Les Confessions (Rousseau)/Livre VII

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Launette, 1889 (Tome 2, pp. 2-71).
◄  Livre VI
Livre VIII  ►
Livre VII
Rousseau - Les Confessions, Launette, 1889, tome 2, figure page 0021-1.png

Après deux ans de silence et de patience, malgré mes résolutions, je reprends la plume. Lecteur, suspendez votre jugement sur les raisons qui m’y forcent : vous n’en pouvez juger qu’après m’avoir lu.

On a vu s’écouler ma paisible jeunesse dans une vie égale, assez douce, sans de grandes traverses ni de grandes prospérités. Cette médiocrité fut en grande partie l’ouvrage de mon naturel ardent, mais faible, moins prompt encore à entreprendre que facile à décourager, sortant du repos par secousses, mais y rentrant par lassitude et par goût, et qui, me ramenant toujours, loin des grandes vertus et plus loin des grands vices, à la vie oiseuse et tranquille pour laquelle je me sentais né, ne m’a jamais permis d’aller à rien de grand, soit en bien, soit en mal.

Quel tableau différent j’aurai bientôt à développer ! Le sort qui durant trente ans favorisa mes penchants, les contraria pendant trente autres ; et, de cette opposition continuelle entre ma situation et mes inclinations, on verra naître des fautes énormes, des malheurs inouïs et toutes les vertus, excepté la force, qui peuvent honorer l’adversité.

Ma première partie a été toute écrite de mémoire ; j’y ai dû faire beaucoup d’erreurs. Forcé d’écrire la seconde de mémoire aussi, j’y en ferai probablement beaucoup davantage. Les doux souvenirs de mes beaux ans, passés avec autant de tranquillité que d’innocence, m’ont laissé mille impressions charmantes que j’aime sans cesse à me rappeler. On verra bientôt combien sont différents ceux du reste de ma vie. Les rappeler, c’est en renouveler l’amertume. Loin d’aigrir celle de ma situation par ces tristes retours, je les écarte autant qu’il m’est possible ; et souvent j’y réussis au point de ne les pouvoir plus retrouver au besoin. Cette facilité d’oublier les maux est une consolation que le ciel m’a ménagée dans ceux que le sort devait un jour accumuler sur moi. Ma mémoire, qui me retrace uniquement les objets agréables, est l’heureux contrepoids de mon imagination effarouchée, qui ne me fait prévoir que de cruels avenirs.

Tous les papiers que j’avais rassemblés pour suppléer à ma mémoire et me guider dans cette entreprise, passés en d’autres mains, ne rentreront plus dans les miennes.

Je n’ai qu’un guide fidèle sur lequel je puisse compter, c’est la chaîne des sentiments qui ont marqué la succession de mon être, et par eux celle des événements qui en ont été la cause ou l’effet. J’oublie aisément mes malheurs, mais je ne puis oublier mes fautes, et j’oublie encore moins mes bons sentiments. Leur souvenir m’est trop cher pour s’effacer jamais de mon cœur. Je puis faire des omissions dans les faits, des transpositions, des erreurs de dates ; mais je ne puis me tromper sur ce que j’ai senti, ni sur ce que mes sentiments m’ont fait faire : et voilà de quoi principalement il s’agit. L’objet propre de mes Confessions est de faire connaître exactement mon intérieur dans toutes les situations de ma vie. C’est l’histoire de mon âme que j’ai promise : et pour l’écrire fidèlement je n’ai pas besoin d’autres mémoires ; il me suffit, comme j’ai fait jusqu’ici, de rentrer au dedans de moi.

Il y a cependant, et très heureusement, un intervalle de six à sept ans dont j’ai des renseignements sûrs dans un recueil transcrit de lettres dont les originaux sont dans les mains de M. du Peyrou. Ce recueil, qui finit en 1760, comprend tout le temps de mon séjour à l’Ermitage, et de ma grande brouillerie avec mes soi-disant amis : époque mémorable dans ma vie, et qui fut la source de tous mes autres malheurs. A l’égard des lettres originales plus récentes qui peuvent me rester, et qui sont en très petit nombre, au lieu de les transcrire à la suite du recueil, trop volumineux pour que je puisse espérer de les soustraire à la vigilance de mes Argus, je les transcrirai dans cet écrit même, lorsqu’elles me paraîtront fournir quelque éclaircissement, soit à mon avantage, soit à ma charge : car je n’ai pas peur que le lecteur oublie jamais que je fais mes confessions pour croire que je fais mon apologie ; mais il ne doit pas s’attendre non plus que je taise la vérité lorsqu’elle parle en ma faveur.

Au reste, cette seconde partie n’a que cette même vérité de commune avec la première, ni d’avantage sur elle que par l’importance des choses. A cela près, elle ne peut que lui être inférieure en tout. J’écrivais la première avec plaisir, avec complaisance, à mon aise, à Wooton ou dans le château de Trye ; tous les souvenirs que j’avais à me rappeler étaient autant de nouvelles jouissances. J’y revenais sans cesse avec un nouveau plaisir, et je pouvais tourner mes descriptions sans gêne jusqu’à ce que j’en fusse content. Aujourd’hui ma mémoire et ma tête affaiblies me rendent presque incapable de tout travail ; je ne m’occupe de celui-ci que par force, et le cœur serré de détresse. Il ne m’offre que malheurs, trahisons, perfidies, que souvenirs attristants et déchirants. Je voudrais pour tout au monde pouvoir ensevelir dans la nuit des temps ce que j’ai à dire ; et, forcé de parler malgré moi, je suis réduit encore à me cacher, à ruser, à tâcher de donner le change, à m’avilir aux choses pour lesquelles j’étais le moins né. Les planchers sous lesquels je suis ont des yeux, les murs qui m’entourent ont des oreilles : environné d’espions et de surveillants malveillants et vigilants, inquiet et distrait, je jette à la hâte sur le papier quelques mots interrompus qu’à peine j’ai le temps de relire, encore moins de corriger. Je sais que, malgré les barrières immenses qu’on entasse sans cesse autour de moi, l’on craint toujours que la vérité ne s’échappe par quelque fissure. Comment m’y prendre pour la faire percer ? Je le tente avec peu d’espoir de succès. Qu’on juge si c’est là de quoi faire des tableaux agréables et leur donner un coloris bien attrayant. J’avertis donc ceux qui voudront commencer cette lecture, que rien, en la poursuivant, ne peut les garantir de l’ennui, si ce n’est le désir d’achever de connaître un homme, et l’amour sincère de la justice et de la vérité.

Je me suis laissé, dans ma première partie, partant à regret pour Paris, déposant mon cœur aux Charmettes, y fondant mon dernier château en Espagne, projetant d’y rapporter un jour aux pieds de maman, rendue à elle-même, les trésors que j’aurais acquis, et comptant sur mon système de musique comme sur une fortune assurée.

Je m’arrêtai quelque temps à Lyon pour y voir mes connaissances, pour m’y procurer quelques recommandations pour Paris, et pour vendre mes livres de géométrie, que j’avais apportés avec moi. Tout le monde m’y fit accueil. Monsieur et madame de Mably marquèrent du plaisir à me revoir, et me donnèrent à dîner plusieurs fois. Je fis chez eux connaissance avec l’abbé de Mably, comme je l’avais déjà faite avec l’abbé de Condillac, qui tous deux étaient venus voir leur frère. L’abbé de Mably me donna des lettres pour Paris, entre autres une pour M. de Fontenelle et une autre pour le comte de Caylus. L’un et l’autre me furent des connaissances très agréables, surtout le premier, qui, jusqu’à sa mort, n’a point cessé de me marquer de l’amitié, et de me donner dans nos tête-à-tête des conseils dont j’aurais dû mieux profiter.

Je revis M. Bordes, avec lequel j’avais depuis longtemps fait connaissance, et qui m’avait souvent obligé de grand cœur et avec le plus vrai plaisir. En cette occasion je le retrouvai toujours le même. Ce fut lui qui me fit vendre mes livres, et il me donna par lui-même ou me procura de bonnes recommandations pour Paris. Je revis M. l’intendant, dont je devais la connaissance à M. Bordes, et à qui je dus celle de M. le duc de Richelieu, qui passa à Lyon dans ce temps-là. M. Pallu me présenta à lui. M. de Richelieu me reçut bien, et me dit de l’aller voir à Paris ; ce que je fis plusieurs fois, sans pourtant que cette haute connaissance, dont j’aurai souvent à parler dans la suite, m’ait été jamais utile à rien.

Je revis le musicien David, qui m’avait rendu service dans ma détresse à un de mes précédents voyages. Il m’avait prêté ou donné un bonnet et des bas que je ne lui ai jamais rendus, et qu’il ne m’a jamais redemandés, quoique nous nous soyons revus souvent depuis ce temps-là. Je lui ai pourtant fait dans la suite un présent à peu près équivalent. Je dirais mieux que cela, s’il s’agissait ici de ce que j’ai dû ; mais il s’agit de ce que j’ai fait, et malheureusement ce n’est pas la même chose.

Je revis le noble et généreux Perrichon, et ce ne fut pas sans me ressentir de sa magnificence ordinaire ; car il me fit le même cadeau qu’il avait fait auparavant au gentil Bernard, en me défrayant de ma place à la diligence. Je revis le chirurgien Parisot, le meilleur et le mieux faisant des hommes ; je revis sa chère Godefroi, qu’il entretenait depuis dix ans, et dont la douceur de caractère et la bonté de cœur faisaient à peu près tout le mérite, mais qu’on ne pouvait aborder sans intérêt ni quitter sans attendrissement ; car elle était au dernier terme d’une étisie dont elle mourut peu après. Rien ne montre mieux les vrais penchants d’un homme que l’espèce de ses attachements. Quand on avait vu la douce Godefroi, on connaissait le bon Parisot.

J’avais obligation à tous ces honnêtes gens. Dans la suite je les négligeai tous, non certainement par ingratitude, mais par cette invincible paresse qui m’en a souvent donné l’air. Jamais le sentiment de leurs services n’est sorti de mon cœur : mais il m’en eût moins coûté de leur prouver ma reconnaissance que de la leur témoigner assidûment. L’exactitude à écrire a toujours été au-dessus de mes forces : sitôt que je commence à me relâcher, la honte et l’embarras de réparer ma faute me la font aggraver, et je n’écris plus du tout. J’ai donc gardé le silence et j’ai paru les oublier. Parisot et Perrichon n’y ont pas même fait attention, et je les ai trouvés toujours les mêmes : mais on verra vingt ans après, dans M. Bordes, jusqu’où l’amour-propre d’un bel esprit peut porter la vengeance lorsqu’il se croit négligé.

Avant de quitter Lyon, je ne dois pas oublier une aimable personne que j’y revis avec plus de plaisir que jamais, et qui laissa dans mon cœur des souvenirs bien tendres ; c’est mademoiselle Serre, dont j’ai parlé dans ma première partie, et avec laquelle j’avais renouvelé connaissance tandis que j’étais chez M. de Mably. A ce voyage, ayant plus de loisir, je la vis davantage ; mon cœur se prit, et très vivement. J’eus quelque lieu de penser que le sien ne m’était pas contraire ; mais elle m’accorda une confiance qui m’ôta la tentation d’en abuser. Elle n’avait rien, ni moi non plus ; nos situations étaient trop semblables pour que nous pussions nous unir ; et, dans les vues qui m’occupaient, j’étais bien éloigné de songer au mariage. Elle m’apprit qu’un jeune négociant, appelé M. Genève, paraissait vouloir s’attacher à elle. Je le vis chez elle une fois ou deux ; il me parut honnête homme, il passait pour l’être. Persuadé qu’elle serait heureuse avec lui, je désirai qu’il l’épousât, comme il a fait dans la suite ; et, pour ne pas troubler leurs innocentes amours, je me hâtai de partir, faisant pour le bonheur de cette charmante personne des vœux qui n’ont été exaucés ici-bas que pour un temps, hélas ! bien court ; car j’appris dans la suite qu’elle était morte au bout de deux ou trois ans de mariage. Occupé de mes tendres regrets durant toute ma route, je sentis et j’ai souvent senti depuis lors, en y repensant, que si les sacrifices qu’on fait au devoir et à la vertu coûtent à faire, on en est bien payé par les doux souvenirs qu’ils laissent au fond du cœur.

Autant à mon précédent voyage j’avais vu Paris par son côté défavorable, autant à celui-ci je le vis par son côté brillant ; non pas toutefois quant à mon logement ; car, sur une adresse que m’avait donnée M. Bordes, j’allai loger à l’hôtel Saint-Quentin, rue des Cordiers, proche la Sorbonne, vilaine rue, vilain hôtel, vilaine chambre, mais où cependant avaient logé des hommes de mérite, tels que Gresset, Bordes, les abbés de Mably, de Condillac, et plusieurs autres dont malheureusement je n’y trouvai plus aucun ; mais j’y trouvai un M. de Bonnefond, hobereau boiteux, plaideur, faisant le puriste, auquel je dus la connaissance de M. Roguin, maintenant le doyen de mes amis, et par lui celle du philosophe Diderot, dont j’aurai beaucoup à parler dans la suite.

J’arrivai à Paris dans l’automne de 1741, avec quinze louis d’argent comptant, ma comédie de Narcisse et mon projet de musique pour toute ressource, et ayant par conséquent peu de temps à perdre pour tâcher d’en tirer parti. Je me pressai de faire valoir mes recommandations. Un jeune homme qui arrive à Paris avec une figure passable, et qui s’annonce par des talents, est toujours sûr d’être accueilli. Je le fus ; cela me procura des agréments sans me mener à grand’chose. De toutes les personnes à qui je fus recommandé, trois seules me furent utiles. M. Damesin, gentilhomme savoyard, alors écuyer, et, je crois, favori de madame la princesse de Carignan ; M. de Boze, secrétaire de l’Académie des inscriptions, et garde des médailles du Cabinet du roi ; et le P. Castel, jésuite, auteur du clavecin oculaire. Toutes ces recommandations, excepté celle de M. Damesin, me venaient de l’abbé de Mably.

M. Damesin pourvut au plus pressé par deux connaissances qu’il me procura : l’une, de M. de Gasc, président à mortier au parlement de Bordeaux, et qui jouait très bien du violon ; l’autre, de M. l’abbé de Léon, qui logeait alors en Sorbonne, jeune seigneur très aimable, qui mourut à la fleur de son âge, après avoir brillé quelques instants dans le monde sous le nom de chevalier de Rohan. L’un et l’autre eurent la fantaisie d’apprendre la composition. Je leur en donnai quelques mois de leçons, qui soutinrent un peu ma bourse tarissante. L’abbé de Léon me prit en amitié, et voulait m’avoir pour son secrétaire ; mais il n’était pas riche, et ne put m’offrir en tout que huit cents francs, que je refusai bien à regret, mais qui ne pouvaient suffire pour mon logement, ma nourriture et mon entretien.

M. de Boze me reçut fort bien. Il aimait le savoir, il en avait ; mais il était un peu pédant. Madame de Boze aurait été sa fille ; elle était brillante et petite-maîtresse. J’y dînais quelquefois. On ne saurait avoir l’air plus gauche et plus sot que je l’avais vis-à-vis d’elle. Son maintien dégagé m’intimidait, et rendait le mien plus plaisant. Quand elle me présentait une assiette, j’avançais ma fourchette pour piquer modestement un petit morceau de ce qu’elle m’offrait ; de sorte qu’elle rendait à son laquais l’assiette qu’elle m’avait destinée, en se tournant pour que je ne la visse pas rire. Elle ne se doutait guère que, dans la tête de ce campagnard, il ne laissait pas d’y avoir quelque esprit. M. de Boze me présenta à M. de Réaumur, son ami, qui venait dîner chez lui tous les vendredis, jours d’Académie des sciences. Il lui parla de mon projet, et du désir que j’avais de le soumettre à l’examen de l’Académie. M. de Réaumur se chargea de la proposition, qui fut agréée. Le jour donné, je fus introduit et présenté par M. de Réaumur ; et le même jour, 22 août 1742, j’eus l’honneur de lire à l’Académie le Mémoire que j’avais préparé pour cela. Quoique cette illustre assemblée fût assurément très imposante, j’y fus bien moins intimidé que devant madame de Boze, et je me tirai passablement de mes lectures et de mes réponses. Le Mémoire réussit, et m’attira des compliments, qui me surprirent autant qu’ils me flattèrent, imaginant à peine que devant une Académie quiconque n’en était pas pût avoir le sens commun. Les commissaires qu’on me donna furent MM. de Mairan, Hellot et de Fouchy, tous trois gens de mérite assurément, mais dont pas un ne savait la musique, assez du moins pour être en état de juger de mon projet.

Durant mes conférences avec ces messieurs je me convainquis, avec autant de certitude que de surprise, que si quelquefois les savants ont moins de préjugés que les autres hommes, ils tiennent, en revanche, encore plus fortement à ceux qu’ils ont. Quelque faibles, quelque fausses que fussent la plupart de leurs objections, et quoique j’y répondisse timidement, je l’avoue, et en mauvais termes, mais par des raisons péremptoires, je ne vins pas une seule fois à bout de me faire entendre et de les contenter. J’étais toujours ébahi de la facilité avec laquelle, à l’aide de quelques phrases sonores, ils me réfutaient sans m’avoir compris. Ils déterrèrent, je ne sais où, qu’un moine, appelé le P. Souhaitti, avait jadis imaginé la gamme par chiffres. C’en fut assez pour prétendre que mon système n’était pas neuf. Et passe pour cela ; car bien que je n’eusse jamais ouï parler du P. Souhaitti, et bien que sa manière d’écrire les sept notes du plain-chant sans même songer aux octaves ne méritât en aucune sorte d’entrer en parallèle avec ma simple et commode invention pour noter aisément par chiffres toute musique imaginable, clefs, silences, octaves, mesures, temps et valeurs des notes, choses auxquelles Souhaitti n’avait pas même songé, il était néanmoins très vrai de dire que, quant à l’élémentaire expression des sept notes, il en était le premier inventeur. Mais outre qu’ils donnèrent à cette invention primitive plus d’importance qu’elle n’en avait, ils ne s’en tinrent pas là : et sitôt qu’ils voulurent parler du fond du système ils ne firent plus que déraisonner. Le plus grand avantage du mien était d’abroger les transpositions et les clefs, en sorte que le même morceau se trouvait noté et transposé à volonté, dans quelque ton qu’on voulût, au moyen du changement supposé d’une seule lettre initiale à la tête de l’air. Ces messieurs avaient ouï dire aux croque-sol de Paris que la méthode d’exécuter par transposition ne valait rien : ils partirent de là pour tourner en invincible objection, contre mon système, son avantage le plus marqué ; et ils décidèrent que ma note était bonne pour la vocale, et mauvaise pour l’instrumentale. Sur leur rapport, l’Académie m’accorda un certificat plein de très beaux compliments, à travers lesquels on démêlait, pour le fond, qu’elle ne jugeait mon système ni neuf ni utile. Je ne crus pas devoir orner d’une pareille pièce l’ouvrage intitulé : Dissertation sur la musique moderne, par lequel j’en appelais au public.

J’eus lieu de remarquer en cette occasion combien, même avec un esprit borné, la connaissance unique, mais profonde, de la chose est préférable, pour en bien juger, à toutes les lumières que donne la culture des sciences, lorsqu’on n’y a pas joint l’étude particulière de celle dont il s’agit. La seule objection solide qu’il y eût à faire à mon système y fut faite par Rameau. A peine le lui eus-je expliqué, qu’il en vit le côté faible. Vos signes, me dit-il, sont très bons en ce qu’ils déterminent simplement et clairement les valeurs, en ce qu’ils représentent nettement les intervalles et montrent toujours le simple dans le redoublé, toutes choses que ne fait pas la note ordinaire ; mais ils sont mauvais en ce qu’ils exigent une opération de l’esprit qui ne peut toujours suivre la rapidité de l’exécution. La position de nos notes, continua-t-il, se peint à l’œil sans le concours de cette opération. Si deux notes, l’une très haute, l’autre très basse, sont jointes par une tirade de notes intermédiaires, je vois du premier coup d’œil le progrès de l’une à l’autre par degrés conjoints ; mais, pour m’assurer chez vous de cette tirade, il faut nécessairement que j’épelle tous vos chiffres l’un après l’autre ; le coup d’œil ne peut suppléer à rien. L’objection me parut sans réplique, et j’en convins à l’instant : quoiqu’elle soit simple et frappante, il n’y a qu’une grande pratique de l’art qui puisse la suggérer, et il n’est pas étonnant qu’elle ne soit venue à aucun académicien ; mais il l’est que tous ces grands savants, qui savent tant de choses, sachent si peu que chacun ne devrait juger que de son métier.

Mes fréquentes visites à mes commissaires et à d’autres académiciens me mirent à portée de faire connaissance avec tout ce qu’il y avait à Paris de plus distingué dans la littérature ; et par là cette connaissance se trouva toute faite lorsque je me vis dans la suite inscrit tout d’un coup parmi eux. Quant à présent, concentré dans mon système de musique, je m’obstinai à vouloir par là faire une révolution dans cet art, et parvenir de la sorte à une célébrité qui, dans les beaux-arts, se joint toujours à Paris avec la fortune. Je m’enfermai dans ma chambre et travaillai deux ou trois mois avec une ardeur inexprimable à refondre, dans un ouvrage destiné pour le public, le Mémoire que j’avais lu à l’Académie. La difficulté fut de trouver un libraire qui voulût se charger de mon manuscrit, vu qu’il y avait quelque dépense à faire pour les nouveaux caractères, que les libraires ne jettent pas leurs écus à la tête des débutants, et qu’il me semblait cependant bien juste que mon ouvrage me rendît le pain que j’avais mangé en l’écrivant.

