Les Amours de Diane
(1600, dernière édition)
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- IIII.
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Le jour que je fu né l’impitoyable archer
Amour, à qui le Ciel rend humble obeissance,
Se trouva sur le poinct de ma triste naissance,
Tenant son arc bandé tout prest à décocher.
Aussi tost qu’il me veit, il se mist à lácher
Un trait envenimé de toute sa puissance :
Et m’attaignit au cœur de telle violance,
Qu’il eust peu de ce coup percer tout un rocher.
M’ayant ainsi blessé, tout joyeux il s’adresse
À la Crainte, aux Regrets, au Dueil, à la Tristesse,
Qui m’assisterent tous à ce malheureux poinct.
Voila (dit-il) pour vous, je vous le recommande,
Suivez-le tout par tout, ne l’abandonnez point,
Et faites que tousjours il soit de vostre bande.
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- V.
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Voicy du gay Printemps l’heureux advenement,
Qui fait que l’Hiver morne à regret se retire :
Desja la petite herbe au gré du doux Zephyre
Navré de son amour branle tout doucement.
Les forests ont repris leur verd accoutrement,
Le Ciel rit, l’air est chaud, le vent mollet soupire,
Le Rossignol se plaint, & des accords qu’il tire,
Fait languir les esprits d’un doux ravissement.
Le Dieu Mars & l’Amour sont parmi la campagne :
L’un au sang des humains, l’autre en leurs pleurs se bagne,
L’un tient le coutelas, l’autre porte les dars.
Suive Mars qui voudra mourant entre les armes,
Je veux suivre l’Amour, & seront mes allarmes,
Les courroux, les soupirs, les pleurs & les regars.
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- VI.
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Ô grand démon volant, arrête la meurtriere
Qui fuit devant mes pas, car pour moy je ne puis,
Ma course est trop tardive : & plus je la poursuis,
Et plus elle s’avance, en me laissant derriere.
Ô Dieu fay l’un des deux : consens à ma priere,
Ou ne me laisse plus en l’estat que je suis :
Rens moy comme j'estois, sans Dame & sans ennuis,
Et delivre ma vie en ses yeux prisonniere.
Si tu es juste, Amour, tu me dois délier,
Ou par un doux effort ceste dure plier :
Mais las que mon attente est folle & miserable !
J’importune un tyran qui de nos maux se plaist,
Qui s’abreuve de pleurs, qui d’ennuis se repaist.
Et plus il est prié, moins il est pitoyable.
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- VII.
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Ô lict, s’il est ainsi que tu sois inventé
Pour prendre un doux repos quand la nuit est venue,
D’où vient que dedans toy ma douleur continue,
Et que je sens par toy mon tourment augmenté ?
Je ne fay que tourner d’un & d’autre costé,
Je choisi tous les coings, je cherche & me remue :
Et mon cœur qui ressemble à la marine esmue,
D’ennuis & de pensers est tousjours agité.
J’assemble bien souvent mes paupieres lassees,
J’invoque le Sommeil pour guarir mes pensees,
Mais il fuit de mes yeux & n’y veût demeurer.
D’un seul bien, ô mon Lict, mes langueurs tu consoles,
Je m’ouvre tout à toy, cœur, pensers, & paroles,
Et je n’ose autre part seulement respirer.
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- VIII.
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Si la foy plus certaine en une ame non feinte,
Un desir temeraire, un doux languissement,
Une erreur variable, & sentir vivement,
Avec peur d’en guarir, une profonde atteinte.
Si voir une pensee au front toute depeinte,
Une voix empeschee, un morne estonnement,
De honte ou de frayeur naissant soudainement,
Une palle couleur de lis & d’amour teinte :
Bref, si se mespriser pour une autre adorer,
Si verser mille pleurs, si tousjours soupirer,
Faisant de sa douleur nourriture et bruvage.
Si, loin estre de flamme, & de pres tout transi,
Sont cause que je meurs par defaut de merci,
L’offense en est sur vous, & sur moy le dommage.
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- IX.
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Dés le jour que mon ame, amoureuse insensee,
Se rendant à vos yeux les fist Roys de mon cœur,
Il n’y a cruauté de barbare vaincueur,
Qu’Amour n’ait dedans moy fierement exercee.
Las ! je tire mon feu d’une roche glacee,
Qui n’a ny sentiment, ny pitié, ny rigueur :
Elle ignore sa force & ma triste langueur,
Et du mal qu’elle fait n’a soucy ny pensee.
Elle est toute de marbre, aucun trait ne la poingt,
Elle verse la flamme & ne s’echauffe point,
Et n’ayant point d’amour elle en peuple la terre.
Ô Beauté, dont les traits sont si victorieux,
Apprenez par ma mort les efforts de vos yeux,
Et voyez desormais à qui vous faites guerre !
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- X.
