Les Anciens Canadiens/Note III

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Chapitre troisième

(a) J’avais vingt ans lorsque je rendis visite à la prétendue sorcière de Beaumont. Je retournais de Saint-Jean-Port-Joli à Québec, après un court voyage chez mes parents. Mon père m’avait donné, à cause de mes péchés, je crois, un de ses censitaires pour charretier : c’était un habitant très à l’aise, mais qui lui devait une quinzaine d’années d’arrérages de cens et rentes. Mon père ainsi que mon grand-père avaient pour principe de ne jamais poursuivre les censitaires : ils attendaient patiemment : c’est un mal de famille. Mon conducteur de voiture était très reconnaissant, à ce qu’il paraît, de cette indulgence ! C’était un de ces hâbleurs insolents, bavard impitoyable, comme on en rencontre quelquefois dans nos paroisses de la côte du Sud, et qui descendent presque tous de la même souche. Obligé, en rechignant, de s’acquitter envers le père d’une dette légitimement due, il s’en dédommageait amplement sur le fils par une avalanche de sarcasmes grossiers, de bas quolibets, à l’adresse des curés, des seigneurs, des messieurs qu’il gratifiait à n’en plus finir du nom de dos blancs1, d’habits à poches, etc.
J’étais résigné à endurer ce supplice avec patience, sous l’impression qu’il ne cherchait qu’un prétexte pour me 1 Le mot injurieux « des dos blancs » venait probablement de la poudre que les messieurs portaient journellement, et qui blanchissait le collet de leurs habits. planter là. Arrivé à la paroisse de Beaumont, il me parla de la mère Nolette, la femme savante, la sorcière qui connaissait le passé, le présent et l’avenir ; le tout appuyé d’histoires merveilleuses de curés, de seigneurs, de dos blancs et d’habits à poches qu’elle avait rembarrés. Je lui dis à la fin que les gens d’éducation avaient l’avantage sur lui de ne pas croire de telles bêtises, et qu’elle n’avait rembarré, suivant son expression, que des imbéciles comme lui.
Ce fut de sa part un nouveau déluge de quolibets.
— Voulez-vous faire un marché avec moi ? lui dis-je : nous allons arrêter chez votre sorcière : si je vous prouve qu’elle n’est pas plus sorcière que vous, ce qui n’est pas beaucoup dire, voulez-vous me promettre de ne plus me parler pendant le reste de la route ?
— De tout mon cœur, me dit-il ; mais prenez garde : je dois vous dire, sans vous faire de peine, qu’elle en a confondu de plus futés que vous.
— Soit, lui dis-je, nous verrons.
C’était bien un antre de sorcière que l’habitation de la mère Nolette : petite maison noire, basse, construite au pied d’une côte escarpée, et aussi vierge de chaux en dehors et en dedans que si le bois avec lequel elle avait été construite eût encore poussé dans la forêt. Tout annonçait la pauvreté, sans être la misère absolue.
Nous conversâmes pendant un certain temps : c’eût été de ma part un grand manque aux usages des habitants de la campagne que de l’entretenir immédiatement du sujet de ma visite. La sorcière me parut une femme douce, simple et même bonasse : elle montra pourtant ensuite quelque sagacité en tirant mon horoscope.
Est-ce bien là, pensai-je, cette femme extraordinaire dont j’ai tant entendu parler ? Est-ce bien cette sibylle dont les prédictions merveilleuses ont étonné mon enfance ? C’était pourtant bien elle : et aujourd’hui même, après un laps d’au moins quarante ans qu’elle a passé de vie à trépas, son nom est encore aussi vivace dans nos campagnes de la côte du Sud, qu’il l’était lorsque je lui rendis visite, il y a plus d’un demi-siècle.
Je finis par lui dire que je désirais la consulter, ayant entendu parler d’elle comme d’une femme savante.
— Souhaitez-vous, fit-elle, m’entretenir privément, ou en présence de votre compagnon de voyage ?
— En présence de monsieur, répondis-je.
Et je vois encore la figure triomphalement insolente de mon habitant.
La vieille nous fit passer dans une espèce de bouge obscur où elle alluma une chandelle de suif aussi jaune que du safran, s’assit près d’une table dont elle tira un jeu de cartes qui devait avoir servi à charmer les loisirs du malheureux Charles VI, tant il était vieux et tout rapetassé avec du fil jadis blanc, mais, alors, aussi noir que les cartes mêmes. Les figures étaient différentes de toutes celles que j’avais vues auparavant ; et je ne n’en ai point vues de semblables depuis.
Un grand chat noir, maigre, efflanqué, orné d’une queue longue et traînante, sortant, je ne sais d’où, fit alors son apparition. Après avoir fait un long détour en nous regardant avec ses yeux fauves et sournois, il sauta sur les genoux de sa maîtresse. C’était bien la mise en scène d’un bon drame de sorcellerie : tout était prêt pour la conjuration. Mon compagnon me regardait en clignotant de l’œil ; je compris…
cela signifiait : Enfoncé l’habit à poches !
J’avais eu besoin de me placer en face de mon habitant, afin de pouvoir intercepter au besoin tout signe télégraphique entre la sorcière et lui.
— Que souhaitez-vous savoir ? me dit la sibylle.
— Je suis parti d’Halifax, répondis-je, il y a plus d’un mois, et je suis très inquiet de ma femme et de mes enfants.
La vieille remua les cartes, les étendit sur la table et me dit :
— Vous avez eu bien de la misère dans votre voyage !
— Ah ! oui, la mère, lui dis-je : on en mange de la misère, quand on est réduit à faire souvent huit lieues sur des raquettes, et que pour se délasser le soir, on fait un trou dans la neige, pour y passer la nuit ; ça n’arrange pas un homme !
— Pauvre monsieur, dit la vieille, en me regardant d’un air de compassion.
Mon Jean-Baptiste2, commençant à trouver la chambre chaude, défit deux boutons de son capot qui lui serraient la gorge, et s’agita sur son siège.
— Mais il ne s’agit pas de ma misère, lui dis-je : elle est passée ; je n’y pense plus. Donnez-moi, s’il vous plaît, des nouvelles de ma femme et de mes enfants.
2 Nom que l’on donne souvent aux Canadiens français, mais surtout aux habitants. La sorcière rassembla les cartes, les mêla de nouveau, les étendit sur la table, et s’écria :
— Oh ! la jolie créature.
— Mais pas trop laide, fis-je en me rengorgeant.
Mon charretier, qui savait à quoi s’en tenir sur mon prétendu mariage, me lança un regard courroucé, et déboutonna son capot jusqu’à la ceinture, qu’il desserra. Il tenait à la réputation de la sorcière, n’aimait pas à la voir mystifier, encore moins à passer pour un sot lui-même.
— Votre femme, continua la sibylle, se porte bien, bien, et a tout à souhait. Elle s’ennuie un peu, et attend avec hâte une lettre de vous qu’elle recevra bien vite.
— J’en suis bien aise, lui dis-je ; car je lui ai écrit à la sortie du portage, et je craignais que ma lettre eût été perdue.
Maintenant, mes enfants ?
Elle fait un tour de cartes et commence à compter.
— Un, deux… en me regardant attentivement.
— Eh oui, la mère, lui dis-je, deux enfants ; un petit garçon et une petite fille.
Évidemment soulagée, elle s’écria de nouveau :
— Oh ! les beaux petits anges ! comme ils sont gaillards ! Le plus jeune paraît pourtant tourmenté, mais ça ne sera rien : ce sont ses dents qui le font souffrir.
— Justement, la mère, lui dis-je.
Après l’avoir remerciée de ces bonnes nouvelles, je lui donnai une pièce blanche ; prodigalité à laquelle elle ne s’attendait guère, son tarif étant de trois sous pour les pauvres et de six pour les gens riches. – Partons, dit mon charretier.
— Oui : il fait pas mal chaud ici, répondis-je d’un ton assez goguenard.
Une fois dehors, il lâcha un juron à s’ébranler toutes les dents, sauta dans sa carriole, et garda à ma grande satisfaction un silence obstiné jusqu’au passage de la Pointe-Lévis.

