Les Métamorphoses/Livre IV

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OvideLes Métamorphoses

Livre IV


Cependant la fille de Minée, Alcithoé, refuse ses hommages au culte de Bacchus : elle ose même nier qu’il soit fils de Jupiter, et ses sœurs deviennent les complices de son impiété. Le prêtre ordonne de célébrer les mystères : il commande aux maîtresses et aux esclaves de suspendre leurs travaux, de couvrir leur sein d’une peau, de délier les bandelettes qui retiennent leurs cheveux, de porter sur leur tête des couronnes et dans leurs mains des thyrses entourés de pampres ; il annonce que le dieu vengera sans pitié son culte méprisé. A sa voix les mères et les filles déposent leurs fuseaux, leur corbeille et leur toile inachevée ; elles offrent au dieu de l’encens, et l’invoquent sous le nom de Bacchus, de Bromius, de Lycaeus ; elles l’appellent le fils du feu, l’enfant deux fois né, le seul qui ait eu deux mères ; elles ajoutent les noms de Nysée, de Thyonée à la longue chevelure, de Lénéus, l’inventeur du raisin qui bannit la tristesse, de Nyctélius, de père Elélée, d’Iacchus et d’Evan, et tous les autres noms que te prodiguent, ô Bacchus ! les villes de la Grèce. « Pour toi, disent-elles, la jeunesse ne s’épuise pas ; toujours enfant, ta beauté attache sur toi les regards du céleste séjour, et ton front, quand il dépouille son croissant, a toutes les grâces d’une vierge. L’Orient t’est soumis jusqu’aux lieux où le Gange, en terminant sou cours, baigne l’Inde et ses noirs habitants. Dieu vénérable, Penthée et Lycurgue armés de la hache à deux tranchants, expient leur sacrilège sous tes coups ; tu précipites dans les flots les matelots tyrrhéniens ; tu courbes sous un double joug la tête des lynx que guide un frein étincelant ; à ta suite marchent les bacchantes, les satyres et le vieillard dont un bâton soutient les membres chancelants sous les vapeurs du vin, ou qui s’assied mal assuré sur le dos de son âne. Partout où tu parais retentissent les cris des jeunes gens, les voix des femmes, les tambours que frappe un bras vigoureux, l’airain concave et le buis percé de nombreuses ouvertures. Montre-toi propice aux vœux des Thébaines ; dociles à tes volontés, elles célèbrent tes mystères ». Seules, au fond de leurs demeures, les filles de Minée profanent ces fêtes par des travaux hors de saison : elles filent la laine, font tourner le fuseau sous leurs doigts, en forment de laborieux tissus, et ne donnent aucun repos à leurs esclaves. L’une d’elles, guidant un fil docile entre ses doigts déliés, tandis que les autres Thébaines suspendent leurs travaux pour de vaines solennités, dit à ses sœurs : « Nous, que Pallas, divinité plus sage, retient en ces lieux, mêlons à l’usage utile de nos mains des entretiens qui le varient et qui l’allègent ; faisons tour à tour quelque récit qui nous empêche de sentir la longueur du temps, et charme nos oreilles oisives ». Ses sœurs applaudissent à ses paroles, et l’invitent à commencer. Elle cherche dans son esprit quelle histoire elle pourra choisir parmi toutes celles qui lui sont connues : doit-elle conter ton aventure, ô Dercète, nymphe de Babylone, qui vis tes membres se revêtir d’écailles, et qui, depuis ta métamorphose, s’il faut en croire les peuples de Syrie, résides au fond de leurs marais ? Dira-t-elle comment sa fille, transformée en oiseau, passa sur des tours élevées les dernières années de sa vie ; comment Naïs, par le charme de sa voix et la trop puissante vertu des simples, changea de jeunes hommes en poissons muets, et subit à son tour la même métamorphose ; comment enfin l’arbre qui portait des fruits blancs en porte de noirs, depuis qu’il a été arrosé de sang ? Cette fable lui plaît, parce qu’elle est peu connue ; et tandis que la laine s’allonge en fil, elle commence en ces termes : « Pyrame, le plus beau des jeunes gens, et Thisbé, qui éclipsait toutes les beautés de 1’0rient, habitaient deux maisons contiguës, dans cette ville superbe que Sémiramis entoura, dit-on, de remparts cimentés de bitume. Le voisinage favorisa leur connaissance et forma leurs premiers nœuds ; leur amour s’accrut avec le temps, et ils auraient allumé le flambeau d’un hymen légitime, si leurs parents ne s’y étaient opposés ; mais leurs parents ne purent empêcher que le même feu n’embrasât deux cœurs également épris. Leur amour ne se confie à personne : il n’a pour interprètes que leurs signes et leurs regards ; et leur flamme plus cachée ne brûle qu’avec plus d’ardeur au fond de leurs âmes. Une fente légère existait, depuis le jour même de sa construction, dans le mur qui séparait leur demeure ; personne dans une longue suite de siècles, ne l’avait remarquée ; mais que ne découvre pas l’amour ? Vos yeux, tendres amants, furent les premiers à la découvrir ; elle servit de passage à votre voix, et par elle un doux murmure vous transmit sans danger vos amoureux transports. Souvent Thisbé d’un côté, et Pyrame de l’autre, s’arrêtaient près de cette ouverture pour respirer tour à tour leur haleine : « Mur jaloux, disaient-ils, pourquoi servir d’obstacle à nos amours ? Que t’en coûterait-il de permettre à nos bras de s’unir, ou, si ce bonheur est trop grand, pourquoi ne pas laisser du moins un libre passage à nos baisers ? Cependant, nous ne sommes pas ingrats ; c’est par toi, nous aimons à le reconnaître, que le langage de l’amour parvient à nos oreilles ». Debout l’un vis-à-vis de l’autre, ils échangeaient ainsi leurs plaintes ; quand la nuit venait, ils se disaient adieu, et chacun de son côté imprimait sur le mur des baisers qui ne pouvaient arriver au côté opposé.

Le lendemain, à peine l’aurore a-t-elle chassé les astres de la nuit, à peine les rayons du soleil ont-ils séché le gazon baigné de rosée, qu’ils reviennent au rendez-vous accoutumé. Après de longues plaintes murmurées à voix basse, ils décident qu’à la faveur du silence de la nuit ils essaieront de tromper leurs gardes et de fuir leur demeure, résolus, dès qu’ils en auront franchi le seuil, à sortir aussi de la ville ; et, pour ne pas errer à l’aventure dans les vastes campagnes, ils conviennent de se réunir au tombeau de Ninus et de se cacher sous le feuillage de l’arbre qui le couvre. Là, en effet, chargé de fruits plus blancs que la neige, un mûrier, à la cime altière, s’élevait sur les bords d’une fraîche fontaine. Ce projet leur sourit : le jour, qui semble s’éloigner lentement, se plonge enfin au sein des flots, et de ces flots la nuit sort à son tour. D’une main adroite, au milieu des ténèbres, Thisbé fait tourner la porte sur ses gonds : elle sort, elle échappe à ses gardes, et, couverte d’un voile arrive au tombeau de Ninus, et s’assied sous l’arbre désigné ; l’amour lui donnait de l’audace.

