Les Masons
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- Les Masons
- Quand tout l’ mond’ doit êt’ dans son lit
- Mézig trimarde dans Paris,
- Boïaux frais, cœur à la dérive,
- En large, en long, su’ ses deux rives,
- En Été les arpions brûlés,
- En Hiver les rognons cinglés,
- La nuit tout’ la Ville est à moi,
- J’en suis comm’ qui dirait le Roi,
- C’est mon pépin... arriv’ qui plante,
- Ça n’ peut fair’ de tort à la Rente.
- À chacun son tour le crottoir.
- J’ vas dans l’ silence et le désert,
- Car l’ jour les rues les pus brillantes,
- Les pus pétardièr’s et grouillantes,
- À Minoch’ sont qu’ des grands couloirs,
- Des collidors à ciel ouvert.
- J’ suis l’Empereur du Pavé,
- L’ princ’ du Bitum’, l’ duc du Ribouis,
- L’ marquis Dolent-de-Cherche-Pieu,
- L’ comt’ Flageolant-des-Abatis,
- L’ baron d’ l’Asphalte et autres lieux.
- J’ suis l’ baladeur... le bouff’-purée,
- Le rôd’-la-nuit... le long’-ruisseaux,
- Le marque-mal à gueul’ tirée
- Le mâch’-angoiss’... le cause-tout haut.
- Si jamais vous êt’s dans l’ennui
- Et forcé comm’ moi je le suis
- À c’ que ça s’ passe à la balade,
- J’ vas vous ess’pliquer mon manège :
- Mettons qu’y lansquine ou qu’y neige,
- Eh ben ! allez rue d’ Rivoli,
- Malgré qu’y ait des vents coulis
- On est pas mal sous ses arcades.
- Mais si c’est l’Été... pas la peine,
- Y vaut mieux s’ filer vers la Seine.
- Là su’ eun’ berge ou sous un pont
- Vous pouvez eun’ bonn’ couple d’heures
- Dans la flotte qu’est un vrai beurre,
- Mettre à tremper vos ripatons.
- Tâtez, l’essai n’en coûte rien,
- Car moi j’ connais tous les bons coins,
- Tous les trucs... on peut pas me l’ mette
- À forc’ comm’ ça d’ trouver des joints
- Et d’ boulotter mes kilomètes.
- Aussi des fois su’ la grand’ Ville
- Du haut en bas, du sud au nord,
- Y a si peu d’ pétard et d’ poussière
- Et tout y paraît si tranquille
- Qu’on s’ figur’ que Pantruche est mort,
- Qu’on voyag’ dans un grand cim’tière
- Et qu’y s’ réveill’ra pus jamais,
- (Ah ! nom de Dieu si c’était vrai !)
- Mais des fois juste à ce moment,
- Là-bas... en banlieue... loin du centre,
- Y nous vient de longs hurlements,
- C’est le chien d’ fer ou l’ remorqueur,
- Hou... yaou... on dirait mon ventre !
- Ya haou... on jur’rait mon cœur !
- Seul’ment ces cris-là m’ fout’nt la trouille ;
- Ça m’occasionn’ des idées noires,
- Et me v’là r’parti en vadrouille
- À r’tricoter des paturons
- Pou’ pas risquer d’êt’ fait marron
- Par les escargots de trottoir.
- On rencont’ ben des attardés,
- Des clients en train d’ rouspéter,
- Que leurs pip’lets laiss’nt poireauter
- Eune heure à leur cordon d’ sonnette.
- Des chiffortins, des collignons,
- Des tocass’s qu’a pas fait leur plâtre,
- Des cabots qui rent’nt du théâtre,
- Des magistrats qui r’vienn’nt du claque,
- Des poivrots, des flics ou des macs.
- (Mais, marioll’, quand qu’on est honnête
- On néglig’ ces fréquentations.)
- Des fois que j’ traîne mes arpions d’ plomb,
- J’ m’arr’pos’ et j’ m’adosse à un gaz
- Pour voir « à quel point nous en sommes »,
- Tout fait croir’ que j’ suis vagabond :
- Et d’ Charonne au quartier Monceau,
- Au milieu du sommeil des Hommes,
- Me v’là seul avec ma pensée
- Et ma gueul’ pâl’ dans les ruisseaux !
- Les nuits où j’ai la Lun’ dans l’ dos,
- J’ piste mon Ombr’ su’ la chaussée,
- Quand qu’ j’ai la Lun’ en fac’ des nuits,
- C’est mon Ombre alorss qui me suit ;
- Et j’ m’en vas... traînaillant du noir,
- Y a quét’ chose en moi qui s’ lamente,
- La Blafarde est ma seule amante,
- Ma Tristesse a m’ suit... sans savoir.
