Les Fleurs du mal/1861/À une mendiante rousse

La bibliothèque libre.
Aller à : Navigation, rechercher

Poulet-Malassis et de Broise, 1861 (pp. 199-201).
◄  Le Soleil TABLEAUX PARISIENS Le Cygne  ►


LXXXVIII


À UNE MENDIANTE ROUSSE




Blanche fille aux cheveux roux,
Dont la robe par ses trous
Laisse voir la pauvreté

Et la beauté,


Pour moi, poëte chétif,
Ton jeune corps maladif,
Plein de taches de rousseur,

À sa douceur.


Tu portes plus galamment
Qu’une reine de roman
Ses cothurnes de velours

Tes sabots lourds.


Au lieu d’un haillon trop court,
Qu’un superbe habit de cour
Traîne à plis bruyants et longs

Sur tes talons ;


En place de bas troués,
Que pour les yeux des roués
Sur ta jambe un poignard d’or

Reluise encor ;


Que des nœuds mal attachés
Dévoilent pour nos péchés
Tes deux beaux seins, radieux

Comme des yeux ;


Que pour te déshabiller
Tes bras se fassent prier
Et chassent à coups mutins

Les doigts lutins,


Perles de la plus belle eau,
Sonnets de maître Belleau
Par tes galants mis aux fers

Sans cesse offerts,


Valetaille de rimeurs
Te dédiant leurs primeurs
Et contemplant ton soulier

Sous l’escalier,


Maint page épris du hasard,
Maint seigneur et maint Ronsard
Épieraient pour le déduit

Ton frais réduit !


Tu compterais dans tes lits
Plus de baisers que de lis
Et rangerais sous tes lois

Plus d’un Valois !


— Cependant tu vas gueusant
Quelque vieux débris gisant
Au seuil de quelque Véfour

De carrefour ;


Tu vas lorgnant en dessous
Des bijoux de vingt-neuf sous
Dont je ne puis, oh ! pardon !

Te faire don.


Va donc, sans autre ornement,
Parfum, perles, diamant,
Que ta maigre nudité,

Ô ma beauté !
Outils personnels
Espaces de noms

Variantes
Actions
Lire
Contribuer
Imprimer / exporter
Boîte à outils
Autres langues