Voilà qu’une lionne, la gueule encore teinte du sang des bœufs qu’elle a dévorés, vient se désaltérer dans les eaux de la source voisine. Aux rayons de la lune, la vierge de Babylone, Thisbé, l’aperçoit au loin ; d’un pas tremblant elle fuit dans un antre obscur ; et dans sa fuite elle laisse tomber son voile sur ses pas. La farouche lionne, après avoir éteint sa soif dans ces ondes abondantes, regagne la forêt : elle trouve par hasard ce voile abandonné et le déchire de ses dents sanglantes. Sorti plus tard, Pyrame voit la trace du monstre profondément empreinte sur la poussière et la pâleur couvre son visage. Mais bientôt, à la vue du voile ensanglanté de Thisbé : « La même nuit, s’écrie-t-il, verra mourir deux amants : elle, du moins, était digne d’une plus longue vie ! Le coupable, c’est moi ; c’est moi qui t’ai perdue, infortunée, moi qui t’ai pressée de venir pendant la nuit dans ces lieux où tout inspire l’effroi ; et je n’y suis point venu le premier !... Ah ! mettez mon corps en lambeaux et punissez mon forfait en déchirant mes entrailles par vos cruelles morsures, ô vous lions, hôtes de ces rochers ! Mais les lâches seuls désirent la mort ». A ces mots il prend le voile de Thisbé et l’emporte avec lui sous l’arbre où Thisbé dut l’attendre ; il arrose de ses larmes ce tissu précieux ; il le couvre de ses baisers : « Reçois mon sang, dit-il, il va couler aussi ». Alors il plonge dans son sein le fer dont il est armé, et, mourant, le retire aussitôt de sa blessure fumante. Il tombe renversé sur la terre, et son sang jaillit avec force. Ainsi le tube de plomb, quand il est fendu, lance en jets élevés l’eau qui s’échappe en sifflant par l’étroite ouverture, frappe les airs et s’y fraie un passage. Arroses par cette pluie de sang, les fruits de l’arbre deviennent noirs, et sa racine ensanglantée donne la couleur de la pourpre à la mûre qui pend à ses rameaux.

Cependant Thisbé, tremblante encore, pour ne pas causer à son amant une attente trompeuse, revient et le cherche et des yeux et du cœur ; elle brûle de lui raconter les dangers qu’elle a évités. Elle reconnaît le lieu, elle reconnaît l’arbre ; mais le changement qu’il a subi et la nouvelle couleur de ses fruits, la jettent dans une profonde incertitude : tandis qu’elle hésite, elle voit un corps palpitant sur la terre ensanglantée ; elle recule plus pâle que le buis, et, saisie d’horreur, elle éprouve un frémissement semblable à celui de la mer, quand un léger souffle en ride la surface. Bientôt reconnaissant l’objet de son amour, elle fait retentir les airs des coups affreux qui meurtrissent son sein, arrache ses cheveux, presse dans ses bras les restes chéris de Pyrame, pleure sur sa blessure, mêle ses larmes avec son sang, et, tandis qu’elle imprime des baisers sur ce visage glacé : « Pyrame, s’écrie-t-elle, quel coup du sort te ravit à ma tendresse ? Cher Pyrame, réponds-moi : c’est ton amante, c’est Thisbé qui t’appelle ; entends sa voix et soulève ta tête attachée à la terre ». A ce nom de Thisbé, il rouvre ses yeux déjà chargés des ombres de la mort, et les referme après l’avoir vue. Elle reconnaît alors son voile, elle voit le fourreau d’ivoire vide de son épée : « C’est donc ton bras, dit-elle, c’est ton amour qui t’a donné la mort, infortuné ! Et moi aussi je trouverai dans mon bras le courage de t’imiter, dans mon amour la force de m’arracher aussi la vie. Je te suivrai dans la nuit du tombeau. On dira : l’infortunée fut la cause et la compagne de sa mort. Hélas ! le trépas seul pouvait te séparer de moi ; il ne le pourra plus. Ah ! du moins accueille cette prière, vous trop malheureux parents de Thisbé et de Pyrame : à ceux que l’amour le plus fidèle et l’heure suprême de la mort ont réunis, n’enviez pas le bonheur de reposer dans le même tombeau. Et toi, arbre dont les rameaux ne couvrent maintenant que les restes déplorables de Pyrame, et qui vas bientôt couvrir aussi les miens, porte à jamais les marques de notre trépas : puissent tes fruits, sombre emblème de deuil, être l’éternel témoignage d’un double et sanglant sacrifice ! » Elle dit, et se laisse tomber sur la pointe de l’épée qui traverse son cœur, toute fumante encore du sang de Pyrame. Les dieux exaucèrent sa prière ; les parents l’exaucèrent aussi : le fruit de l’arbre, arrivé à sa maturité, prend une couleur sombre, et leurs cendres reposent dans la même urne.

Elle avait achevé ; après un court intervalle, Leuconoé prend la parole, et ses sœurs l’écoutent en silence. « Le soleil, dont les rayons célestes fécondent l’univers, a été aussi l’esclave de l’Amour ; racontons les amours du soleil. Ce dieu, dit-on, fut le premier témoin du commerce adultère de Vénus et de Mars ; c’est lui qui le premier voit tout dans le monde. Indigné de ce crime, il découvre au fils de Junon la honte de son lit, et le lieu qui en est le théâtre. A cette nouvelle, le dieu consterné laisse tomber le fer que travaille sa main. Il façonne aussitôt de légères chaînes d’airain, et sa lime les réduit en filets imperceptibles à l’œil ; ils ne le cèdent en finesse ni au tissu le plus délié, ni à la toile qu’Arachné suspend à de vieux toits. Il en combine avec art les ressorts qui doivent obéir aux moindres mouvements, et, d’une main adroite, il les tend autour du lit des deux amants. A peine Vénus et son complice sont-ils réunis dans la même couche, que Vulcain les surprend, les enveloppe de ces liens fabriqués avec un art nouveau, et les enchaîne au milieu de leurs embrassements. Le dieu de Lemnos ouvre aussitôt les portes d’ivoire de son palais, et fait entrer les dieux. les amants paraissent dans les bras l’un de l’autre, enchaînés et confus : un de ces dieux, dans sa joyeuse humeur, osa souhaiter la même honte au même prix. Les immortels rirent de cette aventure, et longtemps elle servit d’entretien à la céleste cour.

