Les Mangeurs de viande
Dans tous les actes de sa vie, I’homme doit apporter un esprit de méthode sans lequel le but qu’il poursuit ne saurait étre atteint. Cela est vrai, qu’il s‘agisse des choses matérielles ou immatérielles. De même qu’il sera impossible au boulanger de faire du pain, s’il n’a ni pétri sa pate, ni chauffé son four, de même l’homme qui tendre vers une vie morale, ne pourra réussir qu’autant qu’il aura su acquérir les diverses qualités, dont l’ensemble fait qu’on peut dire de celui qui les possède : « C’est un homme d’une vie morale irréprochable. » ll faudra, en outre que dans l’acquisition de ces qualités, il suive une marche logique, ordonnée ; qu’il commence pur les vertus fondamentales et qu’il gravisse petit à petit, les échelons qui le mèneront au but qu’il poursuit.
Dans toutes les doctrines morales, il existe une échelle, laquelle, comme dit la sagesse chinoise, va de la terre au ciel et dont l’ascension ne peut s’accomplir autrement qu’en commençant par l’échelon le plus bas. Cette règle est prescrite aussi bien par les bramines et les bouddhistes que par les partisans de Confucius, on le retrouve également dans les doctrines des sages de la Grèce.
Tous les moralistes, aussi bien déistes que matérialistes, reconnaissent la nécessité d’une succession définie et méthodique dans l’assimilation des vertus sans lesquelles il n’y a pas de vie morale possible. Cette nécessité découle de l’essence même des choses ; il semblerait par conséquent, qu’elle dût être acceptée par tous. Mais, chose étrange ! depuis que le christianisme est devenu synonyme d’Église, la conscience de cette nécessité tend à disparaître de plus en plus et elle n’existe plus guère que chez les ascètes et les moines.
Parmi les chrétiens laïques, il est parfaitement admis qu’un homme puisse posséder des vertus supérieures sans avoir commencé par acquérir celles qui, normalement, auraient dû l’y conduire ; certains vont même plus loin et prétendent que l’existence de vices parfaitement déterminés chez un individu, ne l’empêche en aucune façon de posséder parallèlement de très hautes vertus.
Il est résulté de cela, qu’aujourd’hui, chez les laïques, la notion de la vie morale est, sinon perdue, tout au moins fort embrouillée.Cela est arrivé, à mon avis, de la façon suivante.
Le christianisme, en remplaçant le paganisme, a posé en principe une morale plus exigeante ; mais cette morale, comme celle du paganisme, ne pouvait être atteinte qu’après avoir suivi tous les degrés de l’échelle des vertus.
D’après Platon, l’abstinence était la première qualité qu’il importait d’acquérir. Venaient ensuite : le courage, la sagesse et enfin la justice qui, d’après sa doctrine, était la vertu la plus haute qu’un homme pût posséder. La doctrine du Christ enseignait une autre progression : le sacrifice, la fidélité à la volonté divine et au-dessus de tout : l’amour.
Les hommes qui se sont sérieusement convertis au christianisme et qui ont cherché à mener une vie morale chrétienne n’en ont pas moins commencé par adopter le premier principe de la doctrine païenne en s’abstenant du superflu.
Qu’on n’aille pas croire que le christianisme ne faisait, dans ce cas, que s’approprier ce que le paganisme avait érigé avant lui. Qu’on ne me fasse pas ce reproche que j’abaisse le christianisme en ravalant sa haute doctrine jusqu’au bas niveau païen. Cela serait injuste ; je reconnais la doctrine chrétienne comme la plus haute qui soit et je ne la compare en rien au paganisme.
C’est justement parce que la doctrine chrétienne est supérieure à celle des païens qu’elle l’a supplantée ; mais il n’en faut pas moins reconnaître que l’une et l’autre acheminent l’homme vers la vérité et le bien, et, comme ces deux choses sont immuables, au fond la voie qui y conduit doit être unique. C’est pourquoi les premiers pas dans cette voie doivent nécessairement être les mêmes, qu’il s’agisse des chrétiens ou des païens. Qu’est-ce qui différencie donc ces deux doctrines ? C’est que, à l’encontre de la doctrine païenne qui a été établie d’une façon bornée, la doctrine chrétienne est une tendance continuelle vers la perfection.
Platon, par exemple, établit comme modèle de perfection : la justice ; le Christ choisit la perfection indéfinie : l’amour : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. »
D’après le paganisme, avant d’arriver à la plus haute vertu, les degrés qu’on franchit ont leur importance relative : plus hauts ils sont, et plus il faut de vertu. Il résulte de la qu’au point de vue païen, on peut être plus ou moins vertueux ou plus ou moins
D’après la doctrine chrétienne, il n’en saurait être ainsi : on est vertueux ou on ne l’est pas. On le devient plus ou moins vite ; mais on n’est réputé tel qu’autant que tous les éléments ont été acquis.
Je m’explique. Au point de vue païen, l’homme sage est vertueux ; mais celui qui, à la sagesse, ajoute le courage, l’est plus que l’autre et si, à ces deux qualités vient s’ajouter le sentiment de la justice, la perfection est atteinte. Le chrétien au contraire ne saurait être supérieur ou inférieur à un autre au point de vue moral ; mais il est d’autant plus chrétien qu’il se meut plus rapidement sur la voie de la perfection, quel que soit le degré sur lequel il se trouve à un moment donné, de sorte que la vertu stationnaire d’un pharisien est moins chrétienne que celle du larron dont l’âme est en plein mouvement vers l’idéal et qui se repent sur sa croix.
Telle est la différence entre les deux doctrines. Le paganisme considère l’abstinence comme une vertu alors que le christianisme ne l’admet que comme un moyen d’acheminement vers le sacrifice, condition première d’une vie morale.
Cependant tous les hommes ne considèrent pas la doctrine du Christ comme une tendance continuelle vers la perfection ; la majorité l’a comprise comme une doctrine rédemptrice : le rachat du péché par la grâce divine transmise par l’Église chez les catholiques et les orthodoxes et la croyance en la rédemption chez les protestants et les calvinistes. C’est cette doctrine qui a fait disparaître la sincérité et le sérieux de l’attitude des hommes vis-à-vis de la morale chrétienne. Les représentants de ces organes pourront prêcher à satiété que ces moyens de salut n’empêchent pas l’homme de tendre vers une vie morale, mais y concourent au contraire ; certaines situations engendrent en elles-mêmes certaines conclusions, et aucun argument ne pourra empêcher les hommes de les accepter.
C’est pourquoi l’homme qui est imbu de cette croyance de rédemption n’aura plus l’énergie suffisante pour assurer son salut au moyen de ses propres efforts ; il trouvera bien plus simple d’accepter le dogme qui lui est enseigné et d’attendre de la grâce divine le rachat des fautes qu’il aura pu commettre.
C’est ce qui est arrivé à la majorité des adeptes du christianisme.
Telle est la cause principale de ce relâchement dans les mœurs. Pourquoi s’astreindre à certaines coutumes ? Pourquoi se priver de telle ou telle chose puisque le résultat sera le même ? Pourquoi rompre avec des habitudes agréables en somme, puisque la récompense viendra quand même ?
Tout récemment a paru l’encyclique du pape sur le socialisme. Dans ce document, le chef de l’Église, après une prétendue réfutation de la doctrine socialiste sur l’illégitimité de la propriété, dit expressément que « nul assurément n’est tenu de soulager le prochain en prenant sur son nécessaire ou sur celui de sa famille ou en retranchant quoique ce soit de ce qu’exigent les convenances mondaines. Personne, en effet, ne doit vivre contrairement aux convenances. » (Cela est emprunté à saint Thomas : Nullus enim inconvenienter debet vivere.) « Mais, apres avoir satisfait aux besoins et aux convenances extérieures, dit plus loin l’encyclique, le devoir de chacun est de donner le superflu aux pauvres. »
Ainsi prêche le chef de l’Église la plus répandue aujourd’hui ; ainsi prêchaient tous les Pères de l’Église qui reconnaissaient le salut par l’action insuffisant.
Et à coté de la prédication de cette doctrine égoïste, qui prescrit de donner au prochain ce dont on n’a pas besoin, on prêche l’amour dudit prochain et c’est toujours avec emphase qu’on cite les célèbres paroles prononcées par saint Paul, dans le XIIIe chapitre de sa première épître aux Corinthiens.
Quoique la doctrine évangélique tout entière soit remplie d’appels à l’abnégation et enseigne que cette vertu est la première des conditions pour atteindre à la perfection chrétienne ; quoiqu’il y soit dit que « qui ne portera pas sa croix, qui ne reniera pas son père, sa mère, qui ne risquera pas sa vie... » ces hommes persuadent aux autres qu’il n’est pas nécessaire pour aimer son prochain de sacrifier ce à quoi on est habitué, mais qu’il suffit de donner ce qu’on juge convenable.
Ainsi parlent les Pères de l’Église et, conséquemment, ceux qui repoussent la doctrine de l’Église (en tant que manifestations extérieures du culte) pensent, parlent et écrivent de même manière que les libres-penseurs. Ces hommes se persuadent et persuadent aux autres que, sans qu’il soit besoin de réduire ses passions, on peut servir l’humanité et avoir une conduite morale.
