Le Satyrique de la court

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Le Satyrique de la Court.

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Le Satyrique de la Court.
M.DC.XXIIII1. In-8.

Un jour que mon humeur me rendoit solitaire,
Tout pensif et songeard, contre mon ordinaire,
Pour m’esgayer un peu et pour passer le temps,
Je me deliberay d’aller jouer aux champs.
Mais comme je sortois des portes de la ville,
Je regarde venir devers moy une fille
Toute nuë de corps, de qui les cheveux blonds
Voletans descendoient jusques sur les talons,
Changeante à tout moment la couleur de sa face,
Et toutes fois tousjours avoit fort bonne grace.
Dans une de ses mains elle avoit un ciseau,
Et dans l’autre portoit un taffetas fort beau,
Afin de s’en vestir ; mais pour estre plus belle
Elle sembloit chercher une forme nouvelle2.
—-Enfin, comme je vis qu’elle approchoit de moy,
Je luy dis, tout surprins de merveille et d’esmoy :
À voir vostre façon et vostre beau visage,
Je croy que vous soyez de divin parentage ;
Vos yeux monstrent assez vostre divinité,
Et que vous ne tenez rien de l’humanité ;
Mais sans passer le jour à plus long-temps m’enquerre
Si vous estes des cieux ou fille de la terre,
Au nom de Jupiter, dites-moy vostre nom,
Que je fasse partout voler vostre renom.
Elle, jettant sur moy une œillade divine,
Tire ce long discours du fond de sa poitrine :
—-Je ne desire pas me faire des autels ;
Je ne suis que par trop cognuë des mortels ;
Je ne te cherche pas pour me faire paroistre :
Ma force et ma vertu me font assez cognoistre.
Toutes fois, je veux bien, puis que c’est ton plaisir,
Te disant qui je suis, contenter ton desir.
Je suis (comme tu dis) de la divine essence,
Mère du Changement, et fille d’Inconstance.
Jupin, Mars, Apollon, et le reste des dieux
Qui ont commandement dedans l’enclos des cieux,
N’ont pas tant de pouvoir en ceste terre ronde,
Certainement, qu’en a mon humeur vagabonde.
Je fais tous les humains sous mes loix se ranger,
Mais les François premier, qui ayment le changer ;
Les François, qui leur nom ont rendu redoutable
Dedans tous les cantons de la terre habitable,
Viennent s’assubjetir à mon commandement,
Aimans, comme je fais, beaucoup le changement.
En leur langue commune ils me nomment la Mode :
Car ainsi que je veux les hommes j’accommode.
Je leur ay fait porter, pour commencer au corps,
La moustache pendante3 et les cheveux retors.
La France, en ce temps-là, s’estant accoustumée
Aux façons des bourgeois de la terre Idumée4.
Après, j’ay faict couper ces cheveux qui pendoient
Et jusques au milieu de leur dos descendoient,
Et avec le trenchant mis bas leur chevelure,
Qui peu auparavant leur servoit de parure.
Mille fois j’ay changé le blondissant coton
Que l’avril de leurs ans leur fait croistre au menton ;
Fait leur barbe tantost longue, tantost fourchuë,
Tantost large ; à present on la prise pointuë5 ;
C’est celle maintenant dont plus de cas on fait,
Qui ne la porte ainsi n’est pas homme bien fait ;
Non plus que l’on ne peut estre de bonne grace
Si l’on n’a aux sourcils relevé la moustasse6 ;
Moustasse qu’on avoit jadis accoustumé
Porter rase, qui lors vouloit estre estimé.
Mais venons aux habits desquels leurs corps je couvre,
Où mon authorité encor mieux se descouvre.
Quelle nouvelleté n’ont souffert les chappeaux !
Combien leur ay-je fait de changemens nouveaux7 !
Je leur ay fait donner la façon albanoise,
Qui a pour quelque temps eu le nom de françoise,
Puis je les ay fait plats avec un large bord.
Ceste façon plaisoit aussi bien à l’abord ;
Mais elle a maintenant perdu toute sa grace ;
On n’en fait plus d’estat, une autre a prins sa place,
Qui a la teste ronde avec les bords estroits,
Et semble mieux turban que chappeau de François ;
Et comme le chappeau de façon renouvelle,
Fais-je pas au cordon une forme nouvelle ?
Ne l’ai-je pas fait gros et puis après petit ?
Tantost plat, tantost rond, selon mon appetit ?
Je serois trop longtemps si je voulois te dire
Combien je fais par là ma puissance reluire.
Depuis deux ou trois ans seulement, les cordons
Ayans plus de vingt fois rechangé de façons,
Je leur ay pour un temps mis des boucles dorées ;
Personne n’en a plus, on les a retirées ;
Je les fais maintenant moitié d’un crespe fin
Bouffant en quatre plis, et moitié de satin.
Naguères l’on n’osoit hanter les damoiselles
Que l’on n’eust le colet bien garny de dentelles ;
Maintenant on se rit et moque de ceux-là
Qui desirent encor paroistre avec cela.
Les fraizes et colets à bord sont en usage.
Sans faire mention de tout ce dentellage,
J’observe tout le mesme à l’endroit des rebras8,
Les quels j’ay fait porter tantost haut, tantost bas,
Tantost pleins de dentelle, et quand je veux j’y prise
Avec le point couppé9 l’ouvrage de Venise.
Mais ces braves rebras ont perdu leurs beautez ;
Ceux à bords maintenant sont les plus usitez.
À leurs pourpoints je fais tousjours nouvelle forme :
Ce qui plaisoit hier aujourd’huy est difforme.
Je les ay fait porter larges, longs, courts, estroits,
Je les ay fait changer de colet mille fois,
Tantost façon de dents, maintenant de rondace10 ;
La nouvelle tousjours est de meilleure grace.
J’ay fait les aillerons larges d’un demy-pié,
Mesmes souvent pendans du bras jusqu’à moitié.
Pour un temps l’esguillette y a esté prisée,
Qui maintenant n’y sert de rien que de risée.
Les aillerons estroits sont les plus estimez.
