Les Mamelles de Tirésias/Acte premier

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Sommaire

Prologue Les Mamelles de Tirésias Acte II



La place du marché de Zanzibar, le matin. Le décor représente des maisons, une échappée sur le port et aussi ce qui peut évoquer aux Français l’idée du jeu de zanzibar. Un mégaphone en forme de cornet à dés et orné de dés est sur le devant de la scène. Du côté cour, entrée d’une maison ; du côté jardin, un kiosque de journaux avec une nombreuse marchandise étalée et sa marchande figurée dont le bras peut s’animer ; il est encore orné d’une glace sur le côté qui donne sur la scène. Au fond, le personnage collectif et muet qui représente le peuple de Zanzibar est présent dés le lever du rideau. Il est assis sur un banc. Une table est à sa droite et il a sous la main les instruments qui lui serviront à mener tel bruit au moment opportun : revolver, musette, grosse caisse, accordéon, tambour, tonnerre, grelots, castagnettes, trompette d’enfant, vaisselle cassée. Tous les bruits indiqués comme devant être produits au moyen d’un instrument sont menés par le peuple de Zanzibar et tout ce qui est indiqué comme devant être dit au mégaphone doit être crié au public.


[modifier] Scène première

Le peuple de Zanzibar, Thérèse

 
Thérèse
Visage bleu, longue robe bleue ornée de singes et de fruits peints. Elle entre dès que le rideau est levé, mais dès que le rideau commence à se lever, elle cherche à dominer le tumulte de l’orchestre
Non Monsieur mon mari
Vous ne me ferez pas faire ce que vous voulez
Chuintement
Je suis féministe et je ne reconnais pas l’autorité de l’homme
Chuintement
Du reste je veux agir à ma guise
Il y a assez longtemps que les hommes font ce qui leur plaît
Après tout je veux aussi aller me battre contre les ennemis
J’ai envie d’être soldat une deux une deux
Je veux faire la guerre - Tonnerre - et non pas faire des enfants
Non Monsieur mon mari vous ne me commanderez plus
Elle se courbe trois fois, derrière au public
Au mégaphone
Ce n’est pas parce que vous m’avez fait la cour dans le Connecticut
Que je dois vous faire la cuisine à Zanzibar

Voix du mari
Accent belge
Donnez-moi du lard je te dis donnez-moi du lard
Vaisselle cassée

Thérèse
Vous l’entendez il ne pense qu’à l’amour
Elle a une crise de nerfs
Mais tu ne te doutes pas imbécile
Éternuement
Qu’après avoir été soldat je veux être artiste
Éternuement
Parfaitement parfaitement
Éternuement
Je veux être aussi député avocat sénateur
Deux éternuements
Ministre président de la chose publique
Éternuement
Et je veux médecin physique ou bien psychique
Diafoirer à mon gré l’Europe et l’Amérique
Faire des enfants faire la cuisine non c’est trop
Elle caquette
Je veux être mathématicienne philosophe chimiste
Groom dans les restaurants petit télégraphiste
Et je veux s’il me plaît entretenir à l’an Cette vieille danseuse qui a tant de talent
Éternuement caquetage, après quoi elle imite le bruit du chemin de fer

Voix du mari
Accent belge
Donnez-moi du lard je te dis donnez-moi du lard

Thérèse
Vous l’entendez il ne pense qu’à l’amour
Petit air de musette
Mange-toi les pieds à la Sainte-Menehould
Grosse caisse
Mais il me semble que la barbe me pousse
Ma poitrine se détache
Elle pousse un grand cri et entr’ouvre sa blouse dont il en sort ses mamelles, l’une rouge, l’autre bleue et, comme elle les lâche, elles s’envolent, ballons d’enfants, mais restent retenues par les fils
Envolez-vous oiseaux de ma faiblesse
      Et caetera
Comme c’est joli les appas féminins
C’est mignon tout plein
On en mangerait
Elle tire le fil des ballons et les fait danser
Mais trêve de bêtises
Ne nous livrons pas à l’aéronautique
Il y a toujours quelque avantage à pratiquer la vertu
Le vice est après tout une chose dangereuse
C’est pourquoi il vaut mieux sacrifier une beauté
Qui peut être une occasion de péché
Débarrassons-nous de nos mamelles
Elle allume un briquet et les fait exploser, puis elle fait une belle grimace avec double pied de nez aux spectateurs et leur jette des balles qu’elle a dans son corsage
Qu’est-ce à dire
Non seulement ma barbe pousse mais ma moustache aussi
Elle caresse sa barbe et retrousse sa moustache qui ont brusquement poussé
Eh diable
J’ai l’air d’un champ de blé qui attend la moissonneuse mécanique
Au mégaphone
Je me sens viril en diable
Je suis un étalon
De la tête aux talons
Me voilà taureau
Sans mégaphone
Me ferai-je torero
Mais n’étalons
Pas mon avenir au grand jour héros
Cache tes armes
Et toi mari moins viril que moi
Fais tout le vacarme
Que tu voudras
Tout en caquetant, elle va se mirer dans la glace placée sur le kiosque à journaux

