Les Héros de la guerre de sécession, mémoires du général William Sherman

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Mémoires du général Sherman
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Memoirs of general William T. Sherman, by himself. London 1875. Henry S. King.


Comment William Sherman, cadet de l’école militaire de West-Point, a-t-il fait son chemin dans le monde ? Comment le jeune officier, après d’obscurs, mais aventureux débuts, s’est-il élevé rapidement, aussitôt que de grands événemens ont fourni à son incontestable supériorité l’occasion de se manifester ? Comment est-il devenu enfin un des trois hommes dont le nom restera indissolublement lié au souvenir de la dernière crise, victorieusement traversée par la république américaine, la guerre de sécession ?

Le général Sherman va répondre lui-même à ces questions, car il vient d’écrire ses mémoires, et le récit qui va suivre en sera la fidèle analyse.

Quand nous disons que trois hommes resteront illustres entre tous dans l’histoire de la plus vaste des guerres civiles, nous voulons désigner le président Lincoln et les généraux Grant et Sherman. D’autres noms sans doute ont brillé à côté des leurs, car, si la grande convulsion qui a secoué le Nouveau-Monde n’a mis au jour, heureusement pour lui, aucun génie, aucun dominateur, elle a poussé au premier rang une foule d’hommes remarquables. Farragut et Porter ont été de hardis marins, mais sont restés enfermés dans leur spécialité. Mac-Clellan, après avoir improvisé l’armée américaine et glorieusement repoussé à Antietan le premier effort sérieux des armées sudistes, a disparu de la scène, emporté par le torrent des passions politiques. Quand plus tard une nouvelle tentative des confédérés est venue échouer à Gettysburg, dans cette terrible journée où les combattans ont laissé 40,000 hommes sur le champ de bataille, l’armée victorieuse se trouvait sous les ordres d’un, simple divisionnaire nommé Meade, investi par intérim d’un commandement en chef qu’il n’a plus exercé depuis. Seuls, Lincoln, Grant et Sherman ont traversé toute la crise, se fortifiant chaque jour dans une mutuelle estime, grandissant sans cesse dans la confiance de la nation et de l’armée. A eux trois enfin, ils ont terminé la guerre et pacifié le pays ; la reconnaissance nationale a su leur en tenir compte.

M. Lincoln, inconnu jusqu’alors et porté à la présidence par le hasard d’un compromis électoral, s’est trouvé providentiellement à la hauteur de la tâche immense qui lui était imposée. Guidé par son admirable bon sens, il a instinctivement joué le rôle que l’emploi des énormes armées modernes semble réclamer des chefs d’état : son nom a été la raison sociale de l’association d’hommes d’élite entre lesquels se fractionne leur maniement. Trait d’union entre eux tous, il n’a jamais entravé la vigueur de leur initiative, vis-à-vis de laquelle au contraire il était le premier à donner l’exemple de la discipline ; mais depuis l’heure où son élection fut le signai de la lutte jusqu’au moment où le cri de guerre des confédérés a été pousse pour la dernière fois par l’assassin qui le frappait à mort, il a su porter seul et sans faiblesse le poids de la responsabilité : grands services qui le placent dans la mémoire reconnaissante du peuple au même rang que Washington.

A côté de cet enfant trouvé de la politique, Grant et Sherman ont été les fils de leurs œuvres. Soldats par éducation, mais ne connaissant de l’art militaire que les principes, ils ont eu à faire face tout à coup aux difficultés d’une grande guerre sans aucune tradition pour les guider, mais aussi sans routines du passé pour les retenir ; ils ont résolu ces difficultés avec une sagacité, une originalité que tout le monde peut étudier avec fruit, et leur carrière se mesure au nombre et à l’éclat de leurs succès. Grant, mieux servi par les occasions au début de la guerre, a devancé Sherman. Taciturne, mais doué de la plus claire intelligence, il a tenu dans ses mains, sans les embrouiller, tous les fils épars d’opérations militaires qui embrassaient tout un continent ; son inébranlable ténacité a fini par triompher de tous les obstacles. Il est aujourd’hui président des États-Unis. Quant à Sherman, le plus clairvoyant, le plus entreprenant et le plus résolu de tous les généraux américains, celui dont les conceptions, hardies dans la pensée comme dans l’exécution, ont porté les coups décisifs, il est général en chef de l’armée des États-Unis. Pour utiliser les loisirs que lui laisse cette haute position, il est venu, il y a deux ans, parcourir les principaux champs de bataille de l’Europe. Il a visité Paris et Versailles, et les curieux ont pu le voir un jour assister à une séance de l’assemblée nationale, dans la tribune du président de la république. Ils n’auront rien trouvé de militaire dans sa personne. Le général est grand, maigre et paraît avoir cinquante ans. Son visage est soigneusement rasé. Point de moustaches. Ses cheveux blonds ne sont pas taillés à l’ordonnance. Rien dans sa tournure n’indique la gêne habituelle de l’uniforme ou la raideur de l’homme toujours en représentation ; mais la maigreur du corps a tous les caractères d’une de ces constitutions supérieures aux fatigues et aux privations, que les Américains appellent constitution de fil de fer (wiry). L’œil est à la fois doux et perçant, et l’ensemble de la physionomie montre une vive intelligence, une énergique volonté, mêlées à une pointe de malice. A son retour d’Europe, le général a rédigé les mémoires qui font le sujet de cette étude. Ecrits avec vivacité, s’exprimant avec franchise sur nombre de personnages vivans, ces mémoires ont soulevé de l’autre côté de l’océan d’ardentes controverses dont nous ne nous occuperons pas ; mais nous rechercherons avec soin les traits de caractère qui font du général Sherman une de ces raretés qu’on appelle un homme.


I

En 1846, nous trouvons Sherman, récemment sorti de l’École militaire, lieutenant d’artillerie et commandant un dépôt de recrutement. Son premier pas dans la vie est un coup de tête. La guerre venait d’éclater entre les États-Unis et le Mexique ; au bruit des premiers combats, l’imagination du jeune officier s’enflamme, il ne doute pas qu’on n’ait immédiatement besoin de ses services. Sans attendre d’ordre, il rassemble ses recrues, se met à leur tête, et s’embarque avec elles pour le lieu du rassemblement. La première déception. Au lieu d’apprécier son zèle, son colonel, un vieil officier manchot, l’accable d’injures et de malédictions pour avoir quitté son poste sans ordres, et le renvoie ignominieusement ; mais un autre champ va s’ouvrir à son ardeur et à son activité. Sa compagnie reçoit l’ordre de se rendre en Californie, dont le gouvernement des États-Unis venait d’ordonner l’annexion. Lorsque Sherman et ses soldats y arrivent après avoir doublé le Cap-Horn, les officiers des navires de guerre américains venaient d’y planter le drapeau étoile ; tout était à créer en fait d’organisation. La Californie était encore presqu’à l’état sauvage. Quelques Mexicains enfermés dans les anciens presidios espagnols, des Indiens errans, des aventuriers américains en fort petit nombre, en faisaient toute la population. Mettre l’ordre au milieu de cet assemblage bigarré, assurer les droits du gouvernement des États-Unis, établir la base de la propriété et de l’impôt, telle fut la première tâche des officiers américains. Un colonel de dragons fut nommé commandant en chef ; il prit Sherman pour aide-de-camp, un simple soldat pour secrétaire, et ces trois hommes formèrent à eux seuls le gouvernement californien.

Nous ne suivrons pas Sherman dans toutes les expéditions hasardeuses que ses fonctions lui imposèrent. Elles avaient rempli plusieurs années de son existence, lorsqu’un jour le jeune officier vit entrer dans la chambre qui servait de bureau deux Américains qui demandèrent à parler à son colonel en particulier. Au bout d’un moment, celui-ci l’appela, et lui montra quelques parcelles métalliques étalées sur de petits morceaux de papier. « Qu’est-ce que cela ? avez-vous jamais vu de l’or natif ? » Sherman répondit qu’il en avait vu en 1848 en Géorgie. Il mâcha une des pépites, elle était malléable. On alla chercher dans la cour une hachette avec laquelle on en aplatit une autre ; le lustre métallique était parfait. Plus de doute, c’était bien de l’or, et le premier découvert dans la Sierra-Nevada. La nouvelle de cette découverte se répandit bientôt, et tous les aventuriers d’accourir ! Colonel et aide-de-camp allèrent visiter les placers, et, à la suggestion de Sherman, on acheta de la poudre d’or à 10 dollars l’once. On en remplit une boîte de fer-blanc qui avait servi à une conserve d’huîtres, et on l’envoya au président des États-Unis, qui fit de cet envoi l’objet d’un message au congrès. « Ainsi devint officiel, dit Sherman, ce qui jusqu’alors n’avait été qu’une vague rumeur. Alors aussi commença le développement prodigieux de la Californie et l’immense immigration qui arriva de tous côtés par terre et par mer. »

L’avenir était loin d’être aussi brillant pour Sherman. La fin de la guerre qui avait conduit l’armée du général Scott à Mexico, avait fait disparaître pour lui toute chance de se distinguer dans la carrière militaire. La fièvre de l’or allait rendre insupportable la vie des officiers en Californie. Tous leurs soldats désertaient pour aller aux mines, où le moindre salaire était de dix dollars par jour. Il fallut recourir à tous les expédiens pour vivre ; toute prévision commerciale avait été devancée par l’arrivée subite de la foule imprévoyante des chercheurs d’or ; les objets de première nécessité atteignaient des prix exorbitans. Sherman et son chef se tirèrent d’affaire en vendant l’excédant de leurs rations qu’ils touchaient en nature, et dont la valeur était énorme. Sherman se créa aussi quelques ressources en se faisant géomètre à ses momens perdus pour le compte des particuliers ; mais l’existence ainsi partagée entre les nécessités de la vie et un service militaire qui n’était plus que routine ne pouvait convenir à une nature comme la sienne ; il se fit renvoyer à Washington.

Quelles étaient ses intentions en se rendant au siège du gouvernement ? Il ne le dit pas. Voulait-il déjà quitter l’armée ? C’est probable. Il se maria. Sa promotion au grade de capitaine coïncida avec son mariage, et il fut successivement employé à Saint-Louis et à la Nouvelle-Orléans ; mais, deux ans après, nous le voyons demander un congé indéfini, et alors il repart pour San-Francisco comme associé à l’une des principales maisons de banque. Six ans s’étaient écoulés depuis le jour où le jeune lieutenant d’artillerie avait attaché son cheval à une des masures du village de Yerba-Buena, et San-Francisco était déjà grande ville ; les banques et les établissemens de tout genre y pullulaient.

Au moment d’y arriver, Sherman faillit être victime de graves accidens. Le paquebot qui le portait, trompé par la brume, fit naufrage. C’était pendant la nuit ; la surprise mit quelque confusion à bord ; les passagers, ne sachant pas si le navire pourrait résister aux secousses qu’il recevait, voulurent se jeter dans les embarcations. Au premier qui essaya de forcer la consigne, le capitaine dit tout bas, mais résolument : « Si vous touchez à cela, je vous fais sauter la cervelle. » Sherman l’entendit, et, dans un pareil moment, ce langage un peu raide lui causa la plus vive satisfaction. En effet, le navire était perdu, mais, grâce à l’ordre maintenu, tout le monde, après une nuit d’angoisses, fut mis à terre en sûreté. Sherman, resté un des derniers, débarqua à son tour, rejoignit sur la plage les passagers trempés et grelottans, puis s’offrit pour aller à la découverte, en quête de secours. Des traces de chevaux le conduisirent à une crique où il trouva une goélette qui, le brouillard levé, partait pour San-Francisco, chargée de bois. Sauter à bord fut l’affaire d’un instant ; mais un malheur n’arrive jamais seul. En donnant dans la passe des Heads, la goélette, prise en sens contraire par un grain et le jusant, chavira. Sherman se sauva à la nage, fut recueilli par une barque et déposé par elle au pied du fort de la Pointe, qui défend l’entrée de la baie. Tout ruisselant d’eau, mais sans plus s’en inquiéter, il envoya sa carte à l’officier qui y commandait et gagna San-Francisco. « Deux naufrages le même jour étaient, dit-il, de mauvais augure pour le début d’une nouvelle et pacifique carrière. »

C’était en effet une carrière toute nouvelle pour lui que celle de gérant d’une maison de banque ; cependant une année n’était pas écoulée, qu’il y faisait preuve de cette sagacité qui a marqué tous les actes de sa vie. A cette époque, la fièvre de la spéculation avait remplacé à San-Francisco la lièvre de l’or. Sherman ne s’y laissa pas entraîner, et bien lui en prit.

