Le Saule, Parties I et II

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Sommaire


[modifier] I

 
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Il se fit tout à coup le plus profond silence,
Quand Georgina Smolen se leva pour chanter.
Miss Smolen est très pâle. - Elle arrive de France,
Et regrette le sol qu'elle vient de quitter.
On dit qu'elle a seize ans. - Elle est Américaine;
Mais, dans ce beau pays dont elle parle à peine,
Jamais deux yeux plus doux n'ont du ciel le plus pur
Sondé la profondeur et réfléchi l'azur.
Faible et toujours souffrante, ainsi qu'un diadème
Elle laisse à demi, sur son front orgueilleux,
En longues tresses d'or tomber ses longs cheveux.
Elle est de ces beautés dont on dit qu'on les aime
Moins qu'on ne les admire; - un noble, un chaste cœur;
La volupté, pour mère, y trouva la pudeur.
Bien que sa voix soit douce, elle a sur le visage,
Dans les gestes, l'abord, et jusque dans ses pas,
Un signe de hauteur qui repousse l'hommage,
Soit tristesse ou dédain, mais qui ne blesse pas.
Dans un âge rempli de crainte et d'espérance,
Elle a déjà connu la triste indifférence,
Cette fille du temps. - Qui pourrait cependant
Se lasser d'admirer ce front triste et charmant
Dont l'aspect seul éloigne et guérit toute peine?
Tant sont puissants, hélas! sur la misère humaine
Ces deux signes jumeaux de paix et de bonheur,
Jeunesse de visage et jeunesse de cœur!
Chose étrange à penser, il paraît difficile
Au regard le plus dur et le plus immobile
De soutenir le sien. - Pourquoi? Qui le dira?
C'est un mystère encor. - De ce regard céleste
L'atteinte, allant au cœur, est sans doute funeste,
Et devra coûter cher à qui la recevra.

Miss Smolen commença; - l'on ne voyait plus qu'elle.
On connaît ce regard qu'on veut en vain cacher,
Si prompt, si dédaigneux, quand une femme est belle!...
Mais elle ne parut le fuir ni le chercher.
Elle chanta cet air qu'une fièvre brûlante
Arrache, comme un triste et profond souvenir,
D'un cœur plein de jeunesse et qui se sent mourir;
Cet air qu'en s'endormant Desdemona tremblante,
Posant sur son chevet son front chargé d'ennuis,
Comme un dernier sanglot, soupire au sein des nuits.
D'abord ses accents purs, empreints d'une tristesse
Qu'on ne peut définir, ne semblèrent montrer
Qu'une faible langueur, et cette douce ivresse
Où la bouche sourit, et les yeux vont pleurer.
Ainsi qu'un voyageur couché dans sa nacelle,
Qui se laisse au hasard emporter au courant,
Qui ne sait si la rive est perfide ou fidèle,
Si le fleuve à la fin devient lac ou torrent;
Ainsi la jeune fille, écoutant sa pensée,
Sans crainte, sans effort, et par sa voix bercée,
Sur les flots enchantés du fleuve harmonieux
S'éloignait du rivage en regardant les cieux...

Quel charme elle exerçait! Comme tous les visages
S'animaient tout à coup d'un regard de ses yeux!
Car, hélas! que ce soit, la nuit dans les orages,
Un jeune rossignol pleurant au fond des bois,
Que ce soit l'archet d'or, la harpe éolienne,
Un céleste soupir, une souffrance humaine,
Quel est l'homme, aux accents d'une mourante voix,
Qui, lorsque pour entendre il a baissé la tête,
Ne trouve dans son cœur, même au sein d'une fête,
Quelque larme à verser, - quelque doux souvenir
Qui s'allait effacer et qu'il sent revenir?

Déjà le jour s'enfuit, - le vent souffle, - silence!
La terreur brise, étend, précipite les sons.
Sous les brouillards du soir le meurtrier s'avance,
Invisible combat de l'homme et des démons!
A l'action, Iago! Cassio meurt sur la place.
Est-ce un pêcheur qui chante, est-ce le vent qui passe?
Ecoute, moribonde! il n'est pire douleur
Qu'un souvenir heureux dans les jours de malheur.

Mais lorsqu'au dernier chant la redoutable flamme
Pour la troisième fois vient repasser sur l'âme
Déjà prête à se fondre, et que dans sa frayeur
Elle presse en criant sa harpe sur son cœur...
La jeune fille alors sentit que son génie
Lui demandait des sons que la terre n'a pas;
Soulevant par sanglots des torrents d'harmonie,
Mourante, elle oubliait l'instrument dans ses bras.
O Dieu! mourir ainsi, jeune et pleine de vie...
Mais tout avait cessé, le charme et les terreurs,
Et la femme en tombant ne trouva que des pleurs.

