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[modifier] Sonnets d'Amour
[modifier] I. Si c'est dessus les eaux que la terre est pressee
Si c'est dessus les eaux que la terre est presse Comment se soustient-elle encor si fermement ? Et si c'est sur les vents qu'elle a son fondement Qui la peut conserver sans estre renversee ? Ces justes contrepoids qui nous l'ont balancee Ne panchent-ils jamais d'un divers branslement ? Et qui nous fait solide ainsi cet Element, Qui trouve autour de luy l'inconstance amassee? Il est ainsi, ce corps se va tout souslevant Sans jamais s'esbranler parmi l'onde et le vent, Miracle nompareil, si mon amour extreme Voyant ces maux coulans, soufflans de tous costez Ne trouvoit tous les jours par exemple de mesme Sa constance au milieu de ces legeretez.
[modifier] II. Quand je voy les efforts de ce Grand Alexandre
Quand je voy les efforts de ce Grand Alexandre, D'un Cesar dont le sein comblé de passions Embraze tout de feu de ces ambitions, Et n'en laisse apres soy memoire qu'en la cendre. Quand je voy que leur gloire est seulement de rendre, Apres l'orage enflé de tant d'afflictions, Calmes dessous leurs loix toutes les nations Qui voyent le Soleil et monter et descendre: Encor que j'ay dequoy m'engueillir comme eux, Que mes lauriers ne soyent de leurs lauriers honteux, Je les condamne tous et ne les puis deffendre: Ma belle c'est vers toy que tournent mes espris, Ces tirans-la faisoyent leur triomphe de prendre, Et je triompheroy de ce que tu m'as pris.
[modifier] III. Qui seroit dans les Cieux, et baisseroit veuë
Qui seroit dans les Cieux, et baisseroit veuë Sur le large pourpris de ce sec element, Il ne croiroit de tout, rien qu'un poinct seulement Un poinct encor caché du voile d'une nuë: Mais s'il contemple apres ceste courtine blüe, Ce cercle de cristal, ce doré firmament, Il juge que son tour est grand infiniment, Et que ceste grandeur nous est toute incognuë. Ainsi de ce grand ciel, où l'amour m'a guidé De ce grand ciel d'Amour où mon oeil est bandé Si je relasche un peu la pointe aigue au reste, Au reste des amours, je vois sous une nuict Du monde d'Epicure en atomes reduit, Leur amour tout de terre, et le mien tout celeste.
[modifier] IV. En vain mille beautez à mes yeux se presentent
En vain mille beautez à mes yeux se presentent, Mes yeux leur sont ouvers et mon courage clos, Une seule beauté s'enflamme dans mes os Et mes os de ce feu seulement se contentent: Les vigueurs de ma vie et du temps qui m'absentent Du bien-heureux sejour où loge mon repos, Alterent moins mon ame, encor que mon propos Et mes discrets desirs jamais ne se repentent. Chatouilleuses beautez, vous domptez doucement Tous ces esprits flotans, qui souillent aisement Des absentes amours la chaste souvenance: Mais pour tous vos efforts je demeure indompté: Ainsi je veux servir d'un patron de constance, Comme ma belle fleur d'un patron de beauté.
[modifier] V. Je meurs, et les soucis qui sortent du martyre
Je meurs, et les soucis qui sortent du martyre Que me donne l'absence, et les jours, et les nuicts Font tant, qu'à tous momens je ne sçay que je suis Si j'empire du tout ou bien si je respire. Un chagrin survenant mille chagrins m'attire Et me cuidant aider moy-mesme je me nuis, L'infini mouvement de mes roulans ennuis M'emporte et je le sens, mais je ne le puis dire. Je suis cet Acteon de ces chiens déschiré! Et l'esclat de mon ame est si bien alteré Qu'elle qui me devroit faire vivre me tuë: Deux Desses nous ont tramé tout nostre sort Mais pour divers sujets nous trouvons mesme mort Moy de ne la voir point, et luy de l'avoir veuë.
[modifier] VI. Mon Dieu, que je voudrois que ma main fust oisive
Mon Dieu, que je voudrois que ma main fust oisive, Quema bouche et mes yeux reprissent leur devoir. Escrire est peu : c'est plus de parler et de voir De ces deux oeuvres l'une est morte et l'autre vive. Quelque beau trait d'amour que nostre main escrive, Ce sont tesmoins muets qui n'ont pas le pouvoir Ni le semblable poix, que l'oeil pourroit avoir Et de nos vives voix la vertu plus naïve. Mais quoy : n'estoyent encor ces foibles estançons Et ces fruits mi rongez dont nous le nourrissons L'Amour mourroit de faim et cherroit en ruine : Escrivons attendant de plus fermes plaisirs, Et si le temps domine encor sur nos desirs, Faisons que sur le temps la constance domine.