La principale banque de la ville était commanditée par une grande maison de New-York, Page et Bacon. Sur le bruit que cette maison était fortement engagée dans une entreprise de chemin de fer d’un succès douteux, Sherman, prévoyant une catastrophe, avait prudemment resserré ses opérations, refusé tout emprunt nouveau, tout renouvellement, et usé de tous les moyens pour augmenter son encaisse. Tout à coup un paquebot accoste au quai, et la nouvelle se répand à l’instant que Page et Bacon ont fait faillite. La succursale californienne suspend aussitôt ses paiemens, une autre grande maison l’imite, et il se produit une de ces paniques que les Anglais appellent un run, littéralement une course sur toutes les banques. Presque tous ces établissemens ferment leurs portes. C’est le moment que Sherman avait patiemment attendu ; il a pesé toutes ses ressources, il tiendra tête à l’orage. Le lendemain, dès le matin, une foule considérable remplit la rue ; aussitôt les portes ouvertes, sa banque est envahie. Suivant l’usage, les créanciers les plus bruyans et les plus pressés sont les petits dépositaires, hommes et femmes ; ensuite ceux qui avaient un compte considérable se montrent à leur tour et réclament leur remboursement. Le côté comique ne manque pas au tableau, et Sherman assiste à la scène, souvent décrite, de l’homme qui se fait écraser pour parvenir plus tôt jusqu’au comptoir, y réclame à grands cris son argent, et, tout surpris, ne sait plus qu’en faire dès qu’on le lui remet. Cependant des amis arrivent qui se contentent de demander à Sherman sa parole qu’il n’y a pas de danger ; puis on fait donner les réserves, d’autres amis viennent déposer ostensiblement quelques milliers de dollars. Devant toutes ces scènes, Sherman reste impassible, impénétrable ; mais la journée a été rude, et le soir le compte indique que, si le lendemain les remboursemens sont demandés dans la même proportion, il faudra suspendre les paiemens. Aussi, la nuit venue, Sherman fait seller son cheval, et le voilà en campagne, allant de débiteur en débiteur. Il trouve le premier, le principal, au comble de la détresse, accablé, s’essuyant le front avec une éponge : « Je vous attendais… le ne puis rien… J’ai essayé d’emprunter à tout prix, mais dans ce moment tout le monde couche sur son argent. » Plus loin, Sherman est plus heureux. Malgré cela, quand l’heure arrive, il ne sait trop ce qui va se passer ; mais la matinée est sereine, l’orage est apaisé, la banque est sauvée, et, après avoir traversé une pareille crise, la réputation de Sherman est faite. Toutes les batailles de la vie se ressemblent, et, pour gagner les unes ou les autres, il faut les mêmes qualités, la même pénétration, la même prévoyance, la même fermeté. Malgré la position que ce succès lui avait faite, Sherman ne tarde guère à renoncer à son rôle de banquier, cause d’un incident où nous retrouvons encore le soldat. Sa popularité parmi les habitans de San-Francisco l’avait fait élire général des milices, sorte de garde nationale placée aux ordres des autorités locales. Prenant son titre au sérieux, il avait proposé de réprimer par la force de graves désordres qui s’étaient produits dans la ville, et avait demandé qu’on lui remît les armes nécessaires, Elles lui avaient été refusées ; il avait immédiatement donné sa démission. Le spectacle de l’anarchie qui s’ensuivit lui était odieux ; aussi en mai 1857 quittait-il la Californie. Il revint à Lancaster dans l’Ohio, son pays, son home ; mais il fallait vivre et faire vivre une femme et quatre enfans, tous habitués à un bien-être plus qu’ordinaire.

Sherman ne perdait jamais le temps en hésitations. La question posée était aussitôt résolue. De banquier, il se fait avoué, s’associe avec un de ses beaux-frères et établit l’étude de Sherman et Ewing à Leavenworth, Kansas, une de ces villes de l’ouest dont la rapide croissance confond toujours nos idées européennes. En Amérique, l’enseignement du droit fait partie du programme de toutes les écoles ; mais, bien que Sherman, dans le cours de ses études militaires, eût lu Blackstone, Kent, etc., il sentait bien qu’il n’était pas fait pour être homme de loi. Aussi laissait-il à son beau-frère le soin de plaider devant les tribunaux, se réservant les courses, les rentrées, les agences de toute sorte. Cependant, dit-il, « comme l’étude portait mon nom, je crus devoir prendre une patente. En conséquence, un jour que le juge des États-Unis, Lecomte, se trouvait dans notre cabinet, je lui en parlai. Il me dit d’aller trouvée son greffier, qui me la donnerait. Je lui demandai quelle sorte d’examen j’aurais à subir. — Aucun, dit-il, je vous admettrai comme très intelligent. »Et certes à ce titre jamais patente ne fut mieux placée. Il faut dire aussi que le rôle d’un avoué dans ces parages ne répond pas à l’idée que nous nous en faisons d’après celui qu’il remplit chez nous, Sherman reçut comme tel l’entreprise de la réparation d’une route militaire conduisant au fort Biley, situé à 130 milles dans l’ouest. Le pays est à peine habité, il y a autant d’Indiens que de blancs ; cependant on rencontre çà et là un embryon de ville. En arrivant à une de ces stations dans l’ambulance à quatre mules avec laquelle il voyage, Sherman trouve tout le monde abattu par la fièvre ; son cocher la prend à son tour, et le voilà avoué, entrepreneur, cocher et cuisinier tout à la fois. Malgré cela, malgré les obstacles qui naissent à chaque pas, il exécute son contrat et revient ; mais les revenus de l’étude sont insuffisans.. Il en est de même d’un essai de défrichement que Sherman entreprend comme fermier.

En désespoir de cause, il écrit à Washington pour demander si on veut le reprendre dans l’armée comme officier-payeur, ou à n’importe quel titre. Sherman avait des amis à Washington ; par leur entremise, par celle des parens de son ancien colonel, qui appartenait à une des premières familles de la Louisiane, il est nommé directeur d’une école militaire que les autorités de cet état venaient de fonder. Cette situation lui convenait parfaitement. Il accourt aussitôt. De son école, il n’existait encore que les quatre murs, gardés par un charpentier et une vieille négresse qui lui faisait la cuisine. Sherman se met en ménage avec eux, et avec l’aide du charpentier commence la construction des tables, des bancs, des tableaux noirs et de tout le matériel de l’établissement. En même temps, il enrôle tout un état-major de professeurs, anciens élèves de West-Point, car il veut que le collège d’Alexandrie se modèle sur la fameuse école où il a reçu son éducation. Le cours de génie civil et militaire sera fait par lui. Tout marche à souhait ; la jeunesse de la Louisiane vient suivre ses leçons. Beauregard, qui va bientôt devenir son adversaire sur plus d’un champ de bataille, y envoie ses deux fils.

Nous sommes en 1860, et les événemens politiques se précipitent. L’élection de M. Lincoln éclate comme un coup de tonnerre. Le candidat du nord l’emporte sur le candidat du sud. Les états du sud, du moment que la majorité leur échappe, ne veulent plus de l’union, et le mouvement séparatiste commence. Sherman, bien qu’il ne partage pas les passions des abolitionistes, considère néanmoins la sécession comme un acte de trahison qui mène forcément à la guerre. « Jamais, s’écrie-t-il, le nord et l’ouest ne permettront que le cours du Mississipi échappe à leur contrôle. » Mais rien ne peut arrêter le torrent déchaîné. L’état de la Caroline du sud se sépare de l’Union ; la Louisiane suit le mouvement ; la doctrine que chaque état a le droit absolu (states rights) de se séparer de l’Union par sa seule volonté, et de contracter telle alliance qu’il lui plaira, est proclamée. Tandis que les meneurs de l’insurrection brusquent les choses, forment la confédération des états du sud et élisent président M. Jefferson Davis, le nord assiste à ce démembrement de l’empire avec une indifférence apparente et dans une inaction dont Sherman ne revient pas. Les milices louisianaises attaquent l’arsenal fédéral, défendu par un capitaine Haskins qui se rend. « Haskins, dit Sherman, aurait du défendre son poste jusqu’à la mort, mais jusqu’ici le gouvernement national de Washington avait montré une telle pusillanimité que les officiers de l’armée ne savaient ce qu’ils devaient faire. » Comme on voit, les révolutions se ressemblent partout. Après cet exploit, les armes enlevées aux autorités fédérales sont déposées au collège même dont Sherman est directeur, et lui, l’ancien officier de l’armée, se trouve condamné à être le receleur de ces caisses bien connues sur lesquelles on a simplement gratté l’emblème national U. S., comme en d’autres pays on gratte le chiffre du souverain déchu. Accepter ce rôle, continuer à enseigner l’art de la guerre à des jeunes gens qui vont peut-être porter les armes contre son pays, lui fait horreur. Il donne sa démission et retourne au nord.

Au moment où il quitte la Nouvelle-Orléans, le drapeau de l’Union avait partout disparu ; il était remplacé par le pélican de la Louisiane. Des processions parcouraient les rues pour célébrer la délivrance ; le despotisme du gouvernement des États-Unis n’existait plus, chacun affectait de regarder le changement comme définitif. La chose était inévitable, dit à Sherman un vieil officier de l’armée qui venait d’accepter un commandement des rebelles, « la sécession est un succès complet ; il n’y aura pas de guerre, mais les deux gouvernemens arrangeront tout entre eux à l’amiable, et chacun vaquera à ses affaires sans plus de difficultés. »

Cependant, malgré cette confiance, les confédérés levaient et armaient des troupes, et devant ce spectacle Sherman s’indignait de plus en plus de ne pas voir venir de Washington le moindre signe d’efforts pour rétablir l’autorité nationale. A cette époque, son frère, abolitioniste déclaré, était sénateur des États-Unis. Sherman va le trouver à Washington. Le sénateur le mène à M. Lincoln. Cette première entrevue eut lieu dans une des salles de la Maison-Blanche et ne fut pas sympathique. « Mon frère, dit le sénateur, arrive de la Louisiane et peut donner quelques renseignemens. — Ah ! dit M. Lincoln, comment cela va-t-il là-bas ? .. — Ils pensent qu’on les laissera tout faire… ils se préparent ouvertement à la guerre, répondis-je. — Oh ! dit-il, je suppose qu’on trouvera bien moyen de faire aller la boutique. — Ces mots me coupèrent la parole, je ne répondis plus rien ; mais en sortant, profondément désappointé, j’éclatai contre mon frère John, maudissant tous les politicians en général ; Vous avez amené le pays dans un enfer, tirez-vous-en comme vous pourrez. »

Rien ne put retenir Sherman ; il se fit élire président d’une compagnie de chemin de fer, et partit pour Saint-Louis (Missouri) avec sa famille, résolu à se tenir complètement en dehors des événemens. Était-ce possible ? Le Missouri, placé entre les états du sud et les états du nord, était divisé en deux camps. Une moitié de la population sympathisait avec les séparatistes, l’autre avec les unionistes. Cette profonde division se retrouvait à Saint-Louis. Dans un camp d’instruction pour les milices d’état situé à la porte de la ville, toute la jeunesse esclavagiste était réunie en armes. Dans la ville se trouvait un régiment d’infanterie régulière fédérale, et quelques corps de volontaires allemands partisans du nord, levés par Frank Blair, frère d’un des ministres de M. Lincoln. Dans une pareille situation, une collision était inévitable ; aussi Sherman fut-il peu surpris d’entendre crier un matin que les Allemands avaient marché contre le camp Jackson. Les mesures avaient été bien prises : les miliciens séparatistes se rendirent sans coup férir ; mais avant la fin du jour survint un de ces accidens si fréquens en révolution. Laissons notre héros le raconter.

« Je m’en allais dans la direction du camp avec mon petit garçon Willie. Au haut d’Olive-street, en face de Lindell’s-grove, je trouvai le régiment de Frank Blair, les rangs ouverts, et au milieu les prisonniers du camp. Là foule s’était rassemblée à l’en tour, appelant les prisonniers par leurs noms, quelques-uns criant hurrah pour Jefferson Davis, d’autres encourageant les troupes. Il y avait là des hommes, des femmes et des enfans. » A ce moment, un homme ivre voulut traverser la colonne ; un sergent le repoussa rudement et le fit tomber. L’homme se releva, ramassa son chapeau, puis, tirant un pistolet de sa poche, fit feu et blessa un officier. « Le régiment s’arrêta. Il y eut un moment de confusion, et les soldats commencèrent à tirer. J’entendis les balles dans les feuilles des arbres au-dessus de nous, et je vis les hommes et les femmes, dont quelques-uns étaient blessés, courir dans toutes les directions. Charles Ewing jeta mon fils Willie par terre et le couvrit de son corps. Je me jetai aussi à plat ventre. Le feu, commencé en tête du régiment, s’étendit jusqu’à la queue, et, comme je vis que les hommes rechargeaient, j’enlevai Willie et me précipitai avec lui dans un égout, qui nous protégea. Une femme, un enfant et deux ou trois hommes étaient tués. »

Après cela et après le bombardement du fort Sumter à Charleston, la lutte était commencée ; une carrière s’ouvrait pour tous ceux qui se sentaient les qualités et les connaissances de l’homme de guerre. Sherman le comprit. Il s’offrit pour commander non pas des volontaires levés pour trois mois, sorte de soldats pour lesquels il avait un profond mépris, mais des hommes enrôlés pour trois ans, « qu’un officier a le temps de préparer, et avec lesquels il peut rendre de bons services. » La réponse ne se fit pas attendre. Dans la disette d’hommes où l’on était, tous les anciens officiers étaient les bien-venus ; il fut nommé d’emblée colonel, et appelé immédiatement à Washington.

Ici s’arrête la première partie de la carrière de Sherman. Le voilà arrivé à l’âge où l’homme est dans toute sa force, l’intelligence dans toute sa puissance. Laborieusement, honorablement, il a lutté sans relâche contre toutes les vicissitudes, toutes les déceptions de la vie. Son éducation est complète. Sorti d’une des premières écoles du monde, il a appris en Californie quels sont les besoins et les lois indispensables de toute société. Chef d’une grande maison de banque, le maniement des affaires et des hommes n’a rien de caché pour lui. Chacune des positions qu’il a occupées a ajouté quelque chose à son expérience. Dans toutes, il a fait preuve d’une rare fermeté et d’une sagacité plus rare encore. Nous allons le voir appliquer ces qualités à la conduite d’une grande guerre.


II

Tout le monde sait quelle était la situation de Washington au moment où éclatait la guerre de sécession. Ce Versailles américain, jusqu’alors le point central du plus pacifique des empires, se trouvait subitement transformé en ville frontière, et menacé par une armée ennemie dont les avant-postes s’apercevaient de l’autre côté du Potomac. Pour résister à une attaque dont aucun Américain n’avait jamais rêvé la possibilité, il fallait tout improviser, tout créer. Des troupes régulières, entretenues jusque-là par le gouvernement des États-Unis et dispersées sur son vaste territoire, on n’avait pu recueillir que d’infimes détachemens, et la moitié de leurs officiers, originaires des états séparatistes, avaient passé à l’ennemi. Les premières mesures prises pour suppléer à cette détresse militaire avaient été ridiculement insuffisantes. On s’était borné à ordonner la levée de quelques régimens de ces volontaires engagés pour trois mois, sorte de garde mobile élisant ses officiers, pour laquelle Shernan, avons-nous vu, professait un si profond mépris. Peu après, il est vrai, l’étendue du danger se révélant à tous les yeux, M. Lincoln avait demandé au congrès 400,000 hommes engagés pour trois ans, et 400 millions de dollars ; mais pour rassembler et équiper 400,000 hommes il fallait du temps. Les vieux officiers voulaient qu’on fît tout au monde pour en gagner. Ils avaient, dès les premiers jours, fait construire sur la rive virginienne du Potomac une série d’ouvrages, sorte de tête de pont et de camp retranché qui, mettant la capitale à l’abri d’un coup de main, auraient permis d’attendre la réunion d’une force suffisante pour prendre avec succès l’offensive.

