Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle/Texte entier

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Imprimerie nationale, 1933 (Cahiers de la Société asiatique : 1re série, t. 1, pp. 3-136).
LES ARABES CHRÉTIENS

DE MÉSOPOTAMIE ET DE SYRIE

DU VIE AU VIIE SIÈCLE.



ÉTUDE SUR LES ORIGINES DE L’ISLAM.



AVANT-PROPOS.


L’histoire des Arabes est basée d’ordinaire sur les écrits des musulmans. On oublie que, durant la vie active de Mahomet (621 à 632), les Arabes du Hidjaz n’avaient pas d’alphabet arabe et n’écrivaient pas en arabe. Leur unique souci, durant le viie siècle, semble avoir été la guerre et le pillage ; leurs écrivains sont venus plus tard. On oublie même que les poésies dites antéislamiques ont été mises par écrit à une époque très postislamique, surtout par un Perse, mort en 771 ou 774, qui « avait commencé par être un mauvais sujet et un voleur » et qu’on a accusé d’avoir mêlé ses imitations aux vers des anciens poètes. Sa vocation s’est éveillée lorsqu’il a trouvé des vers sur un homme qu’il dépouillait au milieu de la nuit[1]. On constate encore chez les Touaregs comment les poésies transmises oralement s’altèrent et se perdent vite[2].

Quant aux traditions musulmanes, dont l’étude critique est encore à ses débuts, « on se heurte partout au truquage »[3]. Il nous suffit ici de signaler combien elles sont tardives et, quand nous aurons ajouté que l’orgueil des musulmans leur faisait mépriser et omettre tout ce qui n’était pas à leur louange, on comprendra pourquoi l’histoire des Arabes chrétiens du vie au viie siècle a toujours été laissée dans l’ombre. Aujourd’hui encore, lorsque les écrivains syriens contemporains nous ont fourni tant de détails intéressants, tous ces détails ont été condensés en quelques lignes ou, tout au plus, en quelques pages et ne donnent qu’une idée bien affaiblie du nombre, de la force et des coutumes des Arabes chrétiens et du rôle capital joué par eux au début de l’islam.

On croit aussi, assez généralement, qu’à cette époque tous les Arabes étaient en Arabie et que tous les musulmans sortaient d’Arabie, lorsqu’en réalité les Arabes couvraient la Palestine, la Syrie, la Mésopotamie et une partie de la Perse, et encore ceux-ci étaient seuls à avoir des rois illustres, à avoir appris la grande guerre depuis plusieurs siècles, les uns contre les autres, dans les armées des Perses et des Grecs ; ils avaient pillé tour à tour la Palestine, la Syrie, l’Osrhoène, la Mésopotamie, la Perse, et l’islam ne devait leur être qu’un prétexte pour piller ces régions une fois de plus. Ils connaissaient le chemin de Byzance ; l’envoyé du roi de Hira s’était rendu aux audiences impériales avec une suite de quarante chefs arabes, et ceux de l’ouest n’oubliaient pas que les Ghassanides, sous les rois Ḥarith le Magnifique, Mondir et Noman, avaient réalisé l’ancien rêve des rois araméens de Palmyre ; car, au nom des monophysites, ils avaient traité d’égal à égal avec l’empereur romain, qui n’était plus que le roi des Chalcédoniens.

Avant Mahomet, des millions d’Arabes avaient été catéchisés au nom d’Allah, un seul Dieu (p. 26, n. 2), et avaient appris la prière, le jeûne et l’aumône à l’école des missionnaires et des moines, et nous verrons qu’ils avaient mis leur orgueil à pratiquer ces vertus mieux que les autres chrétiens[4]. Au début du viie siècle, tous les Arabes de Mésopotamie et de Syrie étaient chrétiens dans une certaine mesure, au moins par ambiance. Tous avaient vu des solitaires et des ascètes, avaient mangé aux portes des monastères, avaient assisté à des controverses entre monophysites et diphysites ; ils avaient pris parti, avec plus ou moins de discernement, pour ou contre la nature humaine de Jésus ; le Qoran a été fait pour eux et a été propagé par eux plutôt que par les bandes de pillards sans religion sorties du Hidjaz. Ils ont été les matériaux, triés et accumulés depuis longtemps, chez lesquels une simple étincelle fournie par Mahomet, qui les connaissait bien et qui a encore su donner satisfaction à leurs instincts, a allumé un formidable incendie[5]. Ce n’est pas sans motif que, dès l’an 35 de l’hégire (655), les califes ont abandonné l’Arabie pour se fixer au milieu des Arabes qui avaient été chrétiens ; ‘Ali à l’est, à Coufa (Hira), Moawia à l’ouest, à Damas, et, tandis que ceux-ci pratiquaient et propageaient l’islam, les Bédouins du Hidjaz ne sortaient pas de leur rôle traditionnel qui était de ne se préoccuper ni d’écriture[6] ni de religion, mais seulement de rançonner ou de piller les caravanes, pieuses ou non, qui rayonnaient vers La Mecque.

