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BERGANZA.
Peu d’instants après, j’entendis dans le vestibule de joyeux cris d’enfants, et la charmante voix d’une jeune fille déjà nubile qui disait : « Lisette ! n’oublie pas de donner à manger aux oiseaux ; quant à mon lapin chéri, je lui porterai moi-même quelque chose. » — Il me sembla en ce moment qu’une puissance mystérieuse et irrésistible me sollicitait à sortir de ma cachette. J’avance donc doucement en remuant la queue et en faisant des courbettes de la façon la plus humble qui soit à mes ordres, et je vois… une jeune fille admirable, âgée de seize ans tout au plus, qui traversait le vestibule en tenant par la main un gentil enfant aux boucles dorées. Maigre mon humble posture, je causai, comme je le craignais, une assez vive frayeur. La jeune fille s’écria à haute voix : « Oh le vilain chien ! comment ce gros chien se trouve-t-il ici ? » Et serrant l’enfant contre elle, elle se disposait à s’enfuir. Mais je rampai jusqu’à ses pieds, et couché devant elle de l’air le plus soumis, je me mis à gémir tout bas tristement. « Pauvre chien ! qu’as-tu ? » me dit alors la charmante jeune fille, et elle se baissa pour me caresser avec sa petite main blanche. Petit à petit je donnai carrière à ma joie, et j’en vins bientôt à me livrer à mes bonds les plus gracieux. La jeune fille riait, l’enfant sautait et criait de plaisir. Bientôt il manifesta le désir commun à tous les enfants de monter sur moi. La jeune fille le lui défendit, mais je m’accroupis aussitôt par terre, et l’invitai moi-même à satisfaire son envie par toutes sortes de grognements et d’éternuments joyeux. Enfin, sa sœur le laissa libre d’agir. Quand je le sentis sur mon dos, je me levai doucement, et tandis que la jeune fille le maintenait d’une main avec la grâce la plus parfaite, je commençai à parcourir le vestibule dans tous les sens, d’abord au pas, puis en faisant des petites courbettes. L’enfant criait et jubilait de plaisir, et sa sœur riait de plus en plus cordialement. Une autre petite fille survint. À l’aspect de la cavalcade, elle joignit ses petites mains en signe de surprise, puis elle accourut, et voulut soutenir l’enfant par l’autre bras. Alors je pus essayer des bonds plus hardis ; nous avançâmes alors au petit galop, et chaque fois que je reniflais en secouant la tête, à l’instar du plus bel étalon arabe, les enfants poussaient des cris de jubilation. On vit les domestiques, les servantes, accourir du haut et du bas de l’escalier ; la porte de la cuisine voisine s’ouvrit, et la cuisinière, laissant échapper de ses mains une casserole qui résonna sur la dalle du seuil, se mit à rire à gorge déployée de ce spectacle, en se pressant les côtes de ses grosses mains rouges. Le nombre et la joie bruyante des assistants augmentaient de minute en minute ; les murs boisés, le plafond, retentissaient de fous éclats de rire à chaque gambade grotesque que j’exécutais comme un véritable paillasse. — Tout-à-coup je m’arrêtai, on crut que c’était de fatigue ; mais lorsque l’enfant fut mis à terre, je fis un grand bond, et puis je me couchai d’un air câlin aux pieds de la jeune fille aux boucles brunes.
