcon ! Le moyen de ne pas m’élancer vers elle ! A la faveur de cet anneau, je me change en bel oiseau bleu ! et je vole à sa fenêtre ! Elle achevait sa toilette de noce ! Quelle grâce ! Quelle beauté !… Elle me voit, pousse un cri ! Je tourne le chaton de ma bague, et soudain je suis invisible ! Alors, j’ai pu l’admirer à l’aise ! effleurer ses beaux cheveux, frôler sa petite main ! m’enivrer de sa présence ! Et j’y serais toujours, si elle n’avait pris le parti de descendre ici, (Cherchant.) où je comptais la voir ! et l’adorer encore ! A l’œuvre donc ! Avec cet anneau, je n’ai qu’à vouloir ; elle va paraître, cette ingrate princesse, et se jeter dans mes bras… Mais Quiribibi a raison !… c’est à mon pouvoir seul qu’elle cédera… et ce n’est pas là ce que mon cœur désire !… non !… ce n’est pas ainsi que je veux l’emporter sur mon odieux rival !… Reste donc à mon doigt, bague enchanteresse ! reste impuissante et stérile !… Sachons ce qui se passe dans l’âme de cette femme !… comment elle supportera ma juste colère et mes reproches !… Et s’il faut la punir… il sera temps de recourir à toi !… La voilà !… c’est elle !… courage, mon cœur !…


Scène V.

FRIDOLIN, CUNÉGONDE, amenée par COLOQUINTE qui lui indique le prince et disparaît dans le mur.

CUNÉGONDE, feignant à sa vue une extrême joie.

Fridolin !…

FRIDOLIN.

Elle m’a reconnu !…

CUNÉGONDE, de même.

Vous ! vous, de retour !… ah ! quelle ivresse !…

FRIDOLIN, stupéfait.

Quelle joie !…

CUNÉGONDE, regardant autour d’elle en feignant l’inquiétude.

Ah ! mon prince ! je tremble pour vous !… que de périls vous affrontez !…

FRIDOLIN, de plus en plus surpris.

Et c’est elle qui me parle ainsi !

CUNÉGONDE.

Oui, c’est moi, qui vous retrouve enfin… et dont le cœur est ivre de joie et d’amour !

FRIDOLIN.

Ton amour !

DUO.
FRIDOLIN.
–––––––Vers ce gnome que j’abhorre
–––––––Qui donc fit le premier pas ?
–––––––––––––Toi !…
–––––––Qui fut la première encore
–––––––A s’élancer dans ses bras ?
–––––––––––––Toi !…
–––––––Qui partage ma demeure
–––––––Et les biens qu’il m’a volés ?
–––––––––––––Toi !…
–––––––Enfin qui va tout à l’heure
–––––––L’épouser dans mon palais ?
–––––––––––––Toi !…
––––––Et c’est toi qui, ce même jour,
––––––M’oses parler de ton amour !
CUNÉGONDE.
–––––––Et c’est vous… vous la victime
–––––––Du pouvoir qu’il a sur tous,
–––––––Vous qui me faites un crime
–––––––De le subir, comme vous ?
FRIDOLIN, frappé.
–––––––De le subir ?
CUNÉGONDE.
–––––––De le subir ? Ah ! je ne cède
––––––Qu’au fatal pouvoir qu’il possède !
FRIDOLIN, incrédule, et la regardant pour voir si elle dit vrai.
––––––Est-ce possible ?
CUNÉGONDE.
––––––Est-ce possible ? Il doute encore !
FRIDOLIN.
––––––Tu m’aimerais ?…
CUNÉGONDE.
––––––Tu m’aimerais ?… Ah je t’adore !…
–––––––––Mon cœur, de lui-même,
–––––––––Vole vers le tien.
–––––––––Tu m’aimes, je t’aime,
–––––––––Le reste n’est rien !
FRIDOLIN, fasciné.
–––––––––Son cœur, de lui-même,
–––––––––Vole vers le mien.
–––––––––Tu m’aimes, je t’aime,
–––––––––Le reste n’est rien !…
CUNÉGONDE.
–––––––––Viens, quittons ces lieux,
––––––––Fuyons ce gnome odieux !
FRIDOLIN.
––––––––––Tu me suivras ?
CUNÉGONDE.
––––––––––Où tu voudras !
––––––Mon Fridolin, une chaumière
––––––Et ton amour pour seul trésor.
––––––Avec toi, plutôt la misère
––––––Qu’avec un autre un sceptre d’or !

(Faisant le geste d’arracher ses bijoux qu’elle garde.)

–––––––––Parures de fête !
–––––––––Couronne, bijoux,
–––––––––Au vent je vous jette,
–––––––––Voici mon époux !
ENSEMBLE.
–––––––––Mon cœur, de lui-même,
–––––––––Vole vers le tien.
–––––––––Tu m’aimes, je t’aime,
–––––––––Le reste n’est rien !
FRIDOLIN, avec joie.
––––––Oh ! maintenant ! oh ! je te croi !…
CUNÉGONDE.
––––––Viens donc, fuyons !
FRIDOLIN.
––––––Viens donc, fuyons ! Fuir, et pourquoi ?
––––––––Puissance souveraine,
––––––––Et couronne de roi,
––––––Je puis tout garder, ô ma reine,
––––––Et le partager avec toi !…
CUNÉGONDE.
–––––––O joie ! et par quel pouvoir !…
FRIDOLIN, baissant la voix.
––––––Silence !… et tu vas le savoir.

