Les Monologues

La bibliothèque libre.
 
Aller à : navigation, rechercher


Les Monologues


La petite révoltée

Monologue dit pour la première fois au Cercle des Castagnettes le 2 avril 1880 par Mademoiselle Octavie d’Andor.



Ah ! c’est trop fort ! je suis en rage !

Me traiter de cette façon !

Vous figurez-vous qu’à mon âge,

Maman me chasse du salon !

Oui, c’est le mot ! maman me chasse

Sans crainte de m’humilier.

Mais à la fin, cela m’agace,

Et je suis lasse de plier !

Je suis une bonne nature,

Je patiente, mais… tout doux !

Il ne faut pas que cela dure

Ou je me fâche, voyez-vous !

Enfin, à vous tous j’en appelle !

N’ai-je pas raison franchement ?

Me voici grande demoiselle  :

Pourquoi me traiter en enfant ?

Ce qu’on m’a fait, c’est une honte,

C’est une atteinte à mon honneur !

Je sens le rouge qui me monte.

Mais l’on verra si j’ai du cœur !…

Tantôt à la porte l’on sonne,

— J’étais avec mère au salon -

Et soudain, voilà que la bonne

Annonce : « Monsieur Montalon ! »

« Monsieur Montalon ! fait ma mère,

Vite, fillette, viens t’asseoir,

Et tiens-toi bien, car c’est le père

Du jeune homme de l’autre soir ! »

« Et tiens-toi bien, car c’est le père

Du jeune homme de l’autre soir ! »

Pourquoi me dit-elle ça, mère ?

Quel rapport ça peut-il avoir ?

Enfin monsieur Montalon entre…

Si vous saviez comme il est fait !

Vieux, chauve, petit, un gros ventre !

Non, je n’ai rien vu de si laid !

Et pourtant, le fils, ce me semble,

Du père est le portrait frappant !

C’est drôle que l’on se ressemble,

Et que l’on soit si différent !

Car le fils, ne vous en déplaise,

Est vraiment un joli garçon

Mais je m’étonne qu’il me plaise,

Quand je vois monsieur Montalon.

Bref, quand maman, selon l’usage,

Eut fait la présentation,

Je le vois qui me dévisage,

Avec grande obstination !

Je me sentais embarrassée,

Et cela se comprend vraiment !

Se voir ainsi dévisagée,

Je vous assure, c’est gênant !

Lorsqu’il m’eut bien considérée,

Le vieux réfléchit un instant

Puis, d’une voix très altérée,

Dit en s’adressant à maman :

« Ah ! mademoiselle est charmante,

Madame, et j’ai certain projet

Dont vous serez ma confidente…

Je veux vous parler en secret ! »

… Et maman m’a mise à la porte,

Sans égard pour ma dignité ;

Il a bien fallu que je sorte,

Mais vrai, c’est une atrocité !

Il faut toujours qu’on m’humilie !

« Maman ne me manque jamais !

Hier, pour voir une comédie,

Elle me conduit aux Français. »

Eh bien ! au plus joli passage

De cette pièce, elle eut le front

De me faire partir, ô rage !

Tout ça, pour me faire un affront !

Enfin toujours elle tourmente,

On a beau faire ce qu’on peut,

Jamais on ne la voit contente,

Elle ne sait ce qu’elle veut !

Tenez, une preuve entre mille.

Vendredi soir sur le palier

Je parlais à M. Léville,

Le locataire du premier ;

Ce n’était pas un bien grand crime !

Un brin de causette en passant,

C’est une faute bien minime.

Mais quand elle apprit ça, maman,

Ah ! sainte Vierge ! quelle vie !

Je ne l’oublierai de longtemps,

Disant que c’est une infamie

Que de parler aux jeunes gens !

Ne croyez pas qu’elle le pense !

Son seul but en réalité,

c’était de me faire une offense,

Une offense à ma dignité !

Et je vais le prouver bien vite !…

Trois jours après, à la maison

Nous recevons une visite

Du fils de monsieur Montalon !

Or, voyez si ce n’est pas bête,

Si cela se comprend vraiment.

Maman nous laisse en tête-à-tête,

Là, tous les deux, bien gentiment.

Nous ne savions trop que nous dire,

Et c’était même très gênant !

Enfin, il se mit à sourire,

Et je souris également.

Dès lors la glace était brisée :

Nous commençâmes à causer,

Et moi bien vite apprivoisée,

Pour trois je me mis à jaser.

Puis enfin, de fil en aiguille

Il en vit à parler d’amour,

Il me dit que j’étais gentille,

Et me fit quelque peu la cour !

Il se mit à genoux par terre,

Et m’embrassa bien longuement ;

Quant à moi, je me laissais faire,

Ne pouvant agir autrement.

Mais comme il était de la sorte

A m’embrasser bien tendrement,

Tout à coup, voilà qu’à la porte

Je vois apparaître maman !

Je deviens rouge, embarrassée…

Mais, à mon grand étonnement,

Loin de paraître courroucée

Elle sourit en nous voyant !

Or que veut dire ce sourire ?

Que peut-on conclure de là ?

Si ce n’est pas se contredire,

Comment appellerez-vous ça ?

Ainsi donc, quand maman me gronde

Ce n’est que pour me taquiner !

Et c’est toujours devant le monde,

Qu’elle cherche à m’humilier !

Que je voudrais qu’on me marie,

Pour pouvoir être libre enfin !

Rester fille, Dieu ! quelle vie !

Quand donc en verrai-je la fin !

Au moins lorsque je serai dame,

Mon mari me traitera mieux !

Un bon époux, je le proclame,

Est le plus grand bienfait des cieux !

Non, mais que peuvent-ils bien faire ?

Ce vieux est des plus indiscrets

De tenir si longtemps ma mère

Pour lui raconter ses secrets.

Que peut-il avoir à lui dire ?

Cela m’intrigue franchement !

S’il voulait que je me retire,

C’est que c’était intéressant !

Si j’écoutais par la serrure ?…

Quoi ! c’est un moyen excellent.

Chez les femmes, je vous assure

Que tout le monde en fait autant

Ah ! mon Dieu ! que viens-je d’entendre ?

« Cher monsieur, ma fille est à vous ! »

Non… ce n’est pas… j’ai cru comprendre…

Monsieur Montalon ! mon époux !

Quoi ! moi, je deviendrais la femme

De cette vieille antiquité !

Non, par exemple, je réclame,

J’ai ma petite volonté.

Donc, maintenant l’on me marie

Sans seulement me consulter ?

Ah ! c’est trop fort ! quelle infamie !

Je finis par me révolter.

A quoi peut bien penser ma mère

De me donner un tel mari !

Il est au moins… quinquagénaire !

Vraiment c’est un joli parti !

Enfin me voyez-vous : « madame

Montalon ! » Quel nom singulier !

Ce serait beau pour une femme !

C’est un vrai nom de cordonnier !

Oh ! tout n’ira pas de la sorte

Et je lutterai s’il le faut !

Je ne crains rien, moi, je suis forte,

Il faudra me prendre d’assaut !

Elle écoute à la porte.

« … Je puis répondre de ma fille,

Car je sais qu’elle aime Gaston,

Et je suis aise, en ma famille

De voir entrer un Montalon !… »

Hein ! quoi !… ce n’était pas le père !

C’était donc moi qui me trompais !

Est-ce bien possible ! oh ! ma mère,

Comme je te calomniais !

Oui, tu dis bien, Gaston, je l’aime,

— Je puis l’avouer entre nous -

Pour lui mon amour est extrême

Et je le rêvais pour époux !

Enfin, je vais être sa femme !

L’on m’appellera : « Montalon ! » 

Non, voyez-vous, ce que je blâme,

C’est qu’il ait un si vilain nom !

… Mais bah ! les noms cela se change,

On n’a qu’à mettre un « de » devant.

« Montalon » tout court, c’est étrange,

Mais « de Montalon » c’est charmant !

Enfin je vais être madame,

Et je vais épouser Gaston !

Ma foi, je n’y tiens plus… et dame !

Tant pis, je retourne au salon.

Fausse sortie.

Mesdames ! avant que je sorte,

Un conseil dans l’intimité :

N’écoutez jamais à la porte,

Ce n’est pas un bon procédé !

Ou bien alors, je vous propose

De bien écouter… jusqu’au bout !

Car, à se tromper l’on s’expose,

Si l’on n’a pas entendu tout !

Le mouchoir

Monologue en vers dit par M. Félix Galipaux.

Je suis monsieur de Couacanlaire !

Dulcissime, Auguste, Absalon !

Agé de trente ans, pour vous plaire,

Et ténor léger de salon.

Oui, je suis ténor !… et peut-être

Déjà m’avez-vous entendu ?

D’ailleurs vous devez me connaître :

Je suis si connu ! si connu !

Tout le monde s’accorde à dire

Que je suis un très grand talent !…

Et, vrai ! vous savez, là, sans rire :

Je suis étonnant ! étonnant !

Ma voix possède tant de charmes

Qu’on voudrait toujours m’écouter,

Et je fais couler force larmes,

Lorsque je me mets à chanter !

Bref, mon mérite est manifeste !…

Eh bien ! le croiriez-vous pourtant ?

Malgré cela je suis modeste !…

Cela sied bien au grand talent !

Jamais, jamais, je ne me vante ;

J’attends qu’on vienne me chercher…

Mais ma valeur est si brillante,

Qu’on sait toujours me dénicher !…

… Ainsi tenez : hier, la marquise

De Mistanflutefischtoncant

Donnait une soirée exquise,

A tout le beau monde élégant :

On y voyait, comme on le pense,

Tout le high-life de Paris,

Et tous les plus grands noms de France

S’y mêlaient aux plus grands esprits.

… Il a bien fallu que je chante !…

D’abord j’ai voulu m’excuser,

Mais la marquise est si charmante,

Que je n’ai pas pu refuser.

J’ai dû me montrer galant homme,

Et j’ai consenti noblement.

Après avoir touché la somme

De mille francs auparavant !

Bref, au milieu d’un grand silence,

— Personne n’osant dire un mot -

Mon accompagnateur commence

Un des airs de Madame Angot :

Il chante avec force contorsions.

"Marchande de marée

Pou cent mille raisons,

Elle était adorée

A la halle aux poissons…"

Parlé.

L’idée était originale,

Et vous voyez l’effet d’ici ;

Stupéfaction générale !…

C’était vraiment bien réussi…

Moi, cependant, toujours modeste,

— Mais modeste très dignement -

Comme d’habitude, je reste

Impassible à tout compliment !

D’ailleurs, ce qu’on me dit, en somme,

A la fin ne m’apprend plus rien :

Chacun me traite de grand homme…

Depuis le temps, je le sais bien !

… Enfin, messieurs, que vous dirai-je ?

J’obtiens un triomphe complet !

C’était superbe !… mais j’abrège

Et je passe au dernier couplet :

Il chante.

"Enfin toute sa vie

Elle a envoyé… mais

C’est surtout en Turquie.

Qu’elle eut un vrai succès !

Malgré ses cinq cents femmes,

Le sultan, certain soir,

Brûlant de mille flammes

Lui jeta le mouchoir !… "

Parlé.

Et pour rendre plus véridique

Cette charmante fiction,

Pour ajouter à la musique

Plus d’intérêt et d’action,

Joignant le geste à la parole,

Pour en retirer mon mouchoir

Gracieusement ma main vole

Aux poches de mon habit noir :

Je saisis le linge au plus vite…

Mais, crac ! voyez mon embarras :

En vain je tire et je m’agite,

L’autre résiste et ne vient pas !

Bref, à la fin cela m’agace !

J’y mets tout mon entêtement,

Et pour savoir ce qui se passe,

Je me retourne brusquement.

Oh ! Ciel ! jugez de ma surprise,

De mon trouble et de mon émoi !

C’était… cherchez la rime en ise.

Que je tirais ainsi vers moi !

Par le hasard le plus funeste,

Mon pantalon s’était… fendu :

Je vous laisse à penser le reste !…

J’étais tout à fait éperdu !

Avec cela, toute la salle,

Etait en bouleversement !

Et chacun criait au scandale,

En se tournant pudiquement !

Moi, dans la stupeur générale,

Je prends mes jambes à mon cou,

Et sans plus tarder, je détale,

En courant, courant comme un fou !…

Mais aussi, par cette aventure,

Je suis bien guéri désormais !

Je ne chante plus, je le jure,

Jamais ! jamais ! jamais ! jamais !

Fausse sortie.

Pardon !… Pardon pour ma rentrée !…

Vous m’obligeriez bien, ma foi,

Si vous donnez une soirée,

De vouloir bien penser à moi !

Un coup de tête

Monologue en vers dit par Mademoiselle Rosamond.

(Elle entre par le fond, l’air agité.)

C’est fait ! la lettre est envoyée.

Le dépit m’a donné du cœur,

Et de ma main je l’ai jetée

A la poste, sans avoir peur.

Oui, nous revenions de l’église ;

— Ma gouvernante allait devant -

Nul ne me voyait ; je l’ai mise

Dans la boîte, résolument !

Mon Dieu, j’ai mis bien peu de chose ;

Ma lettre était si courte ! Quoi !

Ce n’est pas bien mal, je suppose ?

Trois mots : "Ernest, enlevez-moi ! "

"Enlevez-moi ! " Ça n’est pas grave ;

Ça se fait dans tous les romans :

On voit toujours un seigneur brave,

Beau, galant, bref, plein d’agréments,

Enlever la belle qu’il aime,

Quand… Ah ! ce cas est trop commun !

Quand, par un despotisme extrême,

On ne veut lui donner sa main.

Eh bien ! ce cas que je déplore,

Ce cas s’est présenté pour moi :

Ernest, un garçon qui m’adore,

Vient de recevoir son renvoi !

Oui, jusqu’à la saison prochaine.

Et sait-on pourquoi ? C’est navrant,

Cela redouble encor ma peine :

Maman me trouve trop enfant !

Trop enfant, moi ! Ça m’exaspère.

Enfin, j’ai mes dix-sept printemps ;

Mais, je ne sais pourquoi, ma mère

Dit à chacun que j’ai quinze ans !

Alors, j’ai l’air petite fille :

A quinze ans l’on ne compte pas.

Si quelqu’un me trouve gentille :

"Une enfant ! " lui dit-on tout bas.

Eh bien ! non, je veux une trêve

A ces propos humiliants.

C’est demain soir que l’on m’enlève :

Voilà ce que font les enfants !

Oui, demain, quand dans le village

Tout le monde sommeillera,

Juste à minuit - selon l’usage -

Ernest au jardin m’attendra.

Il sera là, fidèle au poste,

M’attendant, rempli de tourments,

Avec une chaise de poste,

Comme on le fait dans les romans.

Nous irons bien loin de la sorte :

A Melun, Venise, Bayeux,

Neuilly, Pontoise, peu m’importe,

Puisque nous serons tous les deux.

Et puis, après cette aventure,

Quand nous daignerons revenir,

Il faudra bien, je me le figure,

Que l’on consente à nous unir.

Ah ! mais, ah ! mais, j’ai de la tête,

De la tête comme papa !

L’on verra si je suis fillette,

Quand mon Ernest m’enlèvera !…

Mais au fait, j’oublie une chose :

Il n’a pas la clef du jardin !

Or, dans la nuit la porte est close…

Ah ! comment fera-t-il demain ?

Alors, quoi ! notre stratagème

Ne pourrait plus s’exécuter ?…

Mais non, je le connais : il m’aime,

Et rien ne saura l’arrêter.

Il est capable de tout faire !…

Dieu ! s’il escaladait le mur !…

Il est tout hérissé de verre,

Il s’y blesserait, ah, c’est sûr !…

Eh ! voyons, quel enfantillage !

A quoi bon penser à cela ?…

N’est-on pas prudent à son âge ?

Quel danger peut-il courir là ?

Il agira de façon telle

Que tout ira parfaitement ;

Il aura bien sûr son échelle :

C’est un garçon prévoyant !…

Oui, mais si, quand même, il arrive

Quelque malheur, je ne sais quoi,

Alors… oh ! quelle perspective !

Ce sera de ma faute, à moi !…

Oh ! Dieu, je suis toute inquiète…

Je crois que j’ai peur maintenant ;

Je sens tout tourner dans ma tête…

Ah ! non, non, plus d’enlèvement !

Il me semble qu’en moi tout change :

Je voyais rose et je vois noir ;

J’éprouve un sentiment étrange…

Enfin, que puis-je avoir ce soir ?

Oh ! mais maintenant, plus de fuite !

Adieu les beaux enlèvements !

Je n’en veux plus ! Ecrivons vite :

C’est bel et bon dans les romans.

(Elle s’assied devant sa table et reste rêveuse.)

Suis-je ingrate ! Eh ! qu’allais-je faire ?

Je partais de gaîté de cœur !

Et j’oubliais… Ah ! pauvre mère !

Je conçois d’ici sa douleur.

Oh ! mais va, je suis bien punie :

Toi qui m’aimes, je t’oubliais !

Maintenant, tu seras chérie,

Ah ! mille fois plus que jamais,

Et quand tu me verras si tendre,

Toujours pleine de dévouement,

Tu ne pourras rien y comprendre,

Et tu diras. "Qu’a donc l’enfant ? "

Mais tu l’ignoreras sans cesse,

Et cela me semblera bon,

Car je croirai par ma tendresse

Avoir obtenu mon pardon.

(Elle se dispose à écrire et trouve une lettre pliée.)

Tiens ! un papier ! Quel peut-il être ?

Que vois-je : "Ernest enlevez-moi ! "

Est-ce possible ? c’est ma lettre !