Bonnefond me procura Quillau le père, qui fit avec moi un traité à moitié profit, sans compter le privilège que je payai seul. Tant fut opéré par ledit Quillau, que j’en fus pour mon privilège, et n’ai jamais tiré un liard de cette édition, qui vraisemblablement eut un débit médiocre, quoique l’abbé Desfontaines m’eût promis de la faire aller, et que les autres journalistes en eussent dit assez de bien.

Le plus grand obstacle à l’essai de mon système était la crainte que, s’il n’était pas admis, on ne perdît le temps qu’on mettrait à l’apprendre. Je disais à cela que la pratique de ma note rendait les idées si claires, que pour apprendre la musique par les caractères ordinaires on gagnerait encore du temps à commencer par les miens. Pour en donner la preuve par l’expérience, j’enseignai gratuitement la musique à une jeune Américaine, appelée mademoiselle des Roulins, dont M. Roguin m’avait procuré la connaissance. En trois mois elle fut en état de déchiffrer sur ma note quelque musique que ce fût, et même de chanter à livre ouvert mieux que moi-même toute celle qui n’était pas chargée de difficultés. Ce succès fut frappant, mais ignoré. Un autre en aurait rempli les journaux ; mais avec quelque talent pour trouver des choses utiles je n’en eus jamais pour les faire valoir.

Voilà comment ma fontaine de Héron fut encore cassée : mais cette seconde fois j’avais trente ans, et je me trouvais sur le pavé de Paris, où l’on ne vit pas pour rien. Le parti que je pris dans cette extrémité n’étonnera que ceux qui n’auront pas bien lu la première partie de ces Mémoires. Je venais de me donner des mouvements aussi grands qu’inutiles ; j’avais besoin de reprendre haleine. Au lieu de me livrer au désespoir, je me livrai tranquillement à ma paresse et aux soins de la Providence ; et, pour lui donner le temps de faire son œuvre, je me mis à manger, sans me presser, quelques louis qui me restaient encore, réglant la dépense de mes nonchalants plaisirs sans la retrancher, n’allant plus au café que de deux jours l’un, et au spectacle que deux fois la semaine. A l’égard de la dépense des filles, je n’eus aucune réforme à y faire, n’ayant de ma vie mis un sou à cet usage, si ce n’est une seule fois dont j’aurai bientôt à parler.

La sécurité, la volupté, la confiance avec laquelle je me livrais à cette vie indolente et solitaire, que je n’avais pas de quoi faire durer trois mois, est une des singularités de ma vie et une des bizarreries de mon humeur. L’extrême besoin que j’avais qu’on pensât à moi était précisément ce qui m’ôtait le courage de me montrer ; et la nécessité de faire des visites me les rendit insupportables, au point que je cessai même de voir les académiciens et autres gens de lettres avec lesquels j’étais déjà faufilé. Marivaux, l’abbé de Mably, Fontenelle furent presque les seuls chez qui je continuai d’aller quelquefois. Je montrai même au premier ma comédie de Narcisse. Elle lui plut, et il eut la complaisance de la retoucher. Diderot, plus jeune qu’eux, était à peu près de mon âge. Il aimait la musique, il en savait la théorie ; nous en parlions ensemble : il me parlait aussi de ses projets d’ouvrages. Cela forma bientôt entre nous des liaisons plus intimes, qui ont duré quinze ans, et qui probablement dureraient encore, si malheureusement, et bien par sa faute, je n’eusse été jeté dans son même métier.

On n’imaginerait pas à quoi j’employais ce court et précieux intervalle qui me restait encore avant d’être forcé de mendier mon pain : à étudier par cœur des passages de poètes, que j’avais appris cent fois et autant de fois oubliés. Tous les matins, vers les dix heures, j’allais me promener au Luxembourg, un Virgile ou un Rousseau dans ma poche ; et là, jusqu’à l’heure du dîner, je remémorais tantôt une ode sacrée et tantôt une bucolique, sans me rebuter de ce qu’en repassant celle du jour, je ne manquais pas d’oublier celle de la veille. Je me rappelais qu’après la défaite de Nicias à Syracuse les Athéniens captifs gagnaient leur vie à réciter les poèmes d’Homère. Le parti que je tirai de ce trait d’érudition, pour me prémunir contre la misère, fut d’exercer mon heureuse mémoire à retenir tous les poètes par cœur.

J’avais un autre expédient non moins solide dans les échecs, auxquels je consacrais régulièrement, chez Maugis, les après-midi des jours que je n’allais pas au spectacle. Je fis là connaissance avec M. de Légal, avec un M. Husson, avec Philidor, avec tous les grands joueurs d’échecs de ce temps-là, et n’en devins pas plus habile. Je ne doutai pas cependant que je ne devinsse à la fin plus fort qu’eux tous ; et c’en était assez, selon moi, pour me servir de ressource. De quelque folie que je m’engouasse, j’y portais toujours la même manière de raisonner. Je me disais : Quiconque prime en quelque chose est toujours sûr d’être recherché. Primons donc, n’importe en quoi ; je serai recherché, les occasions se présenteront, et mon mérite fera le reste. Cet enfantillage n’était pas le sophisme de ma raison, c’était celui de mon indolence. Effrayé des grands et rapides efforts qu’il aurait fallu faire pour m’évertuer, je tâchais de flatter ma paresse, et je m’en voilais la honte par des arguments dignes d’elle.

J’attendais ainsi tranquillement la fin de mon argent ; et je crois que je serais arrivé au dernier sou sans m’en émouvoir davantage, si le P. Castel, que j’allais voir quelquefois en allant au café, ne m’eût arraché de ma léthargie. Le P. Castel était fou, mais bon homme au demeurant : il était fâché de me voir consumer ainsi sans rien faire. Puisque les musiciens, me dit-il, puisque les savants ne chantent pas à votre unisson, changez de corde et voyez les femmes, vous réussirez peut-être mieux de ce côté-là. J’ai parlé de vous à madame de Beuzenval ; allez la voir de ma part. C’est une bonne femme, qui verra avec plaisir un pays de son fils et de son mari. Vous verrez chez elle madame de Broglie sa fille, qui est une femme d’esprit. Madame Dupin en est une autre à qui j’ai aussi parlé de vous : portez-lui votre ouvrage ; elle a envie de vous voir, et vous recevra bien. On ne fait rien dans Paris que par les femmes : ce sont comme des courbes dont les sages sont les asymptotes ; ils s’en approchent sans cesse, mais ils n’y touchent jamais.

Après avoir remis d’un jour à l’autre ces terribles corvées, je pris enfin courage, et j’allai voir madame de Beuzenval. Elle me reçut avec bonté. Madame de Broglie étant entrée dans sa chambre, elle lui dit : Ma fille, voilà M. Rousseau, dont le P. Castel nous a parlé. Madame de Broglie me fit compliment sur mon ouvrage, et, me menant à son clavecin, me fit voir qu’elle s’en était occupée. Voyant à sa pendule qu’il était près d’une heure, je voulus m’en aller. Madame de Beuzenval me dit : Vous êtes bien loin de votre quartier, restez ; vous dînerez ici. Je ne me fis pas prier. Un quart d’heure après je compris par quelques mots que le dîner auquel elle m’invitait était celui de son office. Madame de Beuzenval était une très bonne femme, mais bornée, et trop pleine de son illustre noblesse polonaise ; elle avait peu d’idées des égards qu’on doit aux talents. Elle me jugeait même en cette occasion sur mon maintien plus que sur mon équipage, qui, quoique très simple, était fort propre, et n’annonçait point du tout un homme fait pour dîner à l’office. J’en avais oublié le chemin depuis trop longtemps pour vouloir le rapprendre. Sans laisser voir tout mon dépit, je dis à madame de Beuzenval qu’une petite affaire qui me revenait en mémoire me rappelait dans mon quartier, et je voulus partir. Madame de Broglie s’approcha de sa mère, et lui dit à l’oreille quelques mots qui firent effet. Madame de Beuzenval se leva pour me retenir, et me dit : Je compte que c’est avec nous que vous nous ferez l’honneur de dîner. Je crus que faire le fier serait faire le sot, et je restai. D’ailleurs la bonté de madame de Broglie m’avait touché, et me la rendait intéressante. Je fus fort aise de dîner avec elle, et j’espérai qu’en me connaissant davantage elle n’aurait pas regret à m’avoir procuré cet honneur. M. le président de Lamoignon, grand ami de la maison, y dîna aussi. Il avait, ainsi que madame de Broglie, ce petit jargon de Paris, tout en petits mots, tout en petites allusions fines. Il n’y avait pas là de quoi briller pour le pauvre Jean-Jacques. J’eus le bon sens de ne vouloir pas faire le gentil malgré Minerve, et je me tus. Heureux si j’eusse été toujours aussi sage ! je ne serais pas dans l’abîme où je suis aujourd’hui.

J’étais désolé de ma lourdise, et de ne pouvoir justifier aux yeux de madame de Broglie ce qu’elle avait fait en ma faveur. Après le dîner, je m’avisai de ma ressource ordinaire. J’avais dans ma poche une épître en vers, écrite à Parisot pendant mon séjour à Lyon. Ce morceau ne manquait pas de chaleur ; j’en mis dans la façon de le réciter, et je les fis pleurer tous trois. Soit vanité, soit vérité dans mes interprétations, je crus voir que les regards de madame de Broglie disaient à sa mère : Hé bien, maman, avais-je tort de vous dire que cet homme était plus fait pour dîner avec vous qu’avec vos femmes ? Jusqu’à ce moment j’avais eu le cœur un peu gros ; mais après m’être ainsi vengé je fus content. Madame de Broglie, poussant un peu trop loin le jugement avantageux qu’elle avait porté de moi, crut que j’allais faire sensation dans Paris, et devenir un homme à bonnes fortunes. Pour guider mon inexpérience, elle me donna les Confessions du comte de***. Ce livre, me dit-elle, est un Mentor dont vous aurez besoin dans le monde : vous ferez bien de le consulter quelquefois. J’ai gardé plus de vingt ans cet exemplaire avec reconnaissance pour la main dont il me venait, mais en riant souvent de l’opinion que paraissait avoir cette dame de mon mérite galant. Du moment que j’eus lu cet ouvrage, je désirai d’obtenir l’amitié de l’auteur. Mon penchant m’inspirait très bien : c’est le seul ami vrai que j’aie eu parmi les gens de lettres.

Dès lors j’osai compter que madame la baronne de Beuzenval et madame la marquise de Broglie, prenant intérêt à moi, ne me laisseraient pas longtemps sans ressource, et je ne me trompai pas. Parlons maintenant de mon entrée chez madame Dupin, qui a eu de plus longues suites.

Madame Dupin était, comme on sait, fille de Samuel Bernard et de madame Fontaine. Elles étaient trois sœurs qu’on pouvait appeler les trois Grâces. Madame de la Touche, qui fit une escapade en Angleterre avec le duc de Kingston ; madame d’Arty, la maîtresse, et, bien plus, l’amie, l’unique et

sincère amie de M. le prince de Conti ; femme
Rousseau - Les Confessions, Launette, 1889, tome 2, figure page 0035.png
Rousseau chez Mme Dupin
adorable autant par la douceur,

par la bonté de son charmant caractère, que par l’agrément de son esprit et par l’inaltérable gaieté de son humeur ; enfin madame Dupin, la plus belle des trois, et la seule à qui l’on n’ait point reproché d’écart dans sa conduite. Elle fut le prix de l’hospitalité de M. Dupin, à qui sa mère la donna avec une place de fermier général et une fortune immense, en reconnaissance du bon accueil qu’il lui avait fait dans sa province. Elle était encore, quand je la vis pour la première fois, une des plus belles femmes de Paris. Elle me reçut à sa toilette. Elle avait les bras nus, les cheveux épars, son peignoir mal arrangé. Cet abord m’était très nouveau ; ma pauvre tête n’y tint pas ; je me trouble, je m’égare ; et bref, me voilà épris de madame Dupin.

Mon trouble ne parut pas me nuire auprès d’elle ; elle ne s’en aperçut point. Elle accueillit le livre et l’auteur, me parla de mon projet en personne instruite, chanta, s’accompagna du clavecin, me retint à dîner, me fit mettre à table à côté d’elle. Il n’en fallait pas tant pour me rendre fou ; je le devins. Elle me permit de la venir voir : j’usai, j’abusai de la permission. J’y allais presque tous les jours, j’y dînais deux ou trois fois la semaine. Je mourais d’envie de parler ; je n’osai jamais. Plusieurs raisons renforçaient ma timidité naturelle. L’entrée d’une maison opulente est une porte ouverte à la fortune ; je ne voulais pas, dans ma situation, risquer de me la fermer. Madame Dupin, tout aimable qu’elle était, était sérieuse et froide ; je ne trouvais rien dans ses manières d’assez agaçant pour m’enhardir. Sa maison, aussi brillante alors qu’aucune autre dans Paris, rassemblait des sociétés auxquelles il ne manquait que d’être un peu moins nombreuses pour être d’élite dans tous les genres. Elle aimait à voir tous les gens qui jetaient de l’éclat : les grands, les gens de lettres, les belles femmes. On ne voyait chez elle que ducs, ambassadeurs, cordons bleus. Madame la princesse de Rohan, madame la comtesse de Forcalquier, madame de Mirepoix, madame de Brignolé, milady Hervey pouvaient passer pour ses amies. M. de Fontenelle, l’abbé de Saint-Pierre, l’abbé Sallier, M. de Fourmont, M. de Bernis, M. de Buffon, M. de Voltaire étaient de son cercle et de ses dîners. Si son maintien réservé n’attirait pas beaucoup les jeunes gens, sa société, d’autant mieux composée, n’en était que plus imposante ; et le pauvre Jean-Jacques n’avait pas de quoi se flatter de briller beaucoup au milieu de tout cela. Je n’osai donc parler ; mais, ne pouvant plus me taire, j’osai écrire. Elle garda deux jours ma lettre sans m’en parler. Le troisième jour, elle me la rendit, m’adressant verbalement quelques mots d’exhortation d’un ton froid qui me glaça. Je voulus parler, la parole expira sur mes lèvres : ma subite passion s’éteignit avec l’espérance ; et, après une déclaration dans les formes, je continuai de vivre avec elle comme auparavant, sans plus lui parler de rien, même des yeux.

Je crus ma sottise oubliée : je me trompai. M. de Francueil, fils de M. Dupin et beau-fils de madame, était à peu près de son âge et du mien. Il avait de l’esprit, de la figure ; il pouvait avoir des prétentions ; on disait qu’il en avait auprès d’elle, uniquement peut-être parce qu’elle lui avait donné une femme bien laide, bien douce, et qu’elle vivait parfaitement bien avec tous les deux. M. de Francueil aimait et cultivait les talents. La musique, qu’il savait fort bien, fut entre nous un moyen de liaison. Je le vis beaucoup ; je m’attachais à lui : tout d’un coup il me fit entendre que madame Dupin trouvait mes visites trop fréquentes, et me priait de les discontinuer. Ce compliment aurait pu être à sa place quand elle me rendit ma lettre ; mais huit ou dix jours après, et sans aucune autre cause, il venait, ce me semble, hors de propos. Cela faisait une position d’autant plus bizarre, que je n’en étais pas moins bien venu qu’auparavant chez monsieur et madame de Francueil. J’y allai cependant plus rarement ; et j’aurais cessé d’y aller tout à fait, si, par un autre caprice imprévu, madame Dupin ne m’avait fait prier de veiller pendant huit ou dix jours à son fils, qui, changeant de gouverneur, restait seul durant cet intervalle. Je passai ces huit jours dans un supplice que le plaisir d’obéir à madame Dupin pouvait seul me rendre souffrable ; car le pauvre Chenonceaux avait dès lors cette mauvaise tête qui a failli déshonorer sa famille, et qui l’a fait mourir dans l’île de Bourbon. Pendant que je fus auprès de lui, je l’empêchai de faire du mal à lui-même ou à d’autres, et voilà tout : encore ne fut-ce pas une médiocre peine, et je ne m’en serais pas chargé huit autres jours de plus, quand madame Dupin se serait donnée à moi pour récompense.

M. de Francueil me prenait en amitié, je travaillais avec lui : nous commençâmes ensemble un cours de chimie chez Rouelle. Pour me rapprocher de lui, je quittai mon hôtel Saint-Quentin, et vins me loger au jeu de paume de la rue Verdelet, qui donne dans la rue Plâtrière, où logeait M. Dupin. Là, par suite d’un rhume négligé, je gagnai une fluxion de poitrine, dont je faillis mourir. J’ai eu souvent dans ma jeunesse de ces maladies inflammatoires, des pleurésies, et surtout des esquinancies auxquelles j’étais très sujet, dont je ne tiens pas ici le registre, et qui toutes m’ont fait voir la mort d’assez près pour me familiariser avec son image. Durant ma convalescence j’eus le temps de réfléchir sur mon état, et de déplorer ma timidité, ma faiblesse et mon indolence qui, malgré le feu dont je me sentais embrasé, me laissait languir dans l’oisiveté d’esprit toujours à la porte de la misère. La veille du jour où j’étais tombé malade, j’étais allé à un opéra de Royer, qu’on donnait alors, et dont j’ai oublié le titre. Malgré ma prévention pour les talents des autres, qui m’a toujours fait défier des miens, je ne pouvais m’empêcher de trouver cette musique faible, sans chaleur, sans invention. J’osais quelquefois me dire : Il me semble que je ferais mieux que cela. Mais la terrible idée que j’avais de la composition d’un opéra, et l’importance que j’entendais donner par les gens de l’art à cette entreprise, m’en rebutaient à l’instant même, et me faisaient rougir d’oser y penser. D’ailleurs où trouver quelqu’un qui voulût me fournir les paroles et prendre la peine de les tourner à mon gré ? Ces idées de musique et d’opéra me revinrent durant ma maladie, et dans le transport de ma fièvre je composais des chants, des duos, des chœurs. Je suis certain d’avoir fait deux ou trois morceaux di prima intenzione dignes peut-être de l’admiration des maîtres s’ils avaient pu les entendre exécuter. Oh ! si l’on pouvait tenir registre des rêves d’un fiévreux, quelles grandes et sublimes choses on verrait sortir quelquefois de son délire !

Ces sujets de musique et d’opéra m’occupèrent encore pendant ma convalescence, mais plus tranquillement. A force d’y penser, et même malgré moi, je voulus en avoir le cœur net, et tenter de faire à moi seul un opéra, paroles et musiques. Ce n’était pas tout à fait mon coup d’essai. J’avais fait à Chambéri un opéra-tragédie, intitulé Iphis et Anaxarète, que j’avais eu le bon sens de jeter au feu. J’en avais fait à Lyon un autre, intitulé la Découverte du nouveau monde, dont, après l’avoir lu à M. Bordes, à l’abbé de Mably, à l’abbé Trublet et à d’autres, j’avais fini par faire le même usage, quoique j’eusse déjà fait la musique du prologue et du premier acte, et que David m’eût dit, en voyant cette musique, qu’il y avait des morceaux dignes de Buononcini.

Cette fois, avant de mettre la main à l’œuvre, je me donnai le temps de méditer mon plan. Je projetai dans un ballet héroïque trois sujets différents en trois actes détachés, chacun dans un différent caractère de musique ; et, prenant pour chaque sujet les amours d’un poète, j’intitulai cet opéra les Muses galantes. Mon premier acte, en genre de musique forte, était le Tasse ; le second, en genre de musique tendre, était Ovide ; et le troisième, intitulé Anacréon, devait respirer la gaieté du dithyrambe. Je m’essayai d’abord sur le premier acte, et je m’y livrai avec une ardeur qui, pour la première fois, me fit goûter les délices de la verve dans la composition. Un soir, près d’entrer à l’Opéra, me sentant tourmenté, maîtrisé par mes idées, je remets mon argent dans ma poche, je cours m’enfermer chez moi ; je me mets au lit, après avoir bien fermé mes rideaux pour empêcher le jour d’y pénétrer ; et là, me livrant à tout l’oestre poétique et musical, je composai rapidement en sept ou huit heures la meilleure partie de mon acte. Je puis dire que mes amours pour la princesse de Ferrare (car j’étais le Tasse pour lors), et mes nobles et fiers sentiments vis-à-vis de son injuste frère, me donnèrent une nuit cent fois plus délicieuse que je ne l’aurais trouvée dans les bras de la princesse elle-même. Il ne resta le matin dans ma tête qu’une bien petite partie de ce que j’avais fait ; mais ce peu, presque effacé par la lassitude et le sommeil, ne laissait pas de marquer encore l’énergie des morceaux dont il offrait les débris.