Les busques ne sont plus comme jadis aymez.
Avec quoy l’on avoit accoustumé paroistre,
Les plus estroits pourpoints sont ceux qui sont en estre.
J’ay avec le trenchant decouppé leur satin
Pour monstrer le taftas bleu ou incarnadin
Qu’ils font mettre dessous ceste large taillure,
Qui est, à vray parler, vanité toute pure11 ;
Encor cela est-il peu prisé si l’on n’a
Le satin verd aux gans ou velours incarna,
Ou bien de franges d’or une paire bordée12
Qui porte sur le bras une demy-coudée.
Pour se ceindre l’on a quitté le taffetas ;
Personne maintenant n’en fait guère de cas,
Si ce n’est un qui porte une longue sutenne13
Qui soit ou de damas ou de velours de Genne :
Car les ceinturons seuls maintenant sont receus
Qui sont en broderie ou de soye tisseus.
Je ne pense non plus que maintenant on puisse
Paroistre avec la chausse estroitte ou à la suisse14,
Ou bien toute bouffante à l’entour de gros plis,
De crains sous la doublure, ou de coton remplis15,
Aussi c’est estre fol que de penser paroistre
Vestu d’une façon qui a perdu son estre ;
Il faut s’accommoder ainsi comme l’on fait,
Refaire ses habits comme l’on les refait,
Changer d’accoustrement aussitost que j’allume
Dans les cœurs le desir de changer de costume :
Car qui porte la chausse, encor que de velours,
Qui n’est froncée en haut et dessus les genoux,
Qui n’a de gros boutons aux costez une voye,
Ou de rang cinq ou six grands passemens de soye,
Appreste grand subject de rire à haute voix
À ceux qui vont suivant mes inconstantes loix ;
On le monstre du doigt, quand mesmes en science
Il seroit estimé des premiers de la France,
Ainsi qu’un qui voudroit en la sale d’un grand
Avec un bas de drap tenir le premier rang,
Ou bien qui oseroit avec un bas d’estame
En quelque bal public caresser une dame16 :
Car il faut maintenant, qui veut se faire voir,
Aux jambes aussi bien qu’ailleurs la soye avoir,
Et de large taftas la jartière parée
Aux bouts de demy-pied de dentelle dorée17,
N’avoir pas les souliers camus comme autrefois18,
Ny plats, à la façon des lourdauts villageois ;
Il les faut façonner d’une juste mesure,
Le talon eslevé et plein de decouppure.
Qui les porte autrement, il entendra tout haut
Que quelque courtisan l’appellera maraut ;
Comme qui trop hardy voudroit hanter le Louvre
N’ayant pas sur le pied une rose qui couvre
La moitié du soulier19, ou qui en porte encor
Qu’il n’y ait à l’entour de la dentelle d’or.
Mais quiconque, d’honneur desireux, a envie
Au modelle de court de conformer sa vie,
Il ne faut pas tousjours estre chaussé ainsi ;
Il faut qu’il ait souvent la botte de Roussy20,
Et l’esperon aux pieds, encore qu’il ne pense
Que de passer le jour à l’entour d’une dense ;
Qu’il ait tousjours le dos d’une escharpe couvert
De taftas de couleur incarnat, bleu et vert,
Ou d’autre qu’il verra plus propre à sa vesture,
Aux deux bords enrichy d’or ou bien d’argenture,
Qui pende pour le moins sur le manteau d’un pié,
Et couvre du colet une grande moitié ;
Qu’il ait sur le costé pendant un cimeterre21,
Comme portoient jadis les Perses à la guerre,
Court, mais de bonne trempe, inutil toutes fois
Aux batailles que font maintenant les François ;
La garde faite en croix ou en forme aquileine,
Toute luisante d’or ou d’esmail toute pleine ;
Qu’il ait le manteau court, car d’en porter de longs,
Comme anciennement., qui battent les talons,
L’usage en est perdu, si ce n’est quelque prestre
Sage en théologie ou qui soit ès arts maistre,
Ou quelque conseiller, ou quelque president,
Ou un qui s’enrichit au Palais en plaidant :
Car sans risquer l’honneur ceste mode est permise
Aux hommes seulement de justice ou d’eglise,
Qui ne vont pas s’ils n’ont la sutenne dessous,
Qui leur pende beaucoup plus bas que les genous ;
Qu’il l’ait, dis-je, si court que sa longueur ne puisse
Que couvrir tout au plus la moitié de la cuisse,
Doublé tout à l’entour d’un velours cramoisy
Ou d’autre qu’il aura chez un marchand choisy :
Car par trop à present du tafias on abuse,
Et chacun pour doublure à son manteau en use.
Le bourgeois, cy-devant, allant à un festin,
Avoit sur le manteau deux bandes de satin ;
Mais maintenant il faut, s’il veut estre honneste homme
L’avoir plein de taftas comme le gentilhomme ;
Pourquoy d’hanter la cour qui fait profession
Que l’on ne voit jamais manquer d’invention
Pour passer en beauté d’habits la populace.
Qui veut des courtisans tousjours suivre la trace,
Il lui faut le velours, et sur nostre orizon,
Quand revient à son tour l’estivale saison,
Il luy faut, pour servir de legère vesture,
De simple taffetas un manteau sans doublure ;
Et s’il est quelque fois de chasser desireux,
Le cerf viste courant, ou le lièvre peureux,
Ou bien le loup, terreur de la rustique race,
L’escarlatte est l’habit ordinaire de chasse,
Aucune fois de court, pourveu qu’il soit paré
De trois ou quatre rangs de passement doré.
Mais mon pouvoir s’estend encor plus sur les femmes,
Soit bourgeoises ou bien damoiselles ou dames :
C’est moy seule qui fais leurs tresses et cheveux
Noüez, poudrez, frisez ainsi comme je veux :
Une dame ne peut jamais estre prisée
Si sa perruque n’est mignonnement frizée,
Si elle n’a son chef de poudre parfumé22
Et un millier de nœuds, qui çà, qui là semé
Par quatre, cinq ou six rangs, ou bien davantage,
Comme sa chevelure a plus ou moins d’estage,
Et qui n’a les cheveux aussi longs qu’il les faut ;
Elle peut aisement reparer ce deffaut :