Pleure, le ciel te voit! pleure, fille adorée!
Laisse une douce larme au bord de tes yeux bleus
Briller, en s'écoulant, comme une étoile aux cieux!
Bien des infortunés dont la cendre est pleurée
Ne demandaient pour vivre et pour bénir leurs maux
Qu'une larme, - une seule, et de deux yeux moins beaux!

Echappant aux regards de la foule empressée,
Miss Smolen s'éloignait, la rougeur sur le front;
Sur le bord du balcon elle resta penchée.

Oh! qui l'a bien connu, ce mouvement profond,
Ce charme irrésistible, intime, auquel se livre
Un cœur dans ces moments de lui-même surpris,
Qu'aux premiers battements un doux mystère enivre,
Jeune fleur qui s'entr'ouvre à la fraîcheur des nuits!
Fille de la douleur! harmonie! harmonie!
Langue que pour l'amour inventa le génie!
Qui nous vins d'Italie, et qui lui vint des cieux!
Douce langue du cœur, la seule où la pensée,
Cette vierge craintive et d'une ombre offensée,
Passe en gardant son voile, et sans craindre les yeux.
Qui sait ce qu'un enfant peut entendre et peut dire
Dans tes soupirs divins nés de l'air qu'il respire,
Tristes comme son cœur et doux comme sa voix?
On surprend un regard, une larme qui coule;
Le reste est un mystère ignoré de la foule,
Comme celui des flots, de la nuit et des bois!...

Oh! quand tout a tremblé, quand l'âme tout entière
Sous le démon divin se sent encor frémir,
Pareille à l'instrument qui ne peut plus se taire,
Et qui d'avoir chanté semble longtemps gémir...
Et quand la faible enfant, que son délire entraîne,
Mais qui ne sait d'amour que ce qu'elle en rêva,
Vint à lever les yeux... la belle Américaine
Qui dérobait les siens, enfin les souleva.

Sur qui? - Bien des regards, ainsi qu'on peut le croire,
Comme un regard de reine avaient cherché le sien.
Que de fronts orgueilleux qui s'en seraient fait gloire!
Sur qui donc? - Pauvre enfant, le savait-elle bien?

Ce fut sur un jeune homme à l'oeil dur et sévère,
Qui la voyait venir et ne la cherchait pas;
Qui, lorsqu'elle emportait une assemblée entière,
N'avait pas dit un mot, ni fait vers elle un pas.
Il était seul, debout, - un étrange sourire, -
Sous de longs cheveux blonds des traits efféminés; -
A ceux qui l'observaient son regard semblait dire:
On ne vous croira pas si vous me devinez.
Son costume annonçait un fils de l'Angleterre;
Il est, dit-on, d'Oxford. - Né dans l'adversité,
Il habite le toit que lui laissa son père,
Et prouve un noble sang par l'hospitalité.
Il se nomme Tiburce.

                                On dit que la nature
A mis dans sa parole un charme singulier,
Mais surtout dans ses chants; que sa voix triste et pure
A des sons pénétrants qu'on ne peut oublier.
Mais à compter du jour où mourut son vieux père,
Quoi qu'on fît pour l'entendre, il n'a jamais chanté.

D'où la connaissait-il? ou quel secret mystère
Tient sur cet étranger son regard arrêté?
Quel souvenir ainsi les met d'intelligence?
S'il la connaît, pourquoi ce bizarre silence?
S'il ne la connaît pas; pourquoi cette rougeur?
On ne sait. - Mais son oeil rencontra l'oeil timide
De la vierge tremblante, et le sien plus rapide
Sembla comme une flèche aller chercher le cœur.
Ce ne fut qu'un éclair. L'invisible étincelle
Avait jailli de l'âme, et Dieu seul l'avait vu!
Alors, baissant la tête, il s'avança vers elle,
Et lui dit: "M'aimes-tu, Georgette, m'aimes-tu?"

[modifier] II

Tandis que le soleil s'abaisse à l'horizon,
Tiburce semble attendre, au seuil de sa maison,
L'heure où dans l'Océan l'astre va disparaître.
A travers les vitraux de la sombre fenêtre,
Les dernières lueurs d'un beau jour qui s'enfuit
Percent encor de loin le voile de la nuit.
Deux puissants destructeurs ont marqué leur présence
Dans le manoir désert du pauvre étudiant:
Le temps et le malheur. - Tu gardes le silence,
Vieux séjour des guerriers, autrefois si bruyant!
Dans les longs corridors qui se perdent dans l'ombre,
Où de tristes échos répètent chaque pas,
Se mêlaient autrefois des serviteurs sans nombre...
La coupe des festins égaya les repas.