Les hommes, après avoir rejeté les pratiques païennes, n’ont pas su s’assimiler la véritable doctrine chrétienne ; ils n’ont pas admis la marche progressive dans le chemin de la vertu, ils sont restés stationnaires.
IV
Dans le temps jadis, avant l’apparition du christianisme, tous les grands philosophes, en commençant par Socrate, furent d’avis que la première des vertus à acquérir était l’abstinence ἐνγκρατείς ou σωφροσύνη, et que vouloir en acquérir d’autres, sans posséder celle-là, était impossible.
Il est évident, en effet, que l’homme qui ne sait pas se maîtriser devient la proie facile de tous les vices et se trouve dans l’impossibilité de mener une vie morale. Avant de penser à la générosité, à l’amour, au désintéressement, à la justice, il faut que l’homme apprenne à se bien posséder et qu’il soit assez fort, le cas échéant, pour refréner ses appétits.
À notre point de vue, tout cela est inutile ; nous avons la conviction que l’homme peut mener une existence absolument morale, alors meme qu’il se laisse aller complètement à son penchant pour le luxe et les plaisirs.
Il semblerait, quel que soit le point de vue auquel on se place — utilitaire, païen ou chrétien — que l’homme qui exploite pour son propre plaisir le travail, et souvent le travail le plus pénible d’autrui, agisse mal, et que c’est là la premiere habitude avec laquelle il devrait rompre, s’il vise à mener l’existence propre à l’homme de bien.
Au point de vue utilitaire, c’est une mauvaise action, car, en forçant les autres à travailler pour soi, l’homme se trouve toujours dans une situation fâcheuse : il s’habitue à satisfaire ses passions et devient leur esclave, alors que les gens qu’il emploie ne travaillent pour lui qu’avec jalousie et mécontentement, et n’attendent qu’une occasion favorable pour s’affranchir de cette nécessité.
Par conséquent, l’homme se trouve toujours exposé à rester avec des habitudes invétérées, qu’à un moment donné il peut ne plus être en mesure de satisfaire.
Au point de vue de la justice, c’est encore une mauvaise action, parce qu’il est mal de bénéficier, pour son agrément, du travail d’individus qui, par le fait même de leur condition, ne peuvent pas se donner la centième partie des jouissances qu’ils concourent à procurer à celui qui les emploie.
Au point de vue de l’amour chrétien, il semble superflu de démontrer que l’homme qui aime réellement son prochain, loin de se servir du travail d’autrui pour son plaisir, donnera plutôt sa part d’activité pour aider au bien-être des autres.
Ces exigences de l’intérêt, de la justice et de l’amour, sont absolument dédaignées dans notre société. D’apres la doctrine qui domine le plus aujourdhui, l’augmentation des besoins est considérée, au contraire, comme une qualité désirable, comme un indice de développement intellectuel, de civilisation et de perfection.
Les hommes soi-disant instruits estiment que ces habitudes de confort, que cette tendance à l’effémination sont un indice certain d’une supériorité morale continent à la vertu. Plus il y a de besoins, plus ils sont raffinés, et mieux cela vaut.
Rien ne vient aussi fortement à l’appui de cette assertion que la poésie descriptive et les romans de ce siècle et du siècle dernier. Comment sont peints les héros et les héroïnes qui représentent l’idéal de la vertu ? — Dans la plupart des cas, les hommes qui doivent représenter quelque chose de noble, d’élevé, en allant de Child-Harold aux derniers héros de Félier, de Trolop, de Maupassant, ne sont rien autre que des parasites qui dévorent, par leur luxe, le travail de milliers d’hommes, alors qu’eux-mêmes ne sont utiles à rien ni à personne.
Quant aux héroïnes, ce ne sont que des courtisanes qui procurent plus ou moins de plaisirs aux hommes et qui gaspillent le travail des autres au profit de leur luxe.
Je me souviens que, lorsque j’écrivais des romans, une difficulté inexplicable se présentait à moi ; j’ai lutté contre elle, de même que luttent encore contre elle, aujourd’hui, les romanciers qui ont conscience de ce qu’est la beauté morale réelle ; cette difficulté était de peindre le type de l’homme du grand monde idéalement beau et bon, et en même temps conforme à la réalité.
La description de l’homme et de la femme du grand monde ne sera vraie qu’autant que le personnage sera présenté dans son milieu habituel, c’est-à-dire dans le luxe et l’oisiveté. Au point de vue moral, ce personnage est certainement peu sympathique, et cependant il faut le présenter de telle façon qu’il le soit. C’est ce que les romanciers cherchent à faire, et c’est ce que j’ai cherché également. Pourquoi se donner autant de peine ? Les lecteurs habituels de ces romans ne sont-ils pas, au point de vue moral, à un niveau à peu près égal à celui du héros qu’on leur dépeint ? N’ont-ils pas, eux aussi, les mêmes penchants et les mêmes habitudes ? Pourquoi alors prendre tant de soucis pour leur rendre sympathiques des types tels que les Child-Harold, les Oneguine, les de Camors, qu’ils sont tout disposés à considérer comme de braves gens ?
La preuve indéniable que les hommes d‘aujourd’hui ne considèrent pas l’abstinence païenne et l’abnégation chrétienne comme des qualités désirables et bonnes, se trouve dans le système d’éducation donnée aux enfants : au lieu de viser à les rendre forts et courageux, on les effémine et on leur donne l’habitude de l’oisiveté.
Il y a longtemps que je voulais écrire le conte suivant :
Une femme offensée par une autre et désirant se venger d’elle lui vole son unique enfant, se rend chez le sorcier et lui demande comment elle pourra le plus complètement et le plus cruellement tirer vengeance de son ennemie par le moyen de son fils. Le sorcier lui conseille de conduire l’enfant dans un endroit qu’il lui indique, et lui promet une terrible vengeance. La méchante femme suit ce conseil, mais ne perd pas de vue l’enfant ; à sa grande surprise, elle voit qu’il a été recueilli par un homme riche sans héritiers. Elle retourne chez le sorcier et l’accable de reproches ; il lui répond que l’heure n’est pas encore venue et qu’il lui faut attendre. Cependant l’enfant grandit dans le luxe et l’abondance ; la méchante femme est stupéfaite ; mais le sorcier lui dit d’attendre encore ; et, en effet, il arrive un moment où sa vengeance est tellement terrible qu’elle en vient à plaindre sa victime. L’enfant, qui a grandi dans le confort de la richesse, se ruine bientôt ; et c’est alors que commence une série de privations et de souffrances physiques auxquelles il est particulièrement sensible et contre lesquelles il est impuissant. D’un côté, de nobles aspirations le portent vers une vie régulière ; de l‘autre, il ressent l’impuissance de sa chair émasculée, affaiblie et gâtée par le luxe et l’oisiveté.
C’est une lutte sans espoir, une chute continuelle, chaque jour plus profonde, puis l’ivrognerie comme moyen d’oubli ; puis enfin le crime, et la folie ou le suicide pour finir. En vérité, l’éducation de quelques enfants, à notre époque, est faite pour nous terrifier. Seuls, les plus impitoyables ennemis de ces enfants pourraient prendre autant de peine pour leur inculquer l’imbécillité et les vices ; qu’ils doivent à leurs parents et plus spécialement à leurs mères ; et notre horreur s’accroît quand nous contemplons les résultats de cette éducation et les ravages qu’elle produit dans l’âme d’enfants, si soigneusement ruinée par leurs parents. On leur donne des habitudes efféminées ; on ne leur apprend pas à maitriser leurs penchants. Il arrive alors que l’homme, loin d’être entraîné au travail, d’avoir l’amour de son œuvre, d’avoir conscience de ce qu’il a fait, est habitué au contraire à l’oisiveté, au mépris de tout travail productif et au gaspillage. Il perd la notion de la première vertu à acquérir avant toute autre : la sagesse ; et il entre dans la vie où l’on prêche et où l’on semble apprécier les hautes vertus de la justice, de l’amour et de la charité. Heureux encore, si le jeune homme est d’une nature faible moralement, s’il ne sait pas discerner la moralité des apparences de la moralité, s’il peut se contenter du mensonge qui est devenu la loi de la société. Si cela est ainsi, tout semble aller à souhait, et l‘homme qui a le sens moral assoupi peut vivre heureux jusqu’à son dernier jour.
Mais cela n’est pas toujours ainsi, surtout en ces derniers temps, quand la conscience de l’immoralité d`une pareille existence est dans l’air et frappe malgre tout le cœur. Il arrive de plus en plus souvent que les principes de la véritable morale se font jour, et alors commence une pénible lutte intérieure, une souffrance qui finit rarement à l’avantage de la moralité.