La déesse de Cythère tire de cette révélation une mémorable vengeance : elle veut qu’à son tour celui qui a trahi ses amours secrets soit trahi dans des amours semblables. Que peuvent désormais, ô fils d’Hypérion, ta beauté, ta chaleur et ta radieuse lumière ? Toi dont l’œil doit tout embrasser, tu ne vois plus que Leucothoé, et tu arrêtes sur une seule nymphe les regards que tu dois au monde entier : tu te lèves plus tôt à l’Orient ; tu descends plus tard au sein des ondes, et tandis que tu t’arrêtes pour la contempler, tu prolonges les heures de la saison des frimas. Quelquefois tu nous dérobes ta clarté ; les ennuis de ton âme ont passé sur ton front, et l’obscurité qui le couvre porte l’épouvante au cœur des mortels. La lune ne vient pas se placer entre ton disque et la terre dont elle est plus voisine que toi, et cependant tu pâlis ; c’est l’amour qui imprime cette pâleur. Tu n’aimes que Leucothoé : ce n’est plus Clymène, ni Rhode, qui règnent sur ton cœur, ni la nymphe célèbre par sa beauté, et qui donna le jour à Circé dans l’île d’Ea, ni Clytie qui, malgré tes mépris, aspirait encore à ta couche, et dans ce moment même ressentait une profonde blessure. Leucothoé te fait oublier de nombreuses rivales : sur les rivages d’où nous viennent les parfums, elle naquit d’Eurynome dont rien n’égalait la beauté. Elle grandit : sa mère qui éclipsa toutes les femmes est à son tour éclipsée par sa fille. Les villes de l’Achéménide reconnaissaient les lois d’Orchame, son père, septième descendant de l’antique Bélus. Sous le ciel de l’Hespérie sont les pâturages des coursiers du soleil ; l’ambroisie y croît à la place du gazon ; après les fatigues du jour, elle leur sert de pâture et leur donne des forces nouvelles. Tandis qu’ils se repaissent du céleste aliment, et que la nuit accomplit sa révolution, le dieu pénètre dans la demeure de son amante, sous les traits d’Eurynome, sa mère : au milieu de douze esclaves, il voit Leucothoé qui, à la clarté d’un flambeau, filait la laine aux couleurs éclatantes. Après lui avoir donné de tendres baisers, comme une mère à sa fille chérie : « Il s’agit d’un secret, dit-il ; esclaves, éloignez-sous et n’ôtez pas à une mère le droit de parler seule à son enfant ».

Les esclaves obéissent et l’appartement reste sans témoin : « Je suis, dit le dieu, celui qui mesure la longueur de l’année, celui qui voit tout et par qui la terre voit tout, je suis l’œil du monde ; crois-le, je t’aime ». Leucothoé tremble ; la crainte qui fait tomber la quenouille et les fuseaux de sa main défaillante, rehausse encore sa beauté : au même instant, Apollon reprend sa véritable forme et sa splendeur accoutumée. Effrayée de ce changement soudain, mais vaincue par l’éclat du dieu, la jeune fille cède sans se plaindre à la violence de son amant. Son bonheur fait envie à Clytie, qui n’avait pu maîtriser encore sa tendresse pour le soleil : irritée par le triomphe de sa rivale, elle dévoile un commerce adultère et court le dénoncer au père de Lycothoé : cruel et sans pitié, il repousse les prières de sa fille ; elle a beau s’écrier, les bras tendus vers le soleil, qu’il a triomphé par la force, le barbare l’ensevelit vivante dans le sein de la terre, et le sable élevé en tertre l’accable de son poids. Les rayons du fils d’Hypérion le dispersent : ils t’ouvrent une issue par laquelle ton front enseveli pourra se faire jour : mais déjà la mort a glacé ta tête. Sous le fardeau qui l’oppresse, tu ne peux la soulever, ô nymphe, et tu n’es plus qu’un corps sans mouvement et sans vie. Jamais, dit-on, le dieu dont la main guide les agiles coursiers du jour ne vit depuis que la foudre consuma Phaéton, de spectacle plus douloureux pour son âme. Il essaie encore de ranimer, par la force de ses rayons, les membres glacés de son amante, d’y rappeler la chaleur et la vie ; mais le destin résiste à ses efforts. Il répand alors un nectar odorant sur sa dépouille et sur le sable qui la couvre ; après de longues plaintes il s’écrie : « Du moins, tu monteras jusqu’au ciel ! » Aussitôt les membres de la nymphe, pénétrés de l’essence divine, s’amollissent, et la terre est baignée de parfums ; une tige qui distille l’encens pousse insensiblement des racines dans ses entrailles, s’élève et brise la barrière que le tombeau lui oppose.

Quoique l’amour pût excuser le ressentiment de Clytie, et le ressentiment sa révélation, le père du Jour ne parut plus auprès d’elle, et Vénus cessa de présider à leurs plaisirs. En proie à son amour insensé, la Nymphe dépérit et ne peut plus vivre au milieu de ses compagnes. Exposée aux injures de l’air, elle demeure nuit et jour assise sur la terre, nue comme elle est, et laissant flotter ses cheveux épars. Pendant neuf jours, sans eau, sans nourriture, elle n’alimente son jeûne que de pleurs et de rosée ; immobile sur la terre, elle contemple le dieu qui poursuit sa carrière, et ses regards se tournent incessamment vers lui. Son corps s’attacha, dit-on, à la terre ; une pâleur livide couvrit ses membres changés en une tige sans couleur, et sa tête se cacha sous une fleur mêlée de rouge, et semblable à la violette. Bien qu’enchaînée au sol par sa racine, elle se tourne vers le soleil, et son amour survit à sa métamorphose ».

Elle dit ; et le récit de ces merveilles charme les nymphes qui l’écoutent. Les unes en nient la possibilité, les autres soutiennent que les dieux véritables peuvent tout ; mais Bacchus n’est pas de ce nombre. Bientôt elles font silence ; et, priée de conter à son tour, Alcithoé, tout en promenant la navette sur les mailles de son tissu, commence en ces termes : « Je tairai les amours trop connus du berger du mont Ida, Daphnis, transformé en rocher par la colère d’une amante jalouse ; tant l’amour allume de fureur ! Je ne dirai pas non plus comment, par un jeu des lois de la nature, le double Scython passait tour à tour du sexe de 1’homme au sexe de la femme. Et toi, diamant aujourd’hui, nourricier fidèle de Jupiter enfant, ô Celmis ! et vous Curètes, nés d’une pluie féconde ; et vous aussi, Crocus et Smilax, changés en deux petites fleurs, je vous passe sous silence. Je veux, mes sœurs, captiver vos esprits par l’attrait de la nouveauté.

Apprenez pourquoi Salmacis est une source infâme, dont l’eau, par une vertu malfaisante, énerve et amollit les membres qu’elle touche. La cause en est cachée, mais l’influence de ces eaux est partout connue. Un enfant, né des amours d’Hermès et d’Aphrodite, fut nourri par les Naïades dans les antres du mont Ida. Il était facile de reconnaître à ses traits les auteurs de ses jours : aussi lui donnèrent-ils son nom. A peine avait-il atteint son troisième lustre, il abandonna les monts qui l’avaient vu naître. Loin de l’Ida où il fut élevé, il aimait à errer dans des lieux inconnus, à visiter des fleuves nouveaux, et sa curiosité allégeait les fatigues du voyage. Il parcourt aussi les villes de Lycie, et la Carie qui l’avoisine. Là ses yeux découvrent un lac dont le cristal laissait voir la terre au fond des eaux.

