Le Roman de Léonard de Vinci/XV

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Chapitre XV - La sainte Inquisition
1506-1513
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« Connaissez tout le monde, mais vous, que personne ne vous connaisse. »
BASILEUS LE GNOSTIQUE


I[modifier]

SUR la demande pressante du seigneur Charles d’Amboise, l’artiste reçut de Sa Seigneurie florentine un congé illimité, et l’année suivante 1507, étant définitivement entré au service du roi de France, il s’installa à Milan, ne faisant plus que de rares voyages d’affaires à Florence.

Quatre ans s’écoulèrent.

Giovanni Beltraffio qui, à cette époque, était déjà considéré comme un maître habile, travaillait aux fresques de la nouvelle église de Saint-Maurice, appartenant au couvent de femmes, le Monasterio Maggiore, construit sur les ruines d’un ancien cirque romain et d’un temple de Jupiter. À côté, cachés par un mur très haut, se trouvaient le parc abandonné et le palais, jadis superbe, des seigneurs de Carmagnola.

Les nonnes louaient cette terre et cette maison à l’alchimiste Galeotto Sacrobosco et à sa nièce Cassandra, revenus depuis peu à Milan.

Peu après la première invasion française, et le pillage de la masure de monna Sidonia, ils avaient quitté la Lombardie et, durant neuf ans, avaient erré en Grèce, dans les îles de l’archipel, l’Asie Mineure, la Palestine et la Syrie. Des opinions étranges circulaient à leur sujet : les uns assuraient que l’alchimiste avait trouvé la pierre philosophale qui permettait de transformer l’étain en or ; d’autres, qu’il avait soutiré de très fortes sommes au devâtdâr de Syrie et, se les étant appropriées, s’était enfui ; d’autres encore, que monna Cassandra avait vendu son âme au diable pour découvrir un trésor caché dans le temple d’Astarté, en Phénicie ; d’autres enfin, qu’elle avait dévalisé à Constantinople un vieux marchand de Smyrne, prodigieusement riche, qu’elle avait charmé et enivré à l’aide de plantes maléfiques. Toujours était-il que, partis pauvres de Milan, ils y étaient revenus colossalement riches.

L’ancienne sorcière Cassandra, l’élève de Demetrius Chalcondylas, l’émule de monna Sidonia, s’était transformée, ou plutôt, feignait d’être une des plus respectueuses filles de l’Église. Elle observait sévèrement les offices et les jeûnes, et, par de généreux dons, avait acquis non seulement la protection des sœurs du Monasterio Maggiore, mais encore celle de l’archevêque.

Messer Galeotto vénérait toujours Léonard comme un maître et comme le dépositaire de la divine sagesse d’Hermès trismégiste.

L’alchimiste avait rapporté de ses voyages un grand nombre de livres rares datant du règne des Ptolémées et traitant de mathématiques. L’artiste lui empruntait ces livres qu’il envoyait prendre par Giovanni. Reprenant ses anciennes habitudes, Beltraffio, de plus en plus souvent, fréquenta chez les voisins de l’église Saint-Maurice, sous un prétexte ou sous un autre, en réalité uniquement pour voir Cassandra.