(Tirant l’anneau de son doigt et le lui montrant.)

–––––Cet anneau, cet anneau merveilleux !…
–––––Si petit, si bizarre et si vieux !
–––––Cet anneau, cet anneau merveilleux,
–––––Aux esprits il commande en tous lieux !
CUNÉGONDE.
––––––––––Eh quoi ! vraiment
––––––––––Un talisman !…
–––––Cet anneau, cet anneau merveilleux !…
–––––Si petit, etc.

(Elle cherche à le prendre.)

–––––––Et dans la main d’une femme ?
FRIDOLIN, sans défiance.
–––––––Il n’a plus aucun pouvoir.
CUNÉGONDE.
–––––––Pour ma part je ne réclame
–––––––Que le plaisir de l’avoir !

(Elle l’arrache.)

FRIDOLIN, inquiet.
––––––Que dites-vous ?
CUNÉGONDE, éclatant de rire et mettant l’anneau à son doigt.
––––––Que dites-vous ? Je dis, mon roi,
––––––Que le talisman est à moi.
FRIDOLIN.
––––––Trahi !
CUNÉGONDE, riant.
––––––Trahi ! J’en ai peur.
FRIDOLIN.
––––––Trahi ! J’en ai peur. Ah ! grand Dieu !
––––––Tout son amour n’était qu’un jeu !
CUNÉGONDE, riant.
––––––Ah ! ah ! ah !
FRIDOLIN.
––––––Ah ! ah ! ah ! Perfide ! Parjure !
CUNÉGONDE, riant.
––––––Ah ! ah ! ah ! la bonne figure !
ENSEMBLE.
FRIDOLIN.
–––––––Ah ! le voile se déchire,
–––––––Je vois ma fatale erreur.
–––––––C’est trop peu de te maudire,
–––––––Crains d’exciter ma fureur.
–––––––Je t’aimais jusqu’au délire,
–––––––Je te hais jusqu’à l’horreur.
CUNÉGONDE, riant.
–––––––Ah ! j’ai bien le droit de rire !
–––––––Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah
–––––––J’ai l’objet que je désire,
–––––––Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah !
–––––––Sur moi tu n’as plus d’empire,
–––––––Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah !
FRIDOLIN, marchant sur elle.
–––––––Ah ! c’est trop de perfidie,
–––––––Femme sans cœur et sans foi !
–––––––Sur ton salut, sur ta vie !
–––––––Ce talisman, rends-le moi !
–––––––––Cet anneau !
CUNÉGONDE, riant, en se dérobant à sa poursuite.
–––––––––Cet anneau ! Non ! non !
FRIDOLIN, menaçant.
–––––––––Je le veux !
CUNÉGONDE, de même.
–––––––––Je le veux ! Fi donc !
FRIDOLIN.
–––––––––Misérable !
CUNÉGONDE, de même.
–––––––––Misérable ! Oui-da !
FRIDOLIN.
–––––––––Crains ma rage !
CUNÉGONDE, de même.
–––––––––Crains ma rage ! Ah ! bah !
REPRISE DE L’ENSEMBLE.
–––––––Ah ! le voile se déchire ! etc.
FRIDOLIN.

Ah ! je l’aurai de gré ou de force ! (Il s’élance sur elle.)

CUNÉGONDE, se sauvant.

A moi, Coloquinte !


Scène VI.

Les Mêmes, COLOQUINTE, ROBIN, ROSÉE-DU-SOIR, CAROTTE, TRUCK, qui s’élance vers son maître.

COLOQUINTE, paraissant avec Carotte, qui se tient tout tremblant derrière sa jupe.

Tu es en mon pouvoir, prince trop crédule !… Va donc sous terre, et tombe !… (Cri de Rosée-du-Soir.)

ROBIN, vivement.

Où il me plaira…

FRIDOLIN, disparaissant englouti avec Truck.

A l’aide !… (Carotte fait une cabriole de satisfaction.)

COLOQUINTE, furieuse, à Robin.

Encore toi !… maudit génie !…

ROBIN.

Toujours !… Au revoir, la vieille… (Il entraîne Rosée-du-Soir et disparaît avec elle.)

CUNÉGONDE, embrassant Carotte.

Sauvé !…

CAROTTE, poussant un cri de coq.

Victoire !… (Ils sortent.)


HUITIÈME TABLEAU.
LES INSECTES.

Une campagne magnifique, toute de feuilles et de fleurs. — Au fond, un chemin descend du fond du théâtre à gauche, jusqu’au milieu de la scène.



Scène PREMIÈRE.

ROSÉE-DU-SOIR, seule, puis ROBIN, puis Fourmis.

(Le petit peloton de soie entre, en se déroulant parla gauche, puis Rosée-du-Soir parait, le suivant avec crainte.)

ROSÉE-DU-SOIR.

Où suis-je ?… Voilà des heures et des heures que le peloton de soie roule devant moi ! Et la force m’abandonne ! (Avec joie.) Il s’arrête !… Je dois m’arrêter aussi !… Hélas ! Sans toi, cher talisman, que serais-je devenu ?… Mais où m’as-tu conduite ?… Et pour le salut de celui que j’aime… qui trouverai-je dans cette campagne ?

ROBIN, sortant d’un tronc d’arbre.

Moi !…

ROSÉE-DU-SOIR, avec joie.

Robin !…

ROBIN.

As-tu pensé, pauvre enfant, que je t’abandonnerais ainsi ?