Ni le roseau des marais, ni l’algue stérile, ni les joncs aux dards aigus, ne troublent leur transparente limpidité. Ce lac a pour ceinture un gazon toujours frais et des herbes toujours vertes. Une nymphe l’habite ; inhabile à la chasse, on ne la voit jamais ni tendre l’arc, ni lutter de vitesse avec les hôtes des forêts ; et c’est la seule des Naïades qui soit inconnue à l’agile Diane. On raconte que souvent ses sœurs lui disaient : « Salamis, prends le javelot ou le carquois à couleurs variées, et mêle à tes loisirs les dures fatigues de la chasse ». Mais elle ne prend ni javelot ni carquois aux couleurs variées ; elle ne mêle point à ses loisirs les dures fatigues de la chasse. Tantôt elle baigne dans l’onde pure ses membres gracieux ; tantôt elle démêle ses cheveux avec le buis du Cytorus, et consulte pour se parer le miroir des eaux. Quelquefois couverte d’un voile diaphane, elle repose sur les feuilles légères ou sur le tendre gazon. Souvent elle cueille des fleurs ; elle en cueillait même par hasard au moment où elle vit le jeune berger ; en le voyant, elle désira de le posséder. Avant de l’aborder, malgré sa vive impatience, elle ajuste avec art sa parure, parcourt des yeux les plis de sa robe, et compose son visage ; elle peut enfin paraître belle. Alors elle s’avance : « Enfant, lui dit-elle, tu mérites d’être pris pour un dieu. Si tu es un dieu, tu ne peux être que Cupidon ; si tu es un mortel, heureux ceux qui t’ont donné le jour ! heureux encore et ton frère et ta sœur, si tu as une sœur, et la nourrice qui t’a donné son sein ! mais heureuse mille fois plus que tous les autres celle qui est ta compagne, ou pour qui tu daigneras allumer le flambeau de l’hymen ! Si tu l’as déjà choisie, qu’un doux larcin soit le prix de ma tendresse ; si ton choix n’est pas fait, puissé-je le fixer et partager avec toi la même couche ! » A ces mots, la Naïade se tait : l’enfant rougit ; il ignore ce que c’est que l’amour ; mais sa rougeur l’embellit encore. Elle rappelle les couleurs des fruits qui pendent aux rameaux du pommier abrité, ou celles de l’ivoire quand il est teint, ou la rougeur blanchâtre de la lune, lorsque l’airain, appelant en vain des secours, retentit dans les airs. La Nymphe implore au moins ces baisers que la sœur reçoit du frère, et déjà elle étendait les mains vers le cou d’albâtre du berger. « Cesse, ou je fuis, lui dit-il, et je te laisse seule en ces lieux ». Salmacis a frémi. « Etranger, sois libre et maître de cet asile », répondit-elle. A ces mots, elle feint de s’éloigner, et, reportant ses regards vers lui, elle se cache sous d’épaisses broussailles, fléchit le genou et s’arrête. L’enfant, avec toute l’ingénuité de son âge, persuadé qu’aucun œil ne l’observe en ces lieux solitaires, va et revient sur le gazon, plonge dans l’onde riante la plante de ses pieds, et les baigne jusqu’au talon. Bientôt, saisi par la douce tiédeur des eaux, il dépouille les voiles légers qui couvrent ses membres délicats. Salmacis tombe en extase ; la vue de tant de charmes allume dans son âme de brûlants désirs. Ses yeux étincellent, semblables aux rayons éclatants que reflète une glace ex posée aux feux du soleil. A peine peut-elle se contenir, à peine peut-elle différer son bonheur ; déjà elle brûle de voler dans ses bras, déjà elle ne maîtrise plus son délire. Le berger frappe légèrement son corps de ses mains, et s’élance dans les flots. Tandis que ses bras se déploient tour à tour, il apparaît à travers le cristal des eaux aussi brillant qu’une statue d’ivoire, ou que des lis d’une éclatante blancheur, placés sous le verre transparent. « Je triomphe, il est à moi », s’écrie la Naïade. Et, jetant au loin ses habits, elle s’élance au milieu des flots, saisit Hermaphrodite malgré sa résistance, lui ravit des baisers qu’il dispute, enlace ses bras dans les siens, presse sa poitrine rebelle, et peu à peu l’enveloppe tout entier de ses embrassements. Il lutte en vain pour se dérober à ses caresses ; elle l’enchaîne comme le serpent qui, emporté vers les cieux dans les serres du roi des oiseaux, embarrasse de ses anneaux et la tête et les pieds de son ennemi, qu’on dirait suspendu dans les airs, et replie sa queue autour de ses ailes étendues ; tel on voit le lierre s’entrelacer au tronc des grands arbres ; tel encore le polype saisit la proie qu’il a surprise au fond des eaux, et déploie ses mille bras pour l’envelopper. Le petit-fils d’Atlas résiste et refuse à la Nymphe le bonheur qu’elle attend ; elle le presse de tous ses membres ; et, s’attachant à lui par la plus vive étreinte : « Tu te débats en vain, cruel, s’écrie-t-elle, tu ne m’échapperas pas. Dieux, ordonnez que jamais rien ne puisse le séparer de moi, ni me séparer de lui ». Les dieux ont exaucé sa prière : leurs deux corps réunis n’en forment plus qu’un seul : comme on voit deux rameaux attachés l’un à l’autre croître sous la même écorce et grandir ensemble, ainsi la Nymphe et le berger, étroitement unis par leurs embrassements, ne sont plus deux corps distincts : sous une double forme, ils ne sont ni homme ni femme : ils semblent n’avoir aucun sexe et les avoir tous les deux. Voyant qu’au sein des eaux, où il est descendu homme, il est devenu moitié femme, et que ses membres ont perdu leur vigueur, Hermaphrodite lève ses mains au ciel, et s’écrie d’une voix qui n’a plus rien de mâle : « Accordez une grâce à votre fils, qui tire son nom de vous, ô mon père ! ô ma mère ! Que tout homme, après s’être baigné dans ces ondes, n’ait, quand il en sortira, que la moitié de son sexe : puissent-elles, en le touchant, détruire soudain sa vigueur ! » Les auteurs de ses jours furent sensibles à ce vœu : ils l’exaucèrent pour consoler leur fils de sa disgrâce, et répandirent sur ces eaux une essence inconnue ».

