Les Ouvrières de fabrique autrefois et aujourd’hui

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Les Ouvrières de fabrique autrefois et aujourd’hui
Revue des Deux Mondes, 2e période, tome 97, 1872 (pp. 630-657).

Parmi les questions que soulève le régime industriel du XIXe siècle, celle du travail des femmes dans les fabriques n’a pas une médiocre importance. Quand la loi de 1868 autorisa dans notre pays les réunions publiques, ce fut l’étude des moyens d’améliorer le travail des femmes qui, à Paris, inaugura dans la salle du Vaux-Hall ces séances populaires. Les commissaires de la grande exposition de 1867, voulant décerner des prix non-seulement pour les progrès matériels, mais aussi pour les progrès moraux accomplis dans l’organisation de l’industrie, recherchèrent les institutions les plus pratiques pour sauvegarder, dans les occupations manufacturières, la santé, l’intelligence et plus encore la moralité de la femme. Aujourd’hui la commission nommée par l’assemblée nationale pour la réglementation du travail des enfans dans les usines vient de décider qu’elle ne regarderait pas sa tâche comme accomplie avant d’avoir étudié la situation des ouvrières dans les ateliers. En Angleterre, la puissante société pour l’avancement des sciences sociales, qui fut longtemps dirigée par lord Brougham, n’a laissé passer aucune de ses grandes assises annuelles sans consacrer la place principale à l’examen de la destinée de la femme du peuple. La Belgique a retenti naguère des débats passionnés que souleva dans le parlement et dans le public un rapport médical sur la condition des ouvrières occupées dans les mines et les charbonnages. En Allemagne et en Amérique aussi, l’attention s’est portée avec vivacité et persistance sur le sort des ouvrières industrielles. C’est par centaines que l’on compterait dans les pays civilisés les livres, les brochures et les journaux qui se sont proposé depuis trois ou quatre ans de contribuer à l’amélioration du sort matériel et moral de la femme pauvre. En étudiant ici la question du travail des femmes, nous entendons ne faire qu’une œuvre positive et pratique ; il est aisé de puiser dans la sensibilité et dans l’imagination mille plans variés et ingénieux pour supprimer les inévitables épreuves que la loi de nature impose aux êtres humains. Notre société est au plus haut degré compatissante, elle ressent une légitime horreur pour les souffrances qui affligent une partie de ses membres ; il faut se mettre en garde cependant contre l’excès de ce sentiment respectable : il y a une part irréductible de maux attachée à la production des biens indispensables à la civilisation moderne.


I

Dans une ardente invective sur la condition de la femme du peuple, M. Michelet s’est écrié : « L’ouvrière, mot impie, sordide, qu’aucune langue n’eut jamais, qu’aucun temps n’aurait compris avant cet âge de fer, et qui balancerait à lui seul tous nos prétendus progrès. » De telles déclamations trouvent toujours facilement de l’écho dans un public superficiel, mais elles n’ont aucune base dans les faits, et partent d’une imagination surexcitée. Chez tous les peuples et dans tous les siècles, il ne fut pas plus donné à la femme qu’à l’homme de se soustraire à la loi de travail. La production ne saurait suffire à la subsistance du genre humain, si elle ne provenait que des efforts et de l’industrie du sexe masculin. Au moyen âge, les manses tributaires et les manses seigneuriales étaient de véritables ateliers, où parfois les femmes et les hommes travaillaient en commun. Les gynécées étaient des chambrées qui ne renfermaient que des ouvrières sous la direction d’un intendant appelé villicus. Dès le IXe siècle, la réputation des femmes occupées dans ces travaux était devenue détestable : le nom d’ouvrière de gynécée (genitiaria) finit par être synonyme de courtisane. A la même époque, le travail aggloméré prenait une forme spéciale, qu’il a gardée jusqu’à nos jours en s’introduisant dans les couvens et en y constituant de véritables ouvroirs. La règle de saint Césaire d’Arles, donnée par la reine Radegonde au monastère de Poitiers et publiée par M. Augustin Thierry dans ses Récits des temps mérovingiens, décrit d’une manière minutieuse l’organisation du travail des femmes dans ces temps reculés. La création des corporations fit aussi une place importante à l’ouvrière. Les Registres des métiers et marchandises font foi que les femmes étaient admises à la maîtrise et même aux dignités dans beaucoup de corps d’état. Quoi qu’en dise M. Michelet, le mot d’ouvrière revient à chaque instant dans ces monumens de l’industrie au moyen âge. Il y a donc une exagération notable et singulièrement puérile dans la prétention que notre temps aurait inventé le travail des femmes. La découverte de la vapeur, en agglomérant la main-d’œuvre dans de vastes ateliers, a sans doute modifié les conditions de l’industrie, mais elle a surtout signalé et fait ressortir aux yeux de tous des maux qui existaient autrefois dans l’ombre.

On peut diviser en trois catégories les ouvrières qui ne sont pas occupées par l’agriculture et le labeur des champs : ce sont d’abord les femmes employées par la grande industrie et s’acquittant de leur tâche dans des usines ; ensuite viennent les ménagères qui se consacrent près du foyer domestique à des travaux sédentaires et isolés, comme les brodeuses, les dentellières, les gantières ; en dernier lieu, les ouvrières des mille métiers de la petite industrie : celles-ci sont le plus souvent réunies en faibles groupes dans des ateliers de peu d’importance. La moindre observation de notre régime industriel nous montre que le travail dans l’atelier commun, grand ou petit, tend de plus en plus à se substituer au travail à domicile. C’est en vain que le moraliste récrimine contre ce changement, qui est imposé par le développement des machines et des procédés de fabrication. On ne pourra réagir efficacement contre cette concentration de la main-d’œuvre que le jour où l’on aura trouvé le secret de produire la force motrice en faible quantité et à bon marché. Jusque-là, il est à craindre que les ouvriers des deux sexes ne continuent à travailler en grand nombre, côte à côte, dans des établissemens gigantesques. L’expérience prouve que les considérations philanthropiques sont généralement impuissantes à triompher des faits de l’ordre économique, et que c’est seulement de nouvelles découvertes et de nouvelles applications scientifiques que les travailleurs de toute condition peuvent attendre leur affranchissement physique et moral.

Depuis l’année 1769, où le barbier Arkwright inventa la mull-jenny de vingt broches pour filer le coton, tous les perfectionnemens industriels ont eu pour conséquence de constituer de vastes manufactures et de restreindre le champ du travail des femmes à domicile. Après le banc à broches, on découvrit d’autres instrumens ingénieux pour le battage, le cardage, l’étirage et le peignage. Les progrès dans la filature furent suivis par des progrès analogues dans le tissage. Le blanchiment et l’impression des étoffes furent bientôt soumis aussi à des procédés automatiques. Au début, c’était seulement l’industrie du coton qui avait bénéficié du nouveau régime ; mais à pas plus ou moins inégaux toutes les fabrications textiles suivirent la même marche et arrivèrent à concentrer toutes les opérations dans des ateliers immenses. Il n’est pas jusqu’à la soie qui n’ait recouru à cette fabrication mécanique. Cette production sur une grande échelle et sur un petit espace devait amener l’établissement de vastes entrepôts ou magasins, voisins et souvent distincts des usines. Les occupations du finissage, du pliage des étoffes, de l’empaquetage, y ont attiré des milliers de femmes et de jeunes filles. Il y a en Angleterre des warehouses où l’on compte autant d’ouvrières que dans les factories. D’après des documens officiels communiqués en 1861 au parlement, les industries textiles de la Grande-Bretagne et de l’Irlande occupaient dans les manufactures 775,534 ouvriers des deux sexes, dont 467,261 femmes ; c’était un peu plus de trois femmes contre deux hommes. D’après les mêmes sources, voici quelle aurait été en dix ans la progression du nombre des femmes employées dans les manufactures de l’Angleterre et du pays de Galles. Les fabriques de coton, de lin, de soie, de laine, d’étoffes mélangées, de chanvre, de jute et de bonneterie, en l’année 1850, occupaient 18,865 filles au-dessous de treize ans, et 260,378 ouvrières au-dessus de cet âge ; en 1861, l’on comptait 32,667 filles au-dessous de treize ans, et 338,500 femmes plus âgées. Ainsi le nombre des jeunes ouvrières dans les manufactures de tissus avait presque doublé en dix ans, tandis que celui des ouvrières adultes avait seulement augmenté d’un tiers. La proportion exacte est de 80 pour 100 d’augmentation pour les jeunes filles ayant moins de treize ans, et de 30 pour 100 du chiffre des autres ouvrières. On voit que non-seulement l’effectif des femmes employées par les manufactures s’accroît sans cesse, mais encore que ce sont surtout les jeunes filles de l’âge le plus tendre qui sont attirées en masses de plus en plus grandes dans les usines.