Les exigences de la foule sont les mêmes partout. Malheur aux gouvernemens condamnés à leur obéir ! La vue des uniformes, le défilé, l’enthousiasme bruyant des volontaires de trois mois qui remplissaient Washington, troublèrent toutes les têtes. Le cri de : à Richmond ! poussé par le congrès, par les journaux, par les badauds, fit taire les conseils de la froide raison. Les hommes qui ne s’exposent jamais, qui ne se battent qu’à coups d’injures et de calomnies, émirent des doutes cruels sur le courage des chefs qui résistaient à cet entraînement et voulaient attendre, pour se faire tuer, de pouvoir le faire utilement pour la patrie. La marche immédiate en avant fut décidée. Aussi, à peine débarqué, Sherman se vit-il investi du commandement d’une brigade ; c’est en cette qualité, avec des soldats braves, mais « sans cohésion, sans discipline, sans respect de l’autorité, » qu’il dut faire, quelques jours après, ses premières armes, et prendre part à la désastreuse bataille de Bull’s-Run. Il y alla sans enthousiasme, mais il en revint sans découragement, et, dès le premier jour, indifférent aux émotions du champ de bataille, l’homme de guerre vit juste. Laissons-le raconter ses impressions personnelles sur cette journée où il perdit son innocence de soldat.

« J’ai encore présent devant mes yeux l’affaire du gué de Black-burn où, pour la première fois de ma vie, je vis les boulets abattre des hommes et frapper dans les arbres tout autour de moi, et où, pour la première fois aussi, je fus témoin de l’écœurante confusion qui règne toujours en arrière d’une ligne de bataille ; puis la marche de nuit de Centreville sur la route de Warrenton et l’interminable halte de plusieurs heures, dont personne ne comprenait le but ; le déploiement en ligne dans les champs qui descendaient au ruisseau de Bull ; la terrible épouvante d’un malheureux nègre pris entre deux feux ; le passage du ruisseau avec la crainte d’être fusillé par derrière par mes propres soldats ; la mort du colonel Haggerty, tué sous mes yeux, et les scènes nouvelles pour moi d’un champ de bataille couvert d’hommes et de chevaux morts. Pendant deux heures nous nous ruâmes sur ces bois remplis de rebelles ; j’étais convaincu de leur complète désorganisation. Ils s’arrêtaient pour profiter de l’abri des bois, tandis que, pour arriver à eux, nous avions à traverser des champs découverts qui leur donnaient un avantage décidé. Après avoir engagé successivement mes quatre bataillons et les avoir vus repoussés l’un après l’autre derrière les remblais de la route, je n’avais aucune idée que nous fussions battus. Je reformais mes régimens, et je ne demandais qu’un peu de repos, quand je m’aperçus que ma brigade était presque seule. »

Selon lui, les deux armées s’étaient mutuellement repoussées, et « n’importe laquelle des deux eût tenu ferme eût décidé la fuite de l’autre. » Il avait parfaitement raison, et dès le premier jour son coup d’œil lui révélait ce qui advient dans la plupart des batailles ; mais pour tenir ferme, ou mieux, pour reprendre l’offensive le lendemain d’une lutte indécise, il faut un chef assez résolu pour le tenter, assez sûr de ses soldats pour le leur demander. Dans le cas actuel ; ce fut l’armée à laquelle il appartenait qui se retira, et, au milieu d’une foule désorganisée, cependant, « peu émue, » il dut regagner ses anciens cantonnemens.

A l’abri des ouvrages de Washington commença le travail laborieux de la réorganisation. Les hommes s’étaient bien battus, mais ils étaient déjà fatigués de la guerre et voulaient s’en, aller. Ils devinrent si mutins que des régimens entiers durent être, comme mesure disciplinaire, déportés en Floride, et que Sherman dut un jour faire mettre des canons en batterie devant sa propre brigade, en menaçant de la mitrailler.

Un autre jour, il lui arriva l’aventure suivante. C’était le matin. L’appel et le rapport venaient d’être faits. On avait rompu les rangs lorsqu’au milieu des soldats, qui sortaient en foule du fort où ils étaient campés, il vit venir à lui un officier : « Colonel, me dit-il, je vais à New-York. Que puis-je faire pour votre service ? — Comment, répondis-je, pouvez-vous aller à New-York ? Je ne me souviens pas d’avoir signé votre permission. — Non, en effet, mais je n’ai pas besoin de votre permission. Je me suis engagé à servir pour trois mois ; les trois mois sont dépassés. Que le gouvernement me retienne la paie qu’il me doit, cela m’est bien égal. Je suis avocat. J’ai négligé mes affaires suffisamment, et je m’en vais. — Je remarquai alors que bon nombre de soldats s’étaient arrêtés pour l’écouter, et je vis que, si cet officier pouvait me défier, ils feraient tous de même. Je lui dis donc sèchement : — Capitaine, cette question de votre temps de service a été soumise à qui de droit, et la décision prise a été publiée. Vous êtes soldat et vous devez obéir jusqu’à votre congé dûment en règle.-Si vous essayez de vous en aller sans ordre, ce sera un acte de révolte, et je vous tuerai comme un chien. Rentrez dans le fort maintenant.., à l’instant, et gardez-vous d’en sortir sans mon ordre. — J’avais une capote, et peut-être ma main était-elle dans ma poitrine. Il me regarda fixement, hésita et rentra dans le fort. »

Quelques heures après, Sherman rencontra le président Lincoln qui passait en voiture découverte avec M. Seward et allait visiter le camp. Il lui demanda s’il comptait haranguer les soldats, et, sur sa réponse affirmative, il le pria de vouloir bien décourager les cris, les acclamations, la confusion, ajoutant qu’il y avait eu assez de hurrah ! avant et après Bull’s-Run pour désorganiser les meilleures troupes. Ce qu’il fallait, c’étaient de vrais combattans et des hommes de sang-froid. « Plus de braillards, plus de faiseurs d’embarras ! » Cela dit, les troupes furent rassemblées, et M. Lincoln, debout dans sa voiture, fit son speech. A un passage de son discours, les soldats commencèrent à l’acclamer. « Ne criez pas, enfans, dit-il ; j’avoue que, quant à moi, j’aime assez les hurrahs ; mais, le colonel Sherman dit que ce n’est pas militaire, et ce que nous avons de mieux à faire, c’est de nous rendre à son opinion. » En terminant, il ajouta que, comme président, il était commandant en chef, et demandait que quiconque avait une réclamation à faire s’adressât à lui. « A ce moment, dit Sherman, je vis dans la foule l’officier que j’avais remis à sa place le matin. Sa figure était pâle et ses lèvres serrées. Je prévis une scène. Il se fraya un chemin dans la foule jusqu’à la voiture et dit : — Monsieur le président, j’ai une plainte à faire. Ce matin, je suis allé parler au colonel Sherman, et il a menacé de me brûler la cervelle. — M. Lincoln, toujours debout dans sa voiture : — Menacé de vous brûler la cervelle ? — Oui, monsieur, il a menacé de me brûler la cervelle. — M. Lincoln le regarda, puis moi, et, baissant son grand corps maigre vers l’officier, lui dit à l’oreille sur le ton d’une confidence de théâtre, mais assez haut pour être entendu de tous : — Eh bien ! monsieur, si j’étais à votre place et s’il me menaçait de me brûler la cervelle, je ne m’y fierais pas, car je crois qu’il serait très capable de le faire. » L’officier disparut, les hommes se mirent à rire, et Sherman remercia le président en l’assurant que ce qu’il avait fait l’aiderait puissamment à maintenir la discipline. De ce jour data la confiance mutuelle que ces deux hommes se sont témoignée à travers tant d’événemens.

Laissons l’armée du Potomac se refaire et se préparer à de nouvelles luttes, et suivons Sherman, qu’un ordre du ministre de la guerre envoie dans l’ouest, où désormais se fera toute sa carrière. Dégoûté de l’intervention des politicians dans les affaires militaires, il sollicite avant de partir, et comme une faveur, de n’être employé que dans une position secondaire. M. Lincoln se hâte de le lui accorder, en ajoutant que ses plus grandes difficultés viennent de la foule de généraux, qui veulent tous au contraire être à la tête des affaires ou commander en chef. Un poste subalterne est en effet assigné à Sherman à Louisville, sur l’Ohio. Il est chargé d’y organiser une défense locale et il s’acquitte de sa charge avec vigueur ; mais il reconnaît tout de suite l’inanité des petits projets, des petits moyens, du morcellement des efforts dans la lutte gigantesque qui commence, et dont, le premier, il entrevoit les proportions.

Un mot de digression est ici nécessaire.

Laissant de côté la Californie, désintéressée par son éloignement, et les territoires transmississipiens, à peine peuplés, le théâtre de la guerre va embrasser toute la contrée comprise entre l’Océan-Atlantique d’une part et le Mississipi de l’autre. Cette contrée est traversée du nord-est au sud-ouest par les Alleghany, chaîne de montagnes impropres aux opérations militaires, qui verse ses eaux à l’est dans l’Océan, à l’ouest dans le Mississipi. Transversalement deux cours d’eau partis de ces montagnes et se dirigeant, le Potomac à Test, l’Ohio à l’ouest, tracent la limite entre les états du nord et les états à esclaves.

Dans la zone située à l’est des Alleghany se trouvent les deux capitales occupées par les deux gouvernemens rivaux, celui de M. Lincoln et celui de M. Jefferson Davis. Vingt-cinq lieues séparent les deux capitales. Sur ce terrain resserré entre les montagnes et la mer, couvert de bois et coupé de nombreuses rivières, la lutte commencée à Bull’s-Run va se poursuivre pendant quatre ans sans relâche, chacun voulant atteindre la capitale de son adversaire. Point de combinaisons militaires, point de grande stratégie. Le champ de manœuvres est trop étroit, trop fourré ; les deux armées sont toujours en contact, mais retranchées toutes deux. Périodiquement l’une d’elles se jette sur l’autre, est invariablement repoussée et rentre aussitôt dans ses retranchemens, d’où il est également impossible de la débusquer. Des centaines de mille hommes sont consommées dans ce va-et-vient continuel ; mais le nord est le plus peuplé : pour un soldat du sud tué, il peut en sacrifier trois ou quatre. Le jour viendra donc où, avec l’impitoyable logique de la guerre, cette effroyable lutte s’éteindra dans des flots de sang, à la suite de coups redoublés qui laisseront le sud sans combattans.

Dans la zone à l’ouest des Alleghany où Sherman est employé, la guerre aura un autre caractère. Là, les espaces sont immenses, sillonnés de grands cours d’eau navigables et traversés en tous sens par des voies ferrées. Ce pays magnifique, le grenier du monde, est riche en hommes, en chevaux, en denrées de tout genre. Si on laisse toutes ces ressources aux mains de l’ennemi, on doublera, on triplera sa puissance. Il sera alors assez fort pour franchir la ligne de l’Ohio et porter la dévastation dans les riches états du nord. Contre une pareille action toute défensive est impuissante, la ligne à défendre est trop étendue. Pour la prévenir, le nord n’a qu’un moyen : prendre l’offensive, attaquer résolument, s’emparer des cours d’eau, désorganiser les chemins de fer, frapper à l’improviste, faire la guerre enfin, la véritable guerre, celle qui permet au génie d’un homme de déjouer toutes les conceptions des autres.

Voilà les réflexions que faisait le colonel Sherman dans son commandement de Louisville, quand il voyait disperser en petits paquets, pour une défensive grosse de désastres, des forces avec lesquelles un chef, — il était loin alors de penser que ce serait lui, — pourrait porter à l’ennemi des coups décisifs.

Apprenant que le ministre de la guerre, M. Cameron, était de passage à Louisville, il alla le voir. Il le trouva souffrant et étendu sur son lit dans une chambre d’hôtel pleine d’officiers, de reporters de journaux et d’autres personnes. Sherman refusa d’abord de s’expliquer devant tant d’étrangers ; mais M. Cameron s’écrie : « Ce sont tous de mes amis ou des membres de ma famille, vous pouvez tout dire devant eux sans réticence. » Sherman lui exposa alors nettement ses idées sur la nécessite impérieuse de prendre l’offensive, et finit par lui dire que pour reconquérir l’ouest jusqu’au golfe du Mexique, ce ne serait pas trop de 200,000 hommes, « Grand Dieu ! s’écria M. Cameron en levant les bras en l’air, et où voulez-vous que je les prenne ? » Sherman affirma qu’il y avait une quantité d’hommes dans le nord prêts à venir, s’il voulait rétribuer leurs services. Il discuta ensuite le sujet complètement et amicalement, et crut avoir fait impression sur le ministre en lui démontrant la grandeur de la guerre qu’on allait avoir sur les bras, car il l’entendit recommander à l’adjudant-général Thomas de prendre note de sa conversation.

On en prit trop bien note, et les conséquences faillirent être désastreuses pour lui. A peine M. Cameron et sa suite furent-ils revenus à Washington qu’un journal, renseigné probablement par un des reporters qui avaient assisté à l’entrevue, en rendit compte et fit ressortir la proposition insensée d’avoir dans l’ouest une armée de 200,000 hommes. Tous les journaux répétèrent à l’envi cette indiscrétion en appuyant sur le mot insensée. Bientôt, comme la nouvelle allait en grossissant, l’épithète insensée passa de la proposition à son auteur, et les journaux se mirent à raconter douloureusement que le colonel Sherman était devenu fou. On se le répéta de bouche en bouche, et la rumeur arriva jusqu’à lui peu de jours après, juste au moment où il était transféré d’un commandement à un autre. L’opinion qu’il était toqué et dérangé le suivit dans son nouveau poste, où il fut entouré d’une surveillance pleine de ménagemens qui rendait toute autorité impossible. Enfin, dernier coup, sa femme, naturellement émue des rumeurs persistantes qui circulaient, accourut près de lui toute éplorée.