Telle fut la fin du récit. Cependant les filles de Minée poursuivent leur travail avec zèle, méprisent le dieu et profanent sa fête. Tout à coup, des tambours invisibles mêlent leur sourd murmure au bruit des flûtes recourbées et de l’airain sonore ; la myrrhe et le safran exhalent leur parfum. O prodige incroyable ! les toiles commencent à verdir, et les tissus flottants à se couvrir de feuilles de lierre ; une partie se transforme en vigne, les ceps ont remplacé la laine, le pampre surgit des fuseaux, et la pourpre prête son vif éclat aux grappes vermeilles. Déjà le jour, parvenu à son terme, amenait le moment où ce n’est ni la nuit qui règne ni la lumière, et qui sert de limite entre la lumière et l’obscurité douteuse de la nuit. Soudain, le toit s’ébranle, des torches répandent une abondante clarté ; le palais s’éclaire de lueurs étincelantes, et des monstres, vains fantômes, font entendre des hurlements affreux. Déjà les trois sœurs courent se cacher au fond de leur palais fumant ; çà et là dispersées, elles fuient la lumière et les flammes. Tandis qu’elles cherchent un asile, une membrane déliée s’étend sur leurs corps rétrécis, et des ailes légères enveloppent leurs bras. Les ténèbres ne permettent pas de savoir comment elles ont perdu leur première forme ; sans le secours d’aucun plumage, elles se soutiennent dans l’air sur des ailes d’un tissu transparent. Elles veulent parler, mais leur voix n’est plus qu’un cri faible parti d’un faible corps, un murmure aigu, seul langage permis à leur douleur ; elles ont leur demeure dans les maisons et non dans les forêts ; ennemies du jour, elles ne volent que la nuit, et c’est du nocturne Vesper qu’elles tiennent leur nom.

Thèbes entière rendait un éclatant hommage à la divinité de Bacchus ; la tante de ce nouveau dieu racontait partout sa redoutable puissance. Seule de toutes les filles de Cadmus, elle n’avait d’autres chagrins que les disgrâces de ses sœurs ; ses enfants, et l’honneur de partager la couche d’Athamas, et d’avoir un dieu pour nourrisson, remplissaient son âme d’orgueil. Junon voit son bonheur et ne le peut endurer : « Eh quoi ! le fils d’une adultère a pu métamorphoser les nautonniers de Méonie et les plonger dans les mers ; il a pu mettre en lambeaux les membres d’un enfant par les mains de sa mère, et donner aux trois filles de Minée des ailes jusqu’alors inconnues ; et Junon serait, pour toute vengeance, réduite à pleurer ses injures ! Est-ce donc assez pour moi ? Est-ce là tout mon pouvoir ! Lui-même il m’apprend ce que je dois faire ; on peut recevoir des leçons, même d’un ennemi : le meurtre de Penthée ne m’enseigne que trop ce que peut la fureur ; pourquoi donc, excitée par l’exemple de ses sœurs, Ino ne se précipiterait-elle pas dans les mêmes égarements ?

Il est un chemin dont la pente, ombragée par des ifs funèbres, conduit aux demeures infernales à travers un profond silence. Là, des vapeurs s’exhalent des eaux dormantes du Styx ; c’est par là que descendent, au sortir de la vie, les ombres des mortels qui ont reçu les honneurs du tombeau. La Pâleur et le Froid habitent ces déserts incultes, où l’on voit errer les mânes nouveaux, incertains de la route qui mène à la cité des morts, au palais terrible du noir Pluton ; des avenues sans nombre et des portes ouvertes de tous côtés conduisent à cette cité immense : semblable à l’Océan qui, de tous les points de la terre, reçoit les fleuves dans son sein, elle donne accès à toutes les âmes. Jamais elle n’est trop étroite pour la foule qui s’y presse : elle ne la sent pas même approcher. On voit errer çà et là de pâles fantômes, sans chair et sans os ; les uns accourent au Forum, d’autres dans le palais du souverain des ombres ; plusieurs se livrent à divers travaux, image de ceux qui occupèrent leur vie. La fille de Saturne se résout à quitter les célestes demeures pour descendre dans cet affreux séjour, tant elle s’abandonne à sa haine et à sa colère. A peine est-elle entrée, à peine, foulé par ses pieds sacrés, le seuil a-t-il tremblé, que Cerbère relève sa triple tête et fait résonner sa triple voix. Junon appelle les trois sœurs, filles de la Nuit, divinités implacables et terribles. Assises devant les portes de diamant qui ferment la prison des enfers, elles peignaient leurs cheveux hérissés d’horribles serpents. Dès qu’elles reconnaissent la déesse à travers les vapeurs du brouillard, elles se lèvent. Ce lieu se nomme le séjour du crime. Là Titye, dont le corps s’étend sur neuf arpents de terre, présente ses entrailles au vautour, qui les déchire ; là, Tantale, l’onde t’échappe sans cesse, et l’arbre fuit ta main prête à le saisir ; et toi, Sisyphe, tu cours après ton rocher qui tombe, ou tu le roules pour le voir retomber encore ; là, Ixion tourne sur sa roue, et se poursuit et s’évite sans cesse ; là, pour avoir osé donner la mort à leurs époux, les filles de Bélus puisent sans relâche des ondes qui s’écoulent toujours. La fille de Saturne jette sur cette foule coupable, sur Ixion surtout, un regard plein de colère, et d’Ixion, reportant les yeux sur Sisyphe : « Pourquoi, dit-elle, seul de tous ses frères, endure-t-il un éternel supplice, quand le fier Athamas et son épouse, au fond de leur somptueux palais, se sont toujours fait gloire de me mépriser ? » Elle expose alors le sujet de sa haine, ce qui l’amène et ce qu’elle désire ; elle désire que le palais de Cadmus ne reste pas debout, et que les trois infernales sœurs entraînent Achamas au crime. Ordres, promesses, prières et vives instances, elle emploie tout auprès des trois déités. Enfin elle se tait ; Tisiphone agile alors ses cheveux blancs en désordre, et rejette en arrière les couleuvres qui pendent sur sa bouche : « Qu’est-il besoin de longs discours ? dit-elle ; regardez vos ordres comme accomplis. Abandonnez cet odieux empire, et remontez dans les pures régions de l’Olympe ».

Junon s’éloigne transportée de joie, et s’apprête à rentrer dans son céleste séjour ; la fille de Thaumas, Iris, répand sur elle une eau lustrale qui la baigne comme une rosée. Au même instant, l’implacable Tisiphone s’arme d’une torche trempée dans le sang, revêt un manteau qui distille le sang, s’entoure des nœuds du serpent qui lui sert de ceinture, et sort de l’infernale demeure. A ses côtés marchent le Deuil, l’Epouvante, la Terreur et la Rage au visage tremblant. Elle s’arrête sur le seuil du palais d’Athamas ; les portes tremblèrent, dit-on, et leurs battants d’érable se couvrirent d’une pâleur livide ; le soleil abandonne ces lieux. Ces prodiges glacent d’épouvante l’épouse d’Athamas et Athamas lui-même. Ils veulent fuir de leur palais ; l’inexorable Erinnys se jette au devant d’eux, leur ferme le chemin, étend ses bras enlacés de vipères, et secoue sa chevelure ; les couleuvres s’agitent avec bruit sur son épaule, ou rampent autour de son front, sifflent, vomissent leur venin ou dardent leur aiguillon. Alors, du milieu de ses cheveux, elle arrache deux serpents et les lance de sa main empestée. Ils errent sur le sein d’Ino et d’Athamas, et leur soufflent le venin de leur haleine ; leur corps n’est point blessé, c’est leur âme seule qui ressent les cruelles atteintes de ces reptiles. Erinnys avait aussi apporté avec elle d’exécrables poisons, tels que l’écume vomie par Cerbère et le venin d’Echidna, les vagues erreurs, l’aveugle oubli de la raison, le crime, les pleurs, la rage et l’ardeur du meurtre. Cet horrible mélange, détrempé avec du sang nouvellement répandu, et agité à l’aide d’une tige de ciguë, avait bouilli dans un vase d’airain. Les deux époux tremblaient. Erinnys verse dans leur sein ce poison qui porte la fureur jusqu’au fond de leurs entrailles ; ensuite elle secoue sa torche en cercles redoublés, et, dans ce tournoiement rapide, lui fait décrire une trace de flamme continue. Triomphante alors, et fière d’avoir exécuté les ordres de la déesse, elle rentre dans la demeure du puissant roi des ombres, et délie le serpent qui lui sert de ceinture.