Les industries textiles en Europe ont définitivement, et pour ne plus le quitter, adopté le régime manufacturier. Là ne s’est pas arrêtée la concentration des opérations industrielles. La mécanique poursuit ses conquêtes, elle ne se contente pas de filer, de tisser, d’apprêter les étoffes ; elle les coupe, les coud, les confectionne, si bien qu’elles sortent de l’usine toutes prêtes à servir aux besoins de la vie. En Angleterre, à Nottingham, les métiers circulaires, marchant à la vapeur, produisent le tricot par larges pièces, dans lesquelles on taille des morceaux pour les adapter aux destinations les plus variées. La fabrication de la bonneterie s’opère ainsi dans de vastes ateliers, et nos départemens de l’Aube et du Calvados tendent à suivre l’exemple de Nottingham. On a vu la machine soumettre à son domaine jusqu’à ces opérations délicates et compliquées qui semblaient réservées à l’adroite main de la femme ; c’est ainsi que les tulles et les imitations de dentelles se font maintenant à la vapeur. Les plus récens et les plus importans progrès de la mécanique dans le domaine du travail des femmes sont ceux qui s’appliquent à la couture. Il y avait dès 1862 à Dublin un assez grand nombre d’ateliers de couture automatique, dont chacun employait de 200 à 300 femmes. A Paris, il s’est constitué de vastes usines où plusieurs milliers d’ouvrières sont occupées à coudre à la vapeur. La cordonnerie a subi une transformation du même genre par l’invention des chaussures à vis. Il n’est pas jusqu’aux articles de Paris qui n’aient une tendance, par suite de l’extension de la machine à coudre, à se soumettre au régime du travail en atelier. On fabrique maintenant dans des usines les albums photographiques, les portefeuilles et les porte-monnaie. Presque toutes les occupations des femmes se rattachant plus ou moins directement à la couture, on peut dire que le travail aggloméré est sur le point de devenir la règle pour les ouvrières, et le travail isolé l’exception.

Il ne faudrait pas croire que les industries textiles et les travaux légers de la main soient les seules branches ouvertes à l’activité des femmes dans notre siècle. A la faveur du progrès mécanique, elles ont envahi bien d’autres industries, et dans quelques-unes il est vrai de dire qu’elles se sont substituées aux hommes. Une enquête anglaise déjà vieille, puisqu’elle date de 1843, fournit de très intéressans détails sur l’emploi des jeunes filles dans les usines où l’on travaille le fer. Les femmes y figurent en très grand nombre parfois dans les travaux qui demandent de la force ; elles étaient plus nombreuses que les hommes dans les manufactures de vis et d’écrous. L’enquête cite une manufacture de vis qui, sur un personnel de 360 ouvriers, comprenait 300 femmes, et une autre usine du même genre qui employait 102 femmes contre 30 hommes. Le rapporteur va même jusqu’à prétendre que la main-d’œuvre féminine entre pour 80 ou 90 pour 100 dans l’effectif ouvrier ; ce sont généralement de fort jeunes filles, qui commencent leur apprentissage entre treize et seize ans. Les manufactures de boutons métalliques ne font pas une moindre place aux femmes. A Wolverhampton, elles sont employées dans les manufactures de clous. Un industriel, déposant dans l’enquête de 1843, disait que les femmes font les clous aussi bien que les hommes, et que quelques-unes sont même merveilleusement douées pour ce travail. A Warrington, dans une manufacture d’épingles, on trouvait plus d’ouvrières que d’ouvrière, soit 180 filles contre 141 garçons au-dessous de treize ans, et 130 jeunes femmes contre 50 jeunes gens de treize à dix-huit ans. En général, la fabrication des épingles dans l’ouest de l’Angleterre se fait principalement par des jeunes filles de quatorze à dix-huit ans. Les renseignemens de l’enquête de 1843 sont confirmés par de récentes communications de la société anglaise pour l’avancement des sciences sociales. L’état des choses n’a pas changé. Les ateliers de Birmingham emploient toujours la même proportion de femmes pour les ouvrages métalliques ; on nous représente les ouvrières du Staffordshire, adonnées à la fabrication des clous, comme « noires de suie, musculeuses, grossières et repoussantes. » Dans beaucoup de poteries et de manufactures de porcelaine, dans les briqueteries aussi, l’on compte parfois plus de femmes que d’hommes. Dans les papeteries, le nombre des jeunes filles est souvent égal, quelquefois supérieur celui des travailleurs de l’autre sexe. Il ne faut pas oublier non plus que les femmes étaient occupées naguère en Angleterre dans les travaux souterrains des mines, qu’elles sont encore employées dans les travaux de la surface, qu’en Belgique on les rencontre au fond des houillères, qu’il en était de même en Silésie avant un arrêté de l’année 1869.

Nous avons esquissé à grands traits le champ de la main-d’œuvre féminine dans les manufactures. Veut-on se rendre compte par des chiffres du nombre de vies de femmes qui se consument dans ces travaux d’atelier ? Un inspecteur des manufactures anglaises, M. Baker, dans un rapport récent, fixait ainsi qu’il suit, pour le royaume-uni, l’effectif de ces ouvrières de la grande industrie : en 1861, il y avait, comme nous l’avons vu, dans les manufactures de coton, lin, laine, mélanges, chanvre, jute, bonneterie, 467,261 femmes ; en 1864, on en complaît 20,000 dans les poteries et les établissemens analogues ; il y en avait 260,000 dans les autres ateliers de diverses natures soumis ou non au régime des factory arts. C’était un total de 747,000 femmes travaillant en fabrique. Lord Brougham, dans un de ses discours, affirme que les trois quarts des femmes adultes, non mariées, les deux tiers des veuves et un septième des femmes mariées sont occupées dans la Grande-Bretagne à des travaux du dehors, sans compter la multitude des épouses, des filles et des sœurs qui participent, soit au comptoir, soit dans les fermes, soit dans les ateliers domestiques, aux industries de la famille. De cette organisation du travail des femmes en Angleterre résultent des faits sociaux qui sont caractéristiques. On sait que dans tous les pays d’Europe le nombre des femmes est très légèrement supérieur au nombre des hommes, quoiqu’il naisse un peu plus de garçons que de filles ; mais cette différence entre les deux sexes, bien que constante, est généralement minime, puisque en France l’on comptait en 1866 une population masculine de 19,014,079 individus, contre une population féminine de 19,052,985. Elle devient très considérable dans certaines localités de la Grande-Bretagne. Les cités manufacturières où se fabriquent la bonneterie et la dentelle comptent notablement plus de femmes que d’hommes ; au contraire les villes adonnées aux travaux métallurgiques ont une population masculine qui dépasse de beaucoup la population féminine. Nottingham par exemple, qui renferme 100,000 habitans, a 10,000 femmes de plus que d’hommes, soit 55,000 âmes du sexe féminin contre 45,000 de l’autre sexe. La proportion est renversée à Dudley, où l’on travaille le fer. L’inégalité est moins grande à Birmingham, qui se livre principalement à la fabrication des métaux ; cependant on y compte encore 105 hommes contre 100 femmes. Il y a des districts agricoles qui ont pris l’habitude d’employer en grandes masses les femmes et les enfans aux travaux des champs, dans le système connu sous le nom de « bandes agricoles » (agricultural gangs). D’après une enquête faite par le gouvernement britannique, la population féminine de ces districts ruraux serait notablement plus nombreuse que la population masculine [1].

Nous avons cru devoir nous arrêter particulièrement à l’Angleterre, parce que c’est là le pays manufacturier modèle ; mais toutes les autres contrées se rapprochent d’autant plus de la Grande-Bretagne que leurs industries sont plus développées, plus progressives et plus florissantes. On a vu avec quelle rapidité et quelle persistance les machines ont empiété sur le travail des femmes à domicile. C’est là un phénomène général, qui n’en est encore qu’à sa première période ; les occupations qui faisaient vivre jusqu’ici l’ouvrière près de son foyer sont les unes après les autres soumises au régime manufacturier. A moins de se résoudre à une vie précaire et de privations excessives, la femme qui n’a ni épargnes ni soutien est entraînée dans le gouffre de la grande industrie. Au lieu de récriminer contre un fait inéluctable, il est sage de se demander quelle est, sur la rétribution, l’intelligence et la moralité de l’ouvrière, l’influence de cette organisation nouvelle. Nous rechercherons ensuite les moyens d’améliorer les conditions du travail aggloméré et de les faire tourner au bénéfice de la famille.


II

Dans tous les temps, les femmes ont éprouvé de grandes difficultés à pourvoir par elles-mêmes à leur subsistance ; elles ont toujours été infiniment moins rémunérées de leurs journées que les hommes. Souvent les économistes ont recherché les causes qui déprimaient ainsi le salaire de l’ouvrière ; ils ont donné généralement pour raison que les besoins de la femme sont moins grands que ceux de l’homme, puisque l’ouvrière est ordinairement soutenue par son mari, son père ou quelque autre de ses parens. Nous n’avons pas ici le loisir de discuter l’influence que ces faits peuvent exercer sur le prix de la main-d’œuvre féminine ; il nous serait aisé de démontrer que l’action de ces causes est très faible, et que l’on doit chercher ailleurs les véritables raisons de la dépréciation du travail des femmes. Le travail humain est une marchandise qui se paie d’autant mieux qu’elle est plus demandée et moins offerte ; le prix d’une denrée n’est-il pas d’autant plus haut que les débouchés sont plus nombreux ou plus variés, que l’étendue du marché est plus grande ? Il en est de même pour la main-d’œuvre : plus vaste est le champ d’emploi, plus la rémunération du travail est élevée ; or qu’arrive-t-il ? Les bras de l’homme ont une sphère d’action presque illimitée : tous les ouvrages qui demandent de la force leur sont accessibles, les ouvrages qui réclament de l’adresse ne leur sont pas non plus fermés. On voit en Belgique des hommes, de jeunes garçons du moins, faire de la dentelle ; on rencontre en Suisse des pâtres faisant de la broderie, et dans le midi, jusqu’à ces derniers temps, le travail de la soie occupait presque autant d’ouvriers que d’ouvrières. Les femmes au contraire n’ont qu’un champ d’emploi limité. Les travaux de force leur sont presque interdits ; il ne leur reste que les travaux d’adresse. Or notre civilisation, encore grossière et peu aidée par les secours de la science, réclamait naguère beaucoup moins de travaux d’adresse que de travaux de force. A cette infériorité s’en joignent d’autres qui peuvent être regardées comme accidentelles et passagères. L’éducation des filles a été jusqu’ici moins cultivée que celle des garçons, et leurs facultés ont été moins développées, de telle façon que le champ d’emploi du travail féminin, déjà restreint par la nature, s’est trouvé encore rétréci par le défaut d’instruction chez les ouvrières. Les carrières ouvertes à l’activité des femmes sont donc peu nombreuses ; elles s’y précipitent toutes en foule, sans discernement ni préparation, et, par suite de leur ignorance professionnelle, elles ne peuvent occuper que les derniers échelons de la production. Le marché de k main-d’œuvre des femmes est toujours encombré, over-stocked, pour nous servir d’une heureuse expression anglaise. C’est assez dire qu’il est inévitable que cette main-d’œuvre soit dépréciée.