ROSÉE-DU-SOIR.

Oh ! non ! bon génie ! jamais !…

ROBIN.

Lui, peut-être !… Il mérite si peu ce que l’on fait pour lui !

ROSÉE-DU-SOIR.

Ah ! pardonnez-lui !

ROBIN.

L’insensé ! S’amouracher de cette poupée, et ne pas te deviner, toi si dévouée, si tendre !

ROSÉE-DU-SOIR.

Ne parlons pas de moi, bon génie !… mais de lui seul !… Où est-il ?

ROBIN.

Ici, chez les Fourmis !… où il s’est, grâce à moi, arrêté dans sa chute !

ROSÉE-DU-SOIR.

Je veux le voir ! (Entrent des fourmis.)

ROBIN.

Rien de plus facile ! (A la brigadière des fourmis.) Vous avez un homme prisonnier, depuis hier ?

LA BRIGADIÈRE.

Deux ?

ROBIN.

C’est que Truck est avec lui !

ROSÉE-DU-SOIR.

Nous allons les voir ?

LA BRIGADIÈRE.

Tout de suite ! — Tenez, les voici !…

ROBIN.

Déjà ?

LA BRIGADIÈRE, riant.

A la vapeur !… Tout serait comme ça chez nous !


Scène II.

Les Mêmes, FRIDOLIN, TRUCK.

(Ils arrivent par la gauche, en terrassiers, poussant des brouettes pleines, la pelle sur le dos. Truck, endormi tout en marchant.)

ROSÉE-DU-SOIR.

Ah ! mon prince !

FRIDOLIN.

Toi ! et Robin ! (Il laisse sa brouette et court à eux.)

TRUCK, joyeusement.

Les amis !

ROBIN.

Eh ! oui !

FRIDOLIN, pressant leurs mains avec effusion.

Toujours fidèles ! malgré tout !… Ah ! que vous êtes bons ! et que je vous aime !

ROBIN, montrant Rosée-du-Soir.

A lui, à lui, tout ça à lui !

FRIDOLIN.

Ah ! la coquine de princesse ! Plus d’anneau !

ROBIN.

Il y a peut-être un autre moyen de vaincre notre ennemi ?

FRIDOLIN.

Lequel ?

ROBIN.

Aucune main humaine n’a pouvoir sur lui ; mais j’ai mon idée. Vous le verrez, mon prince. (A la fourmi.) Ma mie, la Coloquinte est-elle toujours aussi mal qu’autrefois avec les Abeilles ?

LA BRIGADIÈRE.

Plus que jamais ! La mauvaise bête ! Elle a fait exiler de ce pays toutes les ruches, et c’est une guerre à mort à présent !

ROBIN.

Bon ! les Abeilles seront pour nous !

LA BRIGADIÈRE.

Vous tombez bien ! c’est aujourd’hui la fête du printemps, et tous les insectes, amis et ennemis, se réunissent pour fraterniser ensemble. Notre fourmilière va s’y rendre. Venez et je vous présente à la reine des Abeilles qui vous servira volontiers contre Coloquinte !

ROBIN.

Très-bien ! Nous profiterons de sa voiture ailée pour retourner lestement à Krokodyne.

FRIDOLIN.

Et quand ?

LA BRIGADIÈRE.

Tout de suite ! J’entends déjà les tambours. Le cortège n’est pas loin ! (Sonnerie de la trompe.) Stop au travail ! (L’appel se répète au loin.) Et en avant la première brigade ! Pour la fête !

CRIS, dehors, répétant.

En avant !


Scène III.

FRIDOLIN, ROSÉE-DU-SOIR, ROBIN, Fourmis, puis Tous les insectes.

CORTÈGE ET CHŒUR.

(Les Fourmis se rangent de chaque côté de la scène ; le cortége des Insectes paraît au fond, à gauche, sur la route, et descend sur la scène, dans l’ordre suivant : D’abord les Fourmis amazones.)

CHŒUR.
––––––Rangeant la foule qui regarde :
––––––Voici venir leur avant-garde !

(Puis les sapeurs, représentés par des cerfs-volants avec des haches, des tabliers et tout le fourniment.)

CERFS-VOLANTS, frisant leurs moustaches, avec fatuité.
––––––Joli sapeur ! de chaque belle,
––––––Toujours vainqueur, tu prends le cœur !
––––––Et la beauté la plus rebelle…

(Mouvement avec la hache.)

––––––Quand parait le sapeur, a peur !

(Derrière les sapeurs, le tambour-major et les tambours, représentés par des cousins et suivis de grillons qui jouent du fifre.)

COUSINS.
––––––Tapons, tapons, comme des sourds,
––––––Tapons, tapons sur nos tambours !…
LES GRILLONS.
–––––––––––Réveillons
–––––––––––Tous nos cris !
–––––––––––Gais grillons !
–––––––––––Gais cricris !

(Quand les tambours sont arrivés à l’avant-scène, la musique qui est derrière donne le signal de commencer, par le coup de grosse caisse, les tambours achèvent leur roulement, en défilant, et découvrent la musique qui entame son air en descendant la scène. — Cette musique est toute composée de moucherons de toutes sortes et de toutes couleurs ayant, qui leurs trompes en forme de cornet à pistons, de cor, d’ophicléide, qui des fleurs dont les calices forment des chapeaux chinois, des cornemuses, etc., qui des cymbales sous les bras ou des tambourins sur le flanc, qu’ils frappent en marchant : le tout constitue une sorte de musique militaire.)

