Les Mamelles de Tirésias/Acte II

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Acte premier Les Mamelles de Tirésias Acte II




Au même endroit, le même jour, au moment du coucher du soleil. Le même décor orné de nombreux berceaux où sont les nouveau-nés. Un berceau est vide auprès d’une bouteille d’encre énorme, d’un pot à colle gigantesque, d’un porteplume démesuré et d’une paire de ciseaux de bonne taille.

[Chœurs]

[modifier] Scène première

Le peuple de Zanzibar, le mari

Le mari
Il tient un enfant dans chaque bras. Cris continus d’enfants sur la scène, dans les coulisses et dans la salle pendant toute la scène ad libitum. On indique seulement quand, et où ils redoublent
Ah ! c’est fou les joies de la paternité
40049 enfants en un seul jour
Mon bonheur est complet
Silence silence
Cris d’enfants au fond de la scène
Le bonheur en famille
Pas de femme sur les bras
Il laisse tomber les enfants
Silence
Cris d’enfants sur le côté gauche de la salle
C’est épatant la musique moderne
Presque aussi épatant que les décors des nouveaux peintres
Qui florissent loin des Barbares
À Zanzibar
Pas besoin d’aller aux ballets russes ni au Vieux-Colombier
Silence silence
Cris d’enfants sur le côté droit de la salle
Grelots
Il faudrait peut-être les mener à la baguette
Mais il vaut mieux ne pas brusquer les choses
Je vais leur acheter des bicyclettes
Et tous ces virtuoses
Iront faire
Des concerts
En plein air
Peu à peu les enfants se taisent, il applaudit
Bravo bravo bravo
On frappe
Entrez

[modifier] Scène deuxième

Les mêmes, le journaliste parisien

Le journaliste
Sa figure est nue, il n’a que la bouche. Il entre en dansant
Accordéon
Hands up
Bonjour Monsieur le mari
Je suis correspondant d’un journal de Paris

Le mari
De Paris
Soyez le bienvenu

Le journaliste
fait le tour de la scène en dansant
Les journaux de Paris au mégaphone ville de l’Amérique
Sans mégaphone
Hourra
Un coup de revolver, le journaliste déploie le drapeau américain
Ont annoncé que vous avez trouvé
Le moyen pour les hommes
De faire des enfants
Le journaliste replie le drapeau et s’en fait une ceinture

Le mari
Cela est vrai

Le journaliste
Et comment ça

Le mari
La volonté Monsieur elle nous mène à tout

Le journaliste
Sont-ils nègres ou comme tout le monde

Le mari
Tout cela dépend du point de vue où l’on se place
Castagnettes

Le journaliste
Vous êtes riche sans doute
Il fait un tour de danse

Le mari
Point du tout

Le journaliste
Comment les élèverez-vous ?

Le mari
Après les avoir nourris au biberon
J’espère que ce sont eux qui me nourriront

Le journaliste
En somme vous êtes quelque chose comme une fille-père
Ne serait-ce pas chez vous instinct paternel maternisé

Le mari
Non c’est cher Monsieur tout à fait intéressé
L’enfant est la richesse des ménages
Bien plus que la monnaie et tous les héritages
Le journaliste note
Voyez ce tout petit qui dort dans son berceau
L’enfant crie. Le journaliste va le voir sur la pointe des pieds
Il se prénomme Arthur et m’a déjà gagné
Un million comme accapareur de lait caillé
Trompette d’enfant

Le journaliste
Avancé pour son âge

Le mari
Celui-là Joseph l’enfant crie est romancier
Le journaliste va voir Joseph
Son dernier roman s’est vendu à 600 000 exemplaires
Permettez que je vous en offre un
Descend un grand livre-pancarte à plusieurs feuillets sur lesquels on lit au premier feuillet :

QUELLE CHANCE !
ROMAN

Le mari
Lisez-le à votre aise

Le journaliste se couche, le mari tourne les autres feuillets sur lesquels on lit à raison d’un mot par feuillet

UNE DAME QUI S’APPELAIT CAMBRON

Le journaliste
se relève et au mégaphone
Une dame qui s’appelait Cambron
Il rit au mégaphone sur les quatre voyelles : a, é, i, o

Le mari
Il y a cependant là une manière polie de s’exprimer

Le journaliste
sans mégaphone
Ah ! ah ! ah ! ah !