Pour cette fois je ne poussai pas fort loin ce travail, en ayant été détourné par d’autres affaires. Tandis que je m’attachais à la maison Dupin, madame de Beuzenval et madame de Broglie, que je continuai de voir quelquefois, ne m’avaient pas oublié. M. le comte de Montaigu, capitaine aux gardes, venait d’être nommé ambassadeur à Venise. C’était un ambassadeur de la façon de Barjac, auquel il faisait assidûment sa cour. Son frère, le chevalier de Montaigu, gentilhomme de la manche de monseigneur le Dauphin, était de la connaissance de ces deux dames, et de celle de l’abbé Alary de l’Académie française, que je voyais aussi quelquefois. Madame de Broglie, sachant que l’ambassadeur cherchait un secrétaire, me proposa. Nous entrâmes en pourparler. Je demandais cinquante louis d’appointement, ce qui était bien peu dans une place où l’on est obligé de figurer. Il ne voulait me donner que cent pistoles, et que je fisse le voyage à mes frais. La proposition était ridicule. Nous ne pûmes nous accorder. M. de Francueil, qui faisait ses efforts pour me retenir, l’emporta. Je restai, et M. de Montaigu partit, emmenant un autre secrétaire appelé M. Follau, qu’on lui avait donné au bureau des affaires étrangères. A peine furent-ils arrivés à Venise, qu’ils se brouillèrent. Follau, voyant qu’il avait affaire à un fou, le planta là ; et M. de Montaigu, n’ayant qu’un jeune abbé appelé M. de Binis, qui écrivait sous le secrétaire et n’était pas en état d’en remplir la place, eut recours à moi. Le chevalier son frère, homme d’esprit, me tourna si bien, me faisant entendre qu’il y avait des droits attachés à la place de secrétaire, qu’il me fit accepter les mille francs. J’eus vingt louis pour mon voyage, et je partis.

A Lyon j’aurais bien voulu prendre la route du mont Cenis, pour voir en passant ma pauvre maman ; mais je descendis le Rhône et fus m’embarquer à Toulon, tant à cause de la guerre et par raison d’économie, que pour prendre un passeport de M. de Mirepoix, qui commandait alors en Provence, et à qui j’étais adressé. M. de Montaigu, ne pouvant se passer de moi, m’écrivait lettres sur lettres pour presser mon voyage. Un incident le retarda.

C’était le temps de la peste de Messine. La flotte anglaise y avait mouillé, et visita la felouque sur laquelle j’étais. Cela nous assujettit en arrivant à Gênes, après une longue et pénible traversée, à une quarantaine de vingt-un jours. On donna le choix aux passagers de la faire à bord ou au lazaret, dans lequel on nous prévint que nous ne trouverions que les quatre murs, parce qu’on n’avait pas encore eu le temps de le meubler. Tous choisirent la felouque. L’insupportable chaleur, l’espace étroit, l’impossibilité d’y marcher, la vermine, me firent préférer le lazaret, à tout risque. Je fus conduit dans un grand bâtiment à deux étages absolument nu, où je ne trouvai ni fenêtre, ni table, ni lit, ni chaise, pas même un escabeau pour m’asseoir, ni une botte de paille pour me coucher. On m’apporta mon manteau, mon sac de nuit, mes deux malles ; on ferma sur moi de grosses portes à grosses serrures, et je restai là, maître de me promener à mon aise de chambre en chambre et d’étage en étage, trouvant partout la même solitude et la même nudité.

Tout cela ne me fit pas repentir d’avoir choisi le lazaret plutôt que la felouque ; et, comme un nouveau Robinson, je me mis à m’arranger pour mes vingt-un jours comme j’aurais fait pour toute ma vie. J’eus d’abord l’amusement d’aller à la chasse aux poux que j’avais gagnés dans la felouque. Quand, à force de changer de linge et de hardes, je me fus enfin rendu net, je procédai à l’ameublement de la chambre que je m’étais choisie. Je me fis un bon matelas de mes vestes et de mes chemises, des draps, de plusieurs serviettes que je cousis, une couverture de ma robe de chambre, un oreiller de mon manteau roulé. Je me fis un siège d’une malle posée à plat, et une table de l’autre posée de champ. Je tirai du papier, une écritoire ; j’arrangeai en manière de bibliothèque une douzaine de livres que j’avais. Bref, je m’accommodai si bien, qu’à l’exception des rideaux et des fenêtres j’étais presque aussi commodément à ce lazaret absolument nu qu’à mon jeu de paume de la rue Verdelet. Mes repas étaient servis avec beaucoup de pompe ; deux grenadiers, la baïonnette au bout du fusil, les escortaient ; l’escalier était ma salle à manger, le palier me servait de table, la marche inférieure me servait de siège ; et quand mon dîner était servi, l’on sonnait en se retirant une clochette, pour m’avertir de me mettre à table. Entre mes repas, quand je ne lisais ni n’écrivais, ou que je ne travaillais pas à mon ameublement, j’allais me promener dans le cimetière des protestants, qui me servait de cour, ou je montais dans une lanterne qui donnait sur le port, et d’où je pouvais voir entrer et sortir les navires. Je passai de la sorte quatorze jours ; et j’aurais passé la vingtaine entière sans m’ennuyer un moment, si M. de Jonville, envoyé de France, à qui je fis parvenir une lettre vinaigrée, parfumée et demi-brûlée, n’eût fait abréger mon temps de huit jours : je les allai passer chez lui, et je me trouvai mieux, je l’avoue, du gîte de sa maison que de celui du lazaret. Il me fit force caresses. Dupont, son secrétaire, était un bon garçon, qui me mena, tant à Gênes qu’à la campagne, dans plusieurs maisons où l’on s’amusait assez ; et je liai avec lui connaissance et correspondance, que nous entretînmes fort longtemps. Je poursuivis agréablement ma route à travers la Lombardie. Je vis Milan, Vérone, Bresse, Padoue, et j’arrivai enfin à Venise, impatiemment attendu par M. l’ambassadeur.

Je trouvai des tas de dépêches, tant de la cour que des autres ambassadeurs, dont il n’avait pu lire ce qui était chiffré, quoiqu’il eût tous les chiffres nécessaires pour cela. N’ayant jamais travaillé dans aucun bureau ni vu de ma vie un chiffre de ministre, je craignis d’abord d’être embarrassé ; mais je trouvai que rien n’était plus simple, et en moins de huit jours j’eus déchiffré le tout, qui assurément n’en valait pas la peine ; car, outre que l’ambassade de Venise est toujours assez oisive, ce n’était pas à un pareil homme qu’on eût voulu confier la moindre négociation. Il s’était trouvé dans un grand embarras jusqu’à mon arrivée, ne sachant ni dicter, ni écrire lisiblement. Je lui étais très utile ; il le sentait, et me traita bien. Un autre motif l’y portait encore. Depuis M. de Froulay, son prédécesseur, dont la tête s’était dérangée, le consul de France, appelé M. Le Blond, était resté chargé des affaires de l’ambassade ; et depuis l’arrivée de M. de Montaigu, il continuait de les faire jusqu’à ce qu’il l’eût mis au fait. M. de Montaigu, jaloux qu’un autre fit son métier, quoique lui-même en fût incapable, prit en guignon le consul ; et sitôt que je fus arrivé, il lui ôta les fonctions de secrétaire d’ambassade pour me les donner. Elles étaient inséparables du titre ; il me dit de le prendre. Tant que je restai près de lui, jamais il n’envoya que moi sous ce titre au sénat et à son conférent ; et dans le fond il était fort naturel qu’il aimât mieux avoir pour secrétaire d’ambassade un homme à lui, qu’un consul ou un commis des bureaux nommé par la cour.

Cela me rendit ma situation assez agréable, et empêcha ses gentilshommes, qui étaient Italiens ainsi que ses pages et la plupart de ses gens, de me disputer la primauté dans sa maison. Je me servis avec succès de l’autorité qui y était attachée pour maintenir son droit de liste, c’est-à-dire la franchise de son quartier contre les tentatives qu’on fit plusieurs fois pour l’enfreindre, et auxquelles ses officiers vénitiens n’avaient garde de résister. Mais aussi je ne souffris jamais qu’il s’y réfugiât des bandits, quoiqu’il m’en eût pu revenir des avantages dont S. Exc. n’aurait pas dédaigné sa part.

Elle osa même réclamer sur les droits du secrétariat qu’on appelait la chancellerie. On était en guerre ; il ne laissait pas d’y avoir bien des expéditions de passeports. Chacun de ces passeports payait un sequin au secrétaire qui l’expédiait et le contresignait. Tous mes prédécesseurs s’étaient fait payer ce sequin indistinctement tant des Français que des étrangers. Je trouvai cet usage injuste ; et, sans être Français, je l’abrogeai pour les Français ; mais j’exigeai si rigoureusement mon droit de tout autre, que le marquis Scotti, frère du favori de la reine d’Espagne, m’ayant fait demander un passeport sans m’envoyer le sequin, je le lui fis demander ; hardiesse que le vindicatif Italien n’oublia pas. Dès qu’on sut la réforme que j’avais faite dans la taxe des passeports, il ne se présenta plus, pour en avoir, que des foules de prétendus Français, qui, dans des baragouins abominables, se disaient l’un Provençal, l’autre Picard, l’autre Bourguignon. Comme j’ai l’oreille assez fine, je n’en fus guère la dupe, et je doute qu’un seul Italien m’ait soufflé mon sequin et qu’un seul Français l’ait payé. J’eus la bêtise de dire à M. de Montaigu, qui ne savait rien de rien, ce que j’avais fait. Ce mot de sequin lui fit ouvrir les oreilles ; et, sans me dire son avis sur la suppression de ceux des Français, il prétendit que j’entrasse en compte avec lui sur les autres, me promettant des avantages équivalents. Plus indigné de cette bassesse qu’affecté pour mon propre intérêt, je rejetai hautement sa proposition. Il insista, je m’échauffai : Non, monsieur, lui dis-je très vivement, que Votre Excellence garde ce qui est à elle, et me laisse ce qui est à moi ; je ne lui en céderai jamais un sou. Voyant qu’il ne gagnait rien par cette voie, il en prit une autre. Il n’eut pas honte de me dire que, puisque j’avais des profits à sa chancellerie, il était juste que j’en fisse les frais. Je ne voulus pas chicaner sur cet article ; et depuis lors j’ai fourni de mon argent encre, papier, cire, bougie, nonpareille, jusqu’au sceau que je fis refaire, sans qu’il m’en ait remboursé jamais un liard. Cela ne m’empêcha pas de faire une petite part du produit des passeports à l’abbé de Binis, bon garçon, et bien éloigné de prétendre à rien de semblable. S’il était complaisant envers moi, je n’étais pas moins honnête envers lui et nous avons toujours bien vécu ensemble.

Sur l’essai de ma besogne, je la trouvai moins embarrassante que je n’avais craint pour un homme sans expérience, auprès d’un ambassadeur qui n’en avait pas davantage, et dont, pour surcroît, l’ignorance et l’entêtement contrariaient comme à plaisir tout ce que le bon sens et quelques lumières m’inspiraient de bien pour son service et celui du roi. Ce qu’il fit de plus raisonnable fut de se lier avec le marquis de Mari, ambassadeur d’Espagne, homme adroit et fin, qui l’eût mené par le nez s’il l’eût voulu ; mais qui, vu l’union d’intérêt des deux couronnes, le conseillait d’ordinaire assez bien, si l’autre n’eût gâté ses conseils en fourrant toujours du sien dans leur exécution. La seule chose qu’ils eussent à faire de concert était d’engager les Vénitiens à maintenir la neutralité. Ceux-ci ne manquaient pas de protester de leur fidélité à l’observer, tandis qu’ils fournissaient publiquement des munitions aux troupes autrichiennes, et même des recrues sous prétexte de désertion. M. de Montaigu, qui, je crois, voulait plaire à la république, ne manquait pas aussi, malgré mes représentations, de me faire assurer dans toutes ses dépêches qu’elle n’enfreindrait jamais la neutralité. L’entêtement et la stupidité de ce pauvre homme me faisaient écrire et faire à tout moment des extravagances dont j’étais bien forcé d’être l’agent puisqu’il le voulait, mais qui me rendaient quelquefois mon métier insupportable, et même presque impraticable. Il voulait absolument, par exemple, que la plus grande partie de sa dépêche au roi et de celle au ministre fût en chiffres, quoique l’une et l’autre ne contînt absolument rien qui demandât cette précaution. Je lui représentai qu’entre le vendredi qu’arrivaient les dépêches de la cour, et le samedi que partaient les nôtres, il n’y avait pas assez de temps pour l’employer à tant de chiffres, et à la forte correspondance dont j’étais chargé pour le même courrier. Il trouva à cela un expédient admirable : ce fut de faire dès le jeudi la réponse aux dépêches qui devaient arriver le lendemain. Cette idée lui parut même si heureusement trouvée, quoi que je pusse lui dire sur l’impossibilité, sur l’absurdité de son exécution, qu’il en fallut passer par là ; et tout le temps que j’ai demeuré chez lui, après avoir tenu note de quelques mots qu’il me disait dans la semaine à la volée, et de quelques nouvelles triviales que j’allais écumant par-ci par-là, muni de ces uniques matériaux, je ne manquais jamais le jeudi matin de lui porter le brouillon des dépêches qui devaient partir le samedi, sauf quelques additions ou corrections que je faisais à la hâte sur celles qui devaient venir le vendredi, et auxquelles les nôtres servaient de réponses. Il avait un autre tic fort plaisant, et qui donnait à sa correspondance un ridicule difficile à imaginer : c’était de renvoyer chaque nouvelle à sa source, au lieu de lui faire suivre son cours. Il marquait à M. Amelot les nouvelles de la cour, à M. de Maurepas celles de Paris, à M. d’Havrincourt celles de Suède, à M. de la Chetardie celles de Pétersbourg, et quelquefois à chacun celles qui venaient de lui-même, et que j’habillais en termes un peu différents. Comme de tout ce que je lui portais à signer il ne parcourait que les dépêches de la cour, il signait celles des autres ambassadeurs sans les lire, cela me rendait un peu plus le maître de tourner ces dernières à ma mode, et j’y fis au moins croiser les nouvelles. Mais il me fut impossible de donner un tour raisonnable aux dépêches essentielles : heureux encore quand il ne s’avisait pas d’y larder impromptu quelques lignes de son estoc, qui me forçaient de retourner transcrire en hâte toute la dépêche ornée de cette nouvelle impertinence, à laquelle il fallait donner l’honneur du chiffre, sans quoi il ne l’aurait pas signée. Je fus tenté vingt fois, pour l’amour de sa gloire, de chiffrer autre chose que ce qu’il avait dit ; mais sentant que rien ne pouvait autoriser une pareille infidélité, je le laissai délirer à ses risques, content de lui parler avec franchise, et de remplir au moins mon devoir auprès de lui.

C’est ce que je fis toujours avec une droiture, un zèle et un courage qui méritaient de sa part une autre récompense que celle que j’en reçus à la fin. Il était temps que je fusse une fois ce que le ciel, qui m’avait doué d’un heureux naturel, ce que l’éducation que j’avais reçue de la meilleure des femmes, ce que celle que je m’étais donnée à moi-même, m’avait fait être ; et je le fus. Livré à moi seul, sans amis, sans conseil, sans expérience, en pays étranger, servant une nation étrangère, au milieu d’une foule de fripons qui, pour leur intérêt et pour écarter le scandale du bon exemple, m’excitaient à les imiter ; loin d’en rien faire, je servis bien la France, à qui je ne devais rien, et mieux l’ambassadeur, comme il était juste, en tout ce qui dépendit de moi. Irréprochable dans un poste assez en vue, je méritai, j’obtins l’estime de la république, celle de tous les ambassadeurs avec qui nous étions en correspondance, et l’affection de tous les Français établis à Venise, sans en excepter le consul même, que je supplantais à regret dans les fonctions que je savais lui être dues, et qui me donnaient plus d’embarras que de plaisir.

M. de Montaigu, livré sans réserve au marquis Mari, qui n’entrait pas dans le détail de ses devoirs, les négligeait à tel point que sans moi les Français qui étaient à Venise ne se seraient pas aperçus qu’il y eût un ambassadeur de leur nation. Toujours éconduits sans qu’il voulût les entendre lorsqu’ils avaient besoin de sa protection, ils se rebutèrent, et l’on n’en voyait plus aucun ni à sa suite ni à sa table, où il ne les invita jamais. Je fis souvent de mon chef ce qu’il aurait dû faire : je rendis aux Français qui avaient recours à lui et à moi tous les services qui étaient en mon pouvoir. En tout autre pays, j’aurais fait davantage ; mais ne pouvant voir personne en place à cause de la mienne, j’étais forcé de recourir souvent au consul : et le consul, établi dans le pays où il avait sa famille, avait des ménagements à garder qui l’empêchaient de faire ce qu’il aurait voulu. Quelquefois cependant, le voyant mollir et n’oser parler, je m’aventurais à des démarches hasardeuses, dont plusieurs m’ont réussi. Je m’en rappelle une dont le souvenir me fait encore rire : on ne se douterait guère que c’est à moi que les amateurs du spectacle à Paris ont dû Coralline et sa sœur Camille : rien cependant n’est plus vrai. Véronèse, leur père, s’était engagé avec ses enfants pour la troupe italienne ; et après avoir reçu deux mille francs pour son voyage, au lieu de partir, il s’était tranquillement mis à Venise au théâtre de Saint-Luc, où Coralline, tout enfant qu’elle était encore, attirait beaucoup de monde. M. le duc de Gesvres, comme premier gentilhomme de la chambre, écrivit à l’ambassadeur pour réclamer le père et la fille. M. de Montaigu, me donnant la lettre, me dit pour toute instruction : Voyez cela. J’allai chez M. le Blond le prier de parler au patricien à qui appartenait le théâtre de Saint-Luc, et qui était, je crois, un Zustiniani, afin qu’il renvoyât Véronèse, qui était engagé au service du roi. Le Blond, qui ne se souciait pas trop de la commission, la fit mal. Zustiniani battit la campagne, et Véronèse ne fut point renvoyé. J’étais piqué. L’on était en carnaval : ayant pris la bahute et le masque, je me fis mener au palais Zustiniani. Tous ceux qui virent entrer ma gondole avec la livrée de l’ambassadeur furent frappés ; Venise n’avait jamais vu pareille chose. J’entre, je me fais annoncer sous le nom d’una siora maschera. Sitôt que je fus introduit, j’ôte mon masque et je me nomme. Le sénateur pâlit et reste stupéfait. Monsieur, lui dis-je en vénitien, c’est à regret que j’importune Votre Excellence de ma visite ; mais vous avez à votre théâtre de Saint-Luc un homme, nommé Véronèse, qui est engagé au service du roi, et qu’on vous a fait demander inutilement : je viens le réclamer au nom de Sa Majesté. Ma courte harangue fit effet. A peine étais-je parti, que mon homme courut rendre compte de son aventure aux inquisiteurs d’État, qui lui lavèrent la tête. Véronèse fut congédié le jour même. Je lui fis dire que s’il ne partait dans la huitaine je le ferais arrêter ; et il partit.

Dans une autre occasion je tirai de peine un capitaine de vaisseau marchand, par moi seul et presque sans le concours de personne. Il s’appelait le capitaine Olivet de Marseille ; j’ai oublié le nom du vaisseau. Son équipage avait pris querelle avec des Esclavons au service de la république : il y avait eu des voies de fait, et le vaisseau avait été mis aux arrêts avec une telle sévérité, que personne, excepté le seul capitaine, n’y pouvait aborder ni en sortir sans permission. Il eut recours à l’ambassadeur, qui l’envoya promener ; il fut au consul, qui lui dit que ce n’était pas une affaire de commerce, et qu’il ne pouvait s’en mêler. Ne sachant plus que faire, il revint à moi. Je représentai à M. de Montaigu qu’il devait me permettre de donner sur cette affaire un mémoire au sénat. Je ne me rappelle pas s’il y consentit et si je présentai le mémoire ; mais je me rappelle bien que, mes démarches n’aboutissant à rien, et l’embargo durant toujours, je pris un parti qui me réussit. J’insérai la relation de cette affaire dans une dépêche à M. de Maurepas et j’eus même assez de peine à faire consentir M. de Montaigu à passer cet article. Je savais que nos dépêches, sans valoir trop la peine d’être ouvertes, l’étaient à Venise ; j’en avais la preuve dans les articles que j’en trouvais mot pour mot dans la gazette : infidélité dont j’avais inutilement voulu porter l’ambassadeur à

se plaindre. Mon objet, en parlant de cette vexation dans la dépêche,
Rousseau - Les Confessions, Launette, 1889, tome 2, figure page 0049.png
J. J. Rousseau verbalisant à Venise
était de tirer parti de leur curiosité, pour leur faire peur et les engager à

délivrer le vaisseau ; car s’il eût fallu attendre pour cela la réponse de la cour, le capitaine était ruiné avant qu’elle ne fût venue. Je fis plus, je me rendis au vaisseau pour interroger l’équipage. Je pris avec moi l’abbé Patizel, chancelier du consulat, qui ne vint qu’à contrecœur ; tant tous ces pauvres gens craignaient de déplaire au sénat. Ne pouvant monter à bord à cause de la défense, je restai dans ma gondole, et j’y dressai mon verbal, interrogeant à haute voix et successivement tous les gens de l’équipage, et dirigeant mes questions de manière à tirer des réponses qui leur fussent avantageuses. Je voulus engager Patizel à faire les interrogations et le verbal lui-même, ce qui en effet était plus de son métier que du mien. Il n’y voulut jamais consentir, ne dit pas un seul mot, et voulut à peine signer le verbal après moi. Cette démarche un peu hardie eut cependant un heureux succès, et le vaisseau fut délivré longtemps avant la réponse du ministre. Le capitaine voulut me faire un présent. Sans me fâcher, je lui dis, en lui frappant sur l’épaule : Capitaine Olivet, crois-tu que celui qui ne reçoit pas des Français un droit de passeport qu’il trouve établi, soit homme à leur vendre la protection du roi ? Il voulut au moins me donner sur son bord un dîner, que j’acceptai, et où je menai le secrétaire d’ambassade d’Espagne, nommé Carrio, homme d’esprit et très aimable, qu’on a vu depuis secrétaire d’ambassade à Paris et chargé des affaires, avec lequel je m’étais intimement lié, à l’exemple de nos ambassadeurs.