LES MOUCHES.
––––L’air vif du matin nous met en goguette…
––––En avant cornet, flûte et clarinette !…

(Derrière la musique, tout un état-major de scarabées et d’insectes de diverses espèces. — Très-brillant.)

L’ETAT-MAJOR.
––––Pour luire au soleil… tout chamarré d’or…
––––Le plus bel état… c’est l’état-major !

(Puis les charpentiers représentés par les insectes qui percent le bois, etc. Ils sont armés de scies, de rabots, de varlopes, etc., et s’accompagnent, en marchant, avec leurs outils. Ils sont habillés en compagnons du tour de France, avec rubans sur la tête, cannes, ceintures, et chantent une chanson de compagnonnage.)

LES PERCE-BOIS.
––––––Les compagnons tous à la ronde
––––––S’en vont partout et n’importe où !…
––––––Trac ! trac ! trac ! on fait dans le monde,
–––––A force de coups, son petit trou !…

(Les hannetons, en gardes nationaux, les suivent, puis une cantinière et un petit hanneton qu’elle tient en laisse par un fil attaché à la patte.)

LES HANNETONS.
–––––––Bons bourgeois, à tête folle,
–––––––Qu’on nous ramène à l’école,
–––––––Car, ma foi, plus nous allons,
–––––––Moins sages nous nous montrons !

(Des cigales, vécues en bohémiennes, avec des tambours de basque, des guitares, des cymbales.)

LES CIGALES.
–––––––––Nous chantons, cigales,
–––––––––Au bord des chemins,
–––––––––Au son des cymbales
–––––––––Et des tambourins !

(Les papillons de toutes couleurs, en gandins, suivis de petites bêtes à bon Dieu, pour pages, et les papillonnes en cocodettes, avec de petites cantharides qui leur tiennent la queue de leurs robes et leurs parasols.)

LES PAPILLONS.
––––––Nous sommes trop beaux pour rien faire,
––––––Si ce n’est de vivre fort bien.
LES PAPILLONNES.
––––––Et nous sommes, nous, au contraire,
––––––Trop belles pour n’en faire rien.
ENSEMBLE.
PAPILLONNES.
––––––Notre métier, c’est de leur plaire.
PAPILLONS.
––––––Oui, leur métier, c’est de nous plaire.
PAPILLONNES, les caressant.
––––––Et l’on s’en acquitte fort bien.
PAPILLONS.
––––––Mais on ne leur plaît pas pour rien.
REPRISE.
––––––Nous sommes trop beaux pour rien faire… etc.
––––––Et nous sommes… etc.

(Viennent ensuite les danseuses représentées par les demoiselles ou libellules et les sauterelles.)

LES DEMOISELLES, dansant.
–––––––Frêles demoiselles, ouvrez
–––––––Vos ailes aux reflets nacrés.
LES SAUTERELLES, de même.
–––––––Verte sauterelle, bondis,
–––––––Ma belle, dans les prés fleuris.

(Les chevaliers, représentés par les scarabées et les carabes, les cerfs-volants, etc., couverts d’armures éclatantes et de casques terribles.)

CARABES.
–––––––Des paladins suivons les traces !…
–––––––Mais nous cuisons sous nos cuirasses !…

(Derrière eux les bourdons et des papillons de nuit, entourant un grand capricorne, en prêtre du soleil.)

LES BOURDONS.
––––––Gros et gras, dodus et fleuris.
––––––––Gloria !… gloria nobis !…
LES PAPILLONS DE NUIT reprennent.
––––––Et dans la nuit, toujours blottis !…
––––––––Gloria !… gloria nobis !…

(Après le grand-prêtre, le défilé guerrier de toute la ruche. — D’abord les tambours et les clairons, représentés par des frelons.)

FRELONS.
––––––Battez, tambours, sonnez, clairons !…
––––––Voici venir nos escadrons !…
LES GUÊPES, en gardes du corps.
––––––Gardes du corps, troupe farouche !…
––––––Malheur, malheur à qui nous touche !…

(Entrée des abeilles. — Tout l’essaim des ouvrières défile sur deux colonnes, — une procession, en jetant des fleurs devant la reine. Elles ont sur le dos de petites hottes d’or toutes pleines de bouquets. — La reine des abeilles paraît sur un char ailé, où elle fait monter avec elle Rosée-du-Soir, Robin, Fridolin et Truck. — Les tambours battent et leu clairons sonnent aux champs.)

CHŒUR GÉNÉRAL.
––––––Vous tous qui créez des merveilles,
––––––Travailleurs des bois et des champs,
––––––Voici la reine des abeilles,
––––––Voici la reine du printemps !…
TABLEAU.

ACTE TROISIÈME.

NEUVIÈME TABLEAU.
UNE SALLE DU PALAIS DE CAROTTE.
LE CONSEIL DES MINISTRES.


Scène PREMIÈRE.

CAROTTE et sa Suite, KOFFRE, TRAC, SCHOPP, PIPERTRUNCK.

(Carotte entre suivi des radis, navets, etc., abattu, ridé, le panache flétri. — Sa suite emboîte le pas dans le même état. — Les ministres suivent en regardant le cortége avec désespoir. — Carotte tombe dans un fauteuil, dans un état de prostration complète.)

KOFFRE.

Affreux spectacle ! Voilà donc à quel état est réduit le plus glorieux des monarques !

TRAC.

Quel marasme !…

PIPERTRUNCK, à lui-même.

