Les Hymnes
- LES
- HYMNES
- DE P. DE RONSARD
- VANDOMOIS.
- A TRESILLVSTRE ET REVE-
- RENDISSIME, ODET, CARDINAL
- de Chastillon.
- A PARIS,
- Chez André Wechel rue S. Ichan de Beauvais
- à l’enseigne du Cheval volant.
- 1555.
- Auec Priuilege du Roy.
A TRESILLUSTRE ET REVERENDISSIME ODET CARDINAL DE CHASTILLON [modifier]
- Mon Odet, mon prelat, mon seigneur, mon confort,
- Mon renom, mon honneur, ma gloire, mon support,
- Ma Muse, mon Phebus, qui fais ma plume escrire,
- Qui animes ma langue, et reveilles ma Lyre
- Et qui moins envers moy ne te montres humain, (5)
- Que feist envers Maro ce Mecenas Romain,
- Pren, s'il te plaist, icy deux presens tout contraires,
- L'un que j'ofre pour toy, et l'autre pour tes freres,
- C'est mon Livre et ma vie, et tout ce que jamais
- Ma plume, en ta faveur, escrira desormais, (10)
- Laquelle ne sçauroit (bien qu'elle sçeut parfaire
- Mille œuvres en ton nom) à l'honneur satisfaire
- Que je reçois de toy, sans l'avoir merité:
- Et serois bien ingrat si la Posterité
Ne congnoissoit d'ODET le nom tresvenerable, (15)
- Et combien un Ronsard luy estoit redevable,
- Publieur de son lôs qui jamais ne mourra:
Or' ma plume escrira tout ce qu'elle pourra
- (Que la trouppe des Sœurs n'a jamais abusée)
- Puis, quand je la voiray de te loüer usée, (20)
- J'iray trouver ton frere ou François ou Gaspar,
- Au front d'une bataille, ou dessus un rampar:
- Et là changeant ma plume en quelque grande pique,
- Hardy, je me ruray dans la presse bellique
Pour mourir vaillamment à leurs piedz estendu (25),
- Ayant d'un coutelas le corps outre-fendu:
- Et si n'auray regret que ma vie s'en aille
- Pour eux, soit que je meure au fort d'une bataille,
- Soit gardant une ville, au haut des bastillons:
- A fin que vif et mort je sois aux CHASTILLONS.
HYMNE DU TRESCHRESTIEN ROY DE FRANCE HENRY II. DE CE NOM. [modifier]
VERS HEROÏQUES
- Muses, quand nous voudrons les louënges chanter
- Des Dieux, il nous faudra au nom de Jupiter
- Commencer et finir, comme au Dieu qui la bande
- Des autres Dieux gouverne, et maistre leur commande
- Mais quand il nous plaira chanter l’honneur des Roys, (5)
- Il faudra par HENRY, le grand Roy des François,
- Commencer et finir, comme au Roy qui surpasse
- En grandeur tous les Roys de cette terre basse.
- Les anciens Herôs du sang des Dieux venus,
- Sont encore aujourd’huy, maugré les ans, congnus, (10)
- Pour avoir fait chanter aux Poëtes leurs gestes
- Qui les ont de mortels mis au rang des celestes :
- Et j’en veux faire ainsi ! car moy qui sçay tresbien
- Comme on chante les Roys, je veux chanter du mien
- L’honneur et les vertus, et ses faits admirables (15)
- Rendre de pere en filz à-jamais memorables :
- Est-ce pas un beau don ? que luy donroy-je mieux
- » L’honneur est le seul prix que demandent les Dieux :
- Et Jupiter, apres la sanglante victoire
- Des Geans, ne voulut recevoir autre gloire (20)
- Sinon d’oüir sonner à son fils Apollon
- Comme son trait armé d’un flambant tourbillon
- D’esclatz, de bruit, de peur, de soufre, et de tonnerre,
- Avoit écarbouillé leur cerveau contre terre
- Tombés à bas du Ciel, et comme leurs grands corps, (25)
- Avecque leurs cent bras, estoient renversés mortz
- Sous les monts qu’ilz portoient, et comme pour trophée
- De sa victoire, Æthna flamboya sur Typhée.
- Là donc, divines Sœurs, à cette heure aydés moy
- A chanter dignement vostre Frere, mon Roy, (30)
- Qui naguiere banit avecques sa promesse
- Loing de vous et de moy la Crainte et la Paresse,
- Lors qu’il nous fist lever d’un seul clin de ses yeux
- (Quand moins nous y pensions) le front jusques aux cieux.
- Le bucheron qui tient en ses mains la cougnée, (35)
- Entré dedans un bois pour faire sa journée,
- Ne sçait où commencer : icy le tronc d’un Pin
- Se presente à sa main, là celluy d’un Sapin,
- Icy du coing de l’œil merque le pié d’un Chesne,
- Là celluy d’un Fouteau, icy celluy d’un Frene : (40)
- A la fin tout pensif, de toutes pars cherchant
- Lequel il coupera, tourne le fer tranchant
- Sur le pié d’un Ormeau, et par terre le rue,
- Afin d’en charpenter quelque belle charue :
- Ainsi tenant es mains mon Luc bien apresté, (45)
- Entré dans ton Palais devant ta Majesté,
- Tout pensif, je ne sçay quelle vertu premiere
- De mille que tu as sera mise en lumiere :
- Car les biens que Nature a partis à chacun,
- Liberale à toy seule, te les donne en commun : (50)
- Qui ne soit vray, l’on voit qu’une plaisante forme
- Par vicieuses meurs bien souvent se difforme,
- Celluy qui est en guerre aux armes estimé
- En temps de paix sera pour ses vices blasmé,
- L’un est bon pour regir les affaires publiques (55)
- Qui gaste en sa maison les choses domestiques,
- L’un est recommandé pour estre bien sçavant
- Qui sera mesprisé pour estre mal vivant :
- Mais certes tous les biens, que de grace Dieu donne
- A tous diversement, sont tous en ta personne : (60)
- C’est pour cela qu’icy ta Justice, et ta Foy,
- Ta Bonté, ta Pitié, d’un coup, s’offrent à moy,
- Ta vaillance au combat, au conseil ta Prudence :
- Ainsi je reste pauvre, et le trop d’abondance
- De mon riche sujet m’engarde de penser (65)
- A laquelle de tant il me faut commencer.
