Les Papiers de Jeffrey Aspern

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Les Papiers de Jeffrey Aspern
traduit par M. Le Corbeiller





I


J’avais mis Mrs. Prest dans ma confidence : à la vérité, sans elle, j’aurais bien peu avancé mes affaires, car l’idée féconde qui conduisit toute l’entreprise me vint par ses lèvres amies.

Ce fut elle qui découvrit le raccourci et trancha le nœud gordien.

En général, on ne croit pas qu’il soit facile aux femmes de s’élever à une vue large et libre des choses — des choses à faire —, mais elles lancent parfois telle conception hardie (devant laquelle un homme aurait reculé) avec une sérénité singulière : « Faites-vous tout simplement prendre chez elles en qualité de pensionnaire. » Je crois que, livré à moi-même, j’aurais reculé devant cela. Je tournais en rond, m’essayant à être ingénieux, rêvant aux combinaisons qui me permettraient de faire leur connaissance, quand elle suggéra si heureusement que le moyen de faire leur connaissance était de pénétrer dans leur intimité. Elle n’en savait guère plus long que moi sur les demoiselles Bordereau ; je puis même dire que j’avais acquis en Angleterre plusieurs renseignements précis qu’elle ignorait. Leur nom avait été associé, bien des années auparavant, à l’un des plus grands noms du siècle, et maintenant elles vivaient obscurément à Venise, avec de très modestes ressources, sans relations, volontairement séquestrées dans un vieux palais croulant et solitaire : telle était, en résumé, l’impression que mon amie avait d’elles.

Elle-même était établie à Venise depuis une quinzaine d’années et y avait fait beaucoup de bien ; mais le rayonnement de sa bienfaisance n’avait jamais atteint les deux timides, mystérieuses et, ainsi qu’on se permettait de le supposer, tout juste respectables Américaines qui ne demandaient pas de faveurs et ne souhaitaient pas attirer l’attention.

On semblait croire qu’elles avaient, au cours de leur long exil, perdu toute attache avec leur pays, étant d’ailleurs, comme l’impliquait leur nom, de lointaine filiation française. Dans les premiers temps de son séjour, Mrs. Prest avait une fois tenté de les voir, mais n’avait réussi à approcher que la « petite », ainsi qu’elle appelait la nièce (bien qu’en fait, je découvris ensuite qu’elle était, du point de vue de la taille, la plus grande des deux). Elle avait entendu dire que miss Bordereau était malade et, la soupçonnant dans le besoin, elle s’était rendue au vieux palais pour offrir son aide afin que s’il y avait là quelque souffrance, spécialement quelque souffrance américaine, sa conscience n’eût rien à lui reprocher. La « petite » l’avait reçue dans la grande sala vénitienne froide et ternie, pièce centrale de la maison, au pavé de marbre et au plafond de poutres à peine visibles, et ne lui avait même pas demandé de s’asseoir. Ceci n’était pas encourageant pour moi qui désirais fréquenter ce foyer, et j’en fis la remarque à Mrs. Prest. Elle répondit, toutefois, avec profondeur : « Ah ! mais il y a une grande différence : j’allais leur imposer mes faveurs, et vous allez leur en demander une. Si elles sont fières, vous tenez le bon bout. » Et pour commencer, elle m’offrit de me montrer leur maison, de m’y mener dans sa gondole. Tout en lui laissant entendre que j’avais déjà été la voir une demi-douzaine de fois, j’acceptai son invitation, car c’était un enchantement pour moi de hanter ces lieux.

J’en avais trouvé le chemin le lendemain de mon arrivée à Venise ; la description m’en avait été faite auparavant, en Angleterre, par l’ami auquel je devais des renseignements précis concernant la possession des papiers. Je l’avais assiégée de tous mes yeux, tout en dressant mes plans de campagne. Jeffrey Aspern, à ma connaissance, n’y avait jamais mis les pieds ; mais, par la grâce d’une hypothèse alambiquée, j’y croyais entendre quelque écho mourant de sa voix.

Mrs. Prest ne savait rien des papiers, mais s’intéressait à ma curiosité, comme à toutes les joies et tous les chagrins de ses amis. Tandis que nous allions, glissant dans sa gondole, l’étincelant tableau vénitien s’encadrant à droite et à gauche dans la petite fenêtre mobile, je vis que mon ardeur l’amusait vraiment beaucoup et qu’elle considérait mon intérêt dans un butin possible comme un beau cas de monomanie. « À vous voir, on croirait que vous vous attendez à tirer de là la solution du problème de l’univers », disait-elle ; et je repoussais cette accusation en répliquant seulement que, si j’avais à choisir entre cette solution précieuse et un paquet des lettres de Jeffrey Aspern, je savais ce qui me paraîtrait le gain le plus précieux.

Elle affecta de traiter légèrement son génie et je ne pris aucune peine pour le défendre. On ne défend pas son dieu : son dieu est par soi-même sa propre défense. D’ailleurs, aujourd’hui, après sa longue période d’obscurité relative, il brille haut au firmament de notre littérature, ainsi que chacun peut le voir ; il est une part de la lumière qui éclaire notre chemin. Tout ce que j’en dis fut que, sans doute, ce n’était pas un poète de femmes ; ce à quoi elle répondit assez heureusement qu’il avait été au moins celui de miss Bordereau. Ce qui m’avait paru le plus étrange, en Angleterre, avait été de découvrir qu’elle vivait encore : c’était comme si on m’en avait dit autant de Mrs. Siddons, de la reine Caroline, ou de la fameuse Lady Hamilton, car il me semblait qu’elle appartenait à une génération aussi totalement éteinte que celle-là.

«  Mais elle doit être fabuleusement vieille, au moins centenaire », avais-je dit tout d’abord. Ayant ensuite compulsé les dates, je me rendis compte qu’elles ne l’y obligeaient pas rigoureusement, qu’elles lui permettaient en somme de ne pas excéder de beaucoup la commune mesure. Néanmoins, elle était d’âge vénérable, et ses relations avec Jeffrey Aspern dataient de sa première jeunesse. « C’est son excuse », dit Mrs. Prest légèrement sentencieuse et cependant aussi honteuse de proférer une phrase si peu dans le véritable ton de Venise. Comme si une femme avait besoin d’excuse pour avoir aimé le divin poète ! Il n’avait pas seulement été un des esprits les plus brillants de son temps (et dans son temps, quand le siècle était jeune, il y en avait, comme chacun sait, un grand nombre), mais l’un des hommes de plus de génie, et l’un des plus beaux.

Sa nièce, d’après Mrs. Prest, était d’une antiquité moins reculée et nous risquâmes la conjecture qu’elle n’était peut-être que sa petite-nièce. C’était possible. Je n’avais que tout juste ma part dans la maigre somme de connaissances du sujet possédée par mon coreligionnaire anglais John Cumnor, qui n’avait jamais vu le couple. Le monde, ainsi que je l’ai dit, avait reconnu le talent de Jeffrey Aspern, mais Cumnor et moi l’avions reconnu davantage. Aujourd’hui les foules affluaient à son temple, mais, de ce temple, lui et moi nous nous considérions les prêtres consacrés. Nous maintenions, et justement, je le crois, que nous avions fait plus que quiconque pour sa mémoire, et nous l’avions fait simplement en ouvrant des fenêtres sur quelques phases de son existence. Il n’avait rien à craindre de nous, n’ayant rien à craindre de la vérité, qui seule, après tant d’années écoulées, était intéressante à établir.

Sa mort précoce était, ce semble, la seule tache qui ternît sa gloire, à moins que les papiers demeurés entre les mains de miss Bordereau n’eussent la perversité d’en ramener d’autres au jour. Il y avait eu comme une impression, vers 1825, qu’il s’était « mal conduit » envers elle, de même qu’il y avait une impression qu’il avait « servi » — selon l’expression populacière de Londres — plusieurs autres dames de la même façon cavalière. Cumnor et moi avions pu tirer au clair chacun de ces cas et nous n’avions jamais manqué de l’acquitter, en conscience, de toute grossièreté. Peut-être le jugeais-je avec plus d’indulgence que mon ami : du moins, il me semblait certain qu’aucun homme n’aurait pu marcher plus droit, étant donné les circonstances. Celles-là, presque toujours, avaient été dangereuses et difficiles. La moitié de ses contemporaines — j’exagère un peu — s’était jetée à sa tête, et, tandis que l’épidémie faisait rage — elle faisait d’autant plus rage qu’elle était très contagieuse —, quelques accidents, dont plusieurs graves, n’avaient pas manqué d’arriver. Comme je l’avais dit à Mrs. Prest, il n’avait pas été un poète de femmes dans la phase récente de sa célébrité, mais la situation était différente quand sa propre voix se mêlait à ses chants. Cette voix, d’après tous les témoignages, avait été l’une des plus séduisantes qui se soient jamais fait entendre. « Orphée et les Ménades », tel avait été, bien entendu, mon jugement plein de prévention quand, pour la première fois, je feuilletai sa correspondance. Presque toutes ses Ménades étaient déraisonnables, et beaucoup insupportables. Je ne puis m’empêcher de penser qu’il avait montré une bonté et une patience qu’à sa place — si je me pouvais jamais imaginer pris à un pareil piège — j’aurais été bien incapable d’imiter. C’était certainement une chose étrange au-delà des plus étranges (et je ne vais pas remplir des pages à essayer de l’expliquer) que pour l’étude de ses autres liaisons, et dans toutes les autres directions où avaient porté nos recherches, nous n’avions eu affaire qu’à des fantômes ou à des cendres (purs échos d’échos évanouis), tandis que l’unique source vivante d’information ayant duré jusqu’à nos jours n’avait pas attiré notre attention. Tous les contemporains d’Aspern avaient disparu, nous le croyions fermement. Nous n’avions jamais pu plonger nos yeux dans des yeux où les siens se fussent reflétés, ou sentir son contact transmis par quelque main vieillie que la sienne aurait touchée. La plus morte parmi les morts semblait être la pauvre miss Bordereau, et cependant elle seule avait survécu.

À mesure que les mois s’écoulèrent, nous épuisâmes notre étonnement de ne pas l’avoir découverte plus tôt, et, en substance, nous expliquâmes tout par le fait qu’elle s’était tenue tellement tranquille. En somme, la pauvre dame avait eu ses raisons pour agir ainsi. Mais c’était une révélation pour nous que l’effacement, à un tel degré, eût été possible dans la dernière moitié du XIXe siècle — dans le siècle du journalisme, du télégraphe, des photographes et des interviewers.

Elle n’avait pas pris grand-peine, d’ailleurs, ne s’était pas cachée dans quelque coin introuvable ; elle s’était hardiment installée dans une ville exposée à tous les regards. La seule raison apparente de sa sécurité était que Venise contenait tant d’autres curiosités plus considérables !

Puis la chance l’avait favorisée quelque peu, comme il appert du fait qu’il n’était jamais arrivé à Mrs. Prest de la nommer devant moi, bien que j’eusse passé trois semaines à Venise — sous son nez, pour ainsi dire — cinq ans auparavant. Mon amie, il est vrai, ne l’avait guère nommée à personne ; elle semblait presque avoir oublié la persévérance à vivre de miss Bordereau. Bien entendu, Mrs. Prest n’avait pas les nerfs d’un écrivain. Tout de même, ça n’était pas expliquer comment il se faisait que la bonne femme nous eût échappé que de dire qu’elle avait vécu à l’étranger, car maintes fois nos recherches nous avaient entraînés — non pas seulement par correspondance, mais par enquêtes personnelles — en France, en Allemagne, en Italie, toutes contrées où, sans compter son long séjour en Angleterre, un si grand nombre des trop courtes années d’Aspern s’étaient passées. Nous étions heureux, au moins, de penser qu’à travers toutes nos reconstitutions (je sais qu’il y a des gens qui trouvent que nous les avons surfaites), nous avions seulement en passant, et de la façon la plus discrète, abordé la liaison avec miss Bordereau. Chose assez curieuse, même si nous eussions possédé les matériaux nécessaires, et nous nous étions souvent demandé ce qu’ils pouvaient bien être devenus, cet épisode aurait été le plus difficile à traiter.

La gondole s’arrêta, le vieux palais était devant nous ; c’était une de ces maisons qui, à Venise, portent ce noble nom jusque dans la plus extrême décrépitude. « Que c’est joli ! ce gris et rose ! » s’écria ma compagne ; c’était la description la plus juste qu’on en pût faire. Le palais n’était pas remarquable par son ancienneté, il datait seulement de deux ou trois cents ans ; et sa vue ne donnait pas tant l’idée de décadence que celle d’un découragement paisible, comme s’il avait en quelque sorte manqué sa carrière. Mais sa large façade, avec son balcon de pierre régnant d’un bout à l’autre du piano nobile — ou premier étage — avait une bonne allure architecturale grâce à ses pilastres et ses arcades diverses ; et le stuc, dont ses murs avaient autrefois été enduits, était d’un ton rosé en cet après-midi d’avril.

Il donnait sur un canal propre et mélancolique, plutôt solitaire, aux deux côtés duquel courait une étroite riva — petit trottoir commode aux gens de pied. « Je ne sais pourquoi… il n’y a pas de pignons de briques, dit Mrs. Prest, mais ce coin m’a déjà paru plus hollandais qu’italien, plutôt d’Amsterdam que de Venise. Il est anormalement propre pour quelque raison personnelle ; et, bien qu’il soit possible d’y passer à pied, c’est à peine si quelqu’un pense jamais à le faire. C’est aussi négatif — étant donné le lieu — qu’un dimanche protestant. Peut-être que les gens ont peur des demoiselles Bordereau. Je suppose qu’elles ont la réputation de sorcières. »

J’oublie quelle fut ma réponse. J’étais absorbé par deux préoccupations : la première était que, si la vieille dame habitait une maison si grande et si imposante, elle ne pouvait guère être dans la misère et par conséquent ne se laisserait pas tenter par l’occasion de louer deux chambres. J’exprimai cette crainte à Mrs. Prest, qui me donna une réponse des plus positives : « Si elle n’habitait pas une grande maison, comment pourrait-il être question qu’elle ait des pièces de trop ? Si elle n’était pas grandement logée, vous manqueriez de terrain pour l’approcher. D’ailleurs, une grande maison ici, et particulièrement dans ce quartier perdu, ne prouve rien du tout : cela marche très bien de pair avec un état de pénurie. Les vieux palais croulants, si vous vous en contentez, dans les quartiers excentriques vous pouvez les avoir pour cinq shillings par an. Et quant aux gens qui y habitent, non, non, jusqu’à ce que vous ayez exploré Venise, socialement parlant, autant que moi, vous ne pouvez vous faire aucune idée de leur désolation domestique ; ils vivent de rien, car ils n’ont rien pour vivre. »

La seconde idée qui m’était venue concernait un grand mur nu qui semblait borner un terrain vide le long d’un des côtés de la maison. Je le qualifie de nu, mais il présentait du haut en bas des taches à ravir un peintre, des brèches réparées, des plâtres croulants, des briques à demi déchaussées, devenues roses avec le temps ; quelques arbres maigres et des supports de treillages délabrés apparaissaient au-dessus de la crête. Ce terrain vide était un jardin et, apparemment, dépendait de la maison. Je sentis soudainement que cette dépendance me fournissait le prétexte cherché. Je demeurais là, dans l’ombre de notre felze, regardant avec Mrs. Prest tout ce décor, baigné de la lumière dorée de Venise, et elle me demanda si j’allais entrer maintenant ou si je reviendrais un autre jour.

D’abord, je ne pus me décider ; c’était, sans doute, une faiblesse de ma part. Je voulais encore espérer que je découvrirais un autre moyen d’accès ; je redoutais un insuccès, car en ce cas, ainsi que je le fis remarquer à ma compagne, je n’aurais plus une corde à mon arc. « Pourquoi n’en auriez-vous plus d’autre ? » interrogea-t-elle, tandis que je me tenais là, assis, hésitant et méditatif. Et elle désira savoir pourquoi, même à cette heure, et avant de prendre la peine de devenir leur pensionnaire (ce qui, après tout, pouvait bien se révéler atrocement inconfortable, dans le cas où ma démarche réussirait), je n’usais pas de la ressource de leur offrir franchement une somme d’argent. De cette façon, j’obtenais ce que je voulais sans passer de mauvaises nuits.

«  Chère madame, m’écriai-je, pardonnez-moi l’impatience de mon ton si je me permets de vous dire que vous semblez avoir oublié la raison même — sûrement je vous en ai fait part — qui m’a contraint à avoir recours à votre génie. La bonne femme ne veut même pas qu’on fasse allusion à ses reliques et à ses souvenirs ! ils sont personnels, délicats, intimes, et elle n’a pas la façon de sentir d’aujourd’hui, Dieu merci ! Si je frappais cette corde tout d’abord, je gâterais certainement le jeu. Je ne puis obtenir mes dépouilles qu’en la prenant par surprise, et elle ne peut être surprise que par une manœuvre séduisante et diplomatique. Hypocrisie, duplicité, voilà mon unique chance. J’en suis bien fâché, mais il n’y a pas de bassesse que je ne commette pour l’amour de Jeffrey Aspern. Il faut d’abord que j’aille prendre le thé avec elle ; puis, je jetterai l’hameçon. »

Et je lui répétai ce qui était arrivé à John Cumnor, après qu’il lui eut respectueusement écrit. Il n’avait été tenu aucun compte de sa première lettre, et la seconde avait obtenu une réponse fort sèche, de la nièce, en six lignes : « Miss Bordereau la priait de dire qu’elle ne pouvait s’imaginer ce qu’on lui voulait en les dérangeant ainsi. Elles ne possédaient aucun « héritage littéraire » de M. Aspern et, l’eussent-elles possédé, ne pourraient concevoir la pensée de le montrer à qui que ce fût, sous quelque prétexte que ce soit. Elle ne saurait imaginer à quoi il faisait allusion et le priait de la laisser tranquille. » Certainement je ne désirais pas être accueilli de cette façon-là.

«  Eh bien ! dit Mrs. Prest, après un moment de silence et avec malignité, peut-être n’ont-elles rien, réellement. Si elles nient carrément, comment pouvez-vous être assuré du contraire ?

— John Cumnor en est sûr, et cela me prendrait trop longtemps de vous raconter comment sa conviction, ou ses très fortes présomptions — assez fortes pour résister au mensonge, en somme admissible, de la bonne femme —, s’est faite là-dessus. D’ailleurs, il fait grand cas de la preuve sous-jacente de la lettre de la nièce.

— La preuve sous-jacente ?

— Le fait de l’appeler M. Aspern.

— Je ne vois pas ce que cela prouve.

— Cela prouve de la familiarité, et la familiarité implique la possession de souvenirs, d’objets tangibles. Je ne puis vous dire combien ce « Monsieur » me trouble, quel pont il jette sur l’abîme qui nous sépare du passé et rapproche mon héros de moi, combien il aiguise mon désir de voir Juliana. Vous ne dites pas : “M. Shakespeare”.

— Le dirais-je davantage, si j’avais une malle pleine de ses lettres ?

— Oui, s’il avait été votre amant et que quelqu’un les désirât ! »

Et j’ajoutai que John Cumnor était tellement convaincu et affermi dans sa conviction par le ton de miss Bordereau qu’il serait venu lui-même à Venise pour cette affaire si ce n’était la difficulté d’avoir, pour gagner leur confiance, à nier son identité avec la personne qui leur avait écrit, ce que les vieilles dames soupçonneraient sûrement en dépit de toute dissimulation et d’un changement de nom. Si elles en venaient à lui demander carrément s’il n’était pas le correspondant repoussé, ce serait trop embarrassant pour lui de mentir ; tandis que moi, heureusement, je n’avais aucune entrave de ce genre. J’étais le nouveau relais : je pouvais protester sans mentir.

«  Mais il vous faudra prendre un faux nom, dit Mrs. Prest. Juliana vit aussi à l’écart du monde qu’il est possible, mais néanmoins elle a dû entendre parler des éditeurs de Mr. Aspern. Elle possède probablement ce que vous avez écrit.

— J’y ai pensé », répliquai-je, et je tirai de mon portefeuille une carte de visite proprement gravée avec un « nom de guerre » heureusement choisi.

«  Vous êtes extrêmement dépensier, ce qui ajoute à votre immoralité. Vous auriez pu écrire cela à l’encre ou au crayon, dit ma compagne.

— Ceci a l’air plus naturel.

— Certainement, vous avez le courage de votre curiosité. Mais ce sera gênant pour vos lettres ; elles ne vous arriveront pas sous ce masque.

— Mon banquier les recevra et j’irai les prendre chez lui chaque jour. Cela me fera une petite promenade.

— Sera-ce la seule que vous ferez ? Ne viendrez-vous pas me voir ? demanda Mrs. Prest.

— Oh ! vous aurez quitté Venise à cause des chaleurs longtemps avant que j’aie obtenu un résultat. Je me prépare à rôtir ici tout l’été, aussi bien que tout le long au-delà, me direz-vous. Et, tout ce temps-là, John Cumnor me bombardera de lettres adressées sous mon faux nom aux bons soins de la padrona.

— Elle reconnaîtra son écriture, suggéra ma compagne.

— Sur l’enveloppe, il peut la déguiser.

— Eh bien ! vous faites un joli couple ! Vous en avez de bonnes à vous deux ! Est-ce qu’il ne vous vient pas à l’esprit que, bien que vous puissiez nier être Mr. Cumnor en personne, elles pourraient tout de même vous soupçonner d’être son émissaire ?

— Certainement, et je ne vois qu’un moyen de parer celle-là.

— Qu’est-ce que cela peut être ? »

J’hésitai un moment.

«  Faire la cour à la nièce.

— Ah ! s’écria mon amie, attendez de l’avoir vue ! »




II


«  Il faut que je tire parti du jardin, il faut que je tire parti du jardin », me disais-je à moi-même cinq minutes plus tard, tandis que j’attendais, là-haut, dans la sala longue et obscure dont le sol de scagliola luisait vaguement grâce à un interstice des volets clos. L’endroit était émouvant, bien que quelque peu secret et froid. Mrs. Prest s’était envolée, me donnant rendez-vous d’ici environ une demi-heure sur les degrés d’eau voisins. Et, après avoir tiré une sonnette à chaîne rouillée, j’avais été introduit dans la maison par une petite servante rousse au teint blanc, toute jeune et pas laide, qui portait des patins sonores et son châle sur la tête comme un capuchon.

Elle ne s’était pas contentée d’ouvrir la porte en manœuvrant la poulie gémissante de l’étage supérieur, suivant le système en usage ; elle m’avait d’abord regardé du haut d’une fenêtre, en me posant cette interrogation défiante qui, en Italie, précède toujours l’acte d’admission. Je me sentis irrité, pour le principe, de cette survivance de mœurs moyenâgeuses, quoique j’eusse dû l’apprécier en amateur si passionné — bien que très spécialisé — des choses d’autrefois. Mais, plein de la résolution d’être affable à tout prix dès le début, je tirai ma fausse carte de visite de ma poche et la lui montrai d’en bas, en souriant, comme si c’eût été un talisman, et de fait, cela en eut tout l’effet, car cela la fit descendre, comme je l’ai dit, jusqu’à l’entrée.

Je la priai de la porter à sa maîtresse, ayant tout d’abord écrit en italien les mots : « Auriez-vous l’extrême bonté de recevoir un instant un voyageur américain ? »

La petite bonne ne se montra pas hostile ; c’était peut-être déjà quelque chose de gagné. Elle rougit, elle sourit et parut à la fois amusée et effrayée. Je voyais bien que mon arrivée était toute une affaire, que les visites étaient rares dans cette maison et qu’elle était de ces personnes qui aiment les places à remue-ménage. Quand elle referma la lourde porte derrière moi, je sentis que j’avais pris pied dans la citadelle et me promis fermement de ne pas m’en laisser déloger. Elle trottina à travers la grande salle humide tout en pierre du rez-de-chaussée, et je la suivis sans hésitation le long du haut escalier, qui me parut encore plus en pierre que le vestibule. Je crois qu’elle avait eu l’intention de me faire attendre en bas, mais telle n’était pas mon idée, et je m’arrêtai dans la sala.

Elle disparut, tout au bout, dans des régions impénétrables et je regardai autour de moi avec un battement de cœur qui me rappelait ceux que j’avais éprouvés dans des salons de dentiste. La pièce était d’une majesté austère, mais elle devait ce caractère presque uniquement à ses nobles proportions et aux belles portes vraiment architecturales, aussi hautes que des portails, qui menaient aux autres chambres et se présentaient avec symétrie sur chaque paroi. Elles étaient surmontées de vieux écussons peints, mais décolorés, et ici et là étaient appendus aux panneaux des tableaux noircis, que je jugeais particulièrement mauvais, dans des cadres abîmés et dédorés, néanmoins encore plus désirables que les toiles elles-mêmes.

En dehors de quelques chaises de paille adossées au mur, la grande salle obscure ne contenait rien de nature à satisfaire la curiosité. Il était évident qu’elle ne servait jamais que de passage, et encore rarement.

J’ajouterai que, pendant le temps qui s’écoula avant que s’ouvrît de nouveau la porte par laquelle la petite servante s’était échappée, mes yeux s’étaient accoutumés à l’obscurité.

Ma réflexion intérieure à propos du jardin ne signifiait nullement que j’eusse l’intention de cultiver moi-même le sol de l’enclos broussailleux qui s’étendait sous les fenêtres, mais la dame qui vint vers moi du fond de la pièce, à travers le dallage dur et brillant, aurait pu le supposer à la manière dont je m’écriai, m’avançant rapidement vers elle et prenant le soin de m’exprimer en italien :

«  Le jardin, le jardin ! faites-moi la grâce de me dire s’il est à vous ! »

Elle s’arrêta court, et me regarda avec étonnement ; puis : « Rien ici n’est à moi », répondit-elle en anglais, froidement et tristement.

«  Oh ! vous êtes anglaise ! Quel bonheur ! m’écriai-je ingénument. Mais dites-moi, le jardin appartient certainement à la maison ?

— Oui, mais la maison ne m’appartient pas. » C’était une longue personne, maigre et pâle, qui semblait vivre dans une robe de chambre de couleur sombre, et elle parlait très simplement et doucement. Elle ne me demanda pas de m’asseoir, pas plus que plusieurs années auparavant — si elle était bien la même — elle ne l’avait demandé à Mrs. Prest ; et nous étions debout, face à face, dans la salle pompeuse et vide.

«  Eh bien ! alors auriez-vous la bonté de me dire à qui je dois m’adresser ? J’ai peur que vous ne me trouviez horriblement familier, mais, vous savez, il me faut un jardin ; sur mon honneur, il me le faut ! »

Son visage n’était pas jeune, mais il était candide : il n’était pas frais, mais il était clair. Elle avait de grands yeux, qui n’étaient point brillants, et beaucoup de cheveux qui n’étaient point « arrangés » et de longues mains fines qui — peut-être — n’étaient pas propres.

Elle joignit ces dernières presque convulsivement, tandis qu’avec un regard troublé et alarmé, elle laissait échapper :

«  Oh ! ne nous le prenez pas. Nous l’aimons, nous aussi !