J’ai lâché l’autre un peu trop tôt !

SCHOPP.

Depuis que la sorcière a disparu…

TRAC.

Son prestige s’en va, s’en va, s’en va !

PIPERTRUNCK.

Et ces légumes !… décolorés, avachis !

KOFFRE.

Quel entourage !

PIPERTRUNCK.

Un potager dans la canicule !

SCHOPP.

Le peuple s’étonne !

TRAC.

Il murmure !

KOFFRE.

Réveillons-le à tout prix !

PIPERTRUNCH.

Secouons-le !

TRAC, à Carotte.

Sire, vos ministres dévoués !…

CAROTTE, miaulant un cri plaintif

Houé !

KOFFRE, redescendant.

Va te promener !… c’est tout ce qu’on en lire !… (La queue s’agite.)

PIPERTRUNCK la recevant dans le nez.

Ah ! sapristi !… votre queue !…

KOFFRE.

Ne m’en parlez pas !… elle a dû être mordue c’est une agitation !… des soubresauts !… Elle a la fièvre.

SCHOPP.

Ça lui aura tourné les sens !

TRAC, inquiet.

Diable ! mais il faut soigner ça ! Il n’y a rien de mauvais comme une perruque malade !

KOFFRE.

Bon ! bon ! Je consulterai !… mais, en attendant, nous perdons notre temps ; et vous voyez l’état de la monarchie… Délibérons sur les mesures à prendre !

PIPERTRUNCK.

D’urgence !… Car les bruits les plus fàcheux circulent dans la ville… on va jusqu’à dire que nous avons fait de lui et sa cour un immense pot-au-feu.

SCHOPP.

Que faire ?

PIPERTRUNCK.

J’ai une idée !

TOUS, étonnée.

Ah !

PSITT, accourant.
La princesse !

Scène II.

Les Mêmes, CUNÉGONDE.

PIPERTRUNCK.

Ah !… c’est le ciel qui l’envoie !… ça rentre dans mon idée !… Sublime princesse !… Il n’y a que vous pour sauver la monarchie !

CUNÉGONDE.

Moi !

PIPERTRUNCK.

Vous !… Il faut absolument que vous décidiez Son Altesse à se montrer au peuple !

CUNÉGONDE.

Je venais justement pour ça !

TRAC.

Comme ça se trouve !

KOFFRE, mécontent.

Le montrer… abruti comme il est !

CUNÉGONDE, indignée, courant à Carotte.

Abruti !… Oser me dire que mon honoré prince est abruti !

KOFFRE.

Dame ! il me semble que…

CUNÉGONDE, entourant Carotte de ses bras.

Tu entends, mon chérubin !… Toi, mon héros, mon idole !

COUPLETS DU PANACHE
I.
––––––Mon gros chéri, mon petit roi,
––––––Montreras-tu du caractère,
––––––Ne feras-tu donc rien pour moi,
––––––N’as-tu plus souci de me plaire !
––––––Je t’ai bien aimé, mais pourtant
––––––Si je te voyais du courage,
––––––Je t’aimerais tant, tant, tant, tant,
––––––Qu’on ne peut aimer davantage.
––––––––Redresse ton panache,
––––––––Reprends ton air bravache,
––––––––Fût-ce à coups de cravache,
––––––––––––Détruis
–––––––––––Nos ennemis !
––––––––Ou si tu n’es qu’un lâche
––––––––A la fin je me fâche
––––––––Et morbleu ! je te lâche !
II.
––––––Que faut-il donc, mon gros pacha,
––––––Pour secouer ton indolence ?
––––––Faut-il danser la cachucha,
––––––Faut-il chanter une romance ?
––––––Faut-il un regard, un souris ?
––––––Faut-il un baiser ? viens le prendre.
––––––Et même avant qu’il ne soit pris,
––––––Tiens, je consens à te le rendre.
––––––––Redresse ton panache, etc.
CUNÉGONDE, lui redressant son panache.

Pauvre bijou, va ! Est-il beau !… Voyez comme il me reconnaît !… comme il retrouve sa Cunégonde avec joie !…

CAROTTE.

Oie !…

KOFFRE, ingénument.

C’est vrai !… Il vous reconnaît !

CUNÉGONDE, essayant de le mettre debout.

Allons ! debout !… mon bijou ! (Carotte retombe.)

KOFFRE.

Comme ça !…

CUNÉGONDE.

Pourquoi pas ?

KOFFRE.

Mais, princesse… mais regardez… cette touffe qui lui pend du crâne !

CAROTTE.

Ane !

PIPERTRUNCK.

Il a des moments lucides !… mais ça ne dure pas !

CUNÉGONDE, redressant la houppe.

Ce n’est rien… Nous lui planterons là dedans un fil de fer… et il marchera !… Allons, houp !…

KOFFRE.

Mais !…

CUNÉGONDE.

Je vous dis qu’il marchera ! cordiable ! ou j’y perdrai mon nom !

CAROTTE.

Non !

CUNÉGONDE.

Si ! (Elle le met debout.) Empoignez-lui le bras droit, baron !… Vous, le gauche, maréchal ! Là, maintenant, en route !…

KOFFRE, exaspéré.

Et s’il tombe !

CUNÉGONDE.

S’il tombe, ma foi… Alors comme alors !… Tenez ferme, conseiller !

KOFFRE, hors de lui.

Mais c’est insensé ! — Voilà comme on démolit une dynastie !…

PIPERTRUNCK.