- Si faut il toutesfois qu’à l’une je commence,
- Car j’oy desja ta voix d’un costé qui me tance,
- Et de l’autre costé, je m’entens accuser
- De ma Lyre, qu’en vain je la fais trop muser, (70)
- Sans chanter ta loüenge. Or’sus chantons-la donques,
- Et la faisons sonner, si elle sonna oncques,
- Et venons à chercher quel Astre bien tourné
- Pour estre un si grand Roy t’avoit predestiné.
- Le beau porteur d’Hellés, qui fut maison commune, (75)
- Alors que tu naquis, à Venus et la Lune
- Et à l’heureux Soleil, te donnerent cet heur
- D’estre Roy, pour passer les autres en grandeur.
- Or’ qui voudroit conter de quelle grande largesse
- A respandu le Ciel dessus toy sa richesse, (80)
- Il n’auroit jamais fait, et son vers, tournoyé
- Aux flotz de tant d’honneurs, seroit bien tost noyé.
- Il t’a premierement, quant à ta forte taille,
- Fait comme un de ces Dieux qui vont à la bataille,
- Ou de ces Chevaliers qu’Homere nous a peints (85)
- Si vaillans devant Troïe, Ajax, et les germains
- Rois pasteurs de l’armée, et le dispos Achille,
- Qui, r’embarrant de coups les Troïens à leur ville,
- Comme un loup les aigneaux par morceaux les hachoit,
- Et des fleuves le cours d’hommes mortz empeschoit : (90)
- Mais bien que cet Achille ait le nom de pied-viste,
- De coureur, de sauteur, pourtant il ne merite
- D’avoir l’honneur sus toy, soit à corps elancé
- Pour sauter une haie, ou franchir un fossé,
- Ou soit pour voltiger, ou pour monter en selle (95)
- Armé de teste en pied, quand la guerre t’appelle.
- Or’ parle qui voudra de Castor et Pollux,
- Enfans jumeaux d’un œuf, tu merites trop plus
- De renom qu’ilz n’ont fait, d’autant que tu assemble
- En toy ce que les deux eurent jadis ensemble : (100)
- L’un fut bon Chevalier, l’autre bon Escrimeur,
- Mais tu as ces deux en toy le double d’honneur :
- Car où est l’Escrimeur, tant soit bon, qui s’aprouche
- De toy, sans emporter au logis une touche ?
- Ou soit que de l’espée il te plaise joüer, (105)
- Soit qu’en la gauche main te plaise secoüer
- La targue ou le bouclier, ou soit que l’on s’attache
- Contre toy, pour branler ou la pique ou la hache,
- Nul mieux que toy ne sçait comme il faut demarcher,
- Comme il faut un coup feint sous les armes cacher, (110)
- Comme l’on se mesure, et comme il faut qu’on baille
- D’un revers un estoc, d’un estoc une taille.
- Quant à bien manier et piquer un cheval,
- La France n’eut jamais ny n’aura ton egal,
- Et semble que ton corps naisse hors de la selle (115)
- Centaure mi-cheval, soit que poullain rebelle
- Il ne vueille tourner, ou soit que façonné
- Tu le faces volter, d’un peuple environné
- Qui près de toy s’acoude au long de la barriere,
- Ou qu’à bride ronde, ou en long manié (120)
- Tu aies au cheval avec le frain lié
- Un entendement d’homme, affin de te complaire,
- Et de faire esbahir les yeux du populaire :
- D’une sueuse écume il est tout blanchissant, (125)
- De ses naseaux ouvers une flamme est issant,
- Le frain luy sonne aux dens, il bat du pié la terre,
- Il hannist, il se tourne, aucunefois il serre
- Une oreille derriere, et fait l’autre avancer,
- Il tremble tout sous toy, et ne peut ramasser (130)
- Son cœur dedans ses flancs, et montre par sa mine
- Qu’il cognoist bien qu’il porte une charge divine.
- J’ay, quand j’estoy ton page, autrefois sous Grandval,
- Veu dans ton Escurie un semblable cheval,
- Qu’on surnommoit Hobere, ayant bien cognoissance (135)
- De toy, quand tu montois, car d’une reverence
- Courbé te salüoit, puis sans le gouverner
- Se laissoit de luy-mesme en cent voltes tourner
- Si viste et si menu, que la veüe et la teste
- En faisoient mal apres, tant ceste noble beste (140)
- Avoit en bien servant un extreme desir,
- Te cognoissant son Roy, de te donner plaisir.
- Or’ quand tu ne serois Roy, ny Seigneur, ne Prince,
- Encore on te voiroit, par toute la Province
- En qui tu serois né, dessus tous estimé, (145)
- Et bien tost d’un grand Roy, ou d’un grand Prince aimé,
- Pour les dons que le Ciel t’a donnez en partage :
- Car tu es bien adroit, et de vaillant courage :
- Tesmoing est de ton cœur cette jeune fureur
- Dont tu voulus pres Marne assaillir l’Empereur, (150)
- Lequel ayant passé les bornes de la Meuse
- Menassoit ton Paris, ta grand’ Cité fameuse :
- Tu luy eusses deslors ta vertu fait sentir,
- Et, se tirant le poil, mille fois repentir
- D’estre en France venu, sans une paix fardée, (155)
- Dont, à son grand besoing, sa vie fut gardée.
- Mais qui pourroit conter les biens de ton esprit ?