La jeune fille, aux premières entrevues, avait observé une certaine retenue, jouant à la païenne repentie, parlant de son désir de prendre le voile ; puis, peu à peu, convaincue qu’elle n’avait rien à craindre, elle redevint confiante. Maintenant elle vivait en ermite ; était ou semblait malade presque de façon continue ; passait son temps, en dehors des offices, dans une chambre retirée où elle ne laissait pénétrer personne : une grande salle sombre, à fenêtres ogivales, donnant sur le jardin abandonné et défendue des regards indiscrets par une muraille de cyprès. L’installation de ce refuge tenait du musée et de la bibliothèque. On y voyait des antiqués orientales, des tronçons de statues grecques, des divinités égyptiennes taillées dans le granit noir, les pierres sculptées des gnostiques portant l’inscription « Abraxas », des parchemins byzantins durs comme de l’ivoire, des tuiles d’argile couvertes d’inscriptions assyriennes, des livres de mages persans, reliés de fer, et des papyrus de Memphis, transparents et tendres comme des pétales de fleur. Elle racontait à Giovanni ses voyages, les merveilles qu’elle avait vues, la solennité des temples de marbre blanc abandonnés des fidèles et érigés sur des rocs noirs rongés par la mer sous des cieux éternellement bleus ; elle lui disait toutes les peines qu’elle avait endurées et les dangers qu’elle avait courus. Et, lorsqu’une fois il lui demanda ce qu’elle avait cherché dans ces voyages, pourquoi elle avait, endurant tant de tourments, amassé toutes ces antiquités, elle répondit par les mots de son père, Lugi Sacrobosco :

« Pour ressusciter les morts. »

Et dans ses yeux s’alluma une flamme qui rappela à Giovanni l’ancienne sorcière Cassandra.

Elle avait peu changé. Son visage était toujours étranger à la joie et à la douleur, impassible, comme celui des antiques statues. Et plus inéluctablement que dix ans auparavant, le charme de la jeune fille attachait à elle Giovanni, éveillant en lui la curiosité, la peur et la pitié.

Durant son voyage en Grèce, Cassandra avait visité le village natal de sa mère, Mistra, perdu près des ruines de Lacédémone, parmi les collines brûlées du Péloponnèse, et où, depuis un demi-siècle à peine, s’était éteint le dernier maître de la sagesse hellénique, Hémistos Pleuton. Là, elle réunit les fragments de ses œuvres inédites, ses lettres, les traditions redites par ses disciples fidèles. Elle raconta à Giovanni son séjour à Mistra, et elle lui répéta à nouveau la prophétie de Pleuton :

« Peu d’années après ma mort, au-dessus de toutes les nations et de toutes les tribus, resplendira une religion unique, et tous les hommes s’uniront en une même foi. » Et quand on lui demandait : « Laquelle ? » il répondait : « La foi de l’antique paganisme. »

— Plus d’un demi-siècle s’est écoulé depuis la mort de Pleuton, répliqua Giovanni. Et la prophétie ne s’est pas accomplie. Y croyez-vous véritablement encore, monna Cassandra ?

— Pleuton ne possédait pas la connaissance exacte, dit-elle avec calme. Il se trompait souvent, parce qu’il ignorait beaucoup de choses.

— Quelles choses ? interrogea Giovanni.

Et, subitement, sous le regard profond, scrutateur de Cassandra, il sentit son cœur défaillir.

En guise de réponse, elle prit sur une planche un vieux parchemin, la tragédie d’Eschyle, Prométhée enchaîné, et lut quelques strophes. Giovanni comprenait quelque peu le grec, et ce qu’il ne comprenait pas, elle le lui expliquait.

— Giovanni, ajouta-t-elle après un silence, as-tu entendu parler de l’homme qui, il y a dix siècles, ainsi que le philosophe Pleuton, rêvait de ressusciter les dieux morts, l’empereur Flavius Claudius Julien ?

— Julien l’Apostat ?

— Oui, celui qui, à ses ennemis galiléens et à soi-même, semblait un apostat, mais n’a pas osé l’être…

Elle s’arrêta, hésitant à achever sa pensée, puis ajouta tout bas :

— Si tu savais, Giovanni, si je pouvais tout te dire ! Mais non, il est trop tôt encore. Je ne te dirai que ceci : il existe un dieu, parmi les dieux olympiens, plus proche que tous les autres de ses frères ténébreux ; un dieu lumineux et sombre comme le crépuscule matinal, impitoyable et bienfaisant comme la mort, descendu sur la Terre et ayant donné aux mortels l’oubli mortel – feu nouveau du feu de Prométhée – dans son propre sang, dans l’enivrement du suc des vignes. Qui parmi les hommes, ô mon frère, comprendra et dira à l’univers que la sagesse du couronné de pampres est égale à celle du couronné d’épines ? As-tu compris de qui je parle, Giovanni ? Sinon, tais-toi, n’interroge pas, car en cela réside un mystère dont on ne peut encore parler.