Dois-je croire à ce que je vois

Mais alors celle que j’ai mise

A la poste, moi ce matin ?

Que veut dire cette méprise,

Car j’en ai bien mise une enfin ?

Oh ! mais je crois m’y reconnaître !

Oui, je comprends… oh ! quelle erreur !

J’ai mis en place de ma lettre,

Le compte de mon blanchisseur !…

Ernest reçoit une facture

Pour jupons, cols et coetera…

Ah ! non, quelle étrange aventure !

Je vois la tête qu’il fera !

Enfin je n’ai pas à me plaindre,

Car j’aurais pu, dans mon erreur,

Expédier - c’était à craindre -

Cette lettre à mon blanchisseur.

J’ai mal aux dents

Monologue en vers dit par Saint-Germain.

Vous me voyez ? Eh bien j’enrage.

Figurez-vous qu’en cet instant

J’aurais une femme, un ménage.

Si j’avais été bien portant !…

J’arrive droit de la mairie…

Mais patatras ! quel contretemps !

Le jour même où je me marie.

C’était prévu ! j’ai mal aux dents.

C’est ma faute ! Avant hier dimanche,

Avant de rompre tout à fait

J’ai voulu dîner avec Blanche

Et voici comment tout s’est fait :

Nous étions seuls, en tête à tête,

Chez Brébant, tout deux fort contents ;

Blanche, ô hasard ! n’était point bête ;

Moi… je n’avais point mal aux dents.

C’était au mieux ! comme on le pense.

Nous avons fait un dîner fin :

Bisque, huîtres, tout en abondance :

Vin de champagne et Chambertin,

Rien n’y manquait ! c’était un rêve.

Nous étions si gais, si bruyants !

Et de l’esprit, j’en eus sans trêve :

Ah ! je n’avais pas mal aux dents.

Au dessert je devins très tendre !

Je pourrais dire sans façon :

Vous n’êtes pas sans me comprendre !

D’ailleurs j’étais toujours garçon !

Blanche était toujours ravissante…

Enfin ce fut plein d’agréments…

Ah ! je suis d’une humeur charmante

Moi quand je n’ai pas mal aux dents.

Bref à dix heures nous partîmes ;

Formant cent projets amoureux,

Dans le seul fiacre que nous vîmes.

Presto nous montâmes tous deux ;

Il était ouvert ! c’est terrible,

Eh hiver, par le mauvais temps :

Juste, il faisait un temps horrible,

Un vrai temps pour le mal de dents !

Un froid glacial, de la neige ;

Un vrai fait exprès ! L’on conçoit

Notre ennui. Bref, que vous dirai-je ?

J’avais eu… chaud, il faisait froid ;

C’était la mort, le coup suprême.

Je gelais dans mes vêtements.

"Sapristi, disais-je en moi-même,

Je vais attraper mal aux dents ! "

Parbleu la chose était bien sûre !

Ça n’a pas manqué !… Ce matin

Je trouvais cette boursouflure

A ma joue. Ah ! maudit sapin.

Bref, que vouliez-vous que je fisse ?

Je pris mon chapeau, mes gants blancs,

Et courus sans plus d’artifice

Faire soigner mon mal de dents.

Et cet homme se dit artiste !

Mais moi, moi qui n’y connais rien,

Moi qui ne suis pas un dentiste,

J’exercerais tout aussi bien.

Et c’est pour ça qu’on fait attendre ?

Pour ça que l’on me prend vingt francs ?

Non, ces dentistes sont à pendre !

A pendre avec le mal de dents !

Enfin je file à la mairie ;

J’arrive… trop tard ! Tous déjà

Ont lâché la cérémonie…

Seul mon beau-père est resté là.

A ma vue il se met en rage ;

Et tout se rompt en même temps !

Bref, j’ai raté mon mariage…

Et j’ai toujours mon mal aux dents.

Trop Vieux

Monologue en vers dit par Saint-Germain.

A Saint-Germain.

J’avais résolu de t’écrire

Quelques vers - oui, cela fait bien ! -

Mais voilà, je ne sais que dire :

Je cherche et je ne trouve rien.

Un éloge ! à toi ! pourquoi faire ?

Pourquoi des compliments pompeux ?

Si c’est pour ça, mieux vaut me taire.

Car vraiment ce serait trop vieux.

Trop Vieux

Chut ! pas un mot ! elle était belle !

Hier au soir j’ai fait un faux pas…

Chut ! je suis un mari fidèle

Et Jenny ne le saura pas…

Elle avait un air d’innocence !

— Rien que l’air ! — mais quel nez ! quels yeux !

Chut ! et ma femme a confiance…

Elle dit que je suis trop vieux !

Trop vieux ! moi ! ho ! ho ! Ça fait rire !

Trop vieux ! moi ! Ha ! ha ! J’en ris bien !

Pauvre femme ! Si l’on peut dire !…

Chut ! pas un mot ! ne dites rien !…

Elle avait un ton de rosière

En murmurant : "Soupons tous deux ? "

Je dus céder à sa prière…

Bah ! qu’importait ? je suis trop vieux !

Ah ! je suis un gros Lovelace !

Chut ! c’était tout à fait piquant !

Dans un fiacre nous prîmes place,

Et fouette, cocher, chez Brébant !…

Elle avait la taille admirable !

Des dents ! c’était délicieux !

Et je me disais : "Diable ! diable !

Cristi ! pourquoi suis-je trop vieux ? "

Enfin notre fiacre s’arrête ;

Nous montons dans le restaurant,

Et j’ordonne que l’on apprête

Chut ! un cabinet à l’instant.

Elle aimait les choses corsées,

Je commande un lunch somptueux…

Avec des sauces épicées,

Hélas ! puisque je suis trop vieux !

Je m’assis tout près d’elle à table ;

Son corps était tout près du mien ;

Je frôlais son bras adorable,

Et tout cela me… nom d’un chien !

Aussi pour me monter la tête,

Ah ! Chut ! je buvais de mon mieux,

J’avalais du poivre… Ah ! c’est bête,

C’est bête, allez, d’être trop vieux !

N’importe ! en ce lunch de délices,

Chaque plat nous trouvait plus près,

Et lorsqu’on fut aux écrevisses,

Nous avions fait de grands progrès.

Elle appuyait sur moi sa tête,

Et j’étais presque audacieux,

Me demandant l’âme inquiète :

"Ah ça ! suis-je vraiment trop vieux ? "

Le champagne est un vin qui grise !

J’étais bien un peu gris hier soir !…

Elle avait la taille bien prise ;

Aussi, je la lui pris… pour voir !

Cristi ! c’était mieux qu’à ma femme !

— Ma femme est obèse pour deux ! -

Et j’avais le cœur plein de flamme…

Bah ! qui dit que je suis trop vieux !

Moi je me trouve encor très jeune,

Je ne vois pas du tout pourquoi

Je me condamnerais au jeûne

Lorsque je… tiens ! c’est vrai, ma foi !

Moi je suis homme de ménage !

Mais enfin, j’étais curieux,

Sans être pour cela volage,

De voir en quoi j’étais trop vieux !

Trop vieux !… moi ! quelle calomnie !

Au moins faut-il m’en assurer !

Et… je… nous… Elle est très jolie,

Ah ! Très bien !… Je puis en jurer…

Je suis rentré tard en voiture.

Jenny l’ignore… C’est au mieux

Mais, parbleu ! la chose était sûre,

Bien non !… Je n’étais pas trop vieux !!

Un monsieur qui n’aime pas les monologues



Non ! je m’en vais ! cela m’agace ! Il y a là, à côté, ce grand blond, vous savez, ce grand blond qui dit des monologues… Eh bien ! il en dit un en ce moment !…


Des monologues ! a-t-on idée de cela ! Si j’étais la préfecture de police, je les défendrais ! C’est faux ! Archi-faux ! Un homme raisonnable ne parle pas tout seul ; il pense, et alors il ne parle pas ! C’est ce qui le distingue des fous qui parlent et qui ne pensent pas. Admettre le monologue, c’est rabaisser l’humanité ! On devrait le défendre ! cela me rend malade !


Moi, je n’admets le monologue… qu’à plusieurs ; parce qu’alors ce n’est plus un monologue ! Ce sont des gens qui se parlent ! et nous, qui les écoutons, dans la salle, nous sommes comme des indiscrets ; mais ils ne s’occupent pas de nous. Tandis que celui qui vient nous débiter un monologue… de quel droit ? Qui est-ce qui lui demande quelque chose ? Enfin, c’est comme si je venais vous en dire un, moi ! Hein ! qu’est-ce que vous diriez ? c’est faux, archi-faux, n’est-ce pas ? Eh bien ! nous sommes du même avis.


Ah ! quand on a une excuse, bon, je comprends : c’est autre chose ! ainsi, moi, tenez, j’ai un concierge… c’est très curieux… pas d’avoir un concierge, c’est une infirmité !… Non, c’est qu’il parle toujours seul. Mais lui, cela ne m’agace pas, parce qu’il a une excuse : il est sourd ! Il parle, c’est une façon de s’entendre penser.


Mais, tenez, pour vous prouver que je ne suis pas de parti pris : la chanson, la romance, je comprends très bien ! parce qu’il y a la musique ; c’est faux, archi-faux, mais il y a la musique. Voilà l’excuse. C’est une façon de vous dire : « Vous savez, n’en croyez pas un mot ! » Tandis que le monologue, on dirait toujours que c’est arrivé. Ainsi, dans les tragédies de Corneille, c’en est rempli ; chaque fois qu’il y en a un, je quitte la salle ; ça m’agace ! et je ne rentre que lorsqu’un second personnage rentre aussi. C’est pour cela que vous me voyez toujours aux strapontins ; c’est plus commode pour sortir ! Malheureusement, on les a supprimés. Enfin, je vous demande un peu, quoi de plus ridicule qu’un homme qui a bien autre chose à faire que de bavarder tout seul, et qui se met à déclamer, par exemple :

Déclamant.


Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !
N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie !...


C’est idiot !… Encore s’il y avait de la musique !

Il chante sur l’air de Tout à la joie de Fahrbach.


Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !
Ah ! ah ! ah !
N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie !
Ah ! ah ! ah !


Eh bien ! ce serait tolérable : il y aurait une excuse ! mais sans cela il n’y en a pas.


L’autre jour, j’étais en chemin de fer ; dans le même compartiment, il y avait un monsieur. Nous n’étions que deux… lui et moi ! C’était un Anglais… ou, du moins, il en avait l’accent… quand il parlait… mais il ne parlait pas. Tout à coup, entre deux stations, il se met à remuer, à se tortiller, avec un flegme britannique ; puis, soudain, il desserre les dents… des dents britanniques, comme le flegme ; et je l’entends murmurer : « Oh ! yes, yes, water-closet ! oh ! là ! » J’ai compris que c’était de l’anglais. Un monologue en anglais, passe encore ; je ne pouvais pas lui en vouloir, au moins celui-là, il avait ses raisons !


L’autre jour, j’étais à l’exposition : il y avait des dames, beaucoup de dames ; j’en avais une devant moi… elle était très bien ! elle parlait toute seule et j’entendais tout ce qu’elle disait : « Ah ! je suis bien fatiguée !… si je prenais une voiture… j’irais dîner avec plaisir au restaurant… un bon buisson d’écrevisses, du champagne, oh ! ce serait bon !… » Et ainsi de suite ; c’était un monologue ! mais là, soit, il y avait une excuse ; je pouvais pas lui en vouloir ;… je ne lui en ai même pas voulu du tout… Enfin c’est un monologue qui m’a coûté très cher… Passons !


Tenez ! ma femme !… elle est bien bonne !… pas ma femme, l’aventure. Elle était dans sa chambre, un soir, étendue sur son divan. Je rentre doucement ; elle parlait toute seule, elle disait des bêtises : « Auguste !… viens !… n’aie pas peur, l’autre est sorti ! tu n’as rien à craindre… » Auguste ! je vous demande un peu ! Et je m’appelle Ernest. Elle faisait du monologue ! mais je n’ai pas pu lui en vouloir : c’était inconscient… elle dormait !


Enfin, celui-là, je le comprends, mais les autres… c’est faux, archi-faux. Ah ! si jamais je venais comme cela, à propos de rien, vous raconter mes petites affaires, je voudrais que chacun de vous se levât et me criât : « Allez-vous-en ! allez-vous-en ! » Et tenez ! c’est une idée, si le grand blond n’a pas encore fini son monologue, je vais rentrer dans la salle, et je lui crierai : « Allez-vous-en ! allez-vous-en ! allez-vous-en ! »

Il sort en courant.


fin

Aux antipodes

Monologue provenço-comique dit par Mme Judic du Théâtre des Variétés.

Té ! voilà bien ma chance ! Le train est parti ! j’en étais sûre ! C’est la faute à mon cocher, je lui dis tout à l’heure : "Allez à la gare ! " Il me demande laquelle ? Je lui réponds : "Ça m’est égal ! la plus proche ! " Et il me conduit à la gare du Nord. Je demande un billet pour Avignon. On me répond qu’il n’y en a pas et l’on me renvoie à cette autre gare. Voilà comment le service est fait à Paris. Naturellement j’arrive trop tard ! Les trains partent toujours avant que l’on arrive.

Eh ! té, depuis deux jours, je joue vraiment de malheur ! Juge un peu ! Mon oncle, qui était donc le mari de ma tante, meurt à Marseille ! Jusque-là tout va bien ! Mais voilà que mon mari qui a la goutte - entre nous, c’est bien sa faute, il avait pour ami intime un monsieur qui avait des rhumatismes - mon mari me dit : "Tu iras seule à son enterrement." J’achète une magnifique couronne d’immortelles, et je prends le train pour Marseille ! Le lendemain, j’arrive !… J’étais à Paris ! Aux Antipodes ! Je m’étais trompée de train et j’avais dormi tout le temps ! Quelle aventure !

Heureusement, je suis une femme de caractère ! Je ne me suis pas du tout découragée : j’ai pris mes paquets, ma couronne d’immortelles… qui était pour mon oncle de Marseille et je suis descendue de wagon. J’ai pris un fiacre, un fiacre tout jaune, avec un cocher très aimable, qui avait une figure !… toute jaune… comme le fiacre ! D’ailleurs, il m’a dit qu’il revenait des pays chauds… de Nouméa… pour sa santé, bien sûr ! — Enfin, je l’ai prié de me conduire chez un cousin de mon mari, M. Lecrevé, qui habite Paris… Seulement, le malheur, c’est que le cocher ni moi ne savions son adresse ! Enfin en cherchant !…

Nous voilà donc partis ! Bientôt nous passons devant un grand monument, avec de hautes murailles ! Aspect imposant ! Je demande ce que c’est. Le cocher me répond que c’est une prison… et la preuve, c’est qu’il y avait écrit sur tous les murs : "Liberté - Egalité - Fraternité." Eh ! pécaïre ! moi ! figurez-vous, j’avais pris cela pour la Chambre des députés.

De là peu à peu, nous arrivons sur les boulevards. Tout à coup mon cocher se rappelle qu’il connaît un porteur d’eau dont le frère est concierge d’un certain monsieur qui a un nom comme celui de mon cousin, et il m’arrête devant une grande maison en me disant : "Je crois que c’est là ! " Je descends et j’entre dans la maison. Là, je vois sur une pancarte : "Parlez au concierge." Il paraît que cela se fait à Paris : J’entre donc chez le concierge. Je m’assieds, je lui demande des nouvelles de sa femme, de ses enfants… Ça m’était fort indifférent, mais c’était pour entamer la conversation. Il paraît très flatté et m’adresse avec intérêt les mêmes questions. Je lui réponds que je vais bien, mais que mon mari a la goutte. Alors il me dit : "Puisque vous me parlez de goutte, voulez-vous me permettre de vous l’offrir ? " Il apporte un litre, appelle Madame la concierge, tous les petits concierges, et verse une tournée en buvant à la prospérité de la France. Cela fait, après avoir causé un temps suffisant pour m’être amplement conformée aux usages parisiens, je demande à quel étage demeure mon cousin Lecrevé ! — On me répond qu’on ne le connaît pas ! Celui dont avait voulu me parler le cocher, ne s’appelait pas Lecrevé, il se nommait Leclaqué ! C’est toujours dans le même ordre d’idées.

Voyant mon erreur, je prends congé du concierge qui voulait absolument me garder à dîner et qui me charge de tous ses hommages pour "Messieurs, Mesdames et Mesdemoiselles ma famille" et je remonte en voiture. Bientôt nous arrivons sur une grande place. Au milieu il y avait une grande colonne. Vous savez… l’Obélisque !… ce monument qui sert à faire des thermomètres. Et en face, alors, se trouvait la Chambre des députés. C’est un grand bâtiment carré, avec des statues devant. Mon cocher m’a dit que c’étaient les statues des anciens présidents de la Chambre.

Le soir, n’ayant pas trouvé le cousin, je suis allée au théâtre. J’ai pris un billet et je suis entrée avec ma couronne d’immortelles qui était pour mon oncle de Marseille. Entre nous, elle commençait un peu à m’embarrasser. J’ai vu jouer une pièce charmante. Il y avait une chanteuse qui avait un succès fou. A la fin de la soirée, on lui a jeté des fleurs ! Alors, ma foi, j’ai fait comme les autres ; j’ai pris ma couronne d’immortelles et je l’ai lancée sur la scène. Il y a eu un tumulte alors. On a applaudi, on a crié. C’était effrayant. C’est égal, ça m’a débarrassée de ma couronne.