Il ne faut qu’acheter une perruque neuve23 ;
Qui a de quoy payer facilement en treuve ;
Mais c’est là la façon des dames : le soucy
Des bourgeoises n’est pas de se coiffer ainsi ;
Leur soin est de chercher un velours par figure24
Ou un velours rosé qui serve de doublure
Aux chaperons de drapt que tousjours elles ont,
Et de bien ageancer le moule sur le front,
Luy face aux deux costez de mesure pareille
Lever la chevelure au dessus de l’oreille.
Aux dames je fais cas d’un visage fardé :
À la court aujourd’huy c’est le plus regardé,
Car, quand bien elle auroit une fort belle face,
Si elle n’est pas fardée elle n’a pas de grace,
Et principalement le doit-elle estre alors
Que la ride commence à luy siller le corps,
Et que de jour en jour une blanche argenture
Va se peslemeslant dedans sa chevelure :
Car c’est alors qu’il faut faire mentir le temps
Pour se faire honnorer comme en ses jeunes ans ;
C’est lors qu’il est besoin se servir d’artifices
Afin de rabiller les ordinaires vices
Que la triste vieillesse ameine pour recors
Aussi tost qu’elle vient se saisir de nos corps.
Aussi faut-il, durant le temps de son jeune aage
Soigneusement garder le teint de son visage ;
Il faut tousjours avoir le masque25 sur les yeux,
De peur que peu à peu le clair flambeau des cieux
De ses traits eslancez ne bazanne la face,
Où de la femme gist la principalle grace :
Car ny les longs cheveux de son chef blondissant,
Ni de son large sein le tetin bondissant,
Ny les luisans esclairs de sa plaisante veüe
Ny son gentil maintien, ny sa forme meneüe,
Ne peuvent pas la rendre excellente en beauté
Si elle a sur le front de la difformité.
Mais je veux maintenant te dire en quelle sorte
Une galante femme en habits se comporte :
Il luy faut des carquans, chaisnes et bracelets,
Diamans, affiquets26 et montans de colets,
Pour charger un mulet, et voires davantage,
Dont on pourroit avoir aisement un village ;
Et telle bien souvent porte ces ornemens
Qui n’aura pas cinq sols de rente tous les ans.
Encor cela est-il aux dames tolerable ;
Mais la bourgeoise fait maintenant le semblable,
Qui ose bien porter des diamans au doigt
Qui cousteront cent francs, que peut-estre elle doit,
Et ayme mieux payer tous les ans une rente
Que n’avoir pas au col une chaisne pendante,
Qu’elle acheptera plus beaucoup que ne vaut pas
Ce que luy a laissé son père à son trespas.
Encore n’est-ce rien si elle n’a sur elle
Coliers et bracelets comme la damoiselle,
Et ne porte cent mille autres tels ornemens,
Toy-mesme tu peux bien cognoistre si je mens,
Qui ne sont en effect qu’une vaine despence,
Qui donne clairement preuve de ma puissance.
Et quand bien elle aura cela, ce n’est pas tout :
Sa vaine ambition n’est pas encore au bout ;
Il luy faut des rabas de la sorte que celles
Qui sont de cinq ou six villages damoiselles,
Cinq colets de dentelle haute de demy-pié27,
L’un sur l’autre montez, qui ne vont qu’à moitié
De celuy de dessus, car elle n’est pas leste
Si le premier ne passe une paulme la teste ;
Elle a pour ses rabas ses fraizes eschangé,
Dont elle avoit jadis tousjours le col chargé
Quand elle desiroit avoir belle apparence,
Ou à quelque festin, ou bien à quelque dance ;
Et lors il n’y avoit que celles qui estoient
D’une condition honneste qui portoient
Deux colets joincts ensemble avec doubles dentelles,
Et les estimoit-on à demy damoiselles.
L’on ne parloit alors sinon de celles-là
Qui avoient à l’entour du col ces colets-là.
Les voilà maintenant laissez aux artisannes,
Et je croy que bien tost aux pauvres paysannes
La volonté viendra de s’en servir aussi,
Et d’en couvrir leur col de halle tout noircy.
La femme du bourgeois, qui aime l’inconstance
Pour le moins tout autant que la dame de France,
Pour se couvrir le sein la façon a appris
D’user de points couppez ou ouvrages de pris,
Et non d’avoir le haut de la robe fermée
Comme elle avoit jadis de faire accoustumée,
Et comme font encor beaucoup de nations,
Où je ne fais pas tant qu’icy d’inventions ;
Mais les dames, au moins pour la pluspart, n’ont cure
D’avoir en cest endroit aucune couverture :
Elles aiment bien mieux avoir le sein ouvert
Et plus de la moitié du tetin descouvert28.
Elles aiment bien mieux de leur blanche poitrine
Faire paroistre à nud la candeur albastrine,
D’où elles tirent plus de traits luxurieux
Cent et cent mille fois qu’elles ne font des yeux.
Des rebras enrichis d’une haute dentelle,
La bourgeoise s’en sert comme la damoiselle ;
Mais ceux qui ne vont point jusqu’à moitié du bras
De la dame de court bien venus ne sont pas.
Aux robes le taftas a perdu son usage
Envers celles qui sont de noble parentage.
Il leur faut le satin ou velours figuré,
Autour des aislerons29 force bouton doré30,
La manche detaillée à grande chiquetade ;
Le taftas seulement sert dessous de parade,
Voires le plus souvent les robes de satin
Qui sont de couleur rouge ou bien d’incarnadin
Des damoiselles sont les plus chères tenues,
Et dont journellement on les voit revestues.
La robe de taftas a prins d’ailleurs son cours :
La bourgeoise s’en sert maintenant tous les jours ;
Encore, quand il est question d’être leste
À quelque mariage ou bien à quelque feste,
Elle ose bien porter la robe de damas,
Qui pour se faire voir n’aguères n’avoit pas
Rien que robes de drap, ou bien robes de sarges,
Avec queuë par bas pendante et manches larges :
Car aux robes alors hautes manches portoient
