1814
DERNIÈRES AVENTURES DU CHIEN BERGANZA1
Pareil à un esprit d’Ossian sortant d’un épais brouillard, je quittai cette salle pleine de fumée de tabac, pour respirer le grand air. La lune brillait dans un ciel sans nuages, pour mon bonheur, car, tandis que j’étais resté livré à mille pensées diverses, à mille projets chimériques qui me berçaient d’une secrète harmonie, dont les propos confus des assistants formaient pour ainsi dire l’accompagnement, je m’étais attardé, n’ayant pas fait attention à la marche de l’horloge, et j’avais à courir un quart-d’heure à travers le parc pour pouvoir rentrer dans la ville avant la clôture des portes. On sait qu’à N...., tout à côté de l’auberge, on passe le fleuve dans un bac, et que le parc conduit ensuite jusqu’à la ville. Le batelier me recommanda de ne pas dévier de la grande route, si je ne voulais pas m’égarer, et je me mis à courir précipitamment au clair de lune.
J’avais déjà dépassé la statue isolée de saint Népomucène, lorsque j’entendis soupirer à plusieurs reprises d’une manière plaintive et doulouleuse. Je m’arrêtai involontairement, et il me vint aussitôt le pressentiment qu’il allait peut-être m’arriver quelque aventure extraordinaire, ce que je n’éprouve jamais sans un certain plaisir : car je suis constamment à l’affût et dans l’expectative de ce qui peut trancher sur le cours de cette vie triviale et bourgeoise ; je résolus donc de savoir d’où partaient ces gémissements.
Guidé par le bruit, je pénétrai dans le taillis, et j’arrivai derrière la statue de saint Népomucène, jusqu’à un tertre de gazon. Tout-à-coup je n’entendis plus rien, et je croyais m’être trompé, lorsque tout près derrière moi une voix sourde et entrecoupée articula les mots suivants avec de pénibles efforts : « Sort cruel ! maudite Cannizares ! ta fureur n’est donc pas assouvie et brave la mort elle-même… N’as-tu pas retrouvé dans l’enfer ton infâme Montiela avec son bâtard de Satan !… Oh !… oh !… oh !… »
Je ne voyais personne : la voix semblait partir d’en bas, et soudain un dogue noir qui était étendu près du banc de gazon se leva devant moi, mais il retomba aussitôt par terre avec des mouvements convulsifs, et parut prêt à expirer. — Indubitablement c’était lui qui avait soupiré et prononcé ces paroles, et je ne laissai pas que d’être un peu décontenancé, car jamais jusque-là je n’avais encore entendu de chien parler aussi distinctement.
Je me remis pourtant, et je me crus dans l’obligation de secourir de tout mon pouvoir le pauvre animal, à qui l’approche de la mort déliait la langue sans doute pour la première fois, à l’ombre de la statue miraculeuse de saint Népomucène. J’allai donc chercher à la rivière, dans mon chapeau, de l’eau dont je l’aspergeai, ce qui lui fit ouvrir de grands yeux flamboyants, et montrer en grognant deux rangées de dents qui auraient pu faire honneur au ténor le plus difficile. Cela ne me rassura pas précisément ; mais, pensai-je en moi-même, avec un chien raisonnable qui parle, et qui par conséquent doit comprendre également ce qu’on lui dit, je me tirerai toujours bien d’affaire en y mettant de la civilité.
« Monsieur ! lui dis-je le premier, vous éprouvâtes tout-à-l’heure une légère indisposition, vous étiez bien près de passer un méchant quart-d’heure, et peut-être alliez-vous, comme dit le proverbe, crever comme un chien, vous même qui semblez prendre plaisir à vouloir vous faire passer pour tel. Sur ma parole ! si vos yeux projettent encore de si vifs éclairs, si vous avez encore la force de grogner, je veux dire de murmurer un peu, vous le devez à l’eau fraîche que je suis allé puiser au fleuve voisin, dans mon chapeau tout neuf, au risque imminent de mouiller mes bottes ! »
Le chien se redressa avec peine, et après s’être couché commodément sur le flanc, les pattes de devant étendues, il me regarda long-temps en face, mais d’un œil plus doux qu’auparavant ; il paraissait réfléchir s’il devait ou non prendre la parole. Enfin il dit :
« Tu m’as secouru ! — En vérité, si tu t’étais exprimé avec moins de prétention, je pourrais douter que tu sois réellement un homme ! — Mais tu m’avais peut-être entendu parler, car j’ai la mauvaise habitude de discourir avec moi-même, lorsque le ciel permet que j’use de votre langage, et ce n’est alors que la curiosité qui t’a inspiré de me venir en aide. Un sincère mouvement de compassion pour un chien, cela n’est pas dans le naturel de l’homme. »
Persistant à user d’une politesse systématique, je cherchai a persuader mon interlocuteur de l’affection que m’avait toujours inspirée sa race, et en particulier l’espèce à laquelle il appartenait ; je fis sonner bien haut, par exemple, mon mépris pour les bichons et les carlins, que je traitai d’obscurs parasites dépourvus de tout mérite et de tout génie, et ainsi des autres chiens. Quelle oreille ici-bas reste absolument sourde aux doux accents de la flatterie ? Celle de mon discours produisit son effet sur ce Timon à quatre pattes, et un frétillement de sa queue, à peine sensible, mais infiniment gracieux, me prouva que je commençais à capter sa bienveillance.
« Il me semble, me dit-il d’une voix sourde et à peine intelligible, que le ciel t’ait suscité tout exprès pour être mon consolateur, car tu m’inspires une confiance telle que depuis bien long-temps je n’en ai ressentie pour personne. — Oui, l’eau même que tu m’as apportée, comme si elle renfermait en elle une vertu particulière, m’a merveilleusement rafraichi et restauré ! — Lorsqu’il m’est permis d’user de la parole à votre manière, je me complais à jaser et à babiller à propos de toutes mes joies et de mes douleurs, parce que votre langage paraît vraiment approprié à cela, tant il offre de mots pour rendre clairement mille objets, de nuances applicables aux accidents variés de la vie. Mais, je dois l’avouer, pour ce qui a trait aux sentiments intimes de l’âme et à une foule de rapports intellectuels, je ne crois pas que mon aboiement et mes grognements, diversifiés à l’infini et modulés sur tous les tons possibles, soient plus insuffisants que la parole pour les exprimer, si même ils ne sont pas préférables, et j’ai souvent imaginé, en voyant mon langage de chien si peu compris, qu’au lieu de s’en prendre à moi de ce que je ne m’énonçais pas convenablement, c’était à vous qu’il fallait reprocher de ne faire aucun effort pour me comprendre.
» Mon digne et honorable ami, l’interrompis-je, tu viens d’émettre sur notre idiôme une pensée très-profonde, et je vois bien que tu n’as pas moins d’intelligence que d’âme, ce qui arrive fort rarement. Ne te méprends pas du reste sur cette dernière expression, et sois persuadé que pour moi ce n’est pas un vain mot, comme pour tant de gens qui ont toujours l’âme à la bouche, quoiqu’ils en soient totalement dépourvus. — Mais je t’ai interrompu ?