[modifier] Scène deuxième

Le peuple de Zanzibar, Thérèse, le mari

 
Le mari
Entre avec un gros bouquet de fleurs, voit qu’elle ne le regarde pas et jette les fleurs dans la salle. À partir d’ici le mari perd l’accent belge
Je veux du lard je te dis

Thérèse
Mange tes pieds à la Sainte-Menehould

Le mari
Pendant qu’il parle Thérèse hausse le ton de ses caquetages. Il s’approche comme pour la gifler puis en riant
Ah mais ce n’est pas Thérèse ma femme
Un temps puis sévèrement.
Au mégaphone
Quel malotru a mis ses vêtements
Il va l’examiner et revient. Au mégaphone
Aucun doute c’est un assassin et il l’a tuée
Sans mégaphone
Thérèse ma petite Thérèse où es-tu
Il réfléchit la tête dans les mains, puis campé, les poings sur les hanches
Mais toi vil personnage qui t’es déguisé en Thérèse je te tuerai
Ils se battent, elle a raison de lui

Thérèse
Tu as raison je ne suis plus ta femme

Le mari
Par exemple

Thérèse
Et cependant c’est moi qui suis Thérèse

Le mari
Par exemple

Thérèse
Mais Thérèse qui n’est plus femme

Le mari
C’est trop fort

Thérèse
Et comme je suis devenu un beau gars

Le mari
Détail que j’ignorais

Thérèse
Je porterai désormais un nom d’homme
Tirésias

Le mari
les mains jointes
Adiousias
Elle sort

[modifier] Scène troisième

Le peuple de Zanzibar, le mari

 
Voix de Tirésias
Je déménage

Le mari
Adiousias
Elle jette successivement par la fenêtre un pot de chambre, un bassin et un urinal. Le mari ramasse le pot de chambre
Le piano
Il ramasse l’urinal
Le violon
Il ramasse le bassin
L’assiette au beurre la situation devient grave

[modifier] Scène quatrième

Les même, Tirésias, Lacouf, Presto

Tirésias revient avec des vêtements, une corde, des objets hétéroclites. Elle jette tout, se précipite sur le mari. Sur la dernière réplique du mari, Presto et Lacouf armés de brownings en carton sont sortis gravement de dessous la scène et s’avancent dans la salle, cependant que Tirésias maîtrisant son mari, lui ôte son pantalon, se déshabille, lui passe sa jupe, le ligote, se pantalonne, se coupe les cheveux et met un chapeau haut de forme. Ce jeu de scène dure jusqu’au premier coup de revolver

 
Presto
Avec vous vieux Lacouf j’ai perdu au zanzi
Tout ce que j’ai voulu

Lacouf
Monsieur Presto je n’ai rien gagné
Et d’abord Zanzibar n’est pas en question vous êtes à Paris

Presto
À Zanzibar

Lacouf
À Paris

Presto
C’en est trop,
Après dix ans d’amitié
Et tout le mal que je n’ai cessé de dire sur votre compte

Lacouf
Tant pis vous ai-je demandé de la réclame vous êtes à Paris

Presto
À Zanzibar la preuve c’est que j’ai tout perdu

Lacouf
Monsieur Presto il faut nous battre

Presto
Il le faut

Ils montent gravement sur la scène et se rangent au fond l’un vis-à-vis de l’autre

Lacouf
À armes égales

Presto
À volonté
Tous les coups sont dans la nature

Ils se visent. Le peuple de Zanzibar tire deux coups de revolver et ils tombent

Tirésias
qui est prêt, tressaille au bruit et s’écrie
Ah chère liberté te voilà enfin conquise
Mais d’abord achetons un journal
Pour savoir ce qui vient de se passer
Elle achète un journal et le lit ; pendant ce temps le peuple de Zanzibar place une pancarte de chaque côté de la scène

