Les Anacréontiques

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Les Anacréontiques
1876



Sommaire

[modifier] I. SUR SA LYRE

 
Je voudrais chanter les Atrides,
De Cadmus volontiers je dirais les exploits,
Mais ma lyre, inhabile aux récits homicides,
A l’Amour seul garde sa voix.
En vain j’en ai changé les fibres
Et l’écaille en l’honneur des Dieux et des héros ;
Lorsque je dis Hercule, ô lyre, tu ne vibres
Que pour chanter le blond Éros.
Adieu, mâle et bouillant délire !
Chants de gloire, héros, adieu donc sans retour !
Rebelles sous mes doigts, les cordes de la lyre
Ne résonnent que pour l’Amour.


[modifier] II. SUR LES FEMMES

 
La Nature au front des taureaux
Donna la corne meurtrière ;
Un ongle plus dur que la pierre
Au pied des rapides chevaux ;
Au lièvre une jambe célère ;
Au ramier un vol cadencé ;
Au lion, avec le courage,
Un gouffre de dents hérissé ;
A l’homme, son plus noble ouvrage,
L’intelligence et la fierté.
Que réservait-elle à la femme ?
Un don plus brillant que la flamme
Et, plus que le fer, redouté :
Pour vaincre et régner, la Nature
A sa plus frêle créature
Donna pour arme la beauté.


[modifier] III. L’AMOUR MOUILLÉ

 
Au milieu de la nuit, à l’heure où déjà l’Ourse
Sous la main du Bouvier tourne et décrit sa course,
A l’heure où les mortels dans le sommeil plongés,
Des lourds travaux du jour par les Dieux allégés,
Goûtent les songes d’Or que la nuit leur apporte,
Tout à coup survenant, Éros heurte à ma porte.
« Qui frappe ainsi, criai-je, et trouble mon repos ?
— Ouvre-moi, ne crains rien, ouvre, répond Éros,
Car je suis un enfant. Par cette nuit obscure,
Sous la bise et la pluie errant à l’aventure,
J’ai perdu mon chemin. Ouvre-moi, fais accueil
A celui que les Dieux ont guidé vers ton seuil. »
Il se tait ; la pitié parle au fond de mon âme ;
De mon foyer mourant je ravive la flamme,
Et, ma lampe allumée, aussitôt j’ouvre et vois
Un blond enfant ayant aux épaules deux ailes ;
Ses beaux yeux bleus sont pleins d’étranges étincelles ;
Un arc est dans sa main, sur son dos un carquois.
Je l’assieds prés du feu, je réchauffe ses doigts
Dans les miens ; ses cheveux tout ruisselants de pluie,
Doucement je les presse et ma main les essuie.
Pour lui, dès que le froid l’eut quitté, se levant :
« Voyons donc si mon arc par la pluie et le vent
Ne s’est point détendu. La corde en est humide,
Dit Éros. Essayons ... » Et la flèche rapide
Part et me frappe au cœur, et je me sens mourir.
Alors sautant de joie et riant, le perfide
S’écrie : « Allons, mon hôte, il faut nous réjouir ;
Mon arc n’a point de mal, mais ton cœur va souffrir. »


[modifier] IV. SUR LUI-MÊME

 
Sur l’herbe de lotos semée,
Sur les myrtes naissants je veux boire couché.
Dans l’or dont ma coupe est formée
Que l’Amour échanson, à ma droite penché,
Et son manteau de pourpre à l’épaule attaché,
Me verse une liqueur aimée !
Je veux boire couché, Bacchus ! ton frais nectar.
L’heure est courte, l’homme éphémère ;
La vie est prompte et fuit rapide comme un char.
De nos os dissous dans la terre
Il ne reste après nous qu’une aride poussière.
Sur le sol à quoi bon répandre les senteurs ?
Pourquoi faire aux tombeaux des libations vaines ?
Puisque la vie encor brûle et court en mes veines,
Couvrez-moi de parfums, couronnez-moi de fleurs,
Appelez la blanche hétaïre !
Des roses à mon front et sous mes doigts la lyre,
Je veux à mes riants accords
Tromper l’heure, bannir toute noire pensée,
Avant d’aller, ombre glacée,
Me mêler, à mon tour, au chœur léger des morts.


[modifier] V. SUR LA ROSE

 
Mêlons au vin pourpré les roses de l’Amour.
De la rose aux feuilles vermeilles
La tempe ceinte, amis, buvons au Dieu des treilles,
Rions et buvons tour à tour.
Des fleurs la rose est la première,
La rose est du printemps la fille la plus chère,
La belle rose plaît aux Dieux.
L’enfant cythéréen à ses boucles flottantes
Mêle les roses odorantes,
Quand aux rythmes légers des luths mélodieux,
Sur le vert plateau des montagnes,
Avec les Grâces, ses compagnes,
Devant Cypris riante il danse radieux.
Amis, qu’on se couronne, et, le front lourd de roses,
Chantons l’oubli des soins moroses !
La lyre en main, je veux, ô Dieu cher aux mortels,
Dieu de la rose et de la vigne,
D’une vierge aux beaux seins pressant le corps de cygne,
Je veux, ô Dionyse, ô Dieu cher aux mortels,
Danser autour de tes autels !


[modifier] VI. SUR UN REPAS

 
Les cheveux ceints de fraîches roses,
Et couchés, nous buvons et rions doucement.
Jeune bacchante aux belles poses,
Une enfant de Lesbos, corps splendide et charmant
Que baigne la blonde lumière,
Tenant en main le thyrse où s’enroule le lierre,
Et mesurant ses bonds rythmés
Sur la lyre mélodieuse,
Danse légère et radieuse.
Un bel adolescent aux cheveux parfumés,
A la bouche fraîche et candide,
Aux sons de la pectis qui vibre sous ses doigts
Mêle sa voix claire et limpide :
Pan l’écoute surpris en l’épaisseur des bois.
Éros à la boucle dorée
Et Lyæus, l’ami de la grappe pourprée,
Et la blonde déesse aux suaves regards,
L’irrésistible Cythérée,
Fêtent le gai Comus, le Dieu cher aux vieillards.


[modifier] VII. SUR L’AMOUR

 
D’une tige de lys me frappant au visage :
« Cours et suis-moi ! » me dit Éros. Et j’obéis.
A travers monts et bois, et torrents et taillis,
Je courais ; or, voici qu’essoufflé, tout en nage,
Sentant mes pieds fléchir et mon cœur se pâmer,
Je m’affaisse : déjà s’éteignaient mes prunelles ;
Mais Éros accourut, prompt à me ranimer :
« Va, dit-il, caressant mes tempes de ses ailes,
Tu ne sais pas souffrir, tu ne peux pas aimer ! »


[modifier] VIII. SUR UN SONGE

 
Un soir, sur la pourpre endormi,
Le cœur par Bacchus réjoui,
Il me semblait d’un pied rapide
Suivre en courant un vif essaim,
Groupe folâtre au front candide,
De jeunes vierges au beau sein.
Couronnés de roses vermeilles,
Des jeunes gens frais et rieurs,
Et plus beaux que le Dieu des treilles,
Me lançaient des propos railleurs.
Je les poursuis, je les embrasse,
Mais je m’éveille, — et tout s’efface :
Mon songe avec eux s’est enfui,
Et je me rendors plein d’ennui.