» Conviens d’une chose, reprit le chien, l’appréhension de quelque phénomène, mes paroles sourdes, l’aspect de ma figure, qui, à la pâle clarté de la lune, ne doit pas précisément provoquer la confiance, voilà seulement ce qui t’a rendu d’abord si souple et si poli. Maintenant tu ne te méfies plus de moi, tu me tutoies : et j’en suis bien aise.— Si tu veux, passons la nuit à jaser. Peut-être seras-tu mieux disposé à la causerie aujourd’hui qu’hier, après avoir trébuché dans l’escalier en sortant, plein de mauvaise humeur, du cercle scientifique…
— » Comment ! tu m’aurais vu hier ?…
— » Oui ! je te reconnais en effet maintenant pour celui qui a failli me renverser en s’élançant précipitamment dans cette maison. Comment je m’y trouvais moi-même, nous parlerons de cela plus tard. Je veux d’abord te faire savoir, sans condition ni réserve, comme à un fidèle ami, avec qui tu t’entretiens. — » Tu vois quelle est mon attente. — » Apprends donc que je suis ce même chien Berganza qui, il y a plus de cent ans, à Valladolid, à l’hôpital de la Résurrection… »
Je ne pus contenir plus long-temps l’émotion qui s’était emparée de moi au nom de Berganza. « Excellent homme ! m’écriai-je dans le transport de ma joie. Quoi ! vous seriez vous-même le noble, sage, bon et digne Berganza, qui ne pûtes triompher de l’incrédulité obstinée du licencié Peralta, mais dont l’enseigne Campuzano recueillit si religieusement les merveilleux entretiens ? Mon dieu ! que je suis aise de pouvoir ainsi causer tête à tête avec ce cher Berganza !
» Assez ! assez ! s’écria Berganza. Et moi aussi, j’éprouve un grand plaisir à retrouver ici, justement dans un moment où je jouis de la faculté de parler, une de mes vieilles connaissances, l’homme habitué depuis plusieurs semaines, depuis plusieurs mois déjà, à venir perdre son temps au milieu de ce bois, l’homme à qui il vient quelquefois une idée bouffonne, plus rarement une idée poétique, qui a toujours le gousset vide, mais d’autant plus souvent un verre de vin de trop dans la tête, qui fait de méchants vers et de bonne musique, que la plupart des gens ont pris en grippe à cause de ses singularités, que…
— » Chut ! chut ! Berganza ! je vois que tu ne me connais que trop bien, et je dépose avec toi toute cérémonie. — Mais avant de me raconter (comme j’espère que tu le feras) par quel miracle tu existes encore, et comment tu es venu de Valladolid jusqu’ici, dis-moi, je te prie, ce qui parait évidemment te choquer dans ma manière d’être.
» Il ne s’agit pas de cela maintenant, dit Berganza, j’ai la plus grande estime pour tes efforts littéraires et ton sentiment poétique. — Je suis sûr, par exemple, que tu feras imprimer notre dialogue d’aujourd’hui : c’est pourquoi je veux m’appliquer à me montrer du beau côté, et à m’exprimer le plus élégamment qu’il me sera possible. Mais, mon ami ! crois-moi, c’est un chien mûri par l’expérience qui te le dit : ton sang coule avec trop d’impétuosité dans tes veines. Ton ardente imagination t’emporte souvent sur ses ailes au-delà des limites du fantastique, et t’abandonne désarmé dans une région inconnue, dont les hôtes mystérieux pourraient un jour te faire sentir leur pernicieux pouvoir. Si cela te touche un peu, modère-toi donc sur la boisson, et pour te réconcilier avec les nombreux individus que blessent tes façons d’agir excentriques, écris sur ton bureau, sur la porte de ta chambre, partout enfin où cela est praticable, la règle d’or du révérend père franciscain, à savoir : qu’il faut laisser aller le monde comme il va, et ne rien dire que du bien du père prieur. — Mais, dis-moi, mon ami ! n’as-tu rien sur toi qui puisse me servir à amortir un peu la faim qui vient de se réveiller en moi. »
Je me souvins que j’avais emporté pour ma promenade solitaire du matin, un petit pain au beurre que je n’avais pas consommé, et je le trouvai encore enveloppé dans ma poche.
« Une saucisse ou un morceau de viande quelconque m’aurait satisfait davantage, dit Berganza, mais nécessité n’est point scrupuleuse. » Et il mangea avec un contentement manifeste le pain au beurre que je lui présentais par morceaux. Quand il eut fini, il essaya quelques cabrioles dont il s’acquitta un peu lourdement encore, tout en reniflant et en éternuant avec force, presque à l’instar d’un homme, puis il se coucha dans la position du sphinx, en face du banc de gazon où j’étais assis, et fixant sur moi ses yeux clairs et étincelants, il commença en ces termes :
« Vingt jours et vingt nuits ne me suffiraient pas, mon cher ami, pour te raconter tous les événements extraordinaires, les aventures diverses et les épreuves successives qui ont rempli mon existence depuis l’époque où je quittai l’hôpital de la Résurrection à Valladolid. Mais tu n’as besoin que de connaître de quelle manière je suis sorti du service de Mahudes, et mes plus récentes aventures ; encore, ce récit sera si long, que je dois te prier de ne pas souvent m’interrompre. Je ne te permets que peu de mots : seulement une réflexion de temps en temps, pourvu qu’elle soit sensée ; sinon, garde-la pour toi, et ne me dérange pas inutilement, car j’ai une bonne poitrine, et je puis, en parlant, fournir une longue traite sans reprendre haleine. »
Je le lui promis, en lui tendant ma main droite, dans laquelle il mit sa vigoureuse patte droite de devant, que je serrai et secouai le plus cordialement du monde, à la bonne manière allemande. L’un des plus beaux pactes d’amitié que jamais la lune ait éclairés, conclu de la sorte, Berganza poursuivit ainsi :
BERGANZA.
Tu sais que lorsque le don de la parole me fut accordé pour la première fois, à moi et à mon défunt ami Scipion (fasse le ciel qu’il repose en paix !), l’enseigne Campuzano, qui gisait sur un matelas de l’hôpital, en proie aux souffrances les plus aiguës, et incapable de proférer un mot, épiait notre entretien, et comme l’excellent Don Miguel de Cervantes Saavedra a divulgué au public les fruits de l’indiscrétion de Campuzano, je puis te supposer parfaitement instruit de l’histoire antérieure de ma vie, dont je faisais part à mon cher et inoubliable ami Scipion. Tu sais donc qu’il entrait dans mon emploi de porter la lanterne devant les frères quêteurs, qui allaient recueillir les aumônes au profit de l’hôpital. Or, il arriva un soir que, dans une des rues les plus éloignées du couvent, où logeait une vieille dame qui nous distribuait chaque fois de riches aubaines, je me trouvai retenu plus long-temps qu’à l’ordinaire avec mon fallot, attendu que la main bienfaisante ne jugeait pas à propos de se montrer à la fenêtre. — Mahudes voulait me faire quitter la place ; ô que n’ai-je cédé à son injonction !…Mais ma mauvaise étoile l’emporta, et les puissances infernales avaient juré ma perte. Scipion hurla pour me prévenir ; Mahudes me conjurait d’une voix touchante de m’éloigner : j’allais suivre son conseil, quand la fenêtre s’ouvrit, et un petit paquet tomba par terre. Au moment où je m’en approchais, je me sentis tout-à-coup enlacé dans des bras osseux, comme par les replis d’un serpent ; un long cou de cigogne s’appliqua sur mon dos, un nez de vautour aigu et glacial se mit en contact avec mon museau, et des lévres bleuâtres et desséchées m’effleurèrent de leur haleine pestilentielle. Un violent coup de poing brisa ma lanterne, qui s’échappa d’entre mes dents.