Les orientalistes connaissent bien cette opposition entre les pratiques des Bédouins du Hidjaz, premiers compagnons de Mahomet, et les fondements de l’islam, qui sont la croyance en un Dieu unique, la prière, le jeûne et l’aumône. Nous nous efforcerons d’en rendre compte en compilant ce que les auteurs syriens nous apprennent des Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie ; il sera facile ensuite de retrouver dans le Qoran leurs pratiques, leurs qualités et leurs défauts et on sera sans doute conduit à conclure, comme nous le disions plus haut, qu’il a été écrit pour eux[7].


CHAPITRE PREMIER.


L’ÉTAT DE L’ARABIE AU DÉBUT DU VIIe SIÈCLE.


1. L’Arabie et le désert de Syrie. — 2. Les infiltrations et invasions arabes. — 3. Division du présent travail.


1. — Tout événement dépend des circonstances de lieu et de temps, favorables ou défavorables, qui ont accompagné sa naissance et son développement. Nous devons donc nous demander d’abord ce qu’était l’Arabie avant le début du viie siècle.


La presqu’île arabique, à laquelle il faut joindre le désert de Syrie jusqu’à Damas et à l’Euphrate, équivaut à plus du tiers de l’Europe. Elle aurait donc droit, d’après sa surface, à plus de cent millions d’habitants, si le manque de rivières et de cours d’eau n’en faisait en majeure partie « une terre de sécheresse et de misère ». Les pluies produisent des torrents qui se perdent très vite dans les sables. Cependant, en de nombreux endroits, l’eau se trouve à une petite profondeur et permet de créer des oasis ; les bords de la mer sont aussi arrosés en général par des pluies assez régulières et se prêtent à la culture. Le commerce d’ailleurs a fait longtemps la richesse de l’Arabie, qui servait d’entrepôt ou de lieu de transit entre l’Inde d’une part, et la Syrie, l’Égypte et, par elles, l’Europe, de l’autre. Les anciens attribuaient à l’Arabie tous les produits de l’Inde qui la traversaient : parfums, encens, épices, tissus légers, or ; ils la tenaient donc pour un pays très riche et le roi-prophète croyait beaucoup dire en écrivant : « Devant lui les habitants du désert fléchiront le genou ; les rois des Arabes et de Saba (sud de l’Arabie) offriront des présents[8]. »

Pour nous faire une idée de la richesse relative de l’Arabie au début du viie siècle et de son déclin, aidons-nous d’abord d’une contrée beaucoup mieux connue, en rappelant, d’après M. de Morgan, comment s’est formée et perdue la prospérité de la Chaldée.


À l’époque de sa splendeur, c’est-à-dire vers le quarantième siècle avant notre ère, la Chaldée jouissait d’une abondance prodigieuse ; coupée en tout sens de canaux, largement arrosée, couverte de villes et de villages, elle pouvait, à juste titre, passer pour le paradis terrestre ».

Tant que durèrent les dominations chaldéenne et assyrienne, la Mésopotamie fut d’une incroyable richesse ; mais peu à peu, depuis la domination des Perses achéménides jusqu’à celle des Perses sassanides, la fertilité diminua par suite du comblement des canaux. Enfin, arrivèrent les musulmans qui, avec leur imprévoyance habituelle, donnèrent le coup de grâce à ce grenier de l’Orient. La population disparut. Aussi aujourd’hui ne compte-t-on plus qu’environ quatre habitants par kilomètre carré, tandis que les plaines fertiles de la vallée du Nil en comptent plus de deux cents… L’Euphrate et le Tigre, tout comme le Nil, sortent, périodiquement chaque année, de leur lit, et leurs eau couvrent le pays. Il serait donc aisé, en rétablissant les anciens canaux, de rendre la fertilité à ces vastes plaines ; mais il faudrait des bras pour de semblables travaux[9].