Maudissant les reporters et les journaux, Sherman comprit qu’il fallait laisser à l’orage le temps de se dissiper. Il prit un congé. Quand il revint, il trouva que les avis du fou avaient été suivis. De nombreuses troupes se concentraient ; l’ordre de prendre l’offensive était donné, et, conséquence immédiate, non-seulement tout danger d’invasion avait disparu, non-seulement la confiance était revenue sur toute la frontière fédérale, mais c’était l’ennemi à son tour qui allait tomber dans l’erreur signalée par Sherman, former une longue ligne de défense et offrir ainsi une occasion éclatante de succès aux armées de l’Union. Pour diriger à la fois le mouvement offensif et toutes les opérations militaires dans l’ouest, on avait envoyé de Washington à Saint-Louis un habile homme, un organisateur de la victoire à la Carnot, un de ces généraux qui gagnent les batailles du fond de leur cabinet.

Un soir, Sherman se trouvait seul avec lui et le chef d’état-major, lorsqu’eut lieu entre eux un entretien dont la mise en scène a le tort de rappeler celle d’une opérette célèbre, mais qu’il faut pourtant rapporter. Le commandant en chef ayant à côté de lui ses deux interlocuteurs était « devant une carte étalée sur sa table, un grand crayon à la main ; il demanda : — Où est la ligne des positions rebelles ? Le chef d’état-major prit le crayon et traça une ligne passant par Bowling-Green, etc. — Voilà leurs positions, dit le commandant en chef. Maintenant par où vaut-il mieux couper leur ligne ? — Ici le chef d’état-major ou moi, dit Sherman, dont la modestie emploie toujours en pareil cas le dubitatif, répondit : Naturellement par le milieu. — Le général traça alors avec son crayon une ligne perpendiculaire par le milieu, qui se trouva coïncider presque avec le cours de la rivière Tenessee, et dit : — Voilà la vraie ligne d’opérations. »

Un mois après le jour où le grand crayon du général de cabinet avait ainsi ébauché le plan de campagne, un général de combat, qui paraissait pour la première fois sur la scène, l’exécutait avec une rare énergie, brisait la ligne ennemie, tombait successivement sur ses tronçons séparés, puis marchait en avant, refoulant et désorganisant tout devant lui, sans s’inquiéter des cris et des colères du Carnot de Saint-Louis, dont l’horlogerie militaire était toute détraquée par ces brusques opérations. Ce jeune général était Grant, le président actuel des États-Unis, et Sherman, son ami, son émule, était heureux d’aller servir sous ses ordres avec le commandement d’une division.

A peine l’a-t-il rejoint qu’il est appelé à prendre part à une des plus terribles batailles de la guerre, la bataille de Siloh. Grant, poursuivant ses premiers succès et voulant se saisir rapidement d’une ligne de chemin de fer importante, a remonté avec une flottille la rivière Tenessee, et débarqué une partie de son armée sur ses rives, tandis que le reste de ses forces suit par terre à marches forcées ; mais avant que ces renforts aient eu le temps d’arriver, Sherman, allant en reconnaissance, reçoit une volée de coups de fusil qui tue son planton, puis il voit reluire les baïonnettes de grandes masses d’infanterie, et en un instant les fédéraux sont attaqués par des forces très supérieures. Adossés à une large rivière, ils ne peuvent être tournés ; mais il n’y a point de retraite, et le premier choc est si rude qu’un mouvement de recul se manifeste. Il est heureusement arrêté grâce à Sherman et à l’ascendant qu’il exerce déjà. Son cheval est tué, deux de ses brigadiers gisent sur le sol, ses pertes sont grandes ; mais on lutte toute la journée et on finit par atteindre le port de refuge des armées en détresse, la nuit.

A ce moment, Grant et Sherman se rencontrent. La moitié de leur armée a disparu ; néanmoins ces deux chefs résolus décident, séance tenante, malgré le désordre, l’incertitude, la fatigue, la pluie, les émotions de toute sorte, de recommencer le combat le lendemain. Dans cette espèce de conseil, Sherman avait apporté les mêmes impressions qu’après Bull’s-Run. De son côté, Grant en avait éprouvé d’identiques. « Il m’ordonna, dit Sherman, de reprendre l’offensive au jour, disant qu’ainsi qu’il l’avait déjà observé à Donelson, des deux côtés on semblait battu, et que celui des deux qui reprendrait résolument l’offensive était sûr de l’emporter. »

Grand exemple de ténacité, de promptitude de jugement et de décision, les premières qualités du chef de guerre ! Admirons aussi les soldats qui répondirent à cet appel et qui retournèrent vigoureusement à l’attaque le lendemain d’un échec, car ni eux, ni Grant, ni Sherman ne savaient à cette heure que l’assaillant devant lequel ils avaient dû plier, avait perdu 12,000 hommes dans la lutte. Tous ignoraient que le chef ennemi, Sydney Johnston, avait été tué. Tout au plus Grant et Sherman avaient-ils été avertis de l’approche des renforts dont les confédérés avaient voulu prévenir la jonction avec eux. Le soir même de la bataille, la tête de colonne de ces troupes parut en effet, mais de l’autre côté de la rivière, et une heure et demie après sa décisive entrevue avec Grant, Sherman vit arriver à son bivouac leur chef, le général Buel, qui les avait précédés. En débarquant, Buel avait été salué par les clameurs des poltrons, des fuyards, des non-combattans de toute espèce, entassés au bord du fleuve, qui déclaraient tous l’armée battue et entièrement détruite. Ce spectacle et la vue des scènes qui font l’arrière-plan inévitable d’une bataille sanglante l’avaient fortement impressionné. Sherman fit tous ses efforts pour le rassurer, mais sans succès apparent. Peut-être Buel voyait-il toujours en lui le toqué, le cerveau brûlé des journalistes. « Il semblait, dit Sherman, se défier de moi, et répétait sans cesse qu’il n’aimait pas l’aspect des affaires, particulièrement au débarcadère. J’eus réellement pour qu’il ne refusât de faire traverser la rivière à ses troupes pendant la nuit, de crainte de grossir encore notre complet désastre. »

Buel laissa Sherman dans cette cruelle angoisse ; cependant il finit par passer, et, lorsque le lendemain la bataille eut repris avec furie, on vit apparaître au milieu des fédéraux de longues colonnes à rangs bien remplis. Alors arriva ce qui se voit à la chasse, quand le relai inespéré est donné au milieu de la meute épuisée ; toutes les fatigues furent oubliées en un instant, et l’armée entière se précipita sur l’ennemi, qui battit promptement en retraite. Le troisième jour, après ces quarante-huit heures d’anxiétés et d’efforts, quand tous prenaient un repos indispensable, nous retrouvons Sherman, à la tête de la cavalerie, combattant encore, harcelant, poursuivant l’ennemi, ramassant les prisonniers et ne s’arrêtant qu’après avoir constaté et assuré l’étendue de la victoire. Voilà le Sherman du champ de bataille. Tel il a été là, et tel il sera dans toutes les luttes auxquelles il prendra part : une tête froide sur un corps de fer, le jugement et la décision aussi justes, aussi prompts l’un que l’autre. Point d’ambition, point de désir hâtif de paraître au premier rang où la force des choses va le faire monter. Bien au contraire ! et quand une tâche lui incombe, il l’exécute, il en poursuit le succès par tous les moyens, avec une volonté, une résolution, une fermeté inébranlables, enfin avec cette vaillance simple qui ne court au-devant d’aucun danger, et qui, au besoin, les dédaigne tous.

Après la bataille, Sherman se prit de querelle avec les journalistes, contre lesquels il avait déjà, une rancune, et dont la présence à l’armée lui suggère les réflexions suivantes : « Ils n’y font que du mal, ne vivent que de cancans, ramassent, disséminent toutes les médisances, et finissent par se fixer au quartier-général de quelque chef qui trouve plus facile de se faire faire une réputation par eux que de la gagner à la tête de ses troupes. Enclins à prophétiser, à raconter des faits qui donnent l’éveil à l’ennemi, ils sont aussi obligés de voir les choses au point de vue de leurs patrons, et par suite ils entraînent les officiers de l’armée dans des controverses politiques, ce qui est à la fois dangereux et coupable. » La querelle dont nous parlons vint de ce que Grant, plus occupé de battre l’ennemi que de satisfaire la curiosité publique, ayant négligé de faire un rapport sur la bataille de Siloh, la presse y suppléa à sa manière. Recueillant tous les propos des gens d’arrière-garde, des chirurgiens civils, des membres des sociétés de secours aux blessés, etc., on affirma publiquement que « nous avions été surpris, que les rebelles nous avaient trouvés dans nos tentes, dans nos lits, que le général Grant était ivre ! » Un M. Staunton, qui occupait un poste électif important dans l’état de l’Ohio, se fit le propagateur de ces bruits dans des lettres publiques. Piqué au vif par ces calomnies, Sherman répondit vertement et avec un tel succès que l’accusateur, déchu et mis au ban de l’opinion, ne fut plus désigné que sous le nom de feu M. Staunton. Quel dommage que les calomniateurs ne soient pas tous traités de la même façon !

Ce n’était pas fini cependant, et ces calomnies eurent un autre résultat. Qui vit-on apparaître au camp quelques jours après la bataille ? Le général en chef de Saint-Louis, l’homme au grand crayon ! Il venait pour réorganiser l’armée, et son premier soin fut d’en ôter le commandement à Grant, relégué dans les fonctions illusoires de commandant en second. Quelle récompense le lendemain d’un grand succès ! Grant dévora l’affront pendant quelques jours, puis se décida à renoncer à sa carrière. Au premier bruit de cette résolution, Sherman accourt. — « Vous vous en allez ! Pourquoi ? — Sherman, vous savez, je gêne ici. J’ai tenu bon tant que j’ai pu ; mais la mesure est comble, je m’en vais ! » Sherman lui représenta que, s’il s’en allait, les événemens n’en suivraient pas moins leur cours ; seulement il serait oublié, tandis que, s’il restait, il surviendrait certainement quelque accident qui le remettrait à la place qu’il devait occuper. « Voyez-moi, dit-il, avant la bataille de Siloh j’avais été désarçonné par un misérable article de journal me traitant de fou ; cette seule bataille m’a remis en selle. » Heureusement pour lui-même et pour son pays, Grant suivit le conseil de son ami. Le chef qui l’avait supplanté fut quelques jours après appelé là où était sa véritable place, dans les bureaux à Washington, et Grant fut remis à la tête de ses troupes.

Si à ce moment on avait continué à tenir réunies sous un seul chef toutes les forces fédérales, et à les pousser vigoureusement en avant, comme le demandait Sherman, on aurait pu obtenir en un an les résultats qu’on n’obtint qu’en trois ans ; mais ces forces furent morcelées. A l’armée de Grant, secondée par la flotte de Porter, échut la tâche de reconquérir le cours entier du Mississipi. La bataille de Siloh avait livré la partie supérieure du fleuve ; l’amiral Farragut, par la prise de la Nouvelle-Orléans, s’était rendu maître de la partie inférieure. Après une série de mouvemens, de batailles et d’entreprises de tout genre, Grant était arrêté devant VYicksburg, la grande citadelle qui barre le cours intermédiaire du Père-des-Eaux. C’est là que nous retrouvons Sherman, passé du commandement d’une division à celui d’un corps d’armée.

Au point de vue militaire et politique, il était nécessaire d’emporter rapidement Vicksburg ; mais, bâtie sur une falaise dominant une courbe marécageuse du Mississipi, flanquée à droite et à gauche par deux affluens dont les deltas, sillonnés de nombreux bayous, s’étendaient au loin, défendue par 30,000 hommes, et protégée par une armée de secours sur le seul chemin de terre ferme par lequel on pût l’approcher, la place n’était pas facile à prendre. Plusieurs attaques avaient échoué. L’idée, bien américaine, de détourner le cours du Mississipi n’avait abouti qu’à de gigantesques et inutiles travaux. Sherman, Porter et Grant lui-même multipliaient les reconnaissances, remontaient les bayous et cherchaient à travers ces canaux étroits, obstrués par une végétation amphibie, une voie praticable.

Un jour, l’amiral Porter était en exploration dans un de ces canaux avec plusieurs canonnières cuirassées, lorsque Sherman entendit tout à coup retentir au loin le bruit des grosses pièces de marine. Dans la nuit arrive un nègre apportant un message de Porter roulé dans une feuille de tabac. L’amiral annonçait qu’il avait rencontré une force considérable d’infanterie et d’artillerie, que le canal était si étroit qu’il ne pouvait plus ni avancer, ni reculer sans échouer, et que toute manœuvre extérieure était impossible, quiconque se montrait hors des blindages étant immédiatement atteint par le feu des tirailleurs ennemis embusqués derrière les arbres. Il demandait à Sherman de l’aider à sortir de ce guêpier le plus vite possible…

Celui-ci n’était pas homme à laisser un ami dans l’embarras, ni à confier à d’autres le soin de l’en tirer. Sans calculer à quelles forces il aura affaire, il fait réveiller quelques bataillons, les empile sur le seul bateau à vapeur qu’il ait sous la main et dans des chalands, et le voilà parti. La nuit est obscure ; le bateau à vapeur remonte le bayou en dépit des obstacles, des arbres, des branches qui abattent ses cheminées et rasent son pont. Bientôt cependant il ne peut plus avancer ; on débarque, et la marche continue par terre à travers des fourrés de roseaux où l’on s’éclaire avec des chandelles, à travers des marécages où l’on a de l’eau jusqu’à la poitrine, où les petits tambours portent leurs caisses sur leurs têtes, et les soldats leurs cartouches au cou. Les soldats, dit Sherman, étaient enchantés de voir leur général à pied comme eux, mais « nous leur donnâmes un bon spécimen de ce qui s’appelle marcher, car nous avions fait 28 kilomètres avant midi. » Un premier combat s’engage, et on culbute un détachement confédéré, accompagné de bandes de nègres armés de haches, qui abattaient les arbres du bayou en arrière de la flottille de Porter, afin d’obstruer son retour et de la retenir prisonnière ; puis la marche est reprise et accélérée par le bruit répété du canon. Les soldats attrapent un cheval échappé de quelque plantation, sur lequel Sherman, couvert de boue, monte à poil, et c’est dans cet équipage qu’après avoir chassé lès forces qui canonnaient et fusillaient la flottille fédérale, il paraît devant elle, salué comme un sauveur, par une immense acclamation. Porter sort d’un abri qu’il s’était fait sur le pont avec une section de cheminée, et on peut deviner si l’entrevue des deux amis fut cordiale, et quels sentimens de dévoûment tous portaient au chef audacieux sur qui chacun pouvait compter à l’heure du péril.