- Tant s’en faut qu’on les puisse arrenger par escrit,
- Qui les pourra conter pourra conter l’arene
- Que la force du vent au bord d’Aphrique amene. (160)
- La plus grand part des Roys est mal sobre en propos,
- Ou point ou peu ne donne à sa langue repos,
- Ou jure, ou se despite, ou se vante, ou blaspheme,
- Ou, se moquant d’autruy, se moque d’elle-mesme :
- Mais tu n’est point jureur, blasphemeur, ne menteur, (165)
- Colere, ne depit, ne moqueur, ne vanteur :
- Tu es sobre en propos, pensif et taciturne,
- Qui sont les plus beaux dons de l’astre de Saturne :
- Ce que souventesfois à table j’ay notté
- Estant debout planté devant ta Majesté, (170)
- Quand les autres parloient, tu avois ta pensée
- Sans leur respondre rien en toy seul amassée :
- Et je disois alors, ce Roy qui ne dit rien
- Pense plus qu’il ne parle, il pense en luy combien
- Il luy faut de soudars pour dresser une armée, (175)
- Quelle ville n’est pas de rampars bien fermée,
- Comme on peut l’assaillir, si ses frontieres sont
- Garnies comme il faut, et quels soudars y vont,
- A fin de les garder, et comme il doit surprendre
- Quelque place Espaignolle, et Françoise la rendre. (180)
- Il n’y eut jamais Prince en l’antique saison,
- Ny en ce temps icy, mieux garni de raison,
- Ny d’aprehension, que toy, ny de memoire.
- Or quant à ta memoire on ne la sçauroit croire,
- Qui familierement ne t’auroit pratiqué : (185)
- Car si tu as un coup un homme remerqué
- Sans plus du coing de l’œil, allast-il aux Tartares,
- Navigast-il à l’Inde, ou aux Isles barbares
- Où de l’humaine chair vivent les habitans,
- Voire et sans retourner sejournast-il vingt ans : (190)
- Si de fortune apres revient en ta presence,,
- Soudainement auras de luy recognoissance,
- » Ce qui est necessaire à un Prince d’avoir,
- » Pour jamais n’oublier ceux qui font leur devoir :
- » Car pour neant un homme au danger met sa vie (195)
- » Pour son Prince servir, si son Prince l’oublie
- Que diron-nous encor’ ? plus que les autres Roys
- Tu es dur au travail : s’ilz portent le harnois
- Une heure sur le dos, ilz ont l’eschine arnée,
- Et en lieu d’un roussin prennent la hacquenée : (200)
- Mais un jour, voire deux, tu soustiens le labeur
- Du harnois sus l’eschine, et juges la sueur
- » Estre le vray parfum qui doit orner la face
- » D’un Roy, qui pour combattre a vestu la cuirasse :
- Aussi davant le temps le poil blanc t’est venu, (205)
- Et ja tu as le chef et le menton chenu,
- Signe de grand travail, et de grande sagesse,
- Qui de leurs beaux presens decorent ta jeunesse,
- Luy adjoustant le poix de meure gravité.
- Et certes qui plus est, tu as tousjours esté (210)
- Prompt à croire conseil, et rien ne deliberes
- Que tout premierement ces vieux sages et Peres
- Qui sont desjà chenus, à ton Conseil assis,
- Aux affaires rusez, n’en donnent leurs avis :
- Tu proposes le fait, comme Prince tressage, (215)
- Au milieu du Conseil, mais c’est en bref langage,
- Craignant perdre le temps : tu repliques apres
- Si besoing il en est, et le fais tout expres
- Pour sonder leur pensée, et comprendre les ruses
- De leur experience, affin que tu en uses (220)
- Au besoing, quand il faut la finesse eprouver,
- » De peur qu’en ton chemin tu ne viennes trouver
- » Du vieil Epimethé la fille Repentance,
- » Comme les autres Roys qui n’ont point de prudence.
- Le Riche dessous toy ne craint aucunement (225)
- Qu’on luy oste ses biens par faulz accusement,
- Le Voleur, le Meurtrier impunis ne demeurent,
- Les hommes innocens par faux Juges ne meurent
- Sous toy leur Protecteur, les coupables aussi
- Envers ta Majesté treuvent peu de mercy, (230)
- Car tu n’es pas un Roy favorisant le vice,
- Ny qui pour la faveur corrompe la Justice :
- Mais tu es bien un Roy qui veux en verité
- Que la Justice face à chacun equité.
- Je ne dy pas aussi que vers l’homme coulpable (235)
- Ta Majesté ne soit quelque fois pitoyable :
- S’il est fort et vaillant, et si ses vieux Ayeux
- En guerre ont fait jadis quelque fait glorieux
- A tes predecesseurs pour servir la Coronne,
- A celuy quelque fois ta Clemence pardonne, (240)
- Car tu n’es pas cruel, et ta royalle main
- Ne se resjoüist point du pauvre sang humain,
- » A l’exemple de Dieu, bien que du Ciel il voye
- » Que tout le genre humain icy bas se fourvoye
- » En vices dissolu, et ne veut s’amender, (245)
- » Pourtant il ne luy plaist à tous coups debander
- » Son foudre punisseur sur la race des hommes,
- » Car il nous cognoist bien, et sçait de quoy nous sommes,
- » Et s’il vouloit ruer son tonnerre à tous coups
- » Que nous faisons peché, il nous occiroit tous : (250)
- » Et pource, de pitié ses foudres il retarde,
- » Et en lieu de noz chefs, pour nous estonner, darde
- » Ou les sommets d’Athos, ou les Cerauniens,
- » Ou les pins sourcilleux des bois Dodoniens,
- » Ou les monstres marins, et du boulet qu’il rue (255)
- » Tousjours nous espouvante, et peu souvent nous tue.
- Quant à l’Ambition qui se voistre es portaux,
- Ainçois dedans les cœurs des hommes les plus hautz,
- Et plus comblez d’honneur, qui fait la sentinelle
- Tout à la ronde d’eux, comme peste cruelle (260)
- Tu chasses de ta Court, et ne veux par raison
- Endurer qu’un tel monstre habite en ta maison,
- Qui à mille discordz, par secrettes espinces,
- Enflammeroit les cœurs de tes plus nobles Princes.