L’homme sent que sa vie est mauvaise, qu’il faudrait la changer de fond en comble, et il essaye de le faire ; mais alors ceux qui ont subi déjà la même lutte et qui y ont succombé se jettent de toutes parts sur celui qui tend à changer son existence, et s’efforcent par tous les moyens de le persuader de l’inutilité de ses efforts, de lui prouver que la continence et l’abnégation ne sont nullement nécessaires pour être bon ; qu’on peut, tout en aimant la bonne chère, le luxe, l’oisiveté et même la luxure, être un homme absolument utile et droit. Cette lutte, généralement, a une fin lamentable, soit que, exténué, l’homme se soumette à l’avis genéral, cesse d’écouter la voix de sa conscience, ait recours a des subterfuges pour se justifier et continue sa vie de débauche en se persuadant qu’il la rachète, soit par sa foi en la rédemption et dans les sacrements, soit par le culte de la science, de l’art et de la patrie, ou bien qu’il lutte, souffre, devienne fou ou se suicide. Il est rare qu’au milieu de toutes les tentations qui entourent l’homme de notre société, il comprenne qu’il existe et qu’il a existé pendant des milliers d’années une vérité primitive pour tous les hommes sages ; que, pour arriver à une existence morale, il faut avant tout cesser d’avoir une mauvaise conduite et que, pour atteindre quelque haute vertu, il faut avant tout acquérir la vertu de l’abstinence et de la possession de soi-même comme l’ont définie les païens, ou la vertu de l’abnégation comme le prescrit le christianisme.
Je viens de lire les lettres de notre très érudit M. Ogarev, l’exilé, à un autre érudit, M. Herzen. Dans ces lettres, M. Ogarev exprime ses pensées intimes, ses tendances les plus élevées, et tout de suite on s’aperçoit qu’il pose un peu devant son ami. Il parle de la perfection, de la sainte amitié, de l’amour, du culte de la science, de l’humanité, etc. Et à côté, avec le mème ton, il écrit qu’il irrite souvent son ami avec lequel il habite, parce que, suivant sespropres expressions, « je rentre en état d’ébriété ou que je passe de longues heures avec un être déchu, mais charmant... »
Évidemment très sympathique, de grand talent, d’une très grande érudition, cet homme ne pouvait même pas s’imaginer qu’il y avait la moindre faute dans ce fait que lui, marié, attendant à chaque moment l’accouchement de sa femme (dans la lettre suivante il annonce sa délivrance), rentre chez lui ivre, apres avoir passé son temps eu compagnie d’une fille de joie. Il ne lui est même pas venu à l’idée que tant qu’il n’aurait pas commencé la lutte et maîtrisé, au moins dans une faible partie, ses tendances et l’ivrognerie et à la luxure, il n’aura pas le droit de penser à l’amitié, à l’amour et surtout au culte de quoi que ce soit.
Et non seulement il ne lutte pas contre ces vices, mais il les considère comme quelque chose de charmant qui n’empêche nullement sa tendance vers la perfection ; et, loin de les cacher à son ami, devant lequel il voulait se présenter sous le meilleur aspect, il en fait au contraire parade.
Ainsi se passaient les choses, il y a cinquante ans. J’ai connu encore ces hommes, j’ai connu Ogarev et Herzen eux-mêmes et les hommes de cette catégorie, éduqués suivant les mêmes traditions. Chez tous, il y avait une absence frappante d’esprit de suite ; il y avait chez eux un ardent désir du bien, et, à côté de cela, ils affichaient la licence la plus complète dans la débauche. Ils avaient cependant la conviction que cela ne pouvait empêcher une existence morale et qu’ils pouvaient accomplir malgré tout de bonnes et même de grandes actions.
Ils mettaient dans un four non chauffé de la pâte non pétrie et croyaient que le pain serait cuit. Et lorsque sur leurs vieux jours ils s’aperçurent que le pain ne cuisait pas, c’est-à-dire que leur existence n’avait eu aucun résultat utile, ils y virent un coup terrible du destin.
Cette destinée est en effet terrible. Cette situation tragique, comme elle était du temps de Herzen, Ogarev et autres, se répète encore aujourd’hui pour un grand nombre d’hommes, soi-disant instruits, qui ont conservé les mêmes opinions. L’homme tend aux bonnes mœurs ; mais la régularité, nécessaire à cet effet, n’existe pas dans la société actuelle. Comme Ogarev et Herzen, il y a cinquante ans, la majorité des hommes actuels est convaincue qu’une vie efféminée, une nourriture abondante et grasse, les plaisirs et la luxure, n’empêchent pas une existence morale. Mais il est probable qu’ils n’y réussissent pas, puisqu’ils sont envahis par le pessimisme et disent : « C’est la une situation tragique de l’homme. »
Ce qui surprend encore, c’est que ces hommes sachent que la distribution des plaisirs entre les hommes est inégale, qu’ils considèrent cette inégalité comme un mal, qu’ils veulent y porter remède et que, cependant, ils ne cessent pas de tendre à l’augmentation de ces plaisirs.
En agissant einsi, ces hommes ressemblent à des gens qui, en entrant les premiers dans un jardin fruitier, se pressent d’y cueillir tous les fruits à la portée de leurs mains, tout en désirant établir une répartition plus équitable des fruits entre eux et ceux qui les ont suivis, et qui continuent cependant à s’emparer de tous les fruits.
L’erreur dont nous parlons est si incompréhensible que, j’en suis certain, les générations à venir ne comprendront pas ce que les hommes de notre époque entendaient par « vie morale », lorsqu’ils disaient que le glouton, l’émasculé, le débauche, l’oisif de nos classes riches avaient une vie morale.
En effet, il suffirait d’abandonner la manière ordinaire d’envisager la vie des classes riches, de la regarder — je ne dis pas en se plaçant au point de vue chrétien — mais païen, au point de vue de la justice la plus élémentaire, pour se convaincre que, devant cette violation des lois les plus simples, les plus primitives de la justice, lois que les enfants mêmes n’oseraient violer dans leurs jeux, et au milieu desquelles nous, les hommes de la classe opulente, nous vivons, il ne peut être question d’une existence morale quelconque. Que de fois nous nous servons, pour justifier notre mauvaise conduite, de l’affirmation qu’un acte qui irait à l’encontre de la vie ordinaire ne serait pas naturel, n’indiquerait que le désir de poser, et, par suite, serait une mauvaise action ! Cette argumentation semble être inventée pour que les hommes n’abandonnent jamais leur mauvaise conduite. Si notre vie était toujours juste, toute action conforme à cette vie serait forcément juste ; et si notre vie n’est qu’à moitié bonne, il y a autant de chances pour que toute action qui n’est pas conforme à l’avis général soit bonne ou mauvaise ; si enfin notre vie est mauvaise, comme celle des classes dirigeantes, il est impossible de faire une seule bonne action sans compromettre le train régulier de notre vie.
La moralité de la vie, d’après la doctrine païenne et, plus encore, d‘après la doctrine chrétienne, ne peut être définie que par le rapport, dans le sens mathematique, de l’amour pour soi à l’amour pour le prochain. Moins on a d’amour pour soi-même, moins on exige de soins et de peines de la part des autres, et plus on a d’amour pour le prochain, de souci du bien d’autrui ; plus on travaille pour lui, plus la vie est morale.
Ainsi entendaient et entendent la bonne vie, tous les sages de l’humanité et tous les véritables chrétiens ; elle est comprise de même par tous les gens simples. Plus l’homme donne aux autres et exige moins pour lui, plus il est près de la perfection. Moins il donne aux autres et plus il exige pour lui, plus il s’éloigne de la perfection. Si vous déplacez le centre de gravité d’un levier, en le rapprochant du bras le plus court, par ce fait, non seulement le bras long le deviendra encore davantage, mais le bras court deviendra encore plus court. De même si l’homme, ayant une certaine faculté d’aimer, a augmenté l’amour de lui-même et des soins égoïstes, il a par suite diminué la possibilité de l’amour et des soins à donner aux autres, non seulement de la quantité d’amour qu’il a accumulée sur lui, mais dans des proportions bien plus grandes. Au lieu de donner à manger aux autres, l’homme a mangé lui-même ce surplus, et par cela, non seulement il a diminué la possibilité de donner ce surplus, mais encore, s’étant gavé, il s’est mis dans l’impossibilité de penser aux autres.
Pour être capable d’aimer les autres, il faut ne pas s’aimer exclusivement. D’ordinaire, cela se passe ainsi : Nous pensons et nous nous persuadons que nous aimons les autres ; mais ce n’est qu’en paroles, non en fait. Nous oublierons de donner à manger aux autres, de les coucher : pour nous, jamais. Et voila pourquoi, pour réellement aimer les autres, il faut apprendre à ne pas s‘aimer en fait, apprendre à oublier de manger et de dormir, de même que nous le faisons à l’égard des autres.
Nous disons : « Un homme bon », et : « Il mène une conduite morale » d’un homme efféminé, habitué au luxe. Un pareil être peut avoir les meilleurs traits de caractère, mais ne peut pas avoir une conduite morale, de même qu’un couteau du meilleur travail et du meilleur acier ne peut pas couper s’il n’est aiguisé. Être bon et avoir de bonnes mœurs veut dire : donner aux autres plus qu’on n’en reçoit. L’homme habitué au luxe ne peut pas le faire, d’abord à cause de ses besoins nombreux qu’une longue habitude a consacrés, et ensuite parce qu’en consommant tout ce qu’il reçoit des autres, il s’affaiblit et se rend impropre à tout travail.