— Je te rattrape enfin, — fils de catin ! vilain — bien-aimé Montiel ! — je ne te quitte plus, ô mon cher Montiel ! mon gracieux fils ! tu ne m’échapperas pas. —
Ainsi me criait dans les oreilles la voix ronflante de ce monstre. — Ah ! quelle horrible angoisse ! — La créature diabolique accroupie sur mon dos, et qui me tenait ainsi enlacé, c’était elle ! l’odieuse, la maudite Cagnizares ! Tout mon sang se figea dans mes veines. Bien repu et robuste comme j’étais, j’aurais défié le plus hardi sergent d’archers et toute son escouade. Mais en cette conjoncture mon courage m’abandonna. — Ô pourquoi Belzébuth ne l’a-t-il pas mille fois noyée dans sa mare de soufre ! — Je sentais le hideux squelette harper mes côtes de ses ongles crochus, et ses flasques mamelles, pareilles à deux bourses de cuir, ballotter sur mon cou, tandis que ses longues jambes écharnées trainaient par terre, et que les pans déchirés de sa robe s’entortillaient autour de mes pattes. Ô l’affreux ! l’horrible souvenir !…
MOI.
Eh quoi, Berganza ! ta voix expire. — Je vois des larmes dans tes yeux ? As-tu donc aussi la faculté de pleurer ? as-tu appris cela de l’homme, ou bien cette expression de la douleur t’est-elle naturelle ?BERGANZA.
Je te remercie ; tu m’as interrompu à propos. L’impression de cette horrible scène s’est adoucie, et avant de continuer mon récit, je t’apprendrai, touchant l’organisation de mes semblables, une chose dont je voudrais te voir bien pénétré.— N’as-tu donc jamais vu de chien pleurer ? Oui sans doute, la nature, dans sa tendance ironique, nous a réduits à chercher, comme vous autres hommes, dans cet élément fluide, l’interprétation de nos souffrances et de nos émotions pénibles, tandis qu’elle nous a au contraire refusé toute aptitude à l’ébranlement nerveux du diaphragme, duquel résultent les sons bizarres que vous appelez rire. Cela prouve que le rire est plus exclusivement que les pleurs une faculté propre à l’homme. Mais c’est une privation dont nous sommes bien dédommagés par l’organisme tout particulier d’un membre du corps dont vous êtes absolument dépourvus, ou dont la nature peut-être a fini par vous priver, ainsi que plusieurs physiologistes le prétendent, parce que, méconnaissant et dédaignant son élégance, vous l’avez constamment répudié vous-mêmes.Je n’entends pas parler d’autre chose que du mouvement saccadé de notre queue, modifié de mille façons, par lequel nous savons exprimer toutes les nuances de notre satisfaction, depuis la plus légère motion de plaisir jusqu’aux transports de la joie la plus délirante, et que vous désignez assez mal par votre locution : frétiller de la queue. La noblesse d’âme, la fermeté de caractère, la force et la grâce du corps s’apprécient chez nous par le port de la queue, et, par une relation aussi naturelle qu’admirable, c’est elle encore qui révèle, par son agitation, notre satisfaction intérieure, comme l’action de la serrer, de la dérober aux regards, pour ainsi dire, est l’indice le plus expressif de notre terreur ou d’une amère tristesse. — Mais revenons à mon affreuse aventure.
MOI.
Tes réflexions sur toi et sur ta race, mon cher Berganza, témoignent de ton esprit philosophique, et je ne suis pas fâché que tu mêles à ton récit des observations de ce genre.BERGANZA.
J’espère bien te convaincre de plus en plus de l’excellence de l’espèce canine. Le mouvement de la queue particulier aux chats, par exemple, n’a-t-il pas toujours excité en toi une certaine inquiétude et même un agacement insupportable ? Ne retrouve-t-on pas dans ces tournoiements indécis, dans ces spirales compliquées, l’expression de leur astucieuse malice, de leur dissimulation et d’une haine sournoise ? Mais nous au contraire ! avec quelle loyauté, quelle franchise de bonne humeur nous frétillons de la queue ! — Songe à cela, mon cher, et estime les chiens !MOI.
Et comment pourrais-je m’en dispenser ? mon cher Berganza ! tu m’inspires pour toi et pour tes pareils une affection qui ne finira qu’avec ma vie, mais poursuis maintenant ton lamentable récit.BERGANZA.
Je me mis à mordre comme un furieux, à droite et à gauche, mais sans pouvoir atteindre le monstre. Enfin, en cherchant à me serrer contre la muraille, je tiraillai avec mes pattes le vêtement qui s’était entortillé autour d’elle, et je parvins ainsi à me débarrasser de la coquine. Alors je happai son bras avec mes dents ; elle poussa un cri affreux, et la laissant gémir derrière moi, je pris mon élan d’un bond hardi et vigoureux.MOI.
Dieu soit loué ! te voilà délivré.BERGANZA.
Oh ! écoute la suite. — Dans l’égarement de la colère, je courus bien loin en avant, et je dépassai la porte de l’hôpital. J’allais toujours d’une course rapide à travers les ténèbres. J’apercevais par intervalle briller la lueur d’un foyer. Je suivis cette direction, et j’arrivai bientôt à un carrefour, au centre duquel brûlait en effet un feu ardent sous un vaste trépied, qui supportait une chaudière de forme bizarre. Une monstrueuse tortue horriblement bigarrée de couleurs disparates, se tenait debout auprès de la chaudière, et avec une énorme spatule remuait le contenu, dont l’écume bouillonnante débordait en sifflant et en pétillant sur les flammes, d’où surgissaient mille étincelles d’un rouge sanguin qui retombaient à terre sous les formes les plus hideuses. Des lézards à face humaine ricanaient d’un rire stupide ; des putois lisses et luisants, des rats à têtes de corbeaux, et je ne sais combien d’autres bêtes immondes et surnaturelles, couraient confusément et impétueusement dans tous les sens, formant des cercles de plus en plus rétrécis, tandis qu’un gros chat noir aux yeux étincelants les poursuivait avec rage, et dévorait incessamment une nouvelle proie, en faisant entendre un grognement lugubre. Je demeurai comme pétrifié par un sortilége : un froid glacial courut dans mes veines, et je sentis tout mon poil se hérisser sur mon corps. La tortue, avec son air impassible et son tournoiement continuel dans la chaudière, était horrible à voir, car sa larve semblait offrir, sous un certain aspect, une odieuse parodie de la nature humaine.— Mais c’était surtout le chat, qui provoquait en moi des accès de fureur ! Ce drôle noir, pensais-je, est de cette race grognante, ronflante, serpentant de la queue, hypocrite et traître qui est ton ennemie naturelle ? et à cette idée, je me sentis le courage de combattre le diable lui-même s’il se présentait à moi sous une forme semblable. Un coup de patte, un coup de dent, et tout le maléfice est détruit ! — Déjà je guettais le moment favorable où le chat s’avancerait assez près de moi pour l’attaquer avec avantage et énergie, lorsqu’une voix glapissante fit retentir les airs des cris : Montiel !… Montiel !…
MOI.