La grande industrie et les machines réagissent heureusement contre cette situation : elles tendent à relever notablement le salaire de la femme et à le rapprocher du salaire de l’homme. L’écart entre les taux de rémunération des deux sexes diminuera de plus en plus avec les progrès de la science et de la mécanique. La civilisation se raffine, les travaux de force se transforment en travaux d’adresse ; les appareils automatiques faisant les gros ouvrages, le rôle de la surveillance et de l’habileté devient chaque jour plus considérable. Une grande cause de nivellement entre les salaires des hommes et les salaires des femmes, c’est encore le travail à la tâche, qui parvient de plus en plus à régir les opérations manufacturières. Avec ce mode de rétribution, il n’y a plus d’inégalité de situation entre les deux sexes : on ne peut parler alors de la diversité des besoins, de la différence de position dans la société civile ou dans la famille. Avec une impartialité incontestée, le travail aux pièces paie chacun, homme ou femme, suivant ses œuvres : c’est la loi de justice, incorruptible et inexorable. Il n’est pas rare, même maintenant, qu’une jeune fille gagne plus que son père dans la vigueur de l’âge, qu’une femme contribue aux charges du ménage dans une proportion plus forte que son mari ; les livres des tissages mécaniques nous fourniraient beaucoup de pareils exemples.

Il est incontestable que la grande industrie a été, au point de vue de la rémunération, un immense bienfait pour la femme. Si l’on veut s’en convaincre, il suffit de comparer les salaires des brodeuses, des dentellières et des lingères avec ceux des ouvrières de fabrique ; pendant que les premiers sont stationnaires ou même ont plutôt une tendance à la baisse, les autres ne cessent de hausser d’une manière constante. Les sept huitièmes des ouvrières en dentelle, écrivait il y a trois ans un industriel du Calvados, gagnent rarement au-dessus de 1 franc, et le plus souvent gagnent moins. Les ouvrages, déjà anciens, de M. Jules Simon et de M. Reybaud, l’étude que M. Augustin Cochin a consacrée à la brodeuse des Vosges, diverses monographies sur les ouvrières de l’Auvergne et du centre de la France, fixent à la même somme de 1 franc le salaire moyen des femmes laborieuses, qui ornent avec tant d’habileté ces précieux tissus. La rémunération est restée la même depuis cinquante ans malgré le renchérissement de la vie. Si l’on compare la rétribution des ouvrières de la grande industrie à trois époques différentes, on verra qu’elle croît sans cesse. M. Villermé dans son enquête, qui date du règne de Louis-Philippe, les travaux de M. Reybaud qui sont de 1860, et les documens actuels nous montrent que la progression du salaire des femmes dans les usines est constante. D’après des renseignemens fournis par M. Dollfus, le tissage mécanique, qui ne donnait à l’ouvrière que 1 fr. 65 c. vers 1860, donne aujourd’hui de 2 fr. à 2 fr. 25 cent, aux tisseuses ordinaires ; nous avons relevé nous-même sur les livres d’une grande usine normande pour la fabrication de la laine les chiffres qui suivent : 2 fr. 50 pour les cardières, 2 fr., 50 ou 2 fr. 75 pour les bobineuses, 2 fr. ou 3 fr. 25 pour les ourdisseuses, 4 francs pour les noueuses, de 2 fr. 25 à 2 fr. 50 pour les tisseuses ordinaires. Il est vrai qu’à côté de ces salaires on trouve une rémunération de 1 fr. 25 pour un certain nombre d’ouvrières payées à la journée et occupées dans le triage des laines ; mais ce sont de vieilles femmes astreintes à un, régime moins strict et disciplinaire que celui qui prévaut généralement dans les fabriques. Dans le tissage du lin, on voit des jeunes filles gagner jusqu’à 4 fr. et 5 fr. par jour. La condition des ouvrières dans l’industrie de la soie a été l’objet d’une intéressante monographie de M. Monnier, ancien secrétaire de l’exposition universelle de 1867 [2]. D’après ce consciencieux écrivain, qui ne s’appuie que sur des renseignemens précis et de première source, les salaires des femmes occupées à la fabrication des tissus de soie auraient éprouvé depuis dix ans une hausse considérable, qu’on ne saurait évaluer à moins de 25 pour 100. Dans l’établissement de la Séauve, les ouvrières, presque toutes de très jeunes filles, gagneraient en moyenne de 15 fr. à 18 fr. par semaine, sans compter le logement et le chauffage ; trois sœurs y auraient amassé ensemble, en trois ans, 4,768 fr. Dans une manufacture de rubans de velours, établie aux Mazeaux, les jeunes ouvrières reçoivent en moyenne, outre le logement, 12 fr. par semaine pendant les six premiers mois et 14 fr. pendant les mois qui suivent ; la journée du travail n’y est que de dix heures. Nous pourrions multiplier de pareils exemples. En résumé, on peut considérer qu’actuellement le salaire des femmes dans les industries textiles ne descend que rarement au-dessous de 1 fr. 75, et que le plus souvent il atteint et même dépasse 2 fr. Or 1 fr., c’est précisément là le chiffre moyen de la rémunération des ouvrières parisiennes d’après la dernière enquête de la chambre de commerce de Paris. Si l’on pense que les grandes usines ne chôment pas, tandis que les chômages sont très fréquens et très longs dans la plupart des industries des grandes villes, on verra que l’ouvrière des manufactures de province gagne un salaire annuel qui est supérieur d’un quart ou d’un tiers à celui de l’ouvrière parisienne, et, si l’on tient compte de la différence dans les loyms, dans la nourriture, on trouvera que l’écart, déjà sensible à première vue, s’élargit encore d’une manière incommensurable.

On nous dira que l’homme ne vit pas seulement de pain, et que le taux du salaire n’est pas le seul point qui mérite d’être considéré dans un mode d’organisation du travail : encore faut-il que la santé, l’intelligence et la moralité de l’ouvrière ne soient pas sacrifiées, et que la femme, dont la destinée dans la vie est d’être épouse et mère, ne soit pas détournée des devoirs sacrés de la famille. Les adversaires du travail des femmes dans les fabriques n’ont aucune peine à démontrer que la grande industrie est pleine de dangers, qu’elle mine et détruit les constitutions faibles, qu’elle avance la caducité, et qu’elle entraîne la dégénérescence des populations. On signale, parmi les inconvéniens de ce travail dans les ateliers, la phthisie pulmonaire, le retentissement du métier mécanique dans la poitrine de la tisseuse, la chaleur des salles où s’impriment et s’apprêtent les étoffes. Tous ces maux ne sont que trop réels dans une certaine mesure ; mais croit-on que la petite industrie soit exempte de misères, de privations et de dangers ? Parcourez ces mille métiers, qui ne s’exercent pas dans les usines, examinez les conditions où se font tous les travaux variés qu’exige notre civilisation raffinée. Que deviendraient le travail et l’humanité, si l’on avait l’orgueilleuse présomption de proscrire toutes les industries que les médecins proclameraient insalubres ? Ce qui est vrai, c’est que dans beaucoup de cas les grands ateliers, même au point de vue physique, sont un soulagement pour l’ouvrière : ils sont plus spacieux, mieux ventilés, la surveillance y est plus facile, les lois y ont plus d’action et la police plus d’accès, les précautions sanitaires y sont mieux observées. Assurément il s’en faut qu’ils soient tous des modèles de correction, de propreté et de bonne tenue : bien des progrès restent à accomplir, dans lesquels l’administration et la loi peuvent jouer un rôle ; mais, à tout considérer, il y a une exagération notable à croire que la grande industrie soit par elle-même et naturellement plus pernicieuse ou plus meurtrière que les mille métiers obscurs des villes commerçantes.

Si nous examinons l’influence de la grande industrie sur l’intelligence et l’instruction de la femme, nous arriverons à des conclusions que beaucoup de lecteurs trouveront peut-être paradoxales. Il peut paraître étrange d’affirmer que le régime des manufactures a été favorable au développement de l’instruction scolaire ; telle est cependant notre opinion, et voici sur quels faits et quelles inductions nous l’appuyons. Ce n’est un mystère pour personne que les ouvrières des villes sont en général plus instruites que celles des campagnes. Dans le rapport officiel qui précède la statistique des cours d’adultes pour 1868, on dénonce « les préjugés qui ont fait regarder jusqu’ici, dans les villages surtout, l’instruction de la femme comme un danger. » D’un autre côté, si l’on étudie attentivement, en les rapprochant, les deux tableaux officiels des départemens rangés d’après le nombre des époux (hommes) qui ont pu signer leur acte de mariage, puis d’après le nombre des épouses qui ont donné la même preuve de notions scolaires, on voit que les départemens industriels sans exception occupent un rang plus favorable encore sur le second de ces tableaux que sur le premier, ce qui indique d’une manière catégorique que l’instruction de la femme est plus prisée dans les départemens industriels que dans les départemens agricoles. Le Haut-Rhin par exemple, qui est le huitième sur le tableau d’instruction des hommes, est le sixième sur le tableau d’instruction des femmes ; tous les départemens manufacturiers, les Vosges, la Somme, la Seine-Inférieure, le Pas-de-Calais, le Nord, sont dans une situation analogue.