L’être humain (homme ou femme) couche sur un lit avec un sommier, deux matelas, deux draps bien blancs, des taies d’oreilier, des oreillers en duvet ; près du lit, il y a une carpette pour protéger ses pieds contre le froid, bien qu’il ait des pantoufles ; près de lui encore, les accessoires nécessaires pour qu’il n’ait pas besoin d’alIer plus loin ; il peut satisfaire, sans se déranger, tous ses besoins : ce n‘est rien, on l’emportera… Les fenetres sont protégées par des rideaux pour que la lumiere ne l’empêche pas de dormir, et il dort jusqu’à satiété. Toutes les mesures sont prises pour que l’hiver il ait chaud, l’été, frais ; pour qu’il ne soit pas troublé par le bruit, les mouches et autres insectes ; il dort, et à son réveil il trouvera de l’eau chaude et froide pour les besoins de sa toilette ; parfois pour le bain, parfois pour se raser. On prépare le thé ou le café, boissons excitantes qu’on boit aussitôt levé ; les bottes, les bottines, les caoutchoucs (plusieurs paires) qu’il a salis la sa ruusnns cnunns A ç - veille sont déjà nettoyés et luisent comme du serre, sans qu’0n y trouve un grain de pons- sière. On nettoie aussi les vetements portés la veille et qui sont propres, non seulement a M l"l1iver et à l’été, mais encore au printemps, - à l`aut0mne, aux temps pluvieux, chauds, , humides, etc. —— On prépare du linge fraîche- · ment lavé, empesé, repassé, avec des petits A boutons, des boutonnières qui sont passées en revue par des gens préposés spécialement à ce soin. Si l’homme est actif, il se lève de bonne heure, c`est·à-dire à sept heures du matin, mais tout de même deux ou trois heu·es après ceux qui ont dû préparer tout cela pour lui. En outre des préparatifs des ·· vetements pour la journée et des couvertures pour la nuit, il y a encore le vetement et les ' chaussures de petit lever: robe de chambre, 4 pantoufles, et enfin on va se débarbouiller, _ se nettoyer, se peigner et, à cet eifet, on emploie plusieurs sortes de brosses, de · Lus Mwoavas ne vrmnn si ï savons ot une grande quantité d`eau (beau- coup d’Anglais et les femmes surtout sont fiers, je no sais pourquoi, d’employer beau- i coup de savon et d’use1· beaucoup d’eau). Ensuite, l’ho1nme s’l1abille, se peigne devant une glace spéciale, en outre de celles qui sont suspendues dans presque toutes les chambres. ll prend les choses qui lui sont necesaires: des lunettes, un lorgnon, et met tout cela dans sa poche : un mouchoir propre pour se moucher, une mont1·o avec la chaîne, quoique partout où il se_trouvcra il y ait une pen- dule; il se munit chargent de tout genre: menue monnaie (souvent dans un petit appa- reil spécial qui dispense de la peine de cher- cher ce qn’il faut), et de billets de banque, . des cazites sur lesquelles est imprimé son nom, ce qui dispense de la peine de l’ecrire, un carnet, un crayon, etc. Pour la femme, la toilette est encore plus aa rntusnns cnmcns compliquée : le corset, la coitïure, des bijoux, des petits rubans, des petits cordons, des épingles a cheveux et ordinaires, des bro- ches, etc. Mais voilà que tout est fini, etila journée a commence d’ordinaire par le manger : on- ' prend le café, ou le the, avec une grande quantite de sucre, on mange des petits pains, du pain de première qualité, avec du beurre et parfois du jambon. Les hommes, pour la plupart, fument des cigarettes on des cigares, A puis lisent leur journal tout frais apporté; puis après avoir sali la chambre, on flaisse ' aux autres le soin de la nettoyer; on s’en va au bureau ou à ses affaires, on se promène en voiture; puis on déjeune généralement d’ani- maux tués, d’0iscanx, de poissons; puis le dîner, aussi substantiel : deux ou trois plats pour les plus réservés, les desserts, le café; enfin les cartes, la musique, le théâtre, la lec- ture ou la conversation dans dc moelleux fau- LES MANeEUns un vmnbu se teuils, à la lumière vive ou atténuee de la bougie, du gaz ou de Felectricité; encore le the, encore le manger, le souper, et de nou- I veau le lit, prépare, bassine, avec du linge propre, le vase de nuit nettoyé. Telle est la journée de l’homme d’une vie rangée, dont on dit, s‘il est d’un caractère doux : il n’a pas des habitudes désagréables; c’est un homme qui est de bonnes mœurs. Mais la vie morale est celle de l’homme qui fait du bien à son prochain; et comment un l1omme habitué à. une pareille existence peut—il faire du bien? Avant de faire le bien, il doit cesser de faire le mal, et cependant comptez tout le mal qu’il fait aux hommes, — parfois sans s’en apercevoir, et vous verrez ~ qu’il est encore loin de toucher au but. Il serait plus sain pour lui, physiquement et moralement, d’ètre couche par terre sur un manteau, à. l’exemple de Mare-Aurèle. Que de travail et de peine il eviterait ainsi à tous ceux _ et l‘l.Al8lRS Caunes î qui l’enl0uront! ll pourrait se coucher plus î tot et se lover plus tot; par ce moyen, on E n’aurait plus it s’ocouper ni de Péelairage pour ` le soir, ni des rideaux pour le matin. ll pour- rait dormir dans la même chemise qu‘il avait a le jour, marcher pieds nus sur le parquet et î dans la cour, se débarbouiller avec l‘eau du puits, vivre, en un mot, comme vivent tous ` ceux qui font tout cela pour lui. ll sait`cepen- < dant quelles peines occasionnent tous ces i travaux. Et, alors, comment un homme pareil pourrait-il faire du bien sans abandonner sa vie de luxe :’ · v i Je ne puis pas n1e dispenser de répéter toujours la meme chose, malgré le silence È froid' et hostile que rencontrent ces paroles. . Un homme moral qui jouit de toutes les commodités, du confort, ou meme l’homme de la classe moyenne -— je ne parle pas de ceux du grand monde qui dépensent pour leurs caprices des centaines de journées de Les muoauns un vmunu sa , travail par vingt-quatre heures - ne peut pas vivre tranquille sachant que tout ce dont il · jouit est le fruit du travail des générations i 2 ouvrières, écrasées sous le poids de l’existence i sans éclaircie, mourant ignorants, ivrognes, débaucl1és,—à demi sauvages, dans les mines, dans les fabriques, les usines, à la charrue, en produisant les objets qui servent il Pbomme de condition supérieure. Moi, qui écris cela, et vous, qui me lirez, qui que vous soyez, vous, comme moi, nous avons une nourriture ' suffisante, souvent abondante, riche, l’air pur, les vetements d’hiver et d‘été, toute sorte _de distractions, et surtout le loisir le _ _ jour et le repos complet la nuit; et à coté de nous vit le peuple travailleur qui n’a ni nour- riture, ni logement sain, ni vetements suffi- E sauts, ni distractions; et surtout, non seule- ment aucun loisir, mais souvent encore aucun repos : des vieillards, des enfants, des femmes cxténués par le travail, par des nuits passées 4 8 sa nmzusnus ununns , sans sommoil, par los mulndios, sont pondant i lour vio tout ontièro n travuillor pour nous, u produira oo momo objot do confort, do tnxo, qu`ils no possèdrnt pus, onx, ot qui no sont pour nous qu`un suportlu ot non uno nnoos- sito. C‘ost pourquoi un hommo do liion, jo no dis pas un clirotion, mais un ami do Pliumnnitô ou momo simplomcnl do lu justicc, no pout pas no pas désiror chungor su vic ct cossor do so sorvir dos objets do luxo produits par dos ouvriers dans do tcllos conditions. Si l’hommo u récllcmcnt pitié dc coux do ses somblablcs qui produisant lo tabac, la pro- micro clnoso pour lui scru do cossor do fumer, car on pcrsistant il cncouragc lu production du tabac ct compromet sa santé. On pout on diro autantdo tous los objots dc luxc. Si l’hommc nc pout pas so passor dc pain, malgré lo pénible travail quo cola lui contc, c’cst parcc quo, tant que las conditions mas munnwns un \'tt\NlIl-Z au de travail n’aurout pas oluuqge, il ue peut pas le conquérir sans grandqseine. Mais quand il s‘agit de choses inutiles nt superllues, on ne peut faire autrement, si on a pitié du prochain qui produit ees objets, que cle s'en doslinl•i·· tnor. Mais les hommes de notre temps ne pensent pas ainsi; ils trouvent toute sorte d’arga- mouts, sauf celui qui se présente tout natu- rellement à tout homme simple. D’apr«`es eux, il est ubsolumontinutile de se relais:-r le luxe; on peut tres bien compatir it l’ntnt des ou- vriers, prononcer des discours, ecrire des ouvrages on leur faveur, et en meme temps continuer n profiter du travail que nous con- sidérons comme nuisible pour eux. ll y a des gens qui disent qu’on peut se servir du travail meurtrier des ouvriers, perce que, s’ils n’on profitent pus, d’autres en proli- teront. Cola rappelle cet argument qu’il faut boire le vin même nuisible, justement parce ss rnmsuis cnuucs " qu‘il est nuisible, et quo, si on ne lo boit pas, ; d`outres le boiront. - Wuutros disent que lu jouissance du luxe produit pur les ouvriers est meme très utile î pour coux·ci, parce que nous leur donnons ninsi de Pnrgent, c’ost-à-dire lu possibilité i d‘exister; comme si ou ne pouvoit pos leur procurer cette possibilité pnrrien outre que par ln production des objets nuisibles pour É eux et inutiles pour nous. ·· ï Enfin, d’oprès un troisième ovis, le plus mipnndu. toute mnvre dont l‘hommo s’occupe: L fonctionnaire, pretre, cultivateur, fabricant, ; connueragnut, est, en vertu de le division du travail, si utile, .qu’elle rechute toutes les peine des ouvriers dont profitent ces soi- ; disant économistes; L’un est ou service de l’Étut, l’uutre de l’Église, le troisième de la science, le que- trieme de Port, le cinquième à celui qui sert l’Étet, l’Église et Port, et tous sont fermeinent convaincus que ce qu’ils donnent aux hommes rachète completement ce qu’ils leur prennent.