« En vérité, mademoiselle Cécile ! dit en riant la grosse cuisinière, le chien a l’air de vouloir vous obliger à le monter. » Là-dessus, tous les domestiques, les bonnes, les femmes de chambre, de s’écrier en chœur : « Oui, oui ! ah le chien intelligent ! — le chien spirituel ! » — Une légère rougeur parcourut les joues de Cécile. Au fond de son œil d’azur pétillait l’envie de se passer ce plaisir d’enfant. — Faut-il ?… ne faut-il pas ?… semblait-elle se demander tout bas, en me regardant amicalement, le doigt appuyé sur sa bouche. Bientôt après elle était assise sur mon dos : alors je m’avançai, fier de mon charmant fardeau, au pas de la haquenée conduisant au tournoi sa royale maîtresse, et la troupe pressée des spectateurs se rangeant avec précipitation sur mon passage, je fis le tour du vestibule, comme au milieu d’un cortège triomphal. Tout-à-coup une grande et belle femme, d’un âge mûr, ouvrit la porte de l’antichambre, et arrêtant un regard fixe sur ma belle cavalière : « Voyez quel enfantillage ! » dit-elle. — Cécile quitta mon dos, et elle supplia si instamment en ma faveur, elle sut présenter si adroitement le récit de ma rencontre imprévue, en faisant valoir mon bon caractère et l’aimable bouffonnerie de mes manières, que sa mère dit enfin au valet de cour : « Donnez à manger à ce chien, et s’il s’habitue à la maison, il pourra rester ici, et il fera la garde durant la nuit. »
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
MOI.
Berganza s’approcha de moi en reniflant légèrement, et je lui grattai doucement le dos en promenant ma main plusieurs fois de sa tète à sa queue ; il balançait la tète de droite et de gauche en murmurant de plaisir, et se prêtant au contact de la main bienfaisante. Enfin, quand elle cessa d’agir, nous reprîmes notre entretien.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
LE MUSICIEN. — C’est pourtant une femme admirable, avec sa profonde intelligence de l’art et son instruction encyclopédique !
LE CARACTÈRE INDÉCIS. — Oui, il faut en convenir, Madame est en effet portée aux sciences d’une manière !…
LE PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE. — Ha ?… ha ?… c’est donc là réellement votre avis ? Eh bien moi, je prétends et soutiens le contraire !
LE CARACTÈRE INDÉCIS. — Au fait, oui, quant à l’enthousiasme, comme l’entend notre ami le virtuose ici présent, il se pourrait bien que…
LE PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE. — Je vous dis que le chien noir que voici la, sous le poêle, et qui nous regarde d’un air si intelligent, comme s’il prêtait la plus vive attention à nos paroles, aime et comprend l’art mieux que cette femme, à qui le ciel veuille pardonner de ce qu’elle s’attribue ainsi sans vergogne la chose du monde à laquelle elle a le moins de droits. Son cœur froid comme la glace ne s’échauffe jamais, et quand l’âme d’autres individus, devant le spectacle imposant de la nature et l’immensité de la création, déborde d’un saint ravissement, elle s’informe combien il y a de degrés de chaleur d’après Réaumur, ou s’il menace de pleuvoir. Et l’art, ce médiateur entre nous et l’être tout-puissant, et qui seul nous le fait clairement pressentir, l’art non plus n’allumera jamais en elle une pensée élevée. Oui ! avec tous ses exercices académiques, avec ses mines et ses phrases, elle ne respire que le trivial ; — elle est prosaïque, — prosaïque ! — honteusement prosaïque ! !
Ces derniers mots, le professeur les avait criés si haut, en gesticulant avec véhémence, que toute la société réunie dans le salon voisin fut aussitôt en émoi pour se défendre, d’un commun effort, contre le prosaïsme qui paraissait s’être glissé perfidement et silencieusement dans le cercle, comme un insidieux ennemi dont le cri de guerre du professeur venait de trahir la présence. Le musicien était resté tout étourdi, mais le caractère indécis le prit à part, et lui dit à demi-voix à l’oreille en souriant d’un air gracieux :
« Cher ami, que pensez-vous des paroles du professeur ? — Savez-vous pourquoi il tonne si effroyablement et déclame ainsi de froideur glaciale, de prosaïsme ? — Vous convenez, n’est-ce pas, que Madame est encore passablement fraîche et jeune pour son âge. — Eh bien… riez, riez ! — Eh bien le professeur a voulu à toutes forces lui développer entre quatres yeux certaines propositions philosophiques qui lui parurent trop hardies. Elle dédaigna absolument les leçons particulières de philosophie que voulait lui donner messire le professeur, et il a pris cela en très-mauvaise part : de là ses invectives, ses malédictions !