[modifier] IX. LA COLOMBE ET LE PASSANT

 
De quel climat aimé des fleurs
Viens-tu, colombe matinale ?
D’où viennent ces douces odeurs
Que par les airs ton aile exhale ?
Quel soin t’amène dans ces lieux ?

— Mon maître Anacréon m’envoie
Vers Bathyllos aux noirs cheveux,
L’enfant, sa tendresse et sa joie,
Des cœurs tyran victorieux.
Pour un hymne à lui m’a vendue
Cypris qui prise les beaux vers ;
Et, depuis, esclave assidue,
Je l’accompagne et je le sers.
Je suis sa prompte messagère :
Tu le vois, d’une aile légère
Je porte ses lettres d’amour.
Il m’a promis, à mon retour,
La liberté ; mais qu’en ferais-je ?
Mon maître dût-il m’affranchir,
Je veux rester et le servir.
Pourquoi loin de lui m’en irais-je
Voler par les monts et les bois,
M’abriter sous de noirs feuillages
Et me nourrir de grains sauvages ?
Aujourd’hui je mange et je bois,
Ce que je mange et boit le poète :
Le pain que lui-même il émiette,
Je viens le prendre dans sa main.
Il me tend sa coupe et son vin ;
Et quand j’ai bu, tout enivrée,
Autour de sa tête inspirée
Je vole et joue en liberté,
Puis je me pose à son côté
Et sur sa lyre je sommeille.
Adieu : qu’on se hâte à présent,
Car tu m’as rendue, ô passant !
Plus bavarde que la corneille.


[modifier] X. UN AMOUR DE CIRE

 
Un jeune homme vendait un bel Éros en cire.
M’approchant, je m’enquiers du prix qu’il en désire.
« Pour ce que tu voudras, dit-il en dorien,
Je te le cède ; prends ! A ne te cacher rien,
Cette cire où d’Éros revit la blonde image
— Je ne suis pas sculpteur — est d’un autre l’ouvrage.
Mais je ne puis garder plus longtemps sous mon toit
Un hôte insatiable : il veut tout ce qu’il voit.
— Eh bien ! donne-le-moi pour un drachme, lui dis-je.
Mais voici, bel Éros, ce que de toi j’exige :
De tes flammes tu vas m’embraser avant peu,
Sinon, par Jupiter ! je te fais fondre au feu. »


[modifier] XI. SUR LUI-MÊME

 
Les jeunes femmes aux doux yeux
Me disent en riant : « Prends garde,
Anacréon ! tu te fais vieux.
Tiens ce miroir et te regarde ;
Ami ! tu n’as plus de cheveux. »
Sont-ils tombés ? En ai-je encore ?
N’en ai-je plus ? Moi, je l’ignore.
Ce que je sais, en vérité,
C’est que les fleurs n’ont qu’un été.
Ce dont mon âme se soucie,
C’est que plus on se sent vieillir,
Plus il est sage de cueillir
Les roses brèves de la vie.


[modifier] XII. CONTRE UNE HIRONDELLE

 
Comment te punir, bavarde hirondelle ?
Faut-il t’enchaîner ou te couper l’aile ?
Ainsi que Téreus le fit autrefois,
Faut-il t’arracher la langue et la voix ?
Devançant l’aurore aux lueurs vermeilles,
Pourquoi, de tes cris frappant mes oreilles,
Viens-tu, quand Éros sourit à mes vœux,
Me ravir Bathylle et mon rêve heureux ?


[modifier] XIII. SUR LUI-MÊME

 
Atys l’efféminé, plein d’ardeur pour Cybèle,
Errait, dit-on, sur les hauts lieux,
Appelant à grands cris la déesse rebelle,
Ivre d’amour et furieux.
Celui qui de Claros boit l’onde prophétique,
Ému de soudaines fureurs,
Vers Phoibos au front ceint du laurier poétique
Pousse aussi d’ardentes clameurs.
Pour moi, plein de Bacchus et de son beau délire,
Plein d’Éros prompt à m’enflammer,
Je veux entre tes bras, ô ma blanche hétaïre,
Exhaler ma fureur d’aimer !


[modifier] XIV. SUR L’AMOUR

 
Il faut aimer. Éros me conseillait d’aimer,
Mais à sa voix je fus rebelle.
Le Dieu s’indigne : il prend son arc, prompt à s’armer.
Le carquois à l’épaule, au combat il m’appelle.
A mon tour, je revêts les armes du héros :
Cuirasse et bouclier, flèches et javelots.
Nouvel Achille au pied rapide,
Je m’avance au combat, je m’avance intrépide,
Affrontant les fureurs d’Éros.
Ses traits pleuvent dans l’air ; prudent, je les évite.
Son carquois épuisé, le dieu frémit, s’irrite,
Puis lui-même il se précipite
Comme une flèche aiguë et m’entre au fond du cœur ;
Et je sens aussitôt se briser ma vigueur.
Et maintenant pourquoi garder cette cuirasse
Impuissante à nous protéger ?
A quoi bon, mes amis, s’abriter du danger
Quand le vainqueur est dans la place ?


[modifier] XV. LES BONHEURS DE SA VIE

 
Du roi Gygès que me fait l’opulence ?
Je n’ai point le désir de l’or.
Quand aux tyrans, qu’ils gardent leur puissance !
Je la voudrais bien moins encor.
Parfumer d’huile et de senteurs divines
Ma barbe lisse et mes cheveux,
Ceindre mon front de roses purpurines,
Amis, voilà ce que je veux !
Du présent seul mon âme se soucie ;
Eh ! qui connaît le lendemain ?
Cueillons la joie aux vignes de la vie,
La rose aux buissons du chemin !
Puisqu’en ce jour le sort veut te sourire,
Fête en buvant le beau Bacchus !
La mort, soudain, peut t’apparaître et dire :
« Couche-toi ! tu ne boiras plus ! »


[modifier] XVI. SUR LUI-MÊME

 
Toi, de Thèbes dis les conquêtes !
Toi, la Phrygie et ses guerriers !
Préférant le myrte aux lauriers,
Moi, je veux chanter mes défaites !
Gloire aux vainqueurs qui m’ont dompté !
Ils vont armés de leur beauté,
Et leurs armures sont légères.
Ni marins aux fortes galères,
Ni fantassins au bras d’acier,
Ni combattants au prompt coursier
N’auront soumis mon cœur rebelle.
Ceux dont le joug m’est glorieux,
Guerriers d’une espèce nouvelle,
Lancent des flèches par les yeux !


[modifier] XVII. SUR UNE COUPE D’ARGENT

 
Toi d’Héphaistos l’émule, artiste à la main sûre,
Ciselle cet argent : n’en fais point une armure ;
— Eh ! que m’importent les combats ? —
Mais, chef-d’œuvre savant de tes doigts délicats,
Fais une coupe, ami, large autant que profonde,
Où riront les rubis, fils de la grappe blonde.
N’y grave point le char de l’Ourse et le Bouvier,
Ni le triste Orion ; — que me font les Pléiades ? —
Mais un cep que l’ampleur des grappes fait plier,
Et le chœur vendangeant des ardentes Ménades.
Grave aussi le pressoir d’où ruisselle le vin,
Et montre-nous dans l’or, entre tes doigts ductile,
Groupe enlacé, trio divin,
Foulant d’un pied léger la pourpre du raisin,
Lyæus, Éros et Bathylle.