— Vous en avez la jouissance, alors ?

— Oh ! oui. Si ce n’était pour cela !… » Et elle sourit d’un pâle et vague sourire.

«  C’est un luxe exquis, n’est-ce pas ? C’est bien pourquoi — ayant l’intention de demeurer à Venise quelques semaines, peut-être tout l’été, et ayant un travail littéraire à poursuivre, à lire et à écrire, de sorte qu’il me faut du calme et néanmoins, s’il se peut, beaucoup de plein air —, c’est bien pourquoi je sens qu’un jardin m’est indispensable. J’en appelle à votre propre expérience, continuai-je avec le sourire le plus engageant que j’osai risquer. Allons ! ne pourrais-je jeter un coup d’œil au vôtre ?

— Je ne sais pas, je ne comprends pas », murmura la pauvre femme, plantée là, comme laissant son étonnement débile se débattre, plutôt à son désavantage, je le sentais, avec mon originalité.

«  Seulement de l’une de ces fenêtres, une de ces grandes que vous avez là, si vous me permettez d’ouvrir les volets. »

Et je marchai vers la façade postérieure de la maison. Lorsque je fus à mi-chemin, je m’arrêtai et l’attendis, comme si j’étais persuadé qu’elle voudrait m’accompagner. Je m’étais trouvé dans l’obligation d’agir ex abrupto, mais je m’efforçais en même temps de lui donner l’impression de mon extrême courtoisie.

«  J’ai visité des chambres meublées dans tous les quartiers et il paraît impossible d’en trouver qui aient la jouissance d’un jardin. Naturellement, dans un lieu comme Venise, les jardins sont rares. Or, c’est absurde, si vous voulez, pour un homme, mais je ne puis vivre sans fleurs.

— Il n’y en a pour ainsi dire pas, ici. »

Elle vint plus près, comme si, bien qu’elle se méfiât de moi, je l’eusse tirée par quelque fil invisible. Je continuai à avancer et elle poursuivit, tout en m’accompagnant :

«  Nous en avons quelques-unes, mais de très ordinaires. Leur entretien est trop coûteux, il faudrait un homme.

— Pourquoi ne serais-je pas cet homme ? demandai-je. Je travaillerais sans demander de gages ; ou plutôt, j’y mettrais un jardinier ; vous aurez les plus jolies fleurs de Venise. »

Elle protesta par une légère vibration de son, qui pouvait être aussi un soupir d’enivrement devant mon esquisse rapide. Puis elle haleta :

«  Nous ne vous connaissons pas. Nous ne vous connaissons pas.

— Vous me connaissez autant que je vous connais : ou plutôt bien davantage, car vous savez mon nom. Et si vous êtes anglaise, nous sommes presque compatriotes.

— Nous ne sommes pas anglaises », dit mon interlocutrice, m’observant avec une soumission machinale tandis que je repoussais le volet de l’un des battants de la haute et large fenêtre.

«  Vous en parlez la langue si admirablement ! Oserai-je vous demander d’où vous êtes ? »

Vu d’en haut, le jardin était réellement misérable ; cependant, d’un coup d’œil je jugeai qu’on y pouvait opérer de grandes choses.

Perdue dans un abîme d’ahurissement et de douleur, elle ne me fit aucune réponse et je m’écriai :

«  Voulez-vous dire que vous aussi, par bonheur, vous seriez américaine ?

— Je ne sais pas, nous l’avons été.

— Vous l’avez été ? Sûrement, vous n’avez pas changé.

— Il y a si longtemps ! Il me semble que nous ne sommes plus rien, maintenant.

— Si longtemps que vous vivez ici ? Eh bien, je ne m’en étonne pas : c’est une si belle vieille maison ! Je suppose que vous avez tous la jouissance du jardin, continuai-je, mais je vous assure que je ne gênerais personne. Je serais très tranquille et me tiendrais dans mon coin.

— Nous en avons tous la jouissance ? » répétât-elle comme dans le vague sans s’approcher de la fenêtre, mais en regardant mes chaussures. Elle semblait me croire capable de la jeter dehors.

«  Je veux dire votre famille, tous, tant que vous êtes.

— Il n’y a qu’une personne en dehors de moi. Elle est très vieille, elle ne sort jamais. »

Je ressens encore le frisson qui me saisit à cette exacte identification de Juliana ; en dépit de quoi néanmoins je ne perdis pas la tête :

«  Seulement une autre personne dans toute cette grande maison ! »

Je feignis d’être non seulement stupéfait, mais presque scandalisé.

«  Chère madame, alors, vous devez avoir de la place à revendre ?

— À revendre ? répéta-t-elle, comme pour le seul plaisir, intense et inaccoutumé chez elle, d’entendre ses propres paroles.

— Quoi ? sûrement, vous n’habitez pas, deux femmes paisibles — vous, au moins, êtes paisible, je le vois —, cinquante pièces ! »

Puis dans un élan d’espoir et de bonne humeur je posai directement la question :

«  Ne pourriez-vous pas pour un bon prix m’en louer deux ou trois ? C’est cela qui m’irait bien. » J’avais maintenant exposé le thème qui exprimait mon désir, et il n’est pas nécessaire de répéter toute la musique que j’en tirai. Je finis par persuader mon interlocutrice que j’étais un être dépourvu de mauvais desseins, mais évidemment je ne tentai pas de lui persuader que je le fusse d’excentricités. Je répétai que j’avais des études à poursuivre ; que j’avais besoin de calme ; qu’un jardin faisait toutes mes délices et que j’en avais vainement cherché un par toute la ville ; que je prenais l’engagement qu’avant un mois d’ici la chère vieille maison disparaîtrait sous les fleurs. Je crois que ce furent les fleurs qui me firent remporter la victoire, car je découvris plus tard que miss Tina — tel fut le nom quelque peu incongru qui se trouva être celui de la longue et balbutiante demoiselle — avait pour elles un appétit insatiable.

Quand je parle de victoire remportée, je veux dire qu’en la quittant j’emportais la promesse qu’elle en référerait à sa tante. Je la priai de m’informer qui sa tante pouvait bien être, et elle répondit : « Mais, miss Bordereau », avec un air surpris, comme si c’était une chose admise que je le susse. Il y avait en miss Tina de ces contradictions qui, ainsi que je l’observai plus tard, contribuaient à la rendre agréablement déconcertante et intéressante. C’était le souci de ces deux dames de vivre de telle sorte que le monde ne parlât point d’elles et ne les approchât point, et cependant elles n’étaient pas complètement résignées à l’idée qu’on les ignorât, mais, au moins, chez miss Tina, toute capacité d’entrer en contact avec les humains et de s’en montrer reconnaissante n’était pas éteinte ; ce contact, je l’établirais dans une certaine mesure si je venais à vivre dans la maison.

«  Nous n’avons jamais rien fait de ce genre ; nous n’avons jamais eu de pensionnaire, ni d’hôte d’aucune sorte. »

Elle mit son point d’honneur à bien établir le fait :

«  Nous sommes très pauvres, nous vivons très médiocrement, presque de rien ; les pièces, celles que vous pourriez avoir, sont nues ; elles ne contiennent absolument rien. Je me demande comment vous feriez pour y coucher, pour y manger.

— Avec votre permission je pourrais facilement y mettre un lit, quelques chaises et des tables. C’est la moindre des choses et l’affaire d’une heure ou deux. Je connais un petit bonhomme qui me louerait pour une bagatelle le peu dont j’aurais besoin, ce qui m’est indispensable. Mon gondolier apporterait tout cela dans son bateau. Sans doute, dans cette grande maison, vous devez avoir une seconde petite cuisine, et mon domestique, qui est étonnamment débrouillard — ce personnage était une invention subite de ma part —, m’y cuira aisément une côtelette. Mes goûts, mes habitudes sont des plus simples : je ne vis que de fleurs ! » Puis je me hasardais à ajouter que, si elles étaient très pauvres, c’était une raison de plus pour louer leurs chambres. Elles étaient mauvaises économistes : on n’avait jamais vu un tel gaspillage de matière première.

Je m’aperçus immédiatement que la bonne dame n’avait jamais été traitée de telle façon : avec une fermeté cordiale qui n’excluait pas la sympathie, qui au contraire se fondait sur elle. Elle aurait bien pu me dire que ma sympathie était de l’impertinence, mais, par bonheur, elle n’y pensa point. Je la quittai, après qu’il eut été entendu qu’elle soumettrait la question à sa tante et que je pourrais revenir le lendemain apprendre leur décision.

«  La tante refusera ; elle trouvera toute cette manigance très louche », déclara sèchement Mrs. Prest peu après, lorsque j’eus repris ma place dans sa gondole.

C’était elle qui m’avait mis l’idée dans la tête et maintenant — tant il faut peu compter sur les femmes — elle semblait l’envisager sans le moindre espoir. Son pessimisme m’irrita et je prétendis nourrir les plus brillantes espérances ; j’allai même jusqu’à me vanter d’avoir le net pressentiment de mon succès. Là-dessus, Mrs. Prest éclata : « Oh ! je vois ce que vous pensez. Vous vous imaginez que vous avez fait une telle impression en cinq minutes qu’elle meurt d’envie de vous avoir et qu’on peut compter sur elle pour convaincre la vieille. Si vous y arrivez, vous compterez cela pour un triomphe. »

Je comptai cela en effet pour un triomphe — mais seulement pour le critique, non pour l’homme, qui n’avait pas la manière en fait de conquêtes. Quand je retournai, le lendemain, la petite servante me mena tout droit à travers la longue salle (elle développait comme hier sa profonde perspective et était plus éclairée, ce que je trouvai de bon augure) à l’appartement d’où, à ma dernière visite, mon hôtesse avait émergé. C’était un salon spacieux et fané avec un beau vieux plafond peint sous lequel une étrange figure était assise, seule, auprès d’une fenêtre. Ils me reviennent maintenant avec la palpitation qu’ils me causèrent alors, les états d’esprit successifs qui, la porte refermée derrière moi, amenaient à ma connaissance que j’étais réellement face à face avec la Juliana de quelques-unes des pièces lyriques les plus exquises et les plus célèbres d’Aspern.

Je m’habituai à elle plus tard, bien que jamais complètement ; mais là, tandis qu’elle était assise devant moi, mon cœur battait aussi fort que si le miracle de la résurrection se fût effectué pour mon seul bénéfice. Sa présence semblait en quelque sorte contenir et exprimer l’autre, celle du poète, et je me sentis plus proche de lui, en ce premier instant où je la vis, que je ne l’avais jamais été et que je ne le fus jamais depuis. Oui, je me rappelle mes émotions, dans leur ordre, y compris un singulier petit frémissement qui me saisit quand je m’aperçus que la nièce n’était pas là. Avec celle-là je m’étais familiarisé la veille, mais c’était au-dessus de mon courage, bien que j’eusse tant désiré l’événement, d’être laissé seul avec une relique aussi terrible que la tante.

Elle était trop étrange, trop littéralement ressuscitée. Puis je me sentis comme repoussé, en m’apercevant que nous n’étions pas réellement face à face, car elle avait sur les yeux une horrible visière verte qui lui servait pour ainsi dire de masque. Sur le moment, je crus qu’elle l’avait mis exprès, afin de pouvoir, de là-dessous, me dévorer à son aise sans que je pusse la grignoter le moins du monde. En même temps, cela me donnait comme le soupçon de quelque terrifiante tête de mort se dissimulant là derrière. La divine Juliana devenue un crâne ricanant, la vision se dressa devant moi, puis s’évanouit. Puis je pensai qu’elle était formidablement vieille, si vieille que la mort pouvait l’emporter à tout moment, avant que j’eusse le temps d’atteindre mon but. Une seconde pensée vint corriger celle-là et éclairer la situation : elle allait mourir la semaine prochaine, ou demain. Alors je sautais sur sa propriété et je pillais ses tiroirs.

Pendant ce temps, elle se tenait assise, sans bouger ni parler. Elle était très petite et réduite à rien, toute penchée en avant, les mains sur ses genoux. Elle était vêtue de noir, sa tête enveloppée dans une vieille dentelle noire qui cachait ses cheveux. Mon émotion me réduisant au silence, elle prit la parole la première, et la remarque qu’elle énonça tout d’abord fut véritablement celle que j’aurais le moins attendue d’elle.




III


«  Notre maison est très éloignée du centre, mais le petit canal est très « comme il faut ».

— C’est le coin le plus délicieux de Venise et l’on ne peut rien imaginer de plus charmant », me hâtai-je de répliquer.

La voix de la vieille dame était faible et mince, mais ce murmure était agréable et cultivé, et quel émerveillement dans la pensée que ce son même qui avait frappé l’oreille de Jeffrey Aspern !

«  Veuillez vous asseoir là. J’entends très bien », dit-elle avec calme, comme si je venais de hurler ; la chaise qu’elle m’indiquait était à une certaine distance.

J’en pris possession, l’assurant que j’étais parfaitement conscient de mon intrusion et de ce que je n’avais pas été présenté dans les formes, et que je ne pouvais qu’implorer son indulgence. Peut-être l’autre dame, celle que j’avais eu l’honneur de voir la veille, lui avait-elle parlé du jardin. C’était littéralement ce qui m’avait donné le courage de faire cette démarche tellement en dehors des usages. J’étais tombé amoureux, à première vue, de tout l’ensemble ; elle-même y était probablement tellement habituée qu’elle ne se rendait pas compte de l’impression que cela pouvait faire sur un étranger ; pour moi, cela valait de risquer quelque chose. Pouvais-je croire que la bonté qu’elle me montrait en me recevant était une preuve que mon calcul n’était pas absolument faux ? Je serais profondément heureux s’il m’était permis de le penser. Je pouvais lui donner ma parole d’honneur que j’étais la plus respectable et la plus inoffensive des créatures, et que, comme locataires du palais, si l’on peut ainsi parler, elles seraient à peine conscientes de mon existence. J’observerais tous les règlements, toutes les restrictions du monde, si seulement il m’était permis de jouir du jardin. D’ailleurs je serais enchanté de fournir mes références, mes garanties : elles seraient les meilleures qui se pussent avoir, tant à Venise qu’en Angleterre, aussi bien qu’en Amérique.

Elle m’écoutait dans une parfaite immobilité et je sentais qu’elle me regardait avec une grande pénétration, bien que je ne pusse voir que la partie inférieure de son visage pâli et ridé. Indépendamment de l’affinement dû à la vieillesse, il révélait une délicatesse qui avait dû être remarquable autrefois. Elle avait été très blonde, elle avait eu un teint merveilleux. Elle resta silencieuse quelque temps après que j’eus parlé ; puis elle reprit :

«  Si vous tenez tant à un jardin, pourquoi n’allez-vous pas in terra ferma, où il y en a tant d’autres, supérieurs à celui-ci ?

— Oh ! mais c’est l’ensemble ! » répondis-je en souriant ; puis, comme m’abandonnant à un rêve : « C’est l’idée d’un jardin au milieu de la mer.

— Ceci n’est pas le milieu de la mer ; vous ne pouvez même pas voir l’eau. »

Je la dévisageai un moment, me demandant si elle voulait me convaincre de mensonge.

«  On ne peut pas voir l’eau ? Mais, chère madame, mon bateau m’amène à votre porte même. »

Elle semblait inconséquente, car elle dit vaguement, en réponse à ceci : « Oui, si vous avez un bateau. Je n’en ai pas. Il y a bien des années que je n’ai été dans une de ces gondoles. » Elle prononça ce mot comme s’il désignait un genre de choses bizarre et lointain connu d’elle seulement par ouï-dire.

«  Permettez-moi de vous assurer du grand plaisir que j’aurais à mettre la mienne à votre service », répliquai-je.

Cependant, j’avais à peine prononcé ces mots que je me rendais compte que l’offre était d’un goût contestable et pourrait aussi me nuire en me révélant trop ardent, trop poussé par un motif secret. Mais la vieille femme demeurait impénétrable, et son attitude m’agaçait en me laissant supposer qu’elle me voyait infiniment mieux que je ne pouvais la voir moi-même. Elle ne m’adressa aucun remerciement pour mon offre quelque peu extravagante, mais fit la remarque que la dame que j’avais vue la veille était sa nièce, et viendrait présentement. Elle lui avait demandé, exprès, de ne pas venir tout de suite : elle avait ses raisons de désirer me voir seul, d’abord.

Elle retomba dans le silence et je me mis à réfléchir, me demandant quelles pouvaient bien être ces raisons cachées, ce qui allait maintenant se passer, et encore, si je pouvais me risquer à lancer quelque remarque judicieuse à la louange de sa compagne. Je me hasardai à dire que je serais heureux de revoir l’aimable absente : elle avait témoigné tant de patience à l’égard de l’originalité dont j’avais fait preuve. Cette déclaration attira une autre des phrases drolatiques de miss Bordereau.

«  Elle a de très bonnes manières : je l’ai élevée moi-même. »

Je fus sur le point de dire que cela expliquait toute l’aisance gracieuse de la nièce, mais je m’arrêtai à temps, et la vieille femme continua :

«  Je ne tiens pas à savoir qui vous êtes ; cela m’est égal, cela signifie bien peu de chose aujourd’hui. »

Le discours prenait tout à fait l’allure d’une formule de congé, et je m’attendais à ce que les mots suivants me signifiassent que je pouvais prendre la porte, maintenant qu’elle s’était offert le plaisir de contempler un tel phénomène d’indiscrétion. Je fus donc d’autant plus surpris quand elle ajouta, de son doux et vénérable chevrotement :

«  Vous aurez toutes les pièces que vous voudrez, à condition que vous payiez très cher. »

Je n’hésitai qu’un instant, qui me suffit pour me rendre compte de ce qu’elle voulait dire en posant cette condition : je pensais d’abord qu’en effet elle désirait obtenir une grosse somme ; puis je fis ce raisonnement rapide que ce qu’elle appelait une grosse somme n’en serait sans doute pas une pour moi. Ma délibération intérieure, je crois, ne diminua nullement la promptitude avec laquelle je répondis :

«  Je payerai avec plaisir, et d’avance, bien entendu, ce que vous jugerez convenable de me demander.

— Eh bien ! alors, mille francs par mois », dit-elle instantanément, tandis que sa déconcertante visière continuait à me masquer son attitude.

Le chiffre, comme on dit, était saisissant, et ma logique prise en défaut. La somme qu’elle avait énoncée était, d’après la mesure vénitienne en ces matières, extrêmement élevée. Il y avait, dans les coins ignorés de la ville, maint vieux palais que j’aurais pu avoir à l’année pour le même prix. Mais, autant que mes ressources me le permettraient, j’étais prêt à dépenser de l’argent, et ma décision fut vite prise. Je payerais ce qu’elle demandait, d’un visage souriant ; mais alors, comme compensation, je m’emparerais de mon « butin » pour rien.

D’ailleurs, m’eût-elle demandé cinq fois davantage, je me serais montré à la hauteur des circonstances, tant il m’aurait paru odieux d’ergoter avec la Juliana d’Aspern. C’était déjà assez bizarre d’avoir à traiter une affaire d’argent avec elle. Je l’assurai que mes vues concordaient parfaitement avec les siennes et que le lendemain j’aurais le plaisir de déposer le montant de la location de trois mois entre ses mains. Elle reçut cette affirmation avec une certaine complaisance et sans que je pusse découvrir la moindre trace de l’idée qu’après tout il serait convenable que je visse les chambres d’abord. Cela ne lui vint pas à l’esprit, et, en somme, cette sérénité était le sentiment que je désirais par-dessus tout lui voir conserver.

Nous venions de conclure notre petit arrangement lorsque la porte s’ouvrit, et la plus jeune de ces dames apparut sur le seuil. Aussitôt que miss Bordereau vit sa nièce, elle s’écria presque gaiement :

«  Il en donne trois mille, trois mille, demain. »

Miss Tina se tenait immobile ; ses yeux patients se tournaient de l’un de nous à l’autre ; puis elle finit par prononcer d’un ton à peine perceptible :

«  Voulez-vous dire des francs ?

— Vouliez-vous dire francs ou dollars ? me demanda alors la vieille dame.

— Je crois que vous avez parlé de francs — et je souris avec assurance.

— C’est très bien, dit miss Tina, comme si elle sentait combien sa propre question pouvait sembler avoir dépassé la mesure.

— Qu’en savez-vous ? Vous êtes fort ignorante, observa miss Bordereau sans âcreté, mais avec une étrange et douce froideur.

— Oui, en matière d’argent, certainement en matière d’argent, se hâta de concéder miss Tina.

— Je suis sûr que vous possédez quelques belles branches de l’arbre de science, pris-je la liberté de dire cordialement. » Il y avait je ne sais quoi de pénible pour moi dans le tour qu’avait pris la conversation, dans cette discussion à propos de francs et de dollars.

«  Elle a eu une très bonne éducation dans sa jeunesse. Je l’ai surveillée moi-même », dit miss Bordereau. Puis elle ajouta : « Mais, depuis, elle n’a rien appris.

— J’ai toujours vécu avec vous, répliqua miss Tina très doucement, et certainement sans aucune intention ironique.

— En effet, sans cela… » déclara sa tante plus satiriquement encore.

Elle voulait évidemment dire que sans cela sa nièce ne se serait pas développée du tout : le but de cette observation échappa à miss Tina, bien qu’elle rougît en entendant sa propre histoire révélée à un étranger. Miss Bordereau continua, s adressant à moi :

«  Et à quelle heure viendrez-vous demain avec l’argent ?

— Le plus tôt sera le mieux. Si cela vous convient, je viendrai à midi.

— Je suis toujours ici, mais j’ai mes heures, dit la vieille femme, comme pour m’avertir qu’il ne fallait pas compter en prendre à son aise avec elle.

— Vous voulez dire vos heures de réception ?

— Je ne reçois jamais. Mais je vous verrai à midi, quand vous viendrez avec l’argent.

— Très bien, je serai exact. » Et j’ajoutai : « Puis-je vous serrer la main pour sceller le contrat ? »

Je pensais qu’il serait bon d’y mettre quelque forme : cela me donnerait un sentiment de sécurité, car j’étais bien sûr qu’il n’y en aurait point d’autre. Et puis, bien que miss Bordereau ne pût être considérée maintenant comme douée d’attraits personnels, et qu’il y eût même quelque chose, dans son antiquité ravagée, qui vous tenait à distance, j’éprouvais un désir irrésistible de sentir un moment dans la mienne cette main que Jeffrey Aspern avait pressée.

Pendant une minute elle ne fit aucune réponse et je vis que ma proposition n’avait pas le bonheur de lui agréer. Elle ne se permit pas le mouvement de recul auquel j’étais à demi préparé ; elle dit seulement avec froideur :

«  J’appartiens à un temps où une telle habitude n’existait pas. »

Je compris qu’on désirait me remettre à ma place, mais je m’écriai avec bonne humeur, en me tournant vers miss Tina :

«  Oh ! cela ira aussi bien avec vous ! et je lui serrai la main (ce à quoi elle acquiesça avec une légère agitation). Oui, oui, pour montrer que tout est bien arrangé !

— Apportez-vous la somme en or ? » demanda miss Bordereau au moment où je me dirigeais vers la porte. Je la regardai un moment :

«  N’avez-vous pas peur, après tout, de garder tant d’argent dans la maison ? »

Je n’étais pas troublé par son avidité, mais réellement frappé de la disparité entre une somme pareille et le peu de moyens qu’on avait de la sauvegarder.

«  De qui pourrais-je avoir peur, du moment que je n’ai pas peur de vous ? demanda-t-elle avec son amertume recuite.

— C’est bien, dis-je en riant. Au fait, je serai un protecteur et je vous apporterai de l’or si vous le préférez.

— Merci ! » répliqua dignement la vieille femme avec une inclination de tête qui était évidemment un congé. Je sortis de la chambre, en songeant qu’il serait dur de la circonvenir.

J’étais de nouveau dans la sala lorsque je vis que miss Tina m’avait suivi, et je supposai que, puisque sa tante avait négligé de m’inviter à visiter mes futurs appartements, elle se proposait de réparer cette omission. Mais elle ne me fit aucune ouverture à ce sujet ; elle se bornait à rester debout devant moi avec un sourire non pas langoureux, mais effacé : elle donnait une impression de jeunesse irresponsable et incompétente, qui faisait une opposition comique avec l’aspect fané de sa personne. Elle n’était pas infirme, comme sa tante, mais sa futilité me sembla plus accentuée, parce que sa faiblesse était intérieure, ce qui n’était pas le cas avec miss Bordereau. J’attendis pour voir si elle m’offrirait de me montrer le reste de la maison, mais je ne me hâtai pas de poser la question, d’autant plus qu’à partir de ce moment, tout mon plan consistait à passer le plus de temps possible dans sa société. Il s’écoula une bonne minute avant que je risquasse :

«  J’ai eu plus de chance que je ne l’espérais. Elle a été très bonne de me recevoir. Peut-être aviez-vous dit un mot en ma faveur ?

— C’est l’idée de l’argent, dit miss Tina.

— Et est-ce vous qui avez suggéré cette idée ?

— Je lui ai dit que peut-être payeriez-vous largement.

— Qui vous a fait penser cela ?

— Je lui ai dit que je pensais que vous étiez riche.

— Qu’est-ce qui a pu vous mettre cela dans la tête ?

— Je ne sais pas ; la façon dont vous parliez.

— Mon Dieu ! dis-je, il va falloir que je parle autrement maintenant… J’ai le regret de vous dire que tel n’est pas mon cas.

— De fait, dit miss Tina, je crois qu’à Venise les forestieri, en général, paient souvent très cher des choses qui après tout n’ont guère de valeur. »

Elle me parut faire cette remarque dans l’intention consolante de désirer me persuader que, si je m’étais montré prodigue, ma bêtise n’était pas sans précédents. Nous marchions tout le long de la sala, et, tandis que je me rendais compte de ses proportions magnifiques, je dis que je craignais qu’elle ne fit pas partie de mon quartiere. Mes chambres seraient-elles, par une chance heureuse, de celles qui y donnaient ?

«  Pas si vous habitez au-dessus, si vous allez là-haut, au second, répondit-elle en personne qui comptait que je saurais me tenir à ma place.

— Et j’infère de vos paroles que c’est là que votre tante désire que je sois.

— Elle a dit que vos appartements devraient être aussi indépendants que possible.

— Ce sera certainement le mieux. »

Et je l’écoutai respectueusement pendant qu’elle me racontait que là-haut, je pourrais occuper tout ce qu’il me plairait ; qu’il y avait un autre escalier, mais qu’il ne partait que de l’étage où nous nous trouvions et que, pour gagner le jardin ou monter à mon appartement, il me faudrait en effet traverser la grande salle.

C’était un point immense de gagné : je vis tout de suite que ce serait là que s’établirait le niveau de mes relations avec ces deux dames. Lorsque je demandai à miss Tina comment j’allais faire à présent pour trouver mon chemin jusqu’au second, elle répondit, dans un de ces accès de sociabilité timide qui lui prenaient fréquemment :

«  Peut-être ne le trouverez-vous pas, je ne sais pas, à moins que je vous accompagne. »

Évidemment, elle n’y avait pas encore pensé.