Pendant le spectacle, j’ai fait connaissance avec un monsieur très bien. Il m’a dit qu’il avait beaucoup connu mon mari. C’était une heureuse rencontre ! Après la représentation, il m’a offert de m’emmener au bal de l’Elysée. Il appelait ça l’Elysée-Montmartre, je ne sais pas pourquoi. J’ai accepté tout de suite. Pensez donc, à la présidence ! Ce devait être un gros personnage que l’ami de mon mari. Malheureusement je n’étais pas en robe de bal, mais il m’a assuré que, depuis la République, on n’en mettait plus… Eh bien ! non, vous savez, je m’étais fait une autre idée du bal de l’Elysée. Si vous aviez vu ce monde… Et les danses donc ! Les femmes levaient la jambes, les hommes faisaient la culbute. — A la préfecture d’Avignon, on ne danse pas du tout comme cela ! Tout à coup j’ai demandé à voir le Président de la République ! On m’a répondu qu’il était couché et tout le monde s’est mis à rire ! Je ne vois pas ce qu’il y a de risible là-dedans. — Enfin, vers trois heures du matin, nous sommes partis, mon cavalier et moi, et nous sommes allés au Grand-Hôtel, pour louer une chambre pour moi ! Mais, le plus drôle, c’est qu’une fois là il ne voulait plus s’en aller, ce monsieur ! C’est vrai ! Il me disait : "Nous causerons de votre mari ! " Et j’ai eu toutes les peines du monde pour le faire partir… Ah ! c’est égal, quand je raconterai cela à mon mari, si ça ne lui fait pas plaisir… Il ne pourra pas dire que ce n’est pas un ami, celui-là.

Patte en l’air

Monologue en vers dit par Coquelin Cadet.

Non, ce que c’est que la déveine !

J’avais mis mon beau pantalon ;

— Un pantalon de la semaine -

Et m’en allais voir Madelon.

Madelon, c’est un nom de femme ;

Vous avez aisément compris

Que Madelon, c’était la dame

De qui mon cœur était épris.

Faisant cent projets de ménage

J’allais devant moi, tout songeur,

Rêvant un prochain mariage

D’où dépendait tout mon bonheur.

Bref, j’en avais tant dans la tête

Que là, sur le bord du trottoir,

Pour mieux réfléchir je m’arrête

Sans même m’en apercevoir…

Soudain, à la jambe j’éprouve

Une étrange sensation !

Je tâte !… Et qu’est-ce que je trouve ?

Horreur ! une inondation.

Un affreux chien, un chien vulgaire

Ignorant les lois du bon ton,

Pour quelque simple réverbère

Avait pris mon beau pantalon.

C’était comme une cataracte

Qui ruisselait abondamment

Et ce n’était qu’un premier acte

Cela commençait seulement.

En voyant cette immense tâche

Je pousse un cri ! Puis, furieux,

Dans le… dos du chien, je détache

Un coup de botte généreux.

Après quoi, dans une boutique

J’entre afin de faire laver

L’humiliation publique

Dont on venait de m’abreuver.

La chose faite, et tout humide,

Tout mouillé dans mon pantalon,

Je dirige mon pas rapide

Vers la maison de Madelon.

Je n’avais pas tourné la rue

Que tout-à-coup, là, je perçois

Comme une chose qui remue

Et qui renifle près de moi…

Je regarde : Oh ! Ciel ! quelle audace !

Non ! vous ne devinerez pas !

Des chiens, dix, quinze, vingt, en masse

Sont là, me suivant pas à pas.

Exaspéré, je les repousse,

A coup de pieds, comme je peux ;

Ils reviennent à la rescousse,

Et me suivent à qui mieux mieux !

En voyant cette immense troupe

Dont je suis tout environné,

Bientôt une foule se groupe ;

Chacun me regarde étonné.

L’on s’interroge ; on se demande

Si je montre des chiens savants.

Un monsieur, même, me marchande

Un chien ! Oui ! combien je le vends ?

"Ah monsieur, qu’on m’en débarrasse !

Prenez les tous ! Ils sont à vous !

Qu’on en extermine la race !

Au nom du ciel prenez les tous ! "

Et là-dessus, d’un bond je quitte

Tous ces gens décontenancés :

Je me sauve !… mais à ma suite

Tous les chiens se sont élancés.

Chacun me voyant de la sorte

Me croit sorti de Charenton !

Enfin, bref, j’arrive à la porte

Du logis de ma Madelon.

Ouf ! mon supplice a donc un terme !

Je sonne, j’entre, et promptement,

Au nez de tous les chiens je ferme

La lourde porte poliment.

Mais voilà bien une autre affaire !

A peine ai-je vu Madelon,

Qu’elle me montre toute fière

Un tout petit chien de salon.

"Je viens de l’acheter, dit-elle,

Hein ! n’est-ce pas qu’il est charmant !

— Oui certes, la bête est très belle"

Murmurai-je piteusement.

C’était un animal horrible !

Mais il plaisait à Madelon…

Soudain, j’eus une peur terrible :

Le chien flairait mon pantalon.

"Eh ! voyez donc comme il vous aime ! "

Me dit ma future en riant.

"En effet, oui ! " - J’étais tout blême !

Madelon trouvait ça charmant.

Hélas ! ma crainte était fondée !

Là, tout à coup, en plein salon,

Je sentis ma jambe inondée !

Encore, oui, sur mon pantalon.

C’en est trop ! j’éclate en furie,

Et, comme un fou, subitement,

Aux yeux de la belle ahurie,

Je me lève et sors brusquement.

J’étouffe, j’en ai la berlue,

Je n’en puis plus ; mais patatras !

Qu’est-ce que je vois dans la rue :

Tous mes chiens m’attendaient en bas.

C’est un crampon, c’est une colle ;

Je ne sais comment les chasser,

Et je pique une course folle

Pour pouvoir m’en débarrasser.

Hélas ! ils courent aussi vite ;

Et, qui pis est, plus nous allons,

Plus cette meute à ma poursuite

S’accroît derrière mes talons !

Déjà, ce n’est plus une troupe,

C’est une révolution

Qui va, court, crie, aboie et coupe

Partout la circulation.

Pas une voiture n’avance !

Les tramways doivent s’arrêter !

Cela fait un désordre immense !

Chacun commence à s’ameuter.

Plus d’un chien que l’on tient en laisse,

Par tous les autres attiré,

Traîne son maître ou sa maîtresse,

Son conducteur tout atterré.

J’ai des enfants, des vieilles femmes,

Des aveugles, des éclopés,

Des bigotes, des jeunes dames,

Tous après moi précipités.

C’est en vain que chacun résiste ;

Il faut bien suivre le courant.

Ils sont tous là, suivant ma piste ;

Roulant, tombant, vociférant.

Plus d’un même - elle est mauvaise !

Crie : "Aux armes ! à l’assassin ! "

Des gens chantent la Marseillaise !

L’épouvante est sur mon chemin !

On parle de guerre civile.

Paris entier est en émoi…

Et moi, je traverse la ville.

Avec cette escorte après moi.

Enfin, tout mouillé, tout en nage,

J’arrive chez moi, tout perclus,

Jurant bien, le cœur plein de rage,

Que l’on ne m’y reprendrait plus.

Et depuis, d’une odeur immonde,

Je m’infecte du haut en bas,

C’est un peu gênant dans le monde,

Mais les chiens ne m’approchent pas.

Le petit ménage

Monologue en vers dit et illustré par Saint-Germain du Théâtre du Gymnase.

Au Dr Piogey

Hommages bien reconnaissants

Georges Feydeau

Minet, le roi des angoras,

Doux et blanc, soyeux, gros et gras,

Avait pour légitime épouse

Un belle chatte andalouse

Aux poils brunis et pleins d’appas.

C’est moi qui fis leur mariage.

Oui, moi, par un beau jour d’avril ;

Mais mariage tout civil…

Sans messe - aujourd’hui c’est l’usage ;

Car j’avouerai que mon chat,

Nouveau Daniel Rochat,

Ne fait pas très bon ménage

Avec la gent à rabat.

Oui, ces messieurs ont la sottise

De nommer péchés capitaux

La luxure et la gourmandise ;

Et Minet a ces deux défauts.

D’ailleurs chacun son goût sur terre !

Moi, mon chat est libre penseur.

C’est son droit ! mais n’ayez pas peur.

Minet n’est pas révolutionnaire.

Ronronnant, dormant

Bien paisiblement,

Je crois qu’il pratique

Peu la politique.

Pourvu qu’il soit bien,

C’est ce qu’il désire

Et j’ai le droit de dire

Qu’il ne lui manque rien.

Depuis près de six semaines

Durait leur lune de miel,

Et leurs jours s’écoulaient sans fiel

Loin des soucis et loin des peines :

Toujours tous les deux,

Bien heureux,

Ils coulaient des moments d’ivresse,

Miaulant, remplis d’allégresse,

Leurs duos amoureux.

Sur cette entrefaite,

Connaissance est faite

Avec le chat d’un mien voisin,

Chat, je crois, un peu cousin

De ma chatte l’andalouse

Et l’épouse

De Minet…

Triboulet

— C’est là son nom - est une belle bête

Dont la tête

Enflamma le coeur

De plus d’une vierge féline.

Bref, ce don Juan séducteur

Vient tourner et faire la mine

Auprès de sa jeune cousine.

Il fait ronron doucement

En se frottant lascivement

Contre la robe délicate

De la chatte.

A quoi bon hésiter ?

L’occasion est bonne ;

Il compte en profiter,

Et, confiant dans sa personne,

Notre amoureux

Se montre… plus qu’audacieux.

Tout justement Minet voyage :

Monsieur chasse… dans le grenier.

Pas besoin de se méfier !

Hélas ! ma chatte un peu volage

Commence à plier.

L’on badine, on cause

En langue de chat,

Et le scélérat

Gagne enfin sa cause !

Mais, patatras ! au bon moment

Et par la porte entre-bâillée

— Que n’était-elle verrouillée ? -

Minet subitement

Comme une bombe,

Tombe.

Lui ! Nom d’un matou ! Nos deux chats,

Franchement, ne l’attendaient pas.

Dame ! On le croyait à la chasse.

Ces maris ! Jamais à leur place !

Le voilà furieux !

Frémissant sous l’outrage,

Et faisant, plein de rage,

Des bonds prodigieux.

Les éclairs brillent dans ses yeux.

Il fait : "pfut ! pfut ! " son dos se voûte…

Ce sera terrible, sans doute !

Oui ! tremblez, pauvres amoureux !

Quelles effroyables tempêtes,

Et quels cataclysmes affreux

Vont s’amonceler sur vos têtes,

Malheureux !

Déjà je prévois un carnage,

Et tout pâle, les yeux hagards,

Je n’en veux pas voir davantage

Et je détourne les regards !…

…Mais quoi ? Rien ? Tout est en silence !

Seul, dans l’air roule un ronron régulier,

Et pas de bruit, de violence,

Pas de combat ? C’est singulier !

Ah ça, Minet, cette vengeance ?…

Minet ! Ah ! c’est un esprit fort !

Savez-vous bien ce qui se passe ?

Minet, cet époux en disgrâce,

Sachant se soumettre à son sort,

Philosophiquement s’endort

Auprès du couple qui s’embrasse.

Voici l’histoire, mes amis !

C’est celle de bien des maris !

Prenez-la comme on vous la donne :

Je n’y veux désigner personne.

Le potache






À COQUELIN Cadet.


Hein ? Vous croyez que je ris ? Je suis furieux ! Ces professeurs, quels crétins ! Si jamais je suis ministre, je les supprime ! Vous ne savez pas ce qui m’arrive ? Mon professeur me demande ma leçon ; je n’en savais pas un mot ; il me flanque un zéro. Quelle injustice ! Est-ce que je pouvais la savoir… je ne l’avais pas apprise. J’ai réclamé… il m’a mis à la porte. Alors je lui ai dit un mot, mais un mot ! Eh bien, il n’a pas bronché, le lâche ! — Il est vrai qu’il n’a pas pu l’entendre, je l’ai dit tout bas.

Ah ! c’est que ce matin j’avais bien autre chose à faire que d’apprendre des leçons. J’ai dormi moi !… parce que, avant hier, j’ai été en soirée… Oh ! une soirée étonnante ! Il y avait des hommes, des femmes et deux députés… dont un Auvergnat. L’Auvergnat a voulu prendre la parole, mais on s’y est opposé… à cause de l’autre. Ils n’étaient pas du même avis ; cela aurait pu faire du grabuge.

Quand je suis arrivé, il y avait peu de monde ; dans le vestibule, j’ai trouvé un monsieur très aimable… avec des favoris : on m’a dit que c’était le maître d’hôtel ; Ah ! il a un bien bel hôtel ! — Je lui ai serré la main, il a eu l’air très flatté… et il m’a demandé mon paletot. Vrai, pour un propriétaire aussi riche, il n’est pas fier. Moi, vous comprenez, j’ai refusé et j’ai donné mon caban à un monsieur qui avait l’air beaucoup moins bien, mais qui devait être quelque chose dans la maison, car tous les invités lui serraient la main en l’appelant « mon cher ».

Je suis entré dans le salon ; la maîtresse de la maison est venue à moi et m’a serré la main… (avec fatuité). Et je crois même…, à la façon dont elle m’a regardé, que… Enfin passons, pauvre enfant ! — Elle a voulu me présenter à son mari, mais je lui ai dit que j’avais eu l’honneur de lui serrer la main dans le vestibule. — Je me suis assis. À côté de moi, il y avait une jeune fille… qui me regardait… (avec fatuité) et je crois même…, à la façon dont elle me regardait, que… Enfin passons, pauvre enfant ! — Voyant qu’elle n’osait me parler la première, j’ai pris la parole et je lui ai dit : « Mademoiselle, il ne fait pas encore très chaud ! Mais, tout à l’heure il fera beaucoup plus chaud. » Elle a commencé à rougir… pauvre enfant ! Alors j’ai ajouté : « Mademoiselle, on dansera tout à l’heure, si vous voulez bien, nous danserons la première polka ? » Elle me répond : « Je suis invitée. — Oh ! pour ça, faut pas me la faire, ai-je repris, il n’y a encore personne, on n’a pas pu vous inviter. » Alors elle m’a accordé la première valse. J’aurais mieux aimé la polka… parce que moi, la valse, je la danse à quatre temps, et je n’ai encore trouvé aucune danseuse qui pût aller en mesure.

Quand il y a eu beaucoup de monde, on a donné une petite pièce. C’était joué par deux artistes, deux frères de beaucoup de talent… dont l’un — c’est très curieux ! — était plus vieux que l’autre. Seulement je ne pourrais pas vous dire quel était l’aîné ! J’ai demandé à mon voisin, il m’a répondu : « Vous voyez ! c’est celui qui ressemble le plus à l’autre ! » J’ai cherché longtemps ! J’hésite encore, pourtant je crois que ce doit être le plus vieux.

Après la petite pièce nous avons entendu une joueuse de flûte… très forte… qui nous a joué de la clarinette. Pendant tout son morceau, elle ne m’a pas quitté des yeux ! (Avec fatuité) et je crois même, à la façon dont elle me regardait que… Enfin passons ! Pauvre enfant !

Par exemple, je me suis fait un ami ! Oh ! un homme charmant ! Un vaudevilliste qui a fait fortune… en vendant du savon ! Tenez, pour vous donner une idée de son esprit ! nous parlions de la sottise des gens ! Tout-à-coup, il se tourne vers moi et me dit : « Voulez-vous que je vous donne un exemple de la bêtise humaine. J’ai devant moi un imbécile n’est-ce pas ? Je le lui dis en face ! Eh ! bien, il ne comprend pas et il éclate de rire ! » Je me suis tordu… et tout le monde aussi. Ah ! je suis bien heureux d’avoir fait sa connaissance.

Après le concert, on s’est mis à danser. J’ai été chercher ma valseuse… Il n’y a pas eu moyen. Elle dansait à trois temps et moi à quatre. Au bout d’un tour, elle m’a prié de la conduire au buffet. Là j’ai cru le moment venu de lui faire un compliment ; je lui ai dit : « Mademoiselle, nous avons au collège une concierge qui est bien jolie, mais vous êtes encore plus jolie qu’elle ! » C’était très délicat… Elle est devenue toute rouge et m’a demandé de la reconduire à sa place. Elle était émue ! Pauvre enfant !

Pendant le lancier, je suis resté assis… J’étais à côté d’une dame… assez âgée !… Nous avons causé. Tout à coup, elle m’a montré une jeune fille qui dansait : « Voyons ! jeune homme, comment trouvez-vous cette grande demoiselle, là-bas ? » Moi, je réponds : « Peuh ! elle a l’air d’une asperge ! » C’était sa fille ! Elle a fait une tête ! je n’y suis plus revenu.

Enfin, vers cinq heures du matin, j’ai pris congé de la maîtresse de maison. Dans le vestibule, j’ai retrouvé le riche propriétaire, si aimable ; il ne l’avait quitté de la soirée.

En échange d’un petit numéro, il m’a rendu mon caban, et nous avons fait un brin la causette. Je lui ai dit : « Monsieur, cette soirée a été charmante ! et je suis heureux d’avoir fait votre connaissance ! » Alors, il m’a emmené à la cuisine — je ne sais pas trop pourquoi — et il m’a présenté à la cuisinière. Entre nous — faudrait pas le dire à sa femme — mais il a l’air d’être très bien avec la cuisinière. Il lui a dit : « Justine, je te présente Monsieur ! » et nous avons bu un litre. Pendant ce temps, la cuisinière me regardait (avec fatuité) et je crois bien… à la façon dont elle me regardait que… Enfin je l’ai entendue qui disait tout bas au propriétaire : « C’est égal, c’est malheureux qu’il ait une si vilaine livrée, il est gentil, ce petit groom ! » Eh ! bien, vrai, je ne suis pas fat… Mais ça m’a fait plaisir. Une bien charmante personne que cette cuisinière !