Et cependant, si on ecoute l'opinion de ces gens sur leurs vertus réciproques, on voit que chacun d‘cux est loin de valoir ce qu’il consomme. Les fonctionnaires disant que les peines des propriétaires ne sont nullement en rapport avec ce qu’ils dépensent; les propriétaires disent la même chose du négociant ; le négociant du fonctionnaire, etc.; mais cala ne les déconcorte pas, et ils continuent a persuader aux autres que chacun d’eux profite du travail d’autrui juste autant qu’ils donnent eux··mcmes. ll s’ensuit que ce n’est pas d’après , le travail qu’on détermine les salaires, mais d’après les salairesqu’on mesure le soi~disant é travail. Voilà ce qu`ils prétendent, mais au fond ils savent très bien que ces justifications ne sont nullement probantes, qu’iIs ne sont nullement utiles aux ouvriers et qu’ils se servent du travail de aes derniers, non pas ne p rnmsms enunns ï d‘npres le prineipe de la division du truveil, tunis simplement perce qu’ils ne peuvent pes agir autrement, et sont en meme temps si Q pervertis qu'i|s ne peuvent pes s’en passer. Tous cete provient de ce que les hommes croient qn‘on peut mener une existence mn- rnle sans nvoir ncquis progressivement les tlwultés necessaires il cette existence. r Cette premiere faculté est Pebstinence. ï Les mrzonuns mc vmuon un VIII Sans Pabstinence, il n`est pas de vie morale possible. Pour atteindre cette vie, ou doit posseder cette vertu. Si, dans la doctrine chrétienne, Pabstinenco est comprise dans la notion de l’abnegation, ` néanmoins la progression reste la meme, et aucune vertu chrétienne n’est possible sans Pebstinence. Mais cette vertu elIe·meme n’est jamais atteinte du premier coup; il faut une progres- sion. Uabstinence est l’all`ranchissement de Phomme de la lubricite et sa soumission à la sagesse; l’h0mme a de nombreuses passions, \ et pour qu’il lutte contre elles avec avantage, il doit commencer par les fondamentales, 02 a immsuis saunas t celles qui en engendrent cl’autres plus com- pliquées, et non pas commencer par ees der- niéres, qui ne sont que la conséquence des premières. É ll y a des passions compliquées, comme z celles des falbalas, du jeu, des plaisirs, du i bavardage, de la curiosité, et il y en a d’autres fondamentales : la gloutpnnerie, Poisiveté, la luxure. . Dans la lutte contre les passions, il ne faut pas commencer par la tin, c’est-a-dire contre les passions compliquées; il faut commencer par celles qui sont la source des autres, et ê encore dans une gradation définie par la nature meme de ces passions et par la tradi- tion de la sagesse. · — ` L’homme gourmand est incapable de lutter ' contre la paresse, et celui qui est oîsif et gourmand a la fois n’aura jamais la force de lutter contre la passion de la femme. C’est pourquoi, d’après toutes les doctrines, la ten- . Les muuizuns nu vienne en dance vers Pabstinence commence parla lutte contre la gourmandise, commence par le jeune. _ . l Dans notre société, la premiere vertu, abstinence, est absolument oubliée, de même qu`est méconnue la progression néces- saire pour acquérir cette vertu; lo jeune est i absolument abandonné; on le considere comme une superstition stupide, absolument inutile. · · Et cependant, de meme que la première condition d’une vie morale est Pabstinence. la premiere condition de Pabstiuence est le ; jeûne. ` On peut désirer ètre bon, rever do faire le bien sans jeûner; mais, en realite, c'est aussi impossible que de marcher sans être de- bout. ‘ La gourmandise, au contraire, est le pre- mierindice d’une vie débauchée et, malheu- reusement, cet indice est special, au plus _
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haut degré, a la majorite des hommes de notre temps. l Regardez les visages et le corps des hommes de notre societe et de notre epoque : .t0us ï ces visages, avec des mentons et des joues pendants, les membres trop gras et Yahoo- men proôminent, vous parlent elequemment «t'une vie pleine de débauche. Et comment pourraient·ils etre autrement? Demandez- vous quel est le mobile principal de leur vie? Et si etrange que cela puisse nous paraitre, a nous qui sommes habitués à cacher nos véritables interets, et qui, si volontiers, employons l’artitice, le principal mobile de la majorite des hommes de notre société et de notre epoque est la satisfaction du palais, la. satisfaction de manger, la voracite. En com- mençant par les plus pauvres jnsqu’aux plus riches, la voracité, je pense, est le but prin- · ‘ cipal, le plaisir primordial de notre .vie. Le peuple travailleur ne constitue Pexception mas usnununs une vmxmc sa que dans la mesure où le besoin Pempeche de f 4 s’adonner à cette passion. Aussitôt qu’il a le temps et les moyens, a l’exemple des hautes classes, il se procure les mets les plus agrée- bles, et il mange et boit autant qu’il peut. Plus il peut manger, plus il se croit non seulement heureux, mais fort, mais bien por- tant. Et les hautes classes le confirment dans cette conviction, puisqu’elles envisagent ainsi la nourriture. Voyez la vie de ces riches; écoutez leurs s conversations. Quels sujets élevés les inte- ressent! Et la philosophie, et la science, et l’art et le poésie, et la question dela distribu- tion de la richesse, et le bîen—etre du peuple, et Féducation de la jeunesse. Mais, en réa- lite, tout cela n’est que mensonge pour la majorite. Cela les occupe en passant, entre leurs veritables occupations et les repas, _ quand Pestomac est encore plein et qu’on ne peut pas manger encore. L’unique, le véri· ‘ un rumsnns causes ` table interet et des hommes et des femmes, q e‘est le manger, surtout après la première jeunesse. Comment manger? Que manger? Quand? Où? _ Pas une solennite, pas une joie, pas une l inauguration ne se passe sans banquet. Voyez les voyageurs. On remarque cela _ encore mieux chez eux. » Les musées, les bibliothèques, le parlement, comme _e’est intéressant! Et où mangeronsmous ? Uù mange~t—on le mieux? » Et regardez les _ hommes quand ils se réunissent pour un diner, peres, parfumés autour d`une table _ _ ornée de fleurs; avec quelle joie ils se frottent les mains et sourientt ` · Sion regardait au fond de Fame poursavoir ce que désire la majorité des hommes, on È verrait que c’estl’appétit. En quoi consiste la punition la plus cruelle des Penfance? Étre condamné au pain et à Peau! Quel est le domestique le mieux rétribué ‘? — le cuisinier! Lus Mauenuns ou vmunr: ` 07 Quel est le principal souci de la maitresse de la maison? Sur quel sujet roule, dans la plupart des cas, la conversation entre mena- gares de la classe moyenne °? Et si la couver- sation du grand monde ne roule pas sur ce sujet, ce n’est pas parce qu’ils sont plus instruits ou occupés d’intérets plus élevés. mais simplement parce qu’ils ont un intendant dont c’est Poccupation exclusive. Mais essayez de les priver de cette commodité et vous verrez à· quoi vont leurs soucis. Tout converge — vers la question : nourriture; sur le prix de la becasse, sur le meilleur moyen de faire le café, des gateaux sucrés, etc. Quelle que soit l’occasion pour laquelle les hommes se ren- · nissent : soit le baptème, le mariage, l’enter- I rement, la consécration d’une eglise, la conduite faite au. voyageur, la rencontre, la présentation du drapeau, la fete anniversaire, _ comme la mort' ou la naissance d’un grand _ savant, d’un penseur, d’un moraliste, on , q LM \.._/`g§§_È·»' ea ` rnansuus cuu:·:•.s dirait que les intéréts les plus élevés leur tiennent au coeur alors que tout, au contraire, n’est qu`un prétexte ; tout le monde sait qu’en mangera bien, qu’on boira, et que e’est cela qui les a réunis. Déjà plusieurs jours avant cette fete on tue, on égorge des animaux, on apporte des paniers de comestibles, et les cuisiniers, les aides de cuisine, les marmitons, les garçons de cuisine, vetus tout de blanc, « travaillent » . Des chefs qui reçoivent 500 roubles par mois et, plus encore, donnent des ordres; les cui- siniers haehent, pétrissent, lavent, disposent, t ornent. Les maitres d’hôtel, solennels, cal- ' cutent et examinent tout en véritables artistes. î Le jardinier dispose ses fleurs; le_s laveuses de — vaisselle... toute une armée de gens tra- vaille; on dépense le produit de milliers de I journées de labeur, et tout cela pour célébrer la mémoire d’un grand homme ou d'un ami ( _ défunt ou fêter l’union de deux jeunes gens. ` Mas mueuuus nr: vmuus _ ce I Dans les clnsses moyennes ou inférieures, ; c`est le même chose. Le gourmamlise se substitue tellement eu véritnble objet de le réunion qu’en grec et en français, e’est le ; meme mot « noce » qui sert à designer et le mnringe et la fete. Muis eu moins, clans le i monde ouvrier, on ne cherche pas à dissimu- y ler ce sentiment. Chez les riches, au contraire, e on uffectc de ne considérer ces egepcs que comme une setisfection donnée à Pusegc et ` aux convenances. Manger est pour cnxpunc corvée; mais qu’0n essaye de leur donner eu lieu de plats recherchés quelque chose de plus simple, du bouilli, par exemple, vous verrez quelle tempùte cela. provoquera; c’est qu’cn réalité ce qui prime tout chez eux, c"cst la gloutonnorie. La satisfaction du besoin a des limites, 1 mais ·le plaisir n’eu a pas. Pou1· satisfaire son estomac, il suffit de manger le pain, le gruau ou le riz; tandis que, pour le pleisir; il n’y a son imaisins cnuens . pas de limites aux sauces et autres ingrédients. Le pain est une nourriture nécessaire et suftisante; et la preuve, c‘est que des millions d‘bommes forts, légers, bien portants, tra- vaillant beaucoup, ne vivent que de pain.