[modifier] XVII. LA COUPE

 
Artiste habile, ô mon Vulcain !
De ce riche métal, ciselé par ta main,
Qu’il naisse une coupe aussi belle
Que le Printemps est beau ! Que la rose nouvelle
S’ouvre et fleurisse sur ses bords !
Dans les contours polis du suave cratère
Ne grave ni combat, ni tragique mystère,
Ni rites consacrés aux morts ;
Non, graves-y plutôt, de roses couronnées,
Cypris au sourire divin,
Applaudissant à l’hyménée ;
Et le jeune Évius, l’ennemi du chagrin,
Le fils de Jupiter, le Dieu père du vin !
Sous la vigne aux tiges pliantes
Montre-nous, le front lourd de pampre et de raisin,
Les Amours désarmés et les Grâces riantes ;
Montre encor, guidés par Éros,
Un beau groupe d’enfants aux boucles ondoyantes :
Que sur un tapis frais de myrte et de lotos
Joue avec eux le blond Phoibos !


[modifier] XIX. QU’IL FAUT BOIRE

 
La terre boit la pluie, et l’arbre boit la terre ;
Le vent boit la nuée, et l’ombre la lumière ;
Le soleil boit la mer ; la lune, le soleil ;
Puisque tout boit, amis, buvons la grappe noire !
Sur les roses couchés, fêtant le Dieu vermeil,
Passons l’heure légère à boire !


[modifier] XX. À UNE JEUNE FILLE

 
Niobé, dans la pierre à jamais enchaînée,
Sur les monts phrygiens, noir rocher, se dressa.
Procné, de Pandion la fille infortunée,
Devint une hirondelle et dans l’air s’envola.
Que ne puis-je à mon tour, ô maîtresse divine !
Être l’heureux miroir que regardent tes yeux,
La tunique de lin, la toile douce et fine
Qui presse tes beaux flancs entre ses plis soyeux !
Je voudrais être l’onde, ô divine maîtresse !
L’onde voluptueuse où se baigne ton corps ;
La subtile senteur qui parfume ta tresse,
Le voile où de tes seins se cachent les trésors.
Enlaçant de ton cou la blancheur virginale,
Que ne suis-je la perle ou l’ambre aux grains dorés !
Je voudrais être encore, ô beauté ! ta sandale
Pour me sentir foulé par tes pieds adorés !


[modifier] XXI. SUR SA SOIF

 
Versez, femmes, versez encore,
Versez ! que je boive à long traits !
Phoibos m’embrase de ses traits ;
Versez ! sa flamme me dévore.
Donnez, femmes, donnez des fleurs,
A pleines mains des fleurs nouvelles !
Ma tempe ardente a brûlé celles
Qui l’embaumaient de leurs senteurs.
Mais toi, foyer vivant qu’allume
Éros et sa flamme, ô mon cœur !
Qui pourrait éteindre l’ardeur
Du feu secret qui te consume ?


[modifier] XXII. À BATHYLLE

 
Viens, Bathylle, assieds-toi sous ce mobile ombrage.
Vois le bel arbre ! Svelte il s’élance, et le vent
Se joue avec mollesse en son léger feuillage.
Une eau vive à ses pieds coule et chante en coulant,
Et mêle aux bruits rêveurs qu’exhalent les ramures
Les rythmes clairs de ses murmures.
Assieds-toi : cette source invite à l’écouter.
Quel voyageur ici ne voudrait s’arrêter ?


[modifier] XXIII. SUR L’OR

 
Si des mortels l’or prolongeait la vie,
Avoir de l’or serait ma seule envie,
Et le garder mon plus constant effort ;
Et quand viendra l’heure amère où la mort,
Apparaissant, me dira de la suivre,
Je répondrais : « Prends tout, laisse-moi vivre ! »
Mais puisque l’or ne peut nous racheter
Du noir Hadès qui jamais ne pardonne,
Pourquoi gémir ? pourquoi se lamenter ?
A quoi bon l’or et les soucis qu’il donne ?
N’y songeons plus ! Pour moi, j’aime bien mieux,
Près des amis dont la verve m’inspire,
Chanter, Bacchus ! ton nectar radieux ;
Ou sur ma couche, aux bras d’une hétaïre,
Fêter Cypris, reine et fille des Dieux !


[modifier] XXIV. SUR LUI-MÊME

 
Je suis né mortel et la vie est brève ;
Cueillons le présent, le reste est un rêve.
Ce qu’un jour apporte un autre l’enlève :
Qui sait l’avenir ?

Adieu donc, soucis ! loin de moi, tristesse !
Chantons, enivrés d’une double ivresse,
Le Dieu de la vigne et de la jeunesse :
La mort va venir !


[modifier] XXV. SUR LE VIN

 
Quand j’ai bu ta liqueur aux vertus souveraines,
Beau Lyæus, je vois le chagrin s’endormir.
A quoi bon les soucis, les labeurs et les peines ?
Pourquoi tenter la vie aux routes incertaines ?
Que je veuille ou non, il me faudra mourir !
Buvons donc, oublions la mort inévitable !
Loin de nous les pensers de son ombre obscurcis !
Dans la coupe au flot délectable,
Amis, noyons les noirs soucis !


[modifier] XXVI. LES EFFETS DU VIN

 
Les flèches du jour dispersent la nuit ;
Où paraît Bacchus le chagrin s’enfuit.
Dès qu’il verse en moi ses jeunes ivresses,
Soucis et regrets, tout s’évanouit :
De Crésus je crois tenir les richesses,
Je crois d’Apollon posséder la voix.
Mollement couché, le front ceint de lierre,
Je ris en mon cœur du sceptre des rois,
Je foule à mes pieds leur tristesse altière.
Libre et radieux, je chante et je bois,
Et des noirs soucis s’éloigne la troupe.
Volez aux combats, je vole à ma coupe !
Enfant, remplis-la de vin jusqu’au bord.
Il vaut mieux cent fois être ivre que mort !


[modifier] XXVII. SUR LUI-MÊME

 
Ce fils de Jupiter qui réjouit le cœur
Et bannit les chagrins moroses,
Le Dieu père du vin, des Grâces et des roses
Dès qu’il verse en moi sa liqueur,
Dès que circule en moi son esprit qui m’enivre,
Je sais danser, je danse, et de me sentir vivre
Combien grande est la volupté !
Et je lui dois d’autres ivresses :
Au milieu des chansons, filles de la gaîté,
Et des rires de la beauté,
Cypris aussi m’agrée et ses molles caresses ;
Et j’exhale en ses bras ma douce ébriété.