Quant au propriétaire si aimable, nous sommes intimes. Ainsi, maman donne une soirée dimanche. Eh ! bien, je l’ai invité. Il a accepté tout de suite ; il m’a même offert de passer les rafraîchissements. Quel excellent homme ! Ah ! voilà une connaissance qui fera plaisir à maman !




fin

Le billet de mille.

Monologue en vers dit par Saint-Germain du Gymnase.

à A. Cohen.

Je tirais, depuis quelque temps,

Un peu le diable par la queue,

Quand je touche, hier, mille francs

En belle paperasse bleue,

"Eh ! fis-je, heureux comme un gamin,

Allons faire un tour par la ville

Et jetons l’or à pleine main…

Avec mon beau billet de mille ! "

Et me voilà, le cœur joyeux,

M’étalant dans mon importance,

Croyant qu’on peut voir dans mes yeux

Quel est l’état de mes finances.

Pour me réchauffer l’estomac,

J’entre acheter un bon manille

Chez la marchande de tabac,

Avec mon beau billet de mille !

Je choisis, je prends, je remets,

Je fais craquer tous les cigares

Avec cet air des fins gourmets

Méprisant les fumeurs barbares.

— Là ! mon choix est fait ! Payez-vous !

— Pas de monnaie ? — Ah ! quelle tuile !

Je ne puis donner quatre sous

Avec mon beau billet de mille !

"Ah ! bah ! me dis-je, allons toujours

Dîner, nous fumerons ensuite.

Et d’abord à nous les amours !

Je connais certaine petite ;

Courons l’inviter à dîner ! "

Chez Ninette aussitôt je file…

Comme on va gaîment festiner

Avec mon beau billet de mille !

Tous deux, bras dessus, bras dessous,

— Contrefaçon de l’hyménée, -

Nous partons comme deux époux,

L’âme d’amour tout imprégnée.

On se sent charitable et bon :

Un pauvre tend sa main débile ;

Je veux lui donner… quel guignon !

Rien que mon beau billet de mille !

"- Tu n’aurais pas deux sous sur toi ?

Fais-je à l’enfant, la moindre somme ?

— Je ne prends jamais rien sur moi,

Lorsque je sors avec un homme ! "

Reste à filer piteusement !

Vrai, mon argent m’est bien utile

Si je suis pauvre, franchement,

Avec mon beau billet de mille !

Et ce billet m’est un fardeau !

L’avoir et n’en pouvoir rien faire !

J’en voudrais donner un lambeau

A chaque pauvre de la terre.

Tout me tente, ce que je vois !

Tentation bien inutile !

Je suis bien avancé, ma foi,

Avec mon beau billet de mille !

Ici, c’est un joli blondin

Qui contemple, avec convoitise,

L’étalage d’un magasin

Fort tentant pour sa gourmandise,

Moi, je pourrais le contenter :

Un ou deux gâteaux, c’est facile…

Mais je ne puis rien acheter

Avec mon beau billet de mille !

Là, c’est un enfant qui me tend

Un frais bouquet de violette.

Deux sous ça n’est pas cher vraiment,

Pour faire plaisir à Ninette.

Tiens ! je sais fort bien que c’est peu !

Quand on les a, c’est très facile,

Si l’on peut me rendre, parbleu,

Voici mon beau billet de mille.

Puis un fiacre vient à passer

Qui, sur sa route m’éclabousse.

Vite, il faut me faire brosser :

"Eh ! l’Auvergnat à la rescousse ! "

Il vient ; non ! je dois déclarer

Que sa présence est inutile

Je ne puis me faire cirer

Avec mon beau billet de mille !

Enfin mon supplice a sa fin :

Un restaurant ! C’est notre affaire ;

Ninette et moi mourons de faim :

Quel bon dîner nous allons faire !

En cabinet particulier

Nous nous mettons : c’est plus tranquille !

Et je puis bien me le payer

Avec mon beau billet de mille !

Nous eûmes un dîner exquis !

Et Ninette aussi fut exquise !

Elle m’avait vraiment conquis ;

Je l’avais tout-à-fait conquise…

"- Ah ! parle, dis ce que tu veux ! "

Murmurais-je, — touchante idylle ! -

"Je puis exaucer tous tes voeux

Avec mon beau billet de mille ! "

Et le fait est qu’il me semblait

Plus doux encor de me voir riche ;

Elle aura tout ce qui lui plaît,

Et je puis ne pas être chiche ;

Comme, alors, son œil s’animait !

Que son regard était fébrile !

C’est pour moi seul qu’elle m’aimait,

Pas pour mon beau billet de mille.

Bref, en passant, elle parla

Qu’elle avait bien certaine dette ;

Une dette ! Qu’est-cela ?

Je m’en charge ; c’est chose faite !

"Tiens, nous allons tout arranger,

Fis-je, mignonne, c’est facile ;

Et je n’ai qu’à faire changer

Avec mon beau billet de mille."

"- Hein ! fit-elle, qu’est-ce ceci ?

Pour moi, je ne veux pas qu’on change

Eh ! laissez ce billet ici ! "

Moi, je dus céder à cet ange.

Digne, au garçon elle arracha

Le billet, puis calme et tranquille

Distraitement elle empocha…

V’lan ! tout mon beau billet de mille.

Je fus un instant ahuri !

Moi j’avais compris d’autre chose…

Mais bah ! que faire ?… J’en ai ri !

C’est égal, Ninette est très forte !

Pourtant, je ne puis soupçonner

Qu’elle eut l’intérêt pour mobile,

Car elle a payé le dîner

Avec mon beau billet de mille !

Les Célèbres

À Paul Ferrier.


Les hommes sont bêtes, bêtes, bêtes, ne m’en parlez pas ! tenez, je souffre. Ah ! Pascal a bien dit : « L’homme est un roseau ! » Oui, un roseau, c’est-à-dire une chose bête, bête, bête. Ah ! c’est que Pascal était un homme crâne, lui, avec son air de bon apôtre ! Je ne sais pas pourquoi l’on dit toujours « l’Agneau Pascal ! » Ne vous y fiez pas !

Oui, l’homme est bête, bête, bête ; enfin, regardez-le, lui, être faible, il juge les autres, il fait des célébrités ! Et qui choisit-il pour cela ?… toujours des gens connus ! C’est bien malin ! comme cela on n’a pas la peine de les chercher !

Enfin, quelles sont-elles ses célébrités ? C’est Franklin, Gutenberg, Christophe Colomb… Christophe Colomb, je vous demande un peu ! Un monsieur qui n’a d’autre mérite, que d’avoir fait tenir un œuf sur la pointe… et ça, en le cassant ! Mais il suffit de manger des œufs à la coque pour ça ! Je l’ai fait vingt fois moi… je vous le ferai tenir, l’œuf sur la pointe… et sans le casser encore… Vous en doutez ? donnez-moi un œuf… et un coquetier, et vous allez voir… Mais n’importe quel équilibriste vous fera dix fois plus fort que ça ! il vous fera tourner une boule au bout d’une baguette, lui… Ce n’est pas Christophe Colomb qui aurait fait ça ! Vous voyez que ça ne l’empêche pas d’être célèbre…

Oui, je sais bien qu’il a aussi découvert l’Amérique !… Mais quoi ? puisqu’elle existait, il n’avait qu’à y aller ! Vous croyez que je ne l’aurais pas découverte, moi ? ah ! bien, comme c’est malin ! Il y a des paquebots qui vous y mènent tout droit.

Oui, mais alors, vous trouvez des gens qui vous disent : « Permettez ; c’est que pour Colomb, l’Amérique était inconnue : alors c’est une découverte ! » Eh bien ! quoi ? Vous croyez peut-être que je la connais, moi ? Alors avec ce raisonnement, si j’y allais… ce serait une découverte ? C’est stupide ! Oui, je sais bien que l’on me répondra : « Oh ! pardon ! Mais Colomb est le premier Européen qui ait mis le pied en Amérique ! » Eh ! bien alors, le premier Américain qui a été ramené en France… il a donc découvert l’Europe à ce compte-là ? Vous voyez que cela ne supporte pas le raisonnement. Les hommes sont bêtes, bêtes, bêtes ! Ne m’en parlez pas, tenez ! je souffre !

C’est comme Parmentier… un nom de potage ! Pourquoi est-il connu, je vous demande un peu ? Parce qu’il a rapporté des pommes de terre ! C’est bien malin ! Mais mon concierge en fait autant chaque fois qu’il va à la halle ! Et puis quoi ? Qu’est-ce que ça prouve ? c’est qu’il les aimait ! Alors il en a rapporté ; c’est tout naturel ! C’est comme moi quand je vais à Carpentras, je rapporte des berlingots, et je ne demande pas qu’on me dresse des statues pour ça ! C’est étonnant comme il y a des gens qui sont célèbres pour peu de chose.

Eh bien ! figurez-vous, je parlais de ça dernièrement avec un de mes amis… un botaniste qui est à l’école de médecine, eh bien ! il trouvait que Parmentier était un grand homme ! Encore un malin ce botaniste ! Croiriez-vous qu’il ne connaît même pas les différentes espèces de pommes de terre ! Je lui ai demandé quelle différence il y avait entre les pommes sautées et les pommes frites… il n’a jamais pu me le dire… Et on appelle ça un botaniste !…

Non, mais, tenez, pour en revenir à ce que nous disions… encore un intrigant : c’est Franklin… Enfin pourquoi est-il célèbre ? parce qu’il a inventé le paratonnerre ? Bon ! qu’est-ce que c’est que le paratonnerre ?… Un machin qui a pour but de vous garantir du tonnerre. Eh bien ! prenez trois maisons… mettez un paratonnerre sur l’une d’elles… faites tomber le tonnerre… c’est toujours sur le paratonnerre qu’il tombera ! Hein ! Et vous croyez que ce n’est pas se moquer du monde ! Ah ! non, les hommes sont bêtes ! bêtes ! bêtes ! Ne m’en parlez pas, tenez, je souffre !

Ainsi, par exemple, les peintres… on leur fait des célébrités, pourquoi ?… parce qu’ils savent bien peindre !… Non mais ! il ne manquerait plus que cela qu’ils ne sussent pas peindre !… Et puis quoi ? qu’est-ce que ça prouve ? C’est qu’ils ont eu de bons professeurs !… et de bons professeurs… tout le monde peut en avoir ! Suffit d’y mettre le prix ! Tenez, moi si j’avais étudié, j’avais de grandes dispositions : Un jour j’ai fait Capoul dans Paul et Virginie ! Tout le monde s’est écrié : « C’est craché ! c’est craché !… Littré en costume de bain ! » On l’a montré à un peintre ! il s’est écrié : « Voilà un impressionniste !… » et il m’a fait entrer chez un photographe. Mais moi, je n’y suis pas resté parce qu’en fait d’art, j’ai mes principes ! Ainsi mon fils voulait être auteur… je l’en ai empêché. Je lui ai dit : « Mon fils, je ne comprends que l’on fasse du théâtre… que lorsqu’on s’appelle Augier, Labiche ou Dumas ! » Vous ne savez pas ce qu’il m’a répondu : « Mais, mon père, ils ne se sont pas toujours appelés Augier, Labiche ou Dumas ! » C’est d’un naïf ! « Mais toujours mon fils !… depuis leur naissance ! » Alors il a cru me coller en me disant : « Cependant, si leurs parents les avaient empêchés d’écrire… ? » Mais je lui ai répondu : « Mon fils, soyez persuadé que leurs parents les auraient empêchés d’écrire… s’ils ne s’étaient pas appelés Augier, Labiche ou Dumas ! » Ça l’a cloué ! V’lan !

C’est égal, si j’avais seulement un nom… j’en ai bien un, je m’appelle Mercure ! mais si j’avais un nom connu… Ah ! vous verriez comme je serais célèbre… Je l’ai frôlée tant de fois, moi, la célébrité !… Ainsi, tenez… les chemins de fer ! c’est à moi qu’on les doit ! Un jour… j’étais jeune !… j’étais allé dîner à la campagne, chez des amis !… Il y avait Stephenson. Je dis pendant le dîner : « Dieu ! que c’est fatigant, les diligences ! On devrait bien trouver quelque chose de plus commode et de plus rapide !… » Trois ans plus tard, Stephenson inventait la locomotive ! Et voilà ! comme c’est malin ! c’était moi qui lui en avais donnée l’idée… l’idée première ! Eh bien ! il est célèbre lui ; et moi rien ! On m’a même refusé mon parcours gratuit sur toutes les lignes ! On m’a dit : « Quand vous serez député ! » Je vous demande un peu le rapport !

Ah ! c’est bien là l’ingratitude humaine ! Aussi voyez-vous, je sais bien ce que je ferai désormais ! je ne dirai plus rien… ! je n’inventerai plus rien… ! l’on ne pourra plus rien me prendre, et vous verrez le progrès !!!

Ah ! Non, les hommes sont trop bêtes, bêtes, bêtes, ne m’en parlez pas ! tenez, je souffre.


fin

Le volontaire

Monologue comique en vers dit par Félix Galipaux du Vaudeville.

à Léon Landau.

Excusez ! C’est moi… L’on prétend

Que le ministre de la guerre

Est ici ? — C’est vrai ? — Justement

J’ai plus d’une plainte à lui faire…

Depuis trois jours, de mon état,

Monsieur, si parmi nous vous êtes,

Apprenez que je suis soldat…

Quel métier ! Mille baïonnettes !

Vous dire à quel point j’en suis las !

… Comme ministre de la guerre,

Vous ne savez peut-être pas

Bien ce que c’est qu’un militaire ?

Affreux ! — J’ai pincé dans trois jours

Vingt jours de salle de police ;

Si cela doit durer toujours,

J’en aurai dix fois mon service.

… Lundi j’arrive ; un vieux sergent

Me dit : "Holà ! cré mill’tonnerre,

C’qu’on salu’donc plus maintenant ?

— Pardon, monsieur le militaire

Fais-je alors, mais je ne crois pas

Avoir l’honneur de vous connaître ;

Et je vous vois du haut en bas

Sans parvenir à vous remettre.

— F’rez deux jours sall’polic’ crebleu !

C’est qu’ça donc ? Vot’nom un peu vite ? "

Tout abasourdi, voyant bleu,

Je tends ma carte de visite :

"C’qui m’a donné pareil crétin ?

F’rez deux jours ! m’entendez ? tonnerre !

… Crétin ! Oui… t-a-i-n tin ! "

Et j’ai mes quatre jours à faire.

Non, c’est révoltant, quoi qu’on dise,

De s’entendre à tous les moments

Punir à la moindre bêtise

Par de vulgaires ignorants ;

Par de gens qui, soir et matin,

Dans un style de télégraphe

Viennent vous traiter de "crétin ! "

Sans même y mettre l’orthographe.

… Enfin avant-hier, c’est plus fort !

L’on nous commande à l’exercice :

— Vous allez voir si j’avais tort. -

"Portez arme ! " Belle malice !

Moi qui ne suis pas un gogo,

Tout seul je reste l’arme à terre.

"Eh bien ! hurle-t-on, grand nigaud

Pour quand ? — Oui, bernick ! petit père !

Je n’aurai pas porté plus tôt

L’arme, que, la chose est certaine,

Il me faudra tout aussitôt

La reposer ! C’est pas la peine."

Bien v’lan ! Autre punition.

Oui ! — Tenez, on nous crie en face

Plus tard : "droite conversion ! "

Et chacun de tourner sur place.

Quant à moi, je ne bronche pas.

Honte ! est-ce ainsi que l’on débauche,

Que l’on débauche des soldats !

Mon père est député de gauche,

Honneur à son opinion !

A son parti je me rallie.

"Qui ? moi ! faire conversion

A droite ? Jamais de la vie ! "

Ça m’a valu ni plus ni moins,

Deux jours de salle de police !

Je les ferai ! Mais néanmoins,

Je crierai haut à l’injustice…

Avant d’entrer au régiment

Je m’étais fait, plein de prudence,

Au colonel sournoisement

Recommander avec instance.

Sitôt l’exercice fini,

Couvant dans mon cœur, ma colère,

Je demande à monter chez lui

Pour lui détailler mon affaire.

Il me reçoit d’un air grognon :

— D’ailleurs c’est toujours de la sorte, -

"C’est vous qu’on nomme Potiron ?

— Pruneau ! mon colonel. — N’importe !

Pruneau, Potiron, c’est tout un.

C’est toujours chose qui se mange,

Et faut pas faire le malin

Savez, cré nom ! ou je vous range !

Vous m’êtes recommandé, vous !…

Par chose !… Que je me rappelle !

Un de vos parents ?… Vertuchoux !

Ce crétin !… comment qu’on l’appelle ?

Un nom en "off" ? Ah ! oui : "Trucard" -

— Non, mon colonel : "La Rusée".

— Là-dessus le voilà qui part,

Qui monte comme une fusée :

Cré nom ! "La Rusée" ou "Trucard"

C’est peut-être pas même chose ?

Me prenez donc pour un jobard ?

Faut pas nous la faire à la pose !

Quand vous m’aurez bien regardé ?

Coucherez ce soir à la caisse !