Le mari
Une certaine précocité

Le journaliste
Eh ! eh !

Le mari
Qui ne court point les rues

Le journaliste
Hands up

Le mari
Enfin tel qu’il est
Le roman m’a rapporté
Près de 200 000 francs
Plus un prix littéraire
Composé de 20 caisses de dynamite

Le journaliste
se retire à reculons
Au revoir

Le mari
N’ayez pas peur elles sont dans mon coffre-fort à la banque

Le journaliste
All right
Vous n’avez pas de fille

Le mari
Si fait celle-ci divorcée
Elle crie. Le journaliste va la voir
Du roi des pommes de terre
En reçoit une rente de 100 000 dollars
Et celle-ci (elle crie) plus artiste que quiconque à Zanzibar
Le journaliste s’exerce à boxer
Récite de beaux vers par les mornes soirées
Ses feux et ses cachets lui rapportent chaque an
Ce qu’un poète gagne en cinquante mille ans

Le journaliste
Je vous félicite my dear
Mais vous avez de la poussière
Sur votre cache-poussière
Le mari sourit comme pour remercier le journaliste qui tient le grain de poussière à la main
Puisque vous êtes si riche prêtez-moi cent sous

Le mari
Remettez la poussière
Tous les enfants crient. Le mari chasse le journaliste à coups de pied. Celui-ci sort en dansant

[modifier] Scène troisième

Le peuple de Zanzibar, le mari

Le mari
Eh oui c’est simple comme un périscope
Plus j’aurai d’enfants
Plus je serai riche et mieux je pourrai me nourrir
Nous disons que la morue produit assez d’œufs en un jour
Pour qu’éclos ils suffisent à nourrir de brandade et d’aïoli
Le monde entier pendant une année entière
N’est-ce pas que c’est épatant d’avoir une nombreuse famille
Quels sont donc ces économistes imbéciles
Qui nous ont fait croire que l’enfant
C’était la pauvreté
Tandis que c’est tout le contraire
Est-ce qu’on a jamais entendu parler de morue morte dans la misère
Aussi vais-je continuer à faire des enfants
Faisons d’abord un journaliste
Comme ça je saurai tout
Je devinerai le surplus
Et j’inventerai le reste
Il se met à déchirer avec la bouche et les mains des journaux, il trépigne. Son jeu doit étre très rapide
Il faut qu’il soit apte à toutes les besognes
Et puisse écrire pour tous les partis
Il met les journaux déchirés dans le berceau vide
Quel beau journaliste ce sera
Reportage articles de fond
Et cætera
Il lui faut un sang puisé dans l’encrier
Il prend la bouteille d’encre et la verse dans le berceau
Il lui faut une épine dorsale
Il met un énorme porte-plume dans le berceau
De la cervelle pour ne pas penser
Il verse le pot à colle dans le berceau
Une langue pour mieux baver
Il met les ciseaux dans le berceau
Il faut encore qu’il connaisse le chant
Allons chantez
Tonnerre

[modifier] Scène quatrième

Les mêmes, le fils

Le mari répète : «une, deux !» jusqu’à la fin du monologue du fils. Cette scène se passe très rapidement

Le fils
se dressant dans le berceau
Mon cher papa si vous voulez savoir enfin
Tout ce qu’ont fait les aigrefins
Faut me donner un petit peu d’argent de poche
L’arbre d’imprimerie étend feuilles et feuilles
Qui vous claquent au vent comme des étendards
Les journaux ont poussé faut bien que tu les cueilles
Fais-en de la salade à nourrir tes moutards
Si vous me donnez cinq cents francs
Je ne dis rien de vos affaires
Sinon je dis tout je suis franc
Et je compromets père sœurs et frères
J’écrirai que vous avez épousé
Une femme triplement enceinte
Je vous compromettrai je dirai
Que vous avez volé tué donné sonné barbé