[modifier] XXVIII. PORTRAIT DE SON HÉTAÏRE

 
Peintre excellent, peintre au pinceau divin,
Roi dans cet art vanté du Rhodien,
Allons ! rends-moi, — je vais te les décrire, —
Rends-moi les traits de ma jeune hétaïre.
Offre d’abord, offre à mes yeux charmés
Ses beaux cheveux, tresse opulente et noire,
Et, s’il se peut, fais-les-moi parfumés.
Peins-la de face avec un front d’ivoire.
De ses sourcils que l’arc flexible et pur
Vienne encadrer ses prunelles d’azur.
De cils d’ébène ombrage sa paupière.
Que son œil bleu répande la lumière,
Brillant et clair comme ceux d’Athéné,
Humide et doux comme ceux d’Aphrodite !
Fais son teint rose et sa bouche petite :
Que le désir y voltige enchaîné !
Sous son menton délicat, sur sa joue,
Autour du cou, que l’enivrant essaim
Des Voluptés et des Grâces se joue !
Vêts-la de pourpre, ami ! mais à dessein
Laisse entrevoir les blancheurs de son sein ;
De son beau corps que le regard devine
Ce que ton art a voulu nous voiler.
Mais je la vois ! ta peinture est divine,
O Rhodien ! — Ce portrait va parler !


[modifier] XXIX. PORTRAIT DE BATHYLLE

 
Écoute et reproduis sur la cire ductile,
Reproduis-moi les traits de mon aimé Bathylle.
Fais-lui des cheveux bruns, d’essence tout lustrés ;
Que noirs à la racine et par le bout dorés,
Ils flottent librement. Dans sa blancheur rosée,
Montre un front virginal plus frais que la rosée.
Pour peindre ses sourcils d’un bleu sombre et luisant,
Emprunte ses lueurs à l’azur du serpent.
D’une clarté divine inonde sa paupière.
Que ses yeux noirs, foyer d’où jaillit la lumière,
Aient l’éclair du regard et la sérénité,
De Cypris la douceur et de Mars la fierté :
Qu’ils inspirent la crainte et laissent l’espérance.
Donne à sa joue en fleur la rose transparence
D’un beau fruit que Phoibos mûrit à son ardeur,
Et répands-y le rouge aimé de la pudeur.
Pour sa lèvre, peins-la persuasive et belle,
Au silence parlant, si ton art est fidèle.
Son cou, fais-le plus blanc que celui d’Adonis.
Fais ouverte et placide et grande sa figure.
Donne-lui la poitrine et les mains de Mercure,
Les cuisses de Pollux, le ventre aux flancs unis
De Bacchus. Montre aussi sa puberté naissante,
Où couve de Paphos la flamme incandescente.
Mais rebelle est ton art à montrer le contour
De son dos modelé par les doigts de l’Amour.
Que dire de ses pieds dans leur grâce célère ?
Et maintenant, quel prix te faut-il, quel salaire ?
Demande, et tu l’auras des mains d’Anacréon...
Peins donc cet Apollon que tu vois en Bathylle,
Et si jamais tu vas à Samos, peintre habile,
Fais de Bathylle un Apollon !


[modifier] XXX. SUR LUI-MÊME

 
Je me plais au rire ainsi qu’aux chansons.
Qu’un groupe enjoué de jeunes garçons
D’un vin trempé d’eau m’apporte une coupe,
Je vois des chagrins s’éloigner la troupe.
A quoi bon se plaindre et pourquoi gémir ?
Noyons la tristesse au fond de la coupe.
Que sait-on des jours ? — qu’il nous faut mourir !
Avant que l’Hadès nous prenne à la terre,
Des plaisirs vidons la coupe éphémère.
La rose est d’un jour, il faut la cueillir :
Ses parfums sont doux à qui doit mourir !
Le front couronné de rouges verveines,
Noyons les chagrins dans les coupes pleines.
Enfants beaux et frais, joyeux échansons,
D’un nectar riant emplissez ma coupe ;
Mêlant à vos chants la flûte aux doux sons,
Des ennuis chassez loin de moi la troupe !
Je me plais au rire ainsi qu’aux chansons.


[modifier] XXXI. L’AMOUR ENCHAÎNÉ PAR LES MUSES

 
Éros, le dieu fertile en ruses,
Surpris un matin par les Muses,
Et de chaînes de fleurs lié,
A la Beauté fut confié.
Et maintenant Cypris, sa mère,
La blonde Déesse aux seins blancs,
Apporte de riches présents
Et demande qu’on le libère.
Mais c’est en vain que, racheté,
On lui rendrait la liberté ;
Il s’est fait à son doux servage :
Le Dieu captif de la Beauté
Préfère à tout son esclavage.


[modifier] XXXII. SUR LE DÉLIRE DU VIN

 
Laissez-moi boire, au nom des Dieux !
Au nom des Dieux, laissez-moi boire !
Dans ma coupe à long flots pressant la grappe noire,
Je veux, plein de Bacchus, devenir furieux !
Après avoir tué leurs mères,
Alcméon, Oreste aux pieds blancs
Déliraient et tordaient dans l’air leurs bras sanglants.
Exempt de féroces colères,
Moi qui n’ai fait couler que la rouge liqueur
Des grappes à Bacchus si chères,
Je veux, je veux du vin connaître la fureur !
Jadis, l’impétueux Alcide,
Brandissant d’Iphitos l’arc et le carquois d’or,
Faisait tout fuir devant son délire homicide.
Jadis, plus furieux encor
Ajax au bras de fer, Ajax au dur courage,
Délirant d’une aveugle rage,
Frappait son bouclier du long glaive d’Hector.
Pour moi qui n’ai point d’arc et qui n’ai point d’épée,
C’est la coupe à la main et le front ceint de fleurs,
Et ma lèvre du sang de la vigne trempée,
Que je veux, ô Bacchus ! connaître tes fureurs.


[modifier] XXXIII. SUR SES AMOURS

 
Si tu peux de la mer nombrer les grains de sable,
Les étoiles du ciel et les feuilles des bois,
Si tu le peux, ami, viens, et compte à ma voix
De mes nombreux amours le nombre intarissable.
Mets-en vingt pour Athène et quinze autres encor,
Pour Corinthe une armée entière ; — cette ville
De la riche Achaïe en beautés est fertile :
A Corinthe se plaît Cypris aux boucles d’or.
Compte aussi pour Lesbos et la molle Ionie,
Et Rhode au noir colosse, et la verte Carie,
Le chiffre en est certain, compte deux mille amours.
— As-tu donc tant aimé ? diras-tu. — Va toujours !
Car tu n’as pas compté mes amours de Syrie,
Et mes amours de Tyr, et ceux de Kanobos,
Et ceux de Crète encor, l’île où l’ardent Éros
S’en va par les cités célébrant ses mystères.
Mais comment, traversant et les mers et les terres,
Compter tous les amours que mon cœur a connus
Du détroit de Gadès aux rives de l’Indus !


[modifier] XXXIV. LE NID D’AMOURS

 
Chère hirondelle, chaque année,
Aux lieux hospitaliers où ta famille est née,
Fidèle tu reviens et tu construis un nid
Pour ta couvée au noir plumage.
L’hiver loin de nous te bannit.
Quand les bois, feuille à feuille, ont perdu leur ombrage
Aux souffles des jours pluvieux,
Tu fuis, cherchant de plus doux cieux,
Vers le Nil ou Memphis et leur tiède rivage.
Mais en toute saison Éros, le Dieu vainqueur,
Éros fait son nid de mon cœur :
L’un commence à voler, l’autre est dans l’œuf encore ;
On entend gazouiller ceux qui viennent d’éclore ;
Par les plus grands les plus petits
Sont réchauffés et sont nourris ;
Mais à leur tour ceux-ci couvent, et la famille
Se renouvelle et croît et grandit et fourmille :
Hélas ! que vais-je devenir ?
Mon cœur ne suffit plus à les tous contenir !