» — Voyez-vous, le malin singe ! À présent, me voilà raffermi tout-à-fait dans mon opinion, » dit le musicien ; et tous deux rejoignirent la société.
Mais, je le répète encore : que le diable emporte le sphinx et le professeur de philosophie !
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
Il m’avait réservé comme de coutume un bon morceau de gâteau. Pendant que je le mangeais, il commença à me gratter doucement sur la téte, et puis il ceignit mon front d’un mouchoir qu’il noua et drapa avec beaucoup de soin autour de mes oreilles. Durant cette opération, il riait en me regardant, et me dit plusieurs fois : « Chien intelligent, habile chien ! montre aujourd’hui ton esprit, et ne gâte pas la plaisanterie ! » — Habitué de vieille date, depuis mon métier dramatique, à ce qu’on me fit la toilette, je le laissai m’arranger comme il le voulut, et je le suivis ensuite machinalement, et à petits pas, dans le salon où Madame avait déjà commencé ses exhibitions. Le professejur sut si adroitement me soustraire aux regards des spectateurs que personne ne me remarqua.
Après avoir représenté des saintes Vierges et des Cariatides, des Cariatides et des saintes Vierges, Madame s’avança avec une coiffure fort singulière, ressemblant à la mienne à s’y méprendre. Elle se mit à genoux, et allongea les bras sur un tabouret placé devant elle, en contraignant ses yeux naturellement vifs et spirituels, à un regard fixe, funèbre et fantasmatique. Alors le professeur me poussa tout doucement en avant, et moi, sans soupçonner la plaisanterie, je m’avançai gravement jusqu’au milieu du cercle, et je m’accroupis par terre vis-à-vis de la dame, les pattes de devant étendues dans ma position habituelle. Excessivement surpris de la voir dans cette posture, qui présentait l’aspect le plus singulier, surtout à cause de la partie sur laquelle on a coutume de s’asseoir, et que la nature avait douée chez elle d’une ampleur prodigieuse, je ne me lassais point de la considérer avec ce regard immuable et sérieux qui m’est propre.
Tout-à-coup, au morne silence qui régnait dans la salle, succéda un éclat de rire universel et immodéré. Ce fut alors seulement que la dame, plongée dans la contemplation intérieure de l’art, m’aperçut. Elle se reléve en fureur et s’écrie comme Macbeth, avec une affreuse grimace : « Qui m’a fait cela ! » Mais personne ne l’entend, car tous les assistants, comme électrisés par cet aspect véritablement trop comique, éclatent et crient confusément : « Deux sphinx. — Deux sphinx en conflit ! »
— « Qu’on chasse ce chien loin d’ici, qu’on l’ôte de ma vue, hors du logis le maudit chien ! » Ainsi tonnait la dame, et déjà les domestiques me pourchassaient, lorsque ma protectrice, la charmante Cécile s’élança vers moi, me délivra de ma coiffure égyptienne, et m’emmena dans sa chambre.— J’obtins, il est vrai, la permission de rester dans la maison, mais l’entrée de la salle des représentations mimiques me fut de ce jour à jamais interdite.
MOI.
BERGANZA.
LES DEUX SPHINX.
SONNET.
Quelle est cette figure étrange, aux yeux hagards,
D’un linceul affublée, et prosternée à terre ?
Parle, nouvel Œdipe, et brave les hasards
Réservés à celui qui sonde un tel mystère !
Vois là-bas du Sphinx noir les flamboyants regards ;
Le mannequin pâlit ; d’un trouble involontaire
Cet aspect l’a saisi ! l’on rit de toutes parts,
Voici la comédie introduite au parterre.
Ils se lèvent tous deux : elle, femme, lui, chien !…
La passion de l’art est leur commun lien :
Quelle union jamais eut plus noble origine ?
Ils rivalisent donc de gloire et de talent,
Et chacun dans son rôle offre un type excellent:
Le chien noir est Paillasse, elle… c’est Colombine !
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
MOI.
BERGANZA.