Nous montâmes à l’étage supérieur et visitâmes une longue enfilade de chambres vides. Les meilleures d’entre elles donnaient sur le jardin : quelques-unes des autres avaient la vue de la lagune bleue par-dessus les toits de tuiles grossières. Toutes étaient poussiéreuses et même un peu délabrées, à cause de leur long abandon, mais je vis qu’en y dépensant quelques centaines de francs, je réussirais à en rendre trois ou quatre habitables. Mon expérience menaçait de devenir coûteuse, mais, maintenant que j’avais pour ainsi dire pris possession, je résolus de ne plus me tourmenter à ce propos.

J’informai mon interlocutrice de quelques-unes des choses que j’allais apporter, mais elle répondit, d’un ton plus précipité qu’à l’habitude, que je pouvais faire tout ce qu’il me plairait : elle semblait désirer me convaincre que les demoiselles Bordereau ne porteraient que l’intérêt le plus distant à mes faits et gestes. Je devinai que sa tante lui avait prescrit de prendre ce ton, et je dirai, dès maintenant, que j’arrivai par la suite à distinguer parfaitement — du moins, à mon avis — les discours qui venaient de son propre fonds de ceux que la vieille femme lui dictait.

Elle n’accorda aucune attention à l’état négligé des chambres qui de longtemps n’avaient été balayées, et ne m’offrit ni explications ni excuses. Je pensai que c’était là une preuve que Juliana et sa nièce — ô désenchantement ! — étaient des personnes désordonnées, aux habitudes de basse classe italienne ; mais je reconnus, plus tard, qu’un pensionnaire qui a forcé l’entrée d’une maison n’est pas dans la situation voulue pour exercer sainement sa critique. Nous regardâmes la vue de mainte et mainte fenêtre, car il n’y avait rien à regarder à l’intérieur, et cependant je désirais prolonger ma visite.

Je lui demandai quelles pouvaient être diverses particularités de la vue que nous avions sous les yeux, mais dans aucun cas elle ne sut me répondre. Évidemment la vue ne lui était pas familière ; peut-être était-elle demeurée plusieurs années sans la voir, et je m’aperçus bientôt qu’elle était trop préoccupée d’autre chose pour pouvoir même prétendre s’y intéresser. Soudainement elle me dit — la remarque ne lui était pas soufflée, cette fois :

«  Je ne sais si cela vous fera quelque chose, mais l’argent est pour moi.

— L’argent ?…

— L’argent que vous allez apporter.

— Mais alors vous allez me faire souhaiter de rester ici deux ou trois ans ! »

Je parlais avec autant d’aisance qu’il m’était possible, bien que je commençasse à m’énerver de ce que ces femmes tant associées à Aspern ramenassent si constamment la question d’argent sur le tapis.

«  Ce serait excellent pour moi, répondit-elle presque gaiement.

— Vous m’en faites un point d’honneur ! »

Elle me regarda comme si elle n’avait pas compris, puis continua :

«  Elle voudrait que j’en aie davantage. Elle croit qu’elle va mourir.

— Ah ! pas encore, j’espère ! » m’écriai-je avec une sincère émotion.

J’avais parfaitement envisagé la possibilité de la destruction des documents par la vieille femme le jour où elle se sentirait près de sa fin. Je pensais que, jusque-là, elle s’y cramponnerait, et j’étais également convaincu qu’elle relisait chaque soir les lettres d’Aspern, ou qu’au moins, elle les pressait sur ses lèvres flétries. J’aurais donné beaucoup pour jouir un instant de ces solennités.

Je demandai à miss Tina si sa vieille parente était sérieusement malade ; elle répondit qu’elle était seulement très fatiguée — elle avait vécu si longtemps ! Elle le disait elle-même : elle avait vécu si extraordinairement longtemps, elle voudrait bien mourir, rien que pour changer. D’ailleurs, tous ses amis étaient morts depuis longtemps : ou ils auraient dû rester, ou elle aurait dû partir. C’était encore une de ces choses que sa tante disait souvent, qu’elle n’était pas du tout résignée, c’est-à-dire résignée à vivre.

«  Mais on ne meurt pas quand on le veut, n’est-ce pas ? » demanda miss Tina.

Je pris la liberté de demander pourquoi, étant donné qu’elles avaient actuellement assez d’argent pour vivre toutes deux, il n’y en aurait pas plus qu’assez au cas où elle demeurerait seule. Elle se livra à la considération de ce problème difficile pendant un moment, puis elle dit :

«  Oh bien ! vous savez, elle prend soin de moi. Elle croit que quand je serai livrée à moi-même je serai fort sotte et incapable de me tirer d’affaire.

— J’aurais plutôt supposé que c’était vous qui preniez soin d’elle. Je crains qu’elle ne soit très orgueilleuse.

— Quoi ! vous avez déjà découvert cela ? s’écria miss Tina, avec une ombre de surprise joyeuse.

— J’ai été enfermé avec elle pendant un temps considérable et elle m’a frappé, elle m’a intéressé au plus haut point. Ma découverte ne m’a pas pris longtemps. Elle n’aura pas grand-chose à me dire pendant mon séjour.

— Non, je ne le crois pas, acquiesça ma compagne.

— Supposez-vous qu’elle me soupçonne de quelque chose ? »

Les yeux honnêtes de miss Tina ne révélèrent en rien que j’avais touché un endroit sensible :

«  Je ne le crois pas : elle vous a accueilli si facilement, après tout !

— Vous appelez cela facilement ? Ses risques sont couverts, dis-je. Mais par où quelqu’un pourrait-il la tenir ?

— Si je le savais, je ne devrais pas vous le dire, n’est-ce pas ? »

Et avant que j’aie le temps de répliquer, miss Tina ajouta, avec un sourire dolent :

«  Croyez-vous que nous ayons des faiblesses ?

— C’est exactement ce que je vous demande. Vous n’avez qu’à me les indiquer, je les respecterai religieusement. »

Là-dessus elle me regarda avec cet air de curiosité timide, mais candide et même reconnaissante, que depuis le début elle avait avec moi ; après quoi elle prononça :

«  Il n’y a rien à dire. Nous sommes tellement paisibles. Je ne sais comment les jours passent. Notre vie n’existe pas.

— Je voudrais pouvoir espérer que je vous en donnerai un peu.

— Oh ! nous savons ce qui nous convient, poursuivit-elle. C’est bien ainsi. »

Il y avait vingt choses que j’avais envie de lui demander : comment vraiment elles vivaient, si elles avaient des amis, des relations, quelques parents en Amérique ou dans d’autres pays. Mais je jugeai une telle enquête prématurée, je la remis à une autre occasion.

«  Eh bien, ne soyez pas orgueilleuse, vous au moins, me contentai-je de dire. Ne vous cachez pas de moi complètement.

— Oh ! il faut que je reste avec ma tante », répondit-elle sans me regarder.

Et à ce même instant, brusquement, sans aucune formalité d’adieu, elle me quitta et disparut, me laissant le soin de descendre tout seul. Je restai un moment, m’égarant dans ce désert chatoyant qu’était la vieille maison (le soleil l’inondait alors de ses rayons), retournant la situation dans tous les sens, là, sur les lieux. Il ne vint même pas la petite servante aux talons sonores pour m’escorter, et je pensai qu’après tout une telle façon d’agir prouvait au moins de la confiance.




IV


Peut-être l’indiquait-elle, mais tout de même six semaines plus tard, vers le milieu de juin, au moment où Mrs. Prest se préparait à entreprendre sa migration annuelle, je n’avais fait aucune avance sensible. Je fus obligé de lui confesser que je n’avais obtenu aucun résultat, pour parler franchement. Mes premiers pas avaient été d’une rapidité inattendue, mais ne paraissaient pas devoir être suivis d’autres. J’étais à mille lieues de prendre le thé avec mes hôtesses, privauté dont — ainsi que je le rappelai à mon excellente amie — nous avions tous deux eu la vision. Elle me reprocha de manquer d’audace, et je répondis que, même pour montrer de l’audace, il faut des occasions ; vous pouvez vous lancer à travers une brèche ouverte, mais vous ne pouvez pas renverser un mur à vous tout seul.

Elle répliqua que la brèche que j’avais déjà faite suffisait au passage d’une armée, et elle m’accusa de perdre des heures précieuses à gémir dans son salon au lieu de livrer bataille sur le front. C’est vrai que j’allais la voir très souvent, d’après la théorie que je trouvais auprès d’elle la consolation bien due à l’insuccès de mon entreprise — car j’exprimais ouvertement mon découragement. Mais je finis par sentir qu’il n’est pas du tout consolant d’être perpétuellement raillé pour ses scrupules, d’autant plus injustement que, réellement, j’étais toujours à l’affût ; et je fus plutôt satisfait lorsque mon ironique amie ferma sa maison pour tout l’été. Elle avait compté s’amuser de la comédie de mes rapports avec les misses Bordereau, et était désappointée que ces rapports eussent avorté — et la comédie aussi, par conséquent.

«  Elles vous mèneront à la ruine, me dit-elle avant de quitter Venise. Elles vous soutireront tout votre argent sans vous montrer le moindre bout de papier. »

Je crois que je m’attelai à mon affaire avec une attention plus soutenue après son départ. C’était un fait que, jusqu’alors, je n’avais pas, sauf en une seule et brève occasion, eu un moment de contact avec mes étranges hôtesses. Cette exception s’était produite lorsque, selon ma promesse, je leur portai les terribles trois mille francs. J’avais trouvé miss Tina m’attendant dans la sala, et elle me prit l’argent des mains avec une promptitude qui m’ôta toute possibilité de voir sa tante. La vieille dame avait cependant promis de me recevoir et manquait à sa promesse sans l’ombre d’un scrupule. L’argent était contenu dans un sac de peau de chamois, de dimensions respectables, que mon banquier m’avait donné, et miss Tina fut obligée de joindre ses deux mains pour le recevoir.

Elle le fit avec une extrême solennité, bien que j’essayasse de tourner la chose en plaisanterie. Si ce ne fut pas dans le mode joyeux, ce fut néanmoins avec une franchise voisine de l’entrain qu’elle me demanda, soupesant l’argent dans ses deux paumes unies :

«  Ne pensez-vous pas que c’est trop ? » À quoi je répondis que cela dépendrait de la somme de plaisir que j’en retirerais. Là-dessus, elle se détourna de moi raidement, comme le jour précédent, murmurant d’un ton différent de tous ceux qu’elle avait employés jusque-là :

«  Du plaisir, du plaisir ! Il n’y a pas de plaisir dans cette maison ! »

Après cela je ne la vis pas de longtemps. Je m’étonnais qu’aucune occasion de la vie commune ne vînt favoriser nos rencontres. Il était évident qu’elle était sur ses gardes pour les éviter, et il faut ajouter que la maison était si grande que nous y étions perdus l’un pour l’autre. J’étais tout animé de l’espoir de la découvrir quand je traversais la sala dans mes allées et venues, mais je n’étais même pas récompensé par la moindre vision de sa robe. C’était absolument comme si elle ne mettait jamais le nez hors de l’appartement de sa tante. Je me demandais ce qu’elle pouvait bien taire là, de jour en jour et d’année en année. De ma vie je n’avais rencontré une telle volonté de réclusion : c’était pire que de mener une vie obscure ; c’était comme l’existence de deux créatures pourchassées, et simulant la mort. Les deux dames ne paraissaient recevoir aucune visite, n’avoir aucun contact avec le monde. Car il me semblait bien que personne ne pouvait entrer dans la maison ni que miss Tina ne pouvait en sortir, sans que je m’en aperçusse. Je fis ce que je n’aimais pas faire, mais je me le pardonnai pour une lois : je questionnai mon domestique sur leurs habitudes, et lui laissai entendre que toute information à leur sujet qu’il pourrait obtenir serait intéressante pour moi. Mais il récolta étonnamment peu pour le fin Vénitien qu’il était. Il faut bien dire que, là où règne un jeûne perpétuel, peu de miettes tombent de la table.

Les capacités de mon serviteur dans d’autres branches étaient suffisantes, sinon absolument à la hauteur de celles que je lui avais attribuées à ma première entrevue avec miss Tina. Il avait aidé mon gondolier à m’amener une charretée de mobilier ; et, quand ces divers objets furent arrivés en haut du palais et distribués suivant les règles de notre commune sagesse, il organisa mon train de maison, lui donnant toute la dignité compatible avec le fait qu’il le constituait à lui tout seul. Bref, il me fit une vie aussi confortable que l’instabilité de mon avenir pouvait le permettre. J’aurais désiré qu’il tombât amoureux de la servante de miss Bordereau ou, à défaut de cela, qu’il la prît en aversion : chacun de ces événements pouvait provoquer une catastrophe, et une catastrophe pouvait mener à une conversation. J’avais l’idée qu’elle ne demandait qu’à se montrer sociable, et, comme je la voyais voleter, ici et là, allant exécuter quelques courses pour la maison, il était donc possible d’entrer en rapport avec elle.

Mais ma soif d’information ne put se désaltérer à cette fontaine et j’appris plus tard que les affections de Pasquale s’étaient fixées sur un objet qui le rendait indifférent à toute autre femme. C’était une jeune personne qui possédait un visage poudrederizé et venait souvent le voir. Elle pratiquait le métier d’enfileuse de perles — quand cela lui convenait —, ces ornements se fabriquant à profusion dans Venise ; ses poches en étaient pleines et j’en rencontrais perpétuellement sur le sol de mon appartement, et, dans la maison, elle observait d’un œil méfiant sa rivale possible. Bien entendu, ce n’était pas à moi de faire bavarder les domestiques et je n’adressai jamais la parole à la cuisinière de miss Bordereau.

Une preuve me frappa de cette résolution prise par la vieille femme de n’avoir jamais affaire à moi : elle ne m’envoya aucun reçu des trois mille francs que j’avais payés pour ma location. Je l’attendis pendant quelques jours, puis, quand j’y eus renoncé, je perdis bien du temps à me demander quelle pouvait être sa raison de négliger une formalité aussi courante et aussi indispensable. Au premier moment, je fus tenté de le lui réclamer ; après quoi, je renonçai à cette idée — bien que je fusse convaincu que j’aurais eu raison de le faire en ce cas particulier — pour m’en tenir à la résolution générale de ne soulever aucune difficulté.

Si pourtant miss Bordereau me soupçonnait de nourrir des plans ultérieurs, peut-être me soupçonnerait-elle moins en me voyant user avec elle de procédés d’affaires. Cependant je renonçai à les employer. Il était possible qu’à ses yeux cette omission jouât le rôle d’une impertinence, d’une ironie bien visible, pour montrer comment elle savait traiter de haut les gens qui avaient essayé de la traiter de même. D’après cette hypothèse, il était bon de lui faire voir que ses petits manèges passaient inaperçus. La réelle explication de la chose — je le découvris plus tard — était tout simplement le désir éprouvé par la pauvre dame de souligner le fait que je jouissais d’une faveur aussi sévèrement limitée qu’elle avait été libéralement octroyée. Elle m’avait donné une partie de sa maison, mais à cela elle n’ajouterait pas la moindre feuille de papier avec son nom dessus.

Je dois dire que même au premier moment cela ne me fut pas trop désagréable, car la situation entière me charmait par son originalité. Je prévoyais un été fait à souhait pour mon âme d’homme de lettres et la sensation d’exploiter l’étonnante occasion était infiniment plus puissante que celle d’être exploité moi-même. Une intrigue vénitienne ne pouvait se poursuivre sans patience et, du moment que j’adorais les lieux, j’entrais beaucoup plus dans leur esprit en en accumulant une forte provision.

Cet esprit de Venise me tenait une constante compagnie et semblait me regarder à travers le visage, immortel et ressuscité et tout rayonnant de génie, du grand poète qui m’inspirait. Je l’avais invoqué et il était venu : il errait autour de moi la moitié du temps ; c’était comme si son beau fantôme était revenu sur terre pour m’assurer qu’il tenait cette affaire comme sienne autant que mienne, et que nous l’amènerions fraternellement et tendrement à sa conclusion. C’était comme s’il me disait : « La pauvre amie, ne la bousculez pas, ses préjugés sont naturels ; laissez-lui le temps de se reconnaître ; quelque étrange que cela doive vous sembler, elle était fort séduisante en 1820. En somme, nous sommes à Venise ensemble, et quel lieu du monde serait préférable pour la rencontre de deux amis ? Voyez comme la ville s’épanouit à mesure que l’été s’avance : comme le ciel, et la mer, et l’air rose, et le marbre des palais frémissent et se fondent tous à la fois ! »

Mon propre but, mon drôle de but personnel devenait un élément de poésie ambiante et de l’exaltation générale ; je me sentais même un compagnonnage mystique, une fraternité morale avec tous ceux qui, dans le passé, s’étaient enrôlés au service de l’art. Ils avaient servi le beau, ils s’étaient voués à un culte ; que faisais-je d’autre ? On le retrouvait, cet élément, dans tout ce qu’avait écrit Jeffrey Aspern, et je ne faisais que l’amener au jour.

Au cours de mes allées et venues je m’attardais dans la sala, je restais là aussi longtemps que les convenances me le permettaient, épiant la porte qui menait à cette partie de la maison habitée par miss Bordereau. Un observateur aurait pu supposer que je tentais de lui jeter un sort, ou que j’essayais quelque bizarre expérience d’hypnotisme. Mais je me bornais à prier le ciel qu’elle s’ouvrît, ou à songer quel trésor y était probablement enfoui.

Il est singulier, quand j’y repense, que je n’aie jamais douté un moment que les reliques sacrées fussent là, jamais cessé de goûter la joie d’habiter sous le même toit qu’elles-mêmes. Après tout, elles étaient là, sous ma main ; elles ne m’avaient pas encore échappé ; et, en quelque sorte, elles rattachaient ma vie à la vie illustre à laquelle elles-mêmes tenaient par l’autre bout. Je m’abandonnai à ces rêves au point de me figurer dans ma douce folie que la pauvre miss Tina aussi rétrogradait et se réincarnait dans le passé, ainsi que je me l’exprimais à moi-même. C’était bien ce qu’elle faisait, la douce vieille fille, mais pas tout à fait jusqu’à Jeffrey Aspern, dont, tout comme moi, elle ne pouvait connaître l’existence que par ouï-dire. Mais depuis de longues années elle vivait avec Juliana, elle avait vu et manié tous les souvenirs et, bien qu’elle fût sotte, elle s’était imbibée d’une espèce de savoir ésotérique.

Voilà ce que représentait la vieille en ce monde : le savoir ésotérique ; et c’était cette idée même qui faisait palpiter mon cœur de critique. Littéralement, il battait souvent plus fort, les soirs où, rentrant me coucher, je m’arrêtais, mon bougeoir à la main, dans la salle pleine d’échos. C’était à ces moments-là, dans le profond silence, une fois le long paradoxe de la journée écoulée, que les secrets de miss Bordereau venaient flotter dans l’air, que le prodige de sa survivance devenait plus saisissant. Celles-là étaient des impressions intenses ; j’en éprouvais d’autres sous une autre forme avec une certaine apparence de réciprocité, pendant les heures que je passais, assis dans le jardin, à regarder par-dessus mon livre les fenêtres closes de mes hôtesses.

À ces fenêtres, nul signe d’une existence quelconque. Il semblait que, de peur d’être seulement entr’aperçues de moi, les deux dames se fussent condamnées à vivre dans les ténèbres. Mais ceci ne servait qu’à souligner qu’elles avaient quelque chose à cacher. Leurs volets immobiles me devinrent aussi expressifs que des yeux volontairement clos, et je trouvai un certain plaisir à penser que, bien qu’invisibles elles-mêmes, elles ne me quittaient pas de vue à travers leurs paupières baissées.

Je tenais à passer le plus de temps possible dans le jardin pour justifier la déclaration que j’avais faite, au début, de ma passion pour l’horticulture. Et non seulement cette attitude me coûtait du temps, mais aussi — que le diable m’emporte ! me dis-je — de l’argent, de mon rare et précieux argent. Aussitôt que mes chambres avaient été arrangées et que j’avais pu prêter à cette question l’attention convenable, je visitai le terrain avec un expert consommé et fis marché pour sa mise en état.

Au fond, je regrettai d’agir ainsi, car personnellement je le préférais tel qu’il était, avec ses mauvaises herbes et son abondant désordre sauvage, sa négligence exquise, si caractéristique et si vénitienne. Mais il me fallait être conséquent, tenir la promesse que j’avais faite d’ensevelir la maison sous les fleurs. Et puis, je me cramponnais au doux espoir que, grâce aux fleurs, je ferais mon chemin ; les bouquets assureraient mon triomphe. J’assiégerais les vieilles de lis, je bombarderais de roses leur citadelle. Leur porte céderait à la pression de l’entassement de parfums que j’y accumulerais. Mais vraiment ce terrain avait été négligé d’une façon ignoble ; et, la capacité vénitienne pour la flânerie étant immense, pendant bon nombre de jours, tout ce que mon jardinier eut à me montrer comme fruit de ses travaux fut un tas illimité d’ordures. On creusait beaucoup de trous, on transportait beaucoup de terre, et cela m’impatientait tellement que je songeai sérieusement à me procurer les résultats désirés à la boutique la pl us proche. Mais j’étais sûr que mes voisines verraient immédiatement à travers les fentes de leurs volets que de tels hommages ne pouvaient venir de là-dessous et seraient induites à se faire une idée fausse de ma véracité. Je maîtrisai donc mon âme, et finalement, bien que le délai fût long, j’aperçus quelques apparences de floraison. Ceci m’encouragea et j’attendis avec sérénité qu’elles se multipliassent.

Pendant ce temps, le véritable été arriva, commença à passer, et il me semble, en regardant en arrière, que ces jours furent presque les plus heureux de ma vie. De plus en plus je m’efforçais d’être au jardin quand il ne faisait pas trop chaud. J’avais fait arranger une tonnelle et j’y mis une table basse et un fauteuil, j’y apportai livres et portefeuilles — j’avais toujours quelque manuscrit en train —, et je travaillais, j’attendais, je rêvais et j’espérais, tandis que les heures d’or s’écoulaient, que les plantes buvaient la lumière et que l’indéchiffrable vieux palais pâlissait, puis, à mesure que le jour baissait, retrouvait sa teinte rose — et mes papiers bruissaient à la brise fantasque de l’Adriatique.

Étant donné le peu de satisfaction que je retirai tout d’abord de ma surveillance, il est étonnant que je ne me sois pas lassé d’essayer de deviner quels rites mystérieux de l’ennui les demoiselles Bordereau célébraient dans leurs chambres obscures ; si tel avait toujours été le rythme de leurs vies, et comment, les années précédentes, elles avaient réussi à ne jamais rencontrer leurs voisins.

Il fallait supposer qu’elles avaient jadis d’autres habitudes, d’autres allures et d’autres ressources ; qu’à un certain moment, elles avaient dû être jeunes, ou, au moins, d’âge moyen. Les questions qu’on avait à se poser à leur sujet étaient sans fin, et sans fin aussi les réponses impossibles à formuler. Je connaissais en Europe bon nombre de mes compatriotes et étais fort habitué aux mœurs singulières qu’ils étaient susceptibles d’y prendre, mais les demoiselles Bordereau constituaient un type absolument nouveau de l’Américain émigré. On pouvait dire qu’il n’y avait plus lieu de leur appliquer le qualificatif d’américain ; ce m’était clairement apparu pendant les dix minutes que j’avais passées chez la vieille femme.

À les voir, vous n’eussiez jamais deviné leur origine quelle qu’elle fût, depuis longtemps toute espèce de signe et d’allure héréditaire avait été désapprise et abandonnée… Rien chez elles ne se rattachait ni ne rappelait une tradition familiale, et, la question de langue mise à part, elles auraient pu aussi bien être espagnoles ou norvégiennes. Miss Bordereau, après tout, avait vécu en Europe près de trois quarts de siècle ; il ressortait de quelques vers à elle adressés par Aspern à l’occasion de sa seconde absence d’Amérique — vers dont la date avait été assez solidement établie par Cumnor et moi, après des conjectures infinies — qu’elle était, dès ce moment, jeune fille d’une vingtaine d’années, de l’autre côté de l’Atlantique. Il y avait dans ce poème la déclaration — j’espère que ce n’était pas seulement une déclaration poétique — qu’il revenait en Europe pour l’amour d’elle.

Nous n’avions aucun éclaircissement sur le genre de vie qu’elle menait alors, pas plus que sur son origine, que nous avions des raisons de ranger parmi celles généralement qualifiées de modestes. La théorie de Cumnor était qu’elle avait été institutrice dans une famille où fréquentait Aspern, et qu’à cause de sa position, il y eut dès le début quelque chose d’inavoué, ou, disons-le franchement, quelque chose de nettement clandestin dans leurs relations. D’un autre côté, j’avais couvé mon petit roman, selon lequel elle était fille d’un artiste, peintre ou sculpteur, qui avait quitté les Amériques, quand le siècle était jeune, pour aller étudier les écoles anciennes.

Dans mon hypothèse il était essentiel que cet aimable homme eût perdu sa femme, qu’il fût pauvre et méconnu, et qu’il eût une seconde fille d’un tempérament tout à fait différent de celui de Juliana. Il était également indispensable que ces jeunes personnes l’eussent accompagné en Europe, et qu’il s’y fût établi pour le restant de sa difficile et triste existence. Il fallait en outre attribuer à miss Bordereau, dans sa jeunesse, un caractère à la fois téméraire et pervers, bien que séduisant et généreux, et admettre qu’elle avait affronté des risques extraordinaires. De quelles passions avait-elle été ravagée, quelles aventures et quelles souffrances l’avaient blanchie, quel trésor de souvenirs avait-elle amoncelé pour alimenter le monotone avenir ?

Je me demandais ces choses, assis sous ma tonnelle, dévidant des théories à son sujet, tandis que les abeilles bourdonnaient parmi les fleurs. Il était incontestable que, à tort ou à raison, la plupart des lecteurs de certains poèmes d’Aspern — poèmes moins ambigus et à peine moins divins que les sonnets de Shakespeare — tenaient pour avéré que Juliana n’avait pas toujours adhéré à la voie du renoncement et du sacrifice. Il flottait autour de son nom une odeur de passion impénitente, une impression qu’elle n’avait pas été exactement ce qu’on appelle une jeune personne comme il faut. Était-ce signe que son chantre l’avait trahie, en avait fait de la copie, comme nous dirions aujourd’hui ?

Il aurait été difficile de mettre le doigt sur une page où l’honneur de sa réputation eût souffert quelque injure. Et d’ailleurs, n’était-ce pas assez d’honneur pour sa réputation que d’être assurée de durer, et associée à des œuvres de beauté immortelle ? J’avais dans l’idée que la jeune personne avait eu un amant étranger — et disons une rupture tragique et peu édifiante — avant sa rencontre avec Jeffrey Aspern. Elle vivait avec son père et sa sœur dans cette drôle de bohème vieux jeu, artiste et cosmopolite, en ces temps où les esthètes étaient encore académiques et où les peintres qui savaient dénicher les plus beaux modèles de contadine et de pifferari portaient des feutres pointus et des cheveux longs.