La concentration des deux sexes dans de vastes établissemens a, pour l’instruction populaire, trois avantages principaux : elle permet l’intervention de la loi, qui peut exiger un certificat d’assiduité à l’école préalablement à l’entrée de l’enfant dans une fabrique ; elle facilite l’organisation d’un système d’enseignement plus complet et moins coûteux pour les classes laborieuses ; elle rend possible une grande amélioration dans les procédés pédagogiques, grâce à laquelle les élèves font plus de progrès en moins de temps. Les centres manufacturiers de l’Angleterre jouissent actuellement de ces trois avantages ; aussi l’instruction des deux sexes, et spécialement celle des femmes, y est-elle plus grande que dans toute autre partie du royaume. D’après un tableau emprunté à l’enquête de 1861, l’assiduité des enfans à l’école atteignait le maximum dans les villes manufacturières, tandis qu’elle tombait au minimum dans les comtés de Devon, de Somerset et d’Hereford, lesquels sont exclusivement agricoles. Deux fonctionnaires de l’instruction publique, MM. Marguerin et Mothéré, chargés d’une mission en Angleterre, ont rendu un éclatant hommage aux écoles instituées pour les femmes adultes à Manchester et dans d’autres villes manufacturières du royaume-uni. Le perfectionnement des méthodes d’enseignement a contribué dans une large mesure au développement de l’instruction des ouvriers des fabriques. Le système connu en Angleterre sous le nom du demi-temps, qui consiste dans l’alternance du travail manuel et du travail intellectuel, a produit les résultats les plus heureux. Lord Brougham déclarait que le système du demi-temps était dans la science pédagogique l’équivalent d’une découverte en mécanique, et les hommes les plus expérimentés en ces matières, M. Chadwick, le professeur Fawcett, affirment qu’un enfant élevé sous le régime du halftime apprend plus en trois heures que les autres enfans en six. Grâce à toutes ces circonstances, l’on doit admettre que les ouvriers des manufactures d’Angleterre, — et les femmes comptent pour les deux tiers parmi eux, — sont actuellement doués de notions. scolaires plus complètes que les ouvriers de la petite industrie ou de l’agriculture.

Tous les pays industriels sont dans la même situation. Ainsi en Belgique les deux Flandres étaient affligées d’un paupérisme traditionnel, on eut l’heureuse idée d’y créer des écoles d’apprentissage pour le tissage, où les filles principalement furent conviées. Un rapport officiel publié à Bruges en 1863 constate qu’un progrès remarquable s’est opéré par ce moyen dans l’éducation et la moralisation des jeunes gens des deux sexes appartenant à la classe ouvrière. « Les élèves de ces ateliers, dit le rapport, sont astreints à fréquenter l’école ordinairement pendant deux heures, et, en même temps que l’apprenti y trouve un délassement du travail, il y acquiert des connaissances d’application générale. On a constaté que, dans l’espace de temps qu’on consacre journellement à la connaissance de la lecture, de l’écriture et des premiers élémens de calcul, les apprentis qui fréquentent les ateliers apprennent presque aussi rapidement que les enfans qu’on oblige à rester toute la journée à l’école. » Un examen attentif des documens officiels et privés publiés en France conduit à la même conclusion, que les ouvrières des manufactures ont généralement une instruction supérieure à celle des ouvrières de la petite industrie. Une observation frappe d’abord, c’est que les villes et les patrons n’ont pas hésité à faire des sacrifices pour rendre l’enseignement gratuit ; les populations ont presque toujours répondu à cette louable initiative. Si l’on rencontre encore des traces d’ignorance dans un trop grand nombre de cités manufacturières, ce n’est pas d’ordinaire dans la jeune population indigène, c’est dans les masses étrangères et nomades qui viennent de la campagne. Un rapport présenté en 1861 par M. Thierry-Mieg à la Société industrielle de Mulhouse vient à l’appui de cette assertion. L’intéressante monographie sur les tisserands de Sainte-Marie-aux-Mines publiée dans les Ouvriers des deux mondes, et dont l’auteur ne paraît pas favorable, à la grande industrie, constate cependant « la fréquentation actuelle des écoles par les enfans, autrefois adonnés aux travaux du bobinage, qui se font maintenant à la mécanique. » Le rapport qui précède la statistique des cours d’adultes pour 1868 nous apprend que ces cours furent suivis à Sedan par 300 femmes, parmi lesquelles 57 seulement ne savaient ni lire ni écrire, les autres ayant à compléter leur éducation antérieure, et « beaucoup savent aujourd’hui, avec l’arithmétique et l’orthographe, tenir une correspondance et une comptabilité simple de commerce. » Les rapports des inspecteurs de l’instruction primaire dans le département du Nord nous apprennent que l’instruction y est assurée aux enfans qui travaillent dans les ateliers et dans les mines par des classes spéciales, et regrettent que les exploitations agricoles et la fabrication de la dentelle de Bailleul échappent à ces bienfaisantes institutions [3]. Dans industrie à domicile, on peut considérer que le fait général, c’est l’ignorance des femmes : bobineuses, dévideuses, dentellières et brodeuses, toutes sont mises au travail presque au sortir du berceau, toutes tiennent une aiguille, un crochet ou une navette, dès que leurs mains ont un peu de souplesse, dès que leur esprit est capable d’un peu d’attention. Dans sa monographie de l’ouvrière des Vosges, M. Augustin Cochin remarque que « la broderie attire, par l’appât d’un salaire presque immédiat, des enfans de dix à douze ans, et que les filles sont aussi éloignées de l’étude, tenues dans l’ignorance et incapables de raccommoder ou de faire elles-mêmes leurs vêtemens ; elles ne savent en général ni lire ni coudre. » Les nombreuses femmes et filles occupées dans l’industrie de la soie sont aussi livrées à un travail précoce à la fois et prolongé ; si l’instruction pénètre parmi elles, c’est seulement depuis que le régime des manufactures a modifié cette importante fabrication.

Nous avons voulu justifier la grande industrie d’une accusation trop légèrement acceptée par le public sur la foi des apparences. Il n’est pas démontré que le régime des grands ateliers, avec les perfectionnemens dont il est susceptible et les précautions que la loi peut exiger, soit naturellement préjudiciable à la santé du personnel ouvrier ; il est certain au contraire que les progrès de la mécanique ont eu pour résultat d’élever d’une manière sensible le prix de la main-d’œuvre et de faciliter parmi les femmes la propagation des notions scolaires. Il reste encore contre la grande industrie des reproches plus graves et d’une portée supérieure : ce serait, dit-on, un agent de démoralisation, les ouvrières y perdraient en peu de temps toute espèce de sentiment de pudeur et de respect d’elles-mêmes. A l’appui de ces assertions, on invoque surtout la notoriété publique ; ces récriminations sont exagérées et elles manquent de base sérieuse. Les ouvrières des mille métiers de la petite industrie ne sont pas plus à l’abri de l’immoralité que les ouvrières des grands ateliers. Assurément le niveau moral est moins élevé dans les centres industriels que dans les campagnes ou dans les villes de peu d’importance ; les fautes y sont incontestablement plus nombreuses. La vie est plus cachée dans les villes, et par conséquent la responsabilité y est moins grande, les hommes s’y dérobent plus aisément aux conséquences de leurs fautes ; puis la classe des riches oisifs et débauchés s’y rencontre davantage. Les villes d’ailleurs, en proportion de leur grandeur, sont des exutoires où aboutissent tous les élémens viciés pour y chercher le secret et une existence plus facile : la manufacture attire le vice plus qu’elle ne le crée. La grande industrie, il ne faut pas l’oublier, n’a pas encore trouvé en France son assiette définitive ; beaucoup de nos usines sont nées d’hier. Pour s’introduire dans des contrées où elles étaient inconnues, les manufactures ont dû appeler à elles tout un personnel nomade d’hommes et de femmes étrangers à la localité : c’est parmi cette classe d’ouvriers que l’immoralité est intense ; mais peu à peu ce personnel vagabond se fixe, prend racine dans le pays et s’améliore. Ce qui paraît incontestable, c’est que la moralité de nos centres industriels s’est relevée depuis quelques années. On ne saurait malheureusement fournir beaucoup de chiffres à l’appui de cette assertion ; la statistique, qui prend les faits sociaux en bloc, n’est pas encore arrivée à entrer suffisamment dans les détails et à rendre ses analyses assez minutieuses pour qu’on en puisse toujours tirer des enseignemens précis. Le peu de données qu’on a viennent cependant à l’appui de notre thèse. En 1866, d’après les registres de l’état civil, l’importante ville manufacturière de Verviers, qui emploie des légions de femmes dans les fabriques de drap, sur 1,289 naissances n’en comptait que 102 naturelles, ce qui donne un rapport de 8 pour 100, inférieur au rapport constaté en 1842 pour tout l’arrondissement de Tournai, qui est exclusivement agricole. La statistique générale de France dressée par M. Legoyt paraît aussi confirmer ces assertions. Dans la période quinquennale de 1851 à 1856, le chiffre des enfans naturels pour 100 naissances était de 26.92 dans le département de la Seine, 12.21 dans les villes de province, 4. 03 dans les campagnes ; pendant la période décennale qui s’est écoulée de 1856 à 1866, la proportion des enfans naturels pour 100 naissances s’est trouvée portée à 26. 32 dans le département de la Seine, 114.49 dans les villes et 4.39 dans les campagnes. Ces chiffres indiquent que l’immoralité aurait légèrement décru dans les villes ; or quel n’a pas été depuis 1856 le développement de la grande industrie ! N’est-ce pas à partir de cette époque que se sont fondées une très forte partie de nos usines ? Les tissages, les peignages mécaniques, la fabrication de la soie dans de vastes ateliers, ce sont là des faits récens, et ils coïncident cependant avec un affaiblissement de la proportion des naissances naturelles. Il neé faut pas tirer de ces faits des conclusions trop absolues, tout au moins doit-on reconnaître que les plaintes contre la démoralisation qu’amène la grande industrie sont exagérées ; l’on est la dupe d’une illusion, et, parce que l’on voit rassemblés sur quelques points du territoire des élémens mauvais qui étaient auparavant dispersés, on croit le mal augmenté. Il n’en est rien pourtant ; l’observation froide et attentive démontre que le régime des manufactures n’a pas rendu les mœurs plus dépravées qu’elles ne l’étaient jadis, il a seulement attiré les regards sur des souillures jusque-là cachées.