On peut en dire autant, proportion gardée, du Hidjaz et de l’Arabie. Bien des régions sont couvertes de ruines de notre ère et montrent qu’on avait pu y créer de nombreuses oasis, lorsqu’on avait le courage et la patience d’y creuser des puits. D’après le Père Lammens :


Au début de l’hégire, les Arabes, devenus riches et possesseurs de troupeaux d’esclaves, tenaient souvent à se donner la satisfaction de devenir propriétaires sur le théâtre même où jadis ils avaient gardé les chameaux et détroussé les caravanes — car ce sont là les deux pôles entre lesquels oscillait d’ordinaire l’activité des Arabes. — Les premiers califes ont établi en Arabie des haras, des parcs réservés, des domaines d’état, sans oublier leurs propres intérêts et ceux de leur nombreuse postérité… Ces domaines, lentement agrandis et améliorés, acquirent bientôt une valeur et des prix fantastiques. On parle de 900.000 dirhems, équivalant à un million de notre monnaie. Du vivant de ‘Ali, ses domaines du Hidjaz lui rapportaient déjà la somme rondelette de 100.000 dirhems… Les Zobaïrites possédaient une propriété couverte de 20.000 palmiers. Plus tard, les puits ont été abandonnés ou même comblés, les palmeraies brûlées, les guerres n’ont plus fourni des esclaves pour l’entretien des propriétés qui ont donc disparu et le désert a tout recouvert[10].


2. — Le rôle principal de l’Arabie, comme de tous les pays pauvres, a été de peupler les pays plus riches. Il n’est pas nécessaire de supposer que, depuis les temps historiques, il y a eu des modifications dans son régime d’eau, car les ruines qui couvrent bien des parties de l’Arabie ne diffèrent guère de celles qui couvrent la Syrie et le Hauran, et ici et là les changements tiennent surtout au régime politique et au manque de travail. En sus des infiltrations qui ont toujours lieu et en suite desquelles, comme l’a écrit M. Dussaud, le nomade installé en pays sédentaire perd en général sa langue et ses coutumes, il a pu y avoir de temps en temps des infiltrations plus massives. Un courant continu porte les nomades du centre de l’Arabie vers le nord et vers le désert de Syrie, pour pousser de là vers la Mésopotamie, le Liban et la mer. Cette poussée des pays pauvres vers les pays plus riches a eu lieu de tout temps avec plus ou moins d’intensité et de succès, et il nous a semblé[11] qu’on peut lui rapporter la formation des peuples et des langues sémitiques. De la Perse à la Méditerranée et à l’Égypte, les Arabes du viie siècle ont trouvé soit des frères, soit des descendants d’ancêtres communs, qui parlaient des langues apparentées et qu’il a donc été relativement facile de grouper sous un même étendard autour d’un même livre.

Pour expliquer les migrations des Arabes, on a supposé qu’il y avait eu un asséchement progressif de la péninsule ; mais cette hypothèse, serait-elle exacte, est inutile, puisque l’asséchement actuel ne vient pas de causes climatériques ou géologiques, mais tient seulement, comme nous l’avons dit, à l’état politique et à la paresse des habitants. L’Arabie pourrait nourrir beaucoup plus d’habitants qu’elle n’en a ; la guerre arabo-égyptienne a fait découvrir derrière les montagnes du Tihama un pays (l’Asyr) très peuplé et cultivé, que les cartes d’alors laissaient en blanc[12]. La carte d’Arabie, telle que Ptolémée la connaissait, montre aussi que c’était un pays suffisamment habité, lorsque les hommes travaillaient et commerçaient[13], conditions qui étaient encore vérifiées au début de l’islam.


Pour donner une idée des anciennes infiltrations massives des Arabes, jusque et y compris celle des Bédouins du Hidjaz qui a déclenché au viie siècle le mouvement islamique, nous allons citer l’infiltration massive beaucoup plus récente (xviie au xviiie siècle), qui a amené deux tribus de Bédouins, les Shammar et les Anaïzeh, du nord de l’Arabie jusqu’au delà du Tigre[14].