Cette dernière aventure prouvait surabondamment que l’attaque de Vicksburg par les bayous était impossible. Alors Grant prend son parti. Par un mouvement hardi, comprenant deux passages du Mississipi, il s’établit entre l’armée de secours du général Johnston, qu’il bat, et la place, qu’un siège de six semaines lui livre avec toute sa garnison. La prise de Vicksburg terminait la plus importante entreprise de la guerre civile. Le cours entier du Mississipi était aux mains des fédéraux, et le grand fleuve allait, suivant l’expression de M. Lincoln, couler, sans être taquiné, de sa source à la mer.

Après cet événement, un changement notable se fait dans l’esprit et dans les idées de Sherman. Jusqu’ici il a été le plus intelligent, le plus clairvoyant, le plus résolu et le plus subordonné des lieutenans, mais voilà tout. Ayant la politique en horreur, il s’est en toute circonstance exclusivement renfermé dans son rôle de soldât. Si, comme tel, il a dû être quelquefois impitoyable vis-à-vis des populations des états insurgés, l’homme s’est montré bienveillant pour elles. Gouverneur temporaire de Memphis, grande ville reprise aux confédérés, il a mis tous ses soins à y effacer les dernières traces de la guerre civile. Par ses ordres, les églises, les écoles, les théâtres, les magasins, se sont rouverts, la municipalité a repris ses fonctions, les journaux mêmes ont été autorisés à reparaître [1]. Après la capitulation de Vicksburg, il se met à un autre point de vue. Ce grand succès, qui assurait le rétablissement de l’autorité fédérale dans l’ouest, avait coïncidé avec une victoire défensive, il est vrai, mais non moins importante, remportée par l’armée du Potomac aux environs de Washington, la bataille de Gettysburg. Selon Sherman et bien d’autres, ces deux faits de guerre simultanés, ces deux échecs des confédérés auraient dû marquer la fin de la lutte. Leur point d’honneur était sauf ; ils avaient vaillamment combattu, mais la fortune se tournait contre eux, le moment était venu de se soumettre à la loi du plus fort, et d’arrêter l’effusion du sang et des dévastations désormais sans but ; or ni les chefs ni la population rebelle ne l’entendaient ainsi. Le gouvernement confédéré n’avait aucun intérêt à traiter. Il n’y a que les gouvernemens à longues perspectives qui sachent braver l’impopularité en traitant à temps pour sauvegarder l’avenir. Un pouvoir éphémère, au contraire, n’ayant de justification que dans le succès, est condamné à réussir ou à périr. Est-il étonnant qu’il joue jusqu’à sa dernière carte ? S’il perd, que lui importe le lendemain ? Quant à la foule esclavagiste, abusée par les mensonges de la presse, surexcitée par les femmes, qui avaient mis toute leur passion dans la lutte, elle voulait la continuation de la guerre. Avec son jugement si prompt et si juste, Sherman ne fut pas long à reconnaître combien les espérances de paix étaient chimériques. Il fallait dès lors réagir au plus tôt contre le sentiment de lassitude qui suit toujours les grands efforts et qui en fait perdre souvent les fruits. Il fallait poursuivre la guerre avec la dernière vigueur, il fallait aussi, et cela par humanité, faire sentir tous ses maux à la foule souveraine et la contraindre ainsi à souhaiter la paix.

Le gouvernement de Washington, effrayé des sacrifices que la guerre imposait, était prêt, assurait-on, à proposer au sud une paix boiteuse, un compromis. Cette pensée de compromis indigna surtout Sherman, et voici ce qu’il écrivit aux chefs de son gouvernement :

« La loi des majorités a été jusqu’ici notre grand arbitre. Jusqu’ici chacun s’y est soumis dans les questions contestées, mais les majorités numériques ne sont pas toujours les majorités physiques. Les gens du sud, bien qu’inférieurs en nombre, soutiennent qu’ils peuvent vaincre la supériorité numérique du nord, et dès lors, suivant la loi naturelle, ils prétendent qu’ils ne sont pas tenus de se soumettre à la loi de la majorité.

« Il n’y a donc à mes yeux qu’une seule question à résoudre, et tout doit être ajourné jusqu’après sa solution.

« Pouvons-nous les contraindre ? Si nous le pouvons, notre majorité numérique possède à la fois le droit naturel et constitutionnel de les gouverner ; si nous ne le pouvons pas, ils affirment qu’ils ont le droit naturel de choisir leur gouvernement, et dans ce cas ils ont raison.

« Bannissant donc toute question secondaire, j’affirmerais la doctrine que les États-Unis ont comme nation le droit et la force de pénétrer dans toutes les parties du domaine national, et que nous le ferons à notre heure, peu importe que ce soit dans un an, dans deux, dans dix, dans vingt ans, que nous briserons tous les obstacles, dussions-nous tuer jusqu’au dernier homme, saisir le dernier acre de terre, la dernière parcelle de propriété, que nous ne nous arrêterons pas tant que le but ne sera pas atteint, que tous ceux qui ne nous secondent pas sont nos ennemis, et que nous n’avons aucun compte à en tenir…

« Le seul gouvernement que méritent les états de la Louisiane, de l’Arkansas, du Mississipi, c’est l’armée de Grant, ce qui veut dire simplement assez de recrues pour remplir ses rangs, et tout le reste viendra à son heure…

« J’espère donc que le gouvernement des États-Unis continuera à rassembler dans des armées organisées la force physique de la nation, qu’il continuera à l’employer au rétablissement de l’autorité nationale, et qu’il persévérera sans faiblesse jusqu’au bout. Si cette fin est proche ou éloignée, nul ne le sait ; mais nous n’avons pas de choix entre le succès ou la dégradation. Ou nous serons les maîtres du sud ou il sera le nôtre. Vaincre ou être vaincus ; il n’y’a pas de milieu.

« Ils ne songent et ne demandent qu’à vaincre. Parler de compromis serait folie, car nous savons tous qu’ils en repousseraient l’offre avec mépris. » Cette lettre vigoureuse fit une telle impression sur M. Lincoln qu’il demanda par le télégraphe à Sherman la permission de la publier ; Sherman refusa. En empêchant son gouvernement de céder à des défaillances qui auraient annulé les résultats obtenus par deux ans de combats, il remplissait encore son devoir de soldat ; mais il ne lui convenait pas de voir son nom mêlé à des polémiques de journaux. Ajoutons que, respectueux en tout de la discipline, il avait hiérarchiquement soumis sa lettre à son chef Grant, avec les réflexions suivantes : « Je sais qu’on me déclare incompréhensible à Washington parce qu’au début de la guerre je ne voulais pas qu’on s’y jetât en aveugle, sans préparation et dans l’ignorance complète de son étendue et de son but. J’étais fou alors, et maintenant, que j’insiste pour qu’on poursuive la guerre sans compromis, je suis implacable. Vous souvenez-vous de ce que Polonius dit à Laertes dans Hamlet : Crains de te mêler à une querelle, mais, une fois la querelle engagée, soutiens-la et fais que ton adversaire soit en crainte de toi. — Ce qui est vrai pour un homme est également vrai pour une nation. »

Si les idées de repos et de compromis avaient eu leur heure, les événemens se chargèrent de rappeler tout le monde au sentiment de la réalité. Vaincus là où Grant, Sherman et Porter unissaient leurs talens, les confédérés venaient de remporter ailleurs des succès décidés, et trois mois ne s’étaient pas écoulés que Sherman d’abord, puis Grant, étaient appelés en toute hâte sur un nouveau théâtre pour y réparer des désastres et remédier à une situation fort compromise. Le système des petits paquets, contre lesquels Sherman avait sans cesse protesté, portait ses fruits. Une de ces petites armées venait d’être outrageusement battue près de Chattanooga, aux confins de la Géorgie ; une autre, commandée par Burnside, était investie, et sa capitulation semblait imminente. Le mal fait, on s’adressait à Sherman pour le réparer. « Suppliez Sherman d’agir avec toute la promptitude possible, » télégraphiait-on de Washington.

Laissant le cours du Mississipi à la garde de la marine, il met aussitôt ses troupes en marche ; mais il y a loin du grand fleuve à la frontière de la Géorgie. On chemine partie à pied, partie par eau, partie en chemin de fer, sur une ligne où la voie et les stations sont gardées militairement contre les entreprises des guérillas dont le pays est infesté. Un train porte Sherman, son état-major et quelques compagnies d’escorte. Tout à coup, au sortir d’une station, un arrêt subit réveille le général, qui sommeillait. Il voit les soldats descendre des wagons et se mettre à courir ; en même temps, le chef du poste de la station arrive au galop le prévenir que ses piquets sont ramenés et qu’on voit s’avancer rapidement des masses de cavalerie. C’était un de ces raids qui allaient devenir si fréquens quand les armées » éloignées des voies fluviales et des canonnières, allaient dépendre des lignes ferrées soit pour vivre, soit pour combattre. Rentrer en gare au plus vite, distribuer le bataillon qui est sur le train dans les bâtimens crénelés de la station et dans une petite redoute qui l’avoisine, mettre le feu aux quelques maisons qui eussent pu abriter l’ennemi, puis télégraphier pour des renforts avant que le télégraphe soit coupé, est aussitôt fait qu’ordonné. On voit paraître alors la cavalerie, quatre mille chevaux environ, s’avançant en ligne de front. Elle se divise en deux détachemens qui occupent le chemin de fer des deux côtés de la station et se mettent à détruire la voie pendant que deux batteries canonnent la gare et démolissent le train et la locomotive. Les fédéraux, n’ayant point de canons, ne peuvent répondre. Sur l’ordre de Sherman, chacun s’abrite du mieux qu’il peut, en attendant l’assaut. Bientôt en effet les cavaliers démontés tentent l’attaque ; mais les vieux soldats de Sherman savent tirer avec sang-froid et justesse, et l’assaut est repoussé à plusieurs reprises. Au bout de trois ou quatre heures, la cavalerie remonte à cheval et s’éloigne, avertie sans doute de l’approche des troupes d’infanterie appelées par le télégraphe. Ces troupes arrivèrent le soir, ayant fait 35 kilomètres d’une traite pour venir au secours de leur général.

Le lendemain de cette aventure, la voie était réparée, et Sherman reprenait sa route ; mais Grant, qui l’a devancé de sa personne, pour prendre le commandement de l’armée battue à Chattanooga, se trouve dans une situation critique, les vivres lui manquent, et l’ennemi le serre de près. Il envoie message sur message à Sherman pour le prier de se hâter. Celui-ci redouble d’efforts : ses divisions sont en superbe condition, malgré une marche de 450 kilomètres entremêlée de nombreux combats ; il faut cependant improviser des ponts de 500 mètres et vaincre toute espèce de difficultés. Enfin il arrive, il passe une nuit dans une barque, où il rame lui-même, pour venir prendre les ordres de son chef, et la bataille de Chattanooga est livrée, bataille sanglante comme toutes les batailles américaines, où l’on se bat de près, au fusil, dans un pays boisé, peu favorable à l’emploi de l’artillerie. Ces immenses fusillades se prolongent indéfiniment, car les morts et les blessés tombant à l’insu de tous, excepté leurs voisins immédiats, le moral des troupes n’est pas ébranlé par le spectacle de grandes pertes, dont chefs et soldats ne connaissent l’étendue que le lendemain. Ici pourtant, Sherman avait jugé que ses pertes devaient être grandes, au nombre de généraux et de colonels dont on lui annonçait la blessure ou la mort ? Chargé par son chef d’attaquer l’ennemi en flanc, pour l’obliger à dégarnir son centré, vers lequel Grant se réservait de diriger à une certaine heure le mouvement décisif, il avait trouvé long le temps pendant lequel on l’avait laissé porter seul le poids d’une lutte, où le rôle brillant ne devait pas être pour lui. En cette circonstance, comme toujours, Grant avait compté sur son abnégation, et cette fois aussi le succès commun fit tout oublier, et vint récompenser les deux chefs si confians l’un dans l’autre..

Après la bataille, ce fut encore Sherman que Grant chargea d’aller débloquer Burnside, On était à la fin de novembre. Il gelait. Pour marcher plus vite, tous les bagages avaient été abandonnés, et depuis le chef, qui donnait toujours l’exemple, jusqu’au dernier homme, chacun n’avait gardé qu’une capote ou une couverture. Chacun aussi n’avait vécu pendant les derniers jours que de ce qu’on ramassait le long des chemins ou dans les bivouacs abandonnés par l’ennemi. Si des troupes avaient besoin de repos, c’étaient bien celles-là ; mais il fallait, disait-on, arracher à la famine des camarades, une petite armée. Sherman et ses soldats partirent joyeusement, et Burnside fut délivré. Seulement le jour de sa délivrance il offrit à Sherman, affamé lui-même, un dîner servi dans une bonne maison ; sur une nappe blanche, figurait une dinde rôtie qui fit faire à notre héros quelques réflexions sur les différentes manières d’interpréter le mot privations.

De pareils services ne pouvaient passer sans récompense ; aussi les remercîmens du congrès furent-ils votés aux armées de l’ouest et aux chefs qui, après avoir reconquis le cours du Mississipi et gagné nombre de batailles, avaient partout rétabli les affaires de l’Union. On ne s’en tint pas à des remercîmens stériles ; Grant, promu au grade de lieutenant-général, qui équivaut en Amérique à la dignité de maréchal, fut appelé à Washington et élevé au commandement en chef de toutes les armées fédérales ; Sherman, fait major-général, c’est-à-dire général de division, reçut la succession de Grant et le commandement des armées de l’ouest.