Seulement celles qui de noble race estoient ;
Mesmes lors le burail31 estoit très rare chose,
Et le turc camelot, dont la bourgeoise n’ose
En faire maintenant sa robe seulement
Qui de son coffre soit le pire habillement.
Le grand vertugadin32 est commun aux Françoises,
Dont usent maintenant librement les bourgeoises,
Tout de mesme que font les dames, si ce n’est
Qu’avec un plus petit la bourgeoise paroist :
Car une dame n’est pas bien accommodée
Si son vertugadin n’est large une coudée.
Les cottes de taftas ont beaucoup de credit ;
La bourgeoise s’en sert, sans aucun contredit,
Aussi communement qu’elle faisoit naguère
De drap et camelot, son estoffe ordinaire :
Car jadis celles qui damoiselles n’estoient
Aux cottes ny taftas ny damas ne portoient.
Le burail estoit lors l’estoffe plus commune
À celles qui avoient à leur gré la fortune ;
Mais desjà, quand je dis commune, je n’entends
Dire l’estoffe dont elle usoit en tout temps.
Non, ce n’est pas ainsi comme je le veux prendre,
C’est mon intention autrement de l’entendre :
Je dis les cotillons qui plus en vogue estoient,
Et lesquels seulement les plus riches portoient,
Au lieu du taffetas dont à present chacune,
Soit qu’elle ait favorable ou contraire fortune,
Orgueilleuse se sert, enrichy bravement,
À l’entour, de six rangs de large passement,
Voire, mais du damas que j’avois en mon ame
Designé de garder pour l’habit de la dame,
Qui est contrainte avoir la robe de velours,
Et d’autres de damas et de taftas dessous,
Des bourgeoises en ce seulement dissemblable,
Jaçoit bien qu’elle porte une estoffe semblable.
Pour une cotte qu’a la femme du bourgeois,
La dame en a sur soy l’une sur l’autre trois,
Que toutes elle fait esgalement paroistre,
Et par là se fait plus que bourgeoise cognoistre.
À leur bas l’une et l’autre aime fort l’incarna,
La bourgeoise l’estame, et si la dame n’a
Sur les jambes la soye, elle n’est pas parée,
Bien qu’au reste elle fust richement accoustrée.
Les bourgeoises non plus que les dames ne vont
Nulle part maintenant qu’avec souliers à pont33
Qui aye aux deux costez une longue ouverture
Pour faire voir leurs bas, et dessus, pour parure,
Un beau cordon de soye, en nœuds d’amour lié,
Qui couvre du soulier presques une moitié.
Tout ordinairement prennent les damoiselles
L’echarpe de taftas pour paroistre plus belles ;
La bourgeoise s’en sert tant seulement aux champs,
Soit hiver, soit esté, soit automne ou printemps ;
Mesmes quand elle va dedans quelque village,
D’un masque elle ose bien se couvrir le visage.
Mais que fais-je ? j’oublie à dire le plus beau :
Mets-je pas sur le dos des dames le manteau
Tout fourré par dedans, quand la froide gelée
Arreste les sillons de la liqueur salée ?
Ne fay-je pas aussi les enfans des bourgeois
Aussi braves que ceux des princes et des rois,
Chargez de carquans d’or, et autour de leurs testes,
Pleins d’ornemens perleux qu’ils nomment serre-testes34,
Avec accoustremens du moins de taffetas,
Bien souvent de velours ou d’un riche damas ?
Leur fay-je pas tousjours pendre au bas des aureilles
Quelques perles de prix ou bien choses pareilles ?
La chaisne d’or au col35, aux mains les bracelets,
Au doigt les diamans, au front les affiquets,
Et autres tels fatras qui valent davantage
Que tout le revenu du bien de leur mesnage ;
Mais je ne monstre pas seulement ma vertu
Aux façons des habits dont on est revestu :
C’est moy seule qui fais desguiser leur parole.
On a beau consommer tout son temps à l’ecolle,
Il faut, quiconque veut estre mignon de court,
Gouverner son langage à la mode qui court ;
Qui ne prononce pas il diset, chouse, vandre,
Parest, contantemans36, fut-il un Alexandre,
S’il hante quelquefois avec un courtisan,
Sans doute qu’on dira que c’est un paysan,
Et qui veut se servir du françois ordinaire,
Quand il voudra parler sera contraint se taire.
Qui peut trouver un mot qui n’est pas usité
Est attentivement de chacun escouté,
Et celuy qui peut mieux desguiser son langage
Est aujourd’huy partout estimé le plus sage,
Encore qu’il ne soit autre qu’un jeune sot,
Qui de latin ny grec n’ait veu jamais un mot,
Qui n’ait jamais rien fait que tenir des requestes,
Hanter les cabarets et faire force debtes.
Et si quelqu’un prononce ainsi comme il escript,
Quand de France il seroit le plus galand esprit,
Qui auroit employé sa jeunesse à apprendre,
Sans s’exercer à rien dont on l’ait peu reprendre,
Il sera bafoüé de quelque jeune veau
Qui ne prisera rien que ce qui est nouveau.
Bref, il faut observer, qui veut paroistre en France,
Au parler aussi bien qu’aux habits l’inconstance.
Mais pendant que je vay discourant avec toy,
La court pour mon absence est en un grand esmoy.
À Dieu ! je m’en vay voir s’il faut que je reforme
Quelque chose aux habits qui paroisse difforme ;
Je voy les courtisans desjà las de porter
Les façons que je viens de te representer.
Les passemens dorez reviendront en lumière ;
Je m’en vay les remettre en leur vogue première.
Les marchands se faschoient de voir si longuement
Demeurer dans leur coffre un si beau passement :
Il faut les contenter, et que ceste richesse
Serve de parement à toute la noblesse.
—-Si tost que ceste dame eust cessé de parler,
Soudain s’esvanouit comme fait un esclair,
Et moy, tout estonné, plus longtemps ne sejourne ;
Mais dedans ma maison soudain je m’en retourne,
Jugeant bien à par moy que c’estoit verité
De ce qu’elle m’avoit jusqu’icy recité37.