PANCARTE POUR PRESTO
COMME IL PERDAIT AU ZANZIBAR
MONSIEUR PRESTO A PERDU SON PARI
PUISQUE NOUS SOMMES À PARIS

PANCARTE POUR LACOUF
MONSIEUR LACOUF N’A RIEN GAGNÉ
PUISQUE LA SCÈNE SE PASSE À ZANZIBAR
AUTANT QUE LA SEINE PASSE À PARIS

Dès que le peuple de Zanzibar est revenu à son poste, Presto et Lacouf se redressent, le peuple de Zanzibar tire un coup de revolver et les duellistes retombent. Tirésias étonné jette le journal
Au mégaphone
Maintenant à moi l’univers
À moi les femmes à moi l’administration
Je vais me faire conseiller municipal
Mais j’entends du bruit
Il vaut peut-être mieux s’en aller
Elle sort en caquetant tandis que le mari imite le bruit de la locomotive en marche

[modifier] Scène cinquième

Le peuple de Zanzibar, le mari, le gendarme

 

Le gendarme
Tandis que le peuple de Zanzibar joue de l’accordéon le gendarme à cheval caracole, tire un mort dans la coulisse de façon à ce que ses pieds seuls restent visibles, fait le tour de la scène, agit de même avec l’autre mort, fait une seconde fois le tour de la scène et apercevant le mari ficelé sur le devant de la scène
Ça sent le crime ici

Le mari
Ah ! puisque enfin voici un agent de l’autorité
Zanzibarienne
Je vais l’interpeller
Eh Monsieur si c’est une affaire que vous me cherchez
Ayez donc l’obligeance de prendre
Mon livret militaire dans ma poche gauche

Le gendarme
Au mégaphone
La belle fille
Sans mégaphone
Dites ma belle enfant
Qui donc vous a traitée si méchamment

Le mari
à part
Il me prend pour une demoiselle
Au gendarme
Si c’est un mariage que vous me cherchez
Le gendarme met la main sur son cœur
Commencez donc par me détacher

Le gendarme
le délie en le chatouillant, ils rient et le gendarme répète toujours
Quelle belle fille

[modifier] Scène sixième

Les mêmes, Presto, Lacouf

Dès que le gendarme commence à détacher le mari, Presto et Lacouf reviennent à l’endroit où ils sont tombés précédemment

 
Presto
Je commence à en avoir assez d’être mort
Dire qu’il y a des gens
Qui trouvent qu’il est plus honorable d’être mort que vif

Lacouf
Vous voyez bien que vous n’étiez pas à Zanzibar

Presto
C’est pourtant là que l’on voudrait vivre
Mais ça me dégoûte de nous être battus en duel
Décidément on regarde la mort
D’un œil trop complaisant

Lacouf
Que voulez-vous on a trop bonne opinion
De l’humanité et de ses restes
Est-ce que les selles des bijoutiers
Contiennent des perles et des diamants

Presto
On a vu des choses plus extraordinaires

Lacouf
Bref Monsieur Presto
Les paris ne nous réussissent pas
Mais vous voyez bien que vous étiez à Paris

Presto
À Zanzibar

Lacouf
En joue

Presto
Feu

Le peuple de Zanzibar tire un coup de revolver et ils tombent. Le gendarme a fini de délier le mari

Le gendarme
Je vous arrête

Presto et Lacouf se sauvent du côté opposé d’où ils sont revenus. Accordéon

[modifier] Scène septième

Le peuple de Zanzibar, le gendarme, le mari habillé en femme

Le gendarme
Les duellistes du paysage
Ne m’empêcheront pas de dire que je vous trouve
Agréable au toucher comme une balle en caoutchouc

Le mari
Atchou
Vaisselle cassée

Le gendarme
Un rhume c’est exquis

Le mari
Atchi
Tambour. Le mari relève sa jupe qui le gêne

Le gendarme
Femme légère
Il cligne de l’œil
Qu’importe puisque c’est une belle fille

Le mari
à part
Ma foi il a raison
Puisque ma femme est homme
Il est juste que je sois femme
Au gendarme pudiquement
Je suis une honnête femme-monsieur
Ma femme est un homme-madame
Elle a emporté le piano le violon l’assiette au beurre
Elle est soldat ministre merdecin

Le gendarme
Mère des seins

Le mari
Ils ont fait explosion mais elle est plutôt merdecine

Le gendarme
Elle est mère des cygnes
Ah ! combien chantent qui vont périr
Écoutez

Musette, air triste

Le mari
Il s’agit après tout de l’art de guérir les hommes
La musique s’en chargera
Aussi bien que toute autre panacée