[modifier] XXXV. À UNE JEUNE FILLE

 
Devant mes cheveux blancs tu fuis, ô jeune fille !
Sois sans dédain pour mes amours.
De la verte saison la fleur à ton front brille,
Mais mon cœur est jeune toujours.
O Vierge ! le volcan que la neige environne
Brûle sous un sommet glacé.
Regarde combien sied dans ta fraîche couronne
Le lys à la rose enlacé !


[modifier] XXXVI. SUR EUROPE

 
Enfant ce fier taureau, c’est Jupiter lui-même :
La jeune Sidonienne assise sur son dos,
Il fend la vaste mer, et l’écume des flots
Caresse les pieds blancs de la vierge qu’il aime.
Et quel taureau jamais a traversé la mer
A bonds impétueux, si ce n’est Jupiter ?


[modifier] XXXVII. SUR LA BONNE VIE

 
Pourquoi m’enseigner des rhéteurs
La verbeuse et vide éloquence ?
Que m’importe à moi la science
Et l’art des sophistes menteurs !
Enseignez-moi plutôt à boire
La grappe chère à Lyæus,
A folâtrer avec Vénus
Aux boucles d’or, aux bras d’ivoire !
Le front couvert de cheveux blancs,
Je sens déjà le poids des ans :
Jouissons de l’heure éphémère !
Enfant, d’un vin que l’eau tempère
Emplis ma coupe jusqu’aux bords !
Enivre mon âme et l’endors !
Bientôt cette coupe légère,
Où chante l’essaim des plaisirs,
Sera pour moi vide et muette :
D’un linceul couvre alors ma tête !
Les morts reposent sans désirs.


[modifier] XXXVIII. LE PRINTEMPS

 
Le dieu des jours fleuris, le dieu des vertes choses,
Le printemps a posé sur les monts ses pieds nus ;
Et les Charites sœurs vont épandant les roses,
Et la terre sourit, jeune comme Vénus.
Eurus est de retour : l’ombre, enfant du nuage,
Au doux vent de son aile a fondu dans les airs.
Sur les moires de l’eau déjà le cygne nage ;
La grue au fond du ciel fait sa route et voyage,
Et dans son lit d’azur s’endort le flot des mers ;
Et Phoibos resplendit, et, sous les cieux ouverts,
Resplendissent aussi les champs, travaux des hommes.
Des vignes et des blés montent de frais aromes ;
Le fruit de l’olivier se gonfle, et dans sa fleur,
O Lyæus ! déjà nous sourit ta liqueur.


[modifier] XXXIX. SUR SA VIEILLESSE

 
Il n’est que trop vrai, je suis vieux,
Mais je bois mieux que vous, jeunesse !
Faut-il danser ? d’un pied joyeux
S’élance ma verte vieillesse !
Le front couronné de raisin,
Et pour sceptre une outre à la main,
De Bacchus je conduis la danse.
Le verre en main, qui veut lutter ?
Ma coupe est prête, qu’on s’avance !
Sur tous je prétends l’emporter.
Enfant, puise au large cratère,
Mêle au vin l’eau qui le tempère,
Mêle au vin le miel blond et doux,
Verse, enfant, verse à coupe pleine !
Oui, je suis vieux, mais parmi vous,
Mes cheveux blancs ceints de verveine,
Fêtant la grappe au fruit pourpré,
Plein de Bacchus, je danserai
Comme autrefois dansait Silène !


[modifier] XL. LE CHANT DU VIN

 
Quand je bois du vin , je chante les Muses ;
L’âme de toi pleine, ô Dieu de Claros !
Je dis en mes vers Cypris et ses ruses,
Et le blond Éros !

Quand je bois du vin, mon cœur est en joie ;
Les vastes projets, les soucis amers,
Je les sème au vent, et le vent les noie
Dans le flot des mers.

Quand je bois du vin, le Dieu des ivresses
Berce mes esprits d’amoureux désirs ;
Je sens à ma tempe errer les caresses
Des tièdes zéphyrs.

Quand je bois du vin, sous la treille ombreuse
De fleurs je verdis mon front argenté,
Et je chante, heureux, d’une vie heureuse
La tranquillité.

Quand je bois du vin, parfumé d’essence,
Je presse une vierge en mes bras épris :
Dans ma veine en feu sentant sa présence,
Je chante Cypris.

Quand je bois du vin, déliant sa chaîne,
Mon esprit s’épanche en libres gaîtés ;
A la danse, aux jeux, ma vieillesse entraîne
Les vertes beautés.

Quand je bois du vin, ma coupe est remplie
Des vrais biens qu’un jour la mort doit tarir.
Tout passe : effeuillons la vigne et la vie ;
Il nous faut mourir.


[modifier] XLI. L’AMOUR PIQUÉ PAR UNE ABEILLE

 
Cueillant des fleurs, Éros ne vit pas, un matin,
Dans le sein d’une rose une abeille endormie :
L’abeille lui piqua la main.
Aussitôt l’enfant-dieu fuit la mouche ennemie,
Et jetant là son frais butin,
Et criant, et courant, la figure éplorée,
Vers la charmante Cythérée :
« Ma mère, je me meurs, dit-il, je suis perdu !
Un petit serpent m’a mordu,
Serpent ailé, de ceux qui vont par les campagnes,
Volant des frais vallons aux cimes des montagnes,
Pillant partout le suc des fleurs,
Et que parmi les laboureurs
On connaît sous le nom d’abeilles. »
Et Cypris, souriant de ses lèvres vermeilles,
Répond à l’enfant courroucé :
« Si d’une abeille la piqûre
Fait tant souffrir, Éros, juge du mal qu’endure
Le cœur que ta flèche a blessé. »


[modifier] XLII. SUR UN FESTIN

 
Joyeux et du vin chantant le délire,
Célébrons Bacchus, l’ami de la lyre,
Le Dieu de la danse à qui plaît le rire !
Compagnon d’Éros, amant de Cypris,
Il donna le jour aux belles Charis.
Père de l’ivresse, il verse en nos veines,
Avec la santé, ce premier des dons,
La joie et l’oubli des tristesses vaines.
Que le blond éphèbe, habile aux chansons,
De nectar pourpré m’emplisse un cratère,
Aussitôt l’essaim des pensers cuisants
Se dissipe et fuit sur l’aile des vents.
A quoi bon des jours sonder le mystère ?
A quoi bon se plaindre ? à quoi bon gémir ?
Vidons en riant la coupe éphémère !
Avant que la mort me vienne endormir,
Je veux, Dieu du vin, mêler ma vieillesse
Au groupe dansant des jeunes beautés.
A qui s’y complaît laissons la tristesse !
Épanchant notre âme en douces gaîtés,
Chantons Lyæus, l’ami de la Lyre !
Chantons sa liqueur au brillant délire !


[modifier] XLIII. CE QU’IL AIME

 
J’aime, ô Bacchus ! ton divin rire,
J’aime tes danses et tes jeux ;
A table, où la coupe m’inspire,
J’aime à faire vibrer ma lyre
Près de éphèbe aux blonds cheveux.
Mais de myrtes et d’hyacinthes,
J’aime surtout, les tempes ceintes,
A m’entourer d’un mol essaim
De jeunes vierges au beau sein.
Mon cœur ne connaît point l’envie,
J’ignore sa malignité.
N’aimant que la fleur de la vie,
Je hais, par le vin excité,
Le bruit des ivresses grossières
Et des banquets tumultueux.
Aux bras des Grâces printanières
Dansons, groupe voluptueux.
Mais loin de nous les noirs délires
Du Dace aux brutales amours !
Mêlons aux vins pourprés les rires !
Aux chants des coupes et des lyres,
Faisons léger le poids des jours !