Ah ! Berganza, j’entrevois de nouveaux malheurs ; mais achève !BERGANZA.
Tu vois comme m’émeut ce récit. À présent encore, l’apparition de cette nuit fatale est aussi présente à mes yeux que le premier jour. Mon existence… Mais je ne veux pas anticiper.MOI.
Continue donc.BERGANZA.
Mon ami ! il est bien commode d’écouter, tandis que le narrateur se consume et s’épuise à formuler convenablement et à arrondir en belles périodes les pensées tumultueuses de son âme. — Je me sens très-faible, et ne désire rien tant qu’une saucisse bien accommodée, mon régal de prédilection ; mais, puisqu’il est impossible de se la procurer ici, il faut bien que je poursuive ma narration en restant sur mon appétit.MOI.
Je suis bien curieux d’apprendre le dénouement de ton aventure, quoique je ne puisse me défendre d’une frayeur secrète. Je ne trouve plus rien d’extraordinaire à t’entendre parler, mais je regarde à chaque instant malgré moi sur les arbres pour voir si quelque lézard à face humaine n’est pas là à nous épier avec son rire diabolique.BERGANZA.
Au cri de Montiel ! Montiel ! qui retentissait dans l’espace, j’entendis tout près de moi des voix glapissantes répondre Montiel ! Montiel ! Et tout d’un coup je me vis entouré de sept vieilles femmes maigres et gigantesques. Sept fois mes yeux crurent reconnaître la maudite Cagnizares, et pourtant ce n’était aucune de ces mégères ; car telle était pour ainsi dire l’identité multiple de toutes ces figures ridées et édentées, avec leurs yeux verts étincelants et leurs nez crochus de hiboux, que les traits les plus connus en recevaient un aspect étranger, et les plus étrangers une apparence connue. Elles commencèrent à chanter d’une voix aigre et perçante en faisant de hideuses grimaces, et en tournant avec frénésie autour de la chaudière, de sorte que leurs chevelures noires comme le charbon flottaient en serpentant dans les airs, et que leurs robes en haillons laissaient voir leur dégoûtante et jaune nudité. Le gros chat noir dominait cette musique infernale de ses miaulements aigus, et projetait autour de lui mille étincelles, en éternuant et en soufflant à la manière de ces animaux. Il sautait au cou tantôt de l’une, tantôt d’une autre de ces harpies, et alors chacune d’elles le tenant embrassé étroitement, dansait avec lui en tournant comme un tourbillon, tandis que les autres restaient immobiles. — Cependant la tortue gonflait à vue d’œil, et enfin elle se précipita dans la chaudière fumante, d’où le liquide, débordant avec fracas, inonda le foyer qui sifflait et pétillait, et puis de cette collision flamboyante, surgirent mille fantômes abominables qui s’accouplaient et se transformaient à l’infini, de manière à confondre tous les sens. Là, c’étaient des bêtes fantastiques offrant de hideuses parodies du visage de l’homme ; ici, c’étaient des êtres humains se déballant, avec d’horribles convulsions, pour se soustraire à l’envahissement des formes de la brute, lesquelles se croisaient ensemble, se mélangeaient et s’absorbaient mutuellement dans leur lutte acharnée.— Et les sorcières tournaient toujours en dansant avec plus d’impétuosité au milieu de l’épaisse vapeur de soufre vomie par la chaudière bouillonnante !…MOI.
Berganza ! — Arrête ! c’en est trop : jusque sur ta physionomie… je t’en conjure ! cesse du moins de rouler ainsi les yeux, d’ailleurs fort spirituels.BERGANZA.
Actuellement, point d’interruption, mon ami ! écoute plutôt l’horrible et mystérieuse chanson des sept sorcières, qui est restée fidèlement gravée dans ma mémoire :Mère aux hiboux ! mère aux hiboux !
Nous entends-tu ? viens à nous !
Le jeune homme a trompé le fils :
Le fils à la généreuse âme
Rachète la mère du fils.
Le sang a jailli de la flamme !
Mère aux hiboux ! mère aux hiboux !
Nous entends-tu ? viens à nous !
Si le coq rouge en a menti,
Que du chat la dent vengeresse
Égorge le coq perverti !
La mère a rempli sa promesse.
Mère aux hiboux ! mère aux hiboux !
Nous entends-tu ? viens à nous !
Les sept en cinq marchent d’accord :
Les salamandres sont vaincues,
Le roi des farfadets est mort,
Son ombre sillonne les nues !
Mère aux hiboux ! mère aux hiboux !
Telles étaient les paroles de la chanson que hurlaient ensemble les sept épouvantables furies. Au dernier refrain, ces mots retentirent du haut des airs : « Ô mon fils Montiel ! brave le danger, brave le jeune homme ! » Soudain le chat noir s’élança vers moi en soufflant avec rage, et lançant des étincelles : mais moi je rassemblai mes forces, et comme je possède une adresse et une énergie extrêmes dans mes pattes de devant (patte me plaît beaucoup plus que votre mou et efféminé main : je voudrais seulement pouvoir dire le et non pas la patte, mais cela m’est interdit par vos rigides vocabulaires patentés !) Je disais donc : comme je possède une adresse et une énergie toutes particulières dans mes pattes de devant, je terrassai mon antagoniste, et je le saisis fortement entre mes dents incisives, sans m’embarrasser du misérable feu d’artifice qui jaillissait à la fois de ses yeux, de son nez, de sa gueule et de ses oreilles. Les sorcières se mirent alors à pousser des hurlements lamentables, et à se rouler par terre en lacérant jusqu’au sang, de leurs ongles crochus, de leurs doigts osseux, leurs mamelles pendantes. Mais je ne lâchais pas ma proie. — Un bruissement d’ailes agite tout-à-coup les airs, et voilà qu’une vieille petite mère toute grise, à cheval sur un hibou, descend auprès de moi. Elle ne ressemble en rien aux autres sorcières. Son œil vitreux semble me sourire, et me pénètre d’une façon prestigieuse. « Montiela ! » s’écrièrent les sept femmes de leurs voix glapissantes. Une crispation soudaine ébranle convulsivement tous mes nerfs… Je lâche mon ennemi, qui s’enfuit, en gémissant et en criant, sur un rayon de feu d’un rouge sanguin. — Une épaisse vapeur m’environne… l’haleine me manque… je perds connaissance… je tombe ! —
MOI.
Arrête, cher Berganza ! tes récits sont vraiment empreints d’un coloris si énergique !… je vois la Montiela, et les battements d’ailes de son hibou me causent un étrange frisson. Je ne cache pas que j’attends impatiemment le moment de ta complète délivrance.BERGANZA.