III

Voilà donc Sherman mis en présence de la redoutable épreuve, fatale à tant de réputations, d’une responsabilité non partagée. Le voilà chef absolu de ces 200,000 hommes qu’il avait été assez insensé, trois ans auparavant, pour déclarer nécessaires à la répression de l’insurrection dans l’ouest. Il n’a pas cherché cette fortune rapide, il s’est plutôt défendu contre elle, mais elle est venue. Il ne la doit ni à la faveur d’un maître, ni à l’art de la réclame, ni à la séduction de la musique oratoire ; elle repose-sur une base plus solide. Chefs et soldats ont vu Sherman à l’œuvre, et, après deux ans de campagnes et de combats incessans, tous ont dit en le montrant : Voilà l’homme. Devant cette acclamation tacite, les gouvernails n’ont eu qu’à s’incliner, car cette confiance aveugle d’une armée dans son chef est déjà la moitié du succès. Heureux les hommes qui savent l’inspirer ! heureux les peuples qui trouvent de pareils hommes à l’heure du péril !

Ce mouvement d’opinion militaire qui venait de désigner Sherman pour le commandement en chef allait, comme conséquence naturelle, engendrer l’attente de succès prompts et éclatans. Il y a là un danger dans lequel il ne tombera pas. Bien ne troublera son jugement ni la rectitude de son bon sens. L’heure n’est pas encore venue, selon lui, où l’on puisse hasarder des opérations trop audacieuses contre un ennemi dont le moral est encore intact, quelles que soient les impatiences de la foule. Cependant il va agir avec résolution, mais seulement après s’être assuré des moyens certains de succès.

De grandes difficultés sont accumulées autour de lui. Jusqu’alors les chefs des armées de l’ouest avaient eu pour sérieux sujets de préoccupation les opérations militaires, le combat, et cette partie de la politique inséparable de la direction des armées ; mais ils avaient été affranchis du plus grave souci du commandement : la question des transports et des approvisionnemens. Jusqu’ici on s’est battu le long des fleuves et pour leur possession. Dès le début, les fédéraux ont eu sur leurs eaux non-seulement une flottille cuirassée qui a puissamment aidé Grant et ses lieutenans, mais surtout des transports à vapeur dont le nombre illimité leur a partout apporté et presqu’à heure fixe les vivres, les munitions, les hommes, et les a débarrassés avec une égale facilité des blessés, malades, prisonniers et de tous les détritus encombrans d’une armée.

Ce concours maritime va cesser. Déjà à Chattanooga, où se trouve Sherman, les voies fluviales ne sont plus d’aucun secours, et les approvisionnemens des troupes arrivent péniblement, au jour le jour, par un seul chemin de fer, celui de Nashville ; de plus le pays est hostile et infesté de guérillas. Ces partisans ne peuvent rien contre les flottilles de transport escortées par les canonnières, mais la protection des chemins de fer contre leurs tentatives paralyse déjà des forces considérables. Si l’on s’avance au-delà de Chattanooga, ce sera bien pis. Or il faut marcher en avant, et personne n’est plus convaincu de cette nécessité que Sherman. La défensive, il l’a dit le premier et l’expérience lui a donné cent fois raison, c’est l’impunité assurée à toutes les entreprises de l’ennemi, c’est le désastre. Pour combattre avec succès l’insurrection, il faut ne lui laisser aucun repos. L’adversaire d’ailleurs se charge d’indiquer lui-même où il faut frapper. A environ 150 kilomètres de Chattanooga se trouve une des grandes villes de Géorgie, Atalanta, arsenal important des armées rebelles et centre plus important encore d’un de ces réseaux de chemins de fer à l’aide desquels les confédérés font converger leurs moyens de résistance. Ils accumulent autour de cette place de grandes défenses et ils s’apprêtent à en disputer le chemin avec une armée de 60,000 hommes. Le plan de campagne est donc tout tracé ; il faut aller à Atalanta malgré tous les obstacles. Pour combattre et pour vaincre, Sherman dispose de 100,000 hommes avec 35,000 chevaux ou mulets et 250 pièces de canon. Cette armée est excellente. Officiers et soldats se connaissent tous, sont rompus à la discipline et aguerris par deux ans de campagne. De ce côté point de soucis ; mais comment les faire vivre dans un pays dont toutes les ressources sont à la disposition de l’adversaire, et où personne ne peut quitter les rangs sans être tué ou enlevé ? A cela, il n’y a qu’une réponse : il faut tout apporter avec soi. De Chattanooga à Atalanta, il existe des voies ferrées que l’ennemi détruira en se retirant ; il faudra les reconstruire rapidement et faire suivre à cette reconstruction les mouvemens de l’armée.

Le premier acte de Sherman est donc de décider la formation à Chattanooga d’un dépôt de vivres, de munitions, de matériaux de toute sorte, puis d’ordonner le rassemblement d’un grand nombre de wagons. Pour passer à l’exécution, il décrète que tout service de voyageurs et de marchandises sera suspendu sur tous les chemins de fer compris dans son commandement, tous les trains devant être réservés aux transports militaires. En même temps, comme il pressent que les compagnies chercheront à soustraire leur matériel à ce service forcé, il envoie des officiers établir sur certains points de vraies souricières, arrêtant et retenant tous les trains à l’arrivée, jusqu’à ce qu’il ait réuni une centaine de locomotives et un millier de wagons. Ces mesures soulèvent naturellement une vive clameur. On s’adresse au président Lincoln, qui intervient ; mais Sherman tient bon et répond « qu’une grande campagne commence, campagne décisive, que les chemins de fer ne peuvent suffire à la fois au peuple et à l’armée, qu’il faut choisir entre les deux. » M. Lincoln se tait, et Sherman continue ses préparatifs. Le service des chemins de fer efficacement établi, il s’occupe de rendre son armée aussi mobile que possible. Officiers et soldats durent porter sur eux cinq jours de vivres. Le grand quartier-général n’eut que six voitures. Le personnel en était d’ailleurs peu nombreux. « Un grand état-major, dit Sherman, signifie partage de responsabilité, lenteur d’action et indécision ; un état-major restreint, au contraire, veut dire activité et concentration vers le but. » Le matériel de bureau remplissait une boîte de la grandeur d’une « caisse à chandelles. » Point de paperasses ; les seuls états demandés et reçus étaient des états de situation. Ainsi organisé, Sherman mit en marche ses 100,000 hommes formant trois corps commandés par les généraux Thomas, Macpherson et Schofield.

Trois longs mois furent employés à parcourir les 150 kilomètres qui séparaient Chattanooga d’Atalanta. Il fallait d’abord combattre pour faire reculer l’ennemi, puis s’arrêter, reconstruire le chemin de fer nécessaire à l’alimentation de l’armée, refaire ses ponts, ses travaux d’art et élever les ouvrages indispensables pour les protéger. La voie rétablie, on se remettait en route, on ne tardait pas à retrouver l’ennemi de nouveau retranché, et tout était à recommencer. Sherman avait renoncé à toute attaque directe contre les positions fortifiées ; ces attaques échouaient toujours. Une fois les positions reconnues, il établissait ses troupes sur une ligne parallèle, et en une nuit elles se couvraient de terre à leur tour. Il attendait alors le moment favorable pour ordonner un mouvement tournant qui avait toujours le caractère d’une surprise. En même temps les cavaleries des deux armées se montraient très actives. Toutes deux s’efforçaient de couper les lignes de communication de l’adversaire et y réussissaient quelquefois ; mais dans ce genre d’opérations l’avantage était pour les confédérés, dont les troupes à cheval étaient infiniment plus mobiles. « Elles font cent milles contre les miennes dix, » s’écrie Sherman. Dans son opinion d’ailleurs, et elle mérite attention, car, plus que tout autre général américain, il a eu l’expérience de ces raids, la part de ces moyens de guerre dans le succès final était presque nulle. Selon lui, la cavalerie, toujours pressée, toujours en crainte d’être signalée par le télégraphe et de voir arriver l’infanterie, ne voulait ou ne pouvait travailler assez sérieusement pour mettre un chemin de fer complètement hors de service. Rien ne préoccupait plus Sherman que ces questions de chemins de fer. Comme tout Américain, il était un peu ingénieur. « Sans les chemins de fer, la campagne eût été impossible, » dit le chef d’armée. Quant à l’ingénieur, il raconte avec orgueil les prodiges de reconstruction rapide dont il fut témoin, et il n’a pas assez d’admiration pour un mécanicien qu’il vit, aux applaudissemens de l’armée, mener sa locomotive à une citerne sous un feu violent d’artillerie, prendre son eau sans sourciller et revenir sans accident, en répondant aux coups de canon par les cris de son sifflet. « Je suis convaincu, dit-il, que les dangers courus par le personnel de la voie, mécaniciens et autres, égalaient ceux de la ligne des tirailleurs, demandaient autant de courage et étaient aussi utilement affrontés. »

De combat en combat, Sherman est arrivé devant Atalanta, où l’ennemi va tenter un grand effort. Profitant d’un moment où la cavalerie des fédéraux est en expédition et où par suite ils ne peuvent s’éclairer au loin, le général confédéré Hood sort d’Atalanta avec la plus grande partie de ses troupes. Marchant rapidement la nuit à travers les bois, il attaque l’armée unioniste par derrière. La surprise est complète. Pendant que la cavalerie ennemie essaie d’enlever les parcs, l’infanterie, dissimulée par les bois, arrive au milieu des camps fédéraux, des ambulances, des bivouacs de l’artillerie et y jette un désordre considérable. Macpherson, le bras droit de Sherman, arrivé à trente-quatre ans au commandement d’un corps d’armée, était en conférence avec son chef lorsque le bruit du canon et de la mousqueterie dans une direction inattendue, révèle le danger. Il saute en selle ; quelques instans après, le cheval revient seul, couvert de sang, et on rapporte le corps de Macpherson à Sherman, dont le quartier-général est déjà criblé de boulets. Le moment est critique, mais les ordres sont donnés clairs et nets. Attaqués à la fois par derrière et par devant, les soldats de Sherman résistent magnifiquement et traversent la plus rude épreuve qu’ait à subir le moral d’une armée. L’ennemi se retire avec des pertes cruelles, car les fédéraux enterrent 3,200 de ses morts sur-le champ de bataille. Sa force de résistance était épuisée. La lutte soutenue depuis Chattanooga jusqu’à Atalanta, lutte qui avait coûté à l’armée de Sherman 27,000 hommes atteints par le feu de l’ennemi, allait se terminer par la capture de cette dernière ville. Sherman en effet, mettant à exécution le principe que l’art de la guerre consiste avant tout à deviner ce qu’on peut oser vis-à-vis de son adversaire, abandonne ses communications pour se porter, par un mouvement hardi, sur celles de l’ennemi. Ce mouvement, blâmé comme imprudent par ses propres lieutenans, réussit complètement et détermine l’évacuation d’Atalanta, où l’armée conquérante entre aussitôt.

La chute de cette place eut un grand retentissement ; elle avait tant tardé qu’on ne l’espérait plus. Au même moment, Grant semblait être échec et mat devant Richmond. Enfin une élection présidentielle était à la veille de se faire, et la question électorale allait se poser entre M. Lincoln, champion de la continuation de la guerre jusqu’à la soumission du sud, et un autre candidat représentant le compromis entre les belligérans, la paix et la dissolution de l’Union. Dans ces circonstances, la nouvelle du succès de Sherman était triplement la bienvenue ; aussi les félicitations ne lui manquèrent pas.

A la guerre, il n’y a rien de fait tant qu’il reste quelque chose à faire, et Sherman n’était pas homme à s’endormir dans son triomphe. Il l’était d’autant moins que sa sagacité lui avait déjà révélé les difficultés de la situation. Selon lui, il est impossible de rester à Atalanta. L’ennemi est trop affaibli pour pouvoir attaquer les forces qui y sont réunies ; cependant il peut les affamer en interceptant le chemin de fer laborieusement reconstruit, qui seul relie l’armée fédérale aux états du Nord, et qui, de Nashville à Atalanta, traverse 400 kilomètres de pays hostile. Jusqu’ici les interruptions causées par les maraudeurs ou les raids de cavalerie n’ont été que passagères parce que les trains, marchant quatre par quatre avec de fortes garnisons, ont été en état de se défendre contre.eux, et parce que, les ponts et tunnels étant protégés par de petites forteresses, les dégâts de la voie ont été vite réparés ; il n’en sera plus ainsi, si c’est tout un corps d’armée qui se donne la mission de maintenir hors de service cette artère indispensable à la vie des masses fédérales. Mobile, légère, disposant de toutes les ressources d’un pays dévoué où Sherman ne peut trouver d’espions, l’armée de Hood réussira sans doute à dérober sa marche, et à tomber inopinément sur certains points de cette longue ligne, où elle commettra d’irréparables destructions.

Pour que Sherman, qui connaît ce danger, ne l’oublie pas, M. Jefferson Davis, le chef du gouvernement confédéré, tout ému de la chute d’Atalanta, accourt de Richmond, et, avec le manque de tact et de discrétion dont les politicians font toujours preuve en affaires militaires, il annonce à ses soldats qu’ils vont être conduits sur les communications de l’ennemi, et promet à l’armée yankee, vaincue par la faim, une retraite aussi désastreuse que celle de Napoléon après Moscou ; mais Sherman ne lui donnera pas cette satisfaction. Dans son esprit, l’abandon d’Atalanta est déjà arrêté. Seulement, quand il l’abandonnera, ce ne sera pas pour reculer, pour perdre le succès qu’il vient d’acheter si chèrement ; ce sera pour frapper l’ennemi au cœur, en portant le ravage et la désorganisation au centre même de la rébellion.