- Or’ quant à la vertu qui plus t’esleve aux cieux, (265)
- C’est Libéralité, à l’exemple des Dieux
- Qui donnent à foison, estimans l’Avarice
- (Comme elle est vrayement) l’escolle de tout vice,
- Laquelle plus est soule et plus cherche à manger
- De l’or tres miserable aquis à grand danger : (270)
- Mais tu ne veux souffrir qu’un thresor dans le Louvre,
- Se moisissant en vain, d’une rouille se couvre,
- Tu en donnes beaucoup à tes soudars François,
- Et à tes Conseillers qui dispensent tes loix,
- Aux Princes de ton sang, et aux estranges Princes (275)
- Qui se rendent à toy, bannis de leurs Provinces :
- Tu en despens beaucoup en Royaux bastimens,
- Voire, et qui trop mieux vaut, aux soudars Allemans,
- Aux Soüisses beaucoup, affin que tu achettes
- Avecques pension leurs vies, tes sujettes, (280)
- Pour espargner ton peuple, aymant mieux aux dangers
- Que tes propres sujetz mettre les estrangers,
- Acte d’un Roy benin, et propre à toy, qui aymes
- Le sang de tes sujetz autant que le tien mesmes.
- On ne voit Artizan, en son art excellant, (285)
- Maçon, Peintre, Poëte, ou Escrimeur vaillant,
- A qui ta plaine main, de grace, n’eslargisse
- Quelque digne present de son bel artifice,
- Et c’est l’occasion, ô magnanime Roy,
- Que chacun te vient voir, et veut chanter de toy. (290)
- Nul Prince ne fut onq, tant que toy, debonnaire,
- Car si quelque grand seigneur souffre quelque misere,
- Quelque captivité, ou quelque deconfort,
- Ayant pitié de luy, tu luy donnes support,
- Et de ta grande main, à ce fait coustumiere, (295)
- Chez luy tu le remets en liberté premiere,
- Et plus haut que devant luy fais dresser le front
- Maugré ses ennemys, qui la guerre luy font.
- Tant s’en faut que ta main le païs veille prendre
- D’un Seigneur affligé, qui à toy se vient rendre. (300)
- Certes tesmoings en sont les pauvres Escossois,
- Qui jà presque estoient la proye des Anglois,
- Lesquelz en liberté tu gardes en leur terre,
- Et de loin ton renom commande à l’Angleterre :
- Tesmoings en sont encor’ les Allemans remis (305)
- En liberté par toy maugré leurs ennemys,
- Chose non esperée, et toutesfois ta dextre
- Leur fist de ta grandeur la puissance cognoistre
- Lors que desesperés à ton secours venoient,
- Et rien que la pitié pour armes n’amenoient : (310)
- Tesmoings en est encor’ la ville de Sienne
- Par toy restituée en franchise ancienne,
- Et Parme qu’il te plaist couver sous ta faveur
- Malgré le Florentin vassal de l’Empereur.
- Que diray plus de toy ? et de l’obeissance (315)
- Que portois à ton Père es ans de ton enfance,
- L’honorant tellement comme ton Pere et Roy
- Que les autres enfans prenoient exemple à toy ?
- Et certes, qui plus est, de rechef tu l’honores
- Comme un Fils pitoyable apres sa mort encores (320)
- Environnant son corps d’un tombeau somptueux,
- Où le docte cizeau d’un art presomptueux
- A le marbre animé de batailles gravées,
- Et des guerres par luy jadis parachevées.
- Dedans ce Mausolée enclos en mesme estuy, (325)
- Tes deux Freres esteints dorment avecques luy,
- Et ta Mere à ses flancz, lesquels t’aiment et prisent
- Et du Ciel, où ilz sont, tes guerres favorisent,
- Et sont tous resjouis : tes Freres, pour te voir
- Sans eux faire si bien en France ton devoir, (330)
- Et ton Pere, dequoy icy bas en la terre
- Tu le passes d’autant (quant aux faits de la guerre)
- Qu’Achille fist Pelée, et qu’Ajax Telamon,
- Et que son pere Atré le grand Agamemnon.
- Car tu as (quelque cas que ta main delibere) (335)
- Tousjours de ton costé la Fortune prospere
- Avecques la Vertu, et c’est ce qui te fait,
- Pour t’allier des deux, venir tout à souhait.
- Vray est quant à tes faitz, tu veux sur toute chose
- Qu’aux gestes de ton Pere homme ne les propose, (340)
- Mais la Fame qui vole et parle librement,
- Et qui sujette n’est à nul commandement,
- Donne l’honneur aux tiens, et en cette partie
- De tes humbles sujetz ta loy n’est obeïe.
- O mon Dieu que de joye, et que d’aise reçoit (345)
- Ta Mere, quand du Ciel ça bas elle voit
- Si bien regir ton peuple, et garder l’heritage
- De sa noble Duché qui luy vint en partage,
- Laquelle a plus de joye et de plaisir reçeu
- De t’avoir en son ventre heureusement conçeu (350)
- Que Thetis d’enfanter Achille Peleïde
- Ou Argie la Greque en concevant Tydide.
- Si tost qu’elle se veit voisine d’acoucher
- Et que ja la douleur son cœur venoit toucher,
- El’ vint à sainct-Germain, où la bonne Lucine (355)
- Luy osta la douleur que lon sent en gezine :
- Adonq’ toy, Fils semblable à ton Père, nâquis,
- Et, sans armes naissant, un royaume conquis.
- Lors les Nymphes des bois, des taillis, et des prées,
- Des pleines, et des montz, et des foretz sacrées, (360)
- Les Naiades de Sene, et le pere Germain,
- Te couchant au berceau te branloient dans leur main,
- Et disoient : Crois Enfant, Enfant pren’ acroissance,
- Pour l’ornement de nous et de toute la France,
- Jamais tant Jupiter sa Crete n’honora, (365)
- Hercule jamais tant Thebes ne decora,
- Appollon sa Delos, comme toy par ta guerre
- Honoreras un jour cette Françoise terre.