Tout à coup, saisi de fureur, le fils d’Eole s’écrie, au milieu de son palais : « Io ! mes amis, courez tendre vos voiles dans ces forêts ; je viens d’y voir une lionne avec deux lionceaux ». Insensé ! il prend sa femme pour la lionne, et s’élance sur ses traces ; il arrache du sein de sa mère Léarque, qui lui tendait en souriant ses bras enfantins, le fait tournoyer deux ou trois fois dans les airs, et, dans la rage qui le transporte, il brise ses os contre le mur. Alors Ino, égarée par la douleur ou par le poison qui circule dans ses veines, pousse des hurlements affreux ; elle fuit échevelée, hors d’elle-même, et t’emportant dans ses bras nus, ô tendre Mélicerte ! « Evohé ! Bacchus ! » s’écrie-t-elle. Au nom de Bacchus, Junon sourit. « Reçois, dit-elle, le salaire des soins donnés à son enfance ».

Au-dessus de la mer s’élève un rocher dont la base creusée par les flots les protège contre les tempêtes, et dont la cime escarpée s’avance au loin sur les eaux. Ino puise des forces dans son délire, gravit le rocher, et sans que la crainte l’arrête, elle se précipite dans les flots avec son fils, qu’elle porte dans ses bras : l’onde qu’elle frappe en tombant se couvre d’une blanche écume. Cependant Vénus, touchée des maux que sa petite-fille souffre, sans les avoir mérités, aborde ainsi Neptune d’une voix caressante : « Dieu des mers, toi qui reçus en partage le plus puissant empire, après celui des cieux, ô Neptune ! j’attends beaucoup de toi ; prends pitié des miens, que tu vois ballottés sur les vastes mers d’Ionie, et reçois-les au nombre des dieux de ton royaume. J’ai déjà ressenti les bienfaits de tes ondes, s’il est vrai que j’aie été formée de l’écume au sein des profonds abîmes, et que je porte un nom grec en témoignage de mon origine ». Neptune accueille sa prière par un signe favorable : il dépouille Mélicerte et sa mère de ee qu’ils ont de mortel, imprime sur leur front l’auguste majesté des dieux, et change à la fois leur nom et leur visage. Elle est Leucothoé, son fils est le dieu Palémon. Les compagnes d’Ino suivent ses traces de toute la vitesse de leurs pas : elles voient la dernière au sommet du rocher, et ne doutant pas de sa mort, elles déplorent la ruine de la famille de Cadmus, meurtrissent leur sein, déchirent leurs vêtements et arrachent leurs cheveux. Elles accusent l’injustice de la déesse, et l’excès de sa cruauté envers sa rivale. Offensée de leurs plaintes amères, Junon s’écrie : « Vous serez vous-mêmes l’exemple le plus terrible de cette cruauté ». L’effet suit de près la menace : au moment où la plus tendre des compagnes d’Ino s’écriait : « Je suivrai la reine au fond de la mer », elle veut s’élancer, et ne peut plus se mouvoir ; elle reste attachée au rocher. Une autre veut encore se frapper, mais elle sent raidir ses bras levés sur son sein. Celle-ci étend ses mains sur l’abîme des flots, et ses mains, changées en pierres, durcissent étendues ; celle-là portait les doigts à sa tête pour arracher ses cheveux, et tout à coup ses cheveux durcissent entre ses doigts de pierre. Chacune demeure immobile dans l’attitude où le changement est venu la surprendre : quelques-unes, transformées en oiseaux, et maintenant encore hôtes de cette mer, effleurent du bout de leurs ailes la surface des eaux.

Cadmus ignore que sa fille et son petit-fils sont au nombre des divinités de la mer. Cédant à sa douleur, vaincu par tant de revers l’un à l’autre enchaînés, par tant de prodiges dont il fut le témoin, il s’exile de la cité qu’il a fondée, comme si la destinée qui le poursuit était le malheur des lieux plus que de sa fortune. Après avoir longtemps erré, il touche enfin aux limites de l’Illyrie avec l’épouse, compagne de son exil. Là, surchargés de maux et d’années, ils retracent à leur mémoire les premières infortunes de leur famille, et les font revivre dans leurs entretiens : « Etait-il donc consacré à un dieu, dit Cadmus, le dragon que je perçai de ma lance, et dont, en m’éloignant de Tyr, j’enfouis les dents au sein de la terre, ouverte pour la première fois à de pareilles semences ? Si c’est pour sa vengeance que veille le courroux inévitable des dieux, puissé-je voir mes membres s’allonger comme ceux du serpent ! » Il dit, et ses membres allongés prennent la forme d’un serpent ; il voit sa peau se durcir et se couvrir d’écailles, et ses flancs noirs s’émailler de taches d’azur : il tombe sur sa poitrine et rampe ; ses jambes, enchaînées l’une à l’autre, se recourbent insensiblement en un dard flexible et acéré ; il a des bras encore ; il les tend à sa compagne, et laissant couler des pleurs sur son visage qui conserve encore la forme humaine : « Approche, ô mon épouse ! approche, infortunée ! dit-il : tandis qu’il me reste encore quelque chose de moi, touche, prends cette main, puisqu’il me reste une main et que le serpent ne m’enveloppe pas tout entier ». Il veut parler encore, mais tout à coup sa langue se fend et se partage ; il veut parler, mais les paroles lui manquent, et quand il essaie de faire entendre des plaintes, il siffle : c’est la seule voix que lui laisse la nature. Hermione s’écrie en frappant sa poitrine nue : « Ah ! demeure, Cadmus : infortuné ! dépouille cette forme hideuse. Cadmus, que vois-je ! où sont tes pieds, où sont tes épaules, tes mains ? Et tandis que je parle, que devient ton visage, et l’éclat de ton teint, et tout ce que tu fus ? Habitants de l’Olympe, que ne me changez-vous comme lui en serpent ? » Elle se tait, et le serpent dépose des baisers sur la bouche de celle qui fut sa compagne, se glisse autour de son sein chéri, comme s’il la reconnaissait, l’enveloppe de ses replis, et veut, comme autrefois, se suspendre à son cou. Tous les témoins (c’étaient les compagnons de Cadmus) frémissent d’horreur en voyant Hermione caresser d’une main amoureuse la tête du dragon et sa crête brillante. Soudain deux dragons s’offrent à leurs regards : ils roulent leurs anneaux côte à côte, et vont se perdre dans les détours de la forêt voisine. Aujourd’hui même ils ne fuient point l’homme, ils ne lui font aucune blessure, et ces reptiles paisibles se souviennent encore de leurs premiers destins.