Après les services que Sherman vient de rendre, les preuves qu’il vient de faire dans le commandement, nous sommes bien loin du fou de Louisville. Aussi, à la première nouvelle de son succès, M. Lincoln, Grant et le gouvernement lui écrivent-ils pour lui demander son avis sur la meilleure direction à donner aux opérations. Se renfermant dans la partie la plus immédiate de la question, Sherman donne son avis sans hésiter. Autant il a été partisan, au début de la guerre, quand l’insurrection était dans toute sa force, de n’agir qu’en grandes masses, autant il croit sage aujourd’hui de se départir de cette règle. Il propose donc d’abandonner Atalanta, de renoncer à la défense impraticable de longues lignes de chemin de fer, et de diviser enfin son armée en deux. L’une, sous les ordres de son lieutenant, le général Thomas, se retirera du côté de Nashville, à portée des fleuves et des canonnières. Avec l’autre, lui, Sherman, abandonnant toutes ses communications, traversera le grand état de Géorgie, d’Atalanta à la mer, détruisant sur son passage les arsenaux, les voies ferrées de la confédération, prendra ses villes maritimes à revers, la désorganisera de fond en comble, et tarira ainsi les dernières sources de la résistance. Selon lui, l’expérience de la campagne qui vient de se terminer à Atalanta prouve que l’ennemi est hors d’état de renforcer Hood, désormais réduit à une quarantaine de mille hommes. Que ce général s’attache à sa poursuite, ou, désespérant de l’atteindre, se jette sur le général Thomas, il trouvera devant lui des forces suffisantes pour lui résister. Voilà le plan qu’il trace avec une souplesse d’esprit qui se prête merveilleusement à toutes les circonstances, une sagacité militaire et politique bien digne d’admiration.

Aussitôt ce plan proposé, et en attendant qu’il soit accepté, Sherman en prépare l’exécution, sans perdre une minute ni se laisser arrêter par aucune considération. Son premier acte est de chasser d’Atalanta toute la population civile : « J’avais vu Memphis, Vicksburg, Natchez, la Nouvelle-Orléans enlevées à l’ennemi, et chacune occupée aussitôt par au moins une division, de telle sorte que le succès affaiblissait nos armées actives… Je savais que les populations rebelles verraient dans cette mesure deux choses : premièrement que nous ne plaisantions pas, et secondement que, si elles voulaient sincèrement, suivant leur cri populaire, mourir dans le dernier fossé, l’heure arrivait de le faire… La résidence ici d’une population pauvre nous obligerait, tôt ou tard, à la nourrir. » L’expulsion se fit rigoureusement, en dépit des protestations soulevées par cet acte d’inutile barbarie, et Atalanta devint ainsi un simple poste militaire qui pouvait être abandonné à toute heure sans inconvénient.

Cependant le temps s’écoule, et les autorités de Washington ne se pressent pas d’envoyer leur assentiment à un plan de campagne qui les étonne. Ce retard contrarie vivement Sherman, car il ne doute pas que Hood ne le mette à profit. En effet, un beau matin on apprend qu’il a disparu. Où est-il allé ? Sans doute exécuter les ordres de Jefferson Davis, et couper quelque part ce malheureux chemin de fer, qui est pour l’armée fédérale comme le tuyau d’air du plongeur ; mais en quel endroit ? Impossible de le deviner, et voilà Sherman condamné à mettre ses troupes en mouvement pour une poursuite immanquablement infructueuse. A peine parti, il assiste du haut d’une montagne à l’attaque de retranchemens qui défendent un grand pont. Le télégraphe étant coupé, il allume de grands feux pour indiquer l’approche de secours. Pour cette fois il réussit, car un message arrive du général commandant le poste attaqué : « Je n’ai plus qu’une joue et une oreille, mais je peux encore rosser ces damnés. J’ai perdu beaucoup de monde. Où est Sherman ? » Où est Sherman ? — la première pensée de tous à l’heure du danger comme au moment du succès. L’ennemi ne pouvant brûler le pont, a bouleversé 10 kilomètres de chemin de fer. En sept jours, 10,000 travailleurs fédéraux rétablissent la voie ; mais pendant ce temps les confédérés ont été frapper un autre point. Sherman s’indigne d’être ainsi le jouet de ses adversaires. Il s’indigne encore plus devoir sacrifier inutilement tant de braves gens. Aussi multiplie-t-il ses télégrammes : « En essayant de défendre nos chemins de fer, nous perdrons des milliers d’hommes sans bénéfice… » puis : « Nous ne pouvons rester sur la défensive. Avec 25,000 fantassins et une cavalerie aussi audacieuse que la sienne, Hood peut constamment couper mon chemin de fer. Je préférerais infiniment le détruire moi-même au-delà de Chattanooga et avec lui la ville d’Atalanta, renvoyer tous mes éclopés, et, avec les hommes valides, marcher à la mer… Au lieu de me casser la tête à pénétrer les plans de l’ennemi, c’est lui qui aura à deviner les miens ; cela augmentera mes chances de 25 pour 100. » Mais Grant, opposé dès le début aux projets de Sherman, renchérit sur ses 25 pour 100 et lui expédie un général de cavalerie merveilleux, « qui par son activité, dit-il, accroîtrait de 50 pour 100 l’efficacité de cette arme. » Il lui conseille un peu ironiquement de l’envoyer accomplir tout ce qu’il se proposait de faire lui-même. Peu satisfait, peu confiant aussi dans l’emploi de la cavalerie, Sherman riposte en insistant pour faire la besogne en personne et avec des moyens suffisans. Grant continue à faire la sourde oreille et se borne à répondre : « Si vous voyez une chance de détruire l’armée de Hood, faites-le d’abord, et regardez tout autre but comme secondaire. » Sherman persiste : « Une seule armée ne le joindra jamais, et je suis convaincu que nous atteindrons les meilleurs résultats, si nous déjouons le plan chéri de Jefferson Davis, de me forcer par ses manœuvres à évacuer la Géorgie. Mes efforts n’ont pas eu d’autre but. J’ai organisé mes troupes et réduit mes bagages de telle sorte qu’au premier mot je peux marcher dans n’importe quelle direction ; mais la poursuite de Hood sera inutile. »

Entre ces deux hommes, qui de près se sont toujours si bien entendus, la discussion se prolonge de loin à coups de télégrammes. Si Grant est le plus tenace des hommes, Sherman est le plus subordonné des lieutenans, il l’a maintes fois prouvé ; mais son jugement lui dit et lui répète qu’il a raison. Il demande à prendre tout entière la responsabilité de la campagne, en apparence si hasardeuse, qu’il propose, au bout de laquelle il voit un grand succès militaire et un grand résultat politique. Il insiste, et son opiniâtreté finit par triompher. Grant avait dans Sherman une confiance sans bornes. Peut-être partageait-il l’opinion de son lieutenant : « Aucun homme ne peut commander une armée de loin ; il doit être pour cela à sa tête. Certaines gens pensent que les armées modernes peuvent être organisées de telle façon qu’un chef assis dans son bureau puisse en faire mouvoir les parties comme les touches d’un piano ; c’est une funeste erreur. L’âme qui dirige doit être au milieu de ses soldats. » Toujours est-il que la bienheureuse dépêche : « Faites comme vous proposez « finit par arriver. La bataille télégraphique était gagnée, et Sherman ne perd pas une minute pour en poursuivre les conséquences. Il organise et renforce en quelques jours le corps d’armée de Thomas, qu’il laisse à Nashville. Puis il trie un à un les soldats qui doivent composer son expédition, renvoyant impitoyablement tout homme dont la constitution donne signe de faiblesse, tout ce qu’il appelle la pacotille humaine. Il réunit ainsi 60,000 hommes valides, dont 5,000 cavaliers. Soixante pièces de canon attelées de huit chevaux, 600 ambulances, 2,500 voitures portant ; 200 coups par pièce, 20fr cartouches par homme, deux équipages de pont et vingt jours de vivres composent son matériel roulant. Enfin, tout étant prêt, il donne l’ordre de détruire le chemin de fer de Chattanooga ; les derniers trains s’éloignent à toute vitesse ; les mécaniciens et les passagers agitent leurs mains en signe d’affection et d’adieu, et toute communication cesse entre la mère patrie et l’armée qui va se lancer à l’aventure en pays ennemi, isolée comme un vaisseau sur l’Océan.

Peu après, par une belle matinée d’automne, comme les troupes traversaient d’un pas élastique et au bruit des musiques militaires les sanglans champs de bataille où elles avaient combattu trois mois auparavant, laissant derrière elles Atalanta en flammes, un soldat cria à Sherman du milieu des rangs : « Hé ! oncle Billy [2] ! je suppose que Grant nous attend à Richmond ! » L’instinct du soldat voyait juste ; c’était en effet une attaque directe contre l’armée rebelle enfermée dans les lignes de Richmond qui commençait, bien qu’il y eût 1,500 kilomètres de pays ennemi à parcourir pour y arriver. C’était la campagne finale, le mouvement tournant décisif qui s’entamait, et le chef qui seul en avait eu l’idée, qui le premier en avait entrevu les conséquences, et dont la volonté de fer en avait poursuivi l’exécution en dépit de toutes les résistances, était un véritable homme de guerre.

L’armée de Sherman mit vingt jours à gagner le bord de la mer. Pendant sa marche, une stricte discipline avait été maintenue ; mais Un service de fourrageurs, régulièrement organisé, avait été chargé de l’approvisionnement, et comme jamais les habitans n’avaient soupçonné que la guerre pût venir jusqu’à eux, on traversait le pays abondamment pourvu. Ce système de fourrageurs était bien une forme de pillage, mais « il était indispensable là où il n’y avait ni magistrats, ni autorités civiles pour répondre à des réquisitions, comme cela se fait dans les guerres européennes. » Par ce moyeu, l’abondance ne cessa de régner, et soldats, chevaux et attelages arrivèrent au terme du voyage en parfait état.

En route, on avait traversé Milledgville, capitale de la Géorgie, où Sherman avait trouvé tous les journaux de la confédération, et appris, par eux la consternation dont tout le sud avait été saisi à la nouvelle de sa témérité : « Beaucoup d’entre eux annonçaient gravement que nous étions en déroute, que nous nous précipitions vers la mer pour y chercher la protection de nos vaisseaux, et demandaient qu’aucun quartier ne fût fait. D’après leur dire, le monde du dehors eût du nous considérer comme entièrement perdus. »

Les journaux n’étaient pas seuls à se permettre de folles jactances ; les meneurs politiques adressaient aux populations les appels les plus pathétiques et les exhortaient à déployer un héroïsme dont ils étaient loin de donner l’exemple. Ces appels étaient dans cette forme stéréotypée que nous avons malheureusement appris à connaître, En voici deux échantillons :

« Au peuple de Géorgie.

« Nous avons eu une conférence spéciale avec le président Davis et le ministre de la guerre. Ils ont fait et ils font tout ce qui est possible pour faire. face au danger. Que tout le monde coure aux armes ! Emmenez nègres, chevaux, bétail, provisions de toute sorte et détruisez ce que vous ne pouvez emporter. Brûlez les ponts, coupez les routes et assaillez l’ennemi en tête, en flanc, en queue, la nuit comme le jour ! »

« Signé : les députés de la Géorgie. »

« Au peuple de Géorgie.

« Vous avez la meilleure occasion qui se soit jamais présentée de détruire l’ennemi…. Chaque citoyen avec son fusil, chaque nègre avec sa pelle, peut faire l’ouvrage d’un soldat. Vous pouvez détruire l’ennemi en retardant sa marche.

Géorgiens, soyez fermes, prompts à l’action, insensibles à la crainte.

« Signé HILL, sénateur,

« Approuvé cordialement.

« Le ministre de la guerre. »

Tout était dans ce ton. Aux proclamations se joignait le bagage habituel des décrets puérils ordonnant la levée en masse, l’armement des forçats et des enfans pour exterminer l’envahisseur. Après quoi, gouverneur et législature s’étaient empressés de décamper les premiers, aussitôt que le danger avait été proche. Leur inoffensif verbiage avait fait sourire Sherman. Quant à ses officiers, ils se donnèrent l’amusement de se réunir en assemblée dans la salle des représentans, d’y procéder à l’élection d’un président, et d’y tenir une séance burlesque.

On peut gouverner les hommes avec des assemblées et des proclamations tant que cette monnaie a cours, mais on ne repousse pas une invasion avec des fictions. Quand la baïonnette paraît, la fiction s’envole. Pour s’opposer à Sherman, il aurait fallu autre chose que des discours, il aurait fallu une bonne armée, et les confédérés ne pouvaient retirer un seul soldat des défenses de Richmond. On envoya bien en Géorgie des chefs comme Beauregard pour essayer d’organiser une résistance. Ils reconnurent vite qu’elle était impraticable. Quelques meules de paille furent incendiées par l’ennemi, ces destructions furent facilement arrêtées par la menace de dévastations complètes là où elles auraient été commencées. Enfin Sherman, ayant eu des hommes atteints par des torpilles qui éclataient sous leurs pieds, fit placer des prisonniers en tête de toutes ses colonnes. De nos jours, un chef militaire, libre d’étendre à son gré les responsabilités, a vite raison des résistances anonymes. Rien ne s’opposa donc à la marche de Sherman. Aussi d’un bout à l’autre de la confédération les ténèbres créées par des bulletins mensongers se dissipèrent, les espérances s’envolèrent. L’incendie des établissemens du gouvernement rebelle partout où on en rencontrait, la destruction des propriétés appartenant aux instigateurs de la sécession, firent comprendre à tous que l’heure du succès était passée, et que les maux de la guerre allaient se faire sentir partout sans compensation. L’effet moral fut immense, et l’effet moral à produire sur un peuple n’est-il pas une des parties essentielles de la guerre ? Chez les nègres aussi, à la vue des armées fédérales apportant avec elles le mot magique de liberté, un sentiment nouveau s’éveillait. Un soir que Sherman était assis au coin du feu après avoir fait raser devant lui la propriété du général Cobb, ancien ministre des États-Unis avant la guerre et un des chefs de l’insurrection, il vit un vieux nègre qui, une chandelle à la main, l’examinait attentivement. « Que me voulez-vous, bonhomme ? — Li dire à moi que li être massa Sherman. — Je répondis que c’était vrai et lui demandai ce qu’il voulait ; mais il voulait seulement me regarder, et il répétait tout bas : — Li nègre pas dormir di nuit. — Je lui demandai pourquoi il tremblait ; il répondit qu’il voulait être sûr que nous étions bien des yankees, car une fois la cavalerie rebelle avait mis des manteaux bleus et s’était fait passer pour des yankees, les nègres alors leur avaient montré de la sympathie, et avaient été, lui entre autres, terriblement battus ! » Être libre, avoir des protecteurs qui l’empêcheraient d’être battu ! Quel rêve réalisé ! C’était toute l’institution esclavagiste qui s’écroulait.