Pasquil de la Court pour apprendre à discourir.

Ô vous, dames et damoiselles,
Qui desirez passer pour belles,
Et que sur vous on ait les yeux
Comme dessus les demy-dieux,
Si vous voulez, quoy que l’on gronde,
Apprendre le trictrac du monde
Et y vivre morallement
Sans fausser loy ne parlement,
C’est pour discourir à la mode,
Sans le Digeste et sans le Code ;
Et puis, quand vous sçaurez parler,
Pour proprement vous habiller,
C’est une façon très nouvelle
Apportée de la Rochelle
Et reformée plusieurs fois
Par la marquise de Vallois.
À vous seule je la dedie
Avecque mon cœur et ma vie ;
Vous la verrez, par cest escrit,
Digne de vostre bel esprit.
Lisez-le d’aussi bon courage
Que je vous le rends pour hommage.
Il faut doncques, en premier lieu,
Apprendre à bien parler de Dieu ;
Et, bien que l’on n’y sçache notte,
Si faut-il faire la devoste,
Porter le cordon sainct François38,
Communier à chasque mois,
Admirer tout, tout veoir, tout faire,
Aller à vespre à l’Oratoire39,
Sçavoir où sont les stations,
Que c’est que meditation,
Visiter l’ordre Saincte-Ursule40,
Cognoistre le père Berulle41,
Luy parler de devotion,
Des sœurs de l’Incarnation,
Participer à son extase,
Aller voir le père Athanase,
La marquise de Menelé42,
Jeusner en temps de jubilé,
Sçavoir où sont les quarante heures43,
Ne veoir aucun sans controller
Ses mœurs, sa façon de parler,
Se reserver pour sa conduicte
Père Chaillou, un jesuiste ;
Aller conferer avec eux
Chasque journée une heure ou deux,
Avoir des tantes et cousines
Dans le couvent des Carmelines44
Pour aller jouer en esté ;
Veoir madame de Breauté45,
Amasser force grains de Rome,
Avoir veu de près le sainct homme46,
Garder de sa robbe un morceau
Pour enchasser en un tableau,
Parler des cas de consciences,
Selon qu’on voit les occurrances,
Appeller tousjours à garand
Arnoux, Granger et Seguerand47,
Raconis48, le petit minime ;
Discourir un peu de la rime,
Et, si l’esprit n’est trop fasché,
Songer aux amours de Psiché ;
Mettre un petit de sa science
À bien faire la reverance
À la Bocane49 et la Dupont50,
Ainsi que les autres la font ;
Et puis, pour ornement de teste,
Fussiez-vous une grosse beste,
Il faut faire tenir l’iris51
Sur le poil noir ou sur le gris,
Et pour cela sur la toilette
Avoir tousjours la boistelette,
Plaine de goume52 de jasmin ;
Visiter madame Gamin53
Avecque la coiffe bessée,
La veue demi renversée,
Vous fourer dans son amitié,
Entendre d’elle avec pitié,
Et croire que la romanesque,
Le corps mort du comte de Fiesque,
Peut rendre aux aveugles les yeux
Et la jambe droicte aux boiteux,
Tout ainsi que faisoient les autres
Qui estoient du temps des apostres.
Si on veut la mode imiter,
Il faut pour habit inventer
Se coiffer à la culebutte54,
Relever ses tetons en butte,
Encore qu’ils fussent pendans,
Ou par l’aage ou par accidens ;
Que si l’on a les dents gastées,
Faut les pommades frequentées,
L’opiate, le romarin,
Que l’on trouve chez Tabarin ;
Faire de la petite bouche,
Sçavoir friser à l’escarmouche,
Avoir la poincte sur le front,
Qui ne s’estonne d’un affront
Si par hazard quelqu’un arrive,
L’emplastre paroistre excessive,
Puis que l’artifice aujourd’huy
A mis le naturel sous luy ;
Faire des sourcils en arcade,
Les moustaches à l’estocade,
Et puis des yeux à l’assassin,
Pour faire naistre le destin,
Et, pour prendre l’amour par l’esle,
Mettre la mouche en sentinelle55
Sur un teint poly et bien net ;
Avoir gands à la Cadenet,
Ou à la Philis tant aymable,
Le mouchoir à la conestable,
Et la chesne d’un bleu mourant
Qui tue le cœur de l’amant ;
Des perles grosses à la Branthe56,
D’une blancheur très excellente,
À la Guimbarde le collet57,
De la vraye croix au chapelet,
Du point couppé à la chemise
Pour parer celle qui l’a mise,
Et pour plus grande gayeté
La robbe à la commodité,
Si ce n’est que pour prendre l’aise
On laisse en arrière la fraise.
Il faut sçavoir s’accommoder,
Aux saisons et leur commander :
En hiver il faut la ratine58,
En esté celle de la Chine,
Et le soulier à la Choisy,
De satin bleu ou cramoisy,
Avecques les bas de fiamette59,
L’or esmaillé à l’esguillette.
Après, il faut de la maison
Retirer quelque salisson
Pour en former une servante,
Qui fera de la suffisante
Quand son collet sera bien mis ;
Luy monstrer qui sont ses amis
Qui sont esprouvez à la touche60,
Et qui sçache, pour tout discours,
Redire cent fois tous les jours :
Asseurement, En conscience ;
Qui responde quand on la tance,
Et qui puisse dire : Il est vray ;
Ma foy, Madame, je le croy.
Bref, ce sera la damoiselle
Qui aura lavé la vaisselle.
Plus faut un carosse nouveau,
D’escarlatte ou de drap du sceau61,
Avec le cocher à moustache,
Orné de son petit panache.
Laisser reposer le velour
Pour s’aller reposer en cour,
Et, pour le faire mieux paroistre,
Luy faut rehausser la fenestre,
Après avoir tout son galant
Qui contreface le vaillant,
Encor que jamais son espée
N’ait esté dans le sang trempée,
Et qu’il n’ait jamais veu Sainct-Jean62
La Rochelle ny Montauban ;
S’il en discourt, sont ses oreilles
Qui luy ont appris les merveilles.
Voilà, pour le vous faire court,
La vraye Mode de la court.