- Ainsi, en te baisant, prophetisoient ces Dieux,
- Quand un Aigle volant bien haut dedans les cieux (370)
- (Augure bon aux Roys) trois fois dessus ta teste
- Fist un grand bruit, suivy d’une gauche tempeste.
- Ceux ausquels Jupiter envoye ce bon heur
- Quand ilz naissent, seront grans roys, roys pleins d’honneur,
- Possesseurs de grandz biens, dont le Ciel aura cure (375)
- Et n’auront point au monde une loüenge obscure.
- Artemis aux Veneurs, Mars preside aux Guerriers,
- Vulcan aux Marechaux, Neptune aux Mariniers,
- Les Poëtes Phebus et les Chantres fait naistre,
- » Mais du grand Jupiter les Roys tiennent leur estre. (380)
- Aussi lon ne voit rien au monde si divin
- Que sont les grandz Seigneurs, ne qui tant soit voisin
- De Jupiter qu’un Roy, dont la main large et grande
- Aux Soudars, aux Chasseurs, et aux Chantres commande,
- Et bref à tout chacun : car sçauroit-on rien voir (385)
- Au monde, qui ne soit plié sous le pouvoir
- De Roys, enfans du Ciel, qui leurs sceptres estandent
- De l’une à l’autre Mer, et apres DIEU commandent ?
- Jupiter est leur Pere, et generalement
- Il fait des biens aux Roys, mais non egallement, (390)
- Car les uns ne sont Roys que d’une petite Isle,
- Les autres d’un Desert, ou d’une pauvre Ville,
- Les autres ont leur regne en un païs trop froid,
- Glacé, souflé de vent, les autres sous l’endroit
- Du Cancre chaleureux, où nul vent ne soulage (395)
- En Esté, tant soit peu, leur bazané visage :
- Mais le nostre a le sien dans un lieu temperé,
- Long, large, bien peuplé, de Villes remparé,
- De Chasteaux et de Forts, dont les murs, qui se donnent
- Au Ciel, de leur hauteur les estrangers estonnent. (400)
- Ce grand DIEU bien souvent des Princes l’apareil
- Tranche au meilieu du fait, et leur rompt le conseil,
- Les uns font en un an, ou deux, leurs entreprises,
- Des autres à-neant les affaires sont mises,
- Et tout cela qu’ilz ont pensé songneusement, (405)
- Par ne sçay quel Destin leur succede autrement :
- Mais les petits pensers venus en souvenance
- De nostre Roy sont faits aussi tost qu’ils les pense,
- Quant à ceux qui sont grandz, si les pense au matin,
- Pour le moins vers le soir il en aura la fin. (410)
- Tant Jupiter l’estime, et tant il est prospere
- Aux courageux dessains que son cœur delibere.
- Mais quoy ? ou je me trompe, pour le seur je croy
- Que Jupiter a fait partage avec mon Roy :
- Il n’a pour luy, sans plus, retenu que les Nües, (415)
- Des Comettes, des Ventz, et des Gresles menües,
- Des Neiges, des frimatz, et des pluyes de l’air,
- Et je ne sçay quel bruit entourné d’un esclair,
- Et d’un boulet de feu, qu’on appelle Tonnerre,
- Mais pour soy nostre Prince a retenu la terre, (420)
- Terre plaine de biens, de villes et de forts
- Et d’hommes à la guerre et aux Muses acortz.
- Si Jupiter se vante avoir sous sa puissance
- Plus de Dieux que tu n’as, il est de ce qu’il pense
- Trompé totallement : s’il se vante d’un Mars, (425)
- Tu en as plus de cent qui meinent tes soudars,
- Messeigneurs de Vandosme, et messeigneurs de Guise,
- De Nemours, de Nevers, qui la guerre ont aprise
- Dessous ta Majesté : s’il se vante d’avoir
- Un Mercure pour faire en parlant son devoir, (430)
- Nous en avons un autre, acort, prudent et sage
- Et trop plus que le sien facond en son langage :
- Soit qu’il parle Latin, parle Grec, ou François
- A tous ambassadeurs, sa mïelleuse voix
- Les rend tous esbahys, et par grande merveille (435)
- Le cœur de ses beaux mots leur tire par l’oreille,
- Tant la douce Python ses levres arrosa
- De miel, quand jeune enfant sa bouche composa.
- C’est ce grand Demi-dieu, Cardinal de Lorraine,
- Qui bien aymé de toy en ta France rameine (440)
- Les antiques vertus : mais par sus tous aussi
- Tu as ton Connestable, Anne Mommorency,
- Ton Mars, ton Porte-espée, aux armes redoutable,
- Et non moins qu’à la guerre au conseil profitable :
- De luy souventesfois esbahy je me suis (445)
- Que son cerveau ne rompt, tant il est jours et nuitz
- Et par sens naturel, et par experience
- Pensant et repensant aux affaires de France.
- Car luy sans nul repos ne fait que travailler,
- Soit à combatre en guerre, ou soit à conseiller, (450)
- Soit à faire responce aux pacquets qu’on t’envoye
- Bref, c’est ce vieux Nestor qui estoit devant Troye,
- Duquel tousjours la langue au logis conseilloit,
- Et la vaillante main dans les champs batailloit.
- N’as-tu pas comme luy sus ta mer un Neptune, (455)
- L’Amiral Chastillon ? l’autre l’eut par fortune,
- Cestui-cy par vertu, et pour avoir esté
- Fidelle serviteur de ta grand’ Majesté :
- Et non tant seulement cest Amiral commande
- Aux ondes de ta mer, mais aussi sur la bande (460)
- De tes soudars François, aux soudars commandant
D’une pique, et la mer regissant d’un trident.
- Et n’as-tu pas encor’ un autre Mars en France,
- Un Marechal d’Albon, dont l’heureuse vaillance
- A nul de tous les Dieux ceder ne voudroit pas, (465)
- S’ilz se joignent ensemble au meillieu des combas ?