Baron, calmez-vous !… Vous prenez feu !

KOFFRE.

C’est absurde !…

TRAC.

Votre queue s’agite !

KOFFRE.

Il y a de quoi ! (La queue s’agite, s’allonge et s’agite avec fureur.)

PIPERTRUNCK.

Mais voyez donc !… Grand Dieu !

KOFFRE.

Hein !

PIPERTRUNCK.

Elle est enragée !

TOUS.

Enragée !…

CUNÉGONDE.

Sauve qui peut !…

KOFFRE.

Enragée ! ma perruque !… Juste ciel !… mais oui !… Ils ont raison ! (La queue prend feu.) Au feu ! au feu !… (Il court effaré sur la scène, tout le monde fuyant devant lui, et finit par s’élancer dehors.)

PIPERTRUNCK, seul.

Vous comprenez le nouveau mouvement stratégique que j’opère, n’est-ce pas ? Oui !… Eh bien ! vous y êtes ! (Il se sauve par la gauche. — Le décor change.)


DIXIÈME TABLEAU.
LA RÉVOLTE.

Une place de Krokodyne. — Marché. — Grand escalier au fond. — Café à gauche. — A droite, au premier plan, tables, bancs et étalages de marchands. — Du monde partout au marché et aux tables du café.



Scène PREMIÈRE.

Bourgeois, Bourgeoises, Marchands, Marchandes, Étudiants, Étudiantes, dans le café, Enfants, puis FRIDOLIN, ROBIN, ROSÉE-DU-SOIR, TRUCK, en musiciens ambulants, avec un singe.

CHŒUR.
BOURGEOIS, BOURGEOISES, ACHETEURS, MARCHANDS ET MARCHANDES.
––––––Le marché s’anime et s’éveille
––––––Aux premiers rayons du matin !
––––––Fleurs et fruits : c’est une corbeille,
––––––Fleurs et fruits : c’est un vrai jardin !
DES ENFANTS, accourant avec des cris de joie.

Un singe !

FRIDOLIN, entrant avec Rosée-du-Soir, Robin, Truck, couvert d’un manteau.

Mon royaume !… ma capitale !… Enfin, mes amis ! nous y sommes !

ROSÉE-DU-SOIR, en femme.

Déguisés, inconnus !

FRIDOLIN.

Oh ! je me ferai connaître !

ROBIN, vivement.

Pas encore ! Donnez-vous patience, mon prince, et pour le moment, jouons du singe !

FRIDOLIN, surpris.

Du singe !

ROBIN.
Oui, oui ! c’est encore de la politique ! vous allez voir ! Attention !
LA RÉVOLTE.
UNE BOURGEOISE, marchandant.
––––––––––Combien ces œufs ?
LA MARCHANDE.
––––––––––Six sous les deux !
PREMIÈRE BOURGEOISE, se récriant.
––––––––––Six sous deux œufs !
DEUXIÈME BOURGEOISE, survenant avec son mari.
––––––––––C’est monstrueux !
PREMIER BOURGEOIS.
––––––Au temps jadis, en cette ville,
––––––On avait deux œufs pour trois sous !
DEUXIÈME BOURGEOIS.
––––––La vie autrefois si facile
––––––Nous coûte aujourd’hui des prix fous !
LES MARCHANDES, riant et se moquant.
––––––Vieux cornichons !
LES BOURGEOIS.
––––––Vieux cornichons ! Vieilles mégères !
LES MARCHANDS ET LES MARCHANDES, raillant.
–––––––Ça prétend nous faire la loi !
BOURGEOIS ET BOURGEOISES.
–––––––L’audace de ces fruitières
–––––––Depuis qu’un légume est roi !
TOUS.
––––––––Ah ! quel gouvernement !
––––––Ça ne peut pas durer vraiment !
SERGENTS DE VILLE, arrivant.
––––––––––Allons ! allons !
––––––––Circulons ! circulons !

(Ils bousculent les passante pour les faire circuler.)

PREMIÈRE BOURGEOISE, bousculée.
––––––Oh ! le butor !
PREMIER BOURGEOIS, son mari, rageur et menaçant le sergent de ville.
––––––Oh ! le butor ! Pincer madame !
LE BRIGADIER, le faisant pirouetter.
––––––Silence ou gare à la prison !
LA FEMME, terrible.
––––––Essayez donc !
LES ÉTUDIANTS, du café.
––––––Essayez donc ! Bravo ! la femme !
LES ÉTUDIANTES, debout sur les tables.
––––––Bravo ! la vieille !
TOUS.
––––––Bravo ! la vieille ! Elle a raison !

(Les sergents intimidés remontent. — Pipertrunck parait et se faufile dans la foule.)

PREMIER BOURGEOIS.
–––––––De tous nos droits on se moque !
DEUXIÈME BOURGEOIS.
–––––––La police est faite ainsi !
ROBIN.
–––––––Ah ! quel règne ! ah ! quelle époque !
PIPERTRUNCK.
–––––––Ah ! quel temps que celui-ci !
FRIDOLIN.
–––––––Les finances en déroute !
TRUCK ET PIPERTRUNCK.
–––––––Et les impôts les plus lourds !
LES MARCHANDES.
–––––––Plus d’argent ! la banqueroute !
ROBIN.
–––––––Et la rente au plus bas cours !
TOUS.
––––––––Ah ! quel gouvernement !
––––––Ça ne peut pas durer vraiment !
LADISLAS ET LES ÉTUDIANTS.
–––––––Le tabac n’est plus fumable !
LES BOURGEOISES.
–––––––Les loyers sont renchéris !
LES ÉTUDIANTES.
–––––––La bière n’est plus buvable !
FRIDOLIN, ROBIN, TRUCK, ROSÉE-DU-SOIR, PIPERTRUNCK.
–––––––Tout est mauvais, hors de prix !
VIEUX BOURGEOIS.
–––––––Plus de plaisirs, plus de fêtes !
VIEILLES BOURGEOISES.
–––––––Plus de joie et plus d’amour !
LES VIEUX, montrant leurs crânes chauves
–––––––Plus de cheveux sur la tête !
LES VIEILLES.
–––––––Et la grippe tous les jours !
TOUS.
––––––––Ah ! quel gouvernement !