Allez !… m’êtes recommandé,

Vous… soignerai ! Faut que ça cesse !

Moi j’écumais : "Ah ! c’est cela ?

J’irai me plaindre ! " Il devient bistre :

Cré nom !… prison ! ce crétin-là !…

Et pouvez vous plaindre au ministre !…

— Mais certainement que j’irai !

Ah ! bien, si vous croyez me faire

Peur ! " et sans plus hésiter, j’ai

Couru bien vite au ministère

Et me voilà ! — Vous savez tout

Monsieur, et voyez mes supplices,

Comprenez-vous qu’on soit à bout

Devant toutes ces injustices.

Bien non ! c’est trop d’obsession !

Assez du métier militaire,

Acceptez ma démission…

Et ramenez-moi chez ma mère.

Le colis

Monologue en vers dit par Saint-Germain.

à Alfred Feydeau.

… Eh oui ! je me plaindrai !… Je me plaindrai bien haut !

Et pour avoir raison, j’aurai recours, s’il le faut,

Aux tribunaux ! Oui-dà ! Mais j’aurai gain de cause.

L’on verra si je suis si jobard qu’on suppose !

Enfin me voilà, moi… Quel triste dénouement !

Sans la moindre chemise et sans un vêtement.

Eh oui ! de convoler, un jour j’eus la sottise ;

Ma femme est un bijou : là n’est point la bêtise,

Mais devenant époux, je devins gendre aussi,

Et qui dit "gendre", dit "belle-mère" ! Ah ! merci…

"Merci", sans calembour… parbleu ça se devine !…

Oh ! mais on peut l’écrire, en rime féminine !

Et moi qui pour lutter contre le préjugé

Voulais, avant - c’est vrai - que d’en avoir jugé

Fonder un comité - quel but humanitaire !

Pour réhabiliter à tous la BELLE-MÈRE.

Pauvre fou que j’étais ! Et tenez, jugez-en :

C’était tout récemment ; moi, toujours complaisant

J’offre à mon cauchemar une excellente stalle

Pour le concert Colonne et v’lan ! je l’y trimbale.

— Oui, c’est beau, je le sais, c’est superbe ! c’est fort !

Mais j’avais mes raisons : l’absent a toujours tort ;

Or, le surlendemain, je partais en voyage,

L’autre en eût profité pour troubler mon ménage… -

Bref, tandis que l’orchestre entame du Wagner,

J’entends auprès de moi ronfler sur le même air,

Qui ? ma belle-maman qui, là, dans tout Colonne,

Semble vouloir lutter même avec le trombone

Et qui, la tête en l’air et glissant sur son fond,

Regarde, les yeux clos, le lustre du plafond.

Donato pour sujet l’aurait trouvée exquise.

Dame ! on endort les gens, quand on les… Wagnérise.

Soudain autour de moi, tous les gens agacés

De hurler : "A la porte ! au vestiaire ! assez !…"

Ah ! n’éveillez jamais belle-mère qui ronfle

Voyez comme son sein paisiblement se gonfle,

Et moi je trouve un charme à ses ronronnements

Qui sont comme un répit à tous ses grondements ;

Je la contemple ainsi dormir avec délice ;

C’est comme en pleine guerre, un trop court armistice,

Comme au mourant de soif la moindre goutte d’eau,

La résurrection après le froid tombeau.

C’est moi, quoi ! libre, enfin, libre après la galère,

Me pouvant un moment croire sans belle-mère.

Quand le concert finit, vers cinq heures au plus,

Belle-maman dormait, mais ne ronronnait plus.

Au risque d’essuyer sa nouvelle colère,

Je voulus l’éveiller pour partir… Téméraire !

J’eus beau faire et crier, comme au plus sourd des sourds,

Elle n’entendait rien, elle dormait toujours !

Ah ! je n’aurais point cru, vraiment, que la musique

Eût pu rendre à ce point quelqu’un cataleptique.

Que faire ? J’envoyai me quérir aussitôt

Le docteur. Il vint ; puis, sans me mâcher le mot,

Me dit brutalement : "Monsieur, madame est morte ! "

Ce fut un coup pour moi : "Quoi ? mourir de la sorte !…

C’est bien embarrassant ! " fis-je tout attristé.

Ma pauvre femme en eut le cœur tout affecté ;

Elle pleura, pleura, c’était à fendre l’âme.

Moi, je pleurais aussi ; je l’aimais tant… ma femme !

C’est alors qu’on put voir les amis s’amener,

Plaindre, se lamenter… demeurer à dîner,

De ma belle-maman entamer la louange :

Toutes les qualités ! Enfin c’était un ange !

— On apprend tous les jours ! — Bref, vous savez, vraiment,

Nous la pleurâmes, là, très convenablement.

Eh ! bien, se moque-t-on du monde de la sorte ?

Pas du tout, non, messieurs, elle n’était pas morte !

Et me voilà soudain, quel guignon ! patatras !

Une re-belle-mère à nouveau sur les bras ;

Sans compter tous les frais que je venais de faire,

Et la bière restant pour compte ! Eh ! oui, la bière !

Que peut-on faire enfin d’un pareil bibelot ?

A moins tout bonnement d’aller et mettre en lot,

Ou de courir l’offrir à quelque originale

Qui s’en fera son lit ?… Non ! ce sera ma malle.

Et voilà !… Je vous vois plongés dans la stupeur !

Et l’on vient me citer Papin et sa vapeur !

Mais qu’a-t-il donc tant fait ? — Simplicité que j’aime !

S’il trouva la vapeur, c’est dans la vapeur même.

Pour moi c’est du néant que j’ai tout fait sortir :

Papin sut profiter, moi j’ai su convertir.

Et, fier de moi, presto, j’entreprends mon voyage,

Ma foi fort enchanté de lancer mon bagage.

Ah ! non mais quel succès quel ahurissement !

Chaque fois que d’un train s’opère un changement.

Là, l’homme se découvre et la femme se signe ;

Et près de moi, partout, on crie : "Ah ! c’est indigne ! "

Car plus d’un se révolte en voyant sans façon

Bousculer mon objet et le mettre au fourgon

Comme un simple bagage. Et même pris au piège,

Un gros monsieur cagot, hurle : "Quel sacrilège !

Nous allons dérailler ! " Je pouffais pour ma part.

Ainsi nous arrivons jusqu’à Montélimar.

La grande foule ! et pas la foule habituelle ;

Hommes en habit noir, tenue officielle,

Qu’est-ce ? Dans tout le train, grande agitation.

C’était quoi ? Rien ! des gens en députation

Pour recevoir le corps d’un défunt anarchiste,

Président de leur club anti-légitimiste

Moi, badaud, je me paie, en bon parisien,

Les obsèques gratis de ce grand citoyen.

Soudain l’on se découvre ; un cortège se forme,

Et le cercueil descend… Ciel ! j’en connais la forme :

"Ma malle ! c’est ma malle ! Eh ! là-bas, un moment ! "

Je saute à bas du train et précipitamment

Sur ces gens stupéfaits et gardant le silence,

Furieux, sans chapeau, comme un fou je m’élance :

"Arrêtez ! c’est à moi ! " - Je saisis le cercueil. -

"Rendez-le moi ! "… Des gens ont des larmes à l’œil

Et tous de s’écarter avec respect. J’enrage :

"Rendez-le moi ! vous dis-je." Un vieux me fait :

"Courage ! "

En me serrant les mains.

"Mais voyons, c’est mon bien ! "

Et le monsieur ajoute : "Ah ! vous l’aimiez donc bien ?

"Hélas ! c’est une perte immense, irréparable,

Et sa vie, ah ! monsieur, quelle vie honorable !

Pour le bonheur de tous le destin le créa.

Il se fit adorer jusque dans Nouméa ! "

— Allez au diable ! là, tous autant que vous êtes !

"J’ai bien le temps vraiment d’écouter vos sornettes !

Croyez-vous que le train va m’attendre là-bas ?…"

Hélas ! j’avais raison, le train n’attendit pas !

Tandis que j’écumais, furieux, plein de rage,

Il partit, m’emportant mon reste de bagage.

Alors je ne mis plus de borne à mon courroux ;

"Misérables ! hurlai-je, assassins ! gueux ! filous !

Gredins ! vous me volez ! "

— "La douleur qui l’égare" !

Conclut le vieux monsieur. Et l’on quitta la gare.

Je dus, malgré mes cris et mes emportements,

Assister au convoi de tous mes vêtements.

Ce furent des discours, des bouquets, des louanges !

Ah ! mon pauvre colis en entendit d’étranges !…

Par un dernier effort, je voulus, me calmant,

Essayer de les prendre avec du sentiment :

"Voyons ! fis-je, messieurs, là, parlons sans colère ;

Tout ça n’est que défroque !

Ah ! qu’en voulez-vous faire ?

Ce que j’ai là dedans n’a jamais valu rien

Ah ! suivez-moi ! allons à ce qui vous convient !…

Alors quelqu’un cria : Vil réactionnaire !

Tu prends pour piédestal, profane, cette bière

Et tu veux parmi nous faire ton coup d’état ?

A bas ! " Je dus filer pour clore le débat.

Il était temps avant que l’orage ne tombe !

Me voilà hors danger, caché par une tombe…

Mais là - si ce n’est pas le comble du tourment ? -

J’entends au loin, soudain prononcés clairement

Ces mots : "… Repose en paix, dépouille juste et probe ! "

Et je vois enterrer ma pauvre garde-robe.

Les réformes

Monologue comique dit par Coquelin Cadet.

à M. Philippe Gille.

Voulez-vous voir un député regardez-moi ! C’est demain que je suis élu… ou blackboulé… Mais ça, c’est la seule chose que j’aie à craindre ; vous voyez que j’ai des chances.

D’ailleurs j’ai des affiches… tout dépend des affiches, dans les élections. Il y a mon nom… en grosses lettres… avec mon portrait… pour ceux qui ne savent pas lire. Et en dessous : "Candidat du parti de ses électeurs ! " Comme cela il n’y aura pas de mécontents. Puis, partout, des calembours… pour faire rire les électeurs ! Parce que, quand on a les rieurs de son côté, vous savez… ! Enfin, en bas, j’ai lancé cette phrase qui n’a l’air de rien : "Votez, pour moi, c’est votre intérêt à tous ! "… Et vous comprenez bien qu’on n’est pas assez bête pour voter contre son intérêt ! Par conséquent, vlan ! ça y est : je suis élu !

Et d’abord, je réforme tout ! Je suis pour la réforme, moi ! D’ailleurs il parait que ça se voit sur ma figure : Quand j’ai passé mon conseil de révision, le médecin-major a dit tout de suite : "Voilà un homme qui est pour la réforme ! " Eh bien, je ne lui avais rien dit, moi ! Voilà ce que c’est que d’être physionomiste ! Eh ! bien alors : Vling ! vlan ! réformons !

Ainsi, tenez, la révision, puisque nous en parlons, la fameuse révision ! Qu’est-ce que c’est ? On veut réformer la Constitution ! C’est parfait ! je ne la connais pas, moi, cette Constitution ; mais il est évident qu’elle a besoin de réparations parce qu’il n’est pas de si bonne Constitution qui ne se détériore avec le temps. Alors il s’est agi de s’entendre. C’est pour cela qu’on a réuni le Congrès… et on n’a rien entendu du tout ! On a crié si fort, qu’il n’y a que les sourds qui ont entendu quelque chose, et que ceux qui entendaient en sont revenus sourds. Eh ! bien, pendant qu’on criait, je l’ai trouvé le remède ; je l’ai trouvé dans le journal. Pour les constitutions faibles, demander le fer Bravais ! Eh bien, voilà votre affaire ! le fer ! tout le monde aux fers ! C’est le seul moyen d’avoir un peuple libre et indépendant. Eh ! bien, alors, vling ! vlan ! réformons !

Mais non, au lieu de ça, on s’occupe à des bêtises… tenez, par exemple : le divorce ! Mais c’est indécent, le divorce ! c’est une excitation à la débauche !… D’abord la loi dit que la femme doit suivre son mari… Eh ! bien, si elle divorce, elle ne peut pas le suivre, ou bien alors ça devient un crampon, et puis, ce n’est pas la peine ! Non ! le mariage doit être indissoluble, seulement il faut choisir des épouses sérieuses. Ainsi, si c’était moi, je défendrais de prendre ses femmes chez les jeunes filles… il n’y aurait que les veuves qu’on pourrait épouser, ce serait le seul moyen d’être heureux en ménage. C’est à ce point qu’on me dirait : "Tu vas épouser mademoiselle…, qui n’est pas veuve ! " Quand ce serait ma propre fille, je ne l’épouserais pas… Eh ! bien, alors, laissez-moi donc tranquille avec votre divorce. Vling ! vlan ! réformons !

Je vous dis que tout est dans le marasme ! Tenez ! le théâtre ! on dit toujours : "Il n’y a plus d’auteur ! " Eh ! bien, ça n’est pas vrai ! La vérité, c’est qu’il n’y a plus de pièces ! Le reste importe peu : qu’on nous donne des pièces, et l’on ne s’apercevra même pas qu’il n’y a plus d’auteurs. Ne croyez pas, au moins, que je tienne à les défendre, les auteurs ! Les trois quarts sont des nullités ! Je sais ce que c’est, moi, j’en suis ! J’ai fait une pièce ; elle s’appelait : On fait Relâche ! Le titre était médiocre ! je n’ai jamais pu avoir un chat ! n’empêche que je l’ai portée à la Comédie-Française ! Là, j’ai été reçu immédiatement… il n’y a que ma pièce qui n’a pas été reçue. Alors je l’ai fait jouer en province. Elle a tout de même rapporté dix mille francs à son directeur… ma parole ! c’est moi qui les ai payés.

Eh ! bien, à côté de cela, on a joué les Précieuses ridicules ! Une pièce d’un rococo ! On dirait que cela a été fait, il y a au moins quarante ans ! Ça a eu un succès fou ! pourquoi ? parce que c’est indécent. Voulez-vous que je vous dise : Aujourd’hui la nouvelle école va trop loin. Eh ! bien, alors ? Vling ! vlan, réformons !

Tenez, c’est comme les acteurs ! Eh ! bien je les supprimerais, les acteurs ! Ce sont eux qui tuent le théâtre ! Oui, mais osez donc lancer ça ! tout le monde vous arrachera les yeux : "Ah ! monsieur ; comment pouvez-vous dire ça, les acteurs ! ils déclament si bien ! " Eh ! bien, quoi, c’est bien malin ! Mais j’en ferais autant moi,… si j’avais du talent ! Et puis le grand tort aujourd’hui ; c’est de faire de rôles pour les acteurs. C’est idiot ! Aussi sortez-les de là : Bonsoir ! Tenez Sarah-Bernhardt dans Phèdre ! mon Dieu ! elle est très bien, ça va sans dire… mais il est évident que chose… machin, l’auteur, a écrit cela pour elle. Mais qu’elle joue donc… tenez, rien qu’un des rôles de Dumaine ! vous verrez comme elle paraîtra maigre à côté ! Et c’est comme ça pour tous ! Votre Judic par exemple ! vous lui trouvez du talent, vous ? Mais est-ce qu’elle existe Judic ? Ah ! bien, si vous aviez vu Talma ! Non, je vous dis, il n’y a encore que cela : Vling, vlan, réformons !

Comme pour l’armée ! la loi de trois ans : je la repousserais. En principe, pour être plus tard un bon citoyen, il faudrait rester soldat au moins toute sa vie. Autrefois, quand il avait des guerres de Cent ans, est-ce que les soldats ne restaient pas tous les cent ans sous les drapeaux ? Eh ! bien alors, de quoi se plaint-on ? Ah par exemple, si vous voulez une armée, avant tout il ne faut pas l’envoyer à la guerre…, parce que la guerre, ça la détruit ! Mais tenez ! envoyez donc plutôt le civil, lui qui ne fait rien ! Dame ! enfin, c’est indiqué !

Oui, mais tout ça, c’est une raison pour que ce soit rejeté. La Chambre votera peut-être, mais les sénateurs repousseront ; — ils repoussent toujours, les sénateurs. Ce n’est pas comme leurs cheveux ; Aussi, moi, j’ai eu une idée de génie : je voudrais qu’on transportât les députés au Sénat, et les sénateurs à la Chambre ; comme cela les sénateurs seraient toujours d’accord avec la Chambre et la Chambre avec le Sénat ! Vlan !

L’homme économe

Monologue comique dit par Coquelin Cadet.

à Pierre Gallinard.

Oui, adieu mon garçon ! Bien des choses à ta mère. Quand je dis bien des choses… pas trop ! L’exagération, ça ne sert à rien… un peu de choses à ta mère… voilà tout. Oh ! les neveux ! Quels frais inutiles… En voilà un qui voudrait me soutirer de l’argent… pour des dettes, je vous demande un peu ! Dame, qu’est-ce que vous auriez fait à ma place ? On est oncle, n’est-ce pas ! On a certaines obligations… je l’ai emmené à ma caisse, j’ai étalé beaucoup d’argent devant lui, je lui ai dit : "si tu es économe, tu pourras en avoir un jour autant que ça ! " J’ai tout resserré et je lui ai donné de bons conseils ! Il faut bien faire quelque chose pour ses neveux ! Eh bien ! Il n’a pas été content. Alors je lui ai dit : "Ecoute, si je te refuse de l’argent, tu te fâches et nous nous brouillons ; si je t’en prête… ? Tu ne me le rendras pas et nous nous brouillerons également. Eh bien ! J’aime mieux avant qu’après ! " Ça l’a cloué !