Heureux si, lorsque je faisais avec le plus parfait désintéressement tout le bien que je pouvais faire, j’avais su mettre assez d’ordre et d’attention dans tous ces menus détails pour n’en pas être la dupe et servir les autres à mes dépens ! Mais dans les places comme celles que j’occupais, où les moindres fautes ne sont pas sans conséquence, j’épuisais toute mon attention pour n’en point faire contre mon service. Je fus jusqu’à la fin du plus grand ordre et de la plus grande exactitude en tout ce qui regardait mon devoir essentiel. Hors quelques erreurs qu’une précipitation forcée me fit faire en chiffrant, et dont les commis de M. Amelot se plaignirent une fois, ni l’ambassadeur ni personne n’eut jamais à me reprocher une seule négligence dans aucune de mes fonctions ; ce qui est à noter pour un homme aussi négligent et aussi étourdi que moi : mais je manquais parfois de mémoire et de soin dans les affaires particulières dont je me chargeais ; et l’amour de la justice m’en a toujours fait supporter le préjudice de mon propre mouvement, avant que personne songeât à se plaindre. Je n’en citerai qu’un seul trait, qui se rapporte à mon départ de Venise, et dont j’ai senti le contrecoup dans la suite à Paris.

Notre cuisinier, appelé Rousselot, avait apporté de France un ancien billet de deux cents francs qu’un perruquier de ses amis avait d’un noble vénitien appelé Zanetto Nani, pour fourniture de perruques. Rousselot m’apporta ce billet, en me priant de tâcher d’en tirer quelque chose par accommodement. Je savais, il savait aussi que l’usage constant des nobles vénitiens est de ne jamais payer, de retour dans leur patrie, les dettes qu’ils ont contractées en pays étranger : quand on les y veut contraindre, ils consument en tant de longueurs et de frais le malheureux créancier, qu’il se rebute, et finit par tout abandonner, ou s’accommoder presque pour rien. Je priai M. le Blond de parler à Zanetto. Celui-ci convint du billet, non du payement. A force de batailler il promit enfin trois sequins. Quand le Blond lui porta le billet, les trois sequins ne se trouvèrent pas prêts ; il fallut attendre. Durant cette attente survint ma querelle avec l’ambassadeur, et ma sortie de chez lui. Je laissai les papiers de l’ambassade dans le plus grand ordre, mais le billet de Rousselot ne se trouva point. M. le Blond m’assura me l’avoir rendu. Je le connaissais trop honnête homme pour en douter ; mais il me fut impossible de me rappeler ce qu’était devenu ce billet. Comme Zanetto avait avoué la dette, je priai M. le Blond de tâcher de tirer les trois sequins sur un reçu, ou de l’engager à renouveler le billet par duplicata. Zanetto, sachant le billet perdu, ne voulut faire ni l’un ni l’autre. J’offris à Rousselot les trois sequins de ma bourse pour l’acquit du billet. Il les refusa, et me dit que je m’accommoderais à Paris avec le créancier, dont il me donna l’adresse. Le perruquier, sachant ce qui s’était passé, voulut son billet ou son argent en entier. Que n’aurais-je point donné dans mon indignation pour retrouver ce maudit billet ? Je payai les deux cents francs, et cela dans ma plus grande détresse. Voilà comment la perte du billet valut au créancier le payement de la somme entière, tandis que si, malheureusement pour lui, ce billet se fût retrouvé, il en aurait difficilement tiré les dix écus promis par Son Excellence Zanetto Nani.

Le talent que je me crus sentir pour mon emploi me le fit remplir avec goût ; et hors la société de mon ami Carrio, celle du vertueux Altuna, dont j’aurai bientôt à parler, hors les récréations bien innocentes de la place Saint-Marc, du spectacle et de quelques visites que nous faisions presque toujours ensemble, je fis mes seuls plaisirs de mes devoirs. Quoique mon travail ne fût pas fort pénible, surtout avec l’aide de l’abbé de Binis, comme la correspondance était très étendue et qu’on était en temps de guerre, je ne laissais pas d’être occupé raisonnablement. Je travaillais tous les jours une bonne partie de la matinée, et les jours de courrier quelquefois jusqu’à minuit. Je consacrais le reste du temps à l’étude du métier que je commençais, et dans lequel je comptais bien, par le succès de mon début, être employé plus avantageusement dans la suite. En effet, il n’y avait qu’une voix sur mon compte, à commencer par celle de l’ambassadeur, qui se loua hautement de mon service, qui ne s’en est jamais plaint, et dont toute la fureur ne vint dans la suite que de ce que, m’étant plaint inutilement moi-même, je voulus enfin avoir mon congé. Les ambassadeurs et ministres du roi, avec qui nous étions en correspondance, lui faisaient, sur le mérite de son secrétaire, des compliments qui devaient le flatter, et qui, dans sa mauvaise tête, produisaient un effet tout contraire. Il en reçut un surtout dans une circonstance essentielle, qu’il ne m’a jamais pardonné. Ceci vaut la peine d’être expliqué.

Il pouvait si peu se gêner, que le samedi même, jour de presque tous les courriers, il ne pouvait attendre pour sortir que le travail fût achevé ; et me talonnant sans cesse pour expédier les dépêches du roi et des ministres, il les signait en hâte, et puis courait je ne sais où, laissant la plupart des autres lettres sans signature : ce qui me forçait, quand ce n’était que des nouvelles, de les tourner en bulletin ; mais lorsqu’il s’agissait d’affaires qui regardaient le service du roi, il fallait bien que quelqu’un signât, et je signais. J’en usai ainsi pour un avis important que nous venions de recevoir de M. Vincent, chargé des affaires du roi à Vienne. C’était dans le temps que le prince de Lobkowitz marchait à Naples, et que le comte de Gages fit cette mémorable retraite, la plus belle manœuvre de guerre de tout le siècle, et dont l’Europe a trop peu parlé. L’avis portait qu’un homme, dont M. Vincent nous envoyait le signalement, partait de Vienne, et devait passer à Venise, allant furtivement dans l’Abruzze, chargé d’y faire soulever le peuple à l’approche des Autrichiens. En l’absence de M. le comte de Montaigu, qui ne s’intéressait à rien, je fis passer à M. le marquis de l’Hôpital cet avis si à propos, que c’est peut-être à ce pauvre Jean-Jacques si bafoué que la maison de Bourbon doit la conservation du royaume de Naples.

Le marquis de l’Hôpital, en remerciant son collègue comme il était juste, lui parla de son secrétaire, et du service qu’il venait de rendre à la cause commune. Le comte de Montaigu, qui avait à se reprocher sa négligence dans cette affaire, crut entrevoir dans ce compliment un reproche, et m’en parla avec humeur. J’avais été dans le cas d’en user avec le comte de Castellane, ambassadeur à Constantinople, comme avec le marquis de l’Hôpital, quoiqu’en chose moins importante. Comme il n’y avait point d’autre poste pour Constantinople que les courriers que le sénat envoyait de temps en temps à son bayle, on donnait avis du départ de ces courriers à l’ambassadeur de France, pour qu’il pût écrire par cette voie à son collègue, s’il le jugeait à propos. Cet avis venait d’ordinaire un jour ou deux à l’avance : mais on faisait si peu de cas de M. de Montaigu, qu’on se contentait d’envoyer chez lui, pour la forme, une heure ou deux avant le départ du courrier ; ce qui me mit plusieurs fois dans le cas de faire la dépêche en son absence. M. de Castellane, en y répondant, faisait mention de moi en termes honnêtes ; autant en faisait à Gênes M. de Jonville : autant de nouveaux griefs.

J’avoue que je ne fuyais pas l’occasion de me faire connaître, mais je ne la cherchais pas non plus hors de propos ; et il me paraissait fort juste, en servant bien, d’aspirer au prix naturel des bons services, qui est l’estime de ceux qui sont en état d’en juger et de les récompenser. Je ne dirai pas si mon exactitude à remplir mes fonctions était de la part de l’ambassadeur un légitime sujet de plainte ; mais je dirai bien que c’est le seul qu’il ait articulé jusqu’au jour de notre séparation.

Sa maison, qu’il n’avait jamais mise sur un bon pied, se remplissait de canaille : les Français y étaient maltraités, les Italiens y prenaient l’ascendant ; et même parmi eux les bons serviteurs attachés depuis longtemps à l’ambassade furent tous malhonnêtement chassés, entre autres son premier gentilhomme, qui l’avait été du comte de Froulay, et qu’on appelait, je crois, le comte Peati, ou d’un nom très approchant. Le second gentilhomme, du choix de M. de Montaigu, était un bandit de Mantoue, appelé Dominique Vitali, à qui l’ambassadeur confia le soin de sa maison, et qui, à force de patelinage et de basse lésine, obtint sa confiance et devint son favori, au grand préjudice du peu d’honnêtes gens qui y étaient encore, et du secrétaire qui était à leur tête. L’œil intègre d’un honnête homme est toujours inquiétant pour les fripons. Il n’en aurait pas fallu davantage pour que celui-ci me prît en haine ; mais cette haine avait une autre cause encore qui la rendit bien plus cruelle. Il faut dire cette cause, afin qu’on me condamne si j’avais tort.

L’ambassadeur avait, selon l’usage, une loge à chacun des cinq spectacles. Tous les jours à dîner il nommait le théâtre où il voulait aller ce jour-là ; je choisissais après lui, et les gentilshommes disposaient des autres loges. Je prenais en sortant la clef de la loge que j’avais choisie. Un jour, Vitali n’étant pas là, je chargeai le valet de pied qui me servait de m’apporter la mienne dans une maison que je lui indiquai. Vitali, au lieu de m’envoyer ma clef, dit qu’il en avait disposé. J’étais d’autant plus outré, que le valet de pied m’avait rendu compte de ma commission devant tout le monde. Le soir, Vitali voulut me dire quelques mots d’excuse que je ne reçus point : Demain, monsieur, lui dis-je, vous viendrez me les faire à telle heure dans la maison où j’ai reçu l’affront, et devant les gens qui en ont été les témoins ; ou après-demain, quoi qu’il arrive, je vous déclare que vous ou moi sortirons d’ici. Ce ton décidé lui en imposa. Il vint au lieu et à l’heure me faire des excuses publiques avec une bassesse digne de lui ; mais il prit à loisir ses mesures, et, tout en me faisant de grandes courbettes, il travailla tellement à l’italienne, que, ne pouvant porter l’ambassadeur à me donner mon congé, il me mit dans la nécessité de le prendre.

Un pareil misérable n’était assurément pas fait pour me connaître ; mais il connaissait de moi ce qui servait à ses vues ; il me connaissait bon et doux à l’excès pour supporter des torts involontaires, fier et peu endurant pour des offenses préméditées, aimant la décence et la dignité dans les choses convenables, et non moins exigeant pour l’honneur qui m’était dû qu’attentif à rendre celui que je devais aux autres. C’est par là qu’il entreprit et vint à bout de me rebuter. Il mit la maison sens dessus dessous ; il en ôta ce que j’avais tâché d’y maintenir de règle, de subordination, de propreté, d’ordre. Une maison sans femme a besoin d’une discipline un peu sévère, pour y faire régner la modestie inséparable de la dignité. Il fit bientôt de la nôtre un lieu de crapule et de licence, un repaire de fripons et de débauchés. Il donna pour second gentilhomme à S. E., à la place de celui qu’il avait fait chasser, un autre maquereau comme lui, qui tenait bordel public à la Croix-de-Malte ; et ces deux coquins bien d’accord étaient d’une indécence égale à leur insolence. Hors la seule chambre de l’ambassadeur, qui même n’était pas trop en règle, il n’y avait pas un seul coin dans la maison souffrable pour un honnête homme.

Comme S. E. ne soupait pas, nous avions le soir, les gentilshommes et moi, une table particulière, où mangeaient aussi l’abbé de Binis et les pages. Dans la plus vilaine gargotte on est servi plus proprement, plus décemment, en linge moins sale, et l’on a mieux à manger. On nous donnait une seule petite chandelle bien noire, des assiettes d’étain, des fourchettes de fer. Passe encore pour ce qui se faisait en secret : mais on m’ôta ma gondole ; seul de tous les secrétaires d’ambassadeur, j’étais forcé d’en louer une ou d’aller à pied ; et je n’avais plus la livrée de S. E. que quand j’allais au sénat. D’ailleurs, rien de ce qui se passait au dedans n’était ignoré dans la ville. Tous les officiers de l’ambassadeur jetaient des hauts cris. Dominique, la seule cause de tout, criait le plus haut, sachant bien que l’indécence avec laquelle nous étions traités m’était plus sensible qu’à tous les autres. Seul de la maison, je ne disais rien au dehors ; mais je me plaignais vivement à l’ambassadeur et du reste et de lui-même, qui, secrètement excité par son âme damnée, me faisait chaque jour quelque nouvel affront. Forcé de dépenser beaucoup pour me tenir au pair avec mes confrères et convenablement à mon poste, je ne pouvais arracher un sou de mes appointements ; et quand je lui demandais de l’argent, il me parlait de son estime et de sa confiance, comme si elle eût dû remplir ma bourse et pourvoir à tout.

Ces deux bandits finirent par faire tourner tout à fait la tête à leur maître, qui ne l’avait déjà pas trop droite, et le ruinaient dans un brocantage continuel par des marchés de dupe, qu’ils lui persuadaient être des marchés d’escroc. Ils lui firent louer, sur la Brenta, un palazzo le double de sa valeur, dont ils partagèrent le surplus avec le propriétaire. Les appartements en étaient incrustés en mosaïques, et garnis de colonnes et de pilastres de très beaux marbres à la mode du pays. M. de Montaigu fit superbement masquer tout cela d’une boiserie de sapin, par l’unique raison qu’à Paris les appartements sont ainsi boisés. Ce fut par une raison semblable que, seul de tous les ambassadeurs qui étaient à Venise, il ôta l’épée à ses pages et la canne à ses valets de pied. Voilà quel était l’homme qui, toujours par le même motif peut-être, me prit en grippe, uniquement sur ce que je le servais fidèlement.

J’endurai patiemment ses dédains, sa brutalité, ses mauvais traitements, tant qu’en y voyant de l’humeur, je crus n’y pas voir de la haine ; mais dès que je vis le dessein formé de me priver de l’honneur que je méritais par mon bon service, je résolus d’y renoncer. La première marque que je reçus de sa mauvaise volonté fut à l’occasion d’un dîner qu’il devait donner à M. le duc de Modène et à sa famille, qui étaient à Venise, et dans lequel il me signifia que je n’aurais pas place à sa table. Je lui répondis, piqué, mais sans me fâcher, qu’ayant l’honneur d’y dîner journellement, si M. le duc de Modène exigeait que je m’en abstinsse quand il y viendrait, il était de la dignité de Son Excellence et de mon devoir de n’y pas consentir. Comment ! dit-il avec emportement, mon secrétaire, qui même n’est pas gentilhomme, prétend dîner avec un souverain, quand mes gentilshommes n’y dînent pas ! Oui, monsieur, lui répliquai-je, le poste dont m’a honoré Votre Excellence m’ennoblit si bien tant que je le remplis, que j’ai même le pas sur vos gentilshommes ou soi-disant tels, et suis admis où ils ne peuvent l’être. Vous n’ignorez pas que, le jour que vous ferez votre entrée publique, je suis appelé par l’étiquette, et par un usage immémorial, à vous y suivre en habit de cérémonie, et à l’honneur d’y dîner avec vous au palais de Saint-Marc ; et je ne vois pas pourquoi un homme qui peut et doit manger en public avec le doge et le sénat de Venise, ne pourrait pas manger en particulier avec M. le duc de Modène. Quoique l’argument fût sans réplique, l’ambassadeur ne s’y rendit point : mais nous n’eûmes pas occasion de renouveler la dispute, M. le duc de Modène n’étant point venu dîner chez lui.

Dès lors il ne cessa de me donner des désagréments, de me faire des passe-droits, s’efforçant de m’ôter les petites prérogatives attachées à mon poste, pour les transmettre à son cher Vitali ; et je suis sûr que s’il eût osé l’envoyer au sénat à ma place, il l’aurait fait. Il employait ordinairement l’abbé de Binis pour écrire dans son cabinet ses lettres particulières : il se servit de lui pour écrire à M. de Maurepas une relation de l’affaire du capitaine Olivet, dans laquelle, loin de lui faire aucune mention de moi qui seul m’en étais mêlé, il m’ôtait même l’honneur du verbal, dont il lui envoyait un double, pour l’attribuer à Patizel, qui n’avait pas dit un seul mot. Il voulait me mortifier et complaire à son favori, mais non pas se défaire de moi. Il sentait qu’il ne lui serait plus aussi aisé de me trouver un successeur qu’à M. Follau, qui l’avait déjà fait connaître. Il lui fallait absolument un secrétaire qui sût l’italien, à cause des réponses du sénat ; qui fit toutes ses dépêches, toutes ses affaires sans qu’il se mêlât de rien ; qui joignît au mérite de bien servir la bassesse d’être le complaisant de messieurs ses faquins de gentilshommes. Il voulait donc me garder et me mater en me tenant loin de mon pays et du sien, sans argent pour y retourner ; et il aurait réussi peut-être, s’il s’y fût pris modérément. Mais Vitali, qui avait d’autres vues et qui voulait me forcer de prendre mon parti, en vint à bout. Dès que je vis que je perdais toutes mes peines, que l’ambassadeur me faisait des crimes de mes services au lieu de m’en savoir gré, que je n’avais plus à espérer chez lui que désagréments au dedans, injustice au dehors, et que, dans le décri général où il s’était mis, ses mauvais offices pouvaient me nuire sans que les bons pussent me servir, je pris mon parti et lui demandai mon congé, lui laissant le temps de se pourvoir d’un secrétaire. Sans me dire ni oui ni non, il alla toujours son train. Voyant que rien n’allait mieux et qu’il ne se mettait en devoir de chercher personne, j’écrivis à son frère, et, lui détaillant mes motifs, je le priai d’obtenir mon congé de Son Excellence, ajoutant que de manière ou d’autre il m’était impossible de rester. J’attendis longtemps, et n’eus point de réponse. Je commençais d’être fort embarrassé ; mais l’ambassadeur reçut enfin une lettre de son frère. Il fallait qu’elle fût vive, car, quoiqu’il fût sujet à des emportements très féroces, je ne lui en vis jamais un pareil. Après des torrents d’injures abominables, ne sachant plus que dire, il m’accusa d’avoir vendu ses chiffres. Je me mis à rire, et lui demandai d’un ton moqueur s’il croyait qu’il y eût dans tout Venise un homme assez sot pour en donner un écu. Cette réponse le fit écumer de rage. Il fit mine d’appeler ses gens pour me faire, dit-il, jeter par la fenêtre. Jusque-là j’avais été fort tranquille ; mais à cette menace, la colère et l’indignation me transportèrent à mon tour. Je m’élançai vers la porte, et après avoir tiré le bouton qui la fermait en dedans : Non pas, monsieur le comte, lui dis-je en revenant à lui d’un pas grave, vos gens ne se mêleront pas de cette affaire ; trouvez bon qu’elle se passe entre nous. Mon action, mon air le calmèrent à l’instant même ; la surprise et l’effroi se marquèrent dans son maintien. Quand je le vis revenu de sa furie, je lui fis mes adieux en peu de mots ; puis, sans attendre sa réponse, j’allai rouvrir la porte, je sortis, et passai posément dans l’antichambre au milieu de ses gens, qui se levèrent à l’ordinaire, et qui, je crois, m’auraient plutôt prêté main-forte contre lui, qu’à lui contre moi. Sans remonter chez moi, je descendis l’escalier tout de suite, et sortis sur-le-champ du palais pour n’y plus rentrer.

J’allai droit chez M. le Blond lui conter l’aventure. Il en fut peu surpris ; il connaissait l’homme. Il me retint à dîner. Ce dîner, quoique impromptu, fut brillant ; tous les Français de considération qui étaient à Venise s’y trouvèrent : l’ambassadeur n’eût pas un chat. Le consul conta mon cas à la compagnie. A ce récit il n’y eut qu’un cri, qui ne fut pas en faveur de Son Excellence. Elle n’avait point réglé mon compte, ne m’avait pas donné un sou ; et, réduit pour toute ressource à quelques louis que j’avais sur moi, j’étais dans l’embarras pour mon retour. Toutes les bourses me furent ouvertes. Je pris une vingtaine de sequins dans celle de M. le Blond, autant dans celle de M. de Saint-Cyr, avec lequel, après lui, j’avais le plus de liaison. Je remerciai tous les autres, et en attendant mon départ, j’allai loger chez le chancelier du consulat, pour bien prouver au public que la nation n’était pas complice des injustices de l’ambassadeur. Celui-ci, furieux de me voir fêté dans mon infortune et lui délaissé, tout ambassadeur qu’il était, perdit tout à fait la tête, et se comporta comme un forcené. Il s’oublia jusqu’à présenter un mémoire au sénat pour me faire arrêter. Sur l’avis que m’en donna l’abbé de Binis, je résolus de rester encore quinze jours, au lieu de partir le surlendemain comme j’avais compté. On avait vu et approuvé ma conduite ; j’étais universellement estimé. La seigneurie ne daigna pas même répondre à l’extravagant mémoire de l’ambassadeur, et me fit dire par le consul que je pouvais rester à Venise aussi longtemps qu’il me plairait, sans m’inquiéter des démarches d’un fou. Je continuai de voir mes amis : j’allai prendre congé de M. l’ambassadeur d’Espagne, qui me reçut très bien, et du comte de Finochietti, ministre de Naples, que je ne trouvai pas, mais à qui j’écrivis, et qui me répondit la lettre du monde la plus obligeante. Je partis enfin, ne laissant, malgré mes embarras, d’autres dettes que les emprunts dont je viens de parler, et une cinquante d’écus chez un marchand nommé Morandi, que Carrio se chargea de payer et que je ne lui ai jamais rendus, quoique nous nous soyons souvent revus depuis ce temps-là : mais quant aux deux emprunts dont j’ai parlé, je les remboursai très exactement sitôt que la chose me fut possible.