(Une patrouille passe au fond. Ils baissent la voix.)

––––––Ça ne peut pas durer vraiment !

(Sons de trompette.)

TOUS.
––––––––––––Silence !
LE HÉRAUT.
––––––––––––Défense
––––Au nom du roi de former un seul groupe.
SERGENTS DE VILLE.
––––––––––Allons ! allons !
––––––––Circulons ! circulons !

(Ils rebousculent.)

FRIDOLIN, ROBIN, LADISLAS, LES ÉTUDIANTS exaspérés.
–––––––––––On nous chasse
–––––––––––De la place !
LES SERGENTS.
–––––––––––Circulons !
LADISLAS.
–––––––––––Je proteste !
–––––––––––Et je reste !
TOUS.
–––––––––––Nous restons !
LE BRIGADIER.
–––––––––––Qu’on arrête
–––––––––––Ce braillard !
LADISLAS.
–––––––––––Vieille bête
–––––––––––De mouchard,
–––––––––––––Tiens !

(Il lui donne une bourrade.)

LE BRIGADIER.
––––––––––––Main-forte,
–––––––––––Tous mes gens !
TOUS.
–––––––––––A la porte
–––––––––––Les sergents !
LE BRIGADIER.
–––––––––––Ah ! canaille !
LES ÉTUDIANTS.
–––––––––––En bataille !
LES SERGENTS.
––––––––––––Coquins !
LES ÉTUDIANTS.
––––––––––––Faquins !
LES SERGENTS.
––––––––––––Chargeons !
LES ÉTUDIANTS.
––––––––––––Marchons !

(Au montent où ils vont s’élancer, des soldats garnissent l’escalier. La foule recule.)

TOUS.
–––––––––Des soldats partout !

Citoyens, debout !

ROBIN, FRIDOLIN, ROSÉE, TRUCK à l’écart, à demi-voix.
–––––––––Ça court à la ronde,
–––––––––Ça grossit déjà !
–––––––––Ça ronfle, ça gronde,
–––––––––Ça chauffe, ça va !
REPRISE AVEC TOUT LE CHŒUR, à demi-voix.
–––––––––Ça court à la ronde, etc.
ROBIN, montrant les soldats, à demi-voix.
––––––Amis, souffrirons-nous cela ?
FRIDOLIN, de même.
––––––Un tyran nous écrasera !
PIPERTRUNCK.
––––––Une carotte régnera !
TOUS.
––––––Plutôt mourir que souffrir ça !…
PIPERTRUNCK.
I.
––––––––––Point de fracas,
––––––––––Et sans éclats,
––––––––––Sans cris, tout bas,
––––––––––––Tout bas !
––––––––––Bourgeois, soldats,
––––––––––Armons nos bras,
––––––––––––Nos bras
––––––––––Pour les combats.
––––––––Assez de ce despote !
––––––––Assez du roi Carotte !
––––––––Puisqu’il nous pousse à bout
––––––––––Amis ! debout !
––––––––––Amis ! debout !
––––––––––A bas le tyran !
––––––A bas, à bas le charlatan !
–––––––––Carottes, radis,
–––––––––Légumes maudits,
––––Réduisons tout en purée, en salmis.
TOUS.
–––––––––A bas le tyran ! etc.
II.
––––––––––Bourgeois, soldats,
––––––––––Pour les combats,
––––––––––Armons nos bras,
––––––––––––Nos bras !
––––––––––O liberté !
––––––––––Avec fierté
––––––––––––Nos pas
––––––––––Suivront tes pas !…
––––––––Assez de tyrannie !
––––––––Vengeons notre patrie
––––––––Des maux qu’elle a soufferts,
––––––––––Brisons ses fers !…
TOUS.
–––––––––A bas le tyran ! etc.

Scène II.

Les Mêmes, TRAC, SCHOPP, KOFFRE, CUNÉGONDE.

TRAC, KOFFRE, SCHOPP, CUNÉGONDE.

(Ils paraissent au sommet de l’escalier. Pipertrunck les rejoint, et Cunégonde au milieu, se donnant tous le bras, ils descendent majestueusement les marches, en chantant.)

––––Peuple éclairé ! clairvoyant ! infaillible !
––––Avec raison, tu démolis ton roi.
––––Peuple vaillant, tu seras invincible !
––––Le cabinet va marcher avec toi !
TOUS.
––––––––Vive le cabinet !
PIPERTRUNCK, aux sergents de ville.
––––––Gardiens de l’ordre et du bon droit,
––––––A vous l’honneur de les combattre !

(Les sergents passent du côté des étudiants et fraternisent.)

TRAC, aux soldats.
––––––Braves soldats ! par le flanc droit !
––––––Par le flanc gauche ! en avant quatre !