Lorsque je repris connaissance, j’étais couché à terre, sans pouvoir remuer une seule patte. Les sept sorcières étaient accroupies autour de moi, me palpant et me frottant de leurs mains décharnées. Il dégouttait de mes poils une liqueur huileuse et fétide dont elles m’avaient oint, et j’éprouvais intérieurement une sensation bien extraordinaire. Il me semblait sentir une individualité personnelle distincte de mon propre corps. Ainsi je me voyais gisant là comme un Berganza étranger, et pourtant c’était bien moi, quoique je fusse aussi positivement l’autre Berganza libre témoin de mon infortune. Celui-ci grognait et aboyait à celui qui était entre les mains des sept fantômes, et le provoquait à jouer vigoureusement de la mâchoire pour se soustraire à ses ennemis, tandis que l’autre moi… Mais ! pourquoi te fatiguer de la description de cet état incompréhensible produit par des artifices infernaux, et qui me partageait en deux êtres absolument indépendants l’un de l’autre ?MOI.
Autant que je peux le conjecturer d’après ton histoire, d’après les paroles de la Cagnizares et les circonstances du congrès des sorcières, il ne s’agissait de rien moins que d’opérer ta transformation. Elles te prenaient décidément pour le fils Montiel, et c’était dans l’espérance de te voir apparaître sous la forme d’un beau jeune homme, qu’elles t’avaient oint de cette huile magique bien connue, qui a la vertu de produire de pareilles transmutations.BERGANZA.
Tu as parfaitement deviné ; car les sorcières, pendant qu’elles me frottaient et me maniaient dans tous les sens, répétaient de leurs voix sépulcrales cette espèce de chanson qui faisait allusion à ma métamorphose :Cher poupon, prends Ouhou2 pour guide :
Ne crains rien du matou perfide.
La mère apporte un beau présent,
Cher poupon, voici le moment.
Que la peau du chien t’abandonne.
Transforme-toi : Ouhou l’ordonne !
Magique horreur ! fatal moment !
Cher poupon, change promptement !
Et à chaque refrain, la vieille montée sur le hibou faisait claquer fortement ses mains desséchées l’une contre l’autre, et remplissait l’air de hurlements sauvages et lamentables. Mon tourment augmentait de minute en minute : tout-à-coup le coq chanta dans le village voisin ; une lueur rouge parut à l’orient, et aussitôt toute cette racaille ensorcelée s’envola avec bruit de côté et d’autre, et le maléfice fut ainsi dissipé, de sorte que je restai seul gisant sur la grande route dans un état de faiblesse extrême.
MOI.
En vérité, Berganza, tu m’as profondément ému ; et ce qui excite surtout ma surprise, c’est que tu aies retenu aussi fidèlement les chansons des sorcières au milieu des angoisses que tu éprouvais.BERGANZA.
Outre que les harpies répétèrent ces vers cent fois à mon oreille, ce fut précisément l’énergique impression que me causa cette fantasmagorie diabolique qui vint au secours de ma mémoire, d’ailleurs trop fidèle, et dut y graver tout aussi profondément. La véritable mémoire, considérée sous un point de vue philosophique, ne consiste, je pense, que dans une imagination très-vive, facile à émouvoir, et par conséquent susceptible d’évoquer à l’appui de chaque sensation les scènes du passé, en les douant, comme par enchantement, de la vie et du caractère propres à chacune d’elles ; du moins j’ai entendu soutenir cette thèse par l’un de mes anciens maîtres, qui avait une mémoire prodigieuse, quoiqu’il ne pût retenir ni une date ni un nom propre.MOI.
Ton maître avait raison, et il en est sans doute autrement des paroles et des discours qui ont pénétré profondément dans l’âme, et dont on a pu saisir le sens intime et mystérieux, que des mots appris par cœur. — Mais quelle fut la suite de cette aventure, ô Berganza ?BERGANZA.
Je me trainai péniblement, faible et débile comme je l’étais, de la grande route sous des arbres voisins, et je m’endormis. À mon réveil, le soleil était déjà bien haut sur l’horizon, et je sentais l’huile des sorcières s’échauffer sur mon dos velu. J’allai me plonger dans le ruisseau qui gazouillait à travers les buissons, pour me rafraîchir et me débarrasser du maudit onguent, et je me mis ensuite à courir en avant avec une nouvelle vigueur, car je ne me souciais pas de retourner a Valladolid, craignant de retomber peut-être encore dans les mains de la maudite Cagnizares. Mais à présent, mon ami, prête une oreille attentive : car, de même que la morale vient après la fable, ce qui va suivre t’expliquera suffisamment enfin comment j’existe encore.MOI.
Cela pique en effet bien vivement ma curiosité, car plus je te regarde, et quand je réfléchis que depuis plusieurs centaines d’années...BERGANZA.
N’achéve pas ! — J’espère bien que tu te montreras digne de la confiance que j’ai mise en toi, à moins que tu ne sois du nombre de ces gens qui ne trouvent rien d’étonnant a ce que les cerises fleurissent, et peu à peu se transforment en fruits mûrs, parce qu’alors ils peuvent les manger, mais qui traitent d’absurde tout ce dont ne les a pas convaincus le témoignage charnel de leurs sens. Ô licencié Péralta ! licencié Péralta !MOI.
Ne t’emporte pas, mon cher Berganza ! c’est, comme on dit, une fragilité de la nature humaine ; garde-toi d’attribuer à un autre motif le doute qui s’élève malgré moi dans mon esprit pour le miraculeux.BERGANZA.
Tu me mets sur la voie de la question spéciale que je traiterai moi-même tout-à-l’heure. — Bref, je traversai donc en courant les champs et les prairies, et je ne te dirai pas comment je profitai du bon accueil que je recevais tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, comme cela m’était arrivé déjà antérieurement. Mais hélas ! d’année en année j’éprouvais, d’une manière toujours plus sensible, au retour de l’époque fatale, les effets pernicieux du maudit enchantement opéré sur moi par les infâmes sorcières. — Si tu me promets de ne pas te formaliser de ce que je pourrais dire de choquant pour tes semblables, et si tu veux t’abstenir de me chercher chicane sur les expressions impropres ou défectueuses que j’emploierai peut-être, j’essaierai de le peindre...MOI.
Berganza, reconnais en moi un véritable sentiment de cosmopolitanisme : et j’emploie ce mot dans une acception plus large que celle en usage ; c’est-à-dire que je n’ai point la manie de circonscrire et de renfermer dans une étroite classification les phénomènes de la nature. Ainsi, en t’entendant parler, et surtout avec autant de bon sens, je ne songe nullement à faire la critique des détails subordonnés à cette merveille. Parle donc, mon cher, comme à un véritable ami, et dis-moi quel effet produisait encore sur toi, après un si long intervalle, cette huile magique des sorcières.Ici Berganza se leva, se secoua, et courbé sur lui-même, gratta le derrière de son oreille gauche avec sa patte gauche de derrière ; puis il éternua deux ou trois fois fortement, ce qui me donna l’occasion de prendre une prise en lui disant Dieu vous bénisse ! Enfin, il sauta sur le banc, et s’appuyant contre moi, de sorte que son museau touchait presque ma figure, il reprit l’entretien en ces termes :
BERGANZA.