III

Nous avons pris la défense du travail des femmes dans les usines ; on a vu que ni la grande industrie ne pouvait se passer des ouvrières, ni celles-ci de la grande industrie. Est-ce à dire qu’on doive se tenir pour satisfait et n’entrevoir aucune réforme possible ou urgente dans le monde industriel ? Dieu nous préserve d’un optimisme qui serait aussi impie que décevant ! Nous avons voulu seulement mettre le public en garde contre des déclamations qui sont pleines de dangers. Dans ce rude labeur de la vie humaine, les misères abondent ; mais, pour les soulager d’une manière efficace, il faut faire un instant violence à son cœur et examiner froidement ce qui est pratique et raisonnable. Sans cette vue nette des choses, l’amour du bien précipite les particuliers et les législateurs dans des erreurs chèrement expiées.

La présence des ouvrières dans les usines est, en notre état de civilisation, un bien relatif, parce que sans les usines 1 million d’ouvrières ne pourraient vivre ; au point de vue absolu, c’est un mal, parce que la femme semble créée pour des occupations plus sédentaires et moins assidues, parce que sa place naturelle et providentielle est marquée au foyer de la famille, qui souffre de son absence. Pour conserver à la femme le profit des occupations manufacturières et pour lui restituer les bienfaits de la vie d’intérieur, que peuvent faire les lois, et que peuvent faire les mœurs ? De toutes les législations industrielles, aucune ne s’est autant occupée du travail des femmes que la législation anglaise. C’est au début même de ce siècle, sous le règne de George III, et par l’initiative d’un grand manufacturier, le premier sir Robert Peel, que fut voté en Angleterre l’acte du parlement pour la conservation de la santé et de la moralité des jeunes ouvriers employés dans les manufactures de coton et de laine. Le travail au-delà de douze heures était prohibé pour eux. Un autre acte de 1819, amendant le précédent, défendit l’emploi d’enfans au-dessous de neuf ans dans les usines. Ces premiers essais devaient conduire à des mesures plus sérieuses et plus larges. L’acte de 1833 inaugura une nouvelle ère de réglementation progressive et efficace : il défendait que l’on fît travailler les enfans de neuf à onze ans plus de neuf heures par jour et de quarante-huit heures par semaine ; mais en outre il réduisait à douze heures par jour et à soixante-neuf heures par semaine le travail des jeunes ouvriers au-dessous de dix-huit ans, la journée du samedi devant être pour eux de neuf heures seulement. Cet acte de 1833 est la vraie base de la législation industrielle anglaise, c’est le premier des documens intitulés factory acts, auxquels toutes les lois postérieures se réfèrent. Il n’y est pas question des femmes ; mais une distinction remarquable y était faite entre les enfans de neuf à onze ans (children) et les adolescens au-dessous de dix-huit ans, (young persons). Le parlement anglais ne tarda pas à modifier ces dispositions en les rendant encore plus favorables à la santés de l’ouvrier, il conserva ces deux catégories de protégés, les enfans et les adolescens et dorénavant il assimila toujours les femmes de tout âge aux adolescens. C’est ainsi que par une voie détournée le législateur britannique en vint à réglementer d’une manière assez étroite le travail des ouvrières industrielles. Les actes se succèdent à de courts intervalles : en 1842, 1844, 1845, 1855, 1860, 1863, 1865 et 1867, on rencontre des lois nouvelles pour restreindre et limiter la durée de la présence des femmes dans les manufactures ou pour leur interdire certaines tâches et prescrire des précautions utiles. Ce qui ressort de l’examen de ces documens parlementaires, c’est que le travail des femmes est réduit à dix heures et demie pour chacun des cinq premiers jours de la semaine, qu’il doit avoir lieu de six heures du matin à six heures du soir, avec une heure et demie d’intervalle pour les repas, et que le samedi la journée doit finir à deux heures de l’après-midi. Ainsi la durée légale du travail des femmes en Angleterre est de soixante heures par semaine, et le travail de nuit n’est pas toléré. Plusieurs de ces lois contiennent toute une série de mesures de détails à observer dans les industries insalubres, telles que les verreries, cristalleries, fabriques de produits chimiques, où sont employées les femmes. Il ne faudrait pas croire que ces prescriptions de la loi anglaise ne s’appliquassent qu’aux usines, il en était bien ainsi à l’origine ; mais peu à peu le parlement s’est enhardi, et il s’est risqué à restreindre le travail de l’ouvrière jusque dans la petite industrie : le document intitulé Workshops régulation act 1867 (acte pour réglementer le travail dans les ateliers) a évidemment ce but. Il commence, suivant la coutume anglaise, par définir les termes dont il va être fait usage : « le mot handicraft (métier), est-il dit, s’applique à tout travail, manuel fait en vue du gain ou donnant lieu à un trafic, et consistant à fabriquer un article quelconque ou une partie d’article, à le modifier, le réparer, l’ornementer, en un mot à préparer un article pour la vente ; le mot workshop (atelier) désigne toute chambre et place quelconque, soit couverte, soit en plein air, où un métier (handicraft) est exercé par un enfant, un adolescent ou une femme, et dans laquelle chambre ou place le patron a le droit d’accès ou de contrôle. » On voit qu’il ne s’agit plus ici de manufactures, et que ces termes comprennent tout, sauf le seul foyer domestique : ces définitions une fois faites, l’acte défend l’emploi d’enfans au-dessous de huit ans ; il limite à six heures et demie la journée des enfans de huit à treize ans, encore leur travail ne peut-il avoir lieu que de six heures du matin à huit heures du soir ; les jeunes gens et les femmes ne peuvent être occupés chaque jour que douze heures, dont il faut déduire une heure et demie pour le repas, ce qui réduit le travail effectif à dix heures et demie ; enfin les enfans, les adolescens, les femmes, ne doivent être employées à aucun métier la journée du dimanche ou le samedi après deux heures de l’après-midi, « si ce n’est dans les établissemens qui n’occupent pas plus de cinq personnes et où le travail consiste uniquement à faire des articles destinés à être vendus en détail sur le lieu même ou à réparer des articles de même nature. » Telles sont les dispositions du Workshops régulation act 1867. C’est la loi la plus hardie qui ait jamais été faite par un gouvernement moderne pour régler l’organisation du travail industriel.

La France doit-elle se déclarer sur ce point l’émule de l’Angleterre et lui emprunter en totalité ou en partie ces mesures minutieuses et restrictives ? Nous devons faire remarquer tout d’abord que, sans prendre directement en main les intérêts du sexe faible, le législateur français ne s’est pas complètement abstenu d’intervenir dans le régime industriel en qualité de protecteur impartial du personnel ouvrier. Par la loi du 9 septembre 1848, l’assemblée nationale a limité à douze heures effectives la journée de travail dans les usines. Faut-il aller plus loin et se montrer plus sévère ou plus humain ? La prudence et les nécessités économiques exigent qu’on ne s’aventure pas sans de grandes précautions dans des réformes toujours périlleuses. La loi de 1848 nous semble susceptible néanmoins de développemens qui, sans être excessifs, sauvegarderont avec plus d’efficacité la santé et la moralité des ouvrières. La question a été étudiée à bien des reprises, l’on peut même dire qu’elle a été tranchée par l’avis unanime des hommes les plus compétens et des manufacturiers les plus considérables. En 1847, la chambre des pairs, s’occupant de réviser la loi sur le travail des enfans dans les usines, proposait d’appliquer aux filles et aux femmes, quel que fût leur âge, toutes les dispositions qui seraient édictées en faveur des adolescens de douze à seize ans, c’est-à-dire qu’on ne pourrait les employer dans les manufactures au-delà de douze heures par jour, et que pour elles tout travail de nuit serait interdit. On a vu que l’assemblée constituante de 1848 avait étendu à tout le personnel ouvrier sans exception le bénéfice de la limite de douze heures ; mais la clause qui prohibait le travail de nuit pour les femmes a fait naufrage, ne mérite-t-elle pas d’être reprise ? En 1849, la société industrielle de Mulhouse attirait sur ce point l’attention du gouvernement. En 1851, M. Mimerel, de Roubaix, présentait au conseil-général du Nord un remarquable rapport dans le même sens. Dans l’enquête sur l’enseignement professionnel, M. Bourcart, de Guebwiller, allait même beaucoup plus loin ; il n’hésitait pas à déclarer que seuls les hommes occupés dans les ateliers de construction peuvent supporter impunément un travail journalier de douze heures, il faisait des vœux pour qu’une loi défendît d’employer les femmes plus de dix ou de onze heures par jour ; il demandait enfin la suppression du travail pendant l’après-midi du samedi : c’était en un mot l’introduction en France des lois et règlemens d’Angleterre que réclamait le grand industriel alsacien. Sans aller aussi loin que M. Bourcart, on pourrait se contenter de la durée légale de douze heures pour le travail dans les manufactures à la condition que la loi soit sévèrement observée ; en revanche, il faudrait insister sur la nécessité d’interdire par une loi le travail de nuit pour les femmes.