Ne quittons pas Venise sans dire un mot des célèbres amusements de cette ville, ou du moins de la très petite part que j’y pris durant mon séjour. On a vu dans le cours de ma jeunesse combien peu j’ai couru les plaisirs de cet âge, ou du moins ceux qu’on nomme ainsi. Je ne changeai pas de goût à Venise ; mais mes occupations, qui d’ailleurs m’en auraient empêché, rendirent plus piquantes les récréations simples que je me permettais. La première et la plus douce était la société des gens de mérite, MM. le Blond, de Saint-Cyr, Carrio, Altuna, et un gentilhomme forlan dont j’ai grand regret d’avoir oublié le nom, et dont je ne me rappelle point sans émotion l’aimable souvenir : c’était, de tous les hommes que j’ai connus dans ma vie, celui dont le cœur ressemblait le plus au mien. Nous étions liés aussi avec deux ou trois Anglais pleins d’esprit et de connaissances, passionnés de la musique ainsi que nous. Tous ces messieurs avaient leurs femmes, ou leurs amies, ou leurs maîtresses, ces dernières presque toutes filles à talents, chez lesquelles on faisait de la musique ou des bals. On y jouait aussi, mais très peu ; les goûts vifs, les talents, les spectacles nous rendaient cet amusement insipide. Le jeu n’est que la ressource des gens ennuyés. J’avais apporté de Paris le préjugé qu’on a dans ce pays-là contre la musique italienne : mais j’avais aussi reçu de la nature cette sensibilité de tact contre laquelle les préjugés ne tiennent pas. J’eus bientôt pour cette musique la passion qu’elle inspire à ceux qui sont faits pour en juger. En écoutant les barcarolles, je trouvais que je n’avais pas ouï chanter jusqu’alors ; et bientôt je m’engouai tellement de l’Opéra, qu’ennuyé de babiller, manger et jouer dans les loges, quand je n’aurais voulu qu’écouter, je me dérobais souvent à la compagnie pour aller d’un autre côté. Là, tout seul, enfermé dans ma loge, je me livrais, malgré la longueur du spectacle, au plaisir d’en jouir à mon aise jusqu’à la fin. Un jour, au théâtre de Saint-Chrysostome, je m’endormis, et bien plus profondément que je n’aurais fait dans mon lit. Les airs bruyants et brillants ne me réveillèrent point ; mais qui pourrait exprimer la sensation délicieuse que me firent la douce harmonie et les chants angéliques de celui qui me réveilla ! Quel réveil, quels ravissements, quelle extase quand j’ouvris au même instant les oreilles et les yeux ! Ma première idée fut de me croire en paradis. Ce morceau ravissant, que je me rappelle encore et que je n’oublierai de ma vie, commençait ainsi : Conservami la bella Che si m’accende il cor.

Je voulus avoir ce morceau : je l’eus, et je l’ai gardé longtemps ; mais il n’était pas sur mon papier comme dans ma mémoire. C’était bien la même note, mais ce n’était pas la même chose. Jamais cet air divin ne peut être exécuté que dans ma tête, comme il le fut le jour qu’il me réveilla.

Une musique à mon gré bien supérieure à celle des opéras, et qui n’a pas sa semblable en Italie, ni dans le reste du monde, est celle des scuole. Les scuole sont des maisons de charité établies pour donner l’éducation à des jeunes filles sans bien, et que la république dote ensuite soit pour le mariage, soit pour le cloître. Parmi les talents qu’on cultive dans ces jeunes filles, la musique est au premier rang. Tous les dimanches à l’église de ces quatre scuole, on a durant les vêpres des motets à grand chœur et en grand orchestre, composés et dirigés par les plus grands maîtres de l’Italie, exécutés dans des tribunes grillées, uniquement par des filles dont la plus vieille n’a pas vingt ans. Je n’ai l’idée de rien d’aussi voluptueux, d’aussi touchant que cette musique : les richesses de l’art, le goût exquis des chants, la beauté des voix, la justesse de l’exécution, tout dans ces délicieux concerts concourt à produire une impression qui n’est assurément pas du bon costume, mais dont je doute qu’aucun cœur d’homme soit à l’abri. Jamais Carrio ni moi ne manquions ces vêpres aux Mendicanti, et nous n’étions pas les seuls. L’église était toujours pleine d’amateurs ; les acteurs même de l’Opéra venaient se former au vrai goût du chant sur ces excellents modèles. Ce qui me désolait était ces maudites grilles qui ne laissaient passer que des sons, et me cachaient les anges de beauté dont ils étaient dignes. Je ne parlais d’autre chose. Un jour que j’en parlais chez M. le Blond : Si vous êtes si curieux, me dit-il, de voir ces petites filles, il est aisé de vous contenter. Je suis un des administrateurs de la maison ; je veux vous y donner à goûter avec elles. Je ne le laissai pas en repos qu’il ne m’eût tenu parole. En entrant dans le salon qui renfermait ces beautés si convoitées, je sentis un frémissement d’amour que je n’avais jamais éprouvé. M. le Blond me présenta l’une après l’autre ces chanteuses célèbres dont la voix et le nom étaient tout ce qui m’était connu. Venez, Sophie… Elle était horrible. Venez, Cattina… Elle était borgne. Venez, Bettina… La petite vérole l’avait défigurée. Presque pas une n’était sans quelque notable défaut. Le bourreau riait de ma cruelle surprise. Deux ou trois cependant me parurent passables ; elles ne chantaient que dans les chœurs. J’étais désolé. Durant le goûter, on les agaça, elles s’égayèrent. La laideur n’exclut pas les grâces ; je leur en trouvai. Je me disais : on ne chante pas ainsi sans âme ; elles en ont. Enfin ma façon de les voir changea si bien, que je sortis presque amoureux de tous ces laiderons. J’osais à peine retourner à leurs vêpres. J’eus de quoi me rassurer. Je continuai de trouver leurs chants délicieux et leurs voix fardaient si bien leurs visages, que tant qu’elles chantaient je m’obstinais, en dépit de mes yeux, à les trouver belles.

La musique en Italie coûte si peu de chose, que ce n’est pas la peine de s’en faire faute quand on a du goût pour elle. Je louai un clavecin, et pour un petit écu j’avais chez moi quatre ou cinq symphonistes, avec lesquels je m’exerçais une fois la semaine à exécuter les morceaux qui m’avaient fait le plus de plaisir à l’Opéra. J’y fis essayer aussi quelques symphonies de mes Muses galantes. Soit qu’elles plussent ou qu’on me voulût cajoler, le maître des ballets de Saint-Jean-Chrysostome m’en fit demander deux que j’eus le plaisir d’entendre exécuter par cet admirable orchestre, et qui furent dansées par une petite Bettina, jolie et surtout aimable fille, entretenue par un Espagnol de nos amis appelé Fagoaga, et chez laquelle nous allions passer la soirée assez souvent.

Mais, à propos de filles, ce n’est pas dans une ville comme Venise qu’on s’en abstient : n’avez-vous rien, pourrait-on me dire, à confesser sur cet article ? Oui, j’ai quelque chose à dire en effet, et je vais procéder à cette confession avec la même naïveté que j’ai mise à toutes les autres.

J’ai toujours eu du dégoût pour les filles publiques, et je n’avais pas à Venise autre chose à ma portée, l’entrée de la plupart des maisons du pays m’étant interdite à cause de ma place. Les filles de M. le Blond étaient très aimables, mais d’un difficile abord ; et je considérais trop le père et la mère pour penser même à les convoiter.

J’aurais eu plus de goût pour une jeune personne appelée mademoiselle de Catanéo, fille de l’agent du roi de Prusse ; mais Carrio était amoureux d’elle, il a même été question de mariage. Il était à son aise, et je n’avais rien ; il avait cent louis d’appointements, je n’avais que cent pistoles ; et outre que je ne voulais pas aller sur les brisées d’un ami, je savais que partout, et surtout à Venise, avec une bourse aussi mal garnie, on ne doit pas se mêler de faire le galant. Je n’avais pas perdu la funeste habitude de donner le change à mes besoins ; et, trop occupé pour sentir vivement ceux que le climat donne, je vécus près d’un an dans cette ville aussi sage que j’avais fait à Paris, et j’en suis reparti au bout de dix-huit mois sans avoir approché du sexe que deux seules fois, par les singulières occasions que je vais dire.

La première me fut procurée par l’honnête gentilhomme Vitali, quelque temps après l’excuse que je l’obligeai de me demander dans toutes les formes. On parlait à table des amusements de Venise. Ces messieurs me reprochaient mon indifférence pour le plus piquant de tous, vantant la gentillesse des courtisanes vénitiennes, et disant qu’il n’y en avait point au monde qui les valussent. Dominique dit qu’il fallait que je fisse connaissance avec la plus aimable de toutes ; qu’il voulait m’y mener et que j’en serais content. Je me mis à rire de cette offre obligeante, et le comte Peati, homme déjà vieux et vénérable, dit, avec plus de franchise que je n’en aurais attendu d’un Italien, qu’il me croyait trop sage pour me laisser mener chez des filles par mon ennemi. Je n’en avais en effet ni l’intention ni la tentation ; et malgré cela, par une de ces inconséquences que j’ai peine à comprendre moi-même, je finis par me laisser entraîner contre mon goût, mon cœur, ma raison, ma volonté même, uniquement par faiblesse, par honte de marquer de la défiance, et, comme on dit dans ce pays-là, per non parer troppo coglione. La Padoana chez qui nous allâmes était d’une assez jolie figure, belle même, mais non pas d’une beauté qui me plût. Dominique me laissa chez elle. Je fis venir des sorbetti, je la fis chanter, et au bout d’une demi-heure, je voulus m’en aller, en laissant sur la table un ducat ; mais elle eut le singulier scrupule de n’en vouloir point qu’elle ne l’eût gagné et moi la singulière bêtise de lever son scrupule. Je m’en revins au palais, si persuadé que j’étais poivré, que la première chose que je fis en arrivant fut d’envoyer chercher le chirurgien pour lui demander des tisanes. Rien ne peut égaler le malaise d’esprit que je souffris durant trois semaines, sans qu’aucune incommodité réelle, aucun signe apparent le justifiât. Je ne pouvais concevoir qu’on pût sortir impunément des bras de la Padoana. Le chirurgien lui-même eut toute la peine imaginable à me rassurer. Il n’en put venir à bout qu’en me persuadant que j’étais conformé

d’une façon particulière à ne pouvoir pas aisément être
Rousseau - Les Confessions, Launette, 1889, tome 2, figure page 0065.png
Le Dîner à bord du Vaisseau
infecté ; et quoique

je me sois moins exposé peut-être qu’aucun autre homme à cette expérience, ma santé, de ce côté, n’ayant jamais reçu d’atteinte, m’est une preuve que le chirurgien avait raison. Cette opinion cependant ne m’a jamais rendu téméraire ; et si je tiens en effet cet avantage de la nature, je puis dire que je n’en ai pas abusé.

Mon autre aventure, quoique avec une fille aussi, fut d’une espèce bien différente, et quant à son origine et quant à ses effets. J’ai dit que le capitaine Olivet m’avait donné à dîner sur son bord, et que j’y avais mené le secrétaire d’Espagne. Je m’attendais au salut du canon. L’équipage nous reçut en haie, mais il n’y eut pas une amorce brûlée, ce qui me mortifia beaucoup à cause de Carrio, que je vis en être un peu piqué ; et il était vrai que sur les vaisseaux marchands on accordait le salut du canon à des gens qui ne nous valaient certainement pas ; d’ailleurs, je croyais avoir mérité quelque distinction du capitaine. Je ne pus me déguiser, parce que cela m’est toujours impossible ; et quoique le dîner fût très bon, et qu’Olivet en fît très bien les honneurs, je le commençai de mauvaise humeur, mangeant peu et parlant encore moins.

A la première santé, du moins, j’attendais une salve : rien. Carrio, qui me lisait dans l’âme, riait de me voir grogner comme un enfant. Au tiers du dîner, je vois approcher une gondole. Ma foi, monsieur, me dit le capitaine, prenez garde à vous, voici l’ennemi. Je lui demande ce qu’il veut dire : il répond en plaisantant. La gondole aborde, et j’en vois sortir une jeune personne éblouissante, fort coquettement mise et fort leste, qui dans trois sauts fut dans la chambre ; et je la vis établie à côté de moi avant que j’eusse aperçu qu’on y avait mis un couvert. Elle était aussi charmante que vive, une brunette de vingt ans au plus. Elle ne parlait qu’italien ; son accent seul eût suffi pour me tourner la tête. Tout en mangeant, tout en causant, elle me regarde, me fixe un moment, puis s’écriant : Bonne Vierge ! ah ! mon cher Brémond, qu’il y a de temps que je ne t’ai vu ! se jette entre mes bras, colle sa bouche contre la mienne, et me serre à m’étouffer. Ses grands yeux noirs à l’orientale lançaient dans mon cœur des traits de feu ; et quoique la surprise fît d’abord quelque diversion, la volupté me gagna très rapidement, au point que, malgré les spectateurs il fallut bientôt que cette belle me contînt elle-même ; car j’étais ivre ou plutôt furieux. Quand elle me vit au point où elle me voulait, elle mit plus de modération dans ses caresses, mais non dans sa vivacité ; et quand il lui plut de nous expliquer la cause vraie ou fausse de toute cette pétulance, elle nous dit que je ressemblais, à s’y tromper, à M. de Brémond, directeur des douanes de Toscane ; qu’elle avait raffolé de ce M. de Brémond ; qu’elle en raffolait encore ; qu’elle l’avait quitté, parce qu’elle était une sotte ; qu’elle me prenait à sa place ; qu’elle voulait m’aimer parce que cela lui convenait ; qu’il fallait, par la même raison, que je l’aimasse tant que cela lui conviendrait ; et que, quand elle me planterait là, je prendrais patience comme avait fait son cher Brémond. Ce qui fut dit fut fait. Elle prit possession de moi comme d’un homme à elle, me donnait à garder ses gants, son éventail, son cinda, sa coiffe ; m’ordonnait d’aller ici ou là, de faire ceci ou cela et j’obéissais. Elle me dit d’aller renvoyer sa gondole, parce qu’elle voulait se servir de la mienne, et j’y fus ; elle me dit de m’ôter de ma place, et de prier Carrio de s’y mettre, parce qu’elle avait à lui parler, et je le fis. Ils causèrent très longtemps ensemble et tout bas ; je les laissai faire. Elle m’appela, je revins. Écoute, Zanetto, me dit-elle, je ne veux point être aimée à la française, et même il n’y ferait pas bon : au premier moment d’ennui, va-t’en. Mais ne reste pas à demi, je t’en avertis. Nous allâmes après le dîner voir la verrerie à Murano. Elle acheta beaucoup de petites breloques, qu’elle nous laissa payer sans façon ; mais elle donna partout des tringueltes beaucoup plus forts que tout ce que nous avions dépensé. Par l’indifférence avec laquelle elle jetait son argent et nous laissait jeter le nôtre, on voyait qu’il n’était d’aucun prix pour elle. Quand elle se faisait payer, je crois que c’était par vanité plus que par avarice : elle s’applaudissait du prix qu’on mettait à ses faveurs.

Le soir, nous la ramenâmes chez elle. Tout en causant, je vis deux pistolets sur sa toilette. Ah ! ah ! dis-je en en prenant un, voici une boîte à mouches de nouvelle fabrique ; pourrait-on savoir quel en est l’usage ? Je vous connais d’autres armes qui font feu mieux que celles-là. Après quelques plaisanteries sur le même ton, elle nous dit, avec une naïve fierté qui la rendait encore plus charmante : Quand j’ai des bontés pour des gens que je n’aime point, je leur fais payer l’ennui qu’ils me donnent ; rien n’est plus juste : mais en endurant leurs caresses, je ne veux pas endurer leurs insultes, et je ne manquerai pas le premier qui me manquera.

En la quittant j’avais pris son heure pour le lendemain. Je ne la fis pas attendre. Je la trouvai in vestito di confidenza : dans un déshabillé plus que galant, qu’on ne connaît que dans les pays méridionaux, et que je ne m’amuserai pas à décrire, quoique je me le rappelle trop bien. Je dirai seulement que ses manchettes et son tour de gorge étaient bordés d’un fil de soie garni de pompons couleur de rose. Cela me parut animer une fort belle peau. Je vis ensuite que c’était la mode à Venise ; et l’effet en est si charmant, que je suis surpris que cette mode n’ait jamais passé en France. Je n’avais point d’idée des voluptés qui m’attendaient. J’ai parlé de madame de Larnage, dans les transports que son souvenir me rend quelquefois encore ; mais qu’elle était vieille, et laide, et froide auprès de ma Zulietta ! Ne tâchez pas d’imaginer les charmes et les grâces de cette fille enchanteresse, vous resteriez trop loin de la vérité ; les jeunes vierges des cloîtres sont moins fraîches, les beautés du sérail sont moins vives, les houris du paradis sont moins piquantes. Jamais si douce jouissance ne s’offrit au cœur et aux sens d’un mortel. Ah ! du moins, si je l’avais su goûter pleine et entière un seul moment !… Je la goûtai, mais sans charme ; j’en émoussai toutes les délices ; je les tuai comme à plaisir. Non, la nature ne m’a point fait pour jouir. Elle a mis dans ma mauvaise tête le poison de ce bonheur ineffable, dont elle a mis l’appétit dans mon cœur.

S’il est une circonstance de ma vie qui peigne bien mon naturel, 

c’est celle que je vais raconter. La force avec laquelle je me rappelle en ce moment l’objet de mon livre me fera mépriser ici la fausse bienséance qui m’empêcherait de le remplir. Qui que vous soyez, qui voulez connaître un homme, osez lire les deux ou trois pages suivantes : vous allez connaître à plein Jean-Jacques Rousseau.

J’entrai dans la chambre d’une courtisane comme dans le sanctuaire de l’amour et de la beauté ; j’en crus voir la divinité dans sa personne. Je n’aurais jamais cru que, sans respect et sans estime, on pût rien sentir de pareil à ce qu’elle me fit éprouver. A peine eus-je connu, dans les premières familiarités, le prix de ses charmes et de ses caresses, que, de peur d’en perdre le fruit d’avance, je voulus me hâter de le cueillir. Tout à coup, au lieu des flammes qui me dévoraient, je sens un froid mortel couler dans mes veines ; les jambes me flageolent, et, prêt à me trouver mal, je m’assieds, et je pleure comme un enfant.

Qui pourrait deviner la cause de mes larmes, et ce qui me passait par la tête en ce moment ? Je me disais : Cet objet dont je dispose est le chef-d’œuvre de la nature et de l’amour ; l’esprit, le corps, tout en est parfait ; elle est aussi bonne et généreuse qu’elle est aimable et belle ; les grands, les princes devraient être ses esclaves ; les sceptres devraient être à ses pieds. Cependant la voilà, misérable coureuse, livrée au public ; un capitaine de vaisseau marchand dispose d’elle ; elle vient se jeter à ma tête, à moi qu’elle sait qui n’ai rien, à moi dont le mérite, qu’elle ne peut connaître, est nul à ses yeux. Il y a là quelque chose d’inconcevable. Ou mon cœur me trompe, fascine mes sens et me rend la dupe d’une indigne salope, ou il faut que quelque défaut secret que j’ignore détruise l’effet de ses charmes, et la rende odieuse à ceux qui devraient se la disputer. Je me mis à chercher ce défaut avec une contention d’esprit singulière, et il ne me vint pas même à l’esprit que la v… pût y avoir part. La fraîcheur de ses chairs, l’éclat de son coloris, la blancheur de ses dents, la douceur de son haleine, l’air de propreté répandu sur toute sa personne éloignaient de moi si parfaitement cette idée, qu’en doute encore sur mon état depuis la Padoana, je me faisais plutôt un scrupule de n’être pas assez sain pour elle ; et je suis très persuadé qu’en cela ma confiance ne me trompait pas.

Ces réflexions, si bien placées, m’agitèrent au point d’en pleurer. Zulietta, pour qui cela faisait sûrement un spectacle tout nouveau dans la circonstance, fut un moment interdite ; mais, ayant fait un tour de chambre et passé devant son miroir, elle comprit et mes yeux lui confirmèrent que le dégoût n’avait pas de part à ce rat. Il ne lui fut pas difficile de m’en guérir et d’effacer cette petite honte ; mais au moment que j’étais prêt à me pâmer sur une gorge qui semblait pour la première fois souffrir la bouche et la main d’un homme, je m’aperçus qu’elle avait un téton borgne. Je me frappe, j’examine, je crois voir que ce téton n’est pas conformé comme l’autre. Me voilà cherchant dans ma tête comment on peut avoir un téton borgne ; et, persuadé que cela tenait à quelque notable vice naturel, à force de tourner et retourner cette idée, je vis clair comme le jour que dans la plus charmante personne dont je pusse me former l’image, je ne tenais dans mes bras qu’une espèce de monstre, le rebut de la nature, des hommes et de l’amour. Je poussai la stupidité jusqu’à lui parler de ce téton borgne. Elle prit d’abord la chose en plaisantant, et, dans son humeur folâtre, dit et fit des choses à me faire mourir d’amour ; mais, gardant un fonds d’inquiétude que je ne pus lui cacher, je la vis enfin rougir, se rajuster, se redresser, et, sans dire un seul mot, s’aller mettre à sa fenêtre. Je voulus m’y mettre à côté d’elle ; elle s’en ôta, fut s’asseoir sur un lit de repos, se leva le moment d’après ; et, se promenant par la chambre en s’éventant, me dit d’un ton froid et dédaigneux : Zanetto, lascia le donne, e studia la matematica.