La nuit est fraîche, profite donc un peu de ma chaleur corporelle, qui parfois s’échappe en étincelles pétillantes de mes poils noirs ; d’ailleurs, je veux dire tout bas ce que je vais te confier à présent. — Lorsque le jour maudit est revenu, et que l’heure du sabbat approche, je ressens d’abord des appétits tout particuliers et absolument contraires à mes habitudes. Ainsi, au lieu d’eau naturelle, je voudrais boire du bon vin, j’ai envie de manger de la salade aux anchois. En outre, je ne puis m’abstenir de frétiller amicalement de la queue à certaines personnes qui me déplaisent souverainement, et qui n’excitent d’ordinaire que mes grognements. Ce n’est pas tout encore : si je rencontre alors des chiens plus forts et plus vigoureux que moi, mais que je n’hésite pourtant pas à combattre quand ils me provoquent, je les évite avec le plus grand soin, tandis qu’à la vue de petits bichons ou de roquets avec lesquels je joue volontiers dans mon état natuturel, il me vient l’idée de leur donner par derrière un bon coup de patte, dans la persuasion où je suis que cela leur fera du mal, sans qu’ils puissent en tirer vengeance. Bref, tout change et s’embrouille dans le plus profond de mon âme, tous les objets flottent indécis et décolorés devant mes yeux ; des sentiments étrangers, et que je ne saurais définir, m’agitent et m’oppressent. Le bois ombreux, sous le feuillage duquel j’ai tant de plaisir ordinairement à m’étendre, et que je crois entendre converser avec moi, quand le vent, agitant ses branches, leur fait rendre un murmure doux et varié, ne m’inspire plus que du dégoût : je trouve insupportable la clarté de la lune, cette reine de la nuit qui voit les nuages, en passant devant elle, se parer d’or et d’opale ; mais j’éprouve une envie irrésistible de m’introduire dans les salons brillamment illuminés. Là, je voudrais marcher sur deux pieds, cacher ma queue, me parfumer, parler français et manger des glaces : je voudrais que chacun vint me serrer la patte en m’appelant mon cher baron ! ou mon petit comte ! et me soustraire enfin complètement à la nature canine. Oui, j’envisage en ces moments-là l’état de chien avec horreur ; et plus mon imagination exaltée me rapproche de la qualité d’homme, plus ce prétendu développement organique cause dans tout mon être une perturbation funeste. — J’ai honte d’avoir sauté et gambadé dans la prairie, et de m’être gaîment roulé dans l’herbe par une chaude journée de printemps. Mon caractère devient de plus en plus sérieux et réfléchi. À la fin de cette lutte déplorable, je me sens homme, et propre à dominer la nature qui fait croître les arbres, pour qu’on en puisse faire des tables et des chaises, et fleurir les fleurs, pour qu’on les mette en bouquets à sa boutonnière. Mais tandis que je m’approprie ainsi les plus éminentes facultés de votre nature, mes sens et mon esprit sont frappés d’une stupidité qui m’allanguit et m’oppresse horriblement, jusqu’à me jeter dans un évanouissement complet.MOI.
Ah ! — ah ! mon cher Berganza ! Je l’ai bien dit ; elles prétendaient douer d’une figure humaine ce Montiel, que leur compère Satan a réservé sans doute à quelqu’autre emploi ; mais leurs conjurations magiques échouèrent devant cette énergie ironique qui dispersa les animaux et les instruments du sortilége, comme fit Méphistophélès dans le bouge de la sorcière, en culbutant les ustensiles fracassés, et faisant craquer la charpente du taudis. Et voilà comment tu fus soumis à cette onction funeste qui te fait endurer à chaque anniversaire de si cruels tourments.BERGANZA.
Cette lutte intérieure semble pourtant devoir m’assurer une vie éternelle et une vigueur sans déclin, car je me réveille chaque fois de mon profond évanouissement réconforté et rajeuni d’une manière miraculeuse. La constellation particulière qui présida à ma naissance, et qui me dota de la faculté non-seulement de comprendre votre langage mais encore de m’en servir, est entrée en conflit avec cet enchantement diabolique, de telle sorte qu’à présent je cours le monde comme le juif errant, à l’épreuve des coups de bâton, du fusil et du poignard, et sans devoir trouver nulle part le repos de la tombe. Mon sort est vraiment digne de compassion ; et au moment où tu m’as rencontré, je venais de me sauver de chez un maître bourru, je n’avais rien mangé depuis le matin, et j’étais plongé dans les plus tristes réflexions sur ma bizarre destinée.MOI.
Pauvre Berganza ! Plus je te considère de près à la clarté de la lune, plus je découvre dans ton visage, un peu noirâtre à la vérité, les traits d’une cordiale loyauté et d’une heureuse nature. Tes facultés oratoires mêmes, toutes surprenantes qu’elles soient, ne m’inspirent plus aucune suspicion. Tu es, je puis le dire, un chien poétique ; et comme, de mon côté (tu me connais assez pour le savoir déjà), je suis enthousiaste de poésie, qu’en dis-tu, si nous formions une liaison intime ? si tu venais avec moi ?…BERGANZA.
On pourrait en causer, mais…MOI.
Jamais de coups de pied, encore moins de coups de bâton. — Tous les jours, outre l’ordinaire, pour dessert une saucisse bien accommodée. — Bien souvent aussi, un bon rôti de veau charmera ton odorat de son agréable fumet, et tu n’attendras pas en vain ta part du susdit.BERGANZA.
Tu vois que ta gracieuse proposition produit son effet, puisque je renifle déjà de plaisir, comme si je sentais le rôti à la broche. Mais tu as laissé échapper un aveu qui, s’il ne me rebute pas tout-à-fait, me rend pourtant fort indécis.MOI.
Qu’est-ce donc, Rcrganza ?BERGANZA.
Tu as parlé d’esprit poétique, de caractère enthousiaste…MOI.
Et cela te rebuterait ?BERGANZA.
Ah ! mon ami, permets-moi d’être sincère ! je suis un chien à la vérité, mais c’est un avantage moins précieux de marcher debout, de porter des culottes et de bavarder incessamment suivant sa fantaisie, que de nourrir en soi, dans un recueillement silencieux, un pieux sentiment de la nature qui pénètre dans sa sainte profondeur, et constitue la véritable poésie. À une époque illustre et reculée, sous le ciel du midi qui échauffe toutes les créatures de son ardeur féconde, et provoque les êtres animés à un perpétuel concert d’allégresse, malgré ma condition infinie, j’ai entendu les chants des hommes décorés alors du nom de poètes ! Le secret de leur art était de chercher avec un zèle passionné à reproduire ces merveilleux accords variés à l’infini, d’où résulte l’harmonie universelle de la nature. Ils dévouaient, ils consacraient leur vie à la poésie, et la regardaient comme la plus sainte mission que l’homme pût recevoir de la nature, de Dieu !MOI.
J’admire, Berganza, la couleur poétique de tes expressions.BERGANZA.