Il y aurait lieu encore de faire d’autres réformes de détail. La sphère où s’exerce la loi est trop restreinte et mal déterminée : une foule d’ateliers, dont quelques-uns sont d’une certaine importance, échappent à l’application des règlemens, parce que la définition qui a été faite du mot de « manufacture » est infiniment trop vague. Sans prétendre introduire sur notre sol les dispositions du Workshops régulation act, au moins doit-on prendre soin que tous les ateliers qui occupent en permanence un certain nombre d’ouvriers soient soumis à l’action de la loi. Jusqu’ici, ce sont seulement les grandes usines qui ont été assujetties aux prescriptions légales ; les petites y ont échappé.

Ainsi l’interdiction du travail de nuit pour les femmes, l’application sérieuse de la limite de douze heures pour la journée, l’extension de ces mesures à tous les ateliers occupant plus de dix personnes, alors même qu’ils n’emploieraient pas de moteurs hydrauliques ou à vapeur, voilà les principales réformes que nous n’hésitons pas à recommander. En adoptant ces dispositions, on restera bien en-deçà de la réglementation britannique. Quant aux autres mesures que le parlement anglais a édictées pour exiger certaines précautions sanitaires dans les manufactures où l’on emploie des femmes, elles méritent d’être sérieusement étudiées par le législateur ; il n’y a aucun doute qu’on ne puisse en introduire quelques-unes dans les lois et les règlemens de notre pays. La commission de l’assemblée nationale sur le travail des enfans devra entrer dans tous ces détails. Que cette commission fasse une loi sérieuse et pratique sur le travail des jeunes gens occupés dans les manufactures et sur l’apprentissage dans les ateliers de la petite industrie, qu’elle exige pour ces jeunes ouvriers la présence à l’école pendant plusieurs heures par jour, qu’elle introduise dans notre pays le système du halftime, si prôné en Angleterre : elle rendra ainsi de grands services à la cause de l’humanité et indirectement à l’industrie.

En examinant les réformes qui pourraient sauvegarder les intérêts de l’ouvrière, il en est une que nous ne voulons point oublier. On se plaint beaucoup de l’immoralité, qui fait de si grands ravages dans nos populations laborieuses. On a vu que ces récriminations sont exagérées ; mais il ne suffit point que le mal n’augmente pas, il faut encore que l’état des mœurs s’améliore. La société ne peut guère user de contrainte en pareille matière ; il y a toutefois dans notre code pénal et dans notre code civil deux lacunes qui nous paraissent monstrueuses : la loi française ne range pas la séduction parmi les crimes ni parmi les délits, elle ne permet pas non plus, elle défend la recherche de la paternité. C’est une honte pour une civilisation qui prétend avoir le respect du droit d’affranchir ainsi l’homme de la responsabilité de ses fautes. Quels que soient les inconvéniens nombreux et inévitables d’un régime qui range la séduction parmi les crimes, et qui autorise l’enfant naturel à rechercher son père, ce sont là de mesquines considérations, qui ne sauraient prévaloir contre les intérêts de la justice et de la dignité sociale. Un peuple s’honore qui sait inscrire dans ses lois le respect des sentimens honnêtes, qui ne craint pas de donner une sanction positive à la réprobation publique que doivent exciter les crimes contre les mœurs. Sachons nous élever au-dessus de préjugés qui ont leurs racines dans une nonchalance vicieuse et des traditions libertines.

Si dans une certaine mesure la loi peut sauvegarder les intérêts et élever la condition de l’ouvrière, il ne faut pas se dissimuler que les progrès les plus notables devront venir de l’initiative privée, du bon vouloir des industriels et plus encore peut-être des découvertes de la science. On peut signaler des améliorations dont l’Europe ou l’Amérique ont fait l’épreuve et que l’on doit proposer comme modèles. Il y a trente-cinq ans, M. Michel Chevalier attirait l’attention de l’Europe industrielle sur la ville de Lowell aux États-Unis. Cité de 40,000 âmes, comptant une population ouvrière de 15,000 personnes, dont 10,000 femmes, Lowell offrait un des types les plus parfaits d’organisation manufacturière. L’immense majorité des ouvrières étaient des jeunes filles des campagnes voisines qui venaient consacrer quatre, cinq, six ou dix ans au plus au travail des filatures pour s’amasser une dot. Elles vivaient, groupées par dix ou quinze, dans de petites maisons tenues par des femmes respectables : elles y apprenaient, à tour de rôle, les soins du ménage ; elles étaient en liberté sous un patronage bienveillant, et elles n’en sortaient que pour rapporter chez elles, avec leur moralité primitive, une somme plus grande d’expérience, d’énergie et d’épargnes pécuniaires. Ainsi, la jeune fille travaillait dans l’usine pour que la femme et la mère pût rester dans son ménage. Le nom de Lowell devint bientôt célèbre dans les deux mondes ; cet exemple porta des fruits. A l’exposition universelle de 1867, le jury international signalait avec admiration les établissemens de M. William Chapin à Lawrence (Massachusetts). L’usine de Pacific Mills est un immense tissage, de laine et de coton qui occupe 3,600 personnes, parmi lesquelles on compte 1,700 femmes, dont 825 sont sous le régime de l’internat. Les jeunes filles pensionnaires sont réparties en dix-sept habitations, placées sous la direction matérielle et morale d’autant de surintendantes, femmes âgées choisies avec soin par le chef de l’établissement. Le salaire de l’ouvrière interne est le même que celui de l’ouvrière externe ; mais il est divisé en trois parts, dont l’une, retenue par la maison, couvre les dépenses de logement et de nourriture ; la seconde est réservée pour constituer le pécule de l’ouvrière à sa sortie, de l’établissement ou sa dot en cas de mariage ; la troisième est remise chaque mois à la jeune fille pour subvenir à ses dépenses de blanchissage, de vêtemens et de récréation. La liberté de ces jeunes filles reste entière ; toutefois les abus qu’elles en feraient entraîneraient d’abord une réprimande, puis en cas de récidive un impitoyable renvoi. Comme annexe à ces pensions d’internes est une bibliothèque de 4,000 volumes. Sous ce régime, les jeunes filles cessent de bonne heure d’être à la charge de leurs familles, elles sont à même de s’amasser une dot, qui au bout de quelques années est importante, et elles continuent en même temps leur éducation. On cite une ouvrière qui a employé ses épargnes à défrayer les études en médecine de son fiancé ! Nul doute qu’il n’y ait dans ce tableau des traits complètement exotiques, et qu’il serait puéril de vouloir transporter dans notre vieille Europe. Ce patronage si efficace et cependant si peu tyrannique, cette liberté qui ne conduit presque à aucun abus, cette tenue, cette dignité, cette prévoyance chez des jeunes filles maîtresses d’elles-mêmes, tout cet ensemble si rare de vertus, de qualités et de circonstances heureuses, ne peut se rencontrer que dans un pays où l’éducation est de vieille date merveilleusement répandue, où le respect profond et sincère de la femme est le trait le plus accentué des mœurs nationales, où d’un autre côté, les bras étant rares, les salaires sont très élevés. Est-il possible dans notre Europe, où les classes populaires sont si ignorantes, si sceptiques parfois, si dénuées du sentiment de la dignité vraie, où la jeune fille, loin d’inspirer de la déférence, excite chez tous les hommes les plus grossières convoitises, où, dans certaines localités, par la force des choses et les nécessités de la concurrence, les salaires sont misérables, est-il possible dans un pareil pays de faire de cette image idéale une faible copie, si imparfaite qu’elle soit ? A l’honneur de notre nation, plusieurs fabricans l’ont cru et ont osé le tenter, ce ne sont pas des essais isolés, œuvres disséminées, sans précédens, sans analogies et sans avenir, c’est un ensemble de fondations nombreuses répandues sur une grande partie du territoire, c’est comme un système nouveau d’organisation du travail, qui a grandi, s’est fortifié, s’est propagé et a presque accaparé l’une des plus importantes et certainement la plus nationale de nos industries, la soie. C’est par centaines que l’on compte aujourd’hui dans le midi de la France les manufactures-internats : on a pu affirmer sans exagération que 40,000 jeunes filles étaient soumises à ce régime dans les filatures, moulinages et tissages mécaniques de la Drôme, de l’Ardèche, de Vaucluse, de la Haute-Loire. Le plus notable établissement de ce genre, c’est la manufacture fondée, il y a plus de trente ans, à Jujurieux, petite commune du département de l’Ain, par M. Bonnet.