Cependant Sherman arrive à la mer. Il se présente devant Savannah, la capitale commerciale et maritime de la Géorgie. Avant de l’investir, il veut communiquer avec la flotte fédérale qui la bloque, et donner de ses nouvelles. Impatient surtout de savoir ce qui s’est passé depuis un mois qu’il est séparé du monde, il s’avance lui-même avec ses officiers sur la rive d’un bras de mer appelé Ossabaw-Sound. Ce bras de mer est barré par un fort confédéré avec lequel on échange des coups de canon. Le bruit de la canonnade attire l’attention des croiseurs, et vers le soir Sherman aperçoit à l’horizon une fumée, puis un navire. Du haut d’un moulin, il lui adresse un signal : « Qui êtes-vous ? répond le navire ; — Sherman. — Le fort est-il pris ? — Non, mais il va l’être. » En effet, il est enlevé d’assaut à ce moment même par un brillant coup de main. Sherman assiste de loin à l’assaut, en proie à une vive émotion. Il répète involontairement le mot du vieux nègre : li nègre li pas dormir di nuit. La nuit était venue en effet, et Sherman se jette dans une barque dont de jeunes officiers sont les rameurs. Il se rend d’abord au fort qui vient d’être si bien emporté ; le calme le plus profond y règne. Les vainqueurs, étendus au clair de lune, dorment déjà pêle-mêle avec ceux qui ne se réveilleront plus. Une sentinelle le prévient seulement qu’il y a des torpilles, et en effet une éclate sous ses yeux et met en pièces un soldat qui cherchait le cadavre d’un camarade. Puis il va à bord du croiseur, et là il apprend que l’on n’a pas reçu d’autres nouvelles de son armée que celles qui ont été données par les journaux rebelles. On l’avait considérée comme perdue ; aussi se hâte-t-il d’expédier des dépêches à Grant et au gouvernement.

Cela fait, il revient à son quartier-général. Durant sa courte absence, les habitans et la garnison de Savannah ont envisagé la réalité de leur situation. La garnison s’échappe, la ville se rend, et les soldats de Sherman y font leur entrée, terminant ainsi et brillamment une des marches les plus hardies des guerres modernes. Pendant cette longue excursion en pays ennemi, les pertes en tués, blessés, disparus, se bornent au chiffre presque ridicule de 764 hommes sur 60,000 ; tant il est vrai qu’à la guerre les plus grands résultats s’obtiennent quelquefois au prix d’un faible sacrifice. Il suffit pour cela d’avoir des chefs qui sachent frapper juste et à l’heure précise, sans hésitation, ni retard : ils sont terriblement rares ! Mais en conduisant son armée d’Atalanta à Savannah, Sherman n’avait fait qu’un premier pas vers son but. « Sur la route de Richmond, dit-il, l’ennemi devait nous arrêter, nous combattre et nous vaincre, ou c’était nécessairement la fin de la guerre. » Aussi est-il prêt à porter le dernier coup quand il reçoit du président Lincoln une lettre ainsi conçue :

Washington, 26 décembre 1864.

«… Au moment où vous alliez quitter Atalanta pour l’Atlantique, j’étais sinon épouvanté, au moins fort inquiet ; mais, comprenant que vous étiez le meilleur juge et me rappelant le proverbe : qui ne risque rien n’a rien, je n’ai pas voulu intervenir. Maintenant que l’entreprise a réussi, l’honneur vous appartient tout entier, car je pense qu’aucun de nous n’a été plus loin qu’un simple acquiescement…

« Mais aujourd’hui que faire ? Je suppose que le mieux est de laisser au général Grant et à vous le soin d’en décider.

« Signé : A. LINCOLN. »

D’un autre côté, pendant qu’il entrait à Savannah, Grant lui écrivait : « Je voudrais savoir de vous ce qui doit et ce qui peut être fait. » On le voit, la renommée de Sherman est si grande, et le succès a donné tellement raison à son coup d’œil et à son jugement que, loin de lui donner des ordres, président et généralissime viennent bien plutôt lui en demander. En même temps, on apprenait que ses prévisions s’étaient également vérifiées dans l’ouest : Hood, furieux de se voir dédaigné, s’était jeté à Nashville sur les retranchemens du général Thomas, qui avaient été pour lui la gueule du lion. Sa petite armée avait éprouvé une défaite totale, et ce qui en restait cherchait à gagner la Virginie à travers les montagnes. C’était donc en Virginie que se concentraient tous les débris de l’insurrection. C’est vers elle que Sherman va marcher à la tête de son armée. « La question, écrit-il à Grant, est de savoir si Lee sortira de Richmond, vous évitera et viendra me combattre, dans lequel cas je compte que vous serez sur ses talons… Je suis certain que je puis détruire tout le système des chemins de fer des deux Carolines et être sur le Roanoke au premier printemps. Si vous vous croyez de force à battre Lee hors de ses retranchemens, je me sens également en état d’en avoir raison en rase campagne. »

Avant que Sherman ne parte pour aller jouer sa vie et celle de ses soldats dans la crise dernière d’où dépendent l’unité et la grandeur de son pays, il survient un incident qui lui cause une vive irritation. Le ministre de la guerre, un politician nommé Staunton, parait tout à coup à Savannah. Venait-il s’éclairer sur la situation militaire, les besoins de l’armée, les mesures à prendre pour assurer son succès ? Nullement. Il venait s’occuper de coton et surtout de nègres. « La question des nègres commençait à poindre au milieu des éventualités politiques du jour, et bien des gens prévoyaient que non-seulement les esclaves, allaient obtenir leur affranchissement, mais aussi qu’ils auraient des votes ! » M. Staunton organisa donc une réunion privée de nègres et leur posa diverses questions, entre autres celle-ci : « quelle est l’opinion des hommes de couleur sur le général Sherman, et jusqu’à quel point regardent-ils ses sentimens et ses actions comme favorables à leurs droits et à leurs intérêts ? » Étrange spectacle que celui d’un ministre de la guerre venant demander à des nègres des témoignages pour… ou contre un général qui avait commandé 100,000 hommes sur des champs de bataille ! Laissons là ces misères et suivons Sherman, qui, après une campagne d’hiver de deux mois, arrive à Goldsborough, aux frontières de la Virginie.

Sur sa route, l’armée avait occupé et incendié Colombus, capitale de la Caroline du sud, Charleston s’était rendue, et tous les chemins de fer avaient été détruits. Le cercle se resserrait autour du foyer de la rébellion. Jeunes ou vieux, riches ou pauvres, perdaient leurs dernières illusions. On pouvait juger du découragement général à l’assurance des nègres, aux plaisanteries qu’ils hasardaient à une question de Sherman, qui voulait savoir s’il y avait des guérillas sur une route, un d’eux répondait, : « Des guévillas ? Non, maîte. Li pâtis depuis deux jours. Vous pouvoir jouer aux caâtes su li basques de leurs habits, li si pressés ! » Si les guérillas couraient, il y avait encore des hommes décidés à résister jusqu’au bout, et dont on ne peut se défendre d’admirer la persévérance. Au moment d’arriver à Goldsborough, l’armée de Sherman se heurte contre 30,000 hommes, malheureux débris ramassés de tous côtés, avec lesquels le général confédéré Johnston essaie de l’arrêter. Cette courageuse tentative ne pouvait réussir, mais elle donnait à craindre que l’ennemi aux abois ne fît des efforts désespérés sur l’étroit théâtre où la lutte se resserrait. Dans le dessein de s’entendre avec Grant sur les graves éventualités qui pouvaient surgir, Sherman alla le trouver au grand quartier-général devant Richmond. M. Lincoln y était venu de son côté. Les deux généraux eurent avec lui une longue entrevue.

La crise finale approchait. Dans l’impossibilité reconnue d’emporter de vive force les lignes de Richmond, il fallait en compléter l’investissement pour réduire l’ennemi par la famine. L’armée de Sherman allait remplir cette tâche. Il était probable qu’au lieu de se laisser enfermer Lee sortirait de ses retranchemens et unirait ses troupes à celles de Johnston pour livrer une dernière et sanglante bataille, soit à Grant, soit à Sherman, avant que leurs deux armées pussent se joindre. Les deux généraux se disaient prêts pour l’une ou l’autre éventualité. Quant à M. Lincoln, dont à ce moment les heures étaient comptées, il répétait sans cesse qu’il y avait eu assez de sang versé, et demandait si une dernière bataille ne pouvait pas être évitée. « Nous n’y pouvons rien, dit Sherman, cela dépend de l’ennemi. » Le président alors demanda si le général Lee ne pouvait s’échapper vers le sud à l’aide des chemins de fer. « Non, dit encore Sherman, il ne peut s’en aller sans disperser son armée, qui, une fois débandée, ne se réunira plus jamais, et j’ai mis les chemins de fer du sud dans un tel état que personne ne s’en servira de longtemps. » Ici Grant, qui fumait dans un coin, reprit : « Mais qui est-ce qui les empêchera de replacer les rails ? — Oh ! dit Sherman, mes hommes ne font rien à moitié. Chaque rail, après avoir été chauffé, a été tordu comme une corne de bélier, et ne servira plus jamais. » La conversation passa alors sur ce qu’on ferait des armées rebelles après leur défaite ou leur capitulation. Que faire également des chefs de l’insurrection, de Jefferson Davis et autres ? M. Lincoln répondit que tout ce qu’il demandait, c’était la dissolution des armées confédérées, et le retour des soldats dans leurs foyers, à la ferme, à l’atelier. Sur Jefferson Davis, il ne pouvait guère s’exprimer aussi nettement : ce que le président rebelle aurait de mieux à faire serait de quitter le pays ; seulement ce n’était pas à lui, M. Lincoln, à le dire. Suivant son habitude, il exprima son idée par une espèce de parabole. « Un homme avait une fois fait serment de renoncer aux liqueurs fortes. Un jour, étant en visite chez un ami, on lui offrit une boisson alcoolique qu’il refusa à cause de son serment. On lui offrit alors de la limonade, qu’il accepta. En la préparant, l’ami montra la bouteille d’eau-de-vie en ajoutant que, si on en mettait quelques gouttes, la limonade serait bien meilleure. — Eh ! dit l’autre, je ne dis pas non, mais il ne faudrait pas me le dire. » La conférence finit là, et Sherman ne revit plus le grand président. L’heure du dénoûment était arrivée. Revenu à son quartier-général, Sherman met ses troupes en mouvement pour concourir à la combinaison arrêtée avec Grant ; mais il apprend aussitôt que le gouvernement confédéré et l’armée de Lee sont sortis de Richmond, et bientôt après il reçoit un télégramme annonçant que Lee a capitulé. Deux jours plus tard, un parlementaire vient demander une entrevue à Sherman au nom du général Johnston. Au moment où il va s’y rendre, l’employé du télégraphe court à lui : « Attendez, il arrive une dépêche chiffrée d’une haute importance. » Une demi-heure après, on lui remet la dépêche. Elle annonçait l’assassinat du président Lincoln, la tentative contre M. Seward et le soupçon que le même sort était réservé à Grant et aux principaux chefs fédéraux. Craignant l’effet d’une pareille nouvelle dans un moment aussi grave, Sherman met la dépêche dans sa poche, défend au télégraphiste d’en révéler à qui que ce soit le contenu et se rend à l’entrevue. Laissant derrière eux leurs escortes, les deux chefs ennemis se rencontrent à cheval sur la route, se serrent la main, puis mettent pied à terre devant une ferme.

Dès qu’ils furent tête à tête : « Je lui donnai, dit Sherman, la dépêche annonçant l’assassinat de M. Lincoln, et je l’observai attentivement. De grosses gouttes de transpiration tombèrent de son front, et il n’essaya pas de cacher sa désolation. Il dénonça l’acte comme une honte en manifestant l’espérance que je n’en rendrais pas responsable le gouvernement confédéré. » La situation était sérieuse. M. Lincoln était particulièrement populaire auprès des soldats. Il y aurait de la rage aussitôt que la nouvelle serait connue, et il suffirait de quelque sot propos tenu par une femme, pour que cette rage eût des conséquences terribles. Il fallait donc beaucoup de prudence. Johnston l’admettait. Il admettait aussi qu’au point où en étaient les choses, continuer la guerre serait commettre un meurtre, seulement il voulait traiter à la fois pour son armée et pour toutes les forces de la confédération.

Quelques jours se passèrent en négociations, les questions politiques reprirent le dessus ; les questions militaires tombèrent au second rang. M. Lincoln n’était plus là pour mettre la paix dans le ménage et surmonter les difficultés à force de bon sens et de patriotisme. Les hommes d’état de Washington, n’ayant plus besoin des hommes de guerre, traitèrent fort mal Sherman, et il en ressentit une vive indignation ; mais sa renommée fut loin d’en être atteinte. Enfin, le 26 avril 1865, il signa avec le général Johnston la convention qui mettait fin à la grande guerre civile.

Ici s’arrêtent les mémoires de l’homme dont nous avons essayé d’esquisser la remarquable carrière. Nous laissons au lecteur le soin d’en tirer les conclusions qu’il voudra.


  1. Il leur a toutefois donné deux avertissemens caractéristiques, l’un, de ne parler de lui en aucune façon, ni en bien ni en mal. « Tout ce que le monde a besoin de savoir, écrit-il, est que je suis un soldat dont le devoir est d’obéir aux ordres de mes chefs, aux lois de mon pays, de vénérer sa constitution, et que, lorsque j’exerce une autorité, je l’exerce de mon mieux, et n’en dois compte qu’à mes supérieurs. » L’autre, plus général, était conçu en ces termes : « Si je trouve la presse de Memphis honnête, loyale, exclusivement dévouée à son pays, elle n’aura pas de meilleur ami que moi ; mais si elle se montre personnelle, diffamatoire, si elle se permet des insinuations, des allusions à des entreprises ténébreuses, si elle ne cherche qu’à poursuivre un but égoïste, alors gare à elle, car je regarderai ses écrivains comme de plus grands ennemis de leur pays que les hommes qui, par un point d’honneur erroné, ont pris le fusil pour nous combattre jusqu’à la mort,
  2. Billy, diminutif familier du prénom de Sherman, William ; — oncle, terme d’affection répondant au papa de chez nous.