Non, mais c’est si simple ! Vous voulez être riche ? Soyez économe ! Je l’ai été toute ma vie, moi ! Aussi, aujourd’hui, j’ai une grosse fortune, je suis très heureux : je me refuse tout. Et quand je mourrai, eh bien ! j’aurai beaucoup d’argent… Enfin, voyons ! ça n’est pas l’idéal, ça ?

Par exemple, il n’y a pas de petites économies. Ainsi, lorsque j’ai une course à faire…, je vais toujours à pied, moi ! Et quand je suis pressé, le premier omnibus qui passe, je ne le prends pas !… Seulement je cours après. J’arrive aussi vite et ça ne me coûte pas un radis ! Voilà la fortune !

Tenez ! Quand je me suis marié, ça s’est fait au moyen d’un journal que mon concierge m’avait prêté, je lis qu’une femme riche cherche un époux ; je dis : "voilà mon affaire ! " Je vais voir la femme : elle était borgne. J’ai été enchanté ! Je me suis dit : "Si elle n’a qu’un œil, c’est qu’elle doit être économe ! " Eh bien ! Pas du tout ! Elle m’a déjà donné dix enfants ! C’est comme cela qu’elle comprend l’économie !

D’ailleurs ils sont tous borgnes comme elle ! Aussi, moi qui suis économe, comme ils n’y voient que d’un œil… je leur ai fait mettre un bandeau dessus, comme ça, je suis certain qu’ils ne l’abîmeront pas ! Ils n’y voient plus ; mais, au moins, ils ne seront jamais aveugles. Non, voyez-vous, pour être vraiment père, il faut avoir des enfants !

Enfin, ce qu’il y a de clair, c’est que je ne suis pas un gaspilleur, moi ! Tenez ! L’an dernier, on m’envoie une terrine de foie gras… elle a duré deux mois ! tous les soirs, à table, on se mettait autour, et l’on respirait le parfum ! C’était exquis. Au bout de quinze jours, elle commençait à moisir… nous l’avons grattée avec un couteau. Enfin au bout de deux mois, il n’y avait plus moyen ! Elle était si mauvaise que nous l’avons mangée ! Que voulez-vous ? Nous ne savions plus qu’en faire !

Eh bien ! oui ! C’est plus fort que moi ! Je ne comprend pas qu’on gâche ! Ainsi, j’ai un parent ! Il me met au désespoir, il dépense pour dépenser. Tenez ! Il avait un chien qu’il adorait ! Qu’est-il arrivé ? Il l’a tant bourré qu’il est mort, le chien !… et lui aussi, d’ailleurs ; ils sont morts tous les deux ! Eh bien ! moi, mon chien… il se portait à merveille… il est mort au bout de huit jours… et il n’a pas eu une seule indigestion.

Mon Dieu ! Je comprends très bien que l’on mange beaucoup, mais pas chez soi… Tenez, un bon moyen si vous avez bon appétit, prenez pension à table d’hôte. Là, par exemple, mangez trop ! c’est le même prix : plus vous mangerez, mieux ça vaudra. Au bout de huit jours, l’hôtelier vous fera appeler, vous rendra votre argent et vous offrira une prime si vous voulez aller prendre votre repas chez un confrère ; il vous donnera même des adresses ; je la connais : je l’ai fait cent fois…

Eh bien ! Encore une économie !… Quand vos souliers sont crottés vous payez six sous un commissionnaire, n’est-ce pas ? Naïfs ! Moi, j’attends… et dès que je vois un gogo comme vous qui fait cirer, je fourre mon pied à côté du sien ; le commissionnaire croit que c’est l’autre pied du monsieur et me cire mon soulier ; le monsieur, ahuri, n’ose rien dire, et je les laisse se débrouiller ensemble pour le troisième pied, pendant que je vais rechercher un second gogo pour avoir la paire.

C’est comme au jeu, tenez ! Parce que, avec mes principes d’économie il ne faudrait pas croire que je ne suis pas joueur ! Mais voilà, j’ai ma façon… Quand je vois des gens qui jouent, n’est-ce pas… je ne parie pas sur eux… à moins que ce ne soient des grecs… seulement je me mets derrière eux et je me dis : "tiens, voilà un coup que j’aurais bien joué" et je parie en moi-même… des sommes énormes !… Alors quand je perds, je gagne… je gagne l’argent que je ne perds pas, et j’ai les mêmes émotions que les joueurs… seulement à l’envers, voilà.

Je vous dis, je suis plein de ressources ! Par exemple, encore une chose qui coûte très cher : ce sont les appartements. Eh bien ! moi, j’ai trouvé un remède ! Aux prochaines élections, je me fais nommer député, je donne congé à mon propriétaire et je m’installe en chemin de fer… parcours gratuit sur toutes les lignes ! Vous voyez ici l’économie ! seulement le hic, c’est ma femme et mes gamins. Ah ! Si je pouvais les faire nommer députés ! sans compter que ça vaudrait mieux, les petits sont tous mineurs. On pourrait les empêcher de faire des bêtises. Si toute la Chambre était comme ça, ce serait la sauvegarde de la France.

Ah ! Si je m’écoutais, voyez-vous, je fonderais un cours d’économie sociale et politique et bientôt, dans le monde, il n’y aurait plus que des riches, pas un seul pauvre. J’apprendrais à tirer de l’argent de tout, à épargner tout… On n’épouserait plus que des femmes très riches et l’on n’aurait jamais d’enfants… ce serait la fortune assurée pour les générations à venir.

L’homme intègre

Monologue comique dit par Coquelin Cadet de la Comédie-Française.

Vous n’avez jamais vu d’idiots, vous ?

Eh bien ! regardez-moi !… J’en ai vu comme vous n’en verrez jamais !

Hier, je vais au Théâtre-Français… On jouait Hernani ! C’était très bien ! Aussi moi, pour marquer mon contentement j’ai fait ffluie ! ( il siffle). Quand je suis content, je fais ffuie ! moi… Ça veut dire : "Ah ! que c’est bien ! " ffuie ! ffuie ! Eh bien ! le public a cru que je sifflais ! il a crié : "A la porte ! Au vestiaire ! " Et l’on m’a mis dehors… sous prétexte que j’apportais le désordre dans le théâtre ! Quels idiots ! C’est injuste ! Je réclamerai !

Et j’ai réclamé ! Aujourd’hui, je passe devant la gare Saint-Lazare ; je vois sur une porte vitrée : Bureau des Réclamations ! Je me dis : "Voilà mon affaire ! " Je trouve un vieil employé grincheux qui me demande ce que j’ai à réclamer ? Alors je me soulage le cœur ! Je lui dis que je viens réclamer parce qu’on m’a expulsé hier du théâtre sous prétexte que j’ai fait ffuie ! — Il me répond : "Qu’est-ce que ça me fait à moi ! " Et il m’appelle "fumiste ! " Je vous demande un peu ! Il est donc idiot cet employé… idiot ou sourd ! car enfin je ne lui ai pas parlé de cheminées !… A moins que ce ne soit une malice de l’administration qui prend des employés durs d’oreille, pour être sûre qu’ils restent sourds aux réclamations. C’est comme cela qu’on crée des sinécures !

Mais je ne me suis pas tenu quitte pour cela ! Le soir, j’ai été au bois de Boulogne. Il y avait quelque part une petite maison avec quelque chose d’écrit en argot : Octroi. Et à côté, une grande grille, en plein dans le passage… comme un fait exprès, quand il y avait tant de place à côté, où ça ne gênerait pas la circulation ! Là, une espèce de sergent de ville me demande si je n’ai rien à déclarer ? Je lui réponds que je ne suis pas mouchard ! — "Je vous demande si vous n’avez pas de déclarations à faire ! parce qu’ici, mon bonhomme, nous ne laissons pas escamoter les droits ! " J’ai compris qu’il était là pour les faire respecter, les droits ! Alors j’ai fait : "Ah ! Je crois bien que j’en ai des déclarations à faire ! " Il a pris aussitôt son carnet, et moi je lui ai tapé sur l’épaule et je lui ai dit : "J’ai à déclarer… qu’ici on a presque toujours affaire à des crétins ! " Eh bien ! il m’a dressé procès-verbal, pour insulte envers les agents de l’octroi. J’ai eu beau m’expliquer, il n’a rien voulu entendre ! Il m’a mené à la grille et m’a dit : "Adressez-vous au barreau ! " Eh bien ! je les ai regardés longtemps, les barreaux, et je ne suis pas plus avancé qu’auparavant.

Vous comprenez si ça me révolte, tout ça, avec mes principes de justice… car je suis juste avant tout… calme et juste. Je ne m’emballe jamais, moi ! L’emballage je réserve cela pour mes malles. Il y a des gens qui le sont toujours, emballés… Aujourd’hui ils sont Blluit ! et le lendemain Beuh ! qu’est-ce que vous voulez, alors, il n’y a pas d’équilibre… et vous savez : équilibre, balance… et balance, justice ! avec équilibre, balance sans équilibre, balançoire ! v’lan !

Tenez, pour vous donner une idée de ma justice : autrefois je faisais la critique dramatique au journal d’Auteuil, n’est-ce pas ?… Eh bien ? quand j’avais le compte rendu d’une pièce à faire, je n’allais jamais la voir… pour qu’on ne puisse pas dire que je m’étais laissé influencer par la pièce. Il est vrai qu’on ne me faisait de service nulle part ! — Et pas de parti pris avec ça, quand j’éreintais… toujours moyen de s’arranger avec moi… et le lendemain j’insérais carrément le contraire… pour bien prouver que mon journal était indépendant. Voilà ce que c’est que la justice.

Non, mais, d’abord la première condition de justice, c’est l’égalité. Tout le monde doit avoir le même rang dans la société !… ainsi, je ne vois pas pourquoi un monsieur qui est plus que moi, me traiterait… comme je traite mon domestique. Et puis je n’admets pas, par exemple, qu’il n’y ait que les riches qui aient de l’argent ! Enfin c’est trop bête ! Puisqu’ils sont riches, ça devrait leur suffire ! Ils pourraient bien donner tout leur argent aux pauvres qui en ont besoin. D’ailleurs, j’ai fait un article là-dessus ! Je disais qu’on devrait avoir le droit de dépouiller quiconque a plus que soi. Eh bien ! vous ne le croiriez pas, le lendemain un vagabond me volait tout dans la maison… Oh ! mais c’est que je l’ai fait mettre en prison, celui-là !

Rendez donc service aux gens après ça ! Il est vrai qu’à Paris, la reconnaissance, ça n’est pas un sentiment qui vient tout seul ! Vous ne croiriez pas qu’il y a des marchands qui en vendent. Ma parole, j’ai vu un magasin où il y avait écrit en toutes lettres : Achat de reconnaissances, plus cher que partout ailleurs ! Eh bien ! on raconterait ça, on ne le croirait pas ! Ah ! tenez, la France est un pays perdu.

D’ailleurs un pays qui n’a pas le sentiment de la justice, vous savez… ! Ainsi, tenez, dernièrement n’a-t-on pas condamné à mort un malheureux garçon… qui avait coupé un petit enfant en morceaux… Oui ! eh bien ! autrefois… le grand Salomon, est-ce qu’il n’avait pas voulu faire couper un mioche en morceaux, lui aussi ! Oui, mais, de lui, on dit : "C’est un grand roi ! " Cependant vous m’avouerez que tout le monde ne peut pas être roi… pour couper les enfants en morceaux !

Mais faites donc comprendre cela aux tribunaux !

Ah ! les tribunaux ! si l’on veut la justice, voilà ce qu’il faudrait supprimer ! Voulez-vous que je vous dise ? Ce sont eux qui font les scélérats ! Car si les tribunaux n’existaient pas, eh bien, on n’aurait pas besoin de scélérats pour les faire vivre !

Les enfants

Monologue en vers dit par Coquelin aîné de la Comédie-Française.

J’entends souvent parler de l’homme

Pour sa supériorité :

Rien le rend-il si lâche, en somme,

Si sot, que la paternité ?

En vérité, je me demande,

Quand je constate les tourments

Qu’il faut toujours qu’on en attende :

A quoi ça sert-il, les Enfants ?

On les adore - eh ! pourquoi faire ? -

Et l’on se voue à leur bonheur !

A quoi bon se river sur terre

Un boulet, de gaîté de cœur ?

C’est le trouble, l’inquiétude,

Un tracas de tous les instants !

Tout, sans espoir de gratitude…

A quoi ça sert-il, les Enfants ?

Et l’on subit le magnétisme

Qui vous plie à ce tout petit ;

Est-ce orgueil ou bien égoïsme ?

Devant son œuvre on s’aplatit.

L’homme est fier de sa créature,

S’en fait l’esclave en même temps.

Et c’est la loi de la nature !

A quoi ça sert-il, les Enfants ?

Ah ! je comprends vraiment la bête

Insouciante à ses petits,

Qui, le temps qu’il faut, les allaite,

Puis, part sans l’ombre de soucis.

Voilà des instincts admirables !

— A l’appui de nos arguments ! -

Que les bêtes sont raisonnables !…

A quoi ça sert-il, les Enfants ?

Puis, se séparant dans la vie,

La bête va de son côté,

Libre au gré de sa fantaisie,

Ignorant sa postérité.

Les petits peuvent bien se dire :

"Ça ne sert à rien, les parents ! "

Mais chacun vit comme il désire !…

A quoi ça sert-il, les Enfants ?

Oh ! toi qui parles de la sorte,

Matérialiste enragé,

Toi, beau parleur, toi, tête forte,

Je voudrais te voir fustigé !

Non, tu n’as jamais été père

Pour tenir ces raisonnements !

En ce disant, es-tu sincère ?

"A quoi ça sert-il, les Enfants ? "

Mais ce sont eux qui font ta vie !

Mais ils sont ta chair, ils sont toi !

Et tout leur être s’associe

A ton être qui fait leur loi.

Puis lorsque les destins te tuent,

Tu revis dans tes descendants

Car tes Enfants te perpétuent

C’est à qui servent les Enfants !

Mais tu n’as donc plus souvenance

Que tu fus jeune, toi, comme eux !

Et qu’on fit fête à ta naissance,

A toi qui fais le dédaigneux !

Peux-tu blasphémer ta jeunesse !

Heureux pour toi que tes parents

N’aient pas dit, avec ta sagesse :

"A quoi ça sert-il les Enfants ? "

D’ailleurs, toute parole est vaine :

Preuve que la Maternité,

Est une chose bien humaine…

C’est qu’elle a toujours existé.

Que serait la machine ronde

Avec tes beaux raisonnements !

L’Enfant régénère le monde…

C’est à quoi servent les Enfants !

Et c’est partout dans l’existence :

Tu retrouves à chaque pas

Cette bienheureuse influence

Qu’exercent ses petits gars.

Toi ! quand le trouble est au ménage,

Qui fait cesser les différends ?

L’Enfant, qui chasse le nuage.

C’est à quoi servent les Enfants !

Toi, lorsque le chagrin te ronge,

Que la défaillance te prend.

Souvent tu vois la mort en songe,

Tu veux en finir lâchement ;

Qui t’arrête ? L’Enfant, que diantre !

Lorsque l’on a des garnements,

Cela vous met du cœur au ventre…

C’est à quoi servent les Enfants !

Toi, le philosophe, l’athée,

Le libre-penseur, l’esprit-fort !

Toi qui, d’une âme dégoûtée,

Méprises Dieu, la foi, la mort :

L’Enfant pourtant ! voilà ta fibre,

Qui fait tomber tes arguments,

Et, grâce à lui, ta corde vibre…

C’est à quoi servent les Enfants.

Toi qui regardes la frontière,

Le pays que l’on a perdu

Si dans ton sein ton cœur se serre,

Dis, comment te consoles-tu ?

Nous aurons la deuxième manche.

Espères-tu ; chacun son temps !…

L’Enfant est là pour la revanche !

C’est à quoi servent les Enfants !

Oh ! toi qui n’aimes pas l’enfance,

Attends que tu sois père un jour !

C’est là, malgré ton arrogance,

Que l’on te tiendra, par l’amour !

Et, va, — c’est plus fort que nous-mêmes,

Perds un seul de ces innocents,

Et tu verras si tu les aimes,

Et si cela sert, les Enfants !

Tout à Brown-Séquard !…

Monologue fantaisiste dit par Coquelin Cadet de la Comédie-Française.

Voyons ! Quel âge me donnez-vous ?

Vingt-huit ans ?

J’en ai quatre-vingt-dix-neuf ! Et quand je dis quatre-vingt-dix-neuf, j’en ai peut-être plus, parce qu’enfin, vous savez ce que c’est ?… quand on a atteint un certain âge, il arrive qu’on aime bien, de temps en temps ; à avaler une ou deux années… Et alors, quand, après, on veut faire l’addition juste… à moins d’être très bon comptable, on ne s’y retrouve plus.

Eh bien ! maintenant, il n’y a plus besoin de s’occuper de ces additions-là… il ne faut plus penser qu’aux soustractions… et pour ça, gloire à Brown-Séquard ! Vous ne savez peut-être pas ce que c’est que Brown-Séquard ? C’est bien ça ! Mais, Brown-Séquard, il est plus grand que la Tour Eiffel, qui est destinée à vieillir… tandis que lui, il est fait pour rajeunir… pour rajeunir les autres, s’il vous plaît !

Parfaitement :

Prenez un homme dans les soixante-dix à soixante-quinze ans, — vous trouverez cela plutôt parmi les vieillards, — portez ce vieux corps à Brown-Séquard. Vlan ! en un tour de main, il vous rendra un corps tout neuf.

