Le Voyage (Hugo)
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- Le cheval fait sonner son harnois qu'il secoue,
- Et l'éclair du pavé va jaillir sous la roue ;
- Il faut partir, adieu ! De ton cœur inquiet
- Chasse la crainte amère ; adieu ! point de faiblesse !
- Mais quoi ! le char s'ébranle et m'emporte, et te laisse…
- Hélas ! j'ai cru qu'il t'oubliait !
- Oh ! suis-le bien longtemps d'une oreille attentive !
- Ne t'en va pas avant d'avoir, triste et pensive,
- Ecouté des coursiers s'évanouir le bruit !
- L'un à l'autre déjà l'espace nous dérobe ;
- Je ne vois plus de loin flotter ta blanche robe,
- Et toi, tu n'entends plus rouler le char qui fuit !...
- Quoi ! plus même un vain bruit ! plus même une vaine ombre !
- L'absence a sur mon âme étendu sa nuit sombre ;
- C'en est fait, chaque pas m'y plonge plus avant ;
- Et dans cet autre enfer, plein de douleurs amères,
- De tourments insensés, d'angoisses, de chimères,
- Me voilà descendu vivant !
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-
- II
- Que faire maintenant de toutes mes pensées,
- De mon front, qui dormait dans tes mains enlacées,
- De tout ce que j'entends, de tout ce que je vois ?
- Que faire de mes maux, sans toi pleins d'amertume,
- De mes yeux dont la flamme à tes regards s'allume,
- De ma voix qui ne sait parler qu'après ta voix ?
- Et mon œil tour à tour, distrait, suit dans l'espace
- Chaque arbre du chemin qui paraît et qui passe,
- Les bois verts, le flot d'or de la jaune moisson,
- Et les monts, et du soir l'étincelante étoile,
- Et les clochers aigus, et les villes que voile
- Un dais de brume à l'horizon !
- Qu'importent les bois verts, la moisson, la colline,
- Et l'astre qui se lève et l'astre qui décline,
- Et la plaine et les monts, si tu ne les vois pas !
- Que me font ces châteaux, ruines féodales,
- Si leur donjon moussu n'entend point sur ses dalles
- Tes pas légers courir à côté de mes pas ?
- Ainsi donc aujourd'hui, demain, après encore,
- Il faudra voir sans toi naître et mourir l'aurore,
- Sans toi ! sans ton sourire et ton regard joyeux !
- Sans t'entendre marcher près de moi quand je rêve ;
- Sans que ta douce main, quand mon front se soulève,
- Se pose en jouant sur mes yeux !
- Pourtant, il faut encore, à tant d'ennuis en proie,
- Dans mes lettres du soir t'envoyer quelque joie,
- Dire : Console-toi, le calme m'est rendu ; -
- Quand je crains chaque instant qui loin de toi s'écoule,
- Et qu'inventant des maux qui t'assiègent en foule,
- Chaque heure est sur ma tête un glaive suspendu !
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-
- III
- Que fais-tu maintenant ? près du foyer sans doute
- La carte est déployée, et ton œil suit ma route ;
- Tu dis : "Où peut-il être ? Ah ! qu'il trouve en tous lieux
- De tendres soins, un cœur qui l'estime et qui l'aime,
- Et quelque bonne hôtesse, ayant, comme moi-même,
- Un être cher sous d'autres cieux !
- "Comme il s'éloigne vite, hélas ! J'en suis certaine,
- Il a déjà franchi cette ville lointaine,
- Ces forêts, ce vieux pont d'un grand exploit témoin ;
- Peut-être en ce moment il roule en ces vallées,
- Par une croix sinistre aux passants signalées,
- Où l'an dernier… - Pourvu qu'il soit déjà plus loin !"
- Et mon père, essuyant une larme qui brille,
- T'invite en souriant à sourire à ta fille :
- "Rassurez-vous ! bientôt nous le reverrons tous.
- Il rit, il est tranquille, il visite à cette heure
- De quelque vieux héros la tombe ou la demeure ;
- Il prie à quelque autel pour vous.
- "Car, vous le savez bien, ma fille, il aime encore
- Ces créneaux, ces portails qu'un art naïf décore ;
- Il nous a dit souvent, assis à vos côtés,
- L'ogive chez les goths de l'Orient venue,
- Et la flèche romane aiguisant dans la nue
- Ses huit angles de pierre en écailles sculptés !"
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-
- IV
- Et puis le vétéran, à ta douleur trompée,
- Conte sa vie errante, et nos grands coups d'épée,
- Et quelque ancien combat du Tage ou du Tésin,
- Et l'empereur, du siècle imposante merveille, -
- Tout en baissant sa voix, de peur qu'elle n'éveille
- Ton enfant qui dort sur ton sein.