Avant de la quitter, je lui demandai pour le lendemain un autre rendez-vous, qu’elle remit au troisième jour, en ajoutant, avec un sourire ironique, que je devais avoir besoin de repos. Je passai ce temps mal à mon aise, le cœur plein de ses charmes et de ses grâces, sentant mon extravagance, me la reprochant, regrettant les moments si mal employés, qu’il n’avait tenu qu’à moi de rendre les plus doux de ma vie, attendant avec la plus vive impatience celui d’en réparer la perte, et néanmoins inquiet encore, malgré que j’en eusse, de concilier les perfections de cette adorable fille avec l’indignité de son état. Je courus, je volai chez elle à l’heure dite. Je ne sais si son tempérament ardent eût été plus content de cette visite ; son orgueil l’eût été du moins, et je me faisais d’avance une jouissance délicieuse de lui montrer de toutes manières comment je savais réparer mes torts. Elle m’épargna cette épreuve. Le gondolier, qu’en abordant j’envoyai chez elle, me rapporta qu’elle était partie la veille pour Florence. Si je n’avais pas senti tout mon amour en la possédant, je le sentis bien cruellement en la perdant. Mon regret insensé ne m’a point quitté. Tout aimable, toute charmante qu’elle était à mes yeux, je pouvais me consoler de la perdre ; mais de quoi je n’ai pu me consoler, je l’avoue, c’est qu’elle n’ait emporté de moi qu’un souvenir méprisant.

Voilà mes deux histoires. Les dix-huit mois que j’ai passés à Venise ne m’ont fourni de plus à dire qu’un simple projet tout au plus. Carrio était galant : ennuyé de n’aller toujours que chez des filles engagées à d’autres, il eut la fantaisie d’en avoir une à son tour ; et, comme nous étions inséparables, il me proposa l’arrangement, peu rare à Venise, d’en avoir une à nous deux. J’y consentis. Il s’agissait de la trouver sûre. Il chercha tant, qu’il déterra une petite fille de onze à douze ans, que son indigne mère cherchait à vendre. Nous fûmes la voir ensemble. Mes entrailles s’émurent en voyant cette enfant : elle était blonde et douce comme un agneau ; on ne l’aurait jamais crue Italienne. On vit pour très peu de chose à Venise : nous donnâmes quelque argent à la mère, et pourvûmes à l’entretien de la fille. Elle avait de la voix : pour lui procurer un talent de ressource, nous lui donnâmes une épinette et un maître à chanter. Tout cela nous coûtait à peine à chacun deux sequins par mois, et nous en épargnait davantage en autres dépenses ; mais comme il fallait attendre qu’elle fût mûre, c’était semer beaucoup avant que de recueillir. Cependant, contents d’aller là passer les soirées, causer et jouer très innocemment avec cette enfant, nous nous amusions plus agréablement peut-être que si nous l’avions possédée : tant il est vrai que ce qui nous attache le plus aux femmes est moins la débauche qu’un certain agrément de vivre auprès d’elles ! Insensiblement mon cœur s’attachait à la petite Anzoletta, mais d’un attachement paternel, auquel les sens avaient si peu de part, qu’à mesure qu’il augmentait il m’aurait été moins possible de les y faire entrer ; et je sentais que j’aurais eu horreur d’approcher cette fille devenue nubile comme d’un inceste abominable. Je voyais les sentiments du bon Carrio prendre, à son insu, le même tour. Nous nous ménagions, sans y penser, des plaisirs non moins doux, mais bien différents de ceux dont nous avions d’abord eu l’idée ; et je suis certain que, quelque belle qu’eût pu devenir cette pauvre enfant, loin d’être jamais les corrupteurs de son innocence, nous en aurions été les protecteurs. Ma catastrophe, arrivée peu de temps après, ne me laissa pas celui d’avoir part à cette bonne œuvre ; et je n’ai à me louer dans cette affaire que du penchant de mon cœur. Revenons à mon voyage.

Mon premier projet en sortant de chez M. de Montaigu était de me retirer à Genève, en attendant qu’un meilleur sort, écartant les obstacles, pût me réunir à ma pauvre maman. Mais l’éclat qu’avait fait notre querelle, et la sottise qu’il fit d’en écrire à la cour, me fit prendre le parti d’aller moi-même y rendre compte de ma conduite, et me plaindre de celle d’un forcené. Je marquai de Venise ma résolution à M. du Theil, chargé par intérim des affaires étrangères après la mort de M. Amelot. Je partis aussitôt que ma lettre : je pris ma route par Bergame, Côme et Domo d’Ossola ; je traversai le Simplon. A Sion, M. de Chaignon, chargé des affaires de France, me fit mille amitiés ; à Genève, M. de la Closure m’en fit autant. J’y renouvelai connaissance avec M. de Gauffecourt, dont j’avais quelque argent à recevoir. J’avais traversé Nyon sans voir mon père : non qu’il ne m’en coûtât extrêmement, mais je n’avais pu me résoudre à me montrer à ma belle-mère après mon désastre, certain qu’elle me jugerait sans vouloir m’écouter. Le libraire Duvillard, ancien ami de mon père, me reprocha vivement ce tort. Je lui en dis la cause ; et, pour le réparer sans m’exposer à voir ma belle-mère, je pris une chaise, et nous fûmes ensemble à Nyon descendre au cabaret. Duvillard s’en fut chercher mon pauvre père, qui vint tout courant m’embrasser. Nous soupâmes ensemble, et, après avoir passé une soirée bien douce à mon cœur, je retournai le lendemain matin à Genève avec Duvillard, pour qui j’ai toujours conservé de la reconnaissance du bien qu’il me fit en cette occasion.

Mon plus court chemin n’était pas par Lyon, mais j’y voulus passer pour vérifier une friponnerie bien basse de M. de Montaigu. J’avais fait venir de Paris une petite caisse contenant une veste brodée en or, quelques paires de manchettes et six paires de bas de soie blancs ; rien de plus. Sur la proposition qu’il m’en fit lui-même, je fis ajouter cette caisse, ou plutôt cette boîte, à son bagage. Dans le mémoire d’apothicaire qu’il voulut me donner en payement de mes appointements, et qu’il avait écrit de sa main, il avait mis que cette boîte, qu’il appelait ballot, pesait onze quintaux, et il m’en avait passé le port à un prix énorme. Par les soins de M. Boy de la Tour, auquel j’étais recommandé par M. Roguin, son oncle, il fut vérifié, sur les registres des douanes de Lyon et de Marseille, que ledit ballot ne pesait que quarante-cinq livres, et n’avait payé le port qu’à raison de ce poids. Je joignis cet extrait authentique au mémoire de M. de Montaigu ; et, muni de ces pièces et de plusieurs autres de la même force, je me rendis à Paris, très impatient d’en faire usage. J’eus, durant toute cette longue route, de petites aventures à Côme, en Valais et ailleurs. Je vis plusieurs choses, entre autres les îles Borromées, qui mériteraient d’être décrites ; mais le temps me gagne, les espions m’obsèdent ; je suis forcé de faire à la hâte et mal un travail qui demanderait le loisir et la tranquillité qui me manquent. Si jamais la Providence, jetant les yeux sur moi, me procure enfin des jours plus calmes, je les destine à refondre, si je puis, cet ouvrage, ou à y faire du moins un supplément dont je sens qu’il a grand besoin.

Le bruit de mon histoire m’avait devancé, et en arrivant je trouvai que dans les bureaux et dans le public tout le monde était scandalisé des folies de l’ambassadeur. Malgré cela, malgré le cri public dans Venise, malgré les preuves sans réplique que j’exhibais, je ne pus obtenir aucune justice. Loin d’avoir ni satisfaction ni réparation, je fus même laissé à la discrétion de l’ambassadeur pour mes appointements, et cela par l’unique raison que n’étant pas Français, je n’avais pas droit à la protection nationale, et que c’était une affaire particulière entre lui et moi. Tout le monde convint avec moi que j’étais offensé, lésé, malheureux ; que l’ambassadeur était un extravagant cruel, inique, et que toute cette affaire le déshonorait à jamais. Mais quoi ! Il était l’ambassadeur ; je n’étais, moi, que le secrétaire. Le bon ordre, ou ce qu’on appelle ainsi, voulait que je n’obtinsse aucune justice, et je n’en obtins aucune. Je m’imaginai qu’à force de crier et de traiter publiquement ce fou comme il le méritait, on me dirait à la fin de me taire ; et c’était ce que j’attendais, bien résolu de n’obéir qu’après qu’on aurait prononcé. Mais il n’y avait point alors de ministre des affaires étrangères. On me laissa clabauder, on m’encouragea même, on faisait chorus ; mais l’affaire en resta toujours là, jusqu’à ce que, las d’avoir toujours raison et jamais justice, je perdis enfin courage, et plantai là tout.

La seule personne qui me reçut mal, et dont j’aurais le moins attendu cette injustice, fut madame de Beuzenval. Toute pleine des prérogatives du rang et de la noblesse, elle ne put jamais se mettre dans la tête qu’un ambassadeur pût avoir tort avec son secrétaire. L’ accueil qu’elle me fit fut conforme à ce préjugé. J’en fus si piqué, qu’en sortant de chez elle je lui écrivis une des fortes et vives lettres que j’aie peut-être écrites, et n’y suis jamais retourné. Le P. Castel me reçut mieux ; mais à travers le patelinage jésuitique, je le vis suivre assez fidèlement une des grandes maximes de la Société, qui est d’immoler toujours le plus faible au plus puissant. Le vif sentiment de la justice de ma cause et ma fierté naturelle ne me laissèrent pas endurer patiemment cette partialité. Je cessai de voir le P. Castel, et par là d’aller aux Jésuites, où je ne connaissais que lui seul. D’ailleurs l’esprit tyrannique et intrigant de ses confrères, si différent de la bonhomie du bon P. Hemet, me donnait tant d’éloignement pour leur commerce, que je n’en ai vu aucun depuis ce temps-là, si ce n’est le P. Berthier, que je vis deux ou trois fois chez M. Dupin, avec lequel il travaillait de toute sa force à la réfutation de Montesquieu.

Achevons, pour n’y plus revenir, ce qui me reste à dire de M. de Montaigu. Je lui avais dit dans nos démêlés qu’il ne lui fallait pas un secrétaire, mais un clerc de procureur. Il suivit cet avis, et me donna réellement pour successeur un vrai procureur, qui dans moins d’un an lui vola vingt ou trente mille livres. Il le chassa, le fit mettre en prison ; chassa ses gentilshommes avec esclandre et scandale, se fit partout des querelles, reçut des affronts qu’un valet n’endurerait pas, et finit, à force de folies, par se faire rappeler et renvoyer planter ses choux. Apparemment que, parmi les réprimandes qu’il reçut à la cour, son affaire avec moi ne fut pas oubliée ; du moins, peu de temps après son retour, il m’envoya son maître d’hôtel pour solder mon compte et me donner de l’argent. J’en manquais dans ce moment-là ; mes dettes de Venise, dettes d’honneur si jamais il en fut, me pesaient sur le cœur. Je saisis le moyen qui se présentait de les acquitter, de même que le billet de Zanetto Nani. Je reçus ce qu’on voulut me donner ; je payai toutes mes dettes, et je restai sans un sou, comme auparavant, mais soulagé d’un poids qui m’était insupportable. Depuis lors, je n’ai plus entendu parler de M. de Montaigu qu’à sa mort, que j’appris par la voix publique. Que Dieu fasse paix à ce pauvre homme ! Il était aussi propre au métier d’ambassadeur que je l’avais été dans mon enfance à celui de grapignan. Cependant il n’avait tenu qu’à lui de se soutenir honorablement par mes services, et de me faire avancer rapidement dans l’état auquel le comte de Gouvon m’avait destiné dans ma jeunesse, et dont par moi seul je m’étais rendu capable dans un âge plus avancé.

La justice et l’inutilité de mes plaintes me laissèrent dans l’âme un germe d’indignation contre nos sottes institutions civiles, où le vrai bien public et la véritable justice sont toujours sacrifiés à je ne sais quel ordre apparent, destructeur en effet de tout ordre, et qui ne fait qu’ajouter la sanction de l’autorité publique à l’oppression du faible et à l’iniquité du fort. Deux choses empêchèrent ce germe de se développer pour lors comme il a fait dans la suite : l’une qu’il s’agissait de moi dans cette affaire, et que l’intérêt privé, qui n’a jamais rien produit de grand et de noble, ne saurait tirer de mon cœur les divins élans qu’il n’appartient qu’au plus pur amour du juste et du beau d’y produire ; l’autre fut le charme de l’amitié, qui tempérait et calmait ma colère par l’ascendant d’un sentiment plus doux. J’avais fait connaissance à Venise avec un Biscayen, ami de mon ami Carrio, et digne de l’être de tout homme de bien. Cet aimable jeune homme, né pour tous les talents et pour toutes les vertus, venait de faire le tour de l’Italie pour prendre le goût des beaux-arts ; et, n’imaginant rien de plus à acquérir, il voulait s’en retourner en droiture dans sa patrie. Je lui dis que les arts n’étaient que le délassement d’un génie comme le sien, fait pour cultiver les sciences ; et je lui conseillai, pour en prendre le goût, un voyage et six mois de séjour à Paris. Il me crut, et fut à Paris. Il y était et m’attendait quand j’y arrivai. Son logement était trop grand pour lui ; il m’en offrit la moitié ; je l’acceptai. Je le trouvai dans la ferveur des hautes connaissances. Rien n’était au-dessus de sa portée ; il dévorait et digérait tout avec une prodigieuse rapidité. Comme il me remercia d’avoir procuré cet aliment à son esprit, que le besoin de savoir tourmentait sans qu’il s’en doutât lui-même ! Quels trésors de lumières et de vertus je trouvai dans cette âme forte ! Je sentis que c’était l’ami qu’il me fallait : nous devînmes intimes. Nos goûts n’étaient pas les mêmes ; nous disputions toujours. Tous deux opiniâtres, nous n’étions jamais d’accord sur rien. Avec cela nous ne pouvions nous quitter ; et tout en nous contrariant sans cesse, aucun des deux n’eût voulu que l’autre fût autrement.

Ignacio Emmanuel de Altuna était un de ces hommes rares que l’Espagne seule produit, et dont elle produit trop peu pour sa gloire. Il n’avait pas ces violentes passions nationales communes dans son pays ; l’idée de la vengeance ne pouvait pas plus entrer dans son esprit que le désir dans son cœur. Il était trop fier pour être vindicatif, et je lui ai souvent ouï dire avec beaucoup de sang-froid qu’un mortel ne pouvait pas offenser son âme. Il était galant sans être tendre. Il jouait avec les femmes comme avec de jolis enfants. Il se plaisait avec les maîtresses de ses amis ; mais je ne lui en ai jamais vu aucune, ni aucun désir d’en avoir. Les flammes de la vertu dont son cœur était dévoré ne permirent jamais à celles de ses sens de naître.

Après ses voyages il s’est marié ; il est mort jeune ; il a laissé des enfants ; et je suis persuadé, comme de mon existence, que sa femme est la première et la seule qui lui ait fait connaître les plaisirs de l’amour. A l’extérieur, il était dévot comme un Espagnol, mais en dedans, c’était la piété d’un ange. Hors moi, je n’ai vu que lui seul de tolérant depuis que j’existe. Il ne s’est jamais informé d’aucun homme comment il pensait en matière de religion. Que son ami fût juif, protestant, Turc, bigot, athée, peu lui importait, pourvu qu’il fût honnête homme. Obstiné, têtu pour des opinions indifférentes, dès qu’il s’agissait de religion, même de morale, il se recueillait, se taisait, ou disait simplement : Je ne suis chargé que de moi. Il est incroyable qu’on puisse associer autant d’élévation d’âme avec un esprit de détail porté jusqu’à la minutie. Il partageait et fixait d’avance l’emploi de sa journée par heures, quarts d’heure et minutes, et suivait cette distribution avec un tel scrupule, que si l’heure eût sonné tandis qu’il lisait sa phrase, il eût fermé le livre sans achever. De toutes ces mesures de temps ainsi rompues, il y en avait pour telle étude, il y en avait pour telle autre ; il y en avait pour la réflexion, pour la conversation, pour l’office, pour Locke, pour le rosaire, pour les visites, pour la musique, pour la peinture ; et il n’y avait ni plaisir, ni tentation, ni complaisance qui pût intervertir cet ordre ; un devoir à remplir seul l’aurait pu. Quand il me faisait la liste de ses distributions afin que je m’y conformasse, je commençais par rire, et je finissais par pleurer d’admiration. Jamais il ne gênait personne, ni ne supportait la gêne ; il brusquait les gens qui, par politesse, voulaient le gêner. Il était emporté sans être boudeur. Je l’ai vu souvent en colère, mais je ne l’ai jamais vu fâché. Rien n’était si gai que son humeur : il entendait la raillerie et il aimait à railler ; il y brillait même, et il avait le talent de l’épigramme. Quand on l’animait, il était bruyant et tapageur en paroles, sa voix s’entendait de loin ; mais tandis qu’il criait, on le voyait sourire, et tout à travers ses emportements, il lui venait quelques mots plaisants qui faisaient éclater tout le monde. Il n’avait pas plus le teint espagnol que le flegme. Il avait la peau blanche, les joues colorées, les cheveux d’un châtain presque blond. Il était grand et bien fait. Son corps fut formé pour loger son âme.

Ce sage de cœur ainsi que de tête se connaissait en hommes, et fut mon ami. C’est toute ma réponse à quiconque ne l’est pas. Nous nous liâmes si bien que nous fîmes le projet de passer nos jours ensemble. Je devais, dans quelques années, aller à Ascoytia pour vivre avec lui dans sa terre. Toutes les parties de ce projet furent arrangées entre nous la veille de son départ. Il n’y manqua que ce qui ne dépend pas des hommes dans les projets les mieux concertés. Les événements postérieurs, mes désastres, son mariage, sa mort enfin, nous ont séparés pour toujours.

On dirait qu’il n’y a que les noirs complots des méchants qui réussissent ; les projets innocents des bons n’ont presque jamais d’accomplissement.

Ayant senti l’inconvénient de la dépendance, je me promis bien de ne m’y plus exposer. Ayant vu renverser dès leur naissance les projets d’ambition que l’occasion m’avait fait former, rebuté de rentrer dans la carrière que j’avais si bien commencée, et dont néanmoins je venais d’être expulsé, je résolus de ne plus m’attacher à personne, mais de rester dans l’indépendance en tirant parti de mes talents, dont enfin je commençais à sentir la mesure, et dont j’avais trop modestement pensé jusqu’alors. Je repris le travail de mon opéra, que j’avais interrompu pour aller à Venise ; et, pour m’y livrer plus tranquillement, après le départ d’Altuna, je retournai loger à mon ancien hôtel Saint-Quentin, qui, dans un quartier solitaire et peu loin du Luxembourg, m’était plus commode pour travailler à mon aise que la bruyante rue Saint-Honoré. Là m’attendait la seule consolation réelle que le ciel m’ait fait goûter dans ma misère, et qui seule me la rend supportable. Ceci n’est pas une connaissance passagère ; je dois entrer dans quelques détails sur la manière dont elle se fit.

Nous avions une nouvelle hôtesse qui était d’Orléans. Elle prit pour travailler en linge une fille de son pays, d’environ vingt-deux à vingt-trois ans, qui mangeait avec nous ainsi que l’hôtesse. Cette fille, appelée Thérèse le Vasseur, était de bonne famille : son père était officier de la monnaie d’Orléans, sa mère était marchande. Ils avaient beaucoup d’enfants. La monnaie d’Orléans n’allant plus, le père se trouva sur le pavé ; la mère, ayant essuyé des banqueroutes, fit mal ses affaires, quitta le commerce, et vint à Paris avec son mari et sa fille, qui les nourrissait tous trois de son travail.

La première fois que je vis paraître cette fille à table, je fus frappé de son maintien modeste, et plus encore de son regard vif et doux, qui pour moi n’eut jamais son semblable. La table était composée, outre M. de Bonnefond, de plusieurs abbés irlandais, gascons, et autres gens de pareille étoffe. Notre hôtesse elle-même avait rôti le balai : il n’y avait là que moi seul qui parlât et se comportât décemment. On agaça la petite ; je pris sa défense. Aussitôt les lardons tombèrent sur moi. Quand je n’aurais eu naturellement aucun goût pour cette pauvre fille, la compassion, la contradiction m’en auraient donné. J’ai toujours aimé l’honnêteté dans les manières et dans les propos, surtout avec le sexe. Je devins hautement son champion. Je la vis sensible à mes soins ; et ses regards, animés par la reconnaissance, qu’elle n’osait exprimer de bouche, n’en devenaient que plus pénétrants.

Elle était très timide ; je l’étais aussi. La liaison, que cette disposition commune semblait éloigner, se fit pourtant très rapidement. L’hôtesse, qui s’en aperçut, devint furieuse ; et ses brutalités avancèrent encore mes affaires auprès de la petite, qui, n’ayant que moi seul d’appui dans la maison, me voyait sortir avec peine et soupirait après le retour de son protecteur. Le rapport de nos cœurs, le concours de nos dispositions eut bientôt son effet ordinaire. Elle crut voir en moi un honnête homme ; elle ne se trompa pas. Je crus voir en elle une fille sensible, simple et sans coquetterie ; je ne me trompai pas non plus. Je lui déclarai d’avance que je ne l’abandonnerais ni ne l’épouserais jamais. L’amour, l’estime, la sincérité naïve furent les ministres de mon triomphe ; et c’était parce que son cœur était tendre et honnête que je fus heureux sans être entreprenant.