(Même jeu des soldats avec les bourgeois. — Tambours. — Une musique militaire et des soldats paraissent au fond. Pendant ce temps, des armes passent de mains en mains, et chacun a la sienne.)

TOUS.
––––––Vive l’armée !
ROBIN.
––––––Vive l’armée ! Et plus d’alarmes !
––––––Car la musique est avec nous !
FRIDOLIN.
––––––––––––Aux armes !
TOUS.
––––––––––––Aux armes !
FRIDOLIN, jetant son manteau.
––––––Amis, me reconnaissez-vous ?
TOUS.
–––––––––––Fridolin !
FRIDOLIN, tirent l’épée.
––––––De l’enfer conjurons les charmes,
––––––Et, le fer au poing, terrassons,
–––––––––––Écrasons
–––––––––––Ces démons
LES QUATRE MINISTRES.
–––––––––Vive le vrai roi !
TOUS, agitant leurs armes.
–––––––––Vive le vrai roi !
––––––––––––Aux armes !
REPRISE.
––––––––––Bourgeois, soldats,
––––––––––Pour les combats,
––––––––––Armons nos bras !
––––––––––O liberté,
––––––––––Avec fierté,
––––––––––––Nos pas
––––––––––Suivront tes pas !
––––––––Assez de tyrannie !
––––––––Vengeons notre patrie
––––––––Des maux qu’elle a soufferts.
––––––––––Brisons ses fers ! (bis)
–––––––––A bas le tyran !

(Tambour, tocsin. Fridolin s’élance sur l’escalier et sort, suivi des combattants. — Au même instant, Coloquinte sort de terre et Carotte parait fuyant avec ses légumes. — Le singe, effrayé, rompt sa chaîne. — Le canon et le tocsin continuent dans la coulisse jusqu’au tableau suivant.)


Scène III.

COLOQUINTE, CAROTTE, ROSÉE-DU-SOIR, restée à l’écart.

CAROTTE, épouvanté, tombant à plat ventre. — Tous les légumes l’imitent.

J’abdique !

COLOQUINTE.

Te voilà donc, gnome stupide !

CAROTTE.

Coloquinte !

COLOQUINTE.

Lâche avorton ! ne t’ai-je pas dit qu’aucune main humaine n’avait pouvoir sur ta vie !

CAROTTE, rassuré.

Oui.

COLOQUINTE.

Eh bien ! que crains-tu alors, et surtout moi présente ? (Le relevant.) Debout !… et tête à l’orage. (Elle étend sa baguette. Les panaches se redressent.)

CAROTTE, fièrement.

Debout ! (A la vue de ce beau panache, le singe saute sur Carotte et lui arrache la houppe verte. Détonation. Carotte pousse un cri et s’engloutit, tandis que le singe croque les feuilles. Tous les légumes se sauvent.)

COLOQUINTE.

Malédiction ! Tout est perdu !

ROBIN, apparaissant en costume de génie ; à Coloquinte.

Ce n’est pas une main humaine, ma chère, vous n’avez rien à dire ! (Coloquinte s’engloutit.) Bonsoir, Coloquinte !

ROSÉE-DU-SOIR, radieuse.

Oh ! bon génie ! merci !

ROBIN, montrant le singe.

Grâce à lui !… Princesse !

ROSÉE-DU-SOIR, dont le costume change.

Princesse ?

ROBIN.

Oui, oui, je vous conterai cela ! Victoire à nous. Toute la ville acclame Fridolin triomphant ! Allons, princesse, au-devant de votre royal époux ! — (Le décor change.)


ONZIÈME ET DERNIER TABLEAU.
LE TRIOMPHE DE FRIDOLIN.

Un palais magnifique, tout décoré de cariatides vivantes. — Fridolin en costume militaire, debout au sommet d’un grand escalier, reçoit les hommages de tout le peuple qui agite ses armes et des drapeaux.


FRIDOLIN, CUNÉGONDE, ROSÉE-DU-SOIR, ROBIN, TRUCK, PSITT, PIPERTRUNCK, KOFFRE, TRAC, SCHOPP, MESDAMES PIPERTRUNCK, KOFFRE, TRAC et SCHOPP.

CHŒUR.
–––––––Sonnez, cloches et clochettes !
–––––––Sonnez, carillons joyeux !
–––––––Sonnez, clairons et trompettes !
–––––––Le ciel a comblé nos vœux

(Robin conduit Rosée-du-Soir à Fridolin. L’enthousiasme des ministre est à son comble.)

FRIDOLIN, descendant avec Rosée-du-Soir, à Cunégonde.

Mes compliments à votre père, madame !

CUNÉGONDE, fièrement.

Mademoiselle, s’il vous plaît !

FRIDOLIN.

Ah ! bah !

ROBIN.

Franchement, elle a raison, ceci ne peut pas compter. (Il tire du sol le roi Carotte, ridé, fané, mort, avec de petits bras et de petites jambes en racines.)

CUNÉGONDE.

Horreur !… Et j’ai aimé ça !

ROBIN.
––––––––––––Voici (bis)
––––––––––Le roi Carotte.
–––––––––––Sapristi !
––––––Il a la mine un peu pâlotte.
TOUS.
––––––––––––Voici, etc.

(Robin laisse tomber la carotte qui disparaît sous terre.)

REPRISE DU CHANT DE LA RÉVOLTE.

(Tout splendidement. — apothéose. — Tableau, etc.)



FIN.