- Il — vaut mieux manger le pain avec un autre ' aliment. ll vant encore mieux tremper le pain dans un bouillon de viande; il vaut encore mieux mettre dans ce bouillon des légumes de diverses sortes ; il est bon aussi de manger la `viande`ct, la viande, non pas en bouilii, mais cuite ii point avec du beurre et de`In moutarde, et arroser tout cela de vin rouge. ' c On n’a plus faim : mais on peut encore manger ï du poisson avec de la sauce, et arroser cela de vin blanc. Il semble qu’on ne peut plus î manger ni du gras ni des choses préparées, mais on peut manger des desserts : Pété, lp — glace; l’hiver, la compote, la confiture, etc. Voilà un diner modeste. Le plaisir de ce diner peut ètre encore augmenté beaucoup, et on Les mnerzuns un vuxnor: un l ne s’en prive pas : des hors·d’eeuvre— qui excitent Peppétit, des entremets, toute sorte de combinaisons de mets agréables et, pour le plaisir des yeux et des oreilles, des tleurs, des ornements, de la musique. Et, chose singulière, les hommes qui dlnent É ainsi tous les jours, devnnt le diner desquels le festin de Balthazar, qui a provoqué une menace divine, n’est rien, sont naïvement persuadés qu’i|s peuvent, malgre cela, mener une vie morale. _ . 9. . ses musnns caucus _ ix Lo jeûne est lu condition nécessaire d`nno vie morale; mais dans le jeùno, connue dans · Ã Yabstinenco, on se demande par quoi com- - moncor. tlonunont jeûnor? Quefaut-il mun- ger? Quel intervalle mettre entre les repas? Et de méme qu’on ne peut pas serieusement s’occuperd’un travail sans méthode, de meme on ne peut pas jeùner sans savoir par où com- · menccr Pabstinence. Cette pensée de jeùner avec méthode semble ridicule, stupide à la majorité. Je me souviens avec quelle fierté me disait un évangéliste, opposé a Paseétisme monas— — tique : « Notre christianisme n’est pas dans le jeûne et les privations, mais dans le ' Les muuuuus nr: vienne ses _i bifteek; generalement le christianisme et la vertu vont avec le bitteck. » Pendant les ténèbres prolongées, en l’ah· i sence de tout guide païen ou chrétien, il a penotre dans notre vie tant de notions sun- Z voges, immorales, surtout dans le domaine i inf'erieur du premier pas vers la vie mornle ——· dans le question de nourriture qui n’n uttire 5 Puttention de personne - qu’il nous est - meme difficile de comprendre Pinsolence et la folie de l’af`firmation, a notre epoque, du V bon accord du christianisme et de la vertu avec le bifteck. . Nous n’avons pas l’horreur de cette affir- mation, parce que nous regardons sans voir, nous ecoutons sans entendre. Il n’y a pas d‘odeurs, aussi infectes qu’elles soient, aux- quelles Phomme ne se soit habitue. Il n’y a pes de bruit auquel son ouïe ne se soit faite, de vilenies qu’il n’ait appris à regarder avec indifférence. De sorte qu’il ne remorque plus un rwsms saunas ce qui frappe un homme non habitué encore _ à toutes ces choses. Il en est de meme dans le domaine moral. ` .l’ai visite dernièrement, dans notre ville de 'l‘oula, les abattoirs. lls sont construits d‘apres o un modele nouveau, perfectionne comme dans toutes les grandes villes, de facon à ce que les animaux abattus soutïrcntle moins possible. Il y a longtemps dejà, en lisant Pexeellent livre Etlgics of Diet, j’éprouvais le désir de visiter les abattoirs pour m’assurer dc visu de l’essence meme de la question dont on parle · quand il s’agit du végétarisme ;_mais j’éprou~ i vais toujours une gene pareille à. celle que l’on éprouve lorsqu’pn sait voir une souffrance a qui se produira certainement, mais qu’il est É impossible d’empècher; et je remcttais ma visite à plus tard. _ Mais, tout récemment, je rencontrai sur la route un boucher, qui-se rendait à Toula. A Cietait encore un ouvrier peu habile, et sa ` Las mueauas oa vmuen um î fonction consistait à donner le coup de pci- guard. Je lui demandai s‘il n’avait pas pitié de labete qu`il allait frapper. · ——— Pourquoi avoir pitié? il le faut bien, me répondit·il. ` ‘ Mais, lorsque je lui dis qu’iI n’est nullement nécessaire de manger de la viande, que ce ' î n’est qu’une nourriture de luxe, il convint qu’en etïet c’était regrettable. —· Mais que faire? Il faut bien gagner sa · vie. Avant je craigzwis de tuer; mon pere, lui, n’a pas égorge une poule de sa vie. En elïet, la majorite des Russes répugnent . — à tuer, ilsont pitié, et expriment ce sentiment » l par le mot « craindre ». Il crm'gna2`t, lui — aussi; mais il e. cessé; il m’expliqua que la l plus grande besogne tombe le vendredi et se continue jusquiau soir. J’ai eu récemment une conversation avec un soldat boucher,. et lui aussi fut étonné de ma remarque que c’est pitié de tuer. Lui wo I*I.MS|I\S CRUBLS i aussi répondit que c‘est une habitude néces- saire; mais finalement il conviut que e`est pitié, en ajoutant : â ·-— Surtout lorsque la bete est résignée, ; apprivoisée, comme elle marche, la pauvre, toute de confiance; c`est grand’pitié! É (Pest horrible! llorrihles sont, non pas les soullrances et la mort des aminaux, mais ln ` fait que Plnomme, sans aucune nécessité, fait l taire en lui son sentiment élevé de sympathie et de compassion à l’égard al’ctres vivants connue lui et devient cruel en se faisant vie- ; lence. Et combien est profonde dans le cœur de l’homme la défense de tuer l’ctre vivant! Ã Un jour que nous revenions de Moscou, ; des charretiers, qui allaient dans la foret à la > recherche des bois, nous prirent sur la route. C’était Ie Jeudi-Saint : j’étais assis sur le devant de la charrette a côté du charretier, fort, sanguin, grossier; évidemment, un paysan porté à lîvrognerie. En entrant dans mas nansnunis ou VIANDE un ` 2 uu village, nous aperçumes un cochon, engraissô, tout rose, «•u’ou sortait d'une mai- son pour Yabattre : il criait d’uno voix déses- . péréc qui ressemblait à un cri humain; juste au moment ou nous passions devant, on com- nuençait o le saigner. Un homme lui passa lo couteau sur la gorge : le cri du cochon devint plus fort et plus aigu; Panimal s’é·- chuppa tout ruisselaut de sang. Je suis myope et je n’ai pas vu tout le detail : j’aperçus seu- lement un corps rose comme celui d’un homme, et j’ontendis les cris désespérés. Le charretier, lui, voyait tout et regardait sans détourner ses regards. Le cochon fut rattrapé, renversé et achevé. Quand ses cris eurent cesse, le charretier poussa un profond soupir : — Il n’y a donc pas de bon Dieu? dit-il. Ce cri montre bien le dégoût profond qu’in- spire à l’homme la tuerie. Mais Fexempie, Pencouragement de la voracité chez Phomme, Q l’at`th·mation que cela est admis par Dieu et ses PLAISIRS cnunns
surtout Phabitude conduisent les hommes à