La crainte qu’elle eut que je ne me fâchasse de ne pas trouver en elle ce qu’elle croyait que j’y cherchais recula mon bonheur plus que toute autre chose. Je la vis, interdite et confuse avant de se rendre, vouloir se faire entendre, et n’oser s’expliquer. Loin d’imaginer la véritable cause de son embarras, j’en imaginai une bien fausse et bien insultante pour ses mœurs ; et, croyant qu’elle m’avertissait que ma santé courait des risques, je tombai dans des perplexités qui ne me retinrent pas, mais qui durant plusieurs jours empoisonnèrent mon bonheur. Comme nous ne nous entendions pas l’un l’autre, nos entretiens à ce sujet étaient autant d’énigmes et d’amphigouris plus que risibles. Elle fut prête à me croire absolument fou ; je fus prêt à ne savoir plus que penser d’elle. Enfin nous nous expliquâmes : elle me fit en pleurant l’aveu d’une faute unique au sortir de l’enfance, fruit de son ignorance et de l’adresse d’un séducteur. Sitôt que je la compris, je fis un cri de joie : Pucelage ! m’écriai-je : c’est bien à Paris, c’est bien à vingt ans qu’on en cherche ! Ah ! ma Thérèse, je suis trop heureux de te posséder sage et saine, et de ne pas trouver ce que je ne cherchais pas.

Je n’avais cherché d’abord qu’à me donner un amusement. Je vis que j’avais plus fait, et que je m’étais donné une compagne. Un peu d’habitude avec cette excellente fille, un peu de réflexion sur ma situation me firent sentir qu’en ne songeant qu’à mes plaisirs, j’avais beaucoup fait pour mon bonheur. Il me fallait, à la place de l’ambition éteinte, un sentiment vif qui remplît mon cœur. Il fallait, pour tout dire, un successeur à maman : puisque je ne devais plus vivre avec elle, il me fallait quelqu’un qui vécût avec son élève, et en qui je trouvasse la simplicité, la docilité de cœur qu’elle avait trouvée en moi. Il fallait que la douceur de la vie privée et domestique me dédommageât du sort brillant auquel je renonçais. Quand j’étais absolument seul, mon cœur était vide ; mais il n’en fallait qu’un

pour le remplir. Le sort m’avait ôté, m’avait aliéné, du moins en
Rousseau - Les Confessions, Launette, 1889, tome 2, figure page 0081.png
J.-J. Rousseau enseignant les heures à Thérèse
partie, celui pour lequel la nature m’avait fait. Dès lors j’étais seul ; car il n’y

eut jamais pour moi d’intermédiaire entre tout et rien. Je trouvais dans Thérèse le supplément dont j’avais besoin ; par elle je vécus heureux autant que je pouvais l’être selon le cours des événements.

Je voulus d’abord former son esprit : j’y perdis ma peine. Son esprit est ce que l’a fait la nature ; la culture et les soins n’y prennent pas. Je ne rougis pas d’avouer qu’elle n’a jamais bien su lire, quoiqu’elle écrive passablement. Quand j’allai loger dans la rue Neuve-des-Petits-Champs, j’avais à l’hôtel de Pontchartrain, vis-à-vis mes fenêtres, un cadran sur lequel je m’efforçai durant plus d’un mois à lui faire connaître les heures. A peine les connaît-elle encore à présent. Elle n’a jamais pu suivre l’ordre des douze mois de l’année, et ne connaît pas un seul chiffre, malgré tous les soins que j’ai pris pour les lui montrer. Elle ne sait ni compter l’argent, ni le prix d’aucune chose. Le mot qui lui vient en parlant est souvent l’opposé de celui qu’elle veut dire. Autrefois j’avais fait un dictionnaire de ses phrases pour amuser madame de Luxembourg, et ses quiproquos sont devenus célèbres dans les sociétés où j’ai vécu. Mais cette personne si bornée, et, si l’on veut, si stupide, est d’un conseil excellent dans les occasions difficiles. Souvent en Suisse, en Angleterre, en France, dans les catastrophes où je me trouvais, elle a vu ce que je ne voyais pas moi-même ; elle m’a donné les avis les meilleurs à suivre ; elle m’a tiré des dangers où je me précipitais aveuglément ; et devant les dames du plus haut rang, devant les grands et les princes, ses sentiments, son bon sens, ses réponses et sa conduite, lui ont attiré l’estime universelle ; et à moi, sur son mérite, des compliments dont je sentais la sincérité.

Auprès des personnes qu’on aime, le sentiment nourrit l’esprit ainsi que le cœur, et l’on a peu besoin de chercher ailleurs des idées. Je vivais avec ma Thérèse aussi agréablement qu’avec le plus beau génie de l’univers. Sa mère, fière d’avoir été jadis élevée auprès de la marquise de Monpipeau, faisait le bel esprit, voulait diriger le sien, et gâtait, par son astuce, la simplicité de notre commerce. L’ennui de cette importunité me fit un peu surmonter la sotte honte de n’oser me montrer avec Thérèse en public, et nous faisions tête-à-tête de petites promenades champêtres et de petits goûters qui m’étaient délicieux. Je voyais qu’elle m’aimait sincèrement, et cela redoublait ma tendresse. Cette douce intimité me tenait lieu de tout : l’avenir ne me touchait plus, ou ne me touchait que comme le présent prolongé : je ne désirais rien que d’en assurer la durée.

Cet attachement me rendit toute autre dissipation superflue et insipide. Je ne sortais plus que pour aller chez Thérèse ; sa demeure devint presque la mienne. Cette vie retirée devint si avantageuse à mon travail, qu’en moins de trois mois mon opéra tout entier fut fait, paroles et musique. Il restait seulement quelques accompagnements et remplissages à faire. Ce travail de manœuvre m’ennuyait fort. Je proposai à Philidor de s’en charger, en lui donnant part au bénéfice. Il vint deux fois, et fit quelques remplissages dans l’acte d’Ovide ; mais il ne put se captiver à ce travail assidu pour un profit éloigné et même incertain. Il ne revint plus, et j’achevai ma besogne moi-même.

Mon opéra fait, il s’agit d’en tirer parti ; c’était un autre opéra bien plus difficile. On ne vient à bout de rien à Paris quand on y vit isolé. Je pensai à me faire jour par M. de la Poplinière, chez qui Gauffecourt, de retour de Genève, m’avait introduit. M. de la Poplinière était le Mécène de Rameau : madame de la Poplinière était sa très humble écolière. Rameau faisait, comme on dit, la pluie et le beau temps dans cette maison. Jugeant qu’il protégerait avec plaisir l’ouvrage d’un de ses disciples, je voulus lui montrer le mien. Il refusa de le voir, disant qu’il ne pouvait lire des partitions, et que cela le fatiguait trop. La Poplinière dit là-dessus qu’on pouvait le lui faire entendre, et m’offrit de rassembler des musiciens pour en exécuter des morceaux. Je ne demandais pas mieux. Rameau consentit en grommelant, et répétant sans cesse que ce devait être une belle chose que la composition d’un homme qui n’était pas enfant de la balle, et qui avait appris la musique tout seul. Je me hâtai de tirer en parties cinq ou six morceaux choisis. On me donna une dizaine de symphonistes, et pour chanteurs, Albert, Bérard et mademoiselle Bourbonnais. Rameau commença dès l’ouverture à faire entendre, par ses éloges outrés, qu’elle ne pouvait être de moi. Il ne laissa passer aucun morceau sans donner des signes d’impatience ; mais à un air de haute- contre, dont le chant était mâle et sonore, et l’accompagnement très brillant, il ne put se contenir ; il m’apostropha avec une brutalité qui scandalisa tout le monde, soutenant qu’une partie de ce qu’il venait d’entendre était d’un homme consommé dans l’art, et le reste d’un ignorant qui ne savait pas même la musique. Et il est vrai que mon travail, inégal et sans règle, était tantôt sublime et tantôt très plat, comme doit être celui de quiconque ne s’élève que par quelques élans de génie, et que la science ne soutient point. Rameau prétendit ne voir en moi qu’un petit pillard sans talent et sans goût. Les assistants, et surtout le maître de la maison, ne pensèrent pas de même. M. de Richelieu, qui dans ce temps-là voyait beaucoup monsieur et, comme on sait, madame de la Poplinière, ouït parler de mon ouvrage, et voulut l’entendre en entier, avec le projet de le faire donner à la cour s’il en était content. Il fut exécuté à grand chœur et à grand orchestre, aux frais du roi, chez M. Bonneval, intendant des menus. Francœur dirigeait l’exécution. L’effet en fut surprenant : M. le duc ne cessait de s’écrier et d’applaudir ; et à la fin d’un chœur, dans l’acte du Tasse, il se leva, vint à moi, et me serrant la main, Monsieur Rousseau, me dit-il, voilà de l’harmonie qui transporte ; je n’ai jamais rien entendu de plus beau : je veux faire donner cet ouvrage à Versailles. Madame de la Poplinière, qui était là, ne dit pas un mot. Rameau, quoique invité, n’y avait pas voulu venir. Le lendemain, madame de la Poplinière me fit à sa toilette un accueil fort dur, affecta de me rabaisser ma pièce, et me dit que, quoiqu’un peu de clinquant eût d’abord ébloui M. de Richelieu, il en était bien revenu, et qu’elle ne me conseillait pas de compter sur mon opéra. Monsieur le duc arriva peu après, et me tint un tout autre langage, me dit des choses flatteuses sur mes talents, et me parut toujours disposé à faire donner ma pièce devant le roi. Il n’y a, dit-il, que l’acte du Tasse qui ne peut passer à la cour : il en faut faire un autre. Sur ce seul mot j’allai m’enfermer chez moi ; et dans trois semaines j’eus fait, à la place du Tasse, un autre acte, dont le sujet était Hésiode inspiré par une muse. Je trouvai le secret de faire passer dans cet acte une partie de l’histoire de mes talents, et de la jalousie dont Rameau voulait bien les honorer. Il y avait dans ce nouvel acte une élévation moins gigantesque et mieux soutenue que celle du Tasse ; la musique en était aussi noble et beaucoup mieux faite ; et si les deux autres actes avaient valu celui-là, la pièce entière eût avantageusement soutenu la représentation : mais tandis que j’achevais de la mettre en état, une autre entreprise suspendit l’exécution de celle-là.

L’hiver qui suivit la bataille de Fontenoy il y eut beaucoup de fêtes à Versailles, entre autres plusieurs opéras au théâtre des Petites-Écuries. De ce nombre fut le drame de Voltaire, intitulé la Princesse de Navarre, dont Rameau avait fait la musique, et qui venait d’être changé et réformé sous le nom des Fêtes de Ramire. Ce nouveau sujet demandait plusieurs changements aux divertissements de l’ancien, tant dans les vers que dans la musique. Il s’agissait de trouver quelqu’un qui pût remplir ce double objet. Voltaire, alors en Lorraine, et Rameau, tous deux occupés pour lors à l’opéra du Temple de la Gloire, ne pouvant donner des soins à celui-là, M. de Richelieu pensa à moi, me fit proposer de m’en charger : et pour que je pusse examiner mieux ce qu’il y avait à faire, il m’envoya séparément le poème et la musique. Avant toute chose, je ne voulus toucher aux paroles que de l’aveu de l’auteur ; et je lui écrivis à ce sujet une lettre très honnête, et même respectueuse, comme il convenait. Voici sa réponse, dont l’original est dans la liasse A, no I.

"15 décembre 1745.

Vous réunissez, monsieur, deux talents qui ont toujours été séparés jusqu’à présent. Voilà déjà deux bonnes raisons pour moi de vous estimer et de chercher à vous aimer. Je suis fâché pour vous que vous employiez ces deux talents à un ouvrage qui n’en est pas trop digne. Il y a quelques mois que M. le duc de Richelieu m’ordonna absolument de faire en un clin d’œil une petite et mauvaise esquisse de quelques scènes insipides et tronquées, qui devaient s’ajuster à des divertissements qui ne sont point faits pour elles. J’obéis avec la plus grande exactitude ; je fis très vite et très mal. J’envoyai ce misérable croquis à M. le duc de Richelieu, comptant qu’il ne servirait pas, ou que je le corrigerais. Heureusement il est entre vos mains, vous en êtes le maître absolu ; j’ai perdu entièrement tout cela de vue. Je ne doute pas que vous n’ayez rectifié toutes les fautes échappées nécessairement dans une composition si rapide d’une simple esquisse, que vous n’ayez suppléé à tout.

Je me souviens qu’entre autres balourdises, il n’est pas dit, dans ces scènes qui lient les divertissements, comment la princesse Grenadine passe tout d’un coup d’une prison dans un jardin ou dans un palais. Comme ce n’est point un magicien qui lui donne des fêtes, mais un seigneur espagnol, il me semble que rien ne doit se faire par enchantement. Je vous prie, monsieur, de vouloir bien revoir cet endroit, dont je n’ai qu’une idée confuse. Voyez s’il est nécessaire que la prison s’ouvre, et qu’on fasse passer notre princesse de cette prison dans un beau palais doré et verni, préparé pour elle. Je sais très bien que tout cela est fort misérable, et qu’il est au-dessous d’un être pensant de faire une affaire sérieuse de ces bagatelles ; mais enfin, puisqu’il s’agit de déplaire le moins qu’on pourra, il faut mettre le plus de raison qu’on peut, même dans un mauvais divertissement d’opéra.

Je me rapporte de tout à vous et à M. Ballod, et je compte avoir bientôt l’honneur de vous faire mes remerciements, et de vous assurer, monsieur, à quel point j’ai celui d’être, etc."

Qu’on ne soit pas surpris de la grande politesse de cette lettre, comparée aux autres lettres demi-cavalières qu’il m’a écrites depuis ce temps-là. Il me crut en grande faveur auprès de M. de Richelieu ; et la souplesse courtisane qu’on lui connaît l’obligeait à beaucoup d’égards pour un nouveau venu, jusqu’à ce qu’il connût mieux la mesure de son crédit.

Autorisé par M. de Voltaire et dispensé de tous égards pour Rameau, qui ne cherchait qu’à me nuire, je me mis au travail, et en deux mois ma besogne fut faite. Elle se borna, quant aux vers, à très peu de chose. Je tâchai seulement qu’on n’y sentît pas la différence des styles ; et j’eus la présomption de croire avoir réussi. Mon travail en musique fut plus long et plus pénible : outre que j’eus à faire plusieurs morceaux d’appareil, et entre autres l’ouverture, tout le récitatif dont j’étais chargé se trouva d’une difficulté extrême, en ce qu’il fallait lier, souvent en peu de vers et par des modulations très rapides, des symphonies et des chœurs dans des tons fort éloignés : car, pour que Rameau ne m’accusât pas d’avoir défiguré ses airs, je n’en voulus changer ni transposer aucun. Je réussis à ce récitatif. Il était bien accentué, plein d’énergie, et surtout excellemment modulé. L’idée des deux hommes supérieurs auxquels on daignait m’associer m’avait élevé le génie ; et je puis dire que, dans ce travail ingrat et sans gloire, dont le public ne pouvait pas même être informé, je me tins presque toujours à côté de mes modèles.

La pièce, dans l’état où je l’avais mise, fut répétée au grand théâtre de l’Opéra. Des trois auteurs je m’y trouvai seul. Voltaire était absent, et Rameau n’y vint pas, ou se cacha.

Les paroles du premier monologue étaient très lugubres ; en voici le début : O mort ! viens terminer les malheurs de ma vie.

Il avait bien fallu faire une musique assortissante. Ce fut pourtant là-dessus que madame de la Poplinière fonda sa censure, en m’accusant, avec beaucoup d’aigreur, d’avoir fait une musique d’enterrement. M. de Richelieu commença judicieusement par s’informer de qui étaient les vers de ce monologue. Je lui présentai le manuscrit qu’il m’avait envoyé, et qui faisait foi qu’ils étaient de Voltaire. En ce cas, dit-il, c’est Voltaire seul qui a tort. Durant la répétition, tout ce qui était de moi fut successivement improuvé par madame de la Poplinière, et justifié par M. de Richelieu. Mais enfin j’avais affaire à trop forte partie, et il me fut signifié qu’il y avait à refaire à mon travail plusieurs choses sur lesquelles il fallait consulter M. Rameau. Navré d’une conclusion pareille, au lieu des éloges que j’attendais, et qui certainement m’étaient dus, je rentrai chez moi la mort dans le cœur. J’y tombai malade, épuisé de fatigue, dévoré de chagrin ; et de six semaines je ne fus en état de sortir.

Rameau, qui fut chargé des changements indiqués par madame de la Poplinière, m’envoya demander l’ouverture de mon grand opéra, pour la substituer à celle que je venais de faire. Heureusement je sentis le croc-en-jambe, et je la refusai. Comme il n’y avait plus que cinq ou six jours jusqu’à la représentation, il n’eut pas le temps d’en faire une, et il fallut laisser la mienne. Elle était à l’italienne, et d’un style très nouveau pour lors en France. Cependant elle fut goûtée et j’appris par M. de Valmalette, maître d’hôtel du roi, et gendre de M. Mussard, mon parent et mon ami, que les amateurs avaient été très contents de mon ouvrage, et que le public ne l’avait pas distingué de celui de Rameau. Mais celui-ci, de concert avec madame de la Poplinière, prit des mesures pour qu’on ne sût pas même que j’y avais travaillé. Sur les livres qu’on distribue aux spectateurs, et où les auteurs sont toujours nommés, il n’y eut de nommé que Voltaire ; et Rameau aima mieux que son nom fût supprimé que d’y voir associer le mien.

Sitôt que je fus en état de sortir, je voulus aller chez M. de Richelieu. Il n’était plus temps ; il venait de partir pour Dunkerque, où il devait commander le débarquement destiné pour l’Écosse. A son retour, je me dis, pour autoriser ma paresse, qu’il était trop tard. Ne l’ayant plus revu depuis lors, j’ai perdu l’honneur que méritait mon ouvrage, l’honoraire qu’il devait me produire ; et mon temps, mon travail, mon chagrin, ma maladie et l’argent qu’elle me coûta, tout cela fut à mes frais, sans me rendre un sou de bénéfice, ou plutôt de dédommagement. Il m’a cependant toujours paru que M. de Richelieu avait naturellement de l’inclination pour moi, et pensait avantageusement de mes talents ; mais mon malheur et madame de la Poplinière empêchèrent tout l’effet de sa bonne volonté.

Je ne pouvais rien comprendre à l’aversion de cette femme, à qui je m’étais efforcé de plaire et à qui je faisais assez régulièrement ma cour. Gauffecourt m’en expliqua les causes : D’abord, me dit-il, son amitié pour Rameau, dont elle est la prôneuse en titre, et qui ne veut souffrir aucun concurrent ; et de plus un péché originel qui vous damne auprès d’elle, et qu’elle ne vous pardonnera jamais, c’est d’être Genevois. Là-dessus il m’expliqua que l’abbé Hubert, qui l’était, et sincère ami de M. de la Poplinière, avait fait ses efforts pour l’empêcher d’épouser cette femme, qu’il connaissait bien ; et qu’après le mariage elle lui avait voué une haine implacable, ainsi qu’à tous les Genevois. Quoique la Poplinière, ajouta-t-il, ait de l’amitié pour vous, et que je le sache, ne comptez pas sur son appui. Il est amoureux de sa femme : elle vous hait ; elle est méchante, elle est adroite : vous ne ferez jamais rien dans cette maison. Je me le tins pour dit.

Ce même Gauffecourt me rendit à peu près dans le même temps un service dont j’avais grand besoin. Je venais de perdre mon vertueux père, âgé d’environ soixante ans. Je sentis moins cette perte que je n’aurais fait en d’autres temps, où les embarras de ma situation m’auraient moins occupé. Je n’avais point voulu réclamer de son vivant ce qui restait du bien de ma mère, et dont il tirait le petit revenu : je n’eus plus là-dessus de scrupule après sa mort. Mais le défaut de preuve juridique de la mort de mon frère faisait une difficulté que Gauffecourt se chargea de lever, et qu’il leva en effet par les bons offices de l’avocat de Lorme. Comme j’avais le plus grand besoin de cette petite ressource, et que l’événement était douteux, j’en attendais la nouvelle définitive avec le plus vif empressement. Un soir, en rentrant chez moi, je trouvai la lettre qui devait contenir cette nouvelle, et je la pris pour l’ouvrir avec un tremblement d’impatience dont j’eus honte au dedans de moi. Eh quoi ! me dis-je avec dédain, Jean-Jacques se laisserait-il subjuguer à ce point par l’intérêt et par la curiosité ? Je remis sur-le-champ la lettre sur ma cheminée ; je me déshabillai, me couchai tranquillement, dormis mieux qu’à mon ordinaire, et me levai le lendemain assez tard sans plus penser à ma lettre. En m’habillant je l’aperçus ; je l’ouvris sans me presser ; j’y trouvai une lettre de change. J’eus bien des plaisirs à la fois ; mais je puis jurer que le plus vif fut celui d’avoir su me vaincre. J’aurais vingt traits pareils à citer en ma vie, mais je suis trop pressé pour pouvoir tout dire. J’envoyai une petite partie de cet argent à ma pauvre maman, regrettant avec larmes l’heureux temps où j’aurais mis le tout à ses pieds. Toutes ses lettres se sentaient de sa détresse. Elle m’envoyait un tas de recettes et de secrets dont elle prétendait que je fisse ma fortune et la sienne. Déjà le sentiment de sa misère lui resserrait le cœur et lui rétrécissait l’esprit. Le peu que je lui envoyai fut la proie des fripons qui l’obsédaient. Elle ne profita de rien. Cela me dégoûta de partager mon nécessaire avec ces misérables, surtout après l’inutile tentative que je fis pour la leur arracher, comme il sera dit ci-après.