[modifier] XLIV. LA CIGALE

 
Nous te disons heureuse et divine, ô cigale !
Posée au front d’un arbre en fleurs,
Quand du matin tu bois les pleurs,
Aux sillons verts disant ton hymne sans égale,
Tu chantes libre comme un roi.
Fruits des bois et des champs, gerbe ou grappe embaumée,
Toutes ces choses sont à toi,
Que le soleil mûrit dans l’herbe et la ramée.
Inoffensive à tous, du laboureur aimée,
Ton chant des Dieux même est goûté,
O prophétesse de l’été !
La muse te chérit, et Phoibos, non moins qu’elle,
Te chérit ; il t’a fait la voix limpide et belle.
Exempte de nos maux cuisants,
Tu ne sais pas le poids des ans :
Lourde aux mortels, à toi la vieillesse est légère.
Sans chair ni sang, habile au chant mélodieux,
O docte fille de la terre,
Je te salue heureuse et l’égale des Dieux !


[modifier] XLV. LE SONGE

 
Par des champs pleins de fleurs nouvelles,
En rêve il me semblait courir.
J’allais, prompt comme le désir ;
Aux épaules j’avais des ailes.
Éros, l’enfant charmant et blond,
Bien qu’à ses pieds il eût du plomb,
Me poursuivait, et dans la plaine
Bientôt il m’atteint et m’enchaîne,
En riant d’un rire vainqueur.
Pour moi ce rêve est un présage,
Et j’en suis troublé dans mon cœur :
Jusqu’à présent, d’humeur sauvage,
Si j’ai pu de beaucoup d’amours
Briser le facile esclavage,
Celui-ci dans un dur servage
Me tient prisonnier pour toujours.


==XLVI. LES FLÈCHES DE L’AMOUR


L’habile époux de Cythérée, Vulcain, battant le fer dans l’antre de Lemnos, Forgeait des flèches pour Éros. La divine Cypris sur leur pointe acérée Laissait couler le plus doux miel ; Mais Éros en riant les trempait dans le fiel. Arès, dieu des joutes guerrières, Sa forte lance en main, revenant des combats, Raillait le jeune Éros et ses flèches légères. « Celle-ci, tu le sentiras, Fait des blessures meurtrières, Dit Éros ; elle est lourde. » Et Mars, le Dieu vainqueur, A reçu le trait dans son cœur. Pâlissant aussitôt, il gémit, il soupire, Et Cypris se prend à sourire. « Lourde, oh ! lourde en effet, dit le Dieu des héros. Reprends ta flèche ! — Non ! garde-la, » dit Éros. </poem>


[modifier] XLVII. CONTRE L’ARGENT

 
Certe, il est dur d’aimer, dur de ne pas aimer,
Mais aimer sans retour est bien plus dur encore.
Naissance, honneur, savoir que la vertu décore,
Ne sont rien en amour : seul l’argent sait charmer.
Maudit soit le premier qui plaça ses délices
Dans l’or ! — cet or fatal, père de tous les vices,
Père de tous les maux dont tous nous gémissons !
De lui sont nés les noirs soupçons,
La haine entre parents, la discorde entre frères,
Les lâchetés, les trahisons,
Les meurtres sanglants et les guerres !
Et nous, les cœurs aimants, pour comble de misères,
C’est par lui que nous périssons.


[modifier] XLVIII. CE QUI SIED AU VIEILLARD

 
La coupe et les chansons vont bien à la vieillesse.
J’aime la belle humeur d’un vieillard en liesse,
J’aime un vieillard à qui le frais plaisir sourit,
J’aime un vieillard qui prend la gaîté pour ceinture ;
Lorsque danse un vieillard, vieux par la chevelure,
Il reste jeune par l’esprit.


[modifier] XLIX. LE RETOUR DE LYÆUS

 
Le Dieu beau, cher à la jeunesse,
Le riant Lyæus, le père de l’ivresse
Et des Grâces, l’ami de la danse et des jeux,
Le compagnon d’Éros, l’amant de Cythérée,
Revient du haut de l’Empyrée
Visiter nos coteaux heureux.
Il apporte aux mortels, dans la grappe endormie,
Une belle liqueur des chagrins ennemie.
Dans les grains verts emprisonné,
Le doux philtre au sarment reste encore enchaîné ;
Mais vienne l’automne, et des treilles
Tomberont les grappes vermeilles.
Adieu les maux alors, et les soucis cuisants !
De joie et de santé les coupes seront pleines :
Nous y boirons l’oubli des ans
Jusqu’aux jours attendus des vendanges prochaines.


[modifier] L. SUR UN DISQUE REPRÉSENTANT L’ANADYOMÈNE

 
Quel artiste divin, quel génie inspiré
Sur ce disque a gravé la mer large et profonde ?
Quel esprit cisela sur l’abîme azuré
Cypris, mère des Dieux, Cypris, reine du monde ?
Il nous la montre nue émergeant de la mer.
La transparence humide et vive du flot clair
Est son seul vêtement. Suave et souriante,
Et sur l’onde bercée ainsi qu’une algue errante,
Et ses longs cheveux d’or jouant au gré du vent,
Sereine elle s’avance au bord du flot mouvant.
Ses seins roses, ses bras à la courbe divine,
Écartant les flocons de l’écume marine,
Fendent l’azur liquide à l’indolent roulis.
Blanche et calme au milieu des vagues inquiètes,
Cypris, sur le saphir, resplendit comme un lys,
Un lys éblouissant parmi des violettes.
Et, portés sur le dos des rapides dauphins,
Éros et le Désir, Dieu rieurs et malins,
Qui domptent des mortels la fragile sagesse,
Vers la rive prochaine escortent la déesse.
Et, véloces jouteurs aux nageoires d’argent,
Le peuple des poissons la devance en nageant
Et, bondissant du flot, frappant l’air de leurs queues,
Réjouit son voyage à travers les eaux bleues.


[modifier] LI. LA VENDANGE

 
Les jeunes vendangeurs, les belles vendangeuses
Sur leur tête aux boucles soyeuses
Portent à pleins paniers et versent aux pressoirs
Les lourdes grappes aux grains noirs.
Les hommes foulent seuls le fruit pourpré des treilles.
Le vin jaillit ; leurs chants retentissent en chœur,
Joyeux qu’ils sont de voir dans les cuves vermeilles
Bouillonner la rouge liqueur.
Le vieillard en boit-il, regardez comme il danse
Allègre avec des pieds tremblants !
De Bacchus qui ruisselle il fête l’abondance,
Et Zéphire se joue avec ses cheveux blancs.
Le jeune homme à l’ardente ivresse
Voit sous la vigne ombreuse où, prise de sommeil,
Sur son beau flanc repose à l’abri du soleil
La vierge que son œil caresse.
Furtif, il s’approche, il la presse
D’accorder à l’amour les dons chers à l’hymen.
Vainement la vierge confuse
Résiste ; il sait ravir, aidé du Dieu du vin,
Les dons que la pudeur refuse ;
Car avec la jeunesse aux désirs orageux
Bacchus mêle souvent la licence à ses jeux.