Cette fois, on avait tendu un rideau dans toute la largeur du salon, et le foyer de lumière, disposé près du plafond, au lieu d’éclairer également tous les objets d’alentour, ne projetait ses rayons que d’un seul côté de la pièce. — Lorsqu’on tira le rideau, on vit sainte Cécile dans son costume pittoresque, exactement comme celle du tableau de Carlo Dolce, assise devant de petites orgues antiques, la tête penchée, et regardant les touches du clavier d’un air pensif, comme si elle eût cherché la traduction matérielle des sons qui paraissaient flotter dans le vague autour d’elle. C’était la reproduction vivante du tableau de Carlo Dolce. Soudain retentit un accord lointain, prolongé et qui se perdit à travers l’espace. Cécile leva doucement la tête. On entendit alors, comme partant d’une très-grande distance, un choral de voix de femmes. C’était un ouvrage du musicien. L’harmonie de cette musique, que semblaient chanter dans le ciel les chérubins et les séraphins, simple, et pourtant empreinte d’un caractère vraiment idéal, me rappela vivement maintes compositions sacrées que j’avais entendues deux cents ans plus tôt en Espagne et en Italie, et je me sentis agité comme alors d’un pieux frémissement. Les yeux de Cécile, tournés vers le ciel, rayonnaient d’une extase divine, si bien que le professeur de philosophie tomba à genoux malgré lui en s’écriant, les mains jointes : Sancta Cæcilia, ora pro nobis6. Beaucoup de spectateurs suivirent son exemple avec un véritable enthousiasme, et quand le rideau se referma avec un sourd frôlement, tous restèrent, jusqu’aux jeunes demoiselles, plongés dans une dévotion silencieuse, jusqu’à ce qu’un transport universel et bruyant d’admiration vint soulager les cœurs oppressés.
Le poète et le musicien s’agitaient et grimaçaient comme des fous, et s’embrassaient tous deux en versant d’abondantes larmes. — On avait prié Cécile de garder pour tout le reste de la soirée son costume fantastique ; mais avec un sens exquis, elle s’y était refusée ; et quand elle reparut enfin dans le salon avec sa mise ordinaire et gracieuse, tout le monde se pressa autour d’elle en la comblant des plue vifs éloges, tandis qu’elle, dans sa candeur naïve, ne pouvant concevoir pourquoi on la louait si fort, attribuait l’effet saisissant de cette scène aux habiles dispositions du poète et du musicien. Madame seule était mécontente, car elle sentait bien qu’avec toutes ses poses copiées d’après des dessins ou des tableaux, et mille fois étudiées devant son miroir, elle n’avait jamais pu produire même une ombre passagère de l’impression causée dès la première fois par Cécile. Elle développa très-savamment tout ce qui manquait encore à sa fille pour être une artiste mimique ; sur quoi le professeur de philosophie remarqua malicieusement à demi-voix que Cécile ne gagnerait rien à coup sur comme artiste mimique à ce que sa mère lui cédât ce qu’elle avait de trop en cette qualité. Madame conclut en disant que des occupations spéciales et l’étude de la philosophie naturelle, qui la réclamaient, nécessitaient la suspension momentanée des représentations mimiques. Cette déclaration positive, fruit de sa mauvaise humeur, et puis la mort d’un parent de la famille, changèrent toutes les habitudes de la maison. — Ce vieillard était bien l’un des originaux les plus plaisants que j’aie rencontrés.
MOI.
BERGANZA.
Enfin, cet homme, dont les opinions biscornues et l’influence encore très-grande auraient pu avoir de fâcheux résultats, se trouvait, lorsqu’il mourut, précisément dans le sixième âge.
MOI.
BERGANZA.
MOI.
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4. L’ichneumon est une espèce de rat du Nil que son instinct pousse à rechercher constamment dans le sable les œufs de crocodile pour les casser et peut-être en faire sa pâture. Aussi les anciens Égyptiens l’avaient-il-divinisé par reconnaissance. On trouve son effigie sur plusieurs de leurs monuments.
5. C’est-à-dire : l’hospice des incurables.
6. C’est-à-dire : sainte Cécile, prie pour nous.
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