1. Ce n’est qu’une réimpression du Discours nouveau sur la mode, Paris, Pierre Ramier, rue des Carmes, à l’Image Saint-Martin, 1613, in-8, reproduit en 1850 par M. Eus. Castaigne dans le t. 4 du Bulletin archéologique et historique de la Charente, et tiré à part à 100 exemplaires. — Le Pasquil de la cour, mis à la suite de l’édition reproduite ici, ne se trouve pas dans la première. Il avoit d’abord été publié à part sous le même titre, Paris, 1623, in-8 de 11 pages.

2. Henri Estienne, dans ses Deux dialogues du nouveau langage françois italianisé, à propos d’une discussion de son Celtophile et de son Philausone sur la mobilité perpétuelle de la mode, raconte l’anecdote de ce peintre qui, ayant à représenter tous les peuples de l’Europe avec leur costume national, n’imagina rien de mieux, pour figurer le François, que de le peindre nu avec une pièce d’étoffe sous le bras et une paire de ciseaux à la main. C’est certainement à ce tableau, ou plutôt à cette caricature, que l’auteur fait allusion ici. Une autre pièce du temps, le Courtisan à la mode, etc. (1625), p. 9, en parle d’une façon plus directe et avec plus de détails : « Il ne faut s’estonner, y est-il dit, si dans Rome, dans la gallerie du cardinal Fernèze (sic), que l’on estime estre l’une des plus admirables pour les peintures et autres singularitez qui s’en puissent trouver dans l’Europe, où, entre autres choses, l’on voit toutes les nations despeintes en leur naturel, avec leurs habits à la mode des pays, hormis le François, qui est despeint tout nud, ayant un roulleau d’estoffe soubs l’un de ses bras et en la main droicte des cizeaux, pour demonstrer que, de toutes les diversitez de l’univers, il n’y a que le François qui est seul à changer journellement de mode et façon pour se vestir et habiller, ce que les autres nations ne font jamais. »

3. On sait qu’on appeloit moustaches les cheveux tombant sur les côtés. Dans la Mode qui court, pièce du même temps (p. 3), il est parlé d’une « perruque acheptée au Palais, garnie de sa moustache derrière l’oreille. »

4. Les Juifs portoient toujours les cheveux pendants.

5. Ce fut la mode jusqu’au jour où Louis XIII, s’étant ingéré du métier de barbier barbant, « coupa, dit Tallemant, la barbe à tous les officiers de sa maison, et ne leur laissa qu’un petit toupet au menton. » Richelieu, à qui l’on ne faisoit pas si facilemant la barbe, conserva seul la royale pointue. Une chanson faite alors, et conservée par Tallemant, disoit :

—-Helas ! ma pauvre barbe,
Qu’est-ce qui t’a faite ainsi ?
—-C’est le grand roi Louis
—-Treizième de ce nom,
Qui toute a ebarbé sa maison.
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
Laissons la barbe en pointe
Au cousin de Richelieu,
—-Car, par la vertudieu !
—-Ce seroit trop oser
Que de la lui pretendre raser.

Tallemant, Historiettes, édit. in-12, t. 3, p. 68.

6. C’étoient ces moustaches en croc ou recroquillées en cerceau dont se moque Naudé dans le Mascurat, p. 187. La mode en venoit des Espagnols. Les courtisans s’en faisoient gloire : « Ils vous respondront que leur habit, leur desmarche et leur barbe est à l’espagnolle. » (Le Courtisan à la mode, p. 8.)

7. On trouve dans une pièce déjà citée, la Mode qui court (ibid.), des détails sur ces diverses formes de chapeaux, ronds, pointus, hauts de forme, en pot à beurre, comme dit G. Naudé, ou à l’albanoise, comme on dit ici ; sur les cordons, les panaches, etc. « Les chapeliers, y est-il dit, se plaignent que tant de chouses (modes) nouvelles leur font perdre l’escrime en la fabrique des chappeaux. L’un les veut pointus en pyramide, à la façon des pains de sucre, qui dansent en cheminant sur la perruque… ; d’autres les veulent plats à la cordelière, retroussez, en mauvais garçon (par signe seulement), avec un pennache cousu tout autour, de peur que le vent l’emporte ; d’autres en veulent en façon de turban, ronds et peu de bords… » Le Courtisan à la mode (p. 5) parle aussi de ces diverses formes, chapeaux en preneurs de taupes, chapeaux hors d’escalade, c’est-à-dire très pointus, très à pic. Dans les Loix de la galanterie, la même expression est employée, et il y est dit en outre : « L’on a porté des chapeaux fort hauts, et si pointus qu’un teston les eût couverts. » M. Castaigne cite en note sur ces hauts chapeaux d’Albanois un passage des Œuvres morales, etc., de Jean des Caurres, fol. 602, verso.

8. Repli, revers, parement.

9. Le point-couppé étoit une dentelle à jour qu’on faisoit en collant du filet sur du quintin, et en perçant et emportant la toile qui étoit entre deux. V., sur le commerce du point-couppé, les notes d’une des pièces précédentes.

10. Rondache, bouclier rond.

11. « Chouse (la mode) a encore fait ceci de bon, qu’elle a ramené l’antique origine des François, descendus de la belliqueuse nation d’Allemagne ; car les hommes s’accoustument à porter chausses bouffantes de taffetas ou velours sortant par fentes dehors. » (La Mode qui court, etc., p. 6.)

12. Ces gants à franges étoient depuis long-temps à la mode. Dans une très curieuse pièce parue en 1588, le Gan de Jean Godard, Parisien…, nous lisons (ad finem) :

Les hommes d’à present, qui connoissent combien
Ils (les gants) nous font de profit, de plaisir et de bien,
Les honorent aussi de mainte broderie
Faite subtilement de riche orfevrerie,
De senteurs, de parfums : les uns sont chiquetés
De toutes parts à jour, les autres mouchetés
D’artifice mignard ; quelques autres de franges
Bordent leur riche cuir, qui vient des lieux estranges.

13. Soutane.

14. Furetière, dans sa satire le Jeu de boule des procureurs, renvoie le haut de chausses à la suisse aux petits praticiens ; la braguette y étoit très saillante. V. Montaigne, Essais, liv. 3, chap. 5, et Vers à la Fronde sur la mode des hommes…, 1650.

15. Cette manière de crinoline non tissue étoit depuis longtemps en usage, surtout pour la toilette des femmes :

Deça des dames plus fines,
Pour leur grossesse cacher,
On voit la rue empescher,
Portant de larges vasquines ;
Là marchent à graves pas,
Renforcées par le bas,
Celles qui deux culs supportent
Sous les robes qu’elles portent,
Desquels l’un, de chair, la nuit
Leur sert à prendre deduict ;
L’autre, de crins et de bourre,
Autour leurs fesses embourre.

(P. Le Loyer, la Nephelococugie, ou la Nuée des Cocus, comédie. Abel Langelier, 1579, in-12.)

16. Il n’appartenoit qu’aux lourdauds de province de paroître au bal avec des bas d’étame. « Le bal, dit Scarron, se donnoit tous les soirs, où de très méchants danseurs dansèrent de très mauvaises courantes, et où plusieurs jeunes gens de la ville dansèrent en bas de drap de Hollande ou d’Ussaa et en souliers cirés. » (Le Roman comique, 2e partie, chap. 17.)