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Je suis chargé d’un mal qui sans fin me travaille,
Quelque part que je tourne il me suit obstiné :
Tout conseil, tout secours sans profit m’est donné :
Car tousjours plus au vif sa rigueur me tenaille.
Le lict à mes pensers est un champ de bataille,
Si je saute du lict j’en suis plus mal mené :
Si je sors, le tyran, qui me tient enchaisné,
À toutes les fureurs pour conduite me baille.
Icy l’ardent desir m’anime à bien aimer,
Plus pres le desespoir me veut faire abysmer :
Je suis en mesme temps tout de flamme & de glace.
Sans fin mesmes discours je refais & desfais,
Ô miserable esprit ! quel Amour, quelle Paix
D’un chaos si confus debrouillera la masse ?
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- XI.
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Du bel œil de Diane est ma flamme empruntee,
En ses nœuds blons-dorez mon cœur est arrêté,
Sa main victorieuse a pris ma liberté,
Et sa douce parole a mon ame enchantee :
Son œil rend la splendeur des astres surmontee,
Ses cheveux du soleil ternissent la beauté,
Sa main passe l’ivoyre, & la divinité
De ses sages discours à bon droit est vantee.
Son bel œil me ravit, son poil doré me tient,
La rigueur de sa main mes douleurs entretient,
Et par son doux parler je sens croistre ma flame.
Voila quelle est ma vie, & n’ay plus de repos
Depuis l’heure qu’Amour m’engrava dedans l’ame
Son œil, son poil, sa main, & ses divins propos.
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- XII.
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Vallon, ce Dieu tyran, qui me fait endurer·
Tant de "Ï\·antes morts, qu'immortel je supporte,
~ous a tOl1~ deux rangpz prpsqlle ('n la mrsme SOl'lr',
Et presqu'un lDrsme mal nous contraint soupirer.
Aimant comme tu fais, tu ne dois esperer
Qu'aucun allrgf'ment tflS ennuis reconforte ;
Aimant COlome je fay, mon esperance est morte:
Car ce n'est aux mortels d'y penser aspirer.
Tous deux nous endurons mille et mille' rlestresses,
Tous deux nous adorons en èsprit nos maistresses,
N'osans leur découvrir nos SOUC~"s rigoureux.
Consolt..'-toy, Val1on, comme je me console;
Encor est-ce un confort à l'homIDe malheureux,
D'avoir un compagnon au malheur qui l'affole.
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- XIII.
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Durant les grand's chaleurs, j'ai \'U cent mille fois,
Qu'en voyant un éclair flamboyer en la nlW,
Soudain comme transie et loorte devenue,
1'Il.pcrdois tout à coup la parole et la vois :
De pouls ny de couleur tant soit peu tu n'a\'ois,
Et, bien que de l'cffroy tu fusses revenue,
Si n'osois-tu ponr-tant dresser en haut la vue,
Voire un long-tans apres parler tu ne pouvois.
Donc si, quand un propos devant toy je commenCf't
Tu me ,'ois en tremblant changer de contenancp,
Demeurer sans esprit, paslo et tout hors de mo~":
Ne t'en estonne point, belle et cruelle dame,
C'est lorsque l('s éclairs de tes be:.nlx yeux je '·0)",
Qui m'esblOliissent tout de leur perçante nome.
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- XIIII.
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Las! qui languit janlais en si cruel martirp,
En si penibles nnicts, en si malheur~nx jours ~
Qui s'égara jamais dans si confus destours?
Qui jamais recognut si rigoureux empire?
Je souffre un mal pl'esent, j'en doute t encor un pirr,
Je voy renfort de guerre, et n'attens nul·secours;
Ifesmauxsont grans et forts, meshiensfoihles et ~ur~,
Et plus je vay avant, plus ma douleur s'empire.
A toute heure, en tous lieux, de tout je me déplais,
I~a nuict est Inon soleil, le discol'd est ma pais,
Je cours droit au naufrage et fuys ce qu'il faut suinf;
Je me fache en fochant If'S hommes et les dirnx
Je suis las de moy-mesme et me suis odieux;
Bref je ne puis mourir et si je ne puis vivre.
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- XV.
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Un jour l'aveugle Amour, Dian~ et ma maistres.c;e,
Ne pouvans s'accord,er de leur dexterilt\
S'essayerent de rare à un bot limité,
Et mirent pour le prix leur plus belle richesse.
Amour gaigea son al'(" et la chaste deesse
Qui commande aux foresl~, sa divine beauté;
Ma maistresse gaigea sa Ocre cruauté,
Qui me fait consommer en mortelle tristesse.
Las ~ ma dame gaigna, remportant pour guerclon
La beauté de Diane et l'arc de Cupidon,
Et la dure impitié dont son ame est couv<'rte.
Pour ess:lyer ses traits, elle a per~'ê mon coeur;
Sa beauté m'esbloüit, je lneurs par sa rigueur:
Ainsi SUI' moy, chétif, tombe toute la perte.
Index des poèmes qu’on peut trouver modernises