[modifier] LII. L’ÉLOGE DE LA ROSE

 
Avec la saison printanière,
Je veux dire en mes vers la fleur douce aux amours.
A ma voix, pour chanter la rose et les beaux jours,
Amie, unis ta voix légère.

* * *

La rose est l’haleine des Dieux,
Elle est la volupté des mortels, leurs délices !
De la pourpre de ses calices
Vénus orne sa tempe et l’or de ses cheveux.
Le groupe des Grâces riantes
Enlace ses bras nus de roses odorantes,
Au beau temps des amours fleuris.
Chère aux Muses comme à Cypris,
La rose est le soin des poètes,
La belle fleur de leurs chansons.
La rose est douce à tous, douce aux mains indiscrètes
Qui, pour la dérober à ses vertes retraites,
Bravent l’épine des buissons.
Elle embaume qui la caresse.
Dans sa feuille, épuisés d’ivresse,
L’abeille et les zéphirs aiment à s’enfermer.
Au doigt voluptueux qui l’échauffe et la presse,
Fleur des amours, la rose laisse
Une senteur qui fait aimer.

* * *

Au milieu des banquets la rose est désirée.
L’esprit du chant s’égaye à son éclat divin.
Bacchus, dans la coupe sacrée
Effeuillant la rose pourprée,
Boit ses parfums mêles aux aromes du vin.
Que peut-on faire sans la rose ?
Sans la rose, ô Vénus ! la vie est peu de chose.
L’aurore est dite aux doigts de rose ;
Des Nymphes le folâtre essaim
A la bouche de rose et de rose le sein ;
Au dire du docte et du sage,
La mère de l’Amour de rose a le visage.

* * *

Emblème de la volupté,
La rose, aux mortels secourable,
Rend aux malades la santé.
Chère aux morts, son parfum durable
Des ans mêmes brave le cours.
Douce est des roses la vieillesse,
Car la rose garde toujours
La fraîche odeur de sa jeunesse.

* * *

Quand de l’écume de la mer,
Réjouissant l’onde apaisée,
Aphrodite naquit, et de l’azur amer
Sortit brillante de rosée ;
Quand, aux bruits de la foudre, aux flammes de l’éclair,
Déesse aux combats animée,
Minerve jaillit tout armée
Du front tonnant de Jupiter ;
La terre, luttant de merveille,
A son tour enfanta la plante sans pareille,
La rose aux splendides couleurs !
Des Dieux la foule bienheureuse
Arrosa de nectar sa feuille radieuse.
Belle et remplissant l’air de nouvelles senteurs,
De son épine alors sortit majestueuse
La fleur chère à Bacchus, la première des fleurs !


[modifier] LIII. LA SCIENCE DU VIEILLARD

 
Lorsque je vois danser un chœur de jeunes gens,
Je rajeunis ; j’oublie alors le poids des ans,
Et, bien que vieux, je vole à la danse et je mêle
Aux pieds légers mes pas tremblants.
Fais pour moi refleurir tes roses, ô Cybèle !
J’en veux ceindre mes cheveux blancs.
Loin de moi la froide vieillesse !
Ma jeunesse renaît auprès de la jeunesse !
Des beaux fruits de Bacchus versez-moi la liqueur ;
Je veux qu’on voie en sa vigueur
Comment danse un vieillard cher au Dieu de la lyre,
Habile dans l’art du bien dire,
Habile à boire, habile à rire,
Et qui de la jeunesse a gardé dans son cœur
La verve radieuse et le riant délire !


[modifier] LIV. SUR LES AMANTS

 
La flamme imprime un sceau barbare
Aux cuisses des coursiers fougueux ;
Le Parthe aux instincts belliqueux
Se reconnaît à sa tiare.
Pour ceux dont Éros est vainqueur,
Je sais bientôt les reconnaître :
Portant le sceau brûlant du maître,
Ils vont, une blessure au cœur !


[modifier] LV. CONTRE L’OR

 
Quand l’or me fuit, et souvent ce perfide
Aux plaisirs décevants
Bien loin s’envole, et son aile est rapide
Comme l’aile des vents ;
Jamais alors, jamais ma voix n’invite
Le traître à revenir :
Mon ennemi fuit le toit que j’habite,
Pourquoi le retenir ?
Des vains soucis sa fuite me délivre.
Les semant par les airs,
Je prends ma lyre et mon esprit s’enivre
A la coupe des vers.
Mais quand il voit quel dédain ma sagesse
A pour ses dons changeants,
Il me revient, l’infidèle, il me presse
D’accueillir ses présents.
Non ! loin d’ici, trompeur fertile en ruses,
Loin de moi pour toujours !
A tous les biens je préfère les Muses,
Ma lyre et mes amours.


[modifier] LVI. SUR LE PRINTEMPS

 
Qu’il est doux d’errer par ces plaines !
Les frais zéphyrs, les jeunes fleurs
Y mêlent leurs molles haleines...
Parmi les zéphyrs et les fleurs
Qu’il est doux d’errer par ces plaines
Et doux d’aspirer leurs senteurs !
Là-bas du Dieu fleuri des treilles
Se gonflent les grappes vermeilles.
Heureux, sous la vigne abrité,
Qui peut dans ses bras prisonnière
Presser une jeune beauté
Respirant Vénus tout entière !


[modifier] LVII. SUR SA VIEILLESSE

 
Mes tempes ont blanchi, blanche est ma chevelure ;
La santé, la jeunesse à la rose figure
Ne marchent plus à mes côtés ;
Et vieilles sont mes dents, et morne ma paupière :
Désormais pour jouir de la douce lumière
Bien peu de jours me sont comptés.

Et j’y songe souvent, et mon cœur se lamente ;
Car je crains le Tartare et sa plage inclémente,
Séjour aux vivants inconnu.
Y descendre est terrible, et, penser plus terrible
Encor, du noir Hadès et de sa nuit horrible
Jamais mortel n’est revenu.


[modifier] LVIII. SUR DE DOUCES ORGIES

 
Ma large coupe, ô blond éphèbe !
La lyre, enfant, et la célèbe !
Je veux boire à longs traits, je veux boire à pleins bords,
Et marier l’ivresse, ô Muse, à tes accords !
Dans le profond cratère où la gaîté s’avive,
Mêle, enfant, mêle au vin l’eau vive !
De l’ardent Bacchus l’eau tempère les chaleurs.
Dans ses banquets le sage évite
L’ivresse sauvage du Scythe
Aux cris tumultueux, aux plaisirs querelleurs ;
A ses banquets le sage invite
La Muse à la voix d’or et la blanche Aphrodite.
Dans nos festins mêlons au frais parfum des fleurs,
Au bruit charmant des coupes pleines,
Les sons rythmés et doux des molles cantilènes.


[modifier] LIX. SUR L’AMOUR

 
Je chante Éros aux boucles fleuries,
Le blond enfant qui va couronné
Des mille fleurs qu’il cueille aux prairies.
Je chante Éros, le roi fortuné !
A son pouvoir il sait tout soumettre,
Le noir Hadès, la terre et les cieux.
Je chante Éros, des mortels le maître !
Je chante Éros, le vainqueur des Dieux !