la perte complète de ce sentiment naturel. C'était un vendredi. Je me rendis à Toula l et, ayant rencontré un homme bon et sen- sible de mes amis, je le priaî de m’aceom- pagner. -— Oui, j‘ai entendu dire que c’est très bien organisé, et j’aurais voulu· voir, mais si on abat en ce moment, je n’irai pas. — Et pourquoi? c’est précisément cela que je veux voir; si on mange de la viande, il faut voir aussi comment on l’abat. —- Non, non, je ne puis pas. I Et il est à remarquer que cet homme est n chasseur et qu’il tue lui·mème. ' Nous arrivons. A Pentrée, on sentait déjà une odeur pénible, répugnante de putréfec- tion, comme celle de la colle forte d’ebé· ' nisle. • Plus nous avançons, plus cette odeur I devient forte. Le batiment est en briques pas mxouuns nn vtANn1·: · tee é rouges, très grand, avec des voûtes et de hautes cheminées. Nous entrons par la porte \ . cocbère. A droite, une grande cour entourée d’uno haie, environ un quart d’heetare; c’est la place ou deux jours par semaine on entasse le bétail vendu. A l`extrénxite` de cette cour se trouve la cabane du concierge. A gauche . se trouvent deux hangars avec portes ua ogives ; · le parquet est en asphalte formant dos d‘ane, É et des appareils spéciaux sont installés pour suspendre l’animal tue. Auprès de la cabane a droite étaient assis sur un banc six bouchers en tabliers maculés de sang, les manches egalement sanguine- lentes retroussées sur leurs bras muscles. Leur travail est termine depuis une demi- A heure, dr sorte que nous n’avons pu voir ce jour-la que le hangar vide. Malgré les portes ouvertes des deux cotés, on était pris à la _ gorge par une odeur fade de sang chaud; le parquet était tout brun, luisant, et dans les · 10 . ne remains causes caniveaux du parquet, du sang caillé ros- tait. Un des bouchers nous expliqua comment on abat et nous montra l’endroit où cette opération avait eu lieu. Je ne l'ai pas bien compris et je me suis fait une idée fausse, mais terrible de Pabatage; je pensais, comme cela arrive souvent, que la réalité produirait sur moi une moins grande impression que celle de mon imagination, mais c'était une · erreur. La fois suivante, je suis arrivé aux abat- toirs à temps; c’était le vendredi avant la Pentecôte, par une chaude journée de juin; ip l’odeur de colle forte, de sang, était encore plus accentuée qu’à ma premiere visite, le travail battait son plein; le petit parc pou- dreux était rempli de bestiaux, et d’autres animaux se trouvaient egalement dans les hangars voisins de la salle d’abatage. Dans la rue stationnaient des charrettes _ Lus mueuuns uu vmzuun un C T auxquelles des bœufs, des veaux, des vaches l Z étaient attachés. _ Des voitures attelees de bons chevaux, dans lesquelles étaient empilés des veaux vivants, la tete renversée, sfapproehaient et ; étaient décbargées. D’autres voitures avec É des bœufs abattus, les jambes faisant saillie et suivant le eahot de la voiture, avec leurs tetes inertes, les poumons rouges et le foie brun, sortaient de l’abattoir. Contre la haie se trouvaient les chevaux de selle appartenant · aux marchands de bestiaux. Ces marchands, dans leurs redingotes longues, le fouet a la · main, allaient et venaient dans la cour ou bien marquaient au goudron les betes qui leur appartenaient; ils débattaient les prix et sur- veillaient le transport des bestiaux du parc dans le hangar et du hangar dans la salle d’abatage. Tout ce monde était visiblement absorbé par les questions d’argent, et la pensée de us ‘ I‘L.\lSl|tS uuurzas savoir s‘il est bon ou mauvais de tuer ces animaux était aussi loin d’eux que celle de la composition chimique du sang qui coulait sur î le sol. à Ou n’apercevait aucun boucher dans la cour; ils étaient tous au travail. Ce jour·là cent bœufs environ furent abattus. .]’entrai dans la salle d’abatage et je m`ar·- E relai près de la porte; je m’y arrctai d·`abord, parce qu’à l’intérieur on était très a l’etroit, à cause des animaux qu’on déplaçait et aussi · . parce que le sang gouttait d’en haut. écla- boussant tous les bouchers qui s’y trouvaient. Si j’étais entre, j`en eusse été couvert aussi. . Il y avait une bete qn’on décrochait, une autre qn’on glissait sur le rail, une troisième, un bœuf abattu, était couchée, les jambes blanches en l’air, etlle boucher enlevait sa ' peau. Par la porte opposée à celle où je·me trouvais, on faisait passer en même temps un grand bœuf rouge` et gras; deux hommes Les muenuus nn vmunc ua É le tralnaient. Il avait a peine franchi la porto, qu’un des bouchers, armé d’une bache à long à _manche, le t`rappa`au-dessus du cou. Comme si ses quatre pieds eussent été coupés en 1 memo temps, le boeuf tomba lourdement sur I le ventre, puis, tout de suite, se retourna sur le cote et se mit a remuer convulsivement les jambes et les reins. Alors, un boucher se pré- cipîta sur lui, en se garant des jambes, Io saisit par les cornes, et abaisse de force sa _ tete vers le sol, pendant qu’un autrclsoueher — lui coupait la gorge; et, dela blessure beaute, ` le sang, d’un rouge noir, jaillissait en fon- I p taine, recueilli dans un bassin de métal par un enfant tout éclaboussé de sang. Pendant tout ce temps, le bœuf n’avait pas cessé de tourner et de secouer sa tete, et d’agiter convulsivement ses `jambes en l’air. Qepen- dant, le bassin s’emplissaît rapidement, mais le bœuf était encore vivant, il continuait de battre l’air avec ses pieds, si bien que les - 10. . tu I•I..\Istt\s Clll'l€LS l bouchers avaient soin dese tenir à l’écart· Aussitôt que le bassin de métal fut rempli, le jeune garçon le mit sur sa tete et Pemporta a la fabrique d‘albumîne, pendant qu’un autre î ` enfant apportait un autre bassin qui com- mença de s'emplir a son tour; mais le bœuf É continuait à ruor désespérément. Des que le . sang cessa de couler, le boucher souleva la tete du bœuf et se mit à le dépouiller de sa î peau; l’animal se débattait toujours. La tete ` était mise à nu, devenue rouge avec des veines blanches, et prenait la position que lui · donnaient les bouchers. La peau pendait des deux cotés, le bœuf ne cessait de se debattre. 4 Un autre boucher saisit alors le bœuf par la jambe, la casse. et la lui trancha : sur le ventre et sur les autres jambes couraient encore des convulsions; puis on lui coupa les membres restants et on les jeta dans le tas où étaient les jambes des autres bœufs du même ^ propriétaire. Puis on trame l’anîmal abattu Las muaaaas ou vuxont ms vers la poulie et on le penclit. Alors seule- mont, la bete ne donna plus signe de vie. (Pest ainsi que je regartlai de la porto et que je vis abattre un tlcuxième, un troisieme i et un quatrième boeuf. Pour tous ou proeétla L de meme; de mème, la tète otee avec la langue pincée par les dents et le derrière tres· e saillantg la différence ne consistait qu’en ce — quo l’abatteur ne frappait pas juste des la première fois à l`entlroit qui faisait tomber Panimal; il arrivait que le boucher manquait le coup : le bœuf se cabrait, mugissait et, inondé de sang, cherchait à s`arracher des mains du boucher. Alors on Pentraînait sous la poutre tféquarrissage, on frappait une seconde fois et il tombait. Je fis le tour et je m’approchai de la porte opposée par laouelle entraient les animaux; ici, je vis répéter la même chose, seulement de plus près et par suite plus nettement. .l’v ai vu surtout ce que je n’ai pas pu voir de ne ruusins cnums l’autre porte : le moyen par lequel on forçait les animaux à rentrer. Chaque fois qu’on prenait un bœuf dans le hangar et qu'on le tratnait à l’aide d'une corde attachee aux co1·nes,lebeeul`, sentant le sang, s'are-beutait parfois, mugissait et reculait; deux hommes n’auraicnt pas pu le trainer par la force; c’est pourquoi, chaque fois, l’un des bouchers s’approchait, prenait le bœuf par la queue et la tournait en lui cassant le cartilage; l’animal avançait. · Lorsqu’on eut fini Yabatage des bœufs d‘un propriétaire, on recommence la meme opéra- tion pour un autre. Le premier animal de cette nouvelle bande etait un taureau, beau, robuste, noir avec des taches blanches et les jambes complètement · blanches, un animal jeune, musclé, éner- gique. On tira la corde, il baissa la tète et` s’arrèta avec décision; mais le boucher qui marchait derrière, comme un Qmécanicien qui · mas muauuus ne xmxunu sr: î se saisit du manche du souttlet, saisit la É queue, la tourna, le cartilage eraqua et le taureau se jeta en avant, jetant par terre les gens qui le tenaient par la corde, et s‘arreta de nouveau regardant de cote, de son oeil noir plein de feu; mais de nouveau la queue craque; le taureau se jeta en avant et se trouva, cette fois—la, où il fallait; Pabatteur s’approcha, ajuste. et frappa; le coup mal ' porté, le taureau bondit, agita fortement lau tète, mugit, et tout en sang, s’arracha et se jeta en arriere. Tous ceux qui se trouvaient ii la porte s‘êcarterent vivement; mais les bouchers habitués, avec leur bravoure acquise ~ par le danger, saisirent vivement la corde, puis firent de nouveau marcher la queue, et de nouveau,le taureau se trouva dans la salle où on le traîna la tête sous la poutre d’equar· rissage ; il ne lui fut plus possible de s’éehap· per. L’abatteur ajusta rapidement Pendroit où les poils se séparent en rayons d’étoile et, ua i n·•..