Lorsque Mahomet IV assiégeait Vienne (1680), une horde de Shammar, venus du Nedjed, s’empare de tout le Hamad, qui est cette vaste étendue de territoires qui va des confins de la Syrie au golfe Persique, le long de l’Euphrate, et s’enfonce à l’ouest jusqu’au Sinaï ; au sud, il est borné par les déserts de sable rouge, les Nefouds, qui entourent le Nedjed ; il renferme des oasis, des pâturages immenses, des terres jadis fertiles et habitées, que le pacage indéfini des nomades a rendues stériles… Les Shammar commencent par occuper Palmyre et par couvrir tout l’espace situé entre Damas et Bagdad, interceptant ainsi la route traditionnelle des caravanes de l’Inde. Ils soumettent les riverains de l’Euphrate et rançonnent les villes bâties sur ce fleuve. Comme les Sultans étaient occupés en Europe, ils ont le temps de s’installer dans leurs conquêtes qu’ils ont poussées jusqu’à Biredjik.

La tribu des Anaïzeh, plus nombreuse que celle des Shammar, voulut alors prendre sa part du butin. Les Shammar furent vaincus et furent rejetés, à travers l’Euphrate, dans la grande plaine de la Mésopotamie où, trouvant un sol plus riche et plus fertile que celui dont ils venaient d’être expulsés, ils s’établirent aux dépens des Arabes de la tribu de Ṭaï qui succombèrent. De là, ils poussèrent leurs incursions jusqu’à Mossoul et en Perse au delà du Tigre. Bagdad fut menacé, les villes de la vallée du Tigre, Mossoul excepté, eurent le sort des villes de la vallée de l’Euphrate et la vie sédentaire disparut. À cause des défaites des musulmans en Autriche, la Mésopotamie fut laissée aux Shammar et aux Anaïzeh. Ils y ont introduit la misère bestiale et un état de guerre continuel, non un état de guerre actif, mais l’état de guerre des animaux, qui ont chaque matin leur nourriture à conquérir et un licol à éviter.


On lit encore au même endroit :


P. 866 : Les villes s’éteignirent avec la destruction du commerce et la fin des caravanes, l’agriculture et la vie sédentaire ne furent plus qu’un souvenir, dont il n’y eut bientôt plus de trace. P. 871 : La Mésopotamie qui a eu plus de vingt millions d’âmes n’en comptait plus (vers 1870) que quatre cent mille. P. 869 : Le nomade et la charrue ne vont pas ensemble. P. 854 : Mahomet aurait dit : « Partout où pénètre une charrue, la honte et la servitude entrent avec elle. »


Cela tient moins à la vie nomade (quoi qu’en dise Mme Blunt) qu’à l’islam, où la guerre a remplacé le travail et qui n’a donc été qu’une école de paresse ; car, avant l’islam, sur les frontières du désert de Syrie, M. René Dussaud a constaté que des agriculteurs « avaient reculé les limites du désert » par l’utilisation de toutes les terres susceptibles de culture. De nombreux villages, aujourd’hui en ruine, abritaient une population mêlée de Syriens et d’Arabes qui commerçait activement, cultivait l’olivier, la vigne, les céréales et se livrait à l’industrie de la laine… « C’est un sujet constant d’étonnement pour le voyageur de rencontrer sur toute la frontière orientale de la Syrie, dans des contrées aujourd’hui désertes, des villages en ruine qui datent de l’époque romaine. » Cf. Les Arabes en Syrie avant l’islam, Paris, 1907, p. 5 et 7.

Les musulmans en faisant disparaître les chrétiens ont aussi « reculé les limites du désert », mais en sens inverse.


3. — Après cet exposé de l’état de l’Arabie au viie siècle et surtout du mécanisme des infiltrations et des invasions qui ont conduit des Arabes en Mésopotamie, en Syrie, en Palestine et jusqu’en Perse et en Égypte, nous allons résumer dans les chapitres suivants ce que les auteurs syriens nous apprennent : 1° des Arabes chrétiens de la Mésopotamie, 2° de ceux du désert de Syrie, soit de l’est (Lakhmides de Hira), soit de l’ouest (Ghassanides) qui dominaient en Transjordanie (Bostra).

Nous trouverons partout les Arabes chrétiens nombreux, puissants, respectés, avec des moines, des monastères, un clergé, des églises, des rois. Nous verrons comment les Perses et les Grecs ont détruit par jalousie les royaumes des Arabes nestoriens et des Arabes monophysites qui les avaient fait trembler, pour les remplacer par une anarchie de tribus sans cohésion dont ils croyaient n’avoir plus rien à craindre. Il a suffi à Mahomet de souder à nouveau ces tribus, pour que les Arabes de Syrie jadis chrétiens retrouvent aussitôt les succès auxquels les avaient accoutumés les rois Mundhir de Hira et les rois Ḥarith, Mondir et Noman de Damas et de Bostra[15].