Cette grande usine comprend toute la série des opérations de la soie, depuis le dévidage jusqu’aux apprêts. Les hommes sont exclus de tous ces travaux, des jeunes filles seulement y participent ; toutes sont internes ; elles sont astreintes à un genre de vie qui les sépare du monde, et les préserve, bon gré, mal gré, de toute tentation et de tout péril, c’est la discipline conventuelle dans toute sa rigueur qui régit les quatre cents jeunes filles de cet établissement. Les apprenties y entrent à treize ou quinze ans ; ce sont les religieuses qui ont la surveillance de la maison, des ateliers, comme des dortoirs ou des cours de récréation. Nourries, logées et entretenues dans l’établissement, ces adolescentes reçoivent en outre un gain annuel qui varie de 80 à 150 fr. La plus grande partie de ces gages et primes constitue une épargne qui sert de dot à l’ouvrière ; les jeunes filles de Jujurieux trouvent facilement à se marier : elles sont recherchées par les artisans et les campagnards. Tel est le type le plus connu de ces manufactures-internats ; il se distingue par la rigueur de sa règle, c’est un véritable cloître industriel. D’autres institutions du même genre font plus de place à la liberté et aux relations de l’ouvrière avec sa famille ; elles ont des combinaisons plus propres à développer le caractère et l’intelligence des jeunes filles, à les stimuler au travail, et à les préparer aux luttes de la vie. La rubanerie de la Séauve, dirigée par M. Colcombet, atteint par des modifications récentes un haut degré de perfection. C’est aussi un internat de jeunes filles surveillées par des religieuses ; on y a supprimé les salaires à la journée et les primes arbitraires, on y a introduit le travail aux pièces ; la production s’est accrue, ainsi que les salaires, qui flottent entre 15 fr. et 18 fr. par semaine. On met à la disposition des ouvrières des fourneaux économiques où elles préparent elles-mêmes leurs alimens. Les jeunes filles sont ainsi mieux initiées à l’économie domestique et préparées à tenir elles-mêmes leur ménage ; leurs relations avec leur famille sont fréquentes : elles passent tous les dimanches chez leurs parens. La durée du travail est moins grande à la Séauve qu’à Jujurieux ; l’on profite des heures libres pour donner quelque instruction scolaire et pour enseigner les travaux d’aiguille. La manufacture de rubans de velours, aux Mazeaux, est la reproduction du type précédent avec cette seule différence, que les ateliers sont dirigés, non plus par des religieuses, mais par des contre-maîtresses ourdisseuses et dévideuses. Les filatures et dévidages du Dauphiné ont une organisation plus libre ; à Vizille, autour de spacieux ateliers de décreusage, de carderie, de filature de déchets de soie, de moulinage et de tissage, l’on trouve des dortoirs et des réfectoires destinés à 300 jeunes filles internes ; en outre, de nombreuses habitations sont aménagées sur le modèle de Mulhouse pour contenir 400 ouvrières et 200 ouvriers ; le tout forme une véritable petite ville, ayant son éclairage au gaz et sa télégraphie. Des religieuses sont préposées aux soins des dortoirs et des réfectoires, mais elles ne jouent aucun rôle dans les ateliers. Le travail est suspendu le samedi dans l’après-midi pour que les élèves puissent rentrer de bonne heure dans leur famille et y passer le dimanche. Tels sont en France les principaux modèles de manufactures-internats. Tous ne sont pas également parfaits, la critique peut trouver bien des détails à reprendre ; c’est néanmoins une pensée consolante que celle des services rendus par ces institutions à près de 40,000 jeunes filles qui y grandissent modestement et efficacement en force de caractère, en habileté professionnelle, et qui s’y préparent des ressources pécuniaires ainsi qu’un fonds de résistance morale pour subvenir aux devoirs ultérieurs de la vie. C’est surtout dans l’industrie de la soie que ces manufactures-internats se sont acclimatées ; on en trouve pourtant quelques-unes dans d’autres branches de production. La papeterie de Vidalon-lès-Annonay, dans l’Ardèche, est un excellent modèle de cette organisation du travail. On voit dans cet établissement deux internats, l’un de filles, l’autre de garçons ; le premier comprend 150 jeunes filles, admises après leur première communion et employées aux travaux de satinage, glaçage, collage, pliage et réglure : elles sont réparties en chambrées de trois à six lits, sous l’autorité de contre-maîtresses ; l’alimentation est laissée au compte des ouvrières, qui ont à préparer elles-mêmes leurs repas. On peut encore citer dans ce genre la papeterie du Pont-de-Claix (Isère), celle de Blacons (Drôme), et celle de Fontenay (Côte-d’Or).

L’Allemagne, l’Angleterre et la Suisse présentent aussi quelques spécimens, mais en moins grand nombre, de cette organisation industrielle. Ce qui les distingue, c’est qu’ils se rapprochent plus des logemens de Lowell, et présentent moins le caractère claustral. La filature de lin de MM. Schœller et Mœvissen, à Duren (Prusse rhénane), en est un exemple. On y voit deux internats, l’un pour les garçons, l’autre pour les filles : celui-ci comprenait en 1867 315 jeunes filles ; pour faciliter la discipline des dortoirs sans s’écarter trop de la vie de la famille, les chefs d’établissement ont organisé un système de petites salles placées au premier et au second étage de diverses habitations, dont le rez-de-chaussée a été donné en logement à la famille d’un contre-maître qui a la responsabilité des dortoirs de la maison. La fabrique de soies à coudre de M. Metz, à Fribourg en Brisgau, et le dévidage de soie de M. Richter-Lin-den, à Schoren, près de Bâle, se signalent par l’heureuse alliance d’un patronage bienveillant et d’une liberté très grande laissée aux jeunes filles qui trouvent abri dans ces internats manufacturiers. En Angleterre, à la filature de lin de Gildford Mills (Irlande), les chefs d’établissement ont choisi dans leur personnel un certain nombre de familles particulièrement recommandables, et ils placent chez elles les jeunes filles sans parens dans la localité. Le même système se rencontre dans les fabriques de toiles de Carnoustic (Forfarshire-Ecosse).

Pour rendre les mères à la famille, un des meilleurs moyens, c’est de faire travailler les jeunes filles à l’usine de seize à vingt-deux ou à vingt-cinq ans : cela peut paraître rude, mais cela est souvent nécessaire. A cet âge, la jeune ouvrière peut amasser un petit pécule ; dans cet espace de temps, qui comprend de cinq à dix années, il lui est facile, si elle est un peu énergique, d’épargner sur son salaire 1,500, 2,000 francs ou plus. C’est assez pour lui rendre l’indépendance et assurer la prospérité de la famille à venir. Si l’on a pris soin en outre, comme dans quelques-uns des établissemens que nous avons étudiés, de lui apprendre dans les heures de repos quelque travail sédentaire, celui de la machine à coudre ou à piquer par exemple, elle aura dans son intérieur une source de profits qui, se joignant à ceux du mari, donneront l’aisance au ménage. Déjà la filature, le moulinage et le tissage automatique de la soie sont presque uniquement desservis par des jeunes filles de treize à vingt-cinq ans ; nous avons vu d’autre part qu’en Angleterre les fabriques d’épingles et les papeteries contiennent très peu de femmes mariées et presque uniquement des adolescentes. Il peut en être ainsi de la plupart de nos industries. La jeune fille s’amassant une dot dans la fabrique pour rester chez elle lorsqu’elle sera mariée et élever sa famille dans de bonnes conditions, c’est là le vrai progrès et le seul pratique. Il serait cependant déraisonnable d’espérer qu’un jour viendra bientôt où les manufactures n’emploieront plus de jeunes mères et de femmes mariées : aussi. faut-il s’efforcer d’adoucir par tous les moyens le régime du travail en atelier. Il importe de remarquer que la grande industrie ne fait que sortir de la période d’enfance ; après bien des tâtonnemens et bien des désordres, elle s’organise sur un plan meilleur. Il y a eu au début beaucoup d’erreurs et d’abus que la pratique, la leçon du temps ont peu à peu corrigés. L’un de ces abus les plus crians, c’était l’excessive longueur de la journée de travail ; il y a trente ou quarante ans, presque toutes les manufactures d’Europe exigeaient de leur personnel la présence dans les ateliers pendant quatorze heures au moins, souvent quinze et même plus. Quelques hommes de sens et d’initiative s’aperçurent de la folie de cette méthode et l’abandonnèrent. Au début de ce siècle, un manufacturier des bords de la Clyde, Robert Owen, réduisit à dix heures et demie la journée de ses établissemens ; ce coup d’audace réussit, la fortune d’Owen s’accrut malgré une témérité qui semblait la devoir détruire ; bon nombre d’industriels se risquèrent à faire le même essai, et obtinrent un résultat analogue. Un inspecteur-général des manufactures anglaises, M. Horner, a raconté dans un de ses rapports officiels cette réduction toute bénévole et spontanée de la durée du travail dans d’importantes fabriques. Encore une fois, il n’y avait pas lieu en France de faire intervenir l’état pour ramener au-dessous de douze heures la journée dans les usines ; il faut espérer que le progrès des mœurs et des connaissances industrielles saura, avec le temps et sans l’action des lois, produire cette heureuse amélioration. Dans l’enquête sur d’enseignement professionnel, M. Bourcart, de Guebwiller, déclarait que depuis quatre ans il ne faisait plus travailler dans l’après-midi du samedi, et que la production de ses établissemens, loin d’avoir diminué, avait au contraire augmenté.