- Et n’as-tu pas aussi (bien qu’elle soit absente
- De son païs natal) ta noble et sage tante
- Duchesse de Ferrare, en qui le Ciel a mis
- Le sçavoir de Pallas, les vertus de Themis ? (470)
- Et n’as-tu pas aussi une Minerve sage,
- Ta propre unique Sœur, instruite des jeune âge
- En tous artz vertueux, qui porte en son Escu
- (J’entens dedans son cœur des vices invaincu)
- Comme l’autre Pallas le chef de la Gorgonne, (475)
- Qui transforme en rocher l’ignorante personne
- Qui s’ose approcher d’elle et veut loüer son nom ?
- Et n’as-tu pas aussi, en lieu d’une Junon,
- La royne ton espouse en beaux enfans fertille ?
- Ce que l’autre n’a pas, car elle est inutile (480)
- Au lict de Jupiter, et sans plus n’a conçeu
- Qu’un Mars et qu’un Vulcan : l’un qui est tout bossu,
- Boiteux et dehanché : et l’autre tout colere,
- Qui veut le plus souvent faire guerre à son Pere :
- Mais ceux que ton espouse a conçeus à-foison (485)
- De toy, pour l’ornement de ta noble maison,
- Sont beaux, droitz, et bien nez, et qui des jeune enfance
- Sont apris à te rendre une humble obeissance.
- S’il se vante d’avoir un Appollon ches luy,
- Tu en as plus de cent en ta Court aujourdhuy, (490)
- Un Carle, un Sainct-Gelais, et tu m’oserois promettre
- De seconder leur reng, si tu m’y voulois mettre.
- Or’ que ce Jupiter se tienne donq là haut
- Avecques tous ses Dieux, car certes il ne faut
- Qu’on l’acompare à toy, qui nous monstres à veüe (495)
- De quelle puissance est ta Majesté pourveüe.
- Nul Prince, tant fut grand, sous sa main ne tint onq
- Un royaume qui soit si large ny si long
- (Si ce n’est un Desert) que le royaume large
- De France, que tu tiens maintenant sous ta charge, (500)
- Ny si reply de gentz, ny de felicités :
- Car, sans voguer ailleurs, toutes commodités
- Se produisent ches luy, blés, vins, foretz et prées :
- Aussi le trop de chaut n’offence tes contrées,
- Ny le trop de froideur, ny les vents ruineux, (505)
- Ny le trac ecaillé des dragons venimeux,
- Ny rochers infertilz, ny sablons inutiles.
- Que diray plus de toy ? de cinq ou six villes
- Tu n’es seullement Roy, mais mille et mille encor’
- Avec un million pleines de gentz et d’or (510)
- Te font obeissance, et t’advoüent pour Maistre :
- Sur lesquelles on voit ton Paris aparoistre,
- Comme un Pin eslevé sus les petis buissons,
- Où cent mille artizans en cent mille façons
- Exercent leurs mestiers : l’un aux lettres s’adonne, (515)
- Et l’autre Conseiller tes sainctes loix ordonne,
- L’un est Peintre, Imager, Armeurier, Entailleur,
- Orfevre, Lapidere, Engraveur, Emailleur
- L’autre qui est Abel, imite d’artifice.
- Cela que DIEU bastit dans le grand edifice (520)
- De ce monde admirable, et bref ce que DIEU fait
- Par mouvement semblable est par luy contrefait.
- Les autres nuit et jour fondent artillerie,
- Et grandz Cyclopes nudz font une baterie,
- A grandz coups de marteaux, et avec tel compas, (525)
- D’ordre l’un apres l’autre au Ciel levent les bras,
- Puis en frapent si haut sur le metal qui sonne,
- Que l’Archenal prochain et le fleuve en resonne.
- Et bref, c’est presque un Dieu que le Roy des François :
- Tu es tant obey quelque part où tu sois (530)
- Que des la mer Bretonne à la mer Provensalle,
- Et des monts Pyrenez aux portes de l’Italle,
- Bien que ton regne soit largement estandu,
- Si tu avois toussé tu serois entendu :
- Car tu n’es pas ainsi qu’un Roy Loys onziesme, (535)
- Ou comme fut jadis le Roy CHARLES septiesme,
- Qui avoient des parents et des Freres mutins,
- Lesquelz en s’aliant d’autres Princes voisins,
- Ou d’un duc de Bourgogne, ou d’un duc de Bretaigne,
- Pour le moindre raport se mettoient en campagne (540)
- Contre le Roy leur Frere, et faisoient contre luy
- Son peuple mutiner pour luy donner ennuy :
- Mais tu n’as ny parens, ny Frere qui s’alie
- Meintenant de Bourgogne, ou de la Normandie,
- Ou des Princes Bretons : tout est sujet à toy, (545)
- Et la France aujourduy ne connoist qu’un seul Roy,
- Que toy Prince HENRY le monarque de France,
- Qui te courbant le chef te rend obeissance.
- Pour toy le jour se leve en ta France, et la Mer
- Fait pour toy tout autour ses vagues escumer, (550)
- Pour toy la Terre est grosse, et tous les ans enfante,
- Pour toy des grandz Forestz la perruque naissante
- Tous les ans se refrise, et les Fleuves sinon
- Ne courent dans la Mer que pour bruire ton nom.
- Pourroit-on voir enclume, ou flamme ingenieuse, (555)
- Ou forge en quelque part, qui ne fust curieuse
- De fondre du metal, et vivement graver
- Ton visage dedans, affin de t’eslever
- Comme un Dieu par le peuple ? il n’y auroit ny rue,
- Ny place, où l’on ne vist ta royalle statue (560)
- Pour la faire adorer du populaire bas.
- Si tu l’eusses voulu, mais tu ne le veux pas,
- Et laisses à bon droit au Roy qui se defie
- N’estre aymé, qu’un marteau son renom deifie,
- Et desprises l’orgueil de telle vanité (565)
- D’autant que tu sçais bien que tu l’as merité.
- Car tu ne fus content seulement du royaume
- Par ton Pere laissé : avecques le heaume,
- Et la lance, et l’escu, tu as pris un grand soing,
- Comme Prince vaillant, d’en acquerir plus loing, (570)
- Voire et de ragaigner les place que ton Pere
- Perdit davant sa mort sur l’Angloise frontiere.