Je te l’ai déjà dit, mon ami, dans mon bon temps, je fréquentais volontiers beaucoup de poètes. Je préférais les croûtes de pain que me donnait tel pauvre étudiant, qui n’avait guère d’autre nourriture, à un morceau de rôti que me jetait d’un air méprisant un valet mercenaire. — Alors la noble ardeur de peindre en un mélodieux langage les plus mystérieux sentiments de l’âme enflammait encore dans toute sa pureté l’esprit des élus, et ceux mêmes qui ne pouvaient revendiquer un pareil titre avaient de la passion et de la foi ; ils honoraient les poètes comme des prophètes qui nous révèlent les secrets merveilleux d’un monde inconnu, plein de séductions et de magnificences, et ils n’avaient point la ridicule prétention de devenir, eux aussi, les prêtres du divin sanctuaire dont la poésie leur entr’ouvrait la riche perspective. — Mais à présent tout a bien changé. Qu’il advienne à un riche citadin, à monsieur le professeur patenté, ou à monsieur le major une nichée d’enfants, vite on mettra Frédéric, Pierre et le petit Jeannot à chanter, à composer, à peindre, à déclamer des vers, sans s’embarrasser le moins du monde s’ils ont pour tout cela le plus petit grain de vocation et d’aptitude. Cela fait partie de votre prétendue bonne éducation. Et puis, chacun croit pouvoir disserter, bavarder sur l’art, apprécier, pénétrer le poète, l’artiste dans le plus intime de son être, et le mesurer à sa toise. Or, quel affront plus cruel pour un artiste que de voir le vulgaire le rabaisser à son niveau ? Et c’est pourtant ce qui arrive tous les jours. Que de fois n’ai-je pas éprouvé un mortel dégoût à entendre de ces sortes de gens obtus déraisonner sur les arts, citer Goethe et se battre les flancs pour paraître inspirés par cette poésie dont un seul rayon les eût éblouis et paralysés, les chétifs eunuques !Mais surtout, ne prends pas cela en mauvaise part, mon ami ! si tu avais par hasard une femme ou une maîtresse de cette nature, — ce sont surtout les femmes éduquées, artistiques, poétiques qui me déplaisent souverainement. Car si j’aime à me laisser caresser par une main déliée de jeune fille, et à reposer ma tête sur un élégant tablier, souvent en revanche, quand j’entends quelqu’une de ces précieuses, dépourvues de goût et de bon sens, bavarder à tort et à travers sur une foule de niaiseries littéraires qu’elles ont apprises par cœur, il me prend l’envie de lui imprimer avec mes dents tranchantes, dans quelque endroit sensible de son corps, une bonne remontrance !
MOI.
Fi ! Berganza ! n’es-tu pas honteux ! c’est la vengeance qui t’inspire un pareil langage : la Cagnizares, qui fut la cause de tous tes malheurs, était une femme !BERGANZA.
Tu commets une grande erreur, car tu regardes comme dépendantes l’une de l’autre deux choses qui n’ont et n’auront jamais aucune liaison. Crois-moi, il en est d’une apparition surnaturelle et terrible, comme d’une violente secousse électrique, laquelle anéantit les êtres trop débiles pour y résister, mais communique une vigueur nouvelle à ceux qui peuvent la supporter ; du moins mon expérience m’en fait juger ainsi. Quand le souvenir de la Cagnizares vient m’assaillir, mon sang bouillonne dans mes veines, tous mes muscles et mes fibres se contractent, et une oppression pénible m’affaisse momentanément, mais je me relève bientôt plus vaillant, plus agile, et la crise agit d’une manière fortifiante, tant sur mon corps que sur mon esprit. — Quant à la femme savante et poétique avec ses prétentions ridicules, et ses démonstrations exagérées d’enthousiasme pour l’art, l’idéal, que sais-je encore !… Ah ! — Ah !…MOI.
Berganza ! Eh bien ; tu t’interromps ! tu appuies la tête sur ta patte ?BERGANZA.
Ah, mon ami, rien que d’en parler, j’éprouve déjà l’atonie funeste, l’inexprimable dégoût qui s’emparait de moi lorsque j’entendais les bavardages sur l’art des femmes de cette espèce, ce qui m’affectait au point que je laissais souvent durant des semaines entières, intact et dédaigné, le meilleur morceau de rôti.MOI.
Mais Berganza, mon ami, ne pouvais-tu pas couper court à ces propos insipides par certains grognements ou aboiements expressifs ? car quand même cela t’aurait fait mettre à la porte, tu aurais du moins été délivré de ce verbiage.BERGANZA.
Mets la main sur ta conscience, mon ami ! et dis-moi franchement s’il ne t’est pas souvent arrivé de te laisser ennuyer et tourmenter sans nécessité, par de puérils motifs. Tu te trouvais dans une société stupide, tu pouvais prendre ton chapeau et t’en aller : tu ne le faisais point. Telle ou telle considération que tu n’avouerais pas sans en rougir te retenait, la crainte d’offenser celui-ci, celui-là, dont les bonnes grâces cependant ne valent point un zeste pour toi. Peut-être une personne…, une silencieuse jeune fille seulement occupée à boire du thé et à manger des gâteaux auprès du poêle était devenue intéressante à tes yeux ; et tu ne voulais pas partir sans t’attirer encore une fois adroitement ses regards en t’écriant tout bas : « Céleste créature ! Que signifient tous ces mots ampoulés, ce chant prétentieux, ces fades déclamations ? Un seul regard de cet œil angélique a cent fois plus de prix et de valeur que tout Goethe, dernière édition. »MOI.
Berganza ! — tu deviens piquant !BERGANZA.
Eh bien, mon ami ! si cela arrive à vous autres hommes, pourquoi un pauvre chien n’avouerait-il pas franchement que souvent il s’est réjoui dans son amour-propre dépravé de ce que, malgré sa stature un peu forte pour être admis dans des cercles distingués où d’habitude les carlins et les roquets ont seuls le droit de venir japper et tortiller de la queue, on tolérait pourtant volontiers sa présence, et on le laissait se coucher, paré d’un joli collier, sous le sofa de la maîtresse de maison, sur un élégant parquet ? — Bref, à quoi bon tant de cérémonies pour te convaincre du peu de valeur de vos femmes littéraires ? Laisse-moi te raconter la catastrophe qui m’a conduit ici, et tu sauras pourquoi je sois irrité à ce point de la fadeur et de la futilité de ces prétendus bureaux d’esprit et cercles à la mode. — Mais d’abord que j’essaie de me restaurer un peu !Berganza sauta vivement à bas du banc de gazon, et courut, avec un peu de lourdeur encore, à travers le taillis. Je l’entendis lamper avec avidité, dans un fossé voisin, de l’eau qui s’y était amassée. Il revint bientôt près de moi, après s’être bien secoué ; il reprit sa place, accroupi sur ses pattes de derrière, et la tête détournée du côté de la statue de saint Népomucène, il commença, d’une voix dolente et sourde, de la manière suivante :
BERGANZA.
Je le vois encore devant moi, le bon, l’excellent homme, avec ses joues pâles et creuses, son regard triste et la mobilité de son muscle frontal. Celui-là était animé d’un véritable sentiment poétique : et c’est à lui que je dois, outre maint souvenir touchant d’une amitié précieuse, mes connaissances musicales.MOI.
Comment, Berganza ? — Toi ! des connaissances musicales ? — Tu me fais rire !BERGANZA.