Le mari
Bravo voilà un maître chanteur
Le fils sort du berceau

Le fils
Mes chers parents en un seul homme
Si vous voulez savoir ce qui s’est passé hier soir
Voici
Un grand incendie a détruit les chutes du Niagara

Le mari
Tant pis

Le fils
Le beau constructeur Alcindor
Masqué comme les fantassins
Jusqu’à minuit joua du cor
Pour un parterre d’assassins
Et je suis sûr qu’il sonne encore

Le mari
Pourvu que ce ne soit pas dans cette salle

Le fils
Mais la Princesse de Bergame
Épouse demain une dame
Simple rencontre de métro
Castagnettes

Le mari
Que m’importe est-ce que je connais ces gens-là
Je veux de bonnes informations qui me parlent de mes amis

Le fils
Il fait remuer un berceau
On apprend de Montrouge
Que Monsieur Picasso
Fait un tableau qui bouge
Ainsi que ce berceau

Le mari
Et vive le pinceau
De l’ami Picasso
Ô mon fils
À une autre fois je connais maintenant
Suffisamment
La journée d’hier

Le fils
Je m’en vais afin d’imaginer celle de demain

Le mari
Bon voyage
Exit le fils

[modifier] Scène cinquième

Le peuple de Zanzibar, le mari

Le mari
Celui-ci n’est pas réussi
J’ai envie de le déshériter
À ce moment arrivent des radios-pancartes

OTTAWA
INCENDIE ÉTABLISSEMENTS J. C. B. stop 20 000 POÈMES EN PROSE CONSUMÉS stop PRÉSIDENT ENVOIE CONDOLÉANCES

ROME
H. NR. M. T. SS. DIRECTEUR VILLA MÉDICIS ACHÈVE PORTRAIT SS

AVIGNON
GRAND ARTISTE G.. RG. S BRAQUE VIENT INVENTER PROCÉDÉ CULTURE INTENSIVE DES PINCEAUX

VANCOUVER RETARDÉ DANS LA TRANSMISSION
CHIENS MONSIEUR LÉAUT..D EN GRÈVE

Le mari
Assez assez
Quelle fichue idée j’ai eue de me fier à la Presse
Je vais être dérangé
Toute la sainte journée
Il faut que ça cesse
Au mégaphone
Allô allô Mademoiselle
Je ne suis plus abonné au téléphone
Je me désabonne
Sans mégaphone
Je change de programme pas de bouches inutiles
Économisons économisons
Avant tout je vais faire un enfant tailleur
Je pourrai bien vêtu aller en promenade
Et n’étant pas trop mal de ma personne
Plaire à mainte jolie personne

[modifier] Scène sixième

Les mêmes, le gendarme

Le gendarme
Il paraît que vous en faites de belles
Vous avez tenu parole
40 050 enfants en un jour
Vous secouez le pot-de-fleurs

Le mari
Je m’enrichis

Le gendarme
Mais la population Zanzibarienne
Affamée par ce surcroît de bouches à nourrir
Est en passe de mourir de faim

Le mari
Donnez-lui des cartes ça remplace tout

Le gendarme
Où se les procure-t-on ?

Le mari
Chez la cartomancienne

Le gendarme
Extra-lucide

Le mari
Parbleu puisqu’il s’agit de prévoyance

[modifier] Scène septième

Les mêmes, la cartomancienne

La cartomancienne
Elle arrive du fond de la salle. Son crâne est éclairé électriquement
Chastes citoyens de Zanzibar me voici

Le mari
Encore quelqu’un
Je n’y suis pour personne

La cartomancienne
J’ai pensé que vous ne seriez pas fâchés
De savoir la bonne aventure

Le gendarme
Vous n’ignorez pas Madame
Que vous exercez un métier illicite
C’est étonnant ce que font les gens
Pour ne point travailler

Le mari
au gendarme
Pas de scandale chez moi

La cartomancienne
à un spectateur
Vous Monsieur prochainement
Vous accoucherez de trois jumeaux