Au point de vue chrétien, on pourrait faire encore le périple de l’Arabie et montrer que les chrétiens étaient partout et que le Hidjaz n’avait pas alors l’importance que des traditions tendancieuses lui ont attribuée ; mais nous entendons nous limiter cette fois aux régions précédentes.


CHAPITRE II.


LES ARABES DE MÉSOPOTAMIE.


1. Infiltration dans la région de Nisibe. — 2. Conversion des Arabes de Mésopotamie. — 3. Un monastère d’utilité publique. — 4. Écoles et liturgie. — 5. Le voile pour les femmes chrétiennes avant l’islam. — 6. Jeûnes, prières, prosternations. — 7. Retraites au désert. — 8. Décadence des ordres monastiques. Les Messaliens. — 9. Désordres chez certains moines nestoriens. — 10. Le passage à l’islam (Allah ; Rabb ; Qorrâ ; Ramadhan ; ablutions). — 11. Désordres chez certains laïques nestoriens. — 12. Une légende mésopotamienne : une pierre et une source miraculeuses.


1. — Par infiltration, conquête ou razzias, les Arabes nomades s’étaient installés en Mésopotamie et dévastaient aussi bien la région de Nisibe, au nord, que les plaines situées à l’est du Tigre jusqu’aux montagnes du Kurdistan. Les guerres incessantes entre les Grecs et les Perses donnaient de continuels prétextes aux Arabes, attachés à l’un ou à l’autre de ces deux pays, de se combattre, ou plutôt de piller à qui mieux mieux les sédentaires. Une lettre, écrite en l’année 484 par l’évêque de Nisibe Barsauma au patriarche nestorien Acace, nous dépeint très vivement cette situation.


Nous habitons un pays (Nisibe), qui est considéré comme digne d’envie par ceux qui ne l’ont pas expérimenté et où cependant les adversaires de sa tranquillité sont nombreux et les obstacles à sa prospérité sont multiples surtout dans le temps présent ; car voici deux années successives que nous sommes affligés d’une disette de pluie et d’un manque des choses nécessaires. La foule des tribus du sud s’y est rassemblée ; et, à cause de la multitude de ces gens et de leurs bêtes, ils ont détruit et dévasté les villages de la plaine et de la montagne ; ils ont osé piller et capturer bêtes et gens, même dans le territoire des Grecs.

Les Grecs assemblèrent une nombreuse armée sur la frontière, Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle - Carte p. 14.jpeg accompagnée de leurs Arabes, et ils demandèrent satisfaction pour ce qu’avaient fait dans leur pays les Arabes sujets des Perses. Le gouverneur perse de la ville de Nisibe les contint par sa sagesse. Il proposa de réunir les chefs des Arabes perses et de leur reprendre le butin et les captifs, dès que les Arabes grecs auraient ramené eux-mêmes le bétail et les captifs qu’ils avaient pris à diverses reprises dans les pays de Beit Garmaï, d’Adiabène et de Ninive, puis de délimiter les frontières par un traité, afin que ces malheurs et d’autres semblables n’arrivassent plus. — Durant les pourparlers, le général grec et ses principaux officiers étaient même allés rendre visite à Nisibe au gouverneur perse. Celui-ci les avait reçus avec grand Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/15 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/16 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/17 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/18 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/19 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/20 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/21 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/22 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/23 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/24 Page:Nau - Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie, du VIIe au VIIIe siècle.djvu/25 Page:Nau - 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NOTE DU REVISEUR.


Le travail de François Nau sur Les Arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie du viie au viiie siècle — qui se rattache à deux articles parus dans le Muséon : À propos d’un feuillet arabe, t. XLIII (1930), p. 85-116 et 221-262, et La Politique matrimoniale de Cyrus le Mocaucas, t. XLV (1932), p. 1-17 — reste inachevé. Car les paragraphes 7 et 8 annoncés dans le sommaire du chapitre x n’ont pas été développés par l’auteur dans le manuscrit remis pour l’impression. Du moins, par leurs titres mêmes, ils indiquent la conclusion de cette étude, à savoir que, pour M. K. Ahrens, Mahomet s’est rapproché du christianisme, sans y arriver, et que, pour F. Nau, Mahomet, au contraire, semble être parti du christianisme et s’en être éloigné. Notre tâche s’est donc bornée à corriger les épreuves d’imprimerie, en sorte que le premier numéro des Cahiers de la Société asiatique donne le dernier travail du regretté orientaliste dans l’état où la mort a mis un terme à son activité, qui a été vraiment prodigieuse, ainsi que le montreront sa notice nécrologique et sa bibliographie, qui paraîtront bientôt dans le Journal asiatique.