C’était une société ignorante des chances merveilleuses, des occasions, des terres vierges à travers lesquelles sa route passait ; une société moins avertie que les coteries d’aujourd’hui quant aux lambeaux de vieilles étoffes et aux tessons de vieilles faïences ; car miss Bordereau ne semblait pas avoir ramassé ou hérité de beaucoup d’objets de valeur. Il n’y avait rien de ce bric-à-brac désirable, à légende provocante de prix de misère, dans la chambre où je l’avais vue ; c’était presque le vide absolu, mais cela cadrait bien avec l’intérêt sentimental que j’avais toujours pris aux premiers voyages de touristes que mes compatriotes firent en Europe.

Quand les Américains quittaient leur pays en 1820, il y avait là quelque chose de romantique, presque d’héroïque en comparaison avec les incessants passages « en bac » de l’heure présente, de cette heure où la photographie et autres commodités ont annihilé la surprise. Miss Bordereau avait navigué avec sa famille sur un brick roulant et tanguant, aux jours des longs voyages et des aventures hasardeuses ; elle avait ressenti des émotions sur les impériales des diligences jaunes, elle avait passé des nuits dans des auberges en rêvant de récits de voyages, et ce qui la frappait le plus, en entrant dans la Ville éternelle, c’était l’élégance des perles et des écharpes romaines, et les broches en mosaïque.

Pour moi, il y avait quelque chose de touchant dans tout cela, et mon imagination s’y reportait fréquemment. Si miss Bordereau avait le don de l’y entraîner, Jeffrey Aspern, bien entendu, le faisait à d’autres moments, avec une puissance incomparable. Pour l’examen critique de son génie, c’était un fait des plus importants qu’il eût vécu à une époque antérieure à l’universelle transfusion de sang. Il m’était arrivé de regretter qu’il eût connu l’Europe ; j’aurais aimé voir ce qu’il aurait écrit sans cette expérience, qui l’avait incontestablement enrichi. Mais puisque son destin en avait décidé autrement, je le suivais ; j’essayais de me rendre compte de la façon dont les mœurs anciennes l’avaient impressionné ; mon observation, cependant, ne s’arrêtait pas là ; les relations qu’il avait entretenues avec les sphères nouvelles avaient même un intérêt plus vif. Après tout, c’était dans son propre pays que s’était écoulée la majeure partie de sa vie, et « sa muse », comme on disait de son temps, était essentiellement américaine.

C’était, originairement, ce que j’avais prisé en lui : qu’à une période où notre terre natale était pauvre, primitive et provinciale ; quand le manque de la fameuse « atmosphère », qui est supposée lui faire défaut, n’était même pas ressenti ; quand la littérature y était négligée, l’art et la plastique presque impossibles, il avait trouvé moyen de vivre et d’écrire comme un des plus grands, d’être lui-même, d’être universel, de n’avoir peur de rien, de sentir, de comprendre et d’exprimer tout.




V


Je passais peu de soirées dans la maison, car aussitôt que j’essayais de me livrer à une occupation quelconque dans mes appartements, la lumière de la lampe y attirait une nuée d’insupportables insectes, et la chaleur était trop forte pour demeurer les fenêtres fermées. Je passais les heures de nuit ou sur l’eau — les clairs de lune de Venise sont célèbres — ou sur cette place splendide qui sert comme de cour d’honneur à l’étrange vieille basilique de Saint-Marc. Je m’asseyais au café Florian, savourant des glaces, écoutant la musique, causant avec quelque connaissance. Tout voyageur se rappelle l’immense amas de tables et de chaises qui avance comme un promontoire dans ce lac uni que représente la Piazza.

Les soirs d’été, à la lueur des étoiles et de toutes ses lampes, avec le bruit des voix et des pas légers sur le marbre (seuls sons répercutés par les vastes arcades qui l’entourent), cette place est un salon de plein air, consacré aux boissons fraîches et à la dégustation, plus délicate encore, des impressions magnifiques reçues le jour durant. Quand je ne préférais pas garder les miennes pour moi seul, il se trouvait toujours là quelque touriste de hasard heureusement dépouillé de son Bœdeker pour en entreprendre la discussion, ou quelque peintre naturalisé vénitien, tout à la joie de voir revenir la saison aux effets puissants.

La grande basilique, avec ses dômes bas et ses broderies scintillantes, le mystère de sa mosaïque et de sa sculpture, semblait un fantôme dans la demi-obscurité, et la brise de mer nous venait à travers les colonnes jumelles de la Piazzetta — linteaux d’une porte qu’on ne gardait plus —, aussi doucement que si une riche portière s’y fût balancée. À de tels moments, le souvenir des demoiselles Bordereau me venait quelquefois à l’esprit, avec un sentiment de pitié pour leur réclusion dans des appartements dont l’immensité vénitienne ne parvenait tout de même pas à les préserver d’une sensation de renfermé en ce juillet non moins vénitien. Leur vie semblait à mille lieues de celle de la Piazza et, sans doute, il était vraiment trop tard pour que l’austère Juliana changeât ses habitudes ; mais bien sûr, la pauvre miss Tina aurait apprécié une glace de chez Florian : j’avais même eu l’idée de lui en apporter une. Heureusement, ma patience porta ses fruits, et je ne fus pas obligé de faire une chose si ridicule.

Un soir, vers le milieu de juillet, je rentrai plus tôt que d’habitude, je ne me rappelle plus pour quelle raison, et, au lieu de regagner mon logis, je me dirigeai vers le jardin. La température était très élevée : c’était une de ces nuits que l’on passerait volontiers tout entière dehors, et je n’étais nullement pressé d’aller me coucher. J’avais doucement flotté jusqu’à la maison, porté par ma gondole, écoutant les éclaboussements espacés des rames dans les étroits canaux sombres, et, maintenant, la seule idée qui me possédait était qu’il serait bon de s’étendre tout de son long, dans l’obscurité embaumée, sur un banc du jardin.

Sans doute l’odeur du canal était à la base de cette aspiration, et le souffle du jardin, lorsque j’y pénétrai, me confirma dans mon propos. Il était enivrant ; tel sans doute que celui qui tremblait aux aveux de Roméo, debout parmi les buissons fleuris et tendant les bras vers le balcon de sa maîtresse. Je levai les yeux vers les fenêtres du palais pour voir si par hasard l’exemple de Vérone — Vérone n’est pas loin — aurait été suivi, mais tout était noir, comme d’habitude, et tout était muet.

Juliana, peut-être, aurait pu, aux nuits d’été de sa jeunesse, murmurer de sa fenêtre ouverte quelques paroles d’amour à Jeffrey Aspern, mais miss Tina n’était pas la maîtresse d’un poète, non plus que je n’étais poète. Je n’en fus pas moins satisfait lorsque j’aperçus, en arrivant au fond du jardin, ma plus jeune padrona assise sous l’un des berceaux. Au premier moment, je ne distinguai pas bien quelle était cette figure, ne m’attendant nullement à une avance de ce genre de la part d’aucune de mes hôtesses ; je dois même dire que la pensée qui se présenta la première fut que quelque servante amoureuse s’était glissée là pour roucouler avec son bien-aimé. J’allais m’en retourner, pour ne pas l’effrayer, quand cette figure se dressa, et je reconnus la nièce de miss Bordereau.

Je ne voulais pas l’effrayer, et, bien que j’eusse tant désiré quelque incident de ce genre, j’étais capable de battre en retraite. J’avais l’air de lui avoir tendu un piège en rentrant plus tôt que d’habitude et d’ajouter encore à cette anomalie l’invasion du jardin. Tout en se levant, elle m’adressa la parole, et je supposai alors que peut-être, se fiant à mon absence presque invétérée de chaque soir, elle avait adopté cette habitude de venir prendre l’air la nuit. Mais à parler vrai, il n’y avait pas de piège de ma part, car je n’en avais eu aucun soupçon. Tout d’abord, les mots qu’elle proférait me parurent exprimer que mon arrivée l’impatientait ; mais, tandis qu’elle les répétait — je ne l’avais pas bien entendue —, j’eus la surprise de lui entendre dire :

«  Oh ! mon Dieu ! que je suis contente que vous soyez venu ! »

Elle et sa tante possédaient en commun le don des phrases inattendues ; elle sortit du berceau comme pour se jeter dans mes bras.

Je me hâte d’ajouter que j’esquivai une telle épreuve et que, même à cette occasion, elle ne me tendit pas la main. Ma présence était pour elle un secours et elle me dit bientôt pourquoi : c’était parce que d’être seule dehors, la nuit, la rendait nerveuse. Les plantes et les massifs prenaient un aspect étrange et il y avait toutes sortes de bruits bizarres — elle n’aurait pu dire lesquels — comme des bruits d’animaux. Elle se tenait près de moi, jetant des regards autour d’elle avec une sécurité revenue, mais sans montrer qu’elle s’intéressât du tout à moi, personnellement. Alors je me rendis compte combien peu les promenades nocturnes devaient être dans ses habitudes, et je me souvins aussi — j’avais déjà eu le regret d’éprouver cette sensation en causant avec elle avant de devenir son hôte — qu’il était impossible de lui allouer trop de simplicité d’esprit.

«  Vous parlez comme si vous étiez perdue dans une forêt, lui dis-je en riant d’un rire encourageant. Comment vous pouvez résister au plaisir de descendre dans ce lieu charmant, à trois pas de votre chambre, est une chose qui me passe. Vous vous cachez d’une manière surprenante, tant que je suis là, je le sais ; mais j’espérais que vous sortiez un peu aux autres moments. Vous êtes, vous et votre pauvre tante, soumises à un régime plus austère que celui des carmélites dans leurs cellules. Auriez-vous la bonté de me dire comment vous faites pour vivre sans air, sans exercice, sans aucun contact avec les humains ? Je ne vois pas comment vous vous y prenez pour accomplir la tâche quotidienne de vivre. »

Elle me regarda comme si je parlais une langue étrangère, et sa réponse en fut si peu une que je compris qu’elle était faite pour me contrarier.

«  Nous nous couchons de très bonne heure, plus tôt que vous ne sauriez croire. »

Je fus sur le point de dire que ceci ne faisait qu’épaissir le mystère, mais elle m’apporta quelque soulagement en ajoutant :

«  Avant votre arrivée, nous n’étions pas si réservées. Mais je ne sors jamais le soir.

— Jamais dans ces allées embaumées, qui s’épanouissent là, sous votre nez ?

— Ah ! dit miss Tina, elles n’étaient guère agréables jusqu’ici ! »

Il y avait là plus de finesse, et une comparaison flatteuse, de sorte qu’il me sembla que j’avais remporté un avantage. Comme il m’était loisible de le poursuivre, en établissant un solide grief, je lui demandai pourquoi, puisqu’elle trouvait mon jardin agréable, elle ne m’avait jamais adressé aucun remerciement pour les fleurs que depuis trois semaines j’envoyais en de telles quantités. Cela ne m’avait pas découragé : comme elle avait pu l’observer, chaque jour apportait sa brassée ; mais j’avais été élevé selon les usages, et un mot de remerciement m’aurait touché à l’endroit sensible.

«  Mais je ne savais pas qu’elles fussent pour moi !

— Elles vous sont destinées à toutes deux. Pourquoi ferais-je une différence entre vous ? »

Miss Tina se plongea dans ses réflexions comme pour en tirer une raison à me donner, mais ne réussit pas à l’extraire. Au lieu de répondre, elle demanda brusquement :

«  Pourquoi donc tenez-vous tant que cela à nous connaître ?

— Ici, je me permettrai de faire une différence, répliquai-je. Cette question est de votre tante ; elle ne vient pas de vous. Vous ne me la poseriez pas si elle ne vous avait pas été soufflée.

— Elle ne m’a pas dit de vous interroger », répliqua miss Tina, nullement confuse. Elle était vraiment le plus singulier mélange de timidité et d’aplomb.

«  Enfin, elle s’est du moins montrée souvent étonnée à mon sujet, et vous a exprimé son étonnement. Elle a insisté là-dessus de sorte qu’elle vous a mis dans la tête que j’étais un individu odieusement familier. Je vous donne cependant ma parole que je me considère comme m’étant comporté très discrètement. Faut-il que votre tante ait perdu tout usage du monde pour voir quelque chose d’anormal à ce que des gens honorables et intelligents, vivant sous le même toit, échangent de temps à autre quelques mots en passant ! Quoi de plus naturel ? Nous sommes compatriotes, et nous avons au moins quelques goûts communs, puisque, comme vous, j’aime tellement Venise. »

Mon amie semblait incapable de saisir plus d’une proposition à la fois dans un discours, et elle répliqua rapidement, passionnément, comme résumant tout ce qu’il y avait à répondre à mon allocution :

«  Je n’aime pas Venise le moins du monde ! J’aimerais à en être bien loin.

— Vous a-t-elle toujours enfermée autant ? continuai-je, pour lui montrer que je pouvais aussi bien qu’elle causer à bâtons rompus.

— C’est elle qui m’a dit de sortir ce soir, elle me le dit souvent, répondit miss Tina, et moi, je ne voulais pas venir, je n’aime pas la quitter.

— Est-elle aussi faible, décline-t-elle vraiment ? » demandai-je, avec plus d’émotion, je crois, que je n’aurai voulu en laisser paraître.

Je m’en aperçus à la façon dont son regard se posa sur moi dans l’obscurité. Un peu embarrassé, je voulus détourner la conversation et je continuai, prenant un ton de bon garçon :

«  Allons donc nous asseoir confortablement quelque part, et vous me raconterez toute son histoire. »

Miss Tina ne fit aucune résistance. Nous trouvâmes un banc moins caché, d’aspect moins confidentiel, si je puis dire, que celui de la tonnelle, et nous y étions encore assis quand minuit sonna à ces cloches de Venise dont les notes claires vibrent, par-delà la lagune, avec une solennité qui n’appartient qu’à elles, et demeurent dans l’air tellement plus longtemps que les sonneries des autres lieux. Nous passâmes ensemble plus d’une heure, et cette entrevue, je m’en rendis compte, avança beaucoup mon entreprise.

Miss Tina avait accepté la situation sans protester. Elle m’avait évité pendant trois mois ; cependant, elle me traitait maintenant presque comme si ces trois mois eussent fait de moi un vieil ami. J’étais libre d’en conclure que, si elle m’avait évité, elle ne s’y était résolue du moins qu’après de longues réflexions. Ce soir-là elle ne fit aucune attention au temps qui s’écoulait, elle ne se tracassait nullement d’être tenue si longtemps éloignée de sa tante. Elle causait librement, répondant à mes questions et m’en posant d’autres, et ne profitait même pas des pauses inévitables — et plutôt prolongées — de la conversation pour me dire qu’il vaudrait peut-être mieux qu’elle rentrât. Elle avait l’air d’attendre quelque chose — quelque chose que j’aurais pu lui dire — et vouloir m’en fournir l’occasion.

Ceci me frappa d’autant plus qu’elle me raconta combien l’état de sa tante empirait depuis pas mal de temps déjà et d’une manière nouvelle. Sa faiblesse augmentait, à n’en pas douter ; à certains moments, elle était absolument sans forces ; cependant, plus que jamais, elle désirait rester seule. Voilà pourquoi elle lui avait dit de sortir, ne lui permettant même pas de se tenir dans sa propre chambre parce que la sienne y était contiguë. Elle déclarait que la pauvre miss Tina était pour elle « un tourment, un ennui, une aggravation de ses maux ». Elle demeurait immobile des heures entières, comme endormie ; elle avait l’habitude de vivre ainsi, rêvant et somnolant ; mais autrefois elle donnait, par éclairs, quelque signe de vie, d’intérêt aux choses ; elle aimait avoir sa compagne auprès d’elle, avec son ouvrage.

Cette triste créature me confia que l’immobilité de sa tante était telle à présent que par instants elle donnait l’illusion de la mort. D’ailleurs, elle mangeait et buvait à peine ; on se demandait de quoi elle vivait. Du moins — et c’était l’essentiel — elle se levait encore presque tous les jours ; la grosse affaire était de l’habiller, de la rouler hors de sa chambre. Elle se cramponnait autant que possible à ses vieilles habitudes, et avait toujours tenu à vivre dans le grand salon, bien que depuis plusieurs années le nombre de ses relations fût bien diminué.

Je me demandais ce qu’il fallait penser de tout cela ; de cette soudaine conversion de miss Tina à la sociabilité, et de cet étrange désir de la vieille femme d’être laissée de plus en plus seule, à mesure qu’elle déclinait. Les faits ne concordaient guère, et je me demandai même s’ils ne constituaient pas un piège, s’ils m’étaient contés afin de me faire découvrir mon jeu. Mais je n’aurais su dire pourquoi mes compagnes — que je ne pouvais appeler ainsi que par civilité — auraient nourri un tel projet, pourquoi elles auraient souhaité démasquer un pensionnaire si lucratif. À tout hasard, je restai sur mes gardes, afin que miss Tina n’eût pas l’occasion de me demander de nouveau ce que je pouvais bien « manigancer ». Pauvre femme ! Bien avant que nous nous séparions ce soir-là, mon esprit était au repos quant à ses propres manigances. Elle ne complotait rien du tout.

Elle m’en raconta plus long sur leurs affaires que je n’avais osé espérer ; il n’y avait pas à la pousser, car, rien que de sentir auprès d’elle de l’attention et de l’intérêt, ses épanchements coulaient de source. Elle cessa de s’étonner de ma manière amicale, et, à la fin, pendant qu’elle me décrivait la vie brillante qu’elles avaient menée autrefois, cela devint presque du bavardage. C’était miss Tina qui qualifiait cette vie de brillante. Elle me dit que lors de leur arrivée à Venise, il y avait de cela fort longtemps (je la trouvai remarquablement vague quant aux dates et à l’ordre dans lequel les événements s’étaient passés), il ne se passait pas de semaine qu’elles ne reçussent de visite ou ne fissent quelque agréable passeggio en ville. Elles avaient vu toutes les curiosités ; elles avaient même été au Lido en bateau ; elle m’en parlait comme si je croyais qu’il fût possible d’y aller à pied ; elles y avaient fait une collation, apportée dans trois paniers qu’on avait ouverts sur l’herbe.

Je lui demandai quelles personnes elles fréquentaient, elle dit : « Oh ! des gens très bien. » Le cavaliere Bombicci, et la comtesse Altemura, qui était leur grande amie ; des Anglais aussi : les Churton et les Goldie ; et Mrs. Stock-Stock, qu’elles aimaient tant ! — elle était morte et disparue, la pauvre amie ! Il en était ainsi de la plupart des membres de leur aimable cercle (cette expression fut celle de miss Tina), bien que quelques-uns leur demeurassent encore fidèles, ce qui était extraordinaire, étant donné qu’elles les négligeaient tant. Elle cita les noms de deux ou trois vieilles dames vénitiennes ; d’un certain docteur, plein de talent, et si dévoué — il venait chez elles en ami, il n’exerçait plus ; de l’avvocato Pochintesta, qui écrivait de beaux vers et en avait adressé à sa tante.

Tous ces gens-là venaient les voir, sans faute, chaque année, généralement au capo d’anno, et, autrefois, sa tante leur offrait de petits présents, sa tante et elle, de compagnie : de petites choses qu’elle, miss Tina, faisait de ses mains, abat-jour en papier, dessous de carafes, ou ces choses en laine que l’on se met autour des poignets quand il fait très froid. Ces dernières années, on n’offrait plus guère de cadeaux ; elle ne trouvait rien de nouveau à faire, sa tante n’y portait plus d’intérêt et ne suggérait rien. Mais les gens venaient tout de même ; quand les bons Vénitiens vous ont une fois donné leur amitié, c’est pour toujours.

Il y avait quelque chose de touchant dans la sincérité de ces esquisses de gloires mondaines maintenant éteintes : le pique-nique au Lido lui avait laissé un souvenir éclatant à travers les âges, et la pauvre miss Tina était évidemment persuadée qu’elle avait eu une jeunesse tapageuse. De fait, elle avait eu un aperçu du monde vénitien, tel qu’il se révèle dans ses allées et venues, ses bavardages, ses modestes réceptions locales ; car je remarquai pour la première fois combien elle s’était approprié, par un contact prolongé, le parler familier, aux sons doux et presque enfantins, le parler si caractéristique de Venise. Elle me parut comme imprégnée de ce dialecte invertébré, à la manière aisée et naturelle dont les noms des choses et des gens, purement locaux pour la plupart, lui venaient aux lèvres.

Si ces noms lui représentaient peu de chose, le reste du monde lui représentait moins encore. Sa tante s’était peu à peu retirée en elle-même — le déclin de son intérêt pour les abat-jour et les dessous de carafes l’indiquait assez — et il lui avait été impossible de se mêler au monde ou de recevoir seule ; de sorte que ses souvenirs ne reflétaient qu’un monde presque aboli. Si son ton n’avait été la décence même, il vous aurait reporté à l’étrange Venise rococo de Goldoni et de Casanova.

Je me surprenais aussi pensant à elle comme à l’une des contemporaines de Jeffrey Aspern ; cela venait sans doute de ce qu’elle avait si peu de traits communs avec les nôtres ; pourtant je fis la réflexion qu’il était possible qu’elle n’eût jamais même entendu parler de lui ; il se pouvait fort bien que Juliana n’eût pas soulevé à ses yeux innocents le voile qui recouvrait le temple de sa gloire. En ce cas, elle ne serait pas au courant de l’existence des papiers, et je me félicitai de cette Hypothèse (qui rendait mes relations avec elle plus aisées) jusqu’au moment où je me souvins que nous avions bien cru que la lettre de désaveu reçue par Cumnor avait été écrite par la nièce. Si elle lui avait été dictée, il avait bien fallu qu’elle sût de quoi il s’agissait, bien que cette lettre fût écrite dans l’intention de répudier tout rapport avec le poète. En tout cas, je considérais comme probable que miss Tina n’avait jamais lu une ligne de ses vers ; de plus, si, comme sa compagne, elle s’était constamment garée des enquêtes et des invasions, il y avait peu de chances que l’idée que des gens étaient « après » les papiers se fût logée dans sa tête. On ne pouvait être « après » puisqu’on n’en avait pas entendu parler. Le sondage manqué de Cumnor avait été un accident unique.

Quand minuit sonna, miss Tina se leva, mais elle ne s’arrêta à la porte de la maison qu’après avoir fait avec moi deux ou trois tours de jardin.

«  Quand vous reverrai-je ? » lui demandai-je avant qu’elle rentrât. Ce à quoi elle répliqua promptement qu’elle aimerait bien revenir la nuit suivante. Elle ajouta, néanmoins, qu’elle ne viendrait point : elle était si loin de faire tout ce qui lui plaisait !

«  Vous pourriez faire quelquefois ce qui me plaît, soupirai-je, très sincèrement.

— Oh ! vous ! je ne vous crois pas, murmura-t-elle me regardant avec sa gravité simple.

— Et pourquoi ne me croyez-vous pas ?

— Parce que je ne vous comprends pas.

— C’est dans ces cas-là qu’il faut montrer sa foi. »

Je n’allai pas plus loin, bien que je l’eusse désiré, car je m’aperçus que je ne faisais que la mystifier ; et je ne désirais nullement charger ma conscience du plus léger soupçon de lui avoir fait la cour. Or, ce n’était rien de moins que cela qui me menaçait, si je continuais à supplier une dame, une nuit d’été, dans un jardin d’Italie, de bien vouloir « croire en moi ». Il y avait du mérite à ce délicat scrupule : car miss Tina s’attardait, s’attardait ; je devinais en elle la conviction qu’elle ne redescendrait pas de sitôt et le désir de faire durer le moment présent. Elle marquait aussi de l’insistance à maintenir notre conversation sur le terrain personnel : en somme, toute sa conduite ne pouvait être que celle d’une femme absolument dénuée d’artifice et presque aussi dénuée d’esprit.

«  J’aimerai davantage les fleurs, maintenant que je sais qu’elles me sont aussi destinées.

— Comment avez-vous pu en douter ? Si vous me dites quelles sont celles que vous préférez, j’en enverrai le double.

— Oh ! je les préfère toutes ! » Puis elle continua, familièrement : « Vous mettrez-vous au travail — à lire, à écrire —, quand vous serez remonté dans votre chambre ?

— Je ne le fais pas la nuit en cette saison ; la lumière attire les insectes.

— Vous auriez pu savoir cela en vous installant.

— Je le savais !

— Et l’hiver, travaillez-vous la nuit ?

— Je lis pas mal, mais je n’écris pas souvent. »

Elle écoutait, comme si ces détails étaient d’un intérêt rare, et subitement, une tentation irrésistible, absolument contraire à la prudence dont je m’étais cuirassé, surgit de son visage monotone et sans charme. Ah ! oui, elle était sûre, et je pouvais la rendre plus sûre encore. D’un moment à l’autre mon impatience grandissait, je ne pouvais plus attendre, il me fallait absolument jeter un coup de sonde. Je continuai donc :

«  En général, avant de m’endormir (c’est une mauvaise habitude, je le confesse), je lis les grands poètes. Neuf fois sur dix, je prends un volume de Jeffrey Aspern. »

Je l’observai bien, tandis que je proférais ce nom, mais je ne vis rien d’extraordinaire. Et pourquoi aurais-je rien vu ? Jeffrey Aspern n’était-il pas la propriété du genre humain ?

«  Oh ! nous le lisons aussi. Nous l’avons lu, répondit-elle avec calme.

— Il est pour moi le poète des poètes. Je le sais presque par cœur. »

Miss Tina hésita un moment, puis sa sociabilité fut la plus forte.

«  Oh ! par cœur ! ce n’est rien. » Et elle s’irradia, littéralement, bien que d’une lumière diffuse.

«  Ma tante le connaissait, elle le connaissait… » Ici, elle s’arrêta, et je me demandais ce qui allait venir « … elle le connaissait en tant que visiteur.

— En tant que visiteur ? » Je maîtrisais sévèrement ma voix.

«  Il venait la voir et l’emmenait promener. » Je continuai à jouer l’étonnement.

«  Chère madame, il est mort depuis un siècle.

— Eh bien ! dit-elle drôlement, ma tante a un siècle et demi !

— Le bon Dieu nous bénisse ! m’écriai-je. Que ne m’avez-vous dit cela plus tôt ? J’aimerais tant lui en parler.

— Elle n’y tient pas ; elle ne vous dirait rien, répliqua miss Tina.

— Cela m’est bien égal qu’elle n’y tienne pas ! Il faut qu’elle m’en parle ; c’est une occasion à ne pas perdre.

— Oh ! vous auriez dû venir il y a vingt ans ! Alors, elle parlait encore de lui.

— Et que disait-elle ? demandais-je ardemment.

— Je ne sais plus, qu’elle lui plaisait, qu’il l’aimait beaucoup.

— Et lui ? ne lui plaisait-il pas ?

— Elle disait qu’il était un dieu. »

Miss Tina me donna cette information platement, sans aucune expression ; à son ton, ç’aurait pu être quelque bavardage trivial. Mais je me sentis profondément remué, tandis qu’elle laissait tomber ces mots dans la nuit d’été : « C’était comme le bruit léger des feuillets dépliés d’une vieille lettre d’amour.