(b) Il y a deux moyens bien simples, suivant la tradition, de se soustraire aux espiègleries des feux follets les plus mal intentionnés. Le premier consiste à demander à celui qui intercepte votre route, quel quantième est Noël. Le sorcier, toujours peu au fait de notre calendrier, ne sait que répondre, et s’empresse de faire la même question à son interlocuteur.
Malheur alors au voyageur s’il hésite seulement à répondre catégoriquement. C’est un pauvre diable bien à plaindre entre les mains d’un sorcier aussi malfaisant.
Les enfants autrefois dans les campagnes ne manquaient pas de s’informer, aussitôt qu’ils commençaient à balbutier, du quantième de Noël, crainte de faire la rencontre d’un feu follet. Ceux qui avaient la mémoire ingrate faisaient la même question vingt fois par jour.
Le second moyen, encore plus infaillible que le premier, est de mettre en croix deux objets quelconques, que le feu follet, toujours mauvais chrétien, ne peut franchir.
Ceci me rappelle une anecdote connue dans ma jeunesse.
Plusieurs jeunes gens, retournant chez eux, fort tard après une veillée, aperçurent tout à coup un feu follet qui, sortant d’un petit bois, venait à leur rencontre. Chacun s’empresse de mettre en croix au milieu du chemin tous les objets qu’il avait dans sa poche : couteaux, sac à tabac, pipes ; nos jeunes gens rebroussent ensuite chemin en se sauvant d’abord à toutes jambes. Ils se retournent néanmoins à une distance respectueuse, et aperçoivent le feu follet qui, après avoir voltigé longtemps autour des objets qu’ils avaient déposés, s’enfonçait de nouveau dans le bois d’où il était sorti.
Il y eut alors une longue discussion entre les jeunes gens.
— Je ne demande pas mieux que de m’en retourner chez nous, disait Baptiste, si François veut passer le premier.
— Non ! répondait François ; passe, toi, José, qui es le plus vieux.
— Pas si fou ! disait José : que Tintin (Augustin) nous donne l’exemple, et nous le suivrons.
Nos braves seraient encore probablement à la même place, si le Nestor de la bande n’eût proposé l’expédiant de se tenir tous par la main, et d’avancer comme font les soldares en ligne de bataille. Cette proposition fut adoptée ; mais, hélas ! il ne restait plus rien de leurs dépouilles ! le feu follet avait tout emporté. Il est probable qu’un rusé farceur avait voulu hacher son tabac et fumer sa pipe à leurs dépens.

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