Les derniers temps, Giovanni avait senti naître en lui une hardiesse de pensée qui lui était inconnue. Il ne craignait rien, parce qu’il n’avait rien à perdre. Il sentait que ni la foi de fra Benedetto ni la science de Léonard ne calmeraient ses tourments, ne résoudraient les doutes dont son âme se mourait. Seulement, dans les sombres prophéties de Cassandra, il croyait distinguer vaguement la plus terrible et l’unique voie de conciliation, et il l’y suivait avec une bravoure désespérée.

Ils devenaient chaque jour plus intimes.

Une fois, il lui demanda pourquoi elle ne dévoilait pas aux gens ce qui lui semblait la vérité.

— Tout n’est pas pour tous, répondit Cassandra. La confession des martyrs, comme le miracle, sont nécessaires aux foules, car seuls ceux qui ne croient pas meurent pour la Foi, pour la prouver aux autres et à eux-mêmes. Crois-tu que la mort de Pythagore aurait affirmé les vérités géométriques découvertes par lui ? La Foi complète est muette et son mystère est au-dessus de la confession, comme l’a dit le Maître : « Connaissez tout le monde, mais vous, que personne ne vous connaisse. »

— Quel maître ? demanda Giovanni.

Et il songea :

« Léonard pourrait le dire ; lui aussi connaît tout le monde et personne ne le connaît. »

— Le gnostique égyptien Basileus, répliqua Cassandra, en expliquant que le nom de gnostique, « initié », était donné aux grands maîtres des premiers siècles du christianisme pour lesquels la foi complète et la science complète ne formaient qu’un tout homogène.

La tristesse de Giovanni augmentait à ces récits et, en même temps, se calmait à l’idée que dix siècles avant lui des gens avaient souffert comme lui, s’étaient débattus contre la dualité, sombraient dans les mêmes contradictions et les mêmes tentations. Il y avait des moment où il s’éveillait de ces pensées, comme d’un long enivrement ou d’un délire. Et alors il lui semblait que monna Cassandra se vantait, qu’en réalité elle ne savait rien. La peur s’emparait de lui, il voulait fuir. Mais il était trop tard. La curiosité l’entraînait vers elle, et il sentait qu’il ne s’en irait pas avant d’avoir tout appris, qu’elle le sauverait ou qu’il se damnerait avec elle. À ce moment arriva à Milan le célèbre docteur en théologie, l’inquisiteur fra Giorgio da Cazale. Le pape Jules II, inquiet des rapports qui lui parvenaient sur l’extraordinaire propagation de la sorcellerie dans la province lombarde, l’y envoyait nanti de pleins pouvoirs. Les nonnes du couvent Maggiore et ses protecteurs au palais épiscopal avertirent monna Cassandra du danger qu’elle courait. Ils savaient bien qu’une fois entre les mains de l’inquisiteur aucune protection ne la sauverait, et ils décidèrent de la cacher en France, en Angleterre ou en Hollande.

Un matin, deux jours avant le départ de Cassandra, Giovanni causait avec elle dans la salle retirée du Palazzo Carmagnola.

Le soleil pénétrant dans la pièce, à travers les branches noires veloutées des cyprès, semblait pâle comme un clair de lune ; le visage de la jeune fille était particulièrement beau et impénétrable. À cet instant de la séparation, Giovanni sentit seulement combien elle lui était chère. Il lui demanda :

— Nous reverrons-nous encore ? Me révélerez-vous le suprême mystère dont vous m’avez parlé ?