Maurice Brière.
  1. Cf. Cl. Huart, Littérature arabe, Paris, 1902, p. 58-59.
  2. Presque tous les Touaregs font des vers… « tous en savent par cœur… les vers anciens sont la plupart oubliés… il s’introduit de nombreuses variantes ; à moins de recevoir une pièce de vers de la bouche de son auteur, on la reçoit avec des mots changés, des vers ajoutés, omis ou déplacés. » André Basset, Poésies touarègues, recueillies par le Père de Foucauld, Paris, 1925, t. I, p. i à iii.
  3. Cf. H. Lammens, Fatima et les filles de Mahomet, Rome, 1912, p. 133. Le même auteur a encore écrit : « La tradition musulmane peut être considérée comme une des plus grandes supercheries historiques dont les annales littéraires aient gardé le souvenir » ; cf. Qoran et tradition, dans Recherches de science religieuse, t. I, 1910, p. 29.
  4. Nous avons déjà esquissé ce sujet dans La Religion du Qoran, paru dans le Muséon, t. XLIII, 1930, p. 221 à 252.
  5. Pour procéder, comme nous aimons à le faire, du plus connu au moins connu, on verra comment il a suffi d’une troupe infime de douze mille Maures, joints aux mécontents espagnols, pour chasser les rois goths. C’est après la victoire que les Berbères et les Arabes se sont abattus sur l’Espagne et l’ont islamisée en bonne partie.
  6. Les Arabes de Syrie seuls (sauf nouvelles découvertes) avaient un alphabet avant l’hégire. Moawia, fixé à Damas, avait cependant motif de s’intéresser beaucoup au Hidjaz, puisque ses propriétés dans cette région « lui rapportaient annuellement 150.000 charges de dattes et 100.000 sacs de céréales » (cf. H. Lammens, Le Berceau de l’islam, Rome, 1914, t. I, p. 167). Il a donc pu fournir à son parent ‘Othman des scribes syriens, lorsque le vieux calife a voulu mettre par écrit les répertoires des récitateurs du Qoran. Noter que Moawia a su utiliser ce livre à Siffin, où les Arabes de l’est et de l’ouest du désert syrien étaient aux prises une fois de plus. Il en a appelé au « Livre de Dieu », cri qui ne pouvait être compris que des chrétiens accoutumés à vénérer l’Évangile. Les Bédouins du Hidjaz, qui avaient massacré ‘Othman sur son « Livre de Dieu », ne se seraient pas arrêtés pour si peu ; cf. chap. vii, 4.
  7. Nous ne donnons pas une démonstration complète de ce dernier point ; car nous ne toucherons que très incidemment au Qoran, pour nous attacher seulement à nos Arabes chrétiens. Notre travail doit donc être complété par les articles publiés par M. K. Ahrens dans la Z.D.M.G., t. LXXXIV, 1930, Christliches in Qoran. Nous les résumerons au chapitre x.
  8. Ps. lxxi, 9-10.
  9. Notes sur la basse Mésopotamie, dans la Géographie, Bulletin de la Société de Géographie, Paris, 15 octobre 1900, p. 252, 259.
  10. Cf. Le Berceau de l’islam, Rome, 1914, p. 94 à 99, etc. Dans la vallée de Khaïbar, fief des Juifs de Médine au début de l’hégire, « on voit de nombreuses ruines de châteaux forts et de villages, il n’y a plus qu’une forteresse encore existante qui domine le pays » ; cf. Cl. Huart, Histoire des Arabes, Paris, 1912, t. I, p. 156. L’islam a dépeuplé aussi cette région.
  11. Cf. L’Araméen chrétien, dans la Revue de l’Histoire des Religions, t. XCIX, mai-juin 1929, p. 232-239.
  12. Cf. Jomard, Études sur l’Arabie, Paris, 1839.
  13. Cf. A. Sprenger, Die alte Geographie Arabiens, Berne, 1875.
  14. Résumé dans le Correspondant, t. LXXXVIII, juillet-septembre 1881, d’après les voyages de Mme Blunt, p. 865.
  15. Nous écrivons chez les Ghassanides : Mondir et Noman, comme l’a fait Payne Smith ; à Hira, nous avons écrit : Mundhir et Nu‘man (bien que ce soient les mêmes noms), pour aider à les distinguer ; car plusieurs historiens les ont confondus.