Cependant ils trouvaient tous deux une grande consolation de leur métamorphose dans la gloire de leur petit-fils, adoré dans l’Inde vaincue ; la Grèce élevait des temples à sa divinité. Seul, un descendant d’Abas, sorti du même sang, Acrise, le repousse des murs d’Argos ; seul, armé contre le dieu, il refuse de le reconnaître pour le fils de Jupiter ; il refuse également ce nom à Persée, qu’une pluie d’or fit naître du sein de Danaé. Mais bientôt Acrise (telle est la puissance de la vérité) n’éprouve pas moins de regrets d’avoir offensé le dieu que d’avoir méconnu son petit-fils. L’un est déjà reçu dans le céleste séjour ; l’autre, portant la tête d’un monstre fameux, hérissée de serpents, et sa dépouille à la main, fend les plaines de l’air sur ses ailes sifflantes. Vainqueur de la Gorgone, il plane sur les sables de la Libye, lorsque des gouttes de sang tombent de la tête du monstre : la terre les reçoit, les anime, et les change en autant de reptiles divers. Telle est l’origine des serpents qui remplissent et infestent cette contrée. Bientôt, ballotté dans l’espace, il vole au gré des vents contraires, comme un nuage chargé de pluie ; il voit du haut des cieux la terre lointaine, et, dans son vol, il parcourt tout l’univers. Trois fois il voit l’Ourse glacée et les bras du Cancer : il est tour à tour emporté vers l’occident, tantôt vers l’orient. Enfin au déclin du jour, craignant de se confier à la nuit, il arrête son vol sur les côtes de l’Hespérie, dans le royaume d’Atlas ; il demande quelques instants de repos, jusqu’à l’heure où Lucifer ramène les feux de l’Aurore, et l’Aurore le char du Soleil. C’est là que règne le fils de Japet, Atlas, qui surpasse tous les mortels par l’énormité de sa taille : il tient sous ses lois l’extrémité du monde et la mer qui ouvre ses flots aux coursiers du soleil, hors d’haleine, et offre un asile à son char épuisé par les fatigues du jour. Mille troupeaux de brebis et de bœufs errent dans ses campagnes ; son empire n’est point gêné par les limites d’un empire voisin, et ses arbres, ombragés de feuilles qui jettent l’éclat de l’or, portent des pommes d’or suspendues à l’or de leurs rameaux. « Prince, lui dit Persée, si la splendeur d’une illustre naissance peut te toucher, Jupiter est mon père ; si tu as de l’admiration pour les grandes choses, tu pourras admirer celles que j’ai faites : je te demande l’hospitalité et le repos ». Atlas gardait le souvenir de ce vieil oracle que Thémis avait rendu sur le Parnasse : « Atlas, un jour viendra où tes arbres seront dépouillés de leur or, et c’est à un fils de Jupiter qu’est réservée la gloire de cette conquête ». Effrayé de cet oracle, Atlas avait enfermé ses jardins d’épaisses murailles, un dragon monstrueux veillait à la garde de leur enceinte, et l’accès de ses frontières était interdit à tous les étrangers : « Eloigne-toi, répondit-il ; la gloire de tes prétendus exploits, et Jupiter lui-même ne pourraient te sauver ». Il joint la violence aux menaces et veut chasser de son palais le héros qui hésite et mêle dans ses paroles la douceur à la fermeté. Trop faible pour résister (qui pourrait en effet égaler la force d’Atlas ?) : « Puisque tu fais si peu de cas de ma prière, dit-il, reçois ta récompense ». Et se détournant à gauche, il lui présente le hideux visage de Méduse. Le colosse est changé en montagne, sa barbe et ses cheveux deviennent des forêts, ses épaules et ses mains des coteaux, sa tête le sommet même de la montagne, ses os des rochers, tout son corps élargi prend un accroissement immense, et désormais (dieux, vous l’avez ainsi voulu) le poids du ciel et de tous les astres repose tout entier sur lui.