[modifier] VII. Si j'avois comme vous mignardes colombelles
Si j'avois comme vous mignardes colombelles Des plumages si beaux sur mon corps attacgez, On auroit beau tenir mes esprits empeschez De l'indomptable fer de cent chaines nouvelles: Sur les aisles du vent je guiderois mes aisles J'irois jusqu'au sejour où mes biens sont cachez, Ainsi voyant de moy ces ennuis arrachez Je ne sentirois plus ces absences cruelles. Colombelles hélas ! que j'ay bien souhaité Que mon corps vous semblast autant d'agilité Que mon ame d'amour à vostre ame ressemble: Mais quoy, je le souhaite, et me trompe d'autant, Ferois-je bien voller un amour si constant D'un monde tout rempli de vos aisles ensemble?
[modifier] VIII. Ce tresor que j'ay pris avecques tant de peine
Ce tresor que j'ay pris avecques tant de peine Je le veux avec peine encore conserver, Tardif a reposer, prompt a me relever, Et tant veiller qu'en fin on ne me le suprenne. Encor que des mes yeux la garde plus certaine Aupres de son sejour ne te puisse trouver, Et qu'il me peut encor en l'absence arriver Qu'un autre plus prochain me l'empoigne et l'emmaine. Je ne veux pas pourtant me travailler ainsi, la seule foy m'asseure et m'oste le soucy: Et ne chanera point pourveu que je ne change. Il faut tenir bon œil et bon pied sur ce point, A gaigner un beau bien on gaigne une loüange, Mais on en gaigne mille à ne le perdre point.
[modifier] IX. Si tant de maux passez ne m'ont acquis ce Bien
[modifier] X. Je ne bouge non plus qu'un escueil dedans l'onde
[modifier] XI. Tous mes propos jadis ne vous faisoyent instance
[modifier] XII. Mon cœur ne te rends point à ces ennuis d'absence
[modifier] XIII. Tu disois, Archimede, ainsi qu'on nous fait croire
[modifier] XIV. Quand le vaillant Hector, le grand rampart de Troye
[modifier] XV. Ceste brave Carthage, un des honneurs du monde
[modifier] XVI. Je prens exemple en toy, courageuse Numance
[modifier] XVII. Je sens dedans mon ame une guerre civile
Je sens dedans mon ame une guerre civile D'un parti ma raison, mes sens d'autre parti, Dont le bruslant discord ne peut estre amorti Tant chacun son tranchant l'un contre l'autre affile. Mais mes sens sont armez d'un verre si fragile Que si le coeur bientost ne s'en est departi Tout l'heur vers ma raison se verra converti, Comme au party plus fort plus juste et plus utile. Mes sens veulent ployer sous ce pesant fardeau Des ardeurs que me donne un esloigné flambeau, Au rebours la raison me renforce au martyre. Faisons comme dans Rome, à ce peuple mutin De mes sens inconstans arrachons-les enfin, Et que notre raison y plante son Empire.
[modifier] XVIII. Ne vous estonnez point si mon esprit qui passe
Ne vous estonnez point si mon esprit qui passe De travail en travail par tant de mouvemens, Depuis qu'il est banni dans ces esloignemens, Tout agile qu'il est ne change point de place. Ce que vous en voyez, quelque chose qu'il face, Il s'est planté si bien sur si bons fondemens, Qu'il ne voudrait jamais souffrir de changemens Si ce n'est que le feu ne peust changer de place. Ces deux contraires sont en moy seul arrestez Les foibles mouvemens, les dures fermetez : Mais voulez vous avoir plus claire cognoissance Que mon espoir se meurt et ne se change point ? Il tournoye à l'entour du poinct de la constance Comme le ciel tournoye à l'entour de son poinct.
[modifier] XIX. Je contemplois un jour le dormant de ce fleuve
Je contemplois un jour le dormant de ce fleuve Qui traine lentement les ondes dans la mer, Sans que les Aquilons le façent escumer Ni bondir, ravageur, sur les bords qu'il abreuve. Et contemplant le cours de ces maux que j'espreuve Ce fleuve dis-je alors ne sçait que c'est d'aimer, Si quelque flamme eust peu ses glaces allumer Il trouveroit l'amour ainsi que je le treuve. S'il le sentoit si bien, il auroit plus de flots, L'Amour est de la peine et non point du repos, Mais ceste peine en fin est du repos suyvie Si son esprit constant la deffend du trespas, Mais qui meurt en la peine il ne merite pas Que le repos jamais luy redonne la vie.
[modifier] XX. Les Toscans batailloyent donnant droit dedans Rome
Les Toscans batailloyent donnant droit dedans Rome Les armes à la main, la fureur sur le front, Quand on veit un Horace avancé sur le pont, Et d'un coup arrester tant d'hommes par un homme. Apres un long combat et brave qu'on renomme Vaincu non de valeur, mais d'un grand nombre il rompt De sa main le passage et s'eslance d'un bond Dans le Tybre, se sauve, et sauve tout en somme, Mon amour n'est pas moindre, et quoy qu'il soit surpris De la foule d'ennuis qui troublent mes esprits, Il fait ferme et se bat avec tant de constance Que pres des coups il est esloingné de danger, Et s'il se doit enfin dans ses larmes plonger, Le dernier desespoir sera son esperance.