— Eh bien ! eh bien ! » murmurai-je. Puis :

«  Dites-moi, je vous prie, a-t-elle un portrait de lui ? Ils sont d’une rareté désolante.

— Un portrait ? Je ne sais pas », dit miss Tina ; et maintenant, je lisais l’inquiétude sur ses traits. « Allons, bonne nuit ! » ajouta-t-elle ; et elle rentra dans la maison.

Je l’accompagnai dans la vaste et sombre entrée pavée de pierre qui, au rez-de-chaussée, correspondait à notre grande sala du premier. À l’une de ses extrémités elle ouvrait sur le jardin, à l’autre sur le canal, et n’était actuellement éclairée que par la petite lampe que je prenais pour aller me coucher. Une bougie éteinte, que miss Tina avait évidemment apportée là, était posée à côté, sur la même table. « Bonne nuit, bonne nuit ! » répliquai-je. Je la suivis, tandis qu’elle se dirigeait, vers la table, pour prendre sa lumière.

«  Vous le sauriez, sûrement, si elle en avait un ?

— Si elle avait quoi ? » demanda la pauvre dame.

Elle avait une drôle de façon de me regarder, éclairée d’en dessous par sa bougie.

«  Un portrait du dieu. Je ne sais ce que je donnerais pour le voir.

— Je ne sais pas ce qu’elle a. Elle garde ses affaires sous clef. » Et miss Tina se dirigea vers l’escalier, évidemment avec l’impression d’en avoir trop dit.

Je la laissai aller ; je ne voulais pas l’effrayer, et je me contentai de remarquer que miss Bordereau n’aurait pas mis sous clef une si flatteuse possession que celle-là ; une chose dont tout le monde serait fier et que l’on mettrait bien en vue sur le panneau du salon. Il fallait donc, certainement, qu’elle n’eût pas de portrait. Miss Tina ne fit aucune réponse directe à ceci et, sa bougie à la main, elle me précéda dans l’escalier dont elle gravit deux ou trois degrés. Puis elle s’arrêta brusquement et se tourna vers moi, me regardant à travers la distance enténébrée qui nous séparait.

«  Écrivez-vous ? écrivez-vous ? » Sa voix tremblait tellement qu’elle pouvait à peine articuler.

«  Si j’écris ? Eh ! ne comparez pas un instant mes écrits avec ceux d’Aspern !

— Écrivez-vous sur lui ? Travaillez-vous sur sa vie ?

— Ah ! voilà une question de votre tante ; elle ne vient pas de vous ! dis-je avec l’intonation d’une sensibilité légèrement blessée.

— Raison de plus pour que vous y répondiez. Le faites-vous, je vous prie ? »

Je me croyais décidé au mensonge, mais je découvris que, mis au pied du mur, je ne l’étais point. D’ailleurs, maintenant que je tenais une entrée en matière, il y avait comme un soulagement à être franc. Et enfin — c’était pure imagination, peut-être même de la fatuité — je me sentais sûr que miss Tina, en dernier ressort, n’en serait pas moins mon amie. De sorte que je répondis, après un moment d’hésitation :

«  Oui, j’ai écrit sur lui, et je suis à la recherche de nouveaux documents. Au nom du ciel, en avez-vous ?

Santo Dio ! » s’écria-t-elle, sans écouter la question. Elle se mit à grimper rapidement l’escalier et fut bientôt hors de vue. En dernier ressort, je pouvais peut-être compter sur elle, mais pour le présent, visiblement, elle était effrayée. La preuve en fut qu’elle se cacha de nouveau, et pendant une quinzaine de jours, elle m’échappa complètement. Ma patience s’épuisa, et quatre ou cinq jours plus tard je dis au jardinier de cesser l’envoi de mes « hommages fleuris ».




VI


Un après-midi enfin, comme je descendais de mes appartements pour sortir, je la trouvai dans la sala. Depuis mon entrée dans la maison, c’était notre première rencontre sur ce terrain. Elle n’affecta pas d’être là par hasard ; son honnête et fruste gaucherie ignorait les artifices. Afin que je fusse bien sûr qu’elle m’attendait, elle me l’annonça immédiatement, mais en ajoutant que miss Bordereau désirait me voir ; elle me mènerait auprès d’elle tout de suite si j’en avais le temps. Eussé-je été en retard pour un rendez-vous d’amour, je serais demeuré pour cette visite, et j’exprimai sur-le-champ tout le plaisir que je prendrais à me mettre aux pieds de ma bienfaitrice.

«  Elle désire causer avec vous, vous connaître », dit miss Tina, souriant comme si elle approuvait cette idée, et elle me conduisit à la porte de l’appartement de sa tante.

Je l’arrêtai un moment avant qu’elle l’ouvrît, la regardant avec curiosité. Je lui dis que c’était pour moi une grande satisfaction et un grand honneur ; mais tout de même j’aimerais bien savoir ce qui avait pu changer miss Bordereau à un tel point. C’était seulement l’autre jour qu’elle ne voulait pas me souffrir près d’elle. Miss Tina ne fut pas embarrassée par ma question : elle apportait la même aisance dans des explications sereines et inattendues, assez plausibles d’ailleurs, que dans de petites faussetés ; mais ce qui était vraiment étrange, c’est que tout cela prenait sa source dans la sincérité.

«  Oh ! ma tante varie, répondit-elle. Sa vie est tellement ennuyeuse ! Je pense qu’elle en est fatiguée.

— Mais vous disiez qu’elle demandait de plus en plus à être laissée seule. »

La pauvre miss Tina rougit comme si j’eusse été indiscret.

«  Eh bien, si vous ne voulez pas croire qu’elle désire vous voir, je ne l’ai pourtant pas inventé ! Je crois qu’on devient capricieux en vieillissant.

— C’est parfaitement vrai. Je voulais seulement savoir si vous lui avez répété ce que je vous ai dit l’autre soir.

— Ce que vous m’avez dit ?

— À propos de Jeffrey Aspern. Que je suis à la recherche de documents.

— Si je lui avais dit, croyez-vous qu’elle vous aurait fait demander ?

— C’est justement ce que je désire savoir. Si elle veut le conserver pour elle toute seule, elle peut désirer me faire venir afin de me le dire.

— Elle ne parlera pas de lui », dit miss Tina.

Puis, ouvrant la porte, elle ajouta, plus bas :

«  Je ne lui ai rien dit. »

La vieille femme était assise au même endroit où je l’avais vue la dernière fois, dans la même position, avec le même bandeau mystificateur sur les yeux. Sa bienvenue consista à tourner vers moi son visage presque invisible, et me prouver que, tout en demeurant silencieuse, elle me voyait parfaitement. Je ne fis pas un mouvement pour lui serrer la main, je ne sentais que trop que c’était une chose réglée pour toujours. On m’avait suffisamment fait comprendre qu’elle était trop sacrée pour ces modernités triviales — trop vénérable pour être touchée. Il y avait quelque chose de si sarcastique dans son aspect — c’était dû en partie à sa visière verte — tandis que je me tenais devant elle, soumis à son examen, que je cessai subitement de douter qu’elle me soupçonnât, bien que je ne soupçonnasse pas moi-même un instant miss Tina de ne m’avoir pas dit la vérité.

Elle ne m’avait pas trahi, mais l’instinct secret de la vieille femme l’avait bien servie : elle m’avait retourné sous toutes les faces pendant ses longues heures solitaires et avait deviné ; et le pire de l’affaire, c’est qu’elle me semblait être de ces vieilles femmes capables, tel Sardanapale aux abois, de brûler leur trésor.

Miss Tina avança une chaise, en me disant : « Vous serez bien là. » Tout en en prenant possession, je m’informai de la santé de miss Bordereau, j’exprimai l’espoir qu’en dépit de la grande chaleur elle était satisfaisante. Elle répondit qu’elle était assez bonne — assez bonne ; que c’était déjà beaucoup de vivre.

«  Oh ! quant à cela, cela dépend du terme de comparaison ! répondis-je en riant.

— Je ne compare pas, je ne compare pas. Si je comparais, j’aurais renoncé à tout depuis longtemps. »

Il me plut de prendre ceci pour une allusion subtile à l’ivresse qu’elle avait goûtée dans la société de Jeffrey Aspern — bien qu’à dire vrai, une telle allusion s’accordât mal avec ce désir que je lui imputais de le garder enseveli au fond de son cœur. Mais cela s’accordait du moins avec ma constante conviction que nul être humain n’avait possédé au même degré que lui l’heureux don de la joie de vivre ; et ce que cette phrase voulait faire comprendre était que rien dans le monde, auprès de cela, ne valait la peine d’être nommé — si l’on prétendait y faire allusion ! Mais on ne prétendait rien de pareil ! Miss Tina s’était assise auprès de sa tante avec l’air de quelqu’un s’attendant à ce qu’une merveilleuse conversation s’établisse entre nous.

«  C’est à propos de ces magnifiques fleurs, dit la vieille dame. Vous nous en avez tant envoyé ; j’aurais dû vous en remercier plus tôt. Mais je n’écris jamais — et je ne reçois que très rarement. »

Elle ne m’avait pas remercié tant que les fleurs avaient continué à lui arriver, mais elle se départissait de ses habitudes au point de m’envoyer chercher quand elle commençait de craindre de n’en plus recevoir. Je pris bonne note de cela ; je me souvins de l’espèce d’avidité qu’elle avait montrée quand il s’était agi de m’extraire mon or, et je me réjouis intérieurement de l’heureuse idée que j’avais eue de suspendre mes hommages. Ils lui manquaient et elle était prête à une concession qui les lui ramènerait de nouveau. Au premier signe qui me fut donné de cette concession, je lui épargnai la moitié du chemin.

«  Je crains que vous n’en ayez guère reçu dernièrement, mais elles vont apparaître de nouveau, tout de suite, demain ou ce soir.

— Oh ! envoyez-en dès ce soir, s’écria miss Tina, comme s’il s’agissait d’une affaire d’importance.

— Qu’avez-vous de mieux à en faire ? Ce n’est pas un goût mâle de faire de sa chambre un bosquet, remarqua la vieille femme.

— Je ne fais pas de ma chambre un bosquet, mais j’adore faire pousser des fleurs et les étudier. Il n’y a rien là qui soit indigne d’un homme : cela a été l’amusement de philosophes, d’hommes d’État dans leur retraite ; je crois, même de grands capitaines.

— Je pense que vous savez que vous pourriez les vendre ; celles dont vous n’avez pas l’emploi, continua miss Bordereau. On ne vous en donnerait pas cher : tout de même, vous pourriez faire une affaire.

— Oh ! de ma vie je n’ai fait une affaire, comme vous avez dû vous en apercevoir. Mon jardinier en dispose à son gré, et je ne lui adresse pas de questions à ce sujet.

— Je lui en adresserai quelques-unes, je vous en réponds », dit miss Bordereau ; et j’entendis pour la première fois son étrange rire. C’était comme si le léger fantôme de sa voix de jadis substituait au pas de promenade de ses apparitions un rond de jambe imprévu. Je ne pouvais m’habituer à cette idée que la vision d’un profit pécuniaire était ce qui animait le plus la divine Juliana.

«  Venez au jardin vous-même et cueillez-les ; venez aussi souvent que vous voudrez ; venez tous les jours, poursuivis-je, me tournant vers miss Tina ; les fleurs sont toutes pour vous. » J’avais pris le ton de la plaisanterie pour faire passer cette très sincère déclaration. « Je ne peux pas comprendre pourquoi elle n’y descend pas, ajoutai-je, et ceci était à l’adresse de miss Bordereau.

— Il faut que vous l’y fassiez venir ; il faut monter la chercher, dit la vieille, à ma profonde stupéfaction. Cette drôle de machine que vous avez fait faire dans le coin lui sera très commode pour s’asseoir. »

Cette allusion au plus soigné, au plus étudié de mes bosquets ombreux, une esquisse de « pavillon de repos » digne de servir de modèle à un peintre, était vraiment irrévérente ; elle me confirma dans mon impression qu’il y avait un soupçon d’impertinence dans le langage de miss Bordereau, un vague écho de la hardiesse ou de la mutinerie de sa jeunesse aventureuse, qui avait, en quelque sorte automatiquement, survécu à ses passions et à ses facultés. Je demandai néanmoins :

«  Ne vous serait-il pas possible d’y descendre vous-même ? Ne serait-ce pas bon pour vous de vous asseoir un peu à l’ombre dans cet air embaumé ?

— Ah ! monsieur, quand je quitterai cette chambre, ce ne sera pas pour prendre l’air et je crains que celui qui m’environnera alors ne soit pas particulièrement embaumé. L’ombre que je goûterai sera réellement profonde, cela oui. Mais ce ne sera pas encore tout de suite », continua miss Bordereau sarcastiquement, comme pour anéantir l’espoir que le regard familier jeté sur le dernier réceptacle de ses restes mortels eût pu faire naître en moi. « Je me suis assise là dehors bien des fois, et j’ai eu tout ce qu’il me fallait de bosquets dans mon temps. Maintenant j’attends mon tour sans crainte. »

Miss Tina, ainsi que je l’avais pensé, comptait bien sur une conversation remarquable, mais peut-être la trouvait-elle moins agréable du côté de sa tante qu’elle n’était en droit d’espérer, étant donné qu’elle m’avait envoyé chercher dans une intention civile. Pour modifier la situation et mettre notre compagne dans un jour plus favorable, elle me dit :

«  Ne vous ai-je pas assuré l’autre soir qu’elle m’avait envoyée au jardin ? Vous voyez que je fais les choses qui me sont agréables.

— Vous la plaignez ? Vous lui enseignez à se plaindre ? demanda miss Bordereau, avant que j’eusse le temps de répondre. Elle a une vie plus facile que je ne l’avais à son âge.

— Vous oubliez, dis-je, que les circonstances me permettent de vous traiter d’inhumaine.

— Inhumaine ? C’est ce que les poètes disaient des femmes il y a cent ans ; ne vous y risquez pas : vous ne feriez pas aussi bien qu’eux, poursuivit Juliana. Il n’y a plus de poésie dans le monde, du moins pas à ma connaissance. Mais je ne veux pas badiner avec vous », dit-elle. Et je me souviens du ton affecté et démodé qu’elle donna à ces mots. « Vous me faites parler, parler ! Ce n’est pas bon du tout pour moi. »

En entendant ceci, je me levai et lui déclarai que je n’abuserais pas davantage de son temps, mais elle me retint pour me poser une question :

«  Vous rappelez-vous que le jour où je vous vis à propos des chambres, vous nous aviez offert de nous servir de votre gondole ? »

Et quand j’eus promptement acquiescé, frappé de nouveau de cette disposition à faire de mon séjour chez elles une « bonne affaire » et me demandais ce qu’elle pouvait bien avoir maintenant en tête, elle me sortit :

«  Pourquoi n’y emmenez-vous pas cette petite pour lui montrer la ville ?

— Oh ! ma chère tante, que me voulez-vous ? s’écria la « petite » en balbutiant pitoyablement : je connais la ville par cœur !

— Eh bien ! alors, allez avec lui et expliquez-lui les choses », dit miss Bordereau, qui était presque cruelle dans son implacable don de repartie. Elle se révélait une sarcastique vieille femme, railleuse et cynique. « N’avons-nous pas entendu dire qu’il y avait eu toutes sortes de changements depuis quelques années ? Vous devriez aller les voir, et à votre âge — ce n’est pas que je veuille dire que vous soyez tellement jeune — il faut saisir les occasions qui se présentent. Vous êtes d’âge, ma chère, à ce que ce monsieur ne vous fasse pas peur. Il vous montrera les célèbres couchers de soleil, s’il y en a encore. Y en a-t-il encore ? Le soleil s’est couché pour moi il y a longtemps : mais ce n’est pas une raison. D’ailleurs, vous ne me manquerez pas : vous vous croyez trop importante. Menez-la à la Piazza ; c’était si joli autrefois ! continua miss Bordereau, s’adressant à moi. Qu’est-ce qu’ils ont fait de la drôle de vieille église ? J’espère qu’elle n’est pas en ruine. Que la petite regarde les boutiques ; qu’elle prenne de l’argent, qu’elle s’achète ce qui lui plaira. »

La pauvre miss Tina s’était levée, déconcertée et sans défense, et, à nous voir tous deux debout devant sa tante, un spectateur de cette scène aurait certainement pensé que notre vénérable amie se moquait royalement de nous. Miss Tina protestait dans un murmure confus d’exclamations inachevées ; mais je ne perdis pas de temps à déclarer que, si elle daignait me faire l’honneur d’accepter l’hospitalité de ma gondole, je pourrais m’engager à ce qu’elle ne s’ennuyât point. Ou bien, si ma présence était de trop, le bateau avec le gondolier était à son service, il était une rame de première force et elle pouvait avoir toute confiance. Miss Tina, sans donner une réponse définitive à ce discours, regardait par la fenêtre en se détournant de moi, prête à pleurer ; je déclarai alors que, du moment que miss Bordereau approuvait la chose, nous nous entendrions facilement. Nous arrêterions une heure, à son choix, l’un de ces très prochains jours. Puis, présentant mes hommages à la vieille dame, je lui demandai si elle aurait la bonté de me permettre de revenir.

Elle me tint un moment en suspens, puis elle dit :

«  Est-ce très nécessaire à votre bonheur ?

— Cela me plaît plus que je ne saurais dire.

— Vous êtes incroyablement poli, vous ne voyez pas que cela me tue à peu près ?

— Comment puis-je croire une chose pareille quand je vous vois plus animée, plus brillante qu’à mon entrée ?

— C’est très vrai, tante, dit miss Tina, je crois que cela vous fait du bien.

— N’est-ce pas touchant, cette sollicitude que chacune de nous montre pour le plaisir de l’autre ? ricana miss Bordereau. Si vous me trouvez brillante aujourd’hui, cela prouve que vous ne savez de quoi vous parlez : vous n’avez jamais vu une femme agréable.

«  Qu’est-ce que vous connaissez en fait de grand monde, vous autres ? » s’écria-t-elle, mais avant que je pusse le lui dire : « N’essayez pas de me faire un compliment ; j’ai été gâté là-dessus, continua-t-elle ; ma porte est fermée à tout le monde, mais vous pouvez y frapper quelquefois. »

Avec ces mots elle me congédia et je quittai la chambre. Le loquet retomba derrière moi, mais miss Tina, contrairement à ce que j’espérais, resta à l’intérieur. Je traversai lentement la grande salle, et, avant de descendre, j’attendis un peu. Mon espoir fut rempli ; une minute plus tard, mon introductrice me suivait.

«  C’est une excellente idée que celle de la Piazza, dis-je. Quand voulez-vous y aller ! Ce soir ? Demain ? »

Elle était désemparée, ainsi que je l’ai déjà dit ; mais j’avais déjà observé, et je devais l’observer encore, que, quand miss Tina était embarrassée, elle ne se détournait pas, en hésitant et en s’interrompant, comme la plupart des femmes, mais s’approchait, plutôt avec une espèce d’appel suppliant et enveloppant, pour être épargnée et protégée. Ses attitudes étaient une prière constante, implorant à la fois une aide et une explication, et cependant nulle femme au monde ne fut jamais moins comédienne. À partir du moment où vous lui aviez montré quelque bonté, elle s’abandonnait à vous complètement ; sa réserve tombait et elle considérait comme acquise la plus extrême intimité, c’est-à-dire cette innocente intimité qui était la seule qu’elle pût concevoir.

Elle me déclara qu’elle ne savait ce qui avait pris à sa tante, qui avait changé si rapidement, qui avait certainement quelque idée de derrière la tête. Je lui répondis qu’il fallait capter cette idée et me la donner ; nous irions ensemble prendre une glace chez Florian, et elle me raconterait sa découverte, tout en écoutant l’orchestre.

«  Oh ! il me faudra beaucoup de temps pour la “découverte”  », dit-elle avec une certaine mélancolie ; et elle ne put me promettre cette satisfaction ni pour ce soir, ni pour le lendemain. Mais je pouvais maintenant me montrer patient, car je sentais qu’il n’y avait plus qu’à attendre, et, de fait, à la fin de la semaine, par un temps merveilleux, après le dîner, elle entrait dans ma gondole, à laquelle, en l’honneur de cette occasion, j’avais attaché un second rameur.

En cinq minutes, nous avions volé jusqu’au Grand Canal, dont la vue lui arracha un murmure d’extase aussi naïf que si elle eût été un touriste fraîchement débarqué. Elle avait oublié la splendeur de ce grand chemin d’eau par les nuits claires de l’été, et combien la sensation de flotter, pour ainsi dire, entre les marbres des palais et les reflets des lumières dispose l’esprit à l’aisance et à la liberté.

Nous flottâmes loin et longtemps, et, bien que mon amie n’exprimât pas sa joie par des exclamations stridentes, j’étais certain que je l’avais entièrement conquise. Elle était plus que contente, elle était transportée : c’était pour elle une complète libération. La gondole n’avançait que lentement, pour lui laisser le temps d’en jouir, et elle écoutait les rames frapper l’eau — plus fort et plus musicalement quand nous passions dans les canaux étroits —, comme si elle avait pour la première fois la révélation de Venise. Quand je lui demandai combien il y avait de temps qu’elle n’avait ainsi navigué, elle répondit :

«  Oh ! je ne sais pas, bien longtemps ; pas depuis que ma tante est malade. »

Une fois de plus se révélait ce vague extrême qui enveloppait les années précédentes et le moment précis où avait cessé la période de notoriété de miss Bordereau. Je ne pouvais faire durer la soirée bien tard, mais nous fîmes un giro considérable avant d’aborder à la Piazza. Je me gardai de lui poser aucune question sur sa vie familière et tout ce que je désirais savoir ; au contraire, je lui versai mes trésors d’information sur les choses qui nous entouraient, lui décrivant en même temps Florence et Rome, discourant sur les charmes et les avantages des voyages.

Elle s’appuyait, attentive et douce, sur les épais coussins de cuir, tournait consciencieusement les yeux là où je lui signalais quelque chose, et ne jugea à propos que plus tard de m’apprendre qu’il se pouvait qu’elle connût Florence mieux que moi, y ayant vécu plusieurs années avec sa vieille parente. Elle finit par dire, avec l’impatience timide d’un enfant :

«  Est-ce que nous n’irons pas à la Piazza ? C’est cela que je voudrais voir ! »

Je donnai immédiatement l’ordre d’y aller tout droit, et nous restâmes silencieux dans l’attente de l’arrivée. Cependant quelque temps se passa, et elle reprit, de son propre mouvement :

«  J’ai trouvé ce qu’a ma tante : elle craint que vous ne vous en alliez ! »

Je suffoquai :

«  Qu’est-ce qui a pu lui mettre cela dans la tête ?

— Elle a comme l’idée que vous ne vous plaisez pas à la maison. C’est pour cela qu’elle a changé de manière d’être.

— Vous voulez dire qu’elle désire que je m’y plaise davantage ?

— Enfin, elle désire que vous ne vous en alliez pas. Elle désire que vous restiez.

— À cause de ce que je paye, je suppose », remarquai-je, avec candeur.

La candeur de miss Tina fut à hauteur.

«  Oui, bien sûr ; pour que j’aie davantage.

— Combien désire-t-elle que vous ayez, demandai-je, laissant libre cours à la gaieté qui finissait par me gagner. Elle devrait fixer la somme afin que je reste jusqu’à ce qu’elle soit atteinte.

— Oh ! cela ne me plairait pas, dit miss Tina. C’est une chose qui ne se serait jamais vue, de prendre une peine pareille.

— Mais, supposez que j’aie mes propres raisons pour désirer rester à Venise ?

— Alors il vaudrait mieux que vous alliez habiter une autre maison.

— Et qu’est-ce que votre tante dirait de cela ?

— Elle n’aimerait pas cela du tout. Mais je crois que vous feriez bien de renoncer à vos raisons et de vous en aller pour tout de bon.

— Chère miss Tina, dis-je, il ne m’est pas si facile de renoncer à mes raisons ! »

Sa réponse ne fut pas immédiate, mais après un moment elle reprit, de nouveau :

«  Je crois que je connais vos raisons !

— C’est bien possible, puisque, l’autre soir, je vous ai dit combien je désirais que vous m’aidiez à atteindre mon but.

— Je ne puis faire cela sans tromper ma tante.

— Que voulez-vous dire par : la tromper ?

— Que jamais elle ne consentira à ce que vous désirez. On le lui a déjà demandé, on lui a écrit. Cela la fâche horriblement.

— Alors, elle a réellement des documents de valeur ? m’écriai-je précipitamment.

— Oh ! elle a tout ! » soupira miss Tina, avec une lassitude bizarre, un soudain envahissement de profonde tristesse.

À ces mots, je sentis mon pouls s’accélérer, car ils fournissaient une preuve précieuse à mes yeux. Mon émotion était trop profonde pour me permettre de parler, et, dans le silence qui s’ensuivit, la gondole aborda la Piazzetta. Après avoir mis pied à terre, je demandai à ma compagne si elle préférait faire le tour de la place ou aller s’asseoir devant le grand café ; à quoi elle répondit qu’elle ferait ce qui me plairait le mieux ; il fallait seulement se souvenir que nous n’avions que peu de temps à nous.

Je l’assurai qu’il y en avait largement assez pour exécuter tout le programme, et nous entreprîmes le tour des longues arcades. Ses esprits lui revinrent à la vue des boutiques étincelantes ; elle s’y arrêtait, s’y attardait, admirant ou critiquant leurs étalages, me demandant ce que j’en pensais et discutant les prix. Mon attention était ailleurs ; ses paroles de tout à l’heure : « Oh ! elle a tout ! » se répétaient dans mon esprit en écho prolongé. Nous finîmes par nous asseoir au milieu de la foule pressée du café Florian, ayant trouvé une table inoccupée parmi celles qui étaient rangées sur la place.

La nuit était splendide et tout le monde dehors : miss Tina n’aurait pu souhaiter opérer son retour à la vie mondaine sous de meilleurs auspices. Je voyais bien qu’elle le sentait plus encore qu’elle ne le disait, mais ses impressions étaient presque trop violentes pour elle. Elle avait oublié les attractions de ce monde et s’apercevait qu’elle en avait été sevrée sans pitié pendant les plus belles années de sa vie. Ceci ne l’irritait point ; mais, tandis qu’elle contemplait le charmant spectacle, son visage, en dépit de son sourire approbateur, rougissait de surprise blessée. Elle ne disait mot, plongée dans le regret des occasions, à jamais perdues, qui se seraient si aisément présentées à elle, et cela me permit de lui demander :

«  Vouliez-vous, tout à l’heure, me faire entendre que votre tante m’admet de temps à autre chez elle avec l’idée que cela me fera prolonger mon séjour ?

— Elle croit que vos impressions se modifieront si vous la voyez quelquefois. Elle désire tellement que vous restiez, qu’elle est prête à faire cette concession.

— Et en quoi, d’après elle, mes impressions pourraient-elles se modifier, si je la revois ?

— Je ne sais pas : elle est peut-être intéressante, dit miss Tina avec simplicité, vous le lui avez dit.