- Car aussi tost que DIEU t’eut, de grace, ordonné
- D’estre en lieu de ton Pere en France couronné,
- Lors que chacun pensoit que tu courois la lance, (575)
- Que tu faisois tournois, et masques pour la dance,
- Et qu’en ris et en jeux, et passetemps plaisans
- De lente oisiveté tu rouillois tes beaux ans :
- Au bout de quinze jours France fut esbaye,
- Que tu avois desja l’Angleterre envahye, (580)
- Et sans en faire bruit, par merveilleux effortz,
- Tu avois ja conquis de Boulongne les forts,
- Et par armes contraint cette arrogance Angloise
- A te vendre Boulongne et la faire Françoise.
- Tu ne fus pas content de ce premier honneur, (585)
- Mais suyvant ta fortune et ton premier bon heur,
- Deux ou trois ans apres tu mis en la campaigne
- Ton camp, pour afranchir les Princes d’Alemaigne :
- Adonq toy vestu, non des armes que feint
- Homere à son Achille, où tout le Ciel fut peint, (590)
- Ains armé de bon cœur, de force, et de proüesse :
- Tu ne mis seulle aux champs la Françoise jeunesse,
- Mais Anglois, Escossois, Italiens et Grecz ,
- Ayant ouy ton nom, voulurent voir de pres
- Le port de ta grandeur, et tous s’asubjetirent (595)
- A tes loix, et pour toy les armeures vestirent,
- Où la crainte et l’honneur furent de toutes pars
- Si deument observés entre tant de soudars
- (Bien qu’ilz fussent divers, de façon et langage)
- Que mesmes l’ennemy ne sentit le pillage (600)
- (Merveille), et pour ce coup l’espée et les harnois
- Par ton commandement obeirent aux loix.
- Tu pris Mets en passant, puis venu sus la rive
- Du Rhin, là t’apparut l’Alemaigne captive,
- Laquelle avoit d’ahan tout le dos recourbé, (605)
- Ses yeux estoient cavez, son visage plombé,
- Son chef se herissoit à tresses depliées,
- Et de chesnes de fer ses mains estoient liées :
- Elle, un peu s’acoudant de travers sus le bort,
- Te fist cette requeste : O Prince heureux et fort, (610)
- Si Nature et pitié aux Monarques commandent
- D’aider aux pauvres Roys qui secours leur demandent,
- Et si de droit il faut secourir ses parens
- Lors qu’on les voit tombez aux dangers apparens :
- Las ! pren compassion de ma serve misere, (615)
- Et Filz donne secours à moy qui suis ta Mere.
- Quand Francus ton ayeul de Troye fut chassé,
- Il vint en mon païs, puis ayant amassé
- Un camp de mes enfans alla veincre la France,
- Et des miens et de luy les tiens prindrent naissance.(620)
- Ainsi dist l’Alemaigne, et à-peine n’eut pas
- Achevé, que ses fers luy tomberent en bas,
- Son dos redevint droit, et ses yeux et sa face
- Revestirent l’honneur de leur premiere grace,
- Et soudain de captive en liberté se vit, (625)
- Tant un grand Roy de France au besoing luy servit !
- Ainsi qu’un bon enfant qui de sa mere a cure
- Et n’est point entaché d’une ingrate nature.
- En revenant du Rhin, tu pris à ton retour
- Yvoir et D’Anvillier et les villes d’entour, (630)
- Rodemac, Mommedy, et mille que la foudre
- De ton artillerie egaloit à la poudre
- Par où ton camp passoit. Tu pris l’an ensuyvant
- Les chasteaux de Marie, et marchant plus avant
- Tu vins devant Renty, où la fiere Arrogance (635)
- Des Espaignolz sentit quelles mains a la France :
- Là, d’une grand’ bataille ils furent moissonnez
- Comme foin sous la faux, ou comme espicz donnez
- Aux dens de la faucille, alors que la jeunesse
- Tond en Esté le poil de Ceres la déesse. (640)
- Certes un temps viendra qu’aux champs de ce païs
- Les Laboureux de là seront tous esbahys
- De heurter de leur soc tant de salades vaines,
- Et de choquer les ôs de tant de Capitaines
- Assommés de ta main, et les portant ches eux (645)
- Loüront, plus qu’aujourduy, tes faitz victorieux,
- Et diront estonnez : Quiconques fut le Prince,
- Qui de tant de tombeaux chargea nostre Province,
- Il fut heureux et fort, on le cognoist aux os
- De ces hommes tués, les tesmoings de son los. (650)
- Presque en un mesme temps conduit de la Fortune
- (Qui s’est tousjours montrée à tes faitz oportune)
- Tu as borné plus loing ton Piedmont augmenté
- De Vulpian et Cazal, et plus outre planté
- Les fleurs de lys de France es villes d’Ethrurie, (655)
- Reduites sous le joug de ta grand’ Seigneurie.
- Et si quelcun me dit que tes faitz ne sont rien
- Pres de ceux d’un Cesar, ou d’un Octovien,
- Qui gaignoist en un an ou l’Asie, ou l’Europe,
- Et que tu ne sçaurois avec toute ta trope, (660)
- Et fusses tu dix ans à faire ton effort,
- Acquerir seullement qu’une Ville ou qu’un Fort,
- A celuy je respons, qu’il est plus difficile
- De gaigner maintenant une petite Ville
- Que jadis à Cesar un royaume acquerir : (665)
- » Car maintenant chacun pour l’honneur veut mourir,
- Et ne veut point füir : et puis une muraille
- Aujourdhuy, tant soit foible, attend une bataille.
- Metz nous est pour exemple, et Lamirande aussi,
- Où l’Empereur avoit, picqué d’un grand soucy, (670)
- Pour les prendre, conduit l’Espaigne et la Bourgongne :
- Mais au lieu de les prendre, il print une vergongne.