Voilà comme vous êtes ! toujours des jugements téméraires. Parce que vous avez la manie de nous tourmenter de râcleries, de sifflements et de criailleries abominables, qui nous font hurler d’impatience et d’angoisse, vous nous refusez tout sentiment musical, et je soutiens pourtant que notre espèce jouit, à cet égard, des dispositions les plus heureuses, bien que je sois peut-être obligé de reconnaître la supériorité de ces odieux animaux, que la nature a privilégiés en effet sous le rapport de l’aptitude musicale, puisque, ainsi que le remarquait souvent mon noble maître et ami, ils savent exécuter en duo leurs chansons favorites, par tierces basses et hautes, suivant les lois de la gamme chromatique.Bref, ce fut durant mon séjour dans la célèbre Résidence voisine, chez le maître de chapelle Jean Kreisler, que je m’instruisis profondément dans l’art musical. Lorsqu’il improvisait sur son magnifique piano, et qu’aux accords ravissants d’une pure harmonie, il initiait l’âme aux mystères merveilleux du sanctuaire de l’art, je m’étendais à ses pieds, et, l’œil arrêté fixement sur lui, je prétais jusqu’à la fin une oreille attentive. Et quand alors il se renversait dans son fauteuil, grand comme je suis, je sautais à lui en posant mes pattes sur ses épaules, témoignant avec vivacité de mon plaisir et de mon approbation, de la manière expressive dont nous parlions tout-à-l’heure. Alors, il m’embrassait avec tendresse, et s’écriait : « Ah, Benfatto ! (il m’appelait ainsi en mémoire de notre première rencontre) tu m’as compris ! chien sensible et judicieux ! ne devrais-je pas renoncer à jouer devant d’autres que toi ! — Tu ne me quitteras jamais. »
MOI.
Il t’appelait donc Benfatto !BERGANZA.
Je le rencontrai pour la première fois dans le beau parc qui touche à la porte N…. ; il paraissait occupé à composer, car il était assis sous un berceau, tenant à la main une feuille de papier à musique et un crayon. Au moment où il se levait impétueusement en s’écriant, dans un ardent enthousiasme : « Ah ! Ben fatto3 ! » je me trouvais à ses côtés, et je me serrai contre lui de la même manière affectueuse qu’a déjà mentionnée l’enseigne Campuzano. — Hélas ! pourquoi n’ai-je pu rester le compagnon du cher maître de chapelle ! je menais une vie si heureuse ! Mais…MOI.
Arrête, Berganza ! je me rappelle avoir entendu parler de Jean Kreisler. On disait, ne prends pas cela en mauvaise part, que de tout temps il avait été sujet à de fréquents accès de folie, jusqu’à ce qu’enfin il tomba dans une démence complète. On voulut alors le transporter à l’hôpital de fous bien connu qui est situé près d’ici ; mais il était, ajoutait-on, parvenu à s’échapper.BERGANZA.
Il s’est sauvé ? que le ciel le protége ! — Oui, mon ami ! ils ont voulu tuer et enterrer Jean, et quand, s’abandonnant au sentiment intime de la supériorité que lui a départie la Providence, il croyait pouvoir agir et se mouvoir librement, ils le tenaient pour insensé !MOI.
Et ne l’était-il donc pas réellement ?BERGANZA.
Oh ! je t’en prie, apprends-moi quel est donc l’homme privilégié, l’homme prototype fait pour être l’arbitre souverain des intelligences, et qui puisse préciser exactement à quel degré de l’échelle rationnelle se trouve le cerveau du patient comparé au sien propre, et si les dissemblances constatent une infirmité ou une supériorité. — Sous un certain rapport, chaque esprit quelque peu original est prévenu de folie, et plus il manifeste ses penchants excentriques en cherchant à colorer sa pâle existence matérielle du reflet de ses visions intérieures, plus il s’attire de soupçons défavorables. Tout homme qui sacrifie à une idée élevée et exceptionnelle, qu’a pu seule engendrer une inspiration sublime et surhumaine, son repos, son bien-être, et même sa vie, sera inévitablement taxé de démence par ceux dont toutes les prétentions, toute l’intelligence et la moralité se bornent à perfectionner l’art de manger, de boire, et à n’avoir point de dettes. Mais cette démarcation complète entre deux natures distinctes, dont l’homme sage et raisonnable par excellence prétend s’attribuer le bénéfice, n’est-elle pas un hommage plutôt qu’une insulte pour son antagoniste ? — Ainsi parlait souvent mon maître et ami Jean Kreisler.Ah ! j’avais compris au changement total de ses manières qu’il devait avoir reçu quelque funeste nouvelle. Son courroux intérieur éclatait par intervalles en violents transports, et je me souviens qu’il voulut même une fois me jeter un bâton à la tète ; mais il s’en repentit aussitôt, et m’en demanda pardon les larmes aux yeux. — Je ne sais pas quel avait été le motif de cette perturbation morale, car je ne l’accompagnais que dans ses promenades du soir ou pendant la nuit, tandis que le jour je gardais son petit ménage et ses trésors musicaux. Mais bientôt après il vint chez lui une troupe de gens qui débitèrent à l’envi l’un de l’autre mille absurdités, parlant sans cesse de remontrances sensées, de guérison intellectuelle. Jean put apprécier en cette occasion ma force et mon courage ; car, exaspéré comme je l’étais déjà contre ces malotrus, Dieu sait avec quelle ardeur, sur le premier signe de sa main, je m’élançai contre leur cohorte ! J’entamai ainsi le combat que mon maître acheva glorieusement, en les jetant l’un après l’autre à la porte. — Le jour suivant, il se leva faible et épuisé. « Je vois, mon cher Benfatto, me dit-il, que je ne dois pas songer à rester long-temps ici ; et nous aussi, il faudra nous séparer, mon bon chien !… Ne m’ont-ils pas déjà traité de fou parce que je te jouais du piano, et que je m’entretenais avec toi de maintes choses raisonnables ! Toi aussi, si tu restais plus long-temps avec moi, tu pourrais bien encourir l’accusation de folie ; et de même que je suis menacé d’une ignominieuse réclusion, à laquelle pourtant j’espère bien me soustraire, tu pourrais être condamné à périr de la main du bourreau, et tu n’échapperais pas à cette déplorable catastrophe. Adieu, mon fidèle Benfatto ! » Il ouvrit devant moi la porte en sanglottant, je descendis les quatre étages les oreilles pendantes, et je me trouvai dans la rue.
MOI.
Mais, mon cher Berganza ! le récit de l’aventure qui t’a conduit ici, tu l’as tout-à-fait oublié.| >> | SUITE |
1. L’auteur de Don Quichotte a fourni à Hoffmann l’idée et l’acteur principal de ce conte. Cervantes a composé un dialogue satirique et fort original dont les deux chiens Scipion et Berganza sont les interlocuteurs. L’analyse détaillée en serait superflue pour l’intelligence de la production d’Hoffmann qui a un tout autre mérite que les allusions qu’on y trouve aux premières aventures du chien lettré. Il est vrai qu’en Allemagne la popularité de Cervantes, comme celle de tous les génies littéraires, quelles que soient leur origine et leur patrie, etc., est un fait, tandis qu’on connait à peine en France l’existence des contes dont celui de Scipion et Berganza fait partie. Je m’occupe en ce moment de la publication prochaine de ces deux volumes de nouvelles (Novelas ejemplares) ; le public jugera de ces nouveaux titres à la renommée de l’homme illustre qui a bien attendu jusqu’en 1836 qu’un traducteur exact songeât à nous restituer son chef-d’œuvre.
2. Nom tiré du cri du hibou.
3. Ben fatto, bien fait, bien réussi.
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