Vous me direz que c’était une idée qui existait déjà, puisque, depuis longtemps, vous voyiez, sur toutes les affiches de chapeliers : "Donnez quatre francs et un vieux chapeau, on vous en rendra un neuf. Mais, enfin, ce n’était en pratique que chez les chapeliers, et c’est déjà très beau d’avoir pensé à appliquer cette idée-là à l’humanité…

Et puis, et puis enfin, Brown-Séquard ne vous demande pas quatre francs pour ça !

Qu’est-ce que vous voulez ; moi, je mets cet homme-là beaucoup plus haut que Musset ou Victor Hugo.

Vous me direz : "Ceux-ci ont chanté la force, l’amour et la jeunesse !…" Mais j’aime beaucoup mieux l’autre, qui me permet de chanter tout ça moi-même…

Et comment ?

Grâce à un élixir… une mixture qu’il a trouvée… une eau qui vous rend la vie… une eau-de-vie… Quoi !

Ah ! voilà une marque qui enfoncera celle d’Hennessy ou de Martel !

Comme c’est simple :

Vous prenez les organes nobles d’un individu quelconque…

Il ne faudrait pas croire que, par "organes nobles", on entende des organes de marquis ou de ducs…

N’importe qui a des organes nobles… même dans l’intransigeance la plus avancée…

Ainsi M. Laguerre ou M. Rochefort ont des organes nobles… Quand je dis M. Rochefort, je choisis mal mon exemple :

Il est marquis !

Mais, enfin, il ne serait pas marquis qu’il en aurait tout de même !

Eh bien ! ce sont ces… substances, qui, soigneusement pilées dans de l’eau distillée, rendent de si grands services à la société… en vertu, sans doute, de ce dicton : "Noblesse oblige ! "

Seulement, voilà ! Le difficile était précisément de se procurer lesdites substances. On avait bien pensé à faire appel à la bonne volonté des âmes généreuses… à organiser pour ainsi dire, une collecte, où l’on n’accepterait que les dons en nature… Malheureusement Brown-Séquard avait compté sans l’égoïsme de la nature humaine.

On ne saurait croire combien peu de gens sont disposés à se laisser piler pour le progrès de la science et l’amour de l’humanité.

C’est alors que Brown-Séquard a songé à s’adresser à une autre classe d’individus avec lesquels on n’avait pas à entrer en discussion sur les droits de la propriété…

Aux lapins !

Le lapin est, en effet, un animal qui, sans en avoir l’air, se rapproche beaucoup de l’homme, et la preuve, c’est que sans cesse vous entendez dire, pour désigner un de ces braves à toute épreuve, un de ces gaillards qui payent comptant, à l’heure dite : "C’est un lapin ! "

Quelques dames emploient aussi ce terme-là ; mais alors ce n’est plus du tout pour désigner un gaillard qui paye comptant.

Donc, si le lapin se rapproche de l’homme, rien d’étonnant à ce que les propriétés de l’un s’assimilent à celles de l’autre. C’est pourquoi Brown-Séquard, pour expérimenter son invention, eut recours à quelques-uns de ces animaux, auxquels il emprunta précisément les… propriétés en question. Quand je dis "emprunta", c’est dans le sens, bien entendu, où l’emploient les gens qui vous demandent cent sous !… avec la ferme intention de ne pas vous les rendre.

Et voilà : le tout trituré, et, ensuite, injecté sous la peau du vieillard à retaper, c’est là ce qui vous rend cette belle jeunesse que vous admirez chez moi.

Je vous dis : c’est merveilleux.

C’est même pour ça qu’il ne faut pas trop en abuser, parce que, au bout d’un certain temps, à force de rajeunir, on finirait par n’être pas né.

Pour soi, ma foi, ce ne serait pas un grand mal ; mais quelles conséquences pour les enfants qui se trouveraient être les fils d’un père qui n’est pas encore de ce monde !

Mon Dieu ! je ne vous dirai pas que cette invention a atteint son plus haut degré de perfectionnement. Non, car jusqu’à présent on n’a pas encore pu dégager le véritable principe vivifiant des autres principes nuisibles ou contraires.

C’est ainsi qu’aujourd’hui, en vous injectant la force et la jeunesse de l’animal, on vous injecte aussi ses autres propriétés ! C’est plein d’inconvénients.

Ainsi, tenez, il y a une vieille dame… on l’a rajeunie en lui inoculant une décoction de femelle de cobaye. Au moment de l’opération, on ne s’est pas aperçu que la bête était pleine et, quelques mois après, cette bonne dame mettait au monde une portée de petits cochons d’Inde.

Eh bien ! vous m’avouerez que c’est très ennuyeux ! Voilà une source de procès quand la dame mourra ! Car, enfin, vous vous figurez la tête des collatéraux quand ils verront l’héritage passer entre les pattes de la ligne directe.

Et s’il n’y avait que cet exemple !

Tenez, vous n’avez pas vu Louise Michel depuis quelques temps. Ah ! bien !… Elle aussi, elle a eu l’idée de se faire rajeunir… parce que beaucoup de gens lui avaient dit qu’elle commençait à devenir rococo… Eh bien ! aujourd’hui, elle est complètement albinos.

Oui, parce qu’on lui a inoculé des organes de lapins russes.

Vous voyez donc où est le danger ! C’est même à cause de ces fâcheuses assimilations que le gouvernement a fait interdire à M. Brown-Séquard d’employer le lapin ou le cobaye avec les ministres qu’il pourrait avoir à traiter, ces messieurs ayant assez de leurs tendances naturelles, sans qu’il soit encore besoin de leur inoculer des organes de rongeurs.

Ces restrictions faites, l’invention n’en reste pas moins admirable. J’ai eu l’occasion de voir plusieurs des vieillards en traitement comme moi, chez Brown-Séquard. Ce sont de véritables gamins ! Je les ai trouvés en train de jouer aux billes !

Il y en avait même qui tétaient. Mais, alors, c’étaient ceux qui étaient en enfance. C’était charmant, un vrai printemps !

Il y avait là, entre autres, un tout jeune homme très élégant. Brown-Séquard me mena à lui et me dit :

"Je vous présente M. Jules Grévy ! "

C’était l’ancien Président. On ne le croirait pas… il est méconnaissable.

Immédiatement, nous nous sommes liés !… Il m’a expliqué que c’était Mme Grévy qui l’avait envoyé chez le savant, parce qu’il paraît qu’à Mont-sous-Vaudrey on se plaignait beaucoup qu’il n’y eût pas de petit Grévy dans la famille… Oui, ils sont très Grévistes à Mont-sous-Vaudrey ! Et alors, Grévy avait promis… en dépit de Wilson, qui la trouve mauvaise.

Seulement, voilà ! une chose ennuie fort, aujourd’hui, l’ancien Président… C’est précisément à propos de Wilson… Il est arrivé que, depuis qu’il est en traitement, le beau-père est devenu beaucoup plus jeune que son gendre, et alors, c’est celui-ci, maintenant, qui exige que l’autre lui parle avec respect ; il lui a dit : "Quand tu m’adresses la parole, je te défends de me tutoyer… et je te prie d’enlever ton chapeau ! " C’est vexant.

Je n’avais rien à faire ce jour-là, ni Grévy non plus, je lui propose un tour de promenade. Nous prenons l’omnibus. Grévy me dit : "Je n’ai que des pièces de cinq francs sur moi… vous seriez bien aimable de payer le conducteur…" J’allonge douze sous, et nous descendons devant l’Elysée. Là, nous nous arrêtons, et Grévy pousse un soupir : "Dire qu’il y a deux ans, j’étais Président là-dedans ! Ah ! c’était une bonne affaire ! " Mais, à ce moment, le fonctionnaire, qui a des ordres pour ne pas laisser stationner, vient nous dire : "Allons, jeunes gens, circulez ! " Alors nous sommes allés dîner.

Au moment de l’addition, Grévy me dit : "Je n’ai que des billets de cent francs sur moi, vous seriez bien aimable de régler !…"

L’addition payée, nous gagnons les Folies-Bergère, et nous prenons une loge. Grévy me dit : "Je n’ai que des billets de mille francs sur moi, vous seriez aimable de régler !…"

Et nous passons une soirée délicieuse.

Grévy fait la connaissance d’une petite dame charmante et du meilleur monde… si bien qu’à la fin ils ne veulent plus se quitter… Alors, moi, je les laisse et je rentre.

Eh bien ! vous ne le croiriez pas… j’ai revu la dame, il y a peu de jours : Grévy !… Grévy, dont nous connaissons cependant la générosité proverbiale, Grévy ne lui avait pas laissé le plus petit souvenir !

Et ! savez-vous pourquoi tout ça ! A cause de la fâcheuse lacune que je vous signalais tout à l’heure :

Grévy avait été inoculé avec des organes de lapin !

Le Juré

Monologue dit par Coquelin Cadet de la Comédie-Française.

Parlant à la cantonade :

Oui, eh bien, vous entendez, je n’y suis pour personne !… (il descend, puis remontant vivement et à la cantonade)… pour personne, sauf pour les reporters de journaux et les parents de criminels !

Au public :

Voilà ! Quand on accomplit une mission comme la mienne, on s’y concentre ! Juré je suis, juré je reste ! A quinzaine les autres affaires !…

Et dire qu’il y a trois jours, j’étais un simple bijoutier inoffensif, et du jour au lendemain, parce que le sort me désigne, me voilà le maître souverain des destinées humaines… souverain au douzième bien entendu…, puisque nous sommes douze ! Mais enfin - tout ça au prorata - je puis à mon gré, suivant que j’ai bien ou mal dîné, suivant que la tête du sujet me plaît ou ne me plaît pas, faire vivre ou mourir tel individu qui tremble devant moi.

Je suis juré aux assises de la Seine !

C’est beau la Justice !

Mais aussi je sais quelle responsabilité m’incombe et je ne livre rien à ma fantaisie ! Ainsi, tenez, je fais ce qu’aucun juré ne fait. Pour chaque crime que je peux avoir à juger, je convoque tous les parents du criminel ; je prétends une chose, c’est que le meilleur moyen d’être renseigné, c’est d’aller puiser ses renseignements à la source même. Je vous prie de croire que si les autres jurés consultaient comme moi les parents des criminels, ils auraient acquis cette certitude, c’est que la justice ne fait que condamner des innocents ! Eh bien ! c’est ce qu’il ne faut pas !

Mais voilà, en général, les jurés ne sont pas assez imbus de la gravité de leurs fonctions… ils font ça à la légère ! Hier, j’en entendais deux près de moi qui se consultaient : "Eh bien ! qu’en pensez-vous ? me condamnerez-vous ? — Oh ! moi, ça m’est égal, je ferai ce que vous ferez. — Oh ! non, après vous ! — Je n’en ferai rien ! " Ça aurait pu durer longtemps comme ça, quand, à ce moment, ils entendent dans l’auditoire une personne qui disait à une autre : "Ah ! parlez-moi de celui-là, voilà un criminel qui a véritablement mérité la guillotine ! " Ça a tranché la difficulté ! Mes deux jurés ont voté pour la peine de mort… et savez-vous de qui la personne parlait !… de Troppmann !… Ce n’est pas sérieux !

C’est comme ce qui manque aussi la plupart du temps au jury, c’est la logique ! C’est le raisonnement dans le jugement ! Enfin, l’autre jour, mes collègues n’ont-ils pas condamné à une bagatelle de trois ans de réclusion un scélérat qui avait défoncé et mis au pillage la vitrine de trois bijoutiers ? Et vous trouvez que c’est suffisant ! On aurait dû le condamner à mort comme exemple pour les autres ! Enfin, je suis bijoutier, moi ! Ah ! il aurait dévalisé une boulangerie, mon Dieu, je dirais… Mais des vitrines de bijoutiers, ah ! non… ou bien alors, qu’est-ce qui me protège ?

A côté de ça, ils ont condamné à la peine de mort un pauvre habitant de Saint-Denis, qui avait la mauvaise habitude de chouriner dans sa commune toutes les femmes de soixante ans… Un manique, quoi ! Eh bien ! vraiment la peine est exagérée ! Enfin, qu’est-ce que ça me fait à moi qu’il chourine des femmes de soixante ans qui habitent Saint-Denis ? je ne suis pas femme, moi, je n’ai pas soixante ans, je n’habite pas Saint-Denis ! Eh bien, alors ?

Non, voyez-vous, pour bien juger un crime, il faut se poser cette question : De quel ordre est ce crime ? est-il social ou est-il individuel ? Fait-il du tort à la société ou bien n’en fait-il pas ? Un monsieur tue sa femme ou sa belle-mère, il est évident que ça ne fait aucun tort à la société. On peut se dire : "Demain, je rencontre ce monsieur, me fera-t-il du mal ? — Non ! " Eh bien alors, montrons de l’indulgence. Tandis que le dévaliseur de bijouteries, au contraire… Moi, je suis bijoutier, n’est-ce pas, je me dis : "Halte-là, demain il me dévalisera à mon tour ! " Celui-là, je ne le manque pas, par exemple ! et c’est la cause sociale que je défends.

Supposez maintenant qu’au lieu d’un bijoutier, ce même homme détrousse un banquier, un capitaliste ? C’est tout à fait autre chose, parce que là, au contraire, il prend en main l’intérêt social ! Et je le prouve : qu’est-ce qui fait les crises financières ? c’est l’immobilisation de l’argent ! la stagnation des capitaux ! Eh bien ! qu’est-ce que fait cet homme en dépouillant le banquier, le capitaliste ? Il déplace des capitaux qui dorment ! il remet de l’argent en circulation ! Donc, c’est un scélérat utile, et il faut le condamner légèrement, afin qu’il ait l’occasion de recommencer.

Ce sont ces nuances-là qui échappent aux jurés ! C’est comme je les vois la plupart du temps : ils ont un crime à juger, est-ce que vous croyez qu’ils savent d’avance s’ils condamneront ou s’ils acquitteront ? Non ! ils attendent pour se fixer qu’ils aient assisté aux débats ! C’est funeste ! Est-ce qu’à l’audience il y a moyen d’y reconnaître quelque chose ? C’est toujours le dernier qui a parlé qui a raison ! Alors quoi ? on finirait par condamner le président. Tandis qu’avec mon système, rien de ça à craindre. Moi voilà ce que je fais : je me bâtis une bonne opinion sur l’opinion moyenne de tous les journaux, ce qui représente bien par conséquent l’opinion générale… et alors, c’est fait ! J’ai ma décision bien arrêtée : Quand j’arrive aux assises, mon criminel peut me prouver tout ce qu’il veut, je suis inflexible ! C’est comme ça qu’on fait de la justice indépendante ! Sans quoi, qu’est-ce qui arrive ? le premier accusé venu vous démontre par A + B qu’il est innocent, ses arguments sont irréfutables : vous voilà troublé, vous vous laissez aller ; vous oubliez que cet homme est condamné par l’opinion publique, ce qui est le point de vue supérieur auquel on doit toujours se placer et vlan ! vous l’acquittez ! C’est déplorable !

Mais ceci est tellement vrai, tenez, qu’hier, on jugeait un crime sans retentissement. Les journaux n’en avaient pas parlé, impossible d’appliquer mon système ! donc bien m’a fallu me contenter des débats ! J’étais perdu ! "Fallait-il condamner, fallait-il acquitter ?…" Et ce qu’il y a de mieux, c’est que tous les autres jurés étaient un peu comme moi ! Nous nous consultions du regard dans la salle des délibérations : la première moitié était pour la condamnation, l’autre pour l’acquittement ! il fallait se décider !

Alors un des jurés a fait cette proposition : "Puisqu’il y a ballotage, que ceux qui ne sont pas absolument fixés sur leur opinion passent à l’autre bord ! " Eh bien ! après le second vote, ça a été absolument la même chose ! Seulement, cette fois, c’était la première moitié qui était pour l’acquittement et la deuxième pour la condamnation. Alors, ma foi pour trancher la difficulté, on a décidé de s’en remettre au hasard ! Nous avons joué le verdict, à l’écarté… en cinq sec. Si je gagnais, c’était la condamnation ; si je perdais, c’était l’acquittement. Eh bien ! l’accusé peut se vanter d’avoir eu de la chance : si mon adversaire n’avait pas eu le roi à la retourne, le bonhomme était frit : j’avais le point en main.

Mais aussi, maintenant, je suis bien décidé à ne plus être pris sans vert. Demain j’ai à juger un crime passionnel : "un mari outragé a résolu de tuer l’amant de sa femme ; il l’attend sous la porte cochère, et vlan ! quand l’autre arrive, il lui plonge son poignard dans le cœur !…" C’est parfait ! Seulement voilà le malheur : une fois le poignard dans la poitrine de l’individu, le mari se met à contempler sa victime et s’écrie brusquement : "Ah ! mon Dieu, ça n’est pas lui ! " Et en effet le monsieur qui avait le poignard dans la poitrine n’était pas du tout l’amant, mais un brave huissier, locataire de la maison… et qui rentrait pour dîner ! Il y a des gens qui ont la rentrée malheureuse. Ce qui prouve bien néanmoins qu’un mari devrait toujours tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de tuer l’amant de sa femme.

Le pauvre meurtrier s’excuse de son mieux : "Oh ! pardon, monsieur, je vous avais pris pour un autre ! " Ah ! bien oui, l’huissier meurt sans proférer une parole, mais son regard exprime clairement cette phrase : "C’est possible, monsieur, mais vous vous en apercevez un peu tard ! " A moins que cela n’ait voulu signifier : "Ah ! vraiment, ce n’est pas de chance, moi qui avais justement du monde à dîner ! " Vous savez, avec les regards, on peut interpréter de tant de façons différentes !