— C’est vrai, mais ce n’est pas l’avis de tout le monde.

— Non, évidemment, sinon plus de personnes tenteraient de venir.

— Eh bien ! si elle est capable de faire cette réflexion, elle est capable de faire celle-ci, continuai-je : c’est qu’il faut que j’aie une raison particulière pour ne pas agir comme tout le monde en dépit de l’intérêt qu’elle offre — en ne l’abandonnant pas à elle-même ! »

Miss Tina ne sembla pas saisir le sens de cette phrase plutôt compliquée ; je poursuivis donc : « Si vous ne lui avez pas raconté ce que je vous ai dit l’autre soir, peut-elle du moins l’avoir deviné ?

— Je ne sais pas : elle est très soupçonneuse.

— Mais ce ne sont pas des curiosités indiscrètes, des persécutions, qui en sont cause ?

— Non, non, ce n’est pas cela, dit miss Tina en tournant vers moi un visage troublé. Je ne sais comment dire : c’est par rapport à quelque chose dans sa vie, il y a des siècles, avant ma naissance.

— Quelque chose ? Quelle espèce de chose ? » Je posai la question comme si je ne pouvais avoir aucune idée de cette chose.

«  Oh ! elle ne me l’a jamais dit. » Et ici, j’étais certain que mon amie disait vrai. Son extrême limpidité était presque exaspérante, et je pensai, l’espace d’un moment, qu’elle aurait été d’un commerce plus agréable en étant moins ingénue.

«  Supposez-vous que cette chose ait un rapport avec les lettres et les papiers de Jeffrey Aspern — je veux dire ces affaires qui sont en sa possession ?

— Je le croirais volontiers, s’écria ma compagne, comme si je venais de lancer une heureuse hypothèse. Je n’ai jamais jeté un coup d’œil sur ces affaires.

— Sur aucune ? Alors comment savez-vous qu’elles sont ?

— Je ne le sais pas, dit miss Tina, placidement. Je ne les ai jamais tenues dans mes mains. Mais je les ai vues, quand elle les sort.

— Est-ce qu’elle les sort souvent ?

— Pas maintenant, mais autrefois. Elle y tient beaucoup.

— En dépit de leur caractère compromettant ?

— Compromettant ? » répéta miss Tina comme si elle cherchait quel sens à donner à ce mot. Je me sentais presque dans l’état d’âme d’un corrupteur de l’innocence.

«  Je fais allusion aux pénibles souvenirs qu’elles peuvent contenir.

— Oh ! je ne crois pas qu’il y ait rien de pénible.

— Vous voulez dire qu’il n’y a rien qui puisse nuire à sa réputation ? »

À ces mots, une expression plus bizarre encore que d’habitude parut sur le visage de la nièce de miss Bordereau, comme un aveu de sa faiblesse, une supplication d’agir honnêtement, généreusement envers elle. Je l’avais amenée à la Piazza, je la soumettais aux plus douces influences, je l’entourais d’attentions auxquelles elle était sensible, et maintenant je semblais avoir machiné tout cela pour la corrompre — pour la corrompre à mon profit aux dépens de sa tante.

Il était dans sa nature de céder et elle était capable de presque tout faire pour plaire à quelqu’un qui lui donnait une marque certaine de sa bonté ; mais la marque la plus grande qu’on pouvait lui donner était de ne pas trop exiger de reconnaissance. C’était assez curieux — j’y réfléchis plus tard — qu’elle ne m’en voulût pas le moins du monde de mon manque de considération pour la réputation de sa tante, ce qui aurait été cependant du plus mauvais goût de ma part si un intérêt moins vital — à mon point de vue — n’eût été en jeu. Je ne crois pas qu’elle s’en rendit réellement compte.

«  Voulez-vous dire qu’elle ait jamais fait quelque chose de coupable ? demanda-t-elle après un silence.

— Le ciel me préserve de jamais dire cela, et cela ne me regarde en rien. D’ailleurs, si elle l’a fait — telle fut l’aimable expression que j’employai —, il y a des siècles de cela, c’était dans un autre monde. Mais qu’est-ce qui l’empêcherait de détruire les papiers ?

— Oh ! elle les aime trop !

— Même maintenant, quand sa fin peut être si proche ?

— Peut-être le fera-t-elle quand elle en sera sûre.

— Eh bien ! miss Tina, dis-je, c’est justement cela que je voudrais que vous empêchiez.

— Comment puis-je l’empêcher ?

— Ne pouvez-vous pas les prendre ?

— Et vous les donner ? »

Ceci résumait la situation, à première vue, avec une ironie cinglante, mais j’étais certain que ce n’était pas son intention.

«  Je veux dire que vous pourriez me les laisser voir et les examiner rapidement. Ce n’est pas dans mon propre intérêt, et je ne voudrais pas que cela nuisît à personne. C’est tout simplement parce que cela aurait un immense intérêt pour le public, une importance incalculable comme contribution à l’histoire de Jeffrey Aspern. »

Elle m’écoutait avec son expression habituelle, comme si je discourais sur des sujets dont elle n’aurait jamais entendu parler, et je me sentais l’âme aussi basse qu’un reporter qui pénètre de Force dans une maison en deuil. Cette sensation fut justifiée quand elle reprit :

«  Il y a quelque temps, un monsieur lui a écrit à peu près en ces termes ; lui aussi désirait ses papiers.

— Et lui a-t-elle répondu ? demandai-je, un peu honteux de n’avoir pas imité la franche conduite de mon ami.

— Seulement après qu’il lui eut écrit deux ou trois fois. Il l’a beaucoup fâchée.

— Et qu’en a-t-elle dit ?

— Elle a dit qu’il était un animal, répondit catégoriquement miss Tina.

— Elle a employé cette expression dans sa lettre ?

— Oh ! non, elle me l’a dit, à moi. C’est moi qu’elle a chargée de lui répondre.

— Et que lui dîtes-vous ?

— Je lui dis qu’il n’existait aucun papier.

— Ah ! le pauvre garçon ! soupirai-je.

— Je savais bien qu’il en existait, mais j’ai écrit d’après ses ordres.

— Naturellement, vous n’aviez que cela à faire. Mais j’espère que je ne vais pas être traité d’animal.

— Cela dépend de ce que vous me demanderez de faire pour vous. » Et ma compagne sourit.

«  Oh ! s’il y a seulement l’ombre d’une chance que vous pensiez ainsi de moi, mon affaire est en mauvaise voie ! Je ne vous demanderai pas de voler pour moi, ni même de mentir — car vous êtes incapable de mentir, excepté sur le papier. Mais l’important c’est que vous l’empêchiez de détruire les papiers.

— Mais je n’ai aucune autorité sur elle, dit miss Tina. C’est elle qui exerce la sienne sur moi.

— Mais elle ne peut l’exercer sur ses bras et ses jambes, n’est-ce pas ? La manière dont elle détruira le plus naturellement ses lettres sera de les brûler. Or, elle ne peut les brûler sans feu, et elle ne peut avoir de feu que si vous lui en procurez.

— J’ai toujours fait tout ce qu’elle m’a demandé, plaida ma pauvre amie. Et puis, il y a Olimpia. »

Je fus sur le point de dire qu’Olimpia était probablement corruptible, mais je jugeai préférable de ne pas pincer cette corde pour le moment. Je dis simplement que cette faible créature pourrait sans doute être endoctrinée.

«  Ma tante endoctrine qui elle veut », dit miss Tina. Puis elle se rappela que son congé tirait à sa fin : il fallait rentrer. Je posai ma main sur son bras, à travers la table, pour la retenir un instant :

«  Ce que je veux de vous est une promesse de m’aider, d’une façon générale.

— Mais comment, comment le puis-je ? » demanda-t-elle songeuse et troublée. Elle était à demi surprise, à demi effrayée de l’importance que je lui donnais, de cet appel à son action propre.

«  Voici la chose principale : surveiller soigneusement notre amie et m’avertir à temps, avant qu elle commette l’affreux sacrilège.

— Je ne peux pas la surveiller quand elle me dit de sortir.

— C’est très vrai.

— Et que vous sortez avec moi.

— Dieu nous protège ! croyez-vous qu’elle ait fait quelque chose ce soir ?

— Je ne sais pas, elle est très rusée.

— Vous essayez de me faire peur ? » demandai-je.

La seule réponse de miss Tina à cette question — mais elle me suffît — fut de murmurer sur un ton rêveur et presque envieux :

«  Mais elle les aime ! elle les aime ! »

Cette réflexion, répétée avec solennité, me combla d’aise, et, pour obtenir davantage de ce baume, je dis :

«  Si elle n’a pas l’intention de détruire avant sa mort les objets dont nous parlons, elle en aura probablement disposé par testament.

— Par testament ?

— N’a-t-elle pas fait un testament en votre faveur ?

— Ah ! elle a si peu à léguer ! C’est pour cela qu’elle tient à l’argent, dit miss Tina.

— Oserai-je vous demander, puisque nous sommes sur ce sujet, de quoi vous vivez, toutes deux ?

— D’argent qui vient d’Amérique par les mains d’un monsieur, un notaire, je crois, de New York. Il nous l’envoie chaque trimestre. Ce n’est guère !

— N’aura-t-elle pris aucune disposition pour cela ? »

Ma compagne hésita : je vis qu’elle rougissait.

«  Je crois que tout est à moi », dit-elle. Son regard et le ton de ses paroles témoignaient d’un oubli si habituel d’elle-même que je fus sur le point de la trouver charmante. L’instant d’après, elle ajouta :

«  Mais elle a demandé une fois un avvocato, il y a extrêmement longtemps. Et il est venu des gens qui ont signé quelque chose.

— C’étaient des témoins, probablement. Et on ne vous a pas demandé de signer ? Eh bien, alors, raisonnai-je rapidement et plein d’espérance, c’est parce que vous êtes sa légataire. Elle doit vous avoir laissé tous les documents !

— Si elle l’a fait, ce doit être avec des conditions très strictes », répondit miss Tina en se levant hâtivement, et le mouvement donnait à ses paroles une certaine apparence de décision. Elles semblaient signifier que le legs serait accompagné de la restriction que les objets légués devaient demeurer cachés à tous les yeux, et que je me trompais grossièrement si je la supposais capable de désobéir à une injonction aussi absolue.

«  Oh ! bien entendu ! Vous devrez respecter les termes du testament », dis-je. Et elle ne prononça rien pour adoucir la rigueur de cette conclusion. Néanmoins, un peu plus tard, juste avant de débarquer à la porte, après un retour effectué dans un silence presque complet, elle me dit brusquement :

«  Je ferai ce que je pourrai pour vous aider. » Je lui en fus très reconnaissant : c’était parfait pour le moment ; mais cela ne m’empêcha pas, pendant l’heure d’insomnie fiévreuse que j’eus cette nuit-là, de me rappeler que j’avais maintenant sa propre affirmation pour fortifier ma conviction que la vieille femme avait plus d’un tour dans son sac.




VII


La crainte de ce qu’un tel caractère pouvait lui avoir fait exécuter me hanta pendant les jours qui suivirent. J’attendais un signe de miss Tina ; je considérais presque comme son devoir de me tenir au courant, de me faire savoir définitivement si miss Bordereau avait, ou non, sacrifié ses trésors. Mais, voyant qu’aucun signe ne venait, je me décidai à m’éclairer par mes propres moyens. Une fin d’après-midi, j’envoyai demander si je pouvais rendre visite à ces dames, et mon domestique revint avec les plus surprenantes nouvelles : miss Bordereau pouvait être approchée sans la moindre difficulté ; elle avait été amenée à la sala et était assise auprès de la fenêtre qui donnait sur le jardin.

Je descendis et je vis que le tableau était exact : la vieille dame avait été brouettée jusque dans le monde, et avait un certain air — qui venait peut-être surtout de quelque élégance dans ses vêtements — de vouloir s’y mêler de nouveau. Le monde, cependant, n’avait pas encore commencé à affluer : elle était absolument seule, et, bien que la porte qui menait à ses appartements fût restée ouverte, je n’aperçus pas tout d’abord miss Tina. La fenêtre où elle était assise était à l’ombre l’après-midi ; on avait ouvert une persienne, et elle pouvait voir le joli jardin, où le soleil de l’été avait, maintenant, desséché bien des plantes ; elle y pouvait voir la lumière dorée et les longues ombres.

«  Venez-vous me dire que vous gardez les chambres six mois de plus ? » demanda-t-elle comme je l’approchais.

Je fus saisi par une sorte de vulgarité dans son avarice, presque autant que si elle ne m’en eût pas encore offert de spécimen. Ce désir de Juliana de rendre nos relations lucratives m’apparaissait — je l’ai suffisamment répété — comme une fausse note dans l’image harmonieuse que je me faisais de la femme qui avait inspiré au grand poète des lignes immortelles. Mais je dois dire ici, d’une façon définitive, qu’après tout, il y avait bien des raisons de l’excuser. C’était moi qui avais allumé la flamme coupable ; c’était moi qui lui avais mis dans la tête qu’elle possédait un moyen de gagner de l’argent.

Elle semblait n’y avoir jamais pensé ; elle avait vécu mesquinement pendant des années, dans une maison dix fois trop vaste pour elle, avec une apparence de grandeur que je ne m’expliquais qu’en supposant que, tout immense qu’il fût, l’espace qu’elle occupait ne lui coûtait presque rien, et que, pour minces qu’ils fussent, ses revenus lui permettaient, à Venise, ce superflu. Mais un beau jour j’etais tombé du ciel, je lui avais appris à calculer, et la comédie presque extravagante que j’avais jouée au sujet du jardin me présentait presque irrésistiblement comme une proie. Ainsi qu’à toutes les personnes auxquelles il arrive le miracle de changer de point de vue dans leur vieillesse, sa conversion avait été totale : elle s’était jetée sur mon indication avec une passion frémissante et désespérée. Je m’invitai moi-même à aller prendre une des chaises adossées au mur, à quelque distance : elle ne montrait aucun souci de me savoir assis ou debout ; et je me plaçai auprès d’elle, en m’exclamant gaiement :

«  Chère madame, quelle imagination vous avez, quelle puissance de conception ! Je suis un pauvre diable d’homme de lettres qui vit au jour le jour. Comment puis-je louer des palais à l’année ? Mon existence est précaire. Je ne sais si j’aurai du pain dans six mois. Pour une fois, j’ai voulu me gâter, ç’a été une volupté immense ! Mais pour ce qui est de continuer…

— Trouvez-vous les chambres trop chères ? En ce cas, je pourrais vous en offrir davantage, et au même prix, répondit Juliana. Nous pouvons nous arranger, combinare, comme on dit ici.

— Eh bien, puisque vous me le demandez, oui, elles sont chères ; beaucoup trop chères, dis-je. Évidemment, vous me croyez plus riche que je le suis. »

Elle me regarda comme une sorcière à l’entrée de sa caverne :

«  Si vous écrivez, vous ne vendez donc pas vos livres ?

— Vous voulez dire : on ne les achète donc pas ? Un peu, très peu, pas autant que je le désirerais. Écrire des livres, à moins d’être un grand génie — et encore ! — est la dernière route qui mène à la fortune. Je crois que les belles-lettres ne peuvent plus enrichir leur homme.

— Peut-être ne choisissez-vous pas de bons sujets. Lesquels traitez-vous ? poursuivit implacablement miss Bordereau.

— J’écris sur les livres des autres. Je suis un critique, un commentateur, un historien en petit. »

Je me demandais où elle voulait en venir.

«  Quels autres, au juste ?

— Ceux qui valent mieux que moi ; les grands écrivains principalement ; les grands philosophes, les poètes d’autrefois ; ceux qui sont morts à jamais et ne peuvent, les chers disparus, travailler pour eux-mêmes.

— Et qu’en dites-vous ?

— Je dis qu’ils se sont quelquefois épris de femmes très douées », répliquai-je en manière de plaisanterie.

J’avais cru avoir calculé, à leur juste valeur, l’audace de mes paroles ; cependant, à mesure qu’elles résonnaient dans l’air, leur imprudence me frappa. Enfin, elles étaient lancées, et je ne le regrettais pas, car, après tout, peut-être la vieille femme serait-elle désireuse de traiter. Il paraissait assez vraisemblable qu’elle connût mon secret.

Pourquoi alors faire traîner les choses ? Mais elle ne prit pas ce que j’avais dit pour une confession ; elle demanda seulement :

«  Croyez-vous que ce soit bien de remuer le passé ?

— Je crois que je ne comprends pas bien ce que vous voulez dire par « remuer ». Comment pouvons-nous le découvrir si nous ne creusons pas un peu ? Les gens d’aujourd’hui le piétinent si brutalement !

— Oh ! j’aime le passé, mais je n’aime pas les critiques, déclara mon hôtesse avec une complaisance hautaine.

— Moi, non plus, mais j’aime leurs découvertes.

— Ne sont-ce pas des mensonges, la plupart du temps !

— Les mensonges sont souvent ce que leurs travaux les amènent à découvrir, dis-je, souriant de sa rare insolence. Ils révèlent souvent la vérité.

— La vérité appartient à Dieu, non aux hommes. Il vaut mieux la laisser tranquille. Qui peut en juger ? Qui a le droit de parler ?

— Nous sommes environnés de ténèbres, je le sais, admis-je. Mais si nous renonçons à toute recherche, qu’adviendra-t-il de l’art ? Qu’adviendra-t-il des œuvres dont je parlais tout à l’heure, celles des philosophes et des poètes ? Ce ne sont que paroles vaines, si nous ne les mesurons pas d’après nos propres cœurs.

— Vous parlez comme un tailleur », dit drôlement miss Bordereau, puis elle ajouta, très vite et sur un ton différent : « Cette maison est fort belle ; les proportions en sont magnifiques. J’ai voulu revoir ce côté aujourd’hui ; je me suis fait amener ici. Quand votre domestique est venu demander si je voulais vous recevoir, j’étais sur le point de vous envoyer chercher pour savoir si vous n’aviez pas l’intention de rester ; je voulais me rendre compte de ce que je vous loue. Cette sala est vraiment grandiose, continua-t-elle comme un commissaire-priseur, tournant de côté et d’autre, je le devinai, ses yeux invisibles. Je ne crois pas que vous ayez souvent habité une telle maison, hein ?

— Mes moyens ne me le permettent pas, dis-je.

— Eh bien ! alors, que me donneriez-vous pour six mois ? »

Je fus sur le point de m’écrier — et vraiment la figure de crucifié que je devais faire était l’expression d’une réalité morale : « Arrêtez, Juliana ! pour l’amour du poète, arrêtez ! » Mais je me maîtrisai, et je demandai, moins ardemment : « Pourquoi resterais-je si longtemps ?

— Je croyais que vous vous plaisiez ici, dit miss Bordereau avec sa dignité sèche.

— J’espérais m’y plaire. »

Elle ne dit rien de plus pendant un moment, et je laissai mes paroles opérer. Je m’attendais presque à lui entendre dire, plutôt froidement, qu’il était inutile de continuer le débat, du moment que j’étais déçu ; et cependant mes paroles chagrines n’auraient nullement dû l’étonner : car jetais convaincu qu’elle savait maintenant — comment y était-elle arrivée ? — ce qui me causait ce désappointement trop naturel. Mais, à mon extrême surprise, elle finit par dire :

«  Si vous trouvez que nous ne vous avons pas traité assez bien, peut-être serait-il possible de découvrir quelque moyen de vous traiter mieux. » Ce discours était tellement incongru, en quelque sorte, qu’il me fit rire de nouveau, et je m’en excusai en disant qu’elle me parlait comme à un gamin qui bouderait dans un coin et qu’il fallait ramener. Je n’avais pas l’ombre d’une plainte à faire ; y avait-il rien qui pût excéder la gracieuseté que m’avait montrée miss Tina en m’accompagnant l’autre soir à la Piazza ? La vieille femme répliqua alors :

«  Vous n’avez que vous-même à en remercier. » Puis, sur un ton différent : « C’est une très belle fille. » J’acquiesçai cordialement à cette proposition, et elle exprima l’espoir que je n’avais pas agi seulement pour lui être agréable, mais qu’elle me plaisait réellement. Je me demandais avec un étonnement croissant où miss Bordereau voulait en venir. « En dehors de moi, dit-elle, elle n’a plus aujourd’hui aucun parent au monde. »

Voulait-elle, en décrivant ainsi sa nièce comme une personne aimable et désencombrée, la présenter comme un « parti » ?

C’était absolument vrai que je ne pouvais me permettre de continuer à payer mes chambres un prix de pure fantaisie, et que mon entreprise avait déjà consommé presque tout l’argent que je m’étais promis de lui consacrer. Ni ma patience ni le temps dont je pouvais disposer n’étaient à bout, mais je ne voulais en user désormais qu’en me rapprochant des prix habituels à Venise. J’étais prêt à payer, à la précieuse personne avec laquelle mes rapports pécuniaires étaient si difficultueux, le double de ce que m’aurait demandé toute autre padrona di casa, mais je n’étais pas prêt à payer vingt fois plus. Je le lui dis carrément, et cette franchise sembla lui plaire, car elle s’écria :

«  Très bien, vous faites ce que je vous ai demandé : vous faites une offre !

— Oui, mais pas pour un semestre. Au mois seulement.

— Oh ! alors, il faut que j’y réfléchisse ! »

Elle semblait désappointée de ce que je ne voulusse pas me lier pour une telle période et je devinai qu’elle voulait à la fois me garder et me décourager ; me dire sévèrement : « Auriez-vous imaginé en être quitte pour moins de six mois ? Auriez-vous imaginé que, même à ce moment, vous approchiez le but d’une manière appréciable ? »

Ce qui me trottait le plus dans la tête était que peut-être la fantaisie lui avait pris de me jouer ce tour, de me forcer à m’engager quand, dans le fait, elle avait déjà anéanti son trésor. À un moment mon angoisse à ce sujet devint tellement aiguë que la question fut près de m’échapper ; ce qui me retint, ce fut mon recul instinctif devant la brutalité d’une confession complète — brutalité à laquelle pouvait encore s’ajouter la maladresse d’une fausse manœuvre. Elle était une si subtile vieille sorcière qu’on ne savait jamais quelle attitude prendre avec elle.

Vous pouvez imaginer si ce me fut un éclaircissement de l’énigme, de la voir tirer de sa poche sans aucune transition, juste après m’avoir dit qu’elle réfléchirait à ma proposition, un petit paquet enveloppé d’un papier blanc tout chiffonné. Elle le tint dans la main, d’un air plutôt embarrassé, pendant un moment, puis résuma ainsi ses réflexions :

«  Vous connaissez-vous en curiosités ?

— En curiosités ?

— En choses anciennes, ces vieux bibelots qu’on paye si cher aujourd’hui ? Savez-vous les prix qu’elles font ? »

Je crus comprendre ce qui allait venir, mais je répondis ingénument :

«  Désirez-vous acheter quelque chose ?

— Non, je désire vendre. Qu’est-ce qu’un amateur me donnerait de ceci ? »

Elle déplia le papier blanc et fit un mouvement vers moi comme pour tendre un petit portrait ovale. Je m’en emparai avec des doigts dont je ne pouvais espérer qu’ils ne trahissaient pas l’âpreté de leur prise.

«  Je ne m’en séparerais que pour un bon prix. »

Au premier coup d’œil je reconnus Jeffrey Aspern et j’eus parfaitement conscience que je rougissais. Cependant, comme elle m’observait, j’eus la présence d’esprit de m’écrier :

«  Quel visage saisissant ! Dites-moi qui c’est ?

— C’est un vieil ami à moi, un homme très distingué de son temps. Il me l’a donné lui-même, mais je craindrais de citer son nom, de peur que vous ne l’ayez jamais entendu, tout critique et historien que vous soyez. Je sais que ce monde va vite, et qu’une génération chasse l’autre. Il était tout ce qu’il y a de plus à la mode quand j’étais jeune. »

Elle était peut-être stupéfaite de mon assurance, mais je puis dire que la sienne me surprenait. Avoir l’énergie, dans son état de santé et à son âge, de prendre plaisir à jouer ce jeu avec moi, simplement pour son divertissement personnel ; trouver assez d’entrain pour m’éprouver, me faire marcher, me ridiculiser ! Voilà, du moins, l’interprétation que je donnais à l’exposition de la relique, car je ne pouvais croire qu’elle désirât réellement la vendre, ou même qu’elle tînt à ce que je lui donnasse une information sérieuse.

Ce qu’elle désirait, c’était la faire danser devant mes yeux et en demander un prix prohibitif.

«  Ce visage me hante, il me persécute », dis-je tournant l’objet de-ci de-là et l’examinant en critique sévère. C’était une œuvre soignée, mais non de premier ordre, plus grande qu’une miniature ordinaire, et représentant un jeune homme d’une beauté remarquable, vêtu d’une redingote verte à col haut et d’un gilet chamois. Je sentais dans ce petit ouvrage le don de la ressemblance et je jugeai qu’il avait dû être peint lorsque le modèle avait environ vingt-cinq ans. Comme chacun sait, il existe dans le monde trois autres portraits du poète, mais aucun n’est antérieur à cette élégante image.

«  Je n’ai jamais vu l’original, qui est clairement un homme du temps passé, mais j’ai vu d’autres reproductions de ces traits, continuai-je. Vous avez exprimé un doute que notre génération connût ce monsieur, mais il me donne tout à fait l’impression d’être un homme célèbre. Voyons, qui est-il ? Je ne peux pas dire au juste, je ne peux pas l’identifier. N’est-ce pas un écrivain ? C’est un poète, sûrement. »

J’étais bien déterminé à ce que ce fût elle, et non moi, qui prononçât la première le nom de Jeffrey Aspern.

Ma détermination n’avait pas tenu compte du caractère extrêmement résolu de miss Bordereau et jamais ses lèvres ne proférèrent devant moi les syllabes qui représentaient tant de choses pour elle. Elle négligea de répondre à ma question, mais éleva la main pour reprendre le portrait, d’un geste qui, bien qu’impotent, se révélait nettement péremptoire.

«  Il n’y a qu’une personne vraiment au courant qui voudra jamais payer mon prix, dit-elle avec une certaine sécheresse.

— Vous avez donc un prix ? »

Je n’avais pas rendu le charmant objet, non pas que j’entretinsse quelque projet de vengeance, mais parce que je m’y cramponnais instinctivement. Nous nous regardâmes fixement tandis que je le retenais.

«  Je sais le prix le plus bas auquel je le céderais. Ce que je désirais savoir de vous est le prix le plus élevé que j’en pourrais obtenir. »

Elle fit le mouvement de se ramasser sur elle-même, comme si, dans un spasme de terreur d’avoir perdu son joyau, elle allait être contrainte à l’effort immense de se lever pour me l’arracher. Je le reposai immédiatement dans sa main, tout en disant :

«  J’aimerais bien le posséder, mais, avec les idées que vous avez, c’est très au-dessus de mes moyens. »

Elle retourna le petit cadre ovale sur ses genoux pour m’en cacher la peinture, et je l’entendis haleter, comme une personne qui vient de faire un effort ou d’échapper à un péril, ce qui ne l’empêcha pas de dire sitôt après :

«  Vous achèteriez le portrait d’une personne que vous ne connaissez pas, exécuté par un artiste sans réputation ?

