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MADAME,
Je promets à Votre MAJESTE, dès le commencement de mon épître, qu’elle en verra bientôt la fin, et c’est peut-être ce qu’elle en trouvera de meilleur. DIEU me fasse la grâce de lui tenir parole, et que l’honneur que j’aurai d’entretenir la plus grande Reine du monde ne me transporte pas assez pour me faire oublier qu’elle a bien d’autres choses à faire qu’à lire une Dédicatoire. Lorsque j’ai fait dessein de donner mon Livre à Votre MAJESTE, j’ai cru que je ne pouvais être pauvre de pensées en un si riche sujet ; et que j’allais dire les plus belles choses du monde, et toutefois, MADAME, après avoir longtemps fatigué ma rhétorique, j’ai trouvé que, pour être venu des derniers, j’étais réduit à servir d’écho à ceux qui avaient parlé devant moi, et que, ces beaux esprits n’ayant pas même oublié la vieille histoire du roi de Perse, qui remercia un paysan qui lui présenta un verre d’eau de rivière, il ne me restait plus rien à ajouter, sinon qu’ils n’ont tous rien dit à la louange de Votre MAJESTE, qu’elle n’en mérite et que je ne m’en imagine davantage. On me reprochera sans doute que j’ai donc tort de me taire ; mais une matière si haute s’imagine bien plus aisément qu’elle ne s’exprime, et je la dois laisser à traiter aux écrivains héroïques, qui sans doute auront besoin de tout leur Apollon pour en sortir à leur honneur ; car pour moi, humble petit faiseur de vers burlesques que je suis, et poète à la douzaine, je ne me mêle que de faire quelquefois rire ; encore faut-il qu’on en ait plus grande envie que moi, qui serais le plus chagrin de tous les hommes, sans les bienfaits de Votre MAJESTE, et sans l’honneur que j’ai d’avoir une charge en sa maison. Cette charge n’est pas véritablement des plus importantes, mais elle est bien des plus difficiles à exercer, et je pense sans vanité m’en être assez dignement acquitté pour oser prier Votre MAJESTE, d’ajouter à l’honneur d’être son malade celui d’être son poète burlesque : pourquoi non, si je suis assez heureux pour avoir fait un livre qui lui plaise ? Et pourquoi ne lui plaira-t-il pas, puisque la moindre guenon peut quelquefois divertir l’esprit du monde le plus relevé ? Si mon Enéide fait rire Votre MAJESTE seulement du bout des lèvres et que le fils d’Anchise ait assez plaisamment masqué ce carnaval pour la divertir, il paraîtra tous les mois sous de nouveaux masques jusqu’à la fin de l’année, qu’il épousera l’infante de Lavinium. C’est une belle et bonne princesse des meilleurs maisons d’Italie, et si la plus grande Reine de l’Europe assiste aux noces de cette reine de village, je n’aurai plus à me plaindre ni de la maladie ni de la fortune, et je me trouverai sain et content dès le moment que j’aurai plu ; il ne faut qu’un souris pour faire ces deux grands miracles, et j’ai sujet d’espérer, MADAME, que Votre MAJESTE, me faisant des biens plus solides, ne refusera pas ce souris à l’homme du monde qui est le plus,
MADAME,
Votre très humble, très obéissant, très obligé, et très malade serviteur et sujet,
SCARRON,
Malade de la Reine