17. « Après ce que dessus, Chouse (la mode) a inventé l’usage des jarretières chasse-mouches, larges, à grandes franges, pour défendre à la crotte de toucher au bas, etc. » (La Mode qui court, etc.)

18. Ces souliers camus sont ce que Scarron, dans son Epistre burlesque à madame de Hautefort, appelle avec tant d’esprit :

Galoches à dormir debout.

19. « Mais voicy un autre tintamarre : tous se plaignent que les laitues pommées et roses sont fort renchéries depuis peu de temps. Les jardiniers n’en sont pas marris ; ils en rient tant qu’ils peuvent, car elles n’estoient en usage il y a environ deux ou trois mois qu’en salade ; maintenant Chouse (la mode) les fait servir en souliers, voire des laquais, palfreniers et gens de néant. Je croy que c’est pour tenir le soulier ferme, selon l’ordonnance :

Ne vagus in laxa pes tibi pelle natet,

afin que le soulier ne branle dans le pied. » (La Mode qui court, etc.)

20. Les bottes en cuir de Russie étoient alors à la mode. Tout le monde en vouloit, vieilles ou neuves, avec éperons rouillés ou fourbis : « Les maistres cordonniers sont sur le poinct de se battre (quoi qu’il soit defendu) avec les savetiers de la Savaterie et de la Potterie, vers les halles ; car il n’y a qu’eux qui vendent des bottes frippées et des vieux esperons de la dernière guerre de Perpignan. Encore une aultre grande question s’esmeut entre les maquignons, vendeurs de chevaulx, avec les susdits savetiers ; car ils veulent savoir sive jure, sive injuria, d’estoc et de taille en un besoing, pourquoy ils vendent tant de bottes, et qu’eux ne vendent point de chevaux. La chose ayant esté desbattue, in utramque partem, pro et contra, les savatiers ont fanatiquement représenté que l’incommodité des boues étoit vrayement cause d’une telle confusion de bottes, mais qu’ils n’en estoient cause ; mais qu’un homme avoit plus tost trouvé vingt sols ou demy-escu pour une paire de bottes que vingt escus pour un cheval, joinct que les bottes sont fort propres pour espargner les souliers…, se garentir de crottes, espargner le foin, l’avoine, qu’il fauldroit pour un cheval ; et ce qui est plus considérable, c’est que, par ce moyen, un homme botté et esperonné est estimé homme d’honneur et presque gentil homme. Quoy qu’il n’ait pas de cheval, c’est tout un ; n’importe, l’estable en est plus nette. » (La Mode qui court, etc.) V. dans Francion, 1663, in-8, p. 557–559, l’éloge des bottes.

21. « Ceste meschante Chouse fait porter aujourd’huy. . . . . . . l’escharpe sur l’espaule, à grandes franges pendantes en bas, sortant soubs le manteau, qui sert pour porter un petit coutelas de paix, à la façon des Arabes et Levantins. » (La mode qui court…)

22. Hommes et femmes s’enfarinoient les cheveux de poudre de Chypre parfumée. V. la Dispute et interrogatoire faicte par deux poètes françois, 1610, in-12, p. 15 ; Francion, p. 267 ; Vers à la Fronde, sur la Mode des hommes.... Scarron, dans l’épistre citée, reproche aux jouvençaux :

Trop de gallons dessus les reins,
À la tête de trop longs crins,
Crins où, nonobstant la farine,
L’humide graisse trop domine.

23. Les perruques commençoient d’être à la mode pour les hommes comme pour les femmes. Les hommes qui les vouloient longues et tombantes se les faisoient faire avec des cheveux de femme. (Mézeray, Abrégé de l’Hist. de France, 1698, in-12, t. 1, p. 253.) Une perruque blonde du bon faiseur se vendoit jusqu’à mille écus. Les cheveux propres aux perruques des dames valoient 150 livres l’once.

24. C’est-à-dire assorti à la figure, ce qui étoit un grand point. L’assortiment des diverses parties de la toilette fut une question non seulement de goût, mais de bienséance, pendant tout le XVIIe siècle. V. l’Extraordinaire du Mercure, janvier 1698, art. Garde-robe des femmes.

25. V. sur cet usage des masques notre t. 1, p. 307, note, et notre édition des Caquets de l’Accouchée, p. 105. Scarron, dans l’épistre citée, parle ainsi des masques à dentelle qu’on portoit de son temps :

Dirai-je comme ces fantasques
Qui portent dentelle à leurs masques
En chamarrent les trous des yeux,
Croyant que le masque en est mieux ?

26. Les affiquets, qu’on trouve appelés affiques dans le Blason des faulses amours, étoient les longues épingles fichées (affixæ) dans les cheveux ou la coiffure. « Les affiquets, dit Nicot, s’affichent aux bonnets, aux chapeaux et choses semblables. » V. aussi Jacq. Bourgoing, De origine et usu vulgarium linguarum.

27. V. sur ces collets notre édition des Caquets, p. 49 et passim. Ce qui est dit ici se retrouve en prose dans la Mode qui court, etc., page 8. « Le col garny d’affiquet, de collet à quatre ou cinq estages, d’un pied et demy pour monter au donjon de folie, voire telles qui n’ont un seul denier de rente ; danger même que les porteuses de laict n’en prennent envie, comme elles ont faict autrefois sur le vin muscat ; je n’en dy mot, puisqu’on en aura toujours des nouvelles à la pierre au laict. »

28. Parmi les poésies qui accompagnent l’Adonis, tragédie de Guillaume Le Breton, Nivernois, Paris, Ab. L’Angelier, 1597, p. in-12, s’en trouve une qui a pour titre : Paradoxe que les femmes doivent marcher avec le sein découvert. « Chouse, est-il dit aussi dans la Mode qui court, p. 8, a encore inventé de représenter le teton bondissant et relevé par engins au dehors, à la vue de quy voudra, pour donner passe-temps aux alterez, et suivant cela on dit :

Jeanne qui faict de son teton parure
Faict voir à tous que Jeanne veut pasture. »

D’après une autre pièce du temps, on voit qu’à l’église même la décence dans la parure n’étoit pas mieux observée : « Mais encore le pire, si vous entrez dans une église pour ouyr le sermon, vous voyrez ces poupines dames le tetin descouvert jusqu’au nombril, lequel en vous amusant à regarder, vous perdrez la sainte parole. » (La dispute et interrogatoire faicte par deux poëtes françois… Paris, 1610, ad finem.)