— L’artiste peut n’avoir pas de réputation, mais cette œuvre est étonnamment bien peinte, répliquai-je, pour fournir une raison quelconque.

— Vous avez de la chance d’avoir trouvé cette explication, car le peintre était mon père.

— Voilà qui rend le tableau réellement précieux », dis-je gaiement ; et je puis ajouter qu’une part de ma gaieté venait de cette preuve qui corroborait ma théorie sur les origines de miss Bordereau. Aspern, tout naturellement, avait rencontré la jeune personne en venant poser dans l’atelier de son père.

Je dis à miss Bordereau que, si elle me confiait sa propriété pendant vingt-quatre heures, je me ferais un plaisir de prendre l’avis d’un expert, mais sa seule réponse fut de la glisser silencieusement dans sa poche. Ceci m’ancra dans la conviction qu’elle n’avait pas sincèrement l’intention de vendre cet objet sa vie durant, bien qu’elle eût peut-être le désir d’être fixée sur la somme que sa nièce pourrait en tirer, à l’occasion, si elle le lui léguait.

«  Enfin, en tout cas, j’espère que vous ne l’offrirez à personne sans m’en avertir, repris-je, tandis qu’elle demeurait dans le silence. Pensez à moi comme à un acheteur possible.

— Je vous demanderais l’argent, d’abord », répliqua-t-elle avec une grossièreté inattendue, puis, comme si elle s’apercevait tout d’un coup que je pourrais me plaindre à bon droit de ce ton, et qu’elle désirait changer de sujet, elle me demanda brusquement de quoi je causais avec sa nièce quand je sortais avec elle le soir.

«  Vous en parlez comme d’une habitude prise, répondis-je. Certainement, je serais très content si cela devenait l’usage entre nous, un fort agréable usage. Mais en ce cas mon scrupule serait encore plus grand de trahir la confiance d’une dame.

— Sa confiance ? Ma nièce a une confiance à donner ?

— La voici, elle pourra vous le dire elle-même », dis-je ; miss Tina paraissait sur le seuil du salon. « Avez-vous de la confiance, miss Tina ? Votre tante désire vivement le savoir.

— Pas en elle, pas en elle, déclara la jeune personne, secouant la tête d’un air dolent qui n’était ni plaisanterie ni affectation. Je ne sais que faire d’elle ; elle a des accès d’imprudence horribles. Tout la fatigue, et cependant la voilà qui se met à errer, à se traîner à travers la maison. »

Et elle regardait son compagnon de chaîne de toujours d’un air à la fois absent et étonné, comme si leur vie commune et la longue habitude ne rendaient pas ses fantaisies perverses plus faciles à comprendre.

«  Je sais ce que je fais ; je ne perds pas la tête. Je suppose que vous le préféreriez, dit miss Bordereau avec une crudité cynique.

— Je ne pense pas que vous soyez venue ici toute seule. Il a fallu que miss Tina y prête la main, interposai-je, conciliant.

— Oh ! elle a insisté pour que nous poussions ici son fauteuil, et, quand elle insiste… » dit miss Tina de ce même ton plein d’appréhension, comme s’il était possible qu’un de ces jours sa tante l’obligeât de lui rendre quelque autre service qu’elle désapprouverait hautement.

«  Dieu merci ! la plupart des choses que j’ai voulu faire l’ont été ! Les gens avec lesquels j’ai vécu m’ont toujours cédé », continua la vieille femme, se plongeant dans les cendres grises de son insatiable vanité.

Je pris la chose gaiement :

«  Vous voulez dire que tout le monde vous obéissait.

— Eh bien ! si vous voulez ; quand on vous aime !

— C’est justement parce que je vous aime que je veux vous résister, dit miss Tina en riant nerveusement.

— Oh ! je m’attends à ce que vous ameniez un de ces jours miss Bordereau là-haut me rendre visite », continuai-je ; à quoi la vieille dame répliqua :

«  Oh ! non, je puis avoir l’œil sur vous d’ici !

— Vous êtes très fatiguée, vous serez certainement malade demain ! s’écria miss Tina.

— Sottises ! ma chère : je me sens en ce moment mieux que je ne l’ai été depuis un mois. Je reviendrai demain. Je veux être là, où je puis voir ce monsieur si cultivé.

— Ne me verriez-vous pas mieux dans votre salon ? demandai-je.

— N’auriez-vous pas là une meilleure occasion de me voir vous-même, voulez-vous dire ? riposta-t-elle me fixant un instant de sa visière verte.

— Ah ! cette occasion-là, je ne l’ai eue nulle part ! Je vous regarde, mais je ne vous vois pas.

— Vous l’agitez terriblement, et ce n’est pas bon pour elle, dit miss Tina avec un mouvement de tête plein de reproche à mon adresse.

— Je veux vous surveiller ! Je veux vous surveiller ! continuait miss Bordereau.

— Eh bien ! alors, passons le plus de temps possible ensemble ; où vous voudrez, cela m’est égal. Cela vous donnera toute facilité.

— Oh ! pour aujourd’hui, je vous ai assez vu. Je suis satisfaite. Rentrons maintenant », dit Juliana.

Miss Tina posa les mains sur le dossier du fauteuil roulant et se mit à le pousser, mais je la suppliai de me laisser prendre sa place.

«  Oui, oui, vous pouvez me mener de ce côté ; d’un autre, jamais ! » s’écria la vieille femme tandis qu’elle se sentait rouler tout droit et très doucement sur le sol uni et dur comme du marbre.

Avant d’atteindre la porte de son appartement, elle me pria d’arrêter et elle jeta un dernier et long regard du haut en bas de la noble salle.

«  Oh ! c’est une maison prodigieuse ! » murmura-t-elle. Après quoi, je la poussai plus loin.

Lorsque nous fûmes dans le salon, miss Tina me fit entendre qu’elle pouvait maintenant se charger de sa tante, et, au même instant, la petite servante accourut au-devant de sa maîtresse.

L’idée de miss Tina était évidemment de mettre sa tante au lit tout de suite. Je dois confesser qu’en dépit de cette urgence je me rendis coupable d’indiscrétion en m’attardant dans cette pièce ; j’y étais retenu par la sensation d’être tout près des objets que je convoitais ; ils étaient sans doute rangés quelque part dans cette chambre fanée et inhospitalière. Elle était cependant d’une nudité qui excluait l’idée de trésors cachés. Il n’y avait ni coins noyés d’ombre, ni angles enveloppés de rideaux, ni cabinets massifs, ni coffres bardés de fer. D’ailleurs, il était possible, il était même probable, que la vieille dame consignait ses reliques dans sa chambre à coucher, dans quelque boîte éraillée poussée sous son lit, dans le tiroir de quelque toilette boiteuse, où la lumière diffuse de sa veilleuse lui permettait encore de les apercevoir la nuit.

Néanmoins, mes yeux se posaient sur chaque meuble, sur tout ce qui pouvait abriter un secret, et remarquèrent qu’il y avait une demi-douzaine de choses à tiroirs, et, en particulier, un vieux secrétaire très haut, de style Empire, avec des ornements de cuivre : réceptacle légèrement infirme, mais encore capable de garder de précieux secrets. Je ne sais pourquoi cet objet m’attirait à ce point, car j’étais loin de songer à pénétrer dans son intérieur ; mais je le fixais tellement que miss Tina le remarqua et changea de couleur. Cela me fit penser que je touchais juste et que les papiers d’Aspern languissaient derrière cette mauvaise petite serrure à cette heure — quelle qu’ait pu être leur cachette, à un autre moment. Il était bien dur de m’arracher à la contemplation de ce sombre acajou quand je réfléchissais qu’un simple panneau me séparait, seul, du port tant désiré ; mais je rassemblai les débris épars de ma prudence et, avec un effort, je pris congé de mon hôtesse. Pour donner plus de grâce à cet effort, je lui dis que je lui apporterais certainement un avis concernant le petit portrait.

«  Le petit portrait ? demanda miss Tina, surprise.

— Que savez-vous de cela, ma chère ? demanda la vieille femme. Tenez-vous tranquille. Mon prix est fait.

— Et quel peut-il bien être ?

— Vingt-cinq mille francs.

— Seigneur ! s’écria miss Tina, malgré elle.

— Est-ce de cela qu’elle vous parle ? dit miss Bordereau.

— Pourrait-on imaginer que notre conversation intéresse votre tante ? »

Ce furent les mots sur lesquels je fus obligé de quitter ma plus jeune amie, bien que j’eusse l’immense désir d’ajouter : « Au nom du ciel, venez me rejoindre ce soir au jardin ! »




VIII


Les choses tournèrent de telle façon que cette précaution aurait été inutile à prendre, car, trois heures plus tard, juste comme je finissais de dîner, miss Tina apparut, sans être annoncée, à la porte ouverte de la pièce où mes simples repas m’étaient servis. Je me rappelle bien que je n’éprouvai aucune surprise en la voyant. Notez que ceci ne prouve nullement que je ne croyais pas à sa timidité : elle était immense, je le savais, mais, dans un cas où il y avait à montrer de l’audace, elle ne l’empêcherait jamais de courir chez moi. Je vis qu’elle était actuellement poussée par une raison toute particulière, qui la précipita vers moi, en me saisissant le bras, comme je me levais pour la recevoir.

«  Ma tante est très mal ; je crois qu’elle se meurt !

— Jamais de la vie ! répondis-je, amèrement. Ne vous frappez pas !

— Allez chercher un médecin ! Allez, je vous en prie ! Olimpia est à la recherche du nôtre, mais elle ne revient pas : je ne sais ce qui a pu lui arriver. Je lui ai dit que, si elle ne le trouvait pas chez lui, elle devrait aller là où on lui dirait qu’il serait, et apparemment elle le poursuit à travers Venise. Je ne sais que faire. Elle a l’air de quelqu’un qui s’éteint.

— Me permettez-vous de la voir, d’essayer de me rendre compte ? demandai-je. Je serais, bien entendu, très heureux de pouvoir vous ramener quelqu’un. Mais ne vaudrait-il pas mieux envoyer mon domestique, et que je reste avec vous ? »

Miss Tina fut de cet avis, et je dépêchai mon homme chez le meilleur médecin du quartier. Je me hâtai de descendre avec elle, et, chemin faisant, elle me raconta qu’une heure après mon départ, dans l’après-midi, miss Bordereau avait eu une crise d’oppression, éprouvant une difficulté terrible à respirer. Ce symptôme avait disparu, mais l’avait laissée si épuisée qu’elle ne revenait pas à elle ; elle semblait usée et prête à passer. Je répétai qu’elle n’était pas passée, qu’elle ne passerait pas de sitôt ; sur quoi miss Tina me jeta un regard de côté plus sévère qu’aucun de ceux que j’avais eu jusqu’ici l’honneur de recevoir d’elle et me dit :

«  Vraiment, que voulez-vous faire entendre ! Je ne suppose pas que vous l’accusiez de simulation ! »

J’oublie quelle fut ma réponse, mais je crains qu’au fond du cœur je ne crusse la vieille femme capable des plus sinistres manœuvres. Miss Tina voulait savoir ce que je lui avais fait ; sa tante lui avait dit que je l’avais tant fâchée. Je déclarai que je n’avais rien fait du tout ; j’avais été extrêmement prudent ; à quoi mon amie répliqua que sa compagne lui avait assuré qu’il y avait eu une scène entre nous, une scène qui l’avait bouleversée. Je répondis avec un certain ressentiment que c’était elle qui m’avait fait une scène, que je ne savais à quoi attribuer sa colère, sinon à mon incapacité de payer vingt-cinq mille francs le portrait de Jeffrey Aspern.

«  Et elle vous l’a montré ? » gémit sourdement miss Tina, qui sentait que la situation la débordait et que les éléments de sa destinée venaient s’amonceler peu à peu autour d’elle sans résistance possible de sa part.

Je lui avais répondu que je donnerais tout au monde pour le posséder, mais je n’avais pas les vingt-cinq mille francs ; puis je m’arrêtai, nous étions à la porte de miss Bordereau. La plus intense curiosité me poignait, mais je crus de mon devoir de représenter à miss Tina que, si ma vue irritait la malade, il vaudrait mieux la lui épargner.

«  Votre vue ? Pensez-vous qu’elle puisse voir encore ? » demanda ma compagne, presque indignée.

Oui, je le pensais, mais je me gardai de le dire et je suivis tout doucement mon guide. Je me rappelle que je lui dis, un moment après, debout devant le lit de la vieille femme :

«  Ne vous montre-t-elle donc jamais ses yeux non plus ? Ne les avez-vous jamais vus ? »

Miss Bordereau avait été dépouillée de la visière verte, mais — je ne devais pas avoir l’heureuse fortune de contempler Juliana en bonnet de nuit — la partie supérieure de son visage était couverte par une espèce de mousseline ou de dentelle malpropre, une sorte de capuchon informe qui tournait autour de sa tête et descendait jusqu’au bout de son nez, ne laissant de visible que ses joues ridées et ses lèvres crevassées, étroitement serrées, comme par une expresse volonté. Miss Tina me jeta un coup d’œil étonné, ne voyant évidemment aucune raison à mon impatience.

«  Vous voulez dire qu’elle porte toujours quelque chose ? Elle le fait pour les préserver.

— À cause de leur beauté ?

— Oh ! aujourd’hui !… — et miss Tina parlait à voix basse en secouant la tête —, mais ils ont été splendides.

— Aspern nous l’a dit lui-même !

— C’est vrai ! »

Et, regardant de nouveau les chiffons dont s’enveloppait la vieille femme, je m’imaginai qu’elle ne voulait pas laisser supposer une exagération du grand poète. Mais je ne perdis pas mon temps à considérer Juliana, dont la respiration était si faible qu’elle faisait douter de la possibilité de la sauver. Une fois de plus, mes yeux parcouraient la chambre, fouillant les cabinets, les commodes, les tables.

Miss Tina nota immédiatement leur direction, et lut aussi, je crois, ce qui s’y dissimulait : mais elle n’y répondit pas, et se détourna, anxieuse et agitée ; je sentis qu’elle me reprochait, bien justement, mon avidité, qui frisait l’indécence, en présence de notre compagne mourante. Tout de même, j’envisageais la situation sous un autre angle, m’efforçant de discerner quel meuble devait être interrogé le premier, si quelqu’un voulait porter la main sur les papiers de miss Bordereau immédiatement après sa mort. La pièce était dans un désordre indescriptible ; elle rappelait une loge de vieille actrice. Des vêtements traînaient sur les chaises ; puis çà et là, des paquets informes, des collections de boîtes en carton empilées les unes sur les autres, écornées, gonflées et décolorées, qui pouvaient bien dater de cinquante ans.

Un moment après, Miss Tina remarqua de nouveau quelle direction prenaient mes yeux, et comme si elle devinait quel jugement je portais sur ce spectacle — oubliant que je n’avais pas à en porter un —, elle dit, peut-être pour se disculper de complicité dans ce désordre :

«  Elle aime que les choses soient ainsi ; nous ne pouvons toucher à rien. Il y a là des cartons qu’elle a possédés presque toute sa vie. » Puis elle ajouta, mue par une certaine pitié de la pensée qui me dévorait : « Les choses étaient là » — et elle montrait du doigt une caisse petite et basse, sous un sofa juste assez grand pour la recouvrir. Cela me parut être une de ces malles étranges d’autrefois, en bois peint, aux poignées compliquées et aux courroies racornies et dont la couleur — en dernier lieu elle avait été revêtue d’une couche de vert pâle — avait presque entièrement disparu. La malle avait évidemment voyagé avec Juliana au temps passé, au temps de ses aventures, qu’elle avait partagées. Elle aurait fait un singulier effet en arrivant dans un hôtel moderne.

«  Étaient ? Elles n’y sont plus ? » demandai-je, saisi par le sous-entendu de miss Tina. Elle allait me répondre, mais à ce moment le docteur entra, le docteur que la petite bonne avait été chercher et qu’elle avait enfin rejoint. Mon domestique, parti pour exécuter mon ordre, l’avait rencontrée ramenant son compagnon ; animé de cet esprit vénitien si éminemment sociable, il était revenu sur ses pas avec eux et était monté aussi jusqu’au seuil de la chambre de la padrona, où je le découvris tout à coup, louchant par-dessus l’épaule du docteur. Je lui fis signe de s’en aller, d’autant plus vivement que la vue de sa face fureteuse me rappela combien j’étais moi-même peu à ma place en ce lieu, impression confirmée par le coup d’œil sec que me jeta le petit docteur, qui me prit pour un rival arrivé avant lui sur le champ de bataille.

C’était un petit monsieur, gras et alerte, coiffé du haut-de-forme professionnel, qui semblait tout regarder, excepté sa malade. Il continua à me tenir en observation, comme si j’avais également besoin d’une potion ; aussi je le saluai rapidement et le laissai avec les femmes, et je descendis au jardin fumer un cigare. J’étais nerveux ; je ne pus aller plus loin : il m’était impossible de quitter la place. Je ne savais pas exactement à quoi je m’attendais, mais je sentais qu’il était important que je fusse là. J’errai dans les allées — la chaude nuit d’été était venue —, fumant cigare sur cigare et surveillant la lumière des fenêtres de miss Bordereau. Je voyais qu’elles étaient ouvertes, maintenant : la situation s’était modifiée ; quelquefois la lumière changeait de place, mais sans rapidité ; cela ne suggérait pas l’agitation d’une crise.

La vieille femme était-elle mourante ou déjà morte ? Le docteur avait-il dit qu’il n’y avait plus rien à faire, à son âge formidable, que de la laisser passer doucement ? Ou avait-il simplement annoncé, avec une expression plus conventionnelle, que la fin des fins était arrivée ? Les deux femmes ne faisaient-elles qu’aller et venir dans l’exécution des soins qui accompagnent une telle circonstance ? J’éprouvais du malaise à n’être pas plus près, comme si je pensais que le docteur lui-même était capable d’emporter les papiers. Je mordis violemment mon cigare quand la pensée m’assaillit de nouveau que peut-être il n’y avait point de papiers à emporter.

J’errai ainsi environ une heure. Je regardais attentivement une des fenêtres dans l’espoir d’y voir miss Tina, avec la vague idée qu’elle pourrait y venir me faire quelque signe. N’apercevait-elle pas le bout rougeoyant de mon cigare dans la nuit, et ne sentait-elle pas que je piétinais dans l’obscurité, anxieux de ce que le docteur avait pu dire ? Je crains de donner la preuve de l’indélicatesse de mes préoccupations en avouant ma conviction intime que la pauvre miss Tina, au moment même où s’effectuait le plus grand changement de sa vie, pouvait leur accorder une certaine part de sa pensée.

Mon domestique descendit au jardin me parler ; il ne savait rien, sauf que le docteur était parti après une visite d’une demi-heure. S’il était resté une demi-heure, c’est que miss Bordereau vivait encore : il n’aurait pas fallu si longtemps pour constater son décès. J’envoyai mon homme au-dehors ; il y avait des moments où sa curiosité m’ennuyait, et celui-ci en était un. Lui, du moins, avait observé le bout rougeoyant de mon cigare des fenêtres de notre étage, si miss Tina ne l’avait pas fait ; il ne pouvait savoir ce qui me menait, et je ne pouvais le lui dire, bien que je le soupçonnasse de construire à mon sujet quelques théories fantastiques qu’il jugeait très fines, et que j’aurais, moi, jugées offensantes, si je les eusse mieux connues.

À la fin, je me décidai à monter, mais je n’allai pas plus loin que la sala. La porte de l’appartement de miss Bordereau était ouverte, et l’on apercevait la faible lueur d’une bougie brûlant dans le salon. Je m’y dirigeais d’un pas léger, quand, au même moment, apparut miss Tina, qui me regarda m’approcher.

«  Elle est mieux, elle est mieux, dit-elle avant même que je l’eusse interrogée. Le docteur lui a donné quelque chose ; elle s’est réveillée, elle est revenue à la vie pendant qu’il était là. Il dit qu’il n’y a pas de danger immédiat.

— Pas de danger immédiat ? Sûrement, il trouve son état grave !

— Oui, parce qu’elle a été excitée ; c’est une chose qui l’affecte terriblement.

— Cela recommencera donc, parce qu’elle s’excite elle-même. C’est ce qu’elle a fait cet après-midi.

— Oui, il ne faudra plus qu’elle quitte sa chambre, dit miss Tina, retombant dans un accès de complet détachement.

— À quoi sert une réflexion de ce genre, osai-je demander, si vous vous mettez à la trimbaler de nouveau partout la première fois qu’elle vous l’ordonnera ?

— Je ne le ferai pas. Je ne le ferai plus jamais.

— Il faudra que vous appreniez à lui résister, continuai-je.

— Oui, j’apprendrai ; et je l’apprendrai mieux si vous me dites qu’il le faut.

— Il ne faut pas faire cela pour moi ; il faut le faire pour vous-même ; le dommage est pour vous, quand vous vous sentez effrayée et bouleversée.

— Oh bien ! je ne suis pas bouleversée maintenant, dit miss Tina avec placidité. Elle est très tranquille.

— Est-elle consciente ? Parle-t-elle ?

— Non, elle ne parle pas, mais elle me prend la main, elle la tient serrée.

— Oui, répliquai-je, je peux me rendre compte de la force qu’elle possède encore par la façon dont elle m’a arraché le portrait cet après-midi. Mais si elle vous tient si fort, comment vous trouvez-vous ici ? »

Miss Tina se tut ; bien que son visage fût dans une ombre profonde — elle tournait le dos à la lumière du salon, et j’avais posé ma propre bougie fort loin, à la porte de la sala —, il me sembla la voir sourire ingénument.

«  Je suis venue exprès, j’avais entendu votre pas.

— Mais je suis venu sur la pointe des pieds, aussi silencieusement que possible.

— Eh bien ! je vous ai entendu, dit miss Tina.

— Et votre tante, est-elle seule actuellement ?

— Oh ! non. Olimpia est là. »

J’hésitai à parler ; puis je lui indiquai le salon.

«  Alors, pouvons-nous aller là ? »

Le désir d’être sur les lieux m’envahissait de plus en plus.

«  Nous ne pourrions pas y causer ; elle entendrait. »

Je fus sur le point de répondre que, dans ce cas, nous pourrions y rester en gardant le silence, mais je sentais trop que cela ne ferait pas mon affaire, tant était vif mon désir de lui poser une question. Je lui proposai donc de marcher un peu dans la sala, en nous tenant à l’extrémité la plus éloignée, où nous ne risquerions pas de troubler notre amie.

Miss Tina accepta aussitôt sans réflexion ; le docteur allait revenir, dit-elle, et elle serait là pour le recevoir. Nous commençâmes à aller et venir à travers la belle et noble salle, où nos pas résonnaient sur le marbre plus que je ne m’y étais attendu, surtout pendant les premiers instants, quand nous ne disions rien. Lorsque nous eûmes atteint l’autre bout, là où la grande fenêtre éternellement close ouvrait sur le balcon au-dessus du canal, j’admis qu’il valait mieux demeurer là, d’où elle verrait plus tôt arriver le docteur. J’ouvris la fenêtre et nous passâmes sur le balcon.

L’air du canal paraissait plus lourd, plus chaud encore que celui de la sala. Tout était vide et silencieux ; le paisible voisinage était endormi ; ici et là, une lampe, se reflétant dans la voie d’eau étroite et noire, produisait un double scintillement ; nous entendions au loin la voix d’un homme qui s’en retournait chez lui en chantant, sa veste sur l’épaule et son chapeau sur l’oreille ; cela n’empêchait pas la scène d’être très comme il faut, ainsi que s’était exprimée miss Bordereau, la première fois que je l’avais vue. Une gondole passa le long du canal, au bruit lentement rythmé de ses rames, et, tout en écoutant, nous la guettions en silence. Elle ne s’arrêta point, elle ne portait pas le docteur ; après qu’elle eut passé, je dis à miss Tina :

 « Et… où sont-elles maintenant, les… choses qui étaient dans la malle ?

— Dans la malle ?

— Cette caisse verte que vous m’avez signalée dans sa chambre. Vous disiez que ses papiers y avaient demeuré ; vous aviez l’air de dire qu’elle les avait transférés ailleurs.

— Oh ! oui, ils ne sont pas dans la malle, dit miss Tina.

— Oserai-je vous demander si vous y avez regardé ?

— Oui, j’y ai regardé… pour vous.

— Pour moi, chère miss Tina ? Comment cela ? Voulez-vous dire que vous me les auriez donnés, si vous les aviez trouvés ? »

Je tremblais presque en lui posant cette question.

Elle tardait à me répondre, et j’attendis.

Subitement elle laissa échapper :

«  Je ne sais ce que je ferais… ce que je ne ferais pas.

— Voudriez-vous chercher encore ? ailleurs ? »

Elle avait parlé avec une émotion étrange et inattendue, et elle continua de même :

«  Je ne peux pas… je ne peux pas… tant qu’elle est là. Ce n’est pas convenable.

— Non, ce n’est pas convenable, répliquai-je gravement. Que la pauvre dame repose en paix ! »

Et ces mots, sur mes lèvres, n’étaient pas hypocrites, car je me sentais honteux et répréhensible. Miss Tina reprit bientôt (elle semblait deviner mes pensées et en souffrir pour moi, mais en même temps vouloir marquer que je la poussais, ou du moins que j’insistais trop sur le même sujet) :

«  Je ne peux pas la tromper de cette façon ; je ne peux pas la tromper, peut-être à son lit de mort.

— Le ciel me préserve de vous le demander, bien que je sois coupable moi-même !

— Vous, coupable ?

— Je navigue sous pavillon de contrebande. »

Je sentis qu’il fallait maintenant marcher à fond, lui avouer que j’avais pris un faux nom, de peur que sa tante n’eût entendu parler de moi, et, à cause de cela, refusât de me recevoir. Je lui expliquai tout, et aussi que j’étais de moitié dans la lettre que leur avait adressée John Cumnor, quelques mois auparavant.

Elle écouta avec une profonde attention, la bouche quasi ouverte d’étonnement, et, quand ma confession fut achevée, elle dit :

«  Alors, votre vrai nom… quel est-il ? »

Lorsque je le lui dis, elle le répéta deux fois de suite, avec des exclamations : « Mon Dieu ! mon Dieu ! » Puis elle ajouta :

«  Je préfère le vôtre.

— Moi aussi. » Je sentais que mon rire sonnait faux. « Ouf ! C’est une délivrance d’être débarrassé de l’autre !

— Ainsi c’était un vrai complot ? une espèce de conspiration ?

— Oh ! une conspiration ! Nous n’étions que deux », répliquai-je, laissant, bien entendu, Mrs. Prest de côté.

Elle réfléchissait ; je crus qu’elle allait me déclarer que nous avions montré une véritable bassesse de caractère, mais telle n’était pas sa manière, et elle remarqua, après un moment, comme au sortir d’une impartiale et candide contemplation :

«  Combien vous devez les désirer !