Le mari
Déjà la concurrence

Une dame
(spectatrice dans la salle)
Madame la Cartomancienne
Je crois bien qu’il me trompe
Vaisselle cassée

La cartomancienne
Conservez-le dans la marmite norvégienne
Elle monte sur la scène, cris d’enfants, accordéon
Tiens une couveuse artificielle

Le mari
Seriez-vous le coiffeur coupez-moi les cheveux

La cartomancienne
Les demoiselles de New-York
Ne cueillent que les mirabelles
Ne mangent que du jambon d’York
C’est là ce qui les rend si belles

Le mari
Ma foi les dames de Paris
Sont bien plus belles que les autres
Si les chats aiment les souris
Mesdames nous aimons les vôtres

La cartomancienne
C’est-à-dire vos sourires

Tous
en chœur
Et puis chantez matin et soir
Grattez-vous si ça vous démange
Aimez le blanc ou bien le noir
C’est bien plus drôle quand ça change
Suffit de s’en apercevoir
Suffit de s’en apercevoir

La cartomancienne
Chastes citoyens de Zanzibar
Qui ne faites plus d’enfants
Sachez que la fortune et la gloire
Les forêts d’ananas les troupeaux d’éléphants
Appartiennent de droit
Dans un proche avenir
À ceux qui pour les prendre auront fait des enfants
Tous les enfants se mettent à crier sur la scène et dans la salle. La cartomancienne fait les cartes qui tombent du plafond. Puis les enfants se taisent
Vous qui êtes si fécond

Le mari et le gendarme
Fécond fécond

La cartomancienne
au mari
Vous deviendrez 10 fois milliardaire
Le mari tombe assis par terre

La cartomancienne
au gendarme
Vous qui ne faites pas d’enfants
Vous mourrez dans la plus affreuse des débines

Le gendarme
Vous m’insultez
Au nom de Zanzibar je vous arrête

La cartomancienne
Toucher une femme quelle honte
Elle le griffe et l’étrangle. Le mari lui tend une pipe

Le mari
Eh ! fumez la pipe Bergère
Moi je vous jouerai du pipeau
Et cependant la Boulangère
Tous les sept ans changeait de peau

La cartomancienne
Tous les sept ans elle exagère

Le mari
En attendant je vais vous livrer au commissaire
Assassine

Thérèse
se débarrassant de ses oripeaux de cartomancienne
Mon cher mari ne me reconnais-tu pas

Le mari
Thérèse ou bien Tirésias
Le gendarme ressuscite

Thérèse
Tirésias se trouve officiellement
À la tête de l’Armée à la Chambre à l’Hôtel de Ville
Mais sois tranquille
Je ramène dans une voiture de déménagement
Le piano le violon l’assiette au beurre
Ainsi que trois dames influentes dont je suis devenu l’amant

Le gendarme
Merci d’avoir pensé à moi

Le mari
Mon général mon député
Je me trompe Thérèse
Te voilà plate comme une punaise

Thérèse
Qu’importe viens cueillir la fraise
Avec la fleur du bananier
Chassons à la Zanzibaraise
Les éléphants et viens régner
Sur le grand cœur de ta Thérèse

Le mari
Thérèse

Thérèse
Qu’importe le trône ou la tombe
Il faut s’aimer ou je succombe
Avant que ce rideau ne tombe

Le mari
Chère Thérèse il ne faut plus
Que tu sois plate comme une punaise
Il prend dans la maison un bouquet de ballons et un panier de balles
En voici tout un stock

Thérèse
Nous nous en sommes passés l’un et l’autre
Continuons

Le mari
C’est vrai né compliquons pas les choses
Allons plutôt tremper la soupe

Thérèse
Elle lâche les ballons et lance les balles aux spectateurs
Envolez-vous oiseaux de ma faiblesse
Allez nourrir tous les enfants
De la repopulation

Tous
en chœur
Le peuple de Zanzibar danse en secouant des grelots
Et puis chantez matin et soir
Grattez-vous si ça vous démange
Aimez le blanc ou bien le noir
C’est bien plus drôle quand ça change
Suffit de s’en apercevoir

Rideau

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