Cassandra le regarda, muette, puis prit dans une cassette une pierre carrée d’un vert transparent. C’était la célèbre Tabula Smaragdina, la table d’émeraude, trouvée soi-disant dans une grotte près de Memphis entre les mains d’une momie d’hiérophante, dans lequel, selon la tradition, s’était incarné Hermès trismégiste, le dieu égyptien Osiris. L’émeraude portait gravé sur une des faces en lettres coptes et sur l’autre en vieux caractères grecs :


Le ciel en haut, le ciel en bas.
Les étoiles en haut, les étoiles en bas.
Tout ce qui est en haut est en bas.
Si tu comprends gloire à toi !


— Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda Giovanni.

— Viens chez moi cette nuit, répondit Cassandra solennellement. Je te dirai tout ce que je sais moi-même, entends-tu, absolument tout. Et maintenant, selon la coutume, avant de nous séparer, vidons la dernière coupe fraternelle.

Elle prit un petit vase de grès bouché avec de la cire, en versa le contenu – un vin épais comme de l’huile, doré et rosé, répandant un étrange parfum – dans une antique coupe de chrysolithe portant ciselés sur les bords le dieu Dionysos et les bacchantes. Puis, s’approchant de la croisée, elle éleva la coupe comme pour une offrande. Sous les rayons pâles du soleil, dans la transparence des parois, les corps nus des bacchantes se rosirent de sang.

— Il était un temps, Giovanni, dit Cassandra encore plus bas, où je croyais que ton maître Léonard possédait la dernière, la plus haute sagesse, car son visage est si beau qu’il semble incarner le dieu olympien et le Titan des ténèbres. Mais maintenant je vois que lui aussi aspire et n’atteint pas, cherche et ne trouve pas, sait mais ne discerne pas. Il est le précurseur de celui qui le suit et qui est au-dessus de lui. Buvons ensemble, mon frère, cette coupe d’adieu en l’honneur de l’Inconnu que nous appelons tous deux : au dernier Réconciliateur.

Respectueusement, dévotieusement, comme si elle accomplissait un superbe mystère, Cassandra but la moitié de la coupe et la tendit à Giovanni.

— Ne crains rien, observa-t-elle, elle ne contient pas de charmes défendus. C’est un vin pur et sacré, fait des grappes de la vigne de Nazareth. C’est le sang le plus pur de Dionysos le Galiléen.

Lorsqu’il eut bu, elle lui posa tendrement ses deux mains sur les épaules et murmura très vite, insinuante :

— Viens ce soir si tu veux tout savoir, viens ; je te conterai un secret que je n’ai confié à personne, je te dévoilerai le dernier tourment et la dernière joie dans lesquels nous serons unis pour l’éternité, pareils au frère et à la sœur, à deux fiancés.

Et dans le rayon de soleil, pénétrant à travers les branches épaisses des cyprès, elle approcha de Giovanni son visage sévère, blanc comme le marbre, impassible sous l’auréole de ses cheveux noirs, vivants tels les serpents de Médée, ses lèvres rouges comme du sang, ses yeux jaunes comme de l’ambre.

Une terreur connue glaça le cœur de Beltraffio et il songea :

« La diablesse blanche ! »

À l’heure convenue, il se trouva devant la grille du Palazzo Carmagnola. La porte était fermée. Longtemps il frappa sans qu’on vînt lui ouvrir. Enfin, effrayé, il heurta à la porte du Monasterio Maggiore et apprit l’affreuse nouvelle : l’inquisiteur du pape Jules II, fra Giorgio da Cazale, était arrivé inopinément à Milan et de suite avait ordonné de se saisir de l’alchimiste Galeotto Sacrobosco et de sa nièce monna Cassandra.

Galeotto avait eu le temps de s’enfuir. Monna Cassandra se trouvait déjà dans les geôles de la Sainte Inquisition.


