Le dimanche d'après la my-aoust, qui fut le dix-septiesme jour d'aoust oudit an 1427

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Le dimanche d'après la my-aoust, qui fut le dix-septiesme jour d'aoust oudit an 1427[1]



Le dimanche d'après la my-aoust, qui fut le dix-septiesme jour d'aoust oudit an 1427, vindrent à Paris douze penanciers comme ils disoient ; c'est assavoir ung duc et ung comte, et dix hommes tous à cheval, et lesquels se disoient très-bons chrestiens, et estoient de la Basse Egypte, et encore disoient qu'ils avoient esté chestiens autrefois, et n'avoit pas grand temps que les chrestiens les avoient subjuguez et tout leur pays, et tous faiz christianer ou mourir ceulx qui ne vouloient estre, ceux qui furent battisez, furent signeurs du pays comme devant, et promisrent d'estre bons et loyaux, et de garder la foy de Jesus Christ jusques à la mort, et avoient roi et royne en leur pays, qui demouroient en leur signorie, parce qu'ils furent christiennez.

Item, vray est, comme ils disoient que après aucuns temps ils avoient prins la foy chrestienne, les Sarrasins les vinrent assaillir; quant ils se virent comme pou fermes en nostre foy, à très-pou d'achoison[2], sans endurer gueres la guerre, et sans faire leur devoir de leurs pays deffendre, qui très-pou se rendirent à leurs ennemys, et devindrent Sarrasins conmme devant, et renvoyèrent[3] nostre signeur.

Item, il advint après que les chrestiens, comme l'empereur d'Allemagne, le roy de Poullaine (Pologne)[4] et autres signeurs, quant ils sorent qu'ils orent ainsi faulcement et sans grant peine laissée nostre foy, et qu'ils estoient devenuz si-tost Sarrazins et idolâtres, leur courrurent sur, et les vainquirent tantost, comme s'ils cuidoient que on laissast en leur pays, comme à l'autre fois pour devenir chrestiens : mais l'empereur et les autres signeurs, par grant deliberation de conseil, dirent que jamais ne tenroient terre en leurs pays, ce le Pape ne le consentoit, et qu'il convenoit que là allassent au Saint-Père à Rome, et là allerent tous petits et grans, à moult grant peine pour les enffens. Quant là furent, ils confesserent en general leurs péchés ; quant le Pape ot oüye leur confession par grant deliberacion de conseil, leur donna en penance (pénitence) d'aller sept ans ensuivant parmy le monde, sans coucher en lict ; et pour avoir aucun confort pour leur despense, ordonna, comme on disoit, que tout evesque et abbé portant crosse leur donroit pour une foys dix livres tournois, et leur bailla lettres faisant mention de ce aux prélats d'église, et leur donna sa beneisson, puis se départirent et furent avant cinq ans par le monde qu'ils venissent à Paris, et vindrent le dix-septiesme jour d'aoust l'an 1427, les doze devant diz, et le jour Saint Jehan Decolace (le jour de la décolation de saint Jean)[5] vint le commun, lequel on ne laissa point entrer dedans Paris; mais par justice furent logez à la chapelle Saint-Denis, et n'estoient point plus en tout d'hommes, de femmes et d'enffens de cent ou six vingt ou environ ; et quant ils se partirent de leur pays, estoient mille ou doze cents ; mais le remenant estoit mort en la voye, et leur Roy et leur Royne, et ceulx qui estoient en vie avoient esperance d'avoir encore des biens mondains ; car le Saint-Pere leur avoit promis qu'il leur donneroit pays pour habiter bon et fertile ; mais qu'ils de bon cueur achevassent leur penance.

Item, quant ils furent à la chapelle, on ne vit oncques plus grant allée de gens à la beneisson du landit[6] que là alloit de Paris, de Saint Denis et d'entour Paris pour les voir. Et vray est que les enffens d'iceulx estoient tant habillés filx et filles, que nuls plus, et le plus et presque tous avoient les deux oreilles percées, et chacune oreille ung anel (anneau) d'argent ou deux en chacune, et disoient que c'estoit gentillesse en leur pays.

Item, les hommes estoient très-noirs, les cheveux crespez, les plus laides femmes que on pust voir, et les plus noires ; touttes avoient le visage de plaie[7], les cheveulx noirs comme la queüe d'ung cheval, pour touttes robbes une vielle flaussoie[8] très-grosse d'un lien de drap ou de corde liée sur l'espaulle, et dessous ung povre roquet ou chemise pour tous paremens. Brief c'estoient plus pouvres créatures que on vit oncques venir en France de aage d'homme, et neamoins leur pouvreté en la compaignie avoit sorciercs qui regardoient ès mains des gens, et disoient ce que advenu leur estoit ou à advenir, et mirent contans (dispute) en plusieurs mariaiges ; car elles disoient : Ta femme, ta femme, ta femme t'a fait coux ; ou à la femme : ton mari t'a fait coulpe ; et qui pis estoit, en parlant aux creatures par art magique ou autrement, ou par l'ennemy d'enfer, ou par entreget d'abilités faisoient vuide les bourses aux gens, et le mettoient en leur bourse, comme on disoit ; et vrayement j'y fus trois ou quatre fois pour parler à eulx : mais oncques ne m'apperçut d'ung denier de perte, ne ne les vy regarder en main ; mais ainsi le disoit le peuple par-tout, tant que la nouvelle en vint à l'evesque de Paris, lequel y alla et mena avecques lui ung Frere meneur (mineur), nommé le Petit Jacobin, lequel par le commandement de l'Evesque fist là une belle predication en excommuniant tous, ceulx et celles qui se faisoient, et avoient cru et monstré leurs mains, et convinssent qu'ils s'en allassent, et ce partirent le jour Nostre-Dame en septembre[9], et s'en allerent vers Pontoise.

Notes[modifier]

  1. Extrait de Joseph-François Michaud et Jean-Joseph-François Poujoulat « Nouvelle collection des mémoires pour servir à l'histoire de France », tome troisième « Mémoires sur Jeanne d'Arc et Charles VII », Paris, chez l’éditeur du Commentaire analytique du Code civil, 1837, p.248-249.
  2. Paul Battaillard ne transcrit pas ce passage, insérant des points de suspension entre "foy" et "sans"  : Paul Battaillard, « De l'apparition et de la dispersion des Bohémiens en Europe. Deuxième période.- Suite », Bibliothèque de l'école des chartes, vol.5, N°5, 1844, p.522
  3. Paul Battaillard, op. cit. p.522, écrit « renoyèrent »
  4. Les notes entre parenthèses, dans le texte, sont de Joseph-François Michaud et Jean-Joseph-François Poujoulat
  5. Décollation de saint Jean-Baptiste fêtée aujourd'hui le 29 août : w:Jean le Baptiste
  6. Voir w:Foire du Lendit ; Note de Paul Bataillard op. cit. p.523 : la fameuse foire, dite foire du Landit, qui se tient encore tous les ans à Saint Denis, s'ouvrait alors par une procession.
  7. « labouré de rides » : Jean-Pierre Liégeois, « Roms en Europe », Council of Europe, 2007 p.47
  8. Note de Paul Bataillard op. cit. p.523 : Couverture de lit. Dans le midi : flassado. C'est la schiavina de Bologne
  9. Jour de la Nativité de Marie, fêtée aujourd'hui le 8 septembre : w:8 septembre#Célébrations


Plan de Paris entre 1422 et 1589