[modifier] LX. HYMNE À ARTÉMIS

 
Fille de Jupiter, ô blonde chasseresse,
O reine ! la terreur des hôtes des forêts ;
Toi qui perces les cerfs au pied prompt de tes traits,
J’embrasse tes genoux, ô Diane ! ô Déesse !
Bienveillante, descend aux rives du Léthé ;
Viens couvrir de regards amis cette cité
D’hommes au cœur vaillant, dont la ferveur t’implore,
Et protège, ô Diane ! un peuple qui t’honore.


[modifier] LXI. LA CAVALE DE THRACE

 
Prompte enfant de la Thrace, ô cavale farouche !
Ton fier regard m’évite et loin de moi tu fuis ;
Tu me crois sans adresse, et cependant je puis,
Imposant le mors à ta bouche,
Te lancer dans l’arène et, les guides en main,
Plier ton flanc sauvage aux volontés du frein.

Maintenant par les prés tu pais l’herbe abondante ;
Tu cours et tu bondis, libre, légère, ardente,
Au gré de tes pieds prompts te laissant emporter ;
Mais bientôt d’une étreinte habile
Maîtrisant et ta fougue et ton humeur mobile,
Viendra le cavalier qui te saura dompter.


[modifier] LXII. SUR ANACRÉON

 
Le doux lyrique de Téos,
Anacréon, l’ami d’Éros,
Une nuit m’apparut en rêve.
Je m’entends nommer, je me lève
Et, vers lui volant empressé,
D’un cœur ému je l’embrassai.
Il était vieux mais beau ; les Grâces
Avaient sur son front argenté
Versé cette heureuse gaîté
Qui des ans charme les disgrâces.
Sa lèvre au sourire divin
Exhalait l’arome du vin.
Pour aider sa lente vieillesse,
L’ami de sa verte jeunesse,
Éros, le guidait par la main.
De son front ôtant sa couronne,
Le doux vieillard au grand renom
Sourit, s’avance et me la donne :
Elle sentait Anacréon.
Et moi d’une main indiscrète
J’osai la poser sur ma tête ;
Hélas ! Éros depuis ce jour
De mon cœur a fait son séjour.


[modifier] LXIII. SUR LUI-MÊME

 
Donnez-moi la lyre d’Homère,
Mais sans la corde des combats.
Aimons ! la gloire est éphémère ;
Buvons ! la coupe ne ment pas.
Dans ma coupe effeuillez la rose,
La fraîche rose enfant des bois ;
Mêlez, dans la coupe où je bois
Au vin pourpré la fleur éclose.
Blond éphèbe, emplis à la fois
De rose et de vin ce cratère !
Je veux, ô reine de Cythère,
Je veux, ô Bacchus, dieu vainqueur,
Sur ma lèvre unir vos louanges !
Cypris, je te chante en ta fleur,
Et toi, dans ta riche liqueur,
Beau Lyæus, dieu des vendanges !


[modifier] LXIV. TABLEAU DE BACCHANTES

 
Peintre excellent, écoute une muse lyrique !
Peins vivante à nos yeux une fête bachique :
Jouant de la flûte à deux voix
Et dirigeant le chœur bondissant des Bacchantes
Aux bras voluptueux, aux danses éloquentes,
Peins le beau Lyæus et sa flûte à deux voix ;
Peins les rires, peins l’allégresse
Des cités où le dieu verse à flots son ivresse !
Et si la cire, artiste, est docile à tes doigts,
Peins aussi des amants les rites et les lois.


[modifier] LXV. ÉPITHALAME POUR STRATOCLE

 
Des hommes et des Dieux, ô reine fortunée,
Vénus, de myrtes couronnée !
Éros, force des cieux, qui domptes les enfers !
Et toi, Dieu de la vie, ô fécond Hyménée !
Dieux beaux, charme de l’univers,
O Vénus, Éros, Hyménée,
C’est vous que je chante en mes vers !

Regarde, ô jeune époux, la beauté ton épouse !
Réveille-toi, jeune chasseur !
La perdrix dort encor dans l’humide pelouse ;
Mais le jour va venir, et, devant sa rougeur,
Crains de voir s’envoler ta proie !
L’heure est prompte, courte est la joie.
Réveille-toi, jeune chasseur,
Crains de voir s’envoler ta proie !

Favori de Vénus, Stratocle, époux heureux,
Vois ta verte Myrille en sa fraîcheur éclose ;
Vois la beauté de ses cheveux,
Vois la jeunesse de ses yeux,
De son teint virginal, Stratocle, vois la rose !
La rose est la reine des fleurs,
Myrille est la fleur des mortelles :
Respire, ô jeune époux, ses divines senteurs !
Ton verger, ce matin, de richesses nouvelles
Se pare aux rayons de Phébus.
Qu’il naisse, ô Stratocle, ami cher à Vénus,
Deux cyprès aux têtes jumelles !


[modifier] LXVI. INVOCATION À L’AMOUR

 
Éros, dominateur du monde,
Irrésistible roi des hommes et des Dieux ;
Éros, toi que Cypris la blonde,
Toi que les Grâces aux beaux yeux,
Aux bras blancs, aux seins nus, tes dansantes compagnes,
Suivent à pas rythmés, groupe mélodieux,
Sur la cime en fleur des montagnes !
Je t’en prie à genoux, toi le maître des cieux,
Descends vers moi, propice et clément à mes vœux !
Attendris Cléobule, Éros, et le conseille ;
Incline vers moi son oreille :
Rends docile à ma voix ce cœur qui m’est fermé,
Et fais qu’il m’aime, Éros, autant qu’il est aimé !


[modifier] LXVII. ÉROS PLONGÉ DANS LE VIN

 
Tressant en guirlande les roses
Dont j’allais faisant mon butin,
Parmi les corolles écloses
Je surpris Éros un matin.
Prompt à le saisir par les ailes,
Dans ma coupe où brille le vin,
Tremblant, je le plonge et soudain
Je bois le mélange divin.
Or, fertile en ruses nouvelles,
Voici que, captif en mon sein,
Des désirs réveillant l’essaim,
Il me chatouille de ses ailes.


[modifier] LXVIII. ÉPITAPHE D’ANACRÉON

 
O vigne, dont le fruit sait adoucir nos peines
Et verse avec l’ivresse en nous l’oubli des maux,
O plante aux vertus souveraines,
O mère du raisin aux flexibles rameaux,
Vigne ! épanouis-toi sur la terre où repose
Le doux Anacréon, le sage de Téos,
Qui chanta le vin et la rose,
L’ami cher à Cypris et cher au blond Éros ;
Celui qui voyait sur ses traces
Cheminer, souriant, le chœur décent des Grâces,
Et dont la lyre aux frais accords
De l’Hadès désormais charme les sombres bords.
O vigne qu’il aimait, verdis, souple et légère,
De tes pampres verdis son cippe funéraire ;
Suspends tes belles grappes d’or
Sur sa tête endormie, afin que sous la terre
Ta liqueur réjouisse encor
La lèvre du divin poète,
Cette lèvre, aujourd’hui muette,
D’où jadis ont coulé, miel immortel de l’art,
Des vers plus doux que ton nectar.

D’après Simonide








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