II[modifier]

Zoroastro da Peretola ne mourut pas, mais ne se guérit pas non plus des suites de sa chute survenue lorsqu’il essayait ses ailes. Pour toute son existence il resta infirme. Il avait désappris de parler, marmonnait des mots bizarres que seul le maître savait comprendre. Ou bien il rôdait par la maison, balancé sur ses béquilles, énorme, difforme, hérissé, pareil à un oiseau malade. Il écoutait les conversations, cherchant à deviner ; ou bien, assis dans un coin, ne prêtant attention à personne, il enroulait du fil sur des bobines, rabotait des planches, ou encore, durant des heures entières, avec un sourire béat, agitant ses bras ainsi que des ailes, il ronronnait une chanson – toujours la même ; puis contemplant le maître, se prenait à pleurer. À ces moments, il semblait si pitoyable que Léonard se détournait et sortait. Mais il n’avait pas le courage de se séparer d’Astro. Jamais il ne l’abandonnait, il s’inquiétait de lui, lui envoyait de l’argent et, à peine installé quelque part, le prenait dans sa maison.

Les années se suivaient et cet infirme était comme le vivant reproche, l’éternelle raillerie des efforts de Léonard pour doter d’ailes l’humanité.

Il ne plaignait pas moins un autre de ses élèves, celui peut-être qui était le plus proche de son cœur, Cesare da Sesto.

Ne se contentant pas d’imiter, Cesare voulait être lui-même. Mais le maître l’anéantissait, l’absorbait. Pas assez faible pour se soumettre, pas assez fort pour triompher, Cesare se tourmentait, s’envenimait, et ne parvenait jusqu’à la fin ni à se sauver ni à se perdre. Ainsi que Giovanni et Astro, il était infirme, ni vivant ni mort, simplement un de ceux que Léonard avait gâtés en leur « jetant un sort ».

Andrea Salaino prévint Léonard de la correspondance secrète de Cesare avec les élèves de Raphaël Sanzio qui travaillait aux fresques du Vatican, auprès du pape Jules II. Parfois il semblait au Vinci que Cesare préparait une trahison.

Mais plus dangereuse que les trahisons était la fidélité zélée de ses amis.

Sous le nom d’Accademia di Leonardo, se fonda à Milan une école de jeunes peintres lombards, en partie élèves du Vinci, s’imaginant qu’ils suivaient les traces du grand maître. De temps à autre il observait l’éclosion de ces multiples disciples, et parfois un sentiment de dégoût s’élevait en lui en voyant tout ce qui était sacré pour lui devenir la proie de la foule : le visage du Christ de la Sainte Cène trahi, le sourire de la Gioconda impudiquement dévoilé.

Une nuit d’hiver, assis dans sa chambre, il écoutait les sifflements et les râles du vent, tout comme le jour où il avait appris la fin de Gioconda. Il pensait à la mort.

Tout à coup on frappa à la porte. Il se leva et ouvrit. Devant lui apparut un jeune homme de dix-huit ans, aux yeux bons et gais, les joues rosies par le froid, des étoiles de neige fondant dans ses cheveux roux.

— Messer Leonardo ! s’écria l’adolescent. Me reconnaissez-vous ?

Léonard le contempla et subitement se souvint de son petit ami de Vaprio : Francesco Melzi.

Il l’embrassa paternellement.

Francesco lui conta qu’il venait de Bologne où son père s’était réfugié lors de l’invasion française de 1500. Malade depuis de longues années, il s’était éteint dernièrement, et Francesco était parti à la recherche de Léonard, se souvenant de sa promesse.

— Quelle promesse ?

— Comment ? Vous avez oublié ? Et moi, pauvre, qui espérais le contraire. Remémorez-vous, maître : c’était à la veille de notre séparation, au village de Mandello, près du lac Locco, au pied du mont Campione. Nous descendions dans une mine abandonnée.