Si notre cadre le permettait, nous pourrions citer bien des témoignages à l’appui de la thèse des courtes journées de travail. L’on sait ce qu’est en France. la discipline des manufactures : tous les observateurs s’accordent pour nous représenter les retards et les absences que les amendes sont impuissantes à prévenir, les distractions, les allées et venues ; que l’on calcule ce qui est ainsi perdu sur les douze heures de travail. N’a-t-on pas remarqué combien la production est élastique et dépend de la volonté de l’ouvrier ? Si la journée était un peu plus courte, cette volonté ne serait-elle pas plus énergique et plus soutenue ? C’est un problème dont nous attendons la solution non de la loi, mais du temps et des mœurs. Quelle est l’importance que tout manufacturier intelligent attache à son matériel, on le sait. Avoir des machines du dernier modèle, les tenir toujours en bon état, c’est là une des préoccupations des industriels habiles. La production d’une usine a deux facteurs, le matériel et le personnel ; celui-ci n’est pas moins important que celui-là. Un corps d’ouvriers vigoureux, capables, attentifs, dispos, ayant le cœur à l’ouvrage, cela fait aussi partie d’un bon outillage de manufacture : ne serait-il pas possible qu’une moins longue durée de travail améliorât le personnel ouvrier ? La grande industrie peut encore se prêter à d’autres adoucissemens, quelques hommes généreux en ont donné la preuve. A la jeune mère que les dures exigences de la destinée forcent au travail de fabrique, peut-on ménager le temps et les ressources, pour réparer ses forces, pour garder et allaiter son enfant ? M. Jean Dollfus a le premier donné en ce sens un grand exemple, qui a été suivi par quelques fabricans de l’est : c’est celui de laisser aux femmes en couches leur salaire pendant six semaines depuis le quinzième jour après l’accouchement, à l’unique condition qu’elles resteront chez elles à se soigner et à soigner leur enfant. Auparavant elles n’attendaient pas d’être complètement remises pour reprendre leur travail. Il en résultait pour la mère un affaiblissement général de la santé, des infirmités précoces, et, pour l’enfant, abandonnée des soins mercenaires, le rachitisme le plus souvent, quelquefois une mort prématurée. Le nombre des femmes employées dans les établissemens de M. Dollfus était de 1,150 ; la mortalité des enfans est en général à Mulhouse, de 35 à 40 pour 100 ; elle se réduisit pour le personnel de l’usine Dollfus-Mieg à 24 et 28 pour 100. La dépense annuelle a été de 8,000 francs. Ainsi la mortalité des enfans a été réduite d’un tiers, cela se peut calculer parce que les morts se comptent ; mais quel a été l’accroissement de la santé, de l’énergie, de l’entrain au travail, quelle a été la plus-value de l’ouvrage de ces jeunes mères, alors qu’elles sont rentrées dans l’usine complètement remises, sans inquiétudes, sans fatigues et sans regrets, voilà ce que les chiffres ne peuvent exprimer. Tout le monde ne peut avoir la générosité de M. Dollfus, mais il est d’autres moyens pour mener au même but. On a imaginé dans certaines usines de Mazamet une combinaison qui ménage tous les devoirs, toutes les convenances et tous les intérêts : on a créé un atelier spécial où les jeunes mères sont employées au triage des laines, et où elles peuvent, tout en allaitant leurs enfans, continuer leur besogne. C’est une sorte de crèche industrielle où tout est réuni : la mère, l’enfant et le travail.

Dans une vaste manufacture, ne peut-on trouver pour les préparations ou pour le finissage quelque tâche aisée qui s’exécute dans un atelier particulier ? La grande industrie est moins implacable au fond qu’elle n’en a l’apparence : elle s’adoucit et devient clémente quand on sait la prendre. L’Angleterre nous offre un autre essai du même genre, mais plus radical. La maison William Bartleet et fils de Redditch a fondé dans ses établissemens un atelier spécial pour les jeunes mères ; les heures de travail y sont excessivement courtes et très heureusement combinées : l’ouvrage ne dure pour elles que six heures et demie. Le chef d’industrie déclare qu’une expérience de quatre années lui a prouvé que les jeunes mères, en général employées à la tâche, gagnent autant avec ces courtes journées que si elles travaillaient comme les autres ouvrières. Il explique cette anomalie apparente par l’amélioration de leur santé, la disparition des absences et des retards, la plus grande vivacité du travail et l’extrême rareté des maladies. Dans l’intérêt du manufacturier, il faut avec un pareil système réunir les jeunes mères dans une salle spéciale, pour que la force motrice ne desserve les métiers que pendant les heures de présence des ouvrières. On ne saurait se dissimuler que c’est là une complication considérable. M. Dollfus a essayé d’arriver au même but par des moyens plus simples : il propose de n’employer les jeunes mères qu’une moitié de journée, et de leur laisser l’autre pour rester au foyer domestique. La seule difficulté de cette mesure, c’est de la concilier avec le travail aux pièces ; mais la même difficulté s’est présentée déjà pour les enfans, que l’on a répartis en relais. Il est parfaitement certain que l’on ne peut mutiler les tâches pour renfermer chacune d’elles dans un espace de six heures ; mais plusieurs femmes, unies par une communauté de sang ou d’intérêt, la mère et la fille par exemple, ou bien encore deux sœurs, ne pourraient-elles s’entendre pour travailler chacune une demi-journée au même métier et se partager le salaire total ? Ce ne serait pas là une combinaison tellement extraordinaire qu’on dût désespérer de la voir se réaliser. Il existe à Paris des ateliers pour le tissage des châles, où chaque métier est occupé par deux femmes, associées à des conditions égales, et dont chacune fait alternativement une heure de lançage, puis une heure de tissage, ce qui leur permet de travailler plus rapidement et avec moins de fatigue. Une organisation analogue résoudrait le problème pour les jeunes mères. Ainsi comprise et ainsi conduite, l’industrie à la vapeur, malgré ses apparences sévères et rebutantes, peut se rendre compatible avec les devoirs et les convenances de la vie des femmes.

Les moteurs mécaniques ne sont pas aussi irréconciliablement hostiles à la vie de famille qu’on se plaît à le croire, ils peuvent même servir à sa restauration. C’est une croyance universelle que l’industrie automatique demande d’énormes capitaux et ne peut réussir qu’exercée sur une grande échelle ; cela est parfaitement vrai des filatures, c’est moins exact pour les tissages. M. Reybaud nous a raconté l’histoire frappante de ces maîtres ouvriers en soie de la Prusse rhénane, qui, lors de l’invasion des métiers mécaniques et de la création de grandes usines, entreprirent de défendre leur situation à armes égales et opposèrent aux puissantes machines de 30 à 35 chevaux, animant 400 ou 500 métiers, des machines plus petites de 6 ou 8 chevaux. Dans l’industrie de Paris, il y a des moteurs à vapeur de la force de 2 ou 3 chevaux, cela suffirait pour animer un atelier campagnard. Il y a un asile à Sainte-Marie-aux-Mines où 8 métiers sont exploités par 13 jeunes filles sous la conduite d’un contre-maître ; cette organisation simple a produit, à tous les points de vue, les meilleurs effets. Un inspecteur des manufactures d’Angleterre, M. Robert Baker, dans son rapport de 1867, dit avoir vu à Coventry, en dehors des grandes manufactures de rubans, environ 400 maisons dans chacune desquelles un homme et sa femme, aidés quelquefois de 2 ou 3 autres ouvriers, pratiquaient le tissage à la vapeur, soit qu’ils produisissent eux-mêmes la force motrice au moyen d’une faible machine, soit qu’ils l’empruntassent à des usines contiguës. On a eu des exemples en effet de grands établissemens autour desquels étaient agglomérées une foule d’habitations ouvrières, dont chacune recevait à l’intérieur, par des arbres de couche et de transmission, une partie de la force produite dans la manufacture centrale. Il s’est constitué en Hollande et ailleurs des sociétés de location de force motrice, qui ont eu pour but de détailler et de mettre à la portée de tous cette puissance de la vapeur, qui n’a appartenu jusqu’ici qu’aux établissemens importans. Il y a d’autres générateurs de force motrice que la vapeur ; l’électricité et le moteur Lenoir peuvent aussi servir à démocratiser l’industrie automatique. Quel est l’avenir réservé à ces essais ? Le jour viendra-t-il où un développement de nos connaissances scientifiques et industrielles mettra la force motrice à la disposition de chaque chaumière et de chaque mansarde ? Jusqu’à ce que cette nouvelle découverte ait transformé les conditions de l’industrie, des centaines de mille femmes continueront à travailler dans les manufactures ; il est donc important que la loi, la science et l’humanité s’unissent pour adoucir chaque jour le travail des usines et le rendre compatible avec-le bien-être et la moralité de l’ouvrière. Nous avons indiqué les mesures qui nous semblent les meilleures, nous avons signalé les exemples qui se sont montrés les plus pratiques. Si quelque esprit sceptique se prenait à douter de la valeur de ces remèdes, nous lui rappellerions qu’il faut toujours viser au mieux pour atteindre le bien, et qu’en matière d’industrie les utopies de la veille ont souvent été les réalités du lendemain.


PAUL LEROY-BEAULIEU.

  1. Voyez les Bandes agricoles en Angleterre dans la Revue du 1er septembre 1869.
  2. De l’Organisation du travail manuel des jeunes filles, par M. F. Monnier. Paris 1869.
  3. État de l’instruction primaire en 1864, t. Ier, département du Nord.