\•sins cumcns î malgré le sang, le trouva, frappa, et la jolie L bete pleine de vie s’abattit en se débattent de la tete, des jambes, pendant qu’0n le saiguait 2 et qu’on lui enlevait la peau. -—— Ali! c’est le diable pour tomber; il n’est meme pas tombé ou il fallait, — groguait le boucher en coupant la peau de la tete. î Cinq minutes après, la tete noire était i rouge, sans peau, les yeux vitreux, ees 'memes yeux qui brîllaient d’une si hello cou- leur il y avait cinq minutesù peine. · Puis je mo rendis a l'endroit où on abat le petit bélail;e’était une très grande pièce avec le sol en asphalte et des tables avec dossiers à sur lesquelles on égorge les moutons et les É veaux. Le travail était achevé ici dans la h longue pièce tout imprégnée d’odeur de sang; I seuls, deux bouchers s’y trouvaient. L’un souftlait dans la jambe d’un mouton tué et _ frottait de sa main le ventre gonflé de Pani- mal; l’autre, un jeune gars en tablier macnlé mas iuauoeuus ne viaauu ne g de sang, fumait une cigarette. Je fus suivi d’un homme qui paraissait un soldat en retraite et qui apportait un petit mouton d’un jour, noir, avec une marque au cou, les jambes nouees, et le plaça sur une table comme sur un lit. Le soldat qui, visiblement, etait familier de l’en¢lroit, souhaita le bonjour et lia conversation au sujet d'un congé et demander au patron. Le jeune garçon a la É cigarette s’approcha, le couteau a la main, l’a|l`ùta sur le bout de la table et répondit qu'on avait congé les jours de fete. Le mou- ton vivant restait aussi immobile que le mort s gontlê, avec cette ditlérence qu’il agitait vive- I ment sa courte queue et que ses flancs se soulevaient plus rapidement que d’ordinaire. Le soldat, sans elïort, appuya la tète du jeune animal contre la table. Le jeune bou- ‘ cher, tout en continuant à. parler, prit de sa main gauche la tete du mouton et lui tranche . la gorge. ` ` gro rusisms cuuans _
Le mouton s’agita, sa petite queue devint raide et cessa de remuer. Le boucher, pen- dant que le sang sortait, ralluma de nouveau î sa cigarette. Le sang coula et le mouton s`agita de nouveau; la conversation conti- nuait, sans s`interrompre un instant. lit les poules, de jeunes poulets qui, par· milliers, chaque jour dans les cuisines, les tetes coupées, inondés de sang, sursautent, e battent des ailes avec un comique terrible! Et cependant la dame au cœur sensible mange ce cadavre de volatile avec une com- plete assurance de son droit en affirmant · deux opinions qui se contredisent la pre- micro, qu’elle est si délicate, comme l’assure le docteur, qu’elle ne pourrait pas supporter T une nourriture exclusivement végétale, et qu’il faut à son faible organisme de la viande; la seconde, qu’elle est si sensible, qu’il lui est impossible non seulement à elle-mème de causer des souffrances à des animaux, mais qu'elle ne supporte même pas la vue de ces souffrances.
En réalité, cette pauvre dame est faible, précisément parce qu’on l'a habîtuée à se nourrir d'aliments contraires à la nature humaine ; et elle ne peut pas ne pas causer de souffrance aux animaux, par ce simple fait qu’elle les mange. lâù l'L.\l8ll\S CMIELS ` — P X Un ne peut pas feindre de ne pas le savoir, nous no Sommes pas des autruches; nous ne pouvons pas croire que si nous ne regardons pas,_il n’errivera pas ce que nous ne voulons pas voir. C'est encore plus impossible que do ne pas vouloir voir ce que nous man- goons. Et encore, si c’etait nécessaire, ou tout au moins utile; mais non, à rien'. Cela ne sert I. Que ceux qui en doutent lisent les livres nombreux composés par des savants et des médecins sur ce sujet, ou on prouve que la viande n'est pas nécessaire comme nourriture. Et qu'on n’écoute pas ces medecins du vieux temps qui préconisent la nécessité de la nourriture animale, par cette simple raison que cela a été reconnu longtemps par leurs prédécesseurs et par eux mêmes; car ils préconisent cela avec entêtement, avec animositè, comme on défend tout ce qui est vieillot, surannè. Les zuasuicuns un \’lANll|i ne que pour développer des sentiments bestiaux, la lubricité, laluxure, Pivrognerie. Cela est confirmé constamment par ce fait que les jeunes gens, bons, purs, surtout les femmes et les jeunes filles, sentent, sans se rendre compte comment l’un découle de l’autre, que la vertu ne s’accorde pas avec le bifteck, et qu’aussitôt qu’ils veulent devenir bons, ils abandonnent la nourriture animale. Que veux-je prouver? Serait·ce ce fait que les hommes, pourdevenir bons, doivent cesser - de manger de la viande? Nullement. Je veux seulement démontrer que, pour arriver à mener une vie morale, il est indis- pensable d’acquérir progre.s·sz'vement iles qualités nécessaires, et que, de toutes les É vertus, celle qu’il faudra conquérir avant toute autre, c’est la sobriété, la volonté de maîtriser ses passions. En tendant à Pabstinence, l’h0mme suivra nécessairement un certain ordre défini, et, dans cet ordre, la première · ass PLAISIRS Cannes vertu sera la sobriété dans la nourriture, le jeûne relatif. I Et s`il cherche sérieusement et sincerement la voie morale, la premiere dont l'hommo se privera sera la nourriture animale; ear, sans parler de Pincitation aux passions produites par cette nourriture, son usage est tout sim- plement itnmoral, car il exige une action contraire au sentiment de la moralité - Passassinat — et il n’est provoqué que par la gourmandise, la voracité. Et pourquoi la privation de la nourriture animale sera-t-elle la première étape vers la vie morale? ° Il y est excellemment repondu dans ce livre', et non pas par un seul homme, mais U 4. Cette étude a ete écrite en guise de préface à une . traduction russe d'un ouvrage anglais de llavard Wil· liams (the Ethies of Diet) qui contient un grand nombre de biographies et d’extraits des œuvres de ditïérents grands penseurs de toutes les époques qui s'élevaient contre l'usage par Fhomme de la nourriture animale. Lus Manouuus un vmunu 12:: par toute Pliumanité en la personne de ses meilleurs représentants, durant toute l’exis· tence, depuis Page de raison de Phumanité. Mais pourquoi, si llillégitimité, c’est·à-dire Pîmmoralité d’une' nourriture animale, est connue depuis si longtemps de Phommo, n’est·on pas arrivé encore jusqu’ici à la conscience de cette loi? -~ demanderont des gens qui jugent plutot d’après l’opinion cou- rante que d’après leur raison. La réponse en est dans ce fait que le mouvement morali- sateur, qui constitue la base de tout progres, s’accomplit toujours lentement, et que l’indîce o de tout véritable mouvement est dans son caractère de perpétuité et dans sa constante accélération. Tel est le mouvement végétarien; ce mou- ° vement est exprimé aussi bien par tous les écrits qui composent ce livre que par l’exis- tence mome de Phumanité, laquelle tend de plus en plus, sans qu’elle en ait conscience, 11. me . PLAISIRS cmmns à passer de la nourriture animale au régime végétal, et ce mouvement se manifeste avec une force particuliere et consciente dans le végétarisme, qui prend de plus en plus d’extension. Chaque année, le nombre de livres et de revues traitant ce sujet s’accrott du plus en plus. On rencontre de plus en plus souvent des hommes qui renoncent à la nourriture ani- F male, et, chaque année, surtout en Allemagne, en Angleterre et en Amérique, le nombre des hôtels et auberges végétariens augmente de plus en plus. Ce mouvement doit particulièrement ré- jouir les hommes qui cherchent à. réaliser le royaume de Dieu sur la terre, non pas perce I i que le végétarisme par lui-même est un pas important vers ce royaume, mais parce qu’il _ est l`indice que la tendance vers la perfection morale de Phomme est sérieuse et sincère, car cette tendance implique un ordre inva- LES muesuns on vmunn 121 riable qui lui est propre et qui commence par la premiére étape. On ne peut que s’en réjouir, et cette joie est comparable à celle que doivent éprouver des hommes qui, voulant atteindre l’étage le plus élevé d’un édifice, auraient songé tout d'ahord a escalader le mur, et qui s’aperce· vraient enfin que le plus simple moyen est encore de commencer par la première marche de l’escalie1·.