— Oui, oui ! je me souviens ! s’écria joyeusement Léonard.

— Je sais, messer Leonardo, que je ne vous suis pas utile. Mais je ne vous gênerai pas. Ne me chassez pas. Au fond qu’importe ! je ne partirai pas. Faites de moi ce que vous voudrez – je ne vous quitterai jamais.

— Mon enfant chéri ! murmura Léonard.

Et sa voix trembla.

De nouveau il l’embrassa, et Francesco se blottit contre sa poitrine avec la même tendre confiance que lorsque Léonard le portait sur ses bras, tout petit garçon, en descendant l’escalier rapide de la mine abandonnée.


III[modifier]

Depuis que l’artiste avait quitté Florence, en 1507, il avait été nommé peintre de la cour du roi de France, Louis XII. Mais ne recevant pas d’appointements, il était forcé de compter sur les faveurs du hasard. Souvent on l’oubliait, et il ne savait pas attirer l’attention sur lui, car il travaillait toujours plus lentement à mesure qu’il avançait en âge. Comme auparavant, toujours nécessiteux et toujours embrouillé dans les questions d’argent, il empruntait à tout le monde, même à ses élèves, et sans payer ses anciennes dettes, s’en créait des nouvelles. Il écrivait au seigneur d’Amboise et au trésorier Florimond Robertet des lettres aussi humbles que jadis à Ludovic le More. Dans les antichambres, parmi une foule de solliciteurs, il attendait patiemment son tour, quoique avec la vieillesse les escaliers d’autrui lui parussent de plus en plus raides, le pain d’autrui plus amer. Il se sentait aussi inutile au service des rois qu’à celui du peuple – partout et toujours étranger. Tandis que Raphaël, profitant de la générosité du pape, de malheureux était devenu riche patricien romain, que Michel-Ange amassait une fortune, Léonard restait l’errant sans abri, ne sachant où poser sa tête pour mourir.

Ces dernières années, il ressentait une grande fatigue des variations continuelles de la politique. Élever des arcs triomphaux ou arranger les ailes mécaniques des anges en bois l’ennuyait. Il lui semblait que l’heure du repos était venue.

Il prit la résolution de quitter Milan et de s’engager au service des Médicis.

Quelques jours avant son départ de Milan, la nuit même où furent brûlés cent trente sorciers et sorcières, les moines de l’abbaye de San Francesco trouvèrent dans la cellule de fra Benedetto l’élève de Léonard, Giovanni Beltraffio, étendu sur le sol sans connaissance. Évidemment, c’était un accès semblable à celui qui l’avait atteint quinze ans auparavant, lors de la mort de Savonarole. Mais cette fois Giovanni guérit vite ; seulement, parfois, dans ses yeux indifférents, sur son visage étrangement impassible, presque mort, se lisait une expression qui inspirait plus de crainte à Léonard que son ancienne maladie.

Conservant toujours l’espoir de le sauver en l’éloignant de sa personne, de son « mauvais œil », le maître lui conseillait de rester à Milan près de fra Benedetto, jusqu’à son complet rétablissement. Mais Giovanni le supplia de ne pas l’abandonner, de le prendre avec lui à Rome, avec une telle insistance, un tel désespoir doux que Léonard ne sut pas lui refuser.

Les troupes françaises approchaient de Milan. La populace se révoltait. Il n’y avait pas de temps à perdre.

Comme jadis lorsqu’il quittait Laurent de Médicis pour aller chez le More, le More pour César, César pour Soderini, Soderini pour Louis XII, Léonard maintenant se rendait auprès de son nouveau protecteur, Julien de Médicis, avec une résignation ennuyée, continuant, éternel errant, ses voyages sans espoir.

« Le 23 septembre 1513 – inscrivait-il méticuleusement dans son journal – j’ai quitté Milan pour Rome, avec Francesco Melzi, Salaino, Cesare, Astro et Giovanni. »