Eh bien ! voilà l’homme que j’ai à juger demain. Le condamnerai-je, ou non ? A cet effet, ce matin j’ai tenu conseil… avec ma femme, ma belle-mère, le cousin de ma femme, et mon valet de chambre. D’abord, ma belle-mère, qui est acariâtre, a commencé par m’exaspérer : "Vous ! ah ! bien, je vous connais ! Vous êtes tellement niole ! vous n’oserez jamais le condamner ! — Moi ! tellement niole ! Ah ! bien, ne continuez pas, vous savez… sans ça je le condamne à mort, moi !… pour vous faire voir si je suis niole ! " Heureusement ma femme m’a calmé… Seulement, elle, elle trouve que le mari doit être condamné, rien que parce qu’il a voulu tuer l’amant de sa femme… et le cousin de ma femme aussi est de cet avis… Maintenant, c’est peut-être pour faire plaisir à sa cousine… il l’aime beaucoup ! N’importe, il m’a dit : "Je suis pour la condamnation… car si tous les maris devaient tuer l’amant de leur femme, ah ! bien, où serions-nous ?…"

Mon valet de chambre, lui, c’est tout le contraire. "Moi, m’a-t-il dit, j’acquitterais ! Parce qu’un mari qui pour se venger de l’amant de sa femme ne regarde pas à tuer un huissier, je trouve ça très crâne ! "

Eh bien ! c’est mon valet de chambre qui a raison. D’abord, un huissier ! Est-ce que vous croyez que l’on sera vraiment bien malheureux parce qu’il y aura un huissier de moins sur la terre ?

Quant à ce mari, pourquoi est-ce qu’on lui prenait sa femme ? S’il y tenait, lui, à sa moitié ! Ah ! nous serions au temps de Salomon, parbleu ! on lui aurait coupé sa femme en deux ; on en aurait donné une partie à l’amant, une partie au mari et on lui aurait dit : "Voilà, vous tenez à conserver votre moitié, eh bien ! emportez votre moitié ; et laissez-nous tranquilles ! " Le mari n’aurait rien eu à réclamer, mais aujourd’hui ce genre de jugement n’est plus dans les mœurs.

Aussi je déclare que ce mari n’est pas condamnable et, si j’étais l’avocat, je le prouverais au tribunal. "Non, messieurs, leur dirais-je, vous ne pouvez pas condamner cet homme comme criminel, car qu’est-ce que le crime ? Un homicide volontaire. Eh bien ! envisagez la situation. D’un côté cet homme a voulu tuer l’amant de sa femme ! oui !… mais il ne l’a pas tué ! donc il n’y a pas crime. De l’autre côté, cet homme a tué un huissier, oui !… mais il ne voulait pas le tuer. Donc, il n’y a pas crime non plus ! Donc, cet homme n’est pas condamnable."

Aussi moi, dans mon âme et conscience, celui que je frapperais, c’est celui qui est cause de tout. Celui sans lequel un mari outragé n’aurait pas songé à se faire justice, celui sans lequel il n’y aurait pas un huissier de moins en France !… Si l’on veut venger la mort de l’huissier, celui qu’il faut condamner à mort, c’est l’amant !

Un monsieur qui est condamné à mort

Monologue dit par Coquelin Cadet de la Comédie-Française.

(Il larmoie en silence, puis, après un temps.) Je suis condamné à mort !… A mon âge ! moi si jeune… si intelligent, si beau… - Quand on va mourir on doit la vérité à Dieu - je suis condamné à mort… pour toujours !… J’en appelle à la postérité.

Et qui est-ce qui m’a condamné, je vous demande un peu ! LES JURES !… un tas d’inconnus, des serruriers, des épiciers… des fournisseurs, quoi !… Si vous aviez seulement un compte chez eux, ils seraient les premiers à prononcer l’acquittement… pour rentrer dans leur argent… c’est dégoûtant !

Et alors parce qu’il a plu à ces messieurs de savoir quelle tête j’aurais… quand je n’en aurais plus… un de ces matins, dès l’aube, on viendra me réveiller, pour aller mourir… et l’on dit que c’est bon pour la santé de se lever de bonne heure ! on me dira : "vous pouvez fumer une pipe…" et l’on me conduira à la guillotine, moi si jeune, si intelligent, si beau… Ah ! j’en perdrai la tête.

Mon avocat m’a fait signer un recours en grâce, en me disant : "Vous n’avez plus d’espoir qu’en la Providence (se reprenant.) qu’en la Présidence ; si vous n’êtes pas condamné à mort, vous serez condamné à vie…" Alors comme j’ai toujours préféré la vie à la mort… - c’est de naissance, — j’ai signé. Mais il paraît que mon cas est monstrueux : "J’aurais assassiné ma tante par une nuit de lune, et après mon crime, je lui aurais coupé la mamelle gauche…" Je vous demande un peu, si j’avais assassiné ma tante, ce que j’aurais pu faire de sa mamelle gauche… Enfin celui de vous, messieurs, qui a assassiné sa tante a-t-il jamais eu l’idée de lui couper la mamelle gauche ?

Eh ! bien, pourtant un homme a fait cela et je suis, moi, victime d’une erreur judiciaire auprès de laquelle le Courrier de Lyon, est une véritable gnognotte.

Depuis bientôt trente ans j’habite Pontarlier, ma ville natale,… c’est ma ville natale, mais je n’y suis pas né… c’est là que j’ai été déclaré… parce qu’à proprement parler c’est pendant une traversée de Folkestone à Boulogne que j’ai été mis au monde… par une mer grosse. — Vous me croirez si vous voulez, c’était la première fois que je mettais les pieds sur l’Océan… Ca m’a fait un effet ! j’ai été malade… là v’lan ! d’intuition ! Si jeune j’avais déjà reconnu la mer… Mon père malheureusement n’en fit jamais autant pour moi.

Cette naissance me désignait naturellement pour la carrière maritime… je devins marchand de couleurs à Pontarlier… fournisseur attitré des cours… des cours de dessin et de peinture. Un beau jour l’idée me vint de voir Paris : je me dis : je n’ai qu’un moyen : c’est d’y aller !… et le 13 du mois d’août me voilà parti, en pensant : "J’en profiterai pour aller embrasser ma tante Eglantine qui habite boulevard du Palais en face le Palais de Justice… et qui sera bien heureuse en me voyant moi, si jeune, si intelligent, si beau…"

J’arrive à Paris !… en descendant de la gare, je demande : "par où faut-il prendre pour aller Boulevard du Palais ? " On me répond : "Vous avez un omnibus qui vous y mène tout droit." Au détour d’une rue, je vois en effet un omnibus tout noir… qui attendait devant une boutique où il y avait une lanterne rouge avec écrit : "Commissaire de Police". Comme il y avait un tas de monde qui discutait à côté de l’omnibus, je demande à quelqu’un : "Est-ce que cet omnibus mène au Palais de Justice ? " Il me répond : "Je vous crois… c’est le panier à salade ! " Je me dis : "Voilà mon affaire…" Je monte dans l’omnibus… sans qu’on me remarque parce que je ne savais pas trop si tout ce monde n’attendait pas aussi pour monter et alors je n’aurais plus trouvé de place… et j’attends.

Pendant ce temps-là, les gens continuaient à discuter… je les entendais qui disaient : "Il paraît qu’il a tué sa tante par une nuit de lune et qu’il lui a coupé la mamelle gauche !…" Je me dis : "Ce sont des gens qui se racontent des histoires de brigands." Tout à coup, grand remue-ménage, on court, on crie : (Sur tous les tons.) "Arrêtez-le ! arrêtez-le ! arrêtez-le ! " - Ah ! ça, fais-je, qu’est-ce qu’il y a donc ? " et je passe ma tête à la portière. Le conducteur de l’omnibus - un homme en uniforme bleu, avec des aiguillettes en laine rouge et un coupe-choux m’aperçoit et s’écrie en me voyant : "Mais non, voyons, il est monté dans le panier à salade !…" J’ai su plus tard que ce conducteur d’omnibus était un soldat de la garde municipale ! Il faut vraiment que Paris regorge de soldats pour aller recruter ses conducteurs d’omnibus dans la garde municipale !

Le calme s’étant rétabli, on se dispose à se mettre en route ! Au moment de partir, moi comme ça se fait, pas vrai, je dis au conducteur : "Vous aurez la complaisance d’arrêter un peu avant le Palais de Justice… pour que je descende ! " et je lui donne six sous… Il n’y avait pas là de quoi fouetter un chat, n’est-ce pas ? Ah ! bien, ce que ça a fait un potin… ! Un inspecteur arrive, le conducteur déclare que j’ai voulu l’acheter à prix d’or… - pour six sous, je vous demande un peu. — on dresse procès-verbal contre moi… "tentative de corruption !…" l’inspecteur félicite le conducteur pour son intégrité… sa noble conduite, est-ce que je sais moi, et voilà un homme qui va avoir de l’avancement… parce que je lui ai offert six sous en lui disant : "Vous arrêterez un peu avant le Palais de Justice ! " C’est dégoûtant ! Eh bien ! Vous croyez peut-être qu’ils m’ont laissé descendre devant chez ma tante… Ah ! bien oui ! ils m’ont dit : "Vous irez l’attendre au dépôt, votre tante."

Et v’lan ! on me conduit chez le juge d’instruction qui avant même que j’aie ouvert la bouche me dit : "Inutile de nier, je sais tout ! Vous avez assassiné votre tante par une nuit de lune, et vous lui avez coupé la mamelle gauche ! " Non ! vous voyez ma tête ?

"Et maintenant me dit le juge, vous allez nous dire comment vous l’avez assassinée, votre tante ?

— Oh ! c’est trop fort, mais je ne la connais pas, cette femme.

— Vous ne connaissez pas votre tante ?

— Ma tante ! mais ça n’est pas ma tante.

— Comment savez-vous que ce n’est pas votre tante, puisque vous dites que vous ne le connaissez pas ?

— Tiens ! parce que je la connais, ma tante.

— Alors pourquoi venez-vous de dire que vous ne la connaissez pas ? Vous voyez comme vous vous contredisez… Nierez-vous aussi lui avoir coupé la mamelle gauche ?

— Mais encore bien plus !

— Pourquoi encore bien plus ? Vous ne niez donc pas autant le reste ?

— Mais si ! seulement pour les mamelles de ma tante, je déclare que je n’aurais pas pu les couper pour une bonne raison, c’est qu’elle les a en crin.

— Ah ! et qu’est-ce qui vous permet de dire que ces objets appartenant à madame votre tante sont en crin ?

— Parce que c’est de famille… tout le monde les a en crin dans ma famille… côté des dames seulement.

— Eh ! bien non, monsieur ! ils ne sont pas en crin ceux de madame votre tante ! Ils sont en chair… vous n’allez pas en remontrer aux médecins légistes ! Je comprends votre système : "Vous voudriez faire croire que vous les avez coupés parce que vous pensiez qu’ils étaient en crin…"

— Mais…

— Allons, ça suffit ! et là-dessus… on fait entrer un témoin… qui me reconnaît - naturellement ! — car, il est à remarquer qu’il y a toujours des témoins pour reconnaître les gens quand ils sont arrêtés… et v’lan voilà le bonhomme qui me charge.

A la fin, voyant que je niais toujours, le juge me dit : "C’est bien, tant que vous n’aurez pas avoué le crime vous resterez en prison." Alors n’est-ce pas ? comme il n’y avait pas d’autre moyen j’ai avoué le crime. "Allons donc, s’est écrié le juge, je le savais bien !… Et maintenant vous allez nous dire ce que vous en avez fait… de la mamelle gauche de votre tante ! "

Alors ma foi, je ne sais ce qui m’a pris, la moutarde m’est montée au nez et je lui ai répondu :

"Je l’ai mangée ! "

C’est cette parole qui m’a perdu ! Désormais il n’y avait plus à y revenir ! J’avais mangé la mamelle gauche de ma tante.

La cour d’assises m’attendait !

Mon avocat, un garçon très gai, me dit : "Mon cher… Inutile de plaider l’innocence, on n’y croirait pas ! je vais plaider les circonstances atténuantes… comme ça, eh ! bien nous pouvons espérer les travaux forcés à perpétuité ! " Comme c’est consolant !

Et j’y ai passé aux assises… il y avait un monde fou… l’avocat général, un bonhomme qui n’y va pas de main morte, a tout simplement requis contre moi la peine de mort… C’est étonnant comme ces gens-là disposent facilement des choses qui ne leur appartiennent pas…

Mon avocat alors m’a défendu… il a dit que je n’étais pas un si grand criminel puisque je n’avais mangé qu’une seule mamelle quand j’aurais pu en manger deux ! A quoi l’avocat général a répliqué que cela ne prouvait pas que j’étais pas un grand criminel, que cela prouvait simplement que j’étais un petit estomac… Et v’lan ! on m’a condamné trois fois à mort : primo pour avoir assassiné ma tante ; secundo pour lui avoir coupé la mamelle gauche ; tertio pour l’avoir mangée… Cependant mon avocat m’a assuré que je ne subirais la peine qu’une fois.

Et maintenant mon sort est entre les mains du président de la République !

Oh ! Félix ! sauve une victime de la fatalité… songe que tu peux être un jour comme moi condamné à mort pour avoir mangé la mamelle gauche de ta tante… Ne prive pas la société d’un homme si jeune, si intelligent… si beau… grâce, grâce, oh ! Félix ! Félix ! Félix !

Il sort en courant.

Complainte du pauv’propriétaire

Quoi ! ce n’est pas assez de tout ce que l’on souffre,

Que la guerre nous ruine et pour tous soit un gouffre,

Parce que, soi-disant les gens manquent d’argent,

Voilà que c’est à nous, les rentiers qu’on s’en prend !

On nous dit : "Tout le monde est réduit au chômage,

C’est le moins que chacun ait sa part de dommage ! "

On ne s’informe pas si cela nous ira ;

Propriétaire on est : le proprio paiera.

Et, sans plus de façon, le légiste exonère

Des charges de son bail, aïe donc ! tout locataire

Mais alors si l’on nous prive de nos loyers,

Si nos termes, voyons, ne nous sont plus payés,

Nous devenons aussi victimes de la guerre !…

Hélas ! plaignez, plaignez le pauv’propriétaire.

Que le moratorium, ah ! parbleu, nous dispense

De payer nos billets, l’arriéré de dépense,

Nous y souscrivons tous. C’est très bien ! Ca permet

A tous d’en profiter. Mais pourquoi le décret

Comprend-il les loyers ? les loyers, ça nous lèse.

Vrai, les pouvoirs publics en prennent à leur aise !

Pourquoi nous empêcher illico d’expulser

Le bonhomme, voyons, qui ne peut rien verser ?

Le jeter à la rue était une ressource

Qui l’obligeait en somme à nous montrer sa bourse.

Maintenant, son argent, on n’en verra plus rien ;

Il est pour ses enfants et pour leur entretien !

Ah ! non plaignez, plaignez, le pauv’propriétaire !

Il nous sert bien, vraiment, par hausses successives

D’avoir doublé, triplé nos valeurs locatives,

Si, tant que l’on se bat, en dépit de tout droit

On vient tous nous léser des loyers qu’on nous doit !

On nous répond à ça par grotesques sophismes :

"En cinq ans, nous dit-on - Oyez ces illogismes !

Vos loyers ont monté chacun de cent pour cent,

Lors, que vous ne touchiez rien la guerre durant

En calculant pour vous le prix du sacrifice

Nous voyons qu’il se solde encore en bénéfice."

Le beau raisonnement que l’on va nous chercher !

Quand on augmente, idiot, mais c’est pour tout toucher.

Vraiment c’est criminel d’entraver les affaires !…

Amis, plaignez, plaignez, les pauv’propriétaires !

D’ailleurs quel est celui qui se plaint de la hausse ?

Le locataire, oui ! Mais de lui l’on se gausse ;

Nous sommes syndiqués, il est seul ; c’est donc clair

Qu’il est le pot de terre et nous le pot de fer ;

Comme il faut qu’il se loge, en dépit qu’il s’indigne,

Quelque prix qu’on lui fasse, il faut qu’il s’y résigne.

Il en est quitte alors pour faire moins d’enfants…

Tant mieux ! C’est très mauvais pour les appartements.

Pour la natalité je sais qu’on s’en tourmente,

Car l’enfant diminue où le loyer augmente.

Mais qu’y faire ? il n’est pas dans notre attribution,

De veiller, que je sache, à la reproduction !

J’aime bien les enfants mais d’abord les affaires !

C’est vrai ! Plaignez, plaignez les pauv’propriétaires.

Car c’est le proprio, c’est lui, le plus victime

De cette crise affreuse, hélas ! qui nous opprime !

Souvenez-vous d’août ! Aux Portes de Paris,

L’ennemi ! L’on disait : "Nous serons envahis

Demain ! " Quelle épouvante ! Oh ! demain, l’incendie !

Nos immeubles en feu ! L’affreuse tragédie !…

Mais nos petits troupiers étaient là, grâce à Dieu !

Ils ont fait reculer l’ennemi sous leur feu !

Nos immeubles sont saufs et nos maisons entières !

Oh ! chers petits soldats, fils de nos locataires,

Vous nous avez rendu nos biens immobiliers !…

Et nous pourrions encore en toucher les loyers !…

Mais, hélas ! on en vient d’exonérer vos pères…

Horreur ! Plaignez, plaignez, les pauv’propriétaires !