Le petit-fils d’Hippotas avait renfermé les vents dans leur prison éternelle, et Lucifer, qui rappelle les hommes au travail, brillait du plus vif éclat à la voûte céleste. Persée reprend ses ailes, les attache à ses pieds, s’arme d’un fer recourbé, et, d’un vol rapide, Sillonne les plaines de l’air. Il a déjà laissé, à gauche et à droite, d’innombrables contrées, lorsqu’il abaisse ses regards sur les peuples d’Ethiopie et sur les champs où règne Céphée. Là, condamnée par l’injuste arrêt de l’implacable Ammon, Andromède expiait le superbe langage de sa mère. Persée voit ses bras enchaînés à un rocher sauvage, et, si le souffle léger des Zéphyrs n’eût pas agité ses cheveux, si des pleurs n’avaient pas coulé de sa paupière tremblante, il l’aurait prise pour un marbre, ouvrage du ciseau. Atteint à son insu d’une flamme nouvelle, il demeure immobile et ravi par les charmes qui frappent ses regards, il oublie presque de frapper l’air de ses ailes. Il s’arrête et s’écrie : « Non tu n’es pas faite pour de pareilles chaînes, mais pour celles qui unissent des amants passionnés. Apprends-moi, de grâce, ton nom, celui de ces contrées, et pourquoi tu portes ces fers ». D’abord elle garde le silence : vierge, elle n’ose parler à un homme ; elle eût même caché de ses mains son visage pudique, si elles n’avaient pas été enchaînées ; du moins elle pouvait pleurer : ses yeux se remplirent de larmes ; enfin, de nouveau pressée de parler, et craignant qu’il n’imputât son silence à la honte de quelque crime, elle lui apprit son nom, celui de son pays et le fol orgueil que la beauté avait inspiré à sa mère. Elle n’avait pas tout dit encore ; soudain l’onde retentit, un monstre apparaît sur la vaste surface des eaux ; il s’avance et presse sous ses vastes flancs une mer immense. La jeune fille pousse un cri : son père affligé, sa mère éperdue étaient présents ; malheureux tous les deux, sa mère était la plus coupable ; ils ne lui donnent pour tout secours qu’un juste tribut de larmes et les cris du désespoir ; ils serrent dans leurs bras Andromède attachée au rocher. « Vos pleurs pourront couler à loisir, dit l’étranger ; mais nous n’avons qu’un instant pour la sauver. Si je briguais sa main, moi, Persée, fils de Jupiter et de celle qu’une pluie d’or rendit féconde dans sa prison, moi, Persée, vainqueur de la Gorgone à ta tête hérissée de serpents, moi qui, porté sur des ailes, osai voyager dans les plaines de l’air ; sans doute je serais choisi pour gendre parmi tous mes rivaux. A tant de titres je veux, si les dieux me secondent, ajouter un bienfait : pour qu’elle m’appartienne, je m’engage à la sauver par mon intrépidité ». On accepte cette condition ! Qui aurait pu balancer ? On le presse, on lui promet Andromède, pour épouse, et pour dot un royaume. Semblable au navire dont la proue sillonne les ondes quand il cède à l’effort de jeunes matelots dont les bras sont baignés de sueur, le monstre s’avance, repoussant et divisant les flots avec sa poitrine ; la distance qui le sépare du rocher pourrait être franchie par le plomb que lance dans les airs la fronde baléare ; soudain, le héros, frappant la terre de ses pieds, élève son vol jusqu’aux nues ; son ombre se réfléchissait à la surface des eaux ; le monstre voit cette ombre et l’attaque avec fureur. Quand l’oiseau de Jupiter aperçoit dans la plaine un serpent qui présente son dos livide aux rayons du soleil, il l’attaque par derrière, et, pour l’empêcher de retourner contre lui sa gueule cruelle, il enfonce dans les écailles de son cou ses implacables serres : ainsi Persée, traversant l’espace d’une aile rapide, fond sur le dos du monstre frémissant, et lui plonge dans le flanc droit son glaive recourbé, qui pénètre jusqu’à la garde. Le dragon, qu’irrite une large blessure, tantôt s’élève en bondissant dans les airs, tantôt se cache au sein des flots, ou se roule comme le sanglier furieux qui s’agite effraté au milieu d’une meute aboyante. Le héros se dérobe d’une aile agile à ses avides morsures, et partout où elle peut trouver passage, sur son dos hérissé d’écailles arrondies, sur ses flancs ou sur sa queue, qui se termine en dard comme celle d’un poisson, son épée, semblable à une faux, le perce de mille coups. Le monstre vomit de sa gueule les flots de la mer mêlés avec son sang, rouge comme la pourpre, et les fait rejaillir sur les ailes appesanties de Persée ; ses talonnières en sont trempées, et le héros n’osait plus s’y confier, lorsqu’il découvre un rocher dont la cime s’élève au-dessus de la mer tranquille, et disparaît sous les ondes en courroux. Il s’y soutient avec effort, et, saisissant de sa main gauche la pointe du roc qui s’avance, de l’autre il plonge et replonge le fer dans les entrailles du monstre. Le rivage retentit de cris et d’applaudissements qui montent jusqu’aux célestes demeures ; transportés de joie, Cassiope et Céphée, père d’Andromède, saluent Persée du nom de gendre, et le proclament l’appui et le sauveur de leur maison. Délivrée de ses chaînes, Andromède s’avance, Andromède, l’objet et la récompense de cette périlleuse entreprise. Persée lave dans l’onde ses mains victorieuses, et de peur que les cailloux ne blessent la tête aux cheveux de serpents, il couvre la terre d’un lit de feuilles tendres, sur lesquelles il étend des arbustes venus au fond de la mer ; c’est là qu’il dépose la tête de la fille de Phorcus. Ces tiges nouvellement coupées, et dont la sève spongieuse est encore pleine de vie, attirent le venin de la Gorgone, et se durcissent en la touchant ; les rameaux, le feuillage contractent une rouleur qu’ils n’avaient point encore. Les nymphes de la mer essaient de renouveler ce prodige sur d’autres rameaux, et à chaque fois se réjouissent d’y avoir réussi. A diverses reprises, elles en jettent les débris dans les eaux, comme autant de semences. Jusqu’à ce jour, le corail a conservé la même propriété : il se durcit au contact de l’air ; osier flexible sous les ondes, il devient une pierre hors de la mer.

Persée élève à trois dieux trois autels de gazon ; l’un à, gauche, pour Mercure ; l’autre à droite pour toi, chaste déesse des combats, et celui du milieu pour Jupiter. Il immole à minerve une génisse ; au dieu qui porte des ailes, un veau ; à toi, maître des dieux, un taureau. Aussitôt il emmène Andromède, et ne veut qu’elle pour sa dot et pour prix d’un si glorieux exploit. L’hyménée et l’Amour allument leurs flambeaux ; on répand à pleines mains les parfums sur la flamme, on suspend aux portiques des guirlandes de fleurs ; aux sons du luth, de la lyre et de la flûte s’unissent des hymnes joyeux, interprètes de la félicité et de l’allégresse publiques. Les portes du palais s’ouvrent et laissent voir au loin l’or qui décore ses portiques ; l’élite des Céphéens prend place au somptueux banquet préparé par le roi. A la fin du repas, alors qu’un vin généreux anime les esprits et les met en liberté, le fils de Danaé veut connaître les mœurs et les usages de cette contrée ; Lyncides, l’un des convives, s’empresse de lui répondre et de lui conter et ces usages et ces mœurs. Après l’avoir satisfait, il ajoute : « Maintenant, intrépide Persée, dis-nous, je t’en conjure, par quel effort de courage et par quel stratagème ton bras a pu trancher cette tête hérissée de serpents. - Sous les flancs glacés de l’Atlas, répond le petit-fils d’Agénor, il est un lieu protégé par de solides barrières de roc ; à l’entrée habitaient les deux filles de Phorcus ; elles n’avaient qu’un œil, dont elles se servaient tour à tour. Tandis que l’une le remettait à l’autre, je le dérobe par une ruse habile, en substituant furtivement ma main à celle qui devait le recevoir ; alors, par des sentiers cachés, inaccessibles, entrecoupés d’horribles forêts et de rochers énormes, j’arrive à la demeure des Gorgones ; çà et là, dans les champs et sur les routes, j’avais aperçu des figures d’hommes et d’animaux changés en pierres à l’aspect de Méduse. Son visage hideux s’offrit aussi à mes regards, mais réfléchi sur l’airain du bouclier que portait ma main gauche, et tandis qu’un lourd sommeil engourdissait le monstre et ses couleuvres, je séparai sa tête de son cou. Soudain Pégase, qui vole sur des ailes rapides, et Chrysaor, son frère, naquirent du sang de la Gorgone ». Persée fait ensuite le récit véridique des périls qui l’ont menacé dans sa longue course ; il leur dit quelles mers, quelles contrées il a vues sous ses pieds du haut des cieux, et quels astres il a effleurés de ses ailes balancées dans les airs. Il se tait cependant plus tôt qu’on ne le désire. Un des convives lui demande pourquoi seule, parmi ses sœurs, elle avait les cheveux entremêlés de serpents. L’hôte de Céphée répond : « Ce que vous me demandez mérite d’être raconté ; apprenez-en la cause. Célèbre par sa beauté, Méduse fut l’objet des vœux de mille prétendants, et la cause de leur rivalité jalouse ; parmi tous ses attraits, ce qui charmait surtout les regards, c’était sa chevelure ; j’ai connu des personnes qui m’ont assuré l’avoir vue. Le souverain des mers profana, dit-on, s beauté dans un temple de Minerve. La fille de Jupiter détourna les yeux, couvrit de l’égide son chaste visage, et, pour ne pas laisser cet attentat impuni, elle changea les cheveux de la Gorgone en d’horribles serpents ; maintenant même, afin de frapper ses ennemis d’épouvante et d’horreur, elle porte sur l’égide qui couvre son sein les serpents qu’elle fit naître ».