Une lampe, qu'au loin on aperçoit à peine,
Prouve que de ces murs un seul est habité.
Ainsi tombe et périt le féodal domaine;
Ici la solitude, ici la pauvreté.
Ce sont les lourds arceaux d'un vieux laboratoire
Que Tiburce a choisis; - non loin est un caveau,
Peut-être une prison, - peut-être un oratoire;
Car rien n'approche autant d'un autel qu'un tombeau.

Là, dans le vieux fauteuil de la noble famille,
Où les enfants priaient, où mouraient les vieillards,
S'agenouilla jadis plus d'une chaste fille
Qui poursuivait des yeux de lointains étendards.
Plus tard, c'est encor là qu'à l'heure où le coq chante,
Demandant au néant des trésors inouïs,
L'alchimiste courbé, d'une main impuissante,
Frappa son front ridé dans le calme des nuits.
Le philosophe oisif disséqua sa pensée...
La science aujourd'hui, rencontrant sous ses pieds
Les vestiges poudreux d'une route effacée,
Sourit aux vains efforts des siècles oubliés.

Sur le chevet du lit pend cette triste image,
Où Raphaël, traînant une famille en deuil,
Dépose l'Homme-Dieu de la croix au cercueil.
Sa mère de ses mains veut couvrir son visage.
Ses bras se sont roidis, et, pour la ranimer,
Ses filles n'ont, hélas! que leur sainte prière...
Ah! blessures du cœur, votre trace est amère!
Promptes à vous ouvrir, lentes à vous fermer!

Ici c'est Géricault et sa palette ardente;
Mais qui peut oublier cette fausse Judith,
Et dans la blanche main d'une perfide amante
La tête qu'en mourant Allori suspendit?

Et plus loin - la clarté d'une lampe sans vie
Agite sur les murs, dans l'ombre appesantie,
Un marbre mutilé. - Père d'un temps nouveau,
Ta mémoire, ô héros, ne sera point troublée!
Ton image se cache et doit rester voilée
Sur la terre où l'on boit encore à Waterloo...

Les arts, ces dieux amis, fils de la solitude,
Sont rois sous cette voûte; auprès d'eux l'humble étude
Vient d'un baiser de paix rassurer la douleur;
Et toi surtout, et toi, triste et fidèle amie,
A qui l'infortuné, dans ses nuits d'insomnie,
Dit tout bas ses secrets qui dévorent le cœur,
Toi, déesse des chants, à qui, dans son supplice,
La douleur tend les bras, criant: - Consolatrice!
Consolatrice!
                          A l'âge où la chaleur du sang
Fait éclore un désir à chaque battement,
Où l'homme, apercevant, des portes de la vie,
La Mort à l'horizon, s'avance et la défie, -
Parmi les passions qui viennent tour à tour
S'asseoir au fond du cœur sur un trône invisible,
La haine, - l'intérêt, - l'ambition, - l'amour,
Tiburce n'en connaît qu'une, - la plus terrible.
Jusqu'à ce jour, du moins, le sillon n'a senti
Des autres que le germe; une seule a grandi.
Quant à cette secrète et froide maladie,
Misérable cancer d'un monde qui s'en va,
Ce facile mépris de l'homme et de la vie,
Nul de l'avoir connu jamais ne l'accusa.
Mais pourquoi cherchait-il ainsi la solitude?

On ne sait. - Dès longtemps il chérissait l'étude.
Autrefois ignoré, mais content de son sort,
Il marcha sur les pas de ceux à qui la mort
Révèle les secrets de l'être et de la vie.
Incliné sous sa lampe, infatigable amant
D'une science aride et longtemps poursuivie,
On le voyait, la nuit, écrire assidûment;
Ou quelquefois encor, quand l'astre au front d'albâtre
Efface les rayons de son disque incertain,
Il osait, oubliant sa tâche opiniâtre,
Etudier les lois de ces mondes sans fin,
Flots d'une mer de feu sur nos fronts balancée,
Et que n'ont pu compter ni l'oeil ni la pensée!...

Mais, hélas! que de jours, que de longs jours passés,
Ont vu depuis ce temps ses travaux délaissés!
Renfermé dans les murs où mourut son vieux père,
Depuis plus de deux ans, sous son toit solitaire
Il vit seul, loin des yeux, - heureux, - car ses amis,
En calculant les jours, n'ont point compté les nuits.
Peut-être en se cachant voulait-il le silence...
Qui savait ses projets? Nul ne connaît celui
Qui le fait sur le seuil demeurer aujourd'hui.