29. Ces aislerons, qui n’étoient que de gros nœuds de ruban largement étalés, avoient fait donner à l’ensemble de la garniture le nom de petite oie. V. une note de notre édition du Roman bourgeois, p. 70. C’est pour continuer la comparaison qu’on avoit appelé jabot « l’ouverture de la chemise sur l’estomach, laquelle il faut toujours voir avec ses ornements de dentelle. » (Les Loix de la galanterie, édit. Aug. Aubry, p. 16.)

30. « Ceste Chouse a apporté aussy du pays des Bottonières la

façon des botons sans usage sur les manches, sur les chausses, devant, derrière, de costé et d’aultre, et n’y a moyen de paroistre autrement. » (La Mode qui court,… etc., p. 7.)

31. La bure ou bureau. V. plus haut, pag. 120.

32. Les vertugales, passées de mode, ainsi que les vasquines, dans la seconde moitié du XVIe siècle (voy. notre tome 2, p. 190), avoient reparu sous Louis XIII, agrandies et perfectionnées, avec le nouveau nom de vertugadin.

33. C’est-à-dire exhaussés d’un talon qui leur donnoit, posés a terre, la forme d’une arche de pont. Scarron, dans son Épistre déjà citée, parlant de la chaussure des dames, nous représente

Leur pied, que grand pont-levis hausse.

34. M. Castaigne a remarqué qu’il s’agit ici de la parure de tête dont a parlé d’Aubigné dans ses Tragiques, lorsqu’il nous a représenté Henri III

De cordons emperlez la chevelure pleine.

35. « Entre les femmes, il y a bien d’autres niveleries, j’entends entre les bourgeoises : celles qui ont les cheveux tirez ou la chaisne sur la robbe sont estimées davantage que les autres qui ne sont pas ainsi parées. » (Hist. de Francion, 1663, in-8, p. 260.)

36. « … Plusieurs de ce siècle… disent à tout propos chouse, souleil, etc. » (Le Courtisan à la mode,… Paris, 1625, in-8, p. 4.) V., sur cette prononciation à la mode du temps de Louis XIII, le Banquet des Muses… du sieur Auvray (les Nonpareils), et notre Essai historique sur l’orthographe, Paris, 1849, in-8, p. 52–53.

37. Dans l’édition qu’a reproduite M. Cassaigne la pièce se termine par les mots : À Dieu.

38. V. notre tome 2, p. 341, note.

39. V. sur ces offices de l’Oratoire, dont l’église venoit d’être bâtie, notre édition des Caquets de l’Accouchée, p. 82, note.

40. Les Ursulines s’étoient établies rue Saint-Jacques en 1612. On achevoit alors de bâtir leur église. C’est là que fut élevée Mlle d’Aubigné. V. Fragm. des mémoires du P. Laguille, Archiv. litt. de l’Europe, nº XXXV, p. 370.

41. Fondateur de l’Oratoire en France. V. notre édit. des Caquets, p. 79-80.

42. Nous n’avons pu trouver de renseignements sur le P. Athanase ni sur cette marquise, dont le nom doit être de Maignelay et non Menelé.

43. Prières publiques et continuelles faites pendant trois jours devant le Saint-Sacrement en des circonstances importantes. Il manque un vers à la suite de celui-ci.

44. Les Carmélites de la rue du Bouloi, chez lesquelles se faisoient les retraites des dames de la cour. V. Lettres de Sévigné, 15 octobre 1677 et 25 mai 1680.

45. Femme d’Adrien de Bréauté, gentilhomme de la chambre, mort en 1610. V. le P. Le Long, t. 3, nº 31,885.

46. Le Pape.

47. Le P. Seguirand, confesseur du roi. V. notre tome 2, p. 134. Le père Arnoux l’étoit aussi.

48. V. plus haut une note de la Chasse au vieil grognard de l’antiquité.

49. C’est-à-dire à la manière de Bocan, le fameux maître de danse. V. sur lui une note de notre tome 1, p. 135.

50. Autre maître de danse, dont le nom est resté consacré par l’air encore si populaire de Dupont, mon ami, sur lequel se dansoit, au commencement du XVIIe siècle, cette fameuse danse de la guimbarde que ce Dupont avoit peut-être réglée et mise à la mode. V. notre édit. des Caquets, p. 59.

51. Poudre d’iris, dont on se blanchissoit et parfumoit les cheveux « pour corrompre une plus mauvaise odeur… » (La Mode qui court, p. 7.)

52. Gomme.

53. Espèce de devineresse dans le genre de celle dont nous avons parlé dans notre tome 1er, p. 29, note. Il paroît, d’après ce qui suit, qu’elle avoit rapporté d’Italie, entre autres philtres, de la poudre romanesque et des reliques du comte Jean-Louis de Fiesque, dont elle se servoit pour ses enchantements. Ce comte de Fiesque est celui qui mourut en 1547, à Gênes, dans le plein succès de cette fameuse conspiration dont le cardinal de Retz s’est fait l’historien.

54. La culebutte étoit un nœud de rubans rejeté derrière la coiffe-cornette. (Dict. de Furetière.)

55. V. sur cette mode des mouches, qui faisoit alors fureur, une pièce du Recueil de pièces en prose de Ch. Sercy, 1661, in-12, t. 4, p. 54–55. V. aussi une longue pièce de M. L. de Laborde, Palais-Mazarin, p. 318, note 368.

56. Tous ces mots (gants à la Cadenet, mouchoirs à la connestable, perles à la Branthe) prouvent à quel point le connétable de Luynes et ses deux frères Cadenet et Branthe étoient alors les rois de la mode. — Sur le luxe des mouchoirs parfumés, à glands, à franges, etc., V. Vers à la fronde sur la Mode des hommes.

57. V. une note de notre édition des Caquets, p. 59.

58. Petite étoffe de laine à poil frisé, dont la meilleure venoit de Florence, et qui servoit à doubler les habits d’hiver.

59. C’est-à-dire de couleur rouge clair, comme la flamme.

60. Il manque ici un vers.

61. V. plus haut, sur cette étoffe commune, une note de la Chasse au vieil grognard de l’antiquité.

62. Saint-Jean d’Angely, que M. de Soubise avoit rendu au roi le 25 juin 1621.