[modifier] II — Les Masons
- Or les nuits ousque j’ vagabonde,
- Comm’ j’ai pas trop d’occupations,
- J’ me fais inspecteur des Masons.
- Quand que la Lune est gross’ dans l’ ciel,
- Les nuits d’ Printemps a sont comm’ blondes,
- Et on dirait des bastions d’ miel.
- L’Hiver, l’Automne, on croirait voir,
- Des châteaux de camphre ou d’ivoire,
- Les nuits d’Eté au clair de Lune.
- (Si on laiss’ l’odeur d’ choléra,
- Qui vous vient du côté d’ Bondy),
- Ça fait un décor d’opéra.
- Les Masons ? Y a qu’ ça dans Paris
- Y en a en pierr’s, en marbre, en briques,
- En porcelaine ou en papier :
- Y en a des tocard’s... des jolies,
- Des branlantes... des démolies,
- Des quantités qu’ est en fabrique
- Et qu’est blanch’s comm’ des mariées.
- Y en a d’ tous poils... y en a d’ tout âge.
- Y en a qui z’ont des flott’s d’étages
- Et y en a qui z’ont qu’un preumier.
- Y en a des r’tapées.. des tout’s neuves,
- Y en a d’ pimpant’s et y en a d’ gaies,
- Y en a qu’a l’air triste des veuves
- Qui ne sourieront pus jamais.
- Quand j’ rôdaill’ dans les grands quartiers,
- J’en vois qu’est comm’ des forteresses,
- Bouclées, cad’nassées et grillées.
- Si Jésus voulait y entrer
- En disant : « — Voyez ma détresse »,
- On s’rait pas long à l’ fusiller.
- Y en a qu’est si rupin’s et chouettes
- Qu’on s’ dit qu’on aurait beau marner,
- Fair’ fortun’ dans les cacahouettes,
- On pourrait jamais s’y plumer.
- Y en a qui z’ont des bow-window
- Ousqu’on vourait en silhouette
- Voir poireauter eun’ tit’ Juliette
- Dont on serait le Roméo.
- Et de d’ cell’s là... y en a d’ très bien,
- Qui vous la frim’nt au vieux château,
- A z’ont des tourell’s, des créneaux,
- Et des gargouill’s à gueul’s de chien.
- (Les Preux qui cach’nt là leur noblesse
- Ont bravement, dans leur jeunesse,
- Spéculé su’ des peaux d’ lapins.)
- Bon sang ! dans ces fières murailles
- Qui m’ont tout l’air d’être élevées
- Avec le mêm’ genr’ de pavés
- De granit ou de pierre de taille
- Dont est fait le Cœur des Gavés,
- Doit gn’y avoir des plumards couverts
- D’égledons de fourrur’s et d’ peaux,
- Ousqu’y fait doux, ousqu’y fait chaud,
- Ben moi.. j’ suis dehors en Hiver.
- Et v’là qu’à z’yeuter ces Masons,
- Aveug’s et sourd’s comm’ des Prisons,
- On s’ dit — « Quoi qu’y peut s’y passer ? »
- Tous ces moellons forcés d’ se taire,
- Ça doit n’en cacher des mystères,
- Mêm’ que c’est terribe à penser.
- Du haut en bas d’ ces six étages
- Pens’nt-t-y un p’tit peu à c’ qu’y font ?
- Ben sûr y en a qui naiss’nt, qui meurent...
- Y en a qui font leurs frèr’s cocus,
- Y en a qui pionc’nt, qui rêv’nt, qui pleurent,
- Et y en a qu’ ont jamais vécu.
- D’aut’s se zigouillent, s’empoisonnent,
- D’aut’s en faisant des galipettes
- Se bécott’nt à la tourtereaux ;
- Des mectons cour’nt après leur bonne,
- Camoufle au poing, Borgne en trompette,
- Comme faisait défunt Trublot.
- Et le tout sans jamais penser
- À z’yeuter un coup par la f’nêtre.
- Pour voir... on sait pas si peut-être
- Leur prochain s’rait pas dans les rues
- À fair’ le jacque et le pied d’ grue.
- Quant aux quartiers des Purotains,
- Dans les faubourgs, dans les banlieues,
- Pas si loin d’ leurs sœurs ces Merveilles,
- Là les Masons ont l’air de Vieilles
- Qui se s’raient roulé’ dans leur pisse.
- La pupart sont des grand’s bâtisses,
- Qui branl’nt, qui suint’nt, qui pleur’nt, qui puent,
- De vrais casern’s plein’s de ménages
- Où y a, quoi qu’en dis’nt les repus,
- Du malheur à tous les étages.