Le temps s’écoulait, et l’argent avec lui. Nous étions deux, même quatre, ou, pour mieux dire, nous étions sept ou huit. Car, quoique Thérèse fût d’un désintéressement qui a peu d’exemples, sa mère n’était pas comme elle. Sitôt qu’elle se vit un peu remontée par mes soins, elle fit venir toute sa famille, pour en partager le fruit. Sœurs, fils, filles, petites-filles, tout vint, hors sa fille aînée, mariée au directeur des carrosses d’Angers. Tout ce que je faisais pour Thérèse était détourné par sa mère en faveur de ces affamés. Comme je n’avais pas affaire à une personne avide, et que je n’étais pas subjugué par une passion folle, je ne faisais pas des folies. Content de tenir Thérèse honnêtement, mais sans luxe, à l’abri des pressants besoins, je consentais que ce qu’elle gagnait par son travail fût tout entier au profit de sa mère, et je ne me bornais pas à cela ; mais, par une fatalité qui me poursuivait, tandis que maman était en proie à ses croquants, Thérèse était en proie à sa famille, et je ne pouvais rien faire d’aucun côté qui profitât à celle pour qui je l’avais destiné. Il était singulier que la cadette des enfants de madame le Vasseur, la seule qui n’eût pas été dotée, était la seule qui nourrissait son père et sa mère, et qu’après avoir été longtemps battue par ses frères, par ses sœurs, même par ses nièces, cette pauvre fille en était maintenant pillée, sans qu’elle pût mieux se défendre de leurs vols que de leurs coups. Une seule de ses nièces, appelée Gothon Leduc, était assez aimable et d’un caractère assez doux, quoique gâtée par l’exemple et les leçons des autres. Comme je les voyais souvent ensemble, je leur donnais les noms qu’elles s’entre-donnaient ; j’appelais la nièce ma nièce, et la tante ma tante. Toutes deux m’appelaient leur oncle. De là le nom de tante duquel j’ai continué d’appeler Thérèse, et que mes amis répétaient quelquefois en plaisantant.

On sent que, dans une pareille situation, je n’avais pas un moment à perdre pour tâcher de m’en tirer. Jugeant que M. de Richelieu m’avait oublié, et n’espérant plus rien du côté de la cour, je fis quelques tentatives pour faire passer à Paris mon opéra : mais j’éprouvai des difficultés qui demandaient bien du temps pour les vaincre, et j’étais de jour en jour plus pressé. Je m’avisai de présenter ma petite comédie de Narcisse aux Italiens. Elle y fut reçue, et j’eus les entrées, qui me firent grand plaisir : mais ce fut tout. Je ne pus jamais parvenir à faire jouer ma pièce ; et, ennuyé de faire ma cour à des comédiens, je les plantai là. Je revins enfin au dernier expédient qui me restait, et le seul que j’aurais dû prendre. En fréquentant la maison de M. de la Poplinière je m’étais éloigné de celle de M. Dupin. Les deux dames, quoique parentes, étaient mal ensemble et ne se voyaient point ; il n’y avait aucune société entre les deux maisons, et Thieriot seul vivait dans l’une et dans l’autre. Il fut chargé de tâcher de me ramener chez M. Dupin. M. de Francueil suivait alors l’histoire naturelle et la chimie, et faisait un cabinet. Je crois qu’il aspirait à l’Académie des sciences ; il voulait pour cela faire un livre, et il jugeait que je pouvais lui être utile dans ce travail. Madame Dupin, qui de son côté méditait un autre livre, avait sur moi des vues à peu près semblables. Ils auraient voulu m’avoir en commun pour une espèce de secrétaire, et c’était là l’objet des semonces de Thieriot. J’exigeais préalablement que M. de Francueil emploierait son crédit avec celui de Jelyotte pour faire répéter mon ouvrage à l’Opéra. Il y consentit. Les Muses galantes furent répétées d’abord plusieurs fois au magasin, puis au grand théâtre. Il y avait beaucoup de monde à la grande répétition, et plusieurs morceaux furent très applaudis. Cependant je sentis moi-même durant l’exécution, fort mal conduite par Rebel, que la pièce ne passerait pas, et même qu’elle n’était pas en état de paraître sans de grandes corrections. Ainsi je la retirai sans mot dire, et sans m’exposer au refus ; mais je vis clairement par plusieurs indices que l’ouvrage, eût-il été parfait, n’aurait pas passé. M. de Francueil m’avait bien promis de le faire répéter, mais non pas de le faire recevoir. Il me tint exactement parole. J’ai toujours cru voir, dans cette occasion et dans beaucoup d’autres, que ni lui ni madame Dupin ne se souciaient de me laisser acquérir une certaine réputation dans le monde, de peur peut-être qu’on en supposât, en voyant leurs livres, qu’ils avaient greffé leurs talents sur les miens. Cependant, comme madame Dupin m’en a toujours supposé de très médiocres, et qu’elle ne m’a jamais employé qu’à écrire sous sa dictée, ou à des recherches de pure érudition, ce reproche, surtout à son égard, eût été bien injuste.

Ce dernier mauvais succès acheva de me décourager. J’abandonnai tout projet d’avancement et de gloire ; et, sans plus songer à des talents vrais ou vains qui me prospéraient si peu, je consacrai mon temps et mes soins à me procurer ma subsistance et celle de ma Thérèse, comme il plairait à ceux qui se chargeraient d’y pourvoir. Je m’attachai donc tout à fait à madame Dupin et à M. de Francueil. Cela ne me jeta pas dans une grande opulence ; car, avec huit à neuf cents francs par an que j’eus les deux premières années, à peine avais-je de quoi fournir à mes premiers besoins, forcé de me loger à leur voisinage, en chambre garnie, dans un quartier assez cher, et payant un autre loyer à l’extrémité de Paris, tout en haut de la rue Saint-Jacques, où, quelque temps qu’il fît, j’allais souper presque tous les soirs. Je pris bientôt le train et même le goût de mes nouvelles occupations. Je m’attachai à la chimie ; j’en fis plusieurs cours avec M. de Francueil chez M. Rouelle ; et nous nous mîmes à barbouiller du papier tant bien que mal sur cette science, dont nous possédions à peine les éléments. En 1747, nous allâmes passer l’automne en Touraine, au château de Chenonceaux, maison royale sur le Cher, bâtie par Henri second pour Diane de Poitiers, dont on y voit encore les chiffres, et maintenant possédée par M. Dupin, fermier général. On s’amusa beaucoup dans ce beau lieu ; on y faisait très bonne chère ; j’y devins gras comme un moine. On y fit beaucoup de musique. J’y composai plusieurs trios à chanter pleins d’une assez forte harmonie, et dont je reparlerai peut-être dans mon supplément, si jamais j’en fais un. On y joua la comédie. J’y en fis, en quinze jours, une en trois actes, intitulée l’Engagement téméraire qu’on trouvera parmi mes papiers, et qui n’a d’autre mérite que beaucoup de gaieté. J’y composai d’autres petits ouvrages, entre autres une pièce en vers intitulée l’Allée de Sylvie, nom d’une allée du parc qui bordait le Cher ; et tout cela se fit sans discontinuer mon travail sur la chimie, et celui que je faisais auprès de madame Dupin.

Tandis que j’engraissais à Chenonceaux, ma pauvre Thérèse engraissait à Paris d’une autre manière ; et quand j’y revins, je trouvai l’ouvrage que j’avais mis sur le métier plus avancé que je ne l’avais cru. Cela m’eût jeté, vu ma situation, dans un embarras extrême, si des camarades de table ne m’eussent fourni la seule ressource qui pouvait m’en tirer. C’est un de ces récits essentiels que je ne puis faire avec trop de simplicité, parce qu’il faudrait, en les commentant, m’excuser ou me charger, et que je ne dois faire ici ni l’un ni l’autre.

Durant le séjour d’Altuna à Paris, au lieu d’aller manger chez un traiteur, nous mangions ordinairement lui et moi à notre voisinage, presque vis-à-vis le cul-de-sac de l’Opéra, chez une madame la Selle, femme d’un tailleur, qui donnait assez mal à manger, mais dont la table ne laissait pas d’être recherchée, à cause de la bonne et sûre compagnie qui s’y trouvait ; car on n’y recevait aucun inconnu, et il fallait être introduit par quelqu’un de ceux qui y mangeaient d’ordinaire. Le commandeur de Graville, vieux débauché, plein de politesse et d’esprit, mais ordurier, y logeait, et y attirait une folle et brillante jeunesse en officiers aux gardes et mousquetaires. Le commandeur de Nonant, chevalier de toutes les filles de l’Opéra, y apportait journellement toutes les nouvelles de ce tripot. MM. Duplessis, lieutenant-colonel retiré, bon et sage vieillard, et Ancelet, officier des mousquetaires, y maintenaient un certain ordre parmi ces jeunes gens. Il y venait aussi des commerçants, des financiers, des ouvriers, mais polis, honnêtes, et de ceux qu’on distinguait dans leur métier ; M. de Besse, M. de Forcade, et d’autres dont j’ai oublié les noms. Enfin l’on y voyait des gens de mise de tous les états, excepté des abbés et des gens de robe, que je n’y ai jamais vus ; et c’était une convention de n’y en point introduire. Cette table, assez nombreuse, était très gaie sans être bruyante, et l’on y polissonnait beaucoup sans grossièreté. Le vieux commandeur, avec tous ses contes gras quant à la substance, ne perdait jamais sa politesse de la vieille cour, et jamais un mot de gueule ne sortait de sa bouche qui ne fût si plaisant que des femmes l’auraient pardonné. Son ton servait de règle à toute la table : tous ces jeunes gens contaient leurs aventures galantes avec autant de licence que de grâce : et les contes de filles manquaient d’autant moins que le magasin était à la porte ; car l’allée par où l’on allait chez madame la Selle était la même où donnait la boutique de la Duchapt, célèbre marchande de modes, qui avait alors de très jolies filles avec lesquelles nos messieurs allaient causer avant ou après dîner. Je m’y serais amusé comme les autres, si j’eusse été plus hardi. Il ne fallait qu’entrer comme eux ; je n’osai jamais. Quant à madame la Selle, je continuai d’y aller manger assez souvent après le départ d’Altuna. J’y apprenais des foules d’anecdotes très amusantes, et j’y pris aussi peu à peu, non, grâces au ciel, jamais les mœurs, mais les maximes que j’y vis établies. D’honnêtes personnes, mises à mal, des maris trompés, des femmes séduites, des accouchements clandestins, étaient là les textes les plus ordinaires ; et celui qui peuplait le mieux les Enfants-Trouvés était toujours le plus applaudi. Cela me gagna ; je formai ma façon de penser sur celle que je voyais en règne chez des gens très aimables, et dans le fond très honnêtes gens ; et je me dis : Puisque c’est l’usage du pays, quand on y vit on peut le suivre. Voilà l’expédient que je cherchais. Je m’y déterminai gaillardement, sans le moindre scrupule ; et le seul que j’eus à vaincre fut celui de Thérèse, à qui j’eus toutes les peines du monde de faire adopter cet unique moyen de sauver son honneur. Sa mère, qui de plus craignait un nouvel embarras de marmaille, étant venue à mon secours, elle se laissa vaincre. On choisit une sage-femme prudente et sûre, appelée mademoiselle Gouin, qui demeurait à la pointe Saint-Eustache, pour lui confier ce dépôt ; et quand le temps fut venu, Thérèse fut menée par sa mère chez la Gouin pour y faire ses couches. J’allai l’y voir plusieurs fois, et je lui portai un chiffre que j’avais fait à double sur deux cartes, dont une fut mise dans les langes de l’enfant ; et il fut déposé par la sage-femme au bureau des Enfants-Trouvés, dans la forme ordinaire. L’année suivante, même inconvénient et même expédient, au chiffre près, qui fut négligé. Pas plus de réflexion de ma part, pas plus d’approbation de celle de la mère : elle obéit en gémissant. On verra successivement toutes les vicissitudes que cette fatale conduite a produites dans ma façon de penser, ainsi que dans ma destinée. Quant à présent, tenons-nous à cette première époque. Ses suites, aussi cruelles qu’imprévues, ne me forceront que trop d’y revenir.

Je marque ici celle de ma première connaissance avec madame d’Épinay, dont le nom reviendra souvent dans ces Mémoires : elle s’appelait mademoiselle d’Esclavelles, et venait d’épouser M. d’Épinay, fils de M. Lalive de Bellegarde, fermier général. Son mari était musicien, ainsi que M. de Francueil. Elle était musicienne aussi, et la passion de cet art mit entre ces trois personnes une grande intimité. M. de Francueil m’introduisit chez madame d’Épinay ; j’y soupais quelquefois avec lui. Elle était aimable, avait de l’esprit, des talents ; c’était assurément une bonne connaissance à faire. Mais elle avait une amie, appelée mademoiselle d’Ette, qui passait pour méchante, et qui vivait avec le chevalier de Valory, qui ne passait pas pour bon. Je crois que le commerce de ces deux personnes fit tort à madame d’Épinay, à qui la nature avait donné, avec un tempérament très exigeant, des qualités excellentes pour en régler ou racheter les écarts. M. de Francueil lui communiqua une partie de l’amitié qu’il avait pour moi, et m’avoua ses liaisons avec elle, dont, par cette raison, je ne parlerais pas ici si elles ne fussent devenues publiques au point de n’être pas même cachées à M. d’Épinay. M. de Francueil me fit même sur cette dame des confidences bien singulières, qu’elle ne m’a jamais faites à moi-même, et dont elle ne m’a jamais cru instruit ; car je n’en ouvris ni n’en ouvrirai de ma vie la bouche ni à elle ni à qui que ce soit. Toute cette confiance de part et d’autre rendait ma situation très embarrassante surtout avec madame de Francueil, qui me connaissait assez pour ne pas se défier de moi, quoique en liaison avec sa rivale. Je consolais de mon mieux cette pauvre femme, à qui son mari ne rendait assurément pas l’amour qu’elle avait pour lui. J’écoutais séparément ces trois personnes ; je gardais leurs secrets avec la plus grande fidélité, sans qu’aucune des trois m’en arrachât jamais aucun de ceux des deux autres, et sans dissimuler à chacune des deux femmes mon attachement pour sa rivale. Madame de Francueil, qui voulait se servir de moi pour bien des choses, essuya des refus formels ; et madame d’Épinay, m’ayant voulu charger une fois d’une lettre pour Francueil, non seulement en reçut un pareil, mais encore une déclaration très nette que si elle voulait me chasser pour jamais de chez elle, elle n’avait qu’à me faire une seconde fois pareille proposition. Il faut rendre justice à madame d’Épinay : loin que ce procédé parût lui déplaire, elle en parla à Francueil avec éloge, et ne m’en reçut pas moins bien. C’est ainsi que, dans des relations orageuses entre trois personnes que j’avais à ménager, dont je dépendais en quelque sorte, et pour qui j’avais de l’attachement, je conservai jusqu’à la fin leur amitié, leur estime, leur confiance, en me conduisant avec douceur et complaisance, mais toujours avec droiture et fermeté. Malgré ma bêtise et ma gaucherie, madame d’Épinay voulut me mettre des amusements de la Chevrette, château près de Saint-Denis, appartenant à M. de Bellegarde. Il y avait un théâtre où l’on jouait souvent des pièces. On me chargea d’un rôle que j’étudiai six mois sans relâche, et qu’il fallut me souffler d’un bout à l’autre à la représentation. Après cette épreuve on ne me proposa plus de rôle.

En faisant la connaissance de madame d’Épinay, je fis aussi celle de sa belle-sœur, mademoiselle de Bellegarde, qui devint bientôt comtesse de Houdetot. La première fois que je la vis, elle était à la veille de son mariage : elle me causa longtemps avec cette familiarité charmante qui lui est naturelle. Je la trouvai très aimable ; mais j’étais bien éloigné de prévoir que cette jeune personne ferait un jour le destin de ma vie, et m’entraînerait, quoique bien innocemment, dans l’abîme où je suis aujourd’hui.

Quoique je n’aie pas parlé de Diderot depuis mon retour de Venise, non plus que de mon ami M. Roguin, je n’avais pourtant négligé ni l’un ni l’autre, et je m’étais surtout lié de jour en jour plus intimement avec le premier. Il avait une Nanette, ainsi que j’avais une Thérèse : c’était entre nous une conformité de plus. Mais la différence était que ma Thérèse, aussi bien de figure que sa Nanette, avait une humeur douce et un caractère aimable, fait pour attacher un honnête homme ; au lieu que la sienne, pie-grièche et harengère, ne montrait rien aux yeux des autres qui pût racheter la mauvaise éducation. Il l’épousa toutefois. Ce fut fort bien fait, s’il l’avait promis. Pour moi, qui n’avais rien promis de semblable, je ne me pressai pas de l’imiter.

Je m’étais aussi lié avec l’abbé de Condillac, qui n’était rien, non plus que moi, dans la littérature, mais qui était fait pour devenir ce qu’il est aujourd’hui. Je suis le premier peut-être qui ai vu sa portée, et qui l’ai estimé ce qu’il valait. Il paraissait aussi se plaire avec moi ; et tandis qu’enfermé dans ma chambre, rue Jean-Saint-Denis, près l’Opéra, je faisais mon acte d’Hésiode, il venait quelquefois dîner avec moi tête à tête en pique-nique. Il travaillait alors à l’Essai sur l’origine des connaissances humaines, qui est son premier ouvrage. Quand il fut achevé, l’embarras fut de trouver un libraire qui voulût s’en charger. Les libraires de Paris sont arrogants et durs pour tout homme qui commence ; et la métaphysique, alors très peu à la mode, n’offrait pas un sujet bien attrayant. Je parlai à Diderot de Condillac et de son ouvrage ; je leur fis faire connaissance. Ils étaient faits pour se convenir ; ils se convinrent. Diderot engagea le libraire Durant à prendre le manuscrit de l’abbé, et ce grand métaphysicien eut de son premier livre, et presque par grâce, cent écus, qu’il n’aurait peut-être pas trouvés sans moi. Comme nous demeurions dans des quartiers fort éloignés les uns des autres, nous nous rassemblions tous trois une fois la semaine au Palais-Royal, et nous allions dîner ensemble à l’hôtel du Panier-Fleuri. Il fallait que ces petits dîners hebdomadaires plussent extrêmement à Diderot ; car lui, qui manquait presque à tous ses rendez-vous, ne manqua jamais à aucun de ceux-là. Je formai là le projet d’une feuille périodique, intitulée le Persifleur, que nous devions faire alternativement, Diderot et moi. J’en esquissai la première feuille, et cela me fit faire connaissance avec d’Alembert, à qui Diderot en avait parlé. Des événements imprévus nous barrèrent, et ce projet en demeura là.

Ces deux auteurs venaient d’entreprendre le Dictionnaire encyclopédique, qui ne devait d’abord être qu’une espèce de traduction de Chambers, semblable à peu près à celle du Dictionnaire de médecine de James, que Diderot venait d’achever. Celui-ci voulut me faire entrer pour quelque chose dans cette seconde entreprise, et me proposa la partie de la musique, que j’acceptai, et que j’exécutai très à la hâte et très mal, dans les trois mois qu’il m’avait donnés, comme à tous les auteurs qui devaient concourir à cette entreprise. Mais je fus le seul qui fut prêt au terme prescrit. Je lui remis mon manuscrit, que j’avais fait mettre au net par un laquais de M. de Francueil, appelé Dupont, qui écrivait très bien, et à qui je payai dix écus tirés de ma poche, qui ne m’ont jamais été remboursés. Diderot m’avait promis, de la part des libraires, une rétribution, dont il ne m’a jamais reparlé, ni moi à lui.

Cette entreprise de l’Encyclopédie fut interrompue par sa détention. Les Pensées philosophiques lui avaient attiré quelques chagrins qui n’eurent point de suite. Il n’en fut pas de même de la Lettre sur les aveugles, qui n’avait rien de répréhensible que quelques traits personnels, dont madame Dupré de Saint-Maur et M. de Réaumur furent choqués, et pour lesquels il fut mis au donjon de Vincennes. Rien ne peindra jamais les angoisses que me fit sentir le malheur de mon ami. Ma funeste imagination, qui porte toujours le mal au pis, s’effaroucha. Je le crus là pour le reste de sa vie. La tête faillit m’en tourner. J’écrivis à madame de Pompadour pour la conjurer de le faire relâcher, ou d’obtenir qu’on m’enfermât avec lui. Je n’eus aucune réponse à ma lettre : elle était trop peu raisonnable pour être efficace ; et je ne me flatte pas qu’elle ait contribué aux adoucissements qu’on mit quelque temps après à la captivité du pauvre Diderot. Mais si elle eût duré quelque temps encore avec la même rigueur, je crois que je serais mort de désespoir au pied de ce malheureux donjon. Au reste, si ma lettre a produit peu d’effet, je ne m’en suis pas non plus beaucoup fait valoir ; car je n’en parlai qu’à très peu de gens, et jamais à Diderot lui-même.

Rousseau - Les Confessions, Launette, 1889, tome 2, figure page 0099.png