- Estant soul de la terre, apres tu fis armer
- La flotte de tes Naux, et l’envoyas ramer
- Dedans la mer Tyrrene, où elle print à force (675)
- Maugré le Genevois la belle Isle de Corse,
- Pour mieux faire sçavoir aux estrangers lointains
- Combien un Roy de France a puissantes les mains.
- Bref, apres avoir fait à l’ennemy cognoistre
- Que par mer tu estois et par terre, son maistre, (680)
- Forcé de ton Destin et de tes nobles faitz,
- Humble, te vint prier de luy donner la Paix,
- Ce que facillement luy acordas de faire.
- » Car souvent un vainqueur au vaincu veut complaire.
- Ja desja vous estiez presque d’accord tous deux, (685)
- Quand je ne sçay comment DIEU luy silla les yeux,
- A fin de ne prevoir le sien futur dommage,
- Et que DIEU par tes mains le punist davantage .
- Or’ la Paix est rompue, et ne faut plus chercher
- Qu’à se meurdrir en guerre, et à se detrancher (690)
- L’un l’autre par morceaux, la Pitié est bannye,
- Et en lieu d’elle regne Horreur, et Tyrannie :
- On oit de tous costé les armeures tonner,
- On n’oit pres de la Meuse autre chose sonner
- Que mailles et boucliers, et Mars, qui se pourmene (695)
- S’egaye en son harnois dedans un char monté,
- De quatre grandz coursiers horriblement porté.
- La Fureur et la Peur leur conduisent la bride,
- Et la Fame emplumée, allant devant pour guide, (700)
- Laisse avec un grand flot çà et là parmy l’air
- Sous le vent des chevaux son panage voler,
- Et Mars, qui de son char les espaules luy presse,
- D’un espieu Thracien contraint cette Deesse
- De cent langues semer des bruitz et vrais et faux, (705)
- Pour effroyer l’Europe et la remplir de maux.
- Tu seras, mon grand Roy, le premier des gendarmes
- Contre les Bourguignons qui vestiras les armes
- Avecques ta Noblesse, et le premier seras
- Qui de ta lance à jour leurs bandes fauceras, (710)
- Et bravement suivy de ton Infanterie
- Tu feras à tes piez une grand’ boucherie
- Des corps des ennemys l’un sur l’autre acablez,
- Plus menu qu’on ne voit (quand les cieux sont troublez
- Des ventz aux moys d’Hyver) tomber du Ciel de gresle (715)
- Sur la mer, sur les champs, sur les bois pesle-mesle :
- La gresle sus la gresle à grandz monceaux se suit,
- Fait maint bond contre terre, et demeine un grand bruit.
- Apres que vaillamment tu auras sçeu defaire
- L’Empereur et ses gentz, lors tu auras affaire (720)
- De mes Muses, ô Prince, et les voudras priser
- Mieux et plus que jamais, à fin d’eterniser
- Toy, et tes coups de masse, et tout ce que ta lance
- Aura parachevé d’une heureuse vaillance.
- Si par ta grand bonté tu m’invites ches toy, (725)
- J’iray en ton Palais, menant avecques moy
- (Si homme les mena) Phebus et Calliope,
- Pour te celebrer Roy le plus grand de l’Europe :
- » Car avecque l’honneur le labeur est util,
- » Quand on cultive un champ qui est gras et fertil (730)
- Un Roy, tant soit il grand en terre ou en proüesse,
- Meurt comme un laboureur sans gloire, s’il ne laisse
- Quelque renom de luy, et ce renom ne peut
- Venir apres la mort, si la Muse ne veut
- Le donner à celluy qui doucement l’invite, (735)
- Et d’honneste faveur compense son merite.
- Non, je ne suis tout seul, non, tout seul je ne suis,
- Non, je ne le suis pas, qui par mes œuvres puis
- Donner aux grandz Seigneurs une gloire eternelle :
- Autres le peuvent faire, un Bellay, un Jodelle, (740)
- Un Baïf, Pelletier, un Belleau, et Tiard,
- Qui des neuf Sœurs en don ont reçeu le bel art
- De faire par les vers les grandz Seigneurs revivre,
- Mieux que leurs bastimens, ou leurs fontes de cuivre
- Mais quoy ? Prince, on dira que je suis demandeur, (745)
- Il vaut mieux achever l’Hymne de ta grandeur :
- Car, peut estre, il t’ennuye oyant chose si basse,
- Puis ma lyre s’enroue, et mon pouce se lasse.
- Or’ puis que noz deux Roys les plus grandz des humains
- N’ont voulu recevoir la Paix entre leurs mains, (750)
- Que DIEU leur envoyoit, comme sa Fille esleüe,
- A fin que tous les ans le soc de la charrüe
- Eust cultivé les champs, et que par les preaux
- Les troupeaux engressés eussent mille saux
- Resjouy le pasteur en venant à l’estable, (755)
- Et à fin que l’eraigne, artizane admirable,
- Suspendant son ouvrage, eust ourdy de ses piedz
- A-lentour des harnois ses filletz desliez,
- Bref, à fin que chacun eust fait son œuvre en joye,
- Il vaut mieux prier DIEU qu’aux François il envoye (760)
- Contre nos ennemys Victoire : à celle fin
- Que d’un mauvais effet vienne une bonne fin,
- Et que tant de combats tournent à nostre gloire.
- Escoute donq ma voix, ô déesse Victoire,
- Qui guaris des soudars les plaies, et qui tiens (765)
- En ta garde les Roys, les villes et leurs biens :
- Qui portes une robe emprainte de trophées,
- Qui as de ton beau chef les tresses estophées
- De palme et de laurier, et qui montres sans peur
- Aux hommes, comme il faut endurer le labeur : (770)
- Soit que tu sois au Ciel voisine à la Couronne,
- Soit que ta Majesté gravement environne
- Le trosne à Jupiter ou l’armet de Pallas,
- Ou la bouclier de Mars : vien Deesse icy bas
- Favoriser HENRY, et d’un bon œil regarde (775)
- La France pour jamais, et la pren sous ta garde.
FIN.