- Des p’tiot’s sont encor pus affreuses,
- A fouatt’nt le crime et la misère,
- A sont couleur de panaris,
- A sont gâtées... ruinées... lépreuses,
- On croirait des chicots pourris
- Bordant la gueule de l’enfer.
- Les nuits d’amour, au mois de Mai,
- On entend au travers d’ leurs murs,
- Des soupirs, des mots... des murmures,
- Ces nuits-là a s’ mett’nt à chanter.
- Et les Sam’dis d’ paie et d’ soûl’rie
- L’ en sort des cris, des chocs, des pleurs.
- C’est Populo qui s’ multiplie
- Dans la crasse et dans la douleur.
- Car c’est là d’dans qu’y sont r’légués
- Ceuss’ qu’ a bâti les beaux quartiers,
- Les nobles masons par centaines
- Et les bell’s affair’s qu’a contiennent.
- Y sont là n’dans... y n’ont pas l’ choix
- Dans ces cahut’s, dans ces cassines,
- Pilés, tassés à l’étroitesse
- Comm’ dans leurs barils des anchois
- (Çà qui fait bien pour la poitrine).
- C’est là qu’ fonctionne Étés, Hivers,
- Tout’ cett’ pauv’ grain’ de faits divers
- Avec toujours pendus aux fesses
- L’ Proprio, l’Huissier, l’ Commissaire,
- Dont on n’ peut se débarrasser
- Qu’avec un boisseau d’ charbon d’ bois,
- Malgré ça des fois je me dis
- Qu’ dans n’import’ quel’ de ces taudis
- Au lieur d’êt’ dehors en Hiver
- Vaurait p’têt’ mieux eun’ position
- Eune existenc’ pus régulière,
- Un foyer quoi... un p’tit log’ment,
- Eun’ tabe, un buffet... eune ormoire,
- Eune ormoire où y aurait... des choses,
- Et dans l’ tout eun’ fraîch’ tit’ Moman,
- Eun’ joli’ Moman à bras roses
- Qui sortiraient de son peignoir
- Quand qu’alle apport’rait la soupière
- Ou allum’rait la suspension.
- Voui, voui, mais voilà... comment faire ?
- Ces masons-là autant qu’ les Belles
- Au gas qui passe désolé
- A sont pas pus hospitalières.
- J’ai beau m’ trémousser, j’ai pas l’ rond,
- Je suis tremblant, je suis traqué,
- J’ suis l’ Déclassé... l’ gas distingué
- Qui la fait à la poésie :
- J’ suis aux trois quarts écrabouillé
- Ent’ le Borgeois et l’Ovréier,
- J’ suis l’ gas dont on hait le labeur,
- Je suis un placard à Douleurs,
- Je suis l’Artiste, le Rêveur,
- Le Lépreux des Démocraties.
[modifier] III — La Maison des Pauvres
- N’empêch’ si jamais j’ venais riche,
- Moi aussi j’ f’rais bâtir eun’ niche
- Pour les vaincus... les écrasés,
- Les sans-espoir... les sans-baisers,
- Pour ceuss’ là qui z’en ont soupé,
- Pour les Écœurés, les Trahis,
- Pour les Pâles, les Désolés,
- À qui qu’on a toujours menti
- Et que les roublards ont roulés ;
- Eun’ mason... un cottage... eun’ planque,
- Ousqu’on trouv’rait miséricorde,
- Pus prop’s que ces turn’s à la manque
- Ousque l’on roupille à la corde ;
- Pus chouatt’s que ces Asil’s de nuit
- Qui bouclent dans l’après-midi,
- Où les ronds-d’-cuir pleins de mépris
- (Les préposés à la tristesse)
- Manqu’nt d’amour et de politesse ;
- Eun’ Mason, Seigneur, un Foyer
- Où y aurait pus à travailler,
- Où y aurait pus d’ terme à payer,
- Pus d’ proprio, d’ pip’let, d’huissier.
- Y suffirait d’êt’ su’ la Terre
- Crevé, loufoque et solitaire,
- D’ sentir venir son dergnier soir
- Pour pousser la porte et... s’asseoir.
- Quand qu’on aurait tourné l’ bouton
- Personn’ vourait savoir vot’ nom
- Et vous dirait — « Quoi c’est qu’ vous faites ?
- Si you plaît ? Qui c’est que vous êtes ? »
- Non, pas d’ méfiance ou d’ paperasses,
- Toujours à pister votre trace,
- Avec leur manie d’étiqu’ter ;
- Ça n’est pas d’ la fraternité !