Mais la nuit à grands pas sur la terre s'avance,
Et les ombres déjà, que le vent fait frémir,
Sur le sol obscurci semblent se réunir.
Le repos par degrés s'étend sur les campagnes;
L'astre baisse, - il s'arrête au sommet des montagnes,
Jette un dernier regard aux cimes des forêts,
Et meurt. - Les nuits d'hiver suivent les soirs de près.
Quelques groupes épards d'oisifs, de jeunes filles,
De joyeux villageois regagnant la cité,
Se distinguent encor, malgré l'obscurité.
Sur le chaume habité par de pauvres familles,
Des feux de loin en loin enfument les vieux toits
Noircis par l'eau du ciel dont dégouttent les bois.
Tandis que des enfants la voix fraîche et sonore,
Montant avec l'encens de la maison de Dieu,
Au bruit confus des mers au loin se mêle encore,
Et fait frémir au vent les vitraux du saint lieu,
Quelques refrains grossiers que l'on entend à peine
Rappellent au passant le jour du samedi.
Le buveur nonchalant a laissé loin de lui
L'artisan de la veille, obsédé par la gêne,
Qui, baignant de sueur chaque morceau de pain,
Travaillant pour le jour, doute du lendemain.
L'oubli, ce vieux remède à l'humaine misère,
Semble avec la rosée être tombé des cieux.
Se souvenir, hélas! - oublier, - c'est sur terre
Ce qui, selon les jours, nous fait jeunes ou vieux!

Tiburce contemplait cette bizarre scène;
Son oeil sous les vapeurs apercevait à peine
Les fantômes mouvants qui passaient devant lui
Dieu juste! sous ces toits que d'humbles destinées
S'achevant en silence ainsi qu'elles sont nées! -
Et Tiburce pensa qu'il était pauvre aussi.

Ah! Pauvreté, marâtre! à qui donc est utile
Celui qui d'un sein maigre a bu ton lait stérile?
A quoi ressemble l'homme, ignoré du destin,
Qui, reprenant le soir son sentier du matin,
Marchant à pas comptés dans sa vie inconnue,
S'endort quand sur son toit la nuit est descendue?
Peut-être est-ce le sage; - un moins pesant fardeau
Courbe plus lentement son front jusqu'au tombeau;
Mais celui qu'un fatal et tout-puissant génie
Livre dans l'ombre épaisse à la pâle Insomnie,
Celui qui, pour souffrir ne se reposant pas,
Vit d'une double vie, - oh! qu'est-il ici-bas?
Pareille à l'ange armé du saint glaive de flamme,
L'invincible Pensée a du seuil de son âme
Chassé le doux sommeil, comme un hôte étranger.
Seule elle y règne, - et n'est pas longue à la changer
En une solitude immense, et plus profonde
Que les déserts perdus sur les bornes du monde!

Mais silence! écoutez! - c'est le son du beffroi.
Tiburce s'est levé: "L'heure de la prière!
Dit-il, soit: c'est mon heure! ils prieront Dieu pour moi!"
Il marche; il est parti...

                                       Le jour et la lumière
Des sinistres projets sont mauvais confidents.
Là, les audacieux sont nommés imprudents.
La pensée, évitant l'oeil vulgaire du monde,
S'enfuit au fond du cœur. - La nuit, la nuit profonde
Vient seule relever, à l'heure du sommeil,
Les fronts qui s'inclinaient aux rayons du soleil.

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Pâle étoile du soir, messagère lointaine,
Dont le front sort brillant des voiles du couchant,
De ton palais d'azur, au sein du firmament,
              Que regardes-tu dans la plaine?
La tempête s'éloigne, et les vents sont calmés.
La forêt, qui frémit, pleure sur la bruyère;
Le phalène doré, dans sa course légère,
                   Traverse les prés embaumés.
              Que cherches-tu sur la terre endormie?
Mais déjà vers les monts je te vois t'abaisser;
Tu fuis, en souriant, mélancolique amie,
Et ton tremblant regard est près de s'effacer.

Etoile qui descends sur la verte colline,
Triste larme d'argent du manteau de la Nuit,
Toi qui regarde au loin le pâtre qui chemine,
Tandis que pas à pas son long troupeau le suit, -
Etoile, où t'en vas-tu, dans cette nuit immense?
Cherches-tu sur la rive un lit dans les roseaux?
Où t'en vas-tu si belle, à l'heure du silence,
Tomber comme une perle au sein profond des eaux?
Ah! si tu dois mourir, bel astre, et si ta tête
Va dans la vaste mer plonger ses blonds cheveux,
Avant de nous quitter, un seul instant arrête; -
Etoile de l'amour, ne descends pas des cieux!

Suite du Saule

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