Le gendarme
Ça va bien pas de rouspétance

Le mari
Je me refuse à continuer la conversation
Au mégaphone
Où est ma femme

Voix de femmes
dans les coulisses
Vive Tirésias
Plus d’enfants plus d’enfants

Tonnerre et grosse caisse
Le mari fait une grimace aux spectateurs et met à son oreille une main en cornet acoustique, tandis que le gendarme, tirant une pipe de sa poche, la lui offre. Grelots

Le gendarme
Eh ! fumez la pipe bergère
Moi je vous jouerai du pipeau

Le mari
Et cependant la Boulangère
Tous les sept ans changeait de peau

Le gendarme
Tous les sept ans elle exagère

Le peuple de Zanzibar accroche une pancarte contenant cette ritournelle qui reste là

EH ! FUMEZ LA PIPE BERGÈRE
MOI JE VOUS JOUERAI DU PIPEAU
ET CEPENDANT LA BOULANGÈRE
TOUS LES 7 ANS CHANGEAIT DE PEAU
TOUS LES 7 ANS ELLE EXAGÈRE

Le gendarme
Mademoiselle ou Madame je suis amoureux fou
De vous
Et je veux devenir votre époux

Le mari
Atchou
Mais ne voyez-vous pas que je ne suis qu’un homme

Le gendarme
Nonobstant quoi je pourrais vous épouser
Par procuration

Le mari
Sottises
Vous feriez mieux de faire des enfants

Le gendarme
Ah ! par exemple

Voix d’hommes
dans les coulisses
Vive Tirésias
Vive le général Tirésias
Vive le député Tirésias
L’accordéon joue une marche militaire

Voix de femmes
dans les coulisses
Plus d’enfants Plus d’enfants

[modifier] Scène huitième

Les mêmes, le kiosque

Le kiosque où s’anime le bras de la marchande se déplace lentement vers l’autre bout de la scène

 
Le mari
Fameux représentant de toute autorité
Vous l’entendez c’est dit je crois avec clarté
La femme à Zanzibar veut des droits politiques
Et renonce soudain aux amours prolifiques
Vous l’entendez crier Plus d’enfants Plus d’enfants
Pour peupler Zanzibar il suffit d’éléphants
De singes de serpents de moustiques d’autruches
Et stériles comme est l’habitante des ruches
Qui du moins fait la cire et butine le miel
La femme n’est qu’un neutre à la face du ciel
Et moi je vous le dis cher Monsieur le gendarme
Au mégaphone
Zanzibar a besoin d’enfants sans mégaphone donnez l’alarme
Criez au carrefour et sur le boulevard
Qu’il faut refaire des enfants à Zanzibar
La femme n’en fait plus Tant pis Que l’homme en fasse
Mais oui parfaitement je vous regarde en face
Et j’en ferai moi

Le gendarme et le kiosque
Vous

Le kiosque
au mégaphone que lui tend le mari
Elle sort un bobard
Bien digne qu’on l’entende ailleurs qu’à Zanzibar
Vous qui pleurez voyant la pièce
Souhaitez les enfants vainqueurs
Voyez l’impondérable ardeur
Naître du changement de sexe

Le mari
Revenez dès ce soir voir comment la nature
Me donnera sans femme une progéniture

Le gendarme
Je reviendrai ce soir voir comment la nature
Vous donnera sans femme une progéniture
Ne faites pas qu’en vain je croque le marmot
Je reviens dès ce soir et je vous prends au mot

Le kiosque
Comme est ignare le gendarme
Qui gouverne le Zanzibar
Le music-hall et le grand bar
N’ont-ils pas pour lui plus de charmes
Que repeupler le Zanzibar

[modifier] Scène neuvième

Les mêmes, Presto

 
Presto
chatouillant le mari
Comment faut-il que tu les nommes
Elles sont tout ce que nous sommes
Et cependant ne sont pas hommes

Le gendarme
Je reviendrai ce soir voir comment la nature
Vous donnera sans femme une progéniture

Le mari
Revenez donc ce soir voir comment la nature
Me donnera sans femme une progéniture

Tous
en chœur
Ils dansent, le mari et le gendarme accouplés, Presto et le kiosque accouplés et changeant parfois de compagnons. Le peuple de Zanzibar danse seul en jouant de l’accordéon
Eh ! fumez la pipe Bergère
Moi je vous jouerai du pipeau
Et cependant la Boulangère
Tous les sept ans changeait de peau
Tous les sept ans elle exagère

Rideau

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