- Mais on dirait ben au contraire :
- — « Entrez, entrez donc, mon ami,
- Mettez-vous à l’ais’, notre frère,
- Apportez vos poux par ici. »
- Pein’ dedans gn’aurait des baignoires,
- Des liquett’s propes... des peignoirs,
- D’ l’eau chaud’ dedans des robinets
- Qu’on s’ laiss’rait rigoler su’ l’ masque,
- Des savons à l’opoponasque,
- Des bross’s à dents et des bidets.
- Pis vite.. on s’en irait croûter
- Croûter d’ la soup’ chaude en Hiver
- Qui fait « plouf » quand ça tomb’ dans l’ bide,
- Des frich’tis fumants, des lentilles,
- Des ragoûts comm’ dans les familles,
- Des choux n’avec des pomm’s de terre,
- Des tambouill’s à s’en fair’ péter.
- Et quand qu’ ça s’rait la bell’ saison
- On boulott’rait dans le jardin
- (Gn’en aurait un dans ma Mason
- Un grand... un immense... un rupin)
- Ousqu’y aurait des balançoires,
- Des hamacs... des fauteuils d’osier
- (Pou’ pouvoir fair’ son Espagnole)
- Et ça s’rait d’ la choquott’ le soir
- Quand mont’rait l’ chant du rossignol
- Et viendrait l’odeur des rosiers.
- Mais l’Hiver il y f’rait l’ pus bon :
- Ça s’rait chauffé par tout’s les pièces ;
- Et les chiott’s où poser ses fesses
- J’ f’rais mett’ du poil de lapin d’ssus
- Pou’ pas qu’ ça vous fass’ foid au cul.
- Et pis dans les chambr’s à coucher
- Y gn’aurait des pieux à dentelles,
- D’ la soye... d’ la vouat’... des oneillers,
- Des draps blancs comm’ pour des mariés,
- Des lits-cage et mêm’ des berceaux
- Dans quoi qu’on pourrait s’ fair’ petiots ;
- Voui des plumards, voui des berceaux
- Près d’ quoi j’ mettrais esspressément
- Des jeun’s personn’s, prop’s et girondes,
- Des rouquin’s, des brun’s et des blondes
- À qui qu’on pourrait dir’ — « Moman ! »
- Ça s’rait des Sœurs modèl’ nouveau
- Qui s’raient sargées d’ vous endormir
- Et d’ vous consoler gentiment
- À la façon des petit’s-mères,
- À qui en beuglant comme un veau
- (La cabèch’ su’ le polochon),
- On pourrait conter ses misères :
- — « Moman, j’ai fait ci et pis ça ! »
- Et a diraient : — « Ben mon cochon ! »
- — « Moman, j’ai eu ça et pis ci. »
- Et a diraient : — « Ben mon salaud ! »
- « Mais à présent faut pus causer,
- Faut oublier... faut pus penser ,
- Tâchez moyen d’ vous endormir
- Et surtout d’ pas vous découvrir. »
- Ma Mason, v’là tout, ma Mason,
- Ça s’rait un dortoir pour broyés
- Ousqu’on viendrait se fair’ choyer
- Un peu avant sa crevaison
- Loin des Magistrats de mes ...
- Qu’ont l’ cœur de vous foute en prison
- Quand qu’on a pus l’ rond et pus d’ turne.
- Mais pour compléter l’illusion
- Qu’on est redevenu mignon
- Tout’s mes Momans à moi, à nous,
- Faurait qu’a z’ayent de beaux tétons,
- Lourds, fermes, blancs, durs, rebondis
- Comm’ les gros tétons des nounous
- Ou des fermièr’s de Normandie ;
- Et faurait qu’ ces appâts soyent nus.
- Mêm’ les gas les pus inconnus,
- Auraient l’ droit d’y boir’, d’y téter
- Au moment ousqu’y tourn’raient d’ l’œil.
- S’ils faisaient la frim’ d’êt’ pas sages
- Dans leur plumard ou leur fauteuil
- On s’empress’rait d’ leur apporter
- Les tétons sortis du corsage,
- Pleins d’amour et de majesté.
- Je vois d’ici mes Nounous tendres
- Introduir’ dans les pauvres gueules
- De tous les Errants de Paris
- Le bout de leurs tétons fleuris.
- Et j’ vois d’ici mes pauv’s frangins
- Aux dents allongées par la Faim
- Boir’ les yeux clos et mains crispées
- Par la mort et par le plaisir.
- Et pour jamais et pour jamais
- (Le museau un peu pus content)
- J’ les vois un à un s’endormir
- Le bout d’un téton dans les dents...