— Oui, passionnément ! ricanai-je, je dois l’avouer. »

Et, emporté par l’occasion, je poursuivis, oublieux de la componction de tout à l’heure :

«  Comment est-il possible qu’elle les ait elle-même changés de place ? Comment a-t-elle pu marcher ? Comment a-t-elle pu faire un tel effort ? Comment a-t-elle pu soulever, porter quelque chose ?

— Oh ! quand on désire quelque chose et qu’on a une telle volonté ! » dit miss Tina, comme si elle s’était déjà posé la question et ne savait qu’y répondre, sinon qu’en pleine nuit, ou à quelque autre moment de solitude, la vieille femme avait été, en effet, capable d’un effort miraculeux.

«  Avez-vous interrogé Olimpia ? Ne l’a-t-elle pas aidée ? N’a-t-elle pas exécuté la chose à sa place ? » demandai-je. Ce à quoi mon amie répondit promptement et péremptoirement que leur servante n’avait rien à voir là-dedans, sans admettre toutefois qu’elle ne lui en eût jamais parlé. Il semblait qu’elle fût maintenant un peu intimidée, un peu honteuse de me laisser voir combien elle avait pris de part à mon souci et combien elle pensait à moi. Soudainement, elle me dit, sans chercher de rapport avec ce qui précédait :

«  Vous savez, vous me semblez un homme nouveau, maintenant que vous avez un nouveau nom.

— Il n’est pas nouveau ; c’est un bon vieux nom, Dieu merci ! »

Elle me regarda.

«  Eh bien, vraiment, je le préfère !

— Si vous ne le préfériez pas, j’aimerais autant continuer à porter l’autre.

— Vraiment ? Vous le porteriez ? »

Je me mis encore à rire, mais je ne fis que cette réponse :

«  Naturellement, si elle peut fureter de cette façon, elle peut parfaitement les avoir brûlés.

— Il faut attendre… il faut attendre… » soupira doctement et tristement miss Tina, et son ton n’apporta que peu de soulagement à mon malaise, car il semblait, après tout, admettre l’horrible possibilité. Je déclarai néanmoins que j’apprendrais à attendre ; en premier lieu, parce qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement et, en second lieu, parce qu’elle m’avait promis, l’autre nuit, de m’aider.

«  Naturellement, si les papiers ont disparu, je ne pourrai vous servir à rien », dit-elle, non pas comme une personne qui veut se rétracter, mais seulement par excès de conscience.

«  Naturellement, mais si vous pouviez au moins être fixée là-dessus ! murmurai-je plaintivement, repris par le frisson de la crainte.

— Je croyais que vous m’aviez promis d’attendre.

— Attendre même cela, voulez-vous dire ?

— Attendre quoi, si ce n’est cela ?

— Ah ! rien, rien du tout ! » répondis-je plutôt sottement, honteux d’avouer ce que j’avais sous-entendu, en lui promettant d’être patient : obtenir d’elle peut-être plus et mieux qu’une certitude sur l’existence ou la destruction des papiers.

Je ne sais si elle devina tout cela ; en tout cas, elle sembla trouver convenable de déployer plus de rigueur :

«  Je ne vous ai pas promis de la tromper, n’est-ce pas ? Je ne crois pas avoir promis cela.

— Cela n’a guère d’importance que vous l’ayez promis ou non, car vous êtes incapable de tromper ! »

Vraisemblablement, elle n’eût pas contesté cette déclaration, même si une diversion n’eût été créée par l’apparition de la gondole du docteur, qui enfilait le canal comme une flèche et s’approchait de la maison. Je remarquai qu’il venait aussi rapidement que s’il croyait notre propriétaire toujours en danger. Nous le regardâmes débarquer, puis nous rentrâmes dans la sala pour le recevoir. Quand il arriva, cependant, je laissai miss Tina s’en aller avec lui, lui demandant seulement sa permission de venir aux nouvelles un peu plus tard.

Je sortis de la maison, et m’en allai loin, aussi loin que la Piazza, où mon agitation refusa de me quitter. J’étais incapable de m’asseoir ; il était très tard maintenant, bien qu’il y eût encore du monde aux petites tables devant le café. Je ne pouvais que malaisément faire le tour de la place ; je le fis cependant cinq ou six fois. Mon seul réconfort était d’avoir dit tout de même à miss Tina qui j’étais. À la fin, je me décidai à rentrer, je m’égarai graduellement et presque inextricablement, comme chaque fois que je sortais à pied dans Venise, de sorte que minuit était bien passé quand je me trouvai devant ma porte.

Là-haut la sala était obscure, comme à l’habitude, et, pendant que je la traversais, ma lampe ne me montra rien de nature à me satisfaire. Je fus désappointé, car j’avais annoncé à miss Tina que je reviendrais prendre des nouvelles, et je pensais qu’elle aurait pu laisser une lumière comme signe de sa prochaine venue. La porte de l’appartement de ces dames était fermée ; ce qui me sembla indiquer que ma défaillante amie, lasse de m’attendre, était allée se coucher. J’étais là, debout, au milieu de la pièce, hésitant, espérant qu’elle m’entendrait et peut-être se glisserait hors de la porte ; je me disais aussi qu’elle ne se coucherait certainement pas dans l’état critique de sa tante ; elle passerait la nuit auprès d’elle à la veiller, sur une chaise, en robe de chambre.

Je vins près de la porte ; je m’y arrêtai et j’écoutai. Je n’entendis rien, et je finis par frapper doucement. Il ne vint aucune réponse, et après une minute d’attente je tournai le bouton. Il n’y avait pas de lumière dans la pièce ; cela aurait dû m’empêcher d’avancer, mais tel n’en fut pas l’effet. Puisque j’ai franchement exposé les importunités, les indélicatesses dont mon désir de posséder les papiers de Jeffrey Aspern m’avait rendu capable, je n’ai pas de raison pour reculer devant l’aveu de cette dernière indiscrétion. Je la considère comme le pire de mes actes ; cependant, il y a des circonstances atténuantes. J’étais profondément anxieux — bien que sans doute cette anxiété ne fût pas désintéressée — d’avoir des nouvelles de Juliana, et, somme toute, miss Tina avait accepté de moi un rendez-vous auquel je pouvais mettre un point d’honneur à me rendre.

On peut objecter que le fait de laisser la pièce dans l’obscurité prouvait matériellement qu’elle me dégageait de ma promesse — et à cela tout ce que je puis répondre est que je ne désirais pas être dégagé.

La porte de la chambre de miss Bordereau était ouverte, et j’y voyais briller la faible lumière d’une veilleuse. On n’entendait aucun son ; le bruit de mes pas ne dérangea personne. J’avançai dans la chambre ; je m’y attardai, ma lampe à la main ; je voulais donner à miss Tina une occasion de venir, si, comme je n’en doutais pas, elle était toujours auprès de sa tante ; je ne fis aucun bruit pour attirer son attention ; j’attendais seulement de voir si ma lumière ne l’attirerait pas. Elle ne l’attira pas, et je me l’expliquai — la suite des événements me donna raison — par le fait qu’elle s’était endormie.

Si elle s’était endormie, c’était que sa tante ne lui causait plus d’inquiétude, et mon explication aurait dû me porter à sortir comme j’étais entré. Je répète encore qu’elle ne m’y porta point, car, au même moment, j’étais la proie d’un autre sentiment. Je n’avais aucun propos défini, aucune mauvaise intention, mais je me sentais enchaîné à ce lieu par l’instinct, absurde mais intense, d’une chance inespérée. Une chance pour moi, de quoi, je n’aurais pu le dire, car il ne me venait nullement à l’esprit de procéder à un vol ; une telle tentation même me serait-elle venue, il était évident que miss Bordereau ne laissait pas béants son secrétaire, son armoire et ses tiroirs. Je n’avais ni clefs, ni outils, ni l’intention de démolir son mobilier. Néanmoins, la pensée me vint que j’étais maintenant seul peut-être, sans entrave, à cette heure nocturne, libre et sûrement plus près que je ne l’avais jamais été de la source de ma folle espérance. J’élevai ma lampe. J’en fis jouer la lueur sur les divers objets qui m’entouraient, comme si elle pouvait m’apprendre quelque chose. Toujours aucun mouvement dans la chambre voisine. Si miss Tina dormait, elle dormait ferme. Agissait-elle ainsi, ô généreuse créature, pour me laisser le champ libre ? Savait-elle que j’étais là, et se tenait-elle tranquille pour voir ce que je ferais, ce qu’il m’était possible de faire ? Et pourtant, que faire, même si les choses en venaient là ? Elle-même, mieux que moi, savait le peu qu’il y avait à tenter.

Je m’arrêtai devant le secrétaire, haletant vainement de désir, et grotesque, sans doute, car après tout, qu’avait-il à me dire ? En premier lieu, il était fermé à clef, et en second lieu c’était à peu près certain qu’il ne contenait rien d’intéressant pour moi. Il y avait dix contre un à parier que les papiers avaient été détruits, et même s’ils ne l’avaient point été, la pénétrante vieille femme ne les aurait pas mis à cette place après les avoir tirés de la malle verte, elle ne les aurait pas transférés, toute préoccupée qu’elle était de leur sécurité, d’une meilleure cachette à une pire. Le secrétaire attirait davantage les yeux ; il était plus exposé dans une chambre où elle ne pouvait plus monter la garde. Il s’ouvrait avec une clef, mais il avait également une petite poignée de cuivre qui ressemblait à un bouton ; je la vis en faisant jouer sur le meuble la lumière de ma lampe. Enfin, à l’apogée de la crise, je fis un pas de plus ; un éclair me traversa l’esprit : peut-être miss Tina désirait-elle me faire comprendre qu’il y avait là une chance possible. Si elle ne le désirait pas, si elle désirait me tenir à l’écart, pourquoi n’avait-elle pas fermé à clef la porte de communication entre la sala et leur salon ? Ç’aurait été me signifier définitivement que je devais les laisser tranquilles. Si je n’avais pas à les laisser tranquilles, c’était me permettre tacitement de venir dans un but précis, et je m’attachais à cette déduction suprêmement subtile que, pour m’obliger, elle avait donné à la serrure le tour de clef libérateur.

La clef n’était plus là, mais la tablette s’abattrait probablement si je tournais le bouton. Une telle possibilité m’oppressait péniblement et je me penchai vers le meuble jusqu’à le toucher, afin d’en bien juger. Je n’avais aucune intention, quelle qu’elle fût, même pas d’abaisser le panneau — non, pas le moins du monde ; je voulais seulement mettre ma théorie à l’épreuve, voir si le panneau bougerait. Je voulus toucher le bouton du doigt : le moindre contact me renseignerait ; et tandis que je le faisais — oui, c’est embarrassant pour moi d’avoir à le raconter —, je regardai pardessus mon épaule. Je le fis par hasard, par instinct, car je n’avais réellement rien entendu.

Je laissai presque choir ma lumière et je fis certainement un pas en arrière, me redressant vivement à la vue de ce qui se présentait devant moi : Juliana était là, debout dans l’encadrement de sa porte, en robe de nuit, et m’observait ; ses mains étaient dressées, elle avait soulevé l’éternel rideau qui lui couvrait à demi le visage, et pour la première, la dernière, la seule fois, je contemplai ses yeux extraordinaires. Ils me dévoraient ; ils étaient comme le jet subit d’un flot de lumière sur le cambrioleur surpris ; ils m’imprégnèrent d’une honte insupportable. Jamais je n’oublierai son étrange petite forme blanche, branlante et courbée, avec sa tête dressée, son attitude, son expression ; je n’oublierai pas non plus le ton dont elle siffla, passionnément et furieusement, quand je me tournai vers elle :

« Ah ! canaille d’écrivain ! »

Je ne puis plus dire aujourd’hui ce que je balbutiai pour m’excuser, pour m’expliquer ; mais j’allai vers elle pour lui dire que je ne voulais pas mal faire. Elle agita ses vieilles mains pour me repousser, reculant, pleine d’horreur, devant moi ; et tout ce que je vis ensuite fut sa chute en arrière, accompagnée d’un spasme rapide, comme si la mort venait de fondre sur elle, dans les bras de miss Tina.




IX


Je quittai Venise le lendemain matin, immédiatement après avoir appris que mon hôtesse n’avait pas succombé, comme je l’avais craint sur le moment, au choc que je lui avais donné — choc que je puis bien dire avoir également reçu d’elle. Rien pouvait-il me faire supposer qu’elle était capable de sortir de son lit sans être aidée ? Je ne pus voir miss Tina avant mon départ ; je vis seulement la donna à laquelle je confiai un mot pour sa plus jeune maîtresse. Je lui annonçais une absence de quelques jours seulement ; je me rendis à Trévise, à Bassano, à Castelfranco ; je fis des promenades à pied et en voiture, je contemplai mainte vieille église délabrée, aux tableaux mal éclairés ; je passai des heures à fumer, assis à la porte de cafés — où je trouvais invariablement des mouches et des rideaux jaunes — du côté de l’ombre, sur les petites places assoupies. En dépit de ces passe-temps, qui m’occupaient d’une façon machinale et superficielle, je ne jouis que peu de mon voyage. J’avais eu un amer breuvage à boire et le goût m’en restait dans la bouche.

Ç’avait été rudement embêtant — pour employer le langage des jeunes gens — d’être découvert par Juliana en train d’examiner la fermeture de son bureau, au cœur de la nuit ; ce ne l’avait pas été moins d’avoir cru, les heures suivantes, qu’il y avait les plus grandes probabilités que je l’eusse tuée. Mon humiliation m’empoisonnait, mais il m’avait fallu me tirer d’affaire de mon mieux, diminuer autant que possible, en écrivant à miss Tina, l’importance de l’incident, aussi bien que donner une explication plausible de l’attitude dans laquelle j’avais été surpris. Je ne pus savoir l’impression que je lui avais faite, car je n’en reçus aucune réponse.

J’étais plein de rancune d’avoir été appelé « canaille d’écrivain », car indubitablement j’étais un écrivain, et non moins indubitablement j’avais agi sans délicatesse. Il vint un moment où je me persuadai que le seul moyen de recouvrer mon honneur était de disparaître, de sacrifier mes espérances chéries, et délivrer à jamais les deux pauvres femmes de mon commerce importun. Puis je fis la réflexion qu’il valait mieux essayer d’abord une petite absence : j’entretenais déjà, à mon insu, le sentiment, inexprimé et obscur, qu’en disparaissant ainsi complètement, ce n’était pas mes espérances seules que je condamnais à s’éteindre. Mon absence atteindrait son but si elle durait assez pour convaincre la plus âgée des deux dames qu’elle était débarrassée de moi.

Qu’elle désirât être débarrassée de moi après une telle histoire — si je n’étais pas débarrassé d’elle —, il n’y avait pas à en douter : cette atrocité nocturne avait dû la guérir de sa disposition à supporter ma compagnie pour l’amour de mes dollars. Je me disais aussi qu’après tout je ne pouvais abandonner miss Tina, et je continuai à me le dire, même en constatant qu’elle semblait ignorer la pressante requête que je lui avais adressée de me donner signe de vie — je lui avais laissé deux ou trois adresses de poste restante dans plusieurs petites villes. J’aurais bien chargé mon domestique de me donner des nouvelles, n’eût été son incapacité à tenir une plume. Le blâme de miss Tina n’était-il pas assez évident, si peu méprisante qu’elle se fût montrée jusqu’ici ? Vraiment, ma coupe d’amertume était comble. Cependant, si j’éprouvais du scrupule à revenir, j’en éprouvais aussi à ne pas le faire et j’avais besoin d’établir nos rapports sur un meilleur pied. La conclusion de tout ceci fut mon retour à Venise au bout de douze jours ; et, comme ma gondole heurtait doucement les marches d’entrée de notre palais, un bel arrêt de ma respiration me montra combien je m’étais fait violence en m’éloignant.

J’avais tourné bride si brusquement que je n’avais même pas télégraphié à mon domestique. Il ne se trouvait donc pas à la gare pour me recevoir, mais sa tête jaillit d’une des fenêtres supérieures quand j’atteignis la maison.

«  On l’a mise en terre, quella vecchia », me dit-il dans la salle basse, tout en chargeant ma valise sur son épaule ; et il ricana et cligna presque de l’œil comme s’il savait que je me réjouirais de cette nouvelle.

«  Elle est morte ! m’ecriai-je, lui lançant un regard fort différent de celui qu’il attendait.

— Il me semble, du moment qu’on l’a enterrée.

— Tout est fini, alors ? Quand a eu lieu le service ?

— Avant-hier. Mais ça ne peut guère s’appeler un service, monsieur : rabo da nienteun piccolo passaggio brutto de deux gondoles. Poveretta ! » ajouta-t-il, faisant évidemment allusion à miss Tina.

Sa conception des enterrements était qu’ils étaient surtout faits pour la distraction des vivants.

Je désirais lui demander des nouvelles de miss Tina, savoir comment elle se portait et, d’une façon générale, tout ce qui la concernait. Mais je ne l’interrogeai plus avant que nous ne fussions arrivés en haut. Maintenant que l’événement était accompli, je n’en attendais que de déplorables conséquences, surtout en pensant que miss Tina avait dû se tirer d’affaire toute seule après le décès. Que savait-elle des arrangements à prendre, des démarches à faire en pareil cas ? Oui, vraiment, poveretta ! J’espérais bien que le docteur lui avait prêté son assistance et que les vieux amis dont elle m’avait parlé ne l’avaient pas abandonnée, ce petit groupe dont la fidélité consistait à venir les voir une fois par an. J’extirpai de mon domestique qu’en effet un vieux monsieur et deux vieilles dames s’étaient réunis autour de miss Tina et l’avaient accompagnée — ils l’avaient prise dans leur gondole privée — pendant le trajet au cimetière, la petite île des tombes aux murs de briques qui s’étend au nord de la ville, sur le chemin de Murano.

À ces signes, je connus que les demoiselles Bordereau étaient catholiques, découverte que je n’avais jamais faite, la vieille femme ne pouvant se rendre à l’église, et sa nièce, à ma connaissance, n’en usant pas davantage, ou n’entendant qu’une messe matinale à la paroisse avant que je fusse levé. En tout cas, le clergé même respectait leur retraite, car je n’avais jamais aperçu au passage le moindre vestige de la soutane d’un curé. Ce soir-là, une heure plus tard, j’envoyai mon domestique porter deux mots sur ma carte à miss Tina, demandant à la voir quelques instants. Elle n’était pas dans la maison, où il l’avait cherchée tout d’abord, me dit-il en remontant, mais au jardin, où elle se reposait en se promenant et en cueillant des fleurs exactement comme si elles lui appartenaient. Il l’avait trouvée là, et elle serait heureuse de me voir.

Je descendis et je passai une demi-heure avec la pauvre Tina. Elle avait toujours eu cet aspect de deuil un peu moisi, comme si elle n’eût jamais porté que de vieux vêtements tristes qui ne voulaient pas s’user ; dans la circonstance actuelle, son apparence n’avait pas changé. Mais on voyait clairement qu’elle avait pleuré, beaucoup pleuré — pleuré en toute simplicité, de tout son cœur, s’abandonnant enfin à la sensation longtemps refoulée de sa solitude et de son violent chagrin. Mais elle n’avait aucune des expressions ni des grâces de la douleur, et je fus presque surpris de la voir debout devant moi, au jour tombant, les mains pleines de roses admirables et me souriant de ses yeux rougis ; son pâle visage, encadré d’une mantille, paraissait plus long et plus maigre que de coutume.

Je ne doutais pas qu’elle ne fût irrémédiablement désillusionnée sur mon compte, jugeant sans doute que j’aurais dû être là pour la conseiller et l’aider, et bien que je fusse convaincu qu’aucun élément de rancune n’entrait dans la composition de sa personnalité, et qu’elle n’attachait pas grande importance à ce qui la concernait, j’étais préparé à un changement dans ses manières, à un air de susceptibilité et d’éloignement, qui dirait à ma conscience : « Eh bien ! vous avez joué un joli rôle en faisant toutes vos déclarations de dévouement ! »

Mais la vérité historique me force à déclarer que le morne visage de la pauvre dame cessa d’être morne, cessa presque d’être laid, quand elle se tourna, tout heureuse, vers le pensionnaire de sa défunte tante. Il en fut extrêmement touché et en conclut que la situation en était simplifiée, jusqu’au moment où il s’aperçut qu’elle ne l’était pas.

Je me montrai ce soir-là aussi bienveillant envers elle que je savais l’être, et la promenai dans le jardin aussi longtemps que je le jugeai bon. Il n’y eut aucune explication entre nous ; je ne lui demandai pas pourquoi elle n’avait pas répondu à ma lettre. Je me risquai moins encore à lui répéter ce que contenait cette communication ; s’il lui plaisait de me laisser supposer qu’elle avait oublié dans quelle attitude miss Bordereau m’avait surpris, et l’effet de cette découverte sur la vieille femme, je ne demandais qu’à partager cette manière de voir : je lui étais reconnaissant de ne pas me traiter comme si j’avais tué sa tante.

Nous allions et venions, indéfiniment, bien qu’en vérité peu de choses s’exprimassent de part et d’autre, en dehors de mes condoléances sur son deuil, traduites par ma façon d’être et par celle qu’elle avait de paraître à présent compter sur moi — puisque je lui laissais voir que je continuais à lui porter intérêt. L’âme de miss Tina n’était pas de celles qui se targuent d’orgueil ou affectent une virile indépendance ; elle ne laissait pas supposer le moins du monde qu’elle savait à présent ce qu’elle allait devenir. Je me gardai de serrer cette question de près, car je n’étais nullement disposé à dire que je me chargerais d’elle. Je fus prudent : pas ignoblement, je crois, car je sentais son expérience de la vie si restreinte, qu’à ses yeux innocents il semblait qu’il n’y eût pas de raison pour que je ne m’occupasse pas d’elle — du moment que j’en avais pitié.

Elle me raconta comment était morte sa tante, très tranquillement à la fin, et comment tout ce qu’il y avait à faire l’avait été par ses bons amis. « Heureusement, disait-elle, il y avait, grâce à moi, de l’argent à la maison. » Elle répéta que quand des Italiens « bien » vous donnent leur amitié, c’est pour toujours, et quand ce chapitre fut épuisé elle m’interrogea sur mon giro, mes impressions, mes aventures, les lieux que j’avais visités. Je lui racontai le plus de choses possible, les inventant en partie, je crains, car, dans l’état d’agitation où j’avais été, peu de choses m’avaient frappé ; et après qu’elle m’eut écouté, elle s’écria, comme si elle avait entièrement oublié sa tante et son chagrin :

«  Mon Dieu ! mon Dieu ! comme j’aimerais faire des choses pareilles ! partir pour un amusant petit voyage ! »

Un moment il me vint à l’esprit que je devrais lui proposer une entreprise de ce genre, lui dire que je l’accompagnerais où elle voudrait ; je dis tout au moins que nous pourrions arranger une excursion intéressante, afin de lui changer un peu les idées ; il faudrait y penser, en causer ensemble. Je n’ouvris pas la bouche quant aux papiers d’Aspern, ne posai aucune question sur ce qu’elle avait pu découvrir ou ce qui avait pu en advenir avant la mort de Juliana. Ce n’était pas que je ne fusse sur des épines à leur sujet, mais je trouvais décent de ne pas montrer mon avidité après la catastrophe. J’espérais qu’elle-même en dirait quelque chose, mais elle n’avait pas l’air d’y penser du tout, et, sur le moment, cela me parut naturel. Cependant, plus tard, dans la nuit, je pensai que son silence donnait lieu à des soupçons ; car si elle s’était intéressée à mon voyage, à une chose aussi éloignée d’elle que le Giorgione de Castelfranco, elle aurait pu faire une allusion à ce qui me troublait tant, ainsi qu’elle devait aisément se le rappeler. On ne pouvait supposer que l’émotion de la mort de sa tante avait effacé tout souvenir de l’intérêt que je portais aux reliques de cette dame, et je m’énervai ensuite quand il me vint à l’esprit que sa réticence signifiait tout justement que les reliques n’existaient plus. Nous nous séparâmes dans le jardin ; ce fut elle qui dit la première qu’il fallait rentrer ; maintenant qu’elle habitait seule le piano nobile, je sentais que — au moins d’après les idées reçues à Venise — je ne devais y pénétrer qu’avec réserve. Comme nous échangions une poignée de main avant de nous quitter pour la nuit, je lui demandai si elle avait fait des plans d’avenir, si elle avait réfléchi à ce qui serait le meilleur pour elle.

«  Oh ! oui, mais je n’ai encore rien décidé », répondit-elle gaiement. L’explication de sa gaieté était-elle dans la conviction que je décidais pour son compte ?

Le lendemain matin, je fus content que nous eussions négligé les questions pratiques, car cela me donna un prétexte pour la revoir immédiatement. Il y avait vraiment une question pratique à traiter maintenant. Il était convenable de lui faire savoir formellement que, bien entendu, je ne m’attendais pas à ce qu’elle me conservât comme locataire, et je devais montrer aussi de l’intérêt pour sa propre location, pour les conditions de son bail. Mais, ainsi qu’on le verra, je n’étais pas destiné à converser longtemps avec elle sur aucun de ces sujets.

Je ne lui fis rien dire ; je descendis simplement à la sala, et y marchai de long en large ; je savais qu’elle y viendrait, qu’elle s’apercevrait promptement que j’étais là ; je préférais, en somme, n’être pas enfermé avec elle ; un jardin, une grande salle me semblaient préférables pour la conversation. La matinée était magnifique, avec je ne sais quoi dans l’air qui avertissait du déclin du long été vénitien : une fraîcheur venue de la mer faisait onduler les fleurs dans le jardin et apportait un agréable courant d’air dans la maison, moins close sous ses persiennes et moins préservée du jour que du temps de la vieille femme.

C’était le début de l’automne, la fin des mois dorés de l’été. Avec l’été, mon expérience aussi prenait fin, ou l’aurait atteinte dans une demi-heure, quand j’aurais réellement appris que mon rêve était réduit en cendres. Après cela, il ne me restait plus qu’à me rendre à la gare ; car, sérieusement — ainsi m’apparurent les choses à la claire lumière du matin —, je ne pouvais m’éterniser ici pour servir de tuteur à ce spécimen d’incapacité féminine d’âge mûr. Si elle n’avait pas sauvé les papiers, quelle reconnaissance lui devrais-je ?

Je crois que j’eus un petit frisson en me demandant combien et comment, dans le cas où elle les aurait sauvés, je devrais reconnaître, voire récompenser une telle gracieuseté. Après tout, ce service-là ne m’obligerait-il pas à endosser sa tutelle ? Si cette idée n’augmenta pas mon malaise, tandis que j’allais et venais, c’est que j’étais convaincu que je n’avais rien de bon à espérer. Si la vieille femme n’avait pas tout détruit avant de fondre sur moi dans le salon, elle l’avait fait le lendemain.

Miss Tina fut plus lente que je n’aurais pensé à accomplir mes pronostics. Mais quand enfin elle parut, elle ne marqua aucune surprise de me voir. Je lui dis que je l’attendais depuis quelque temps et elle me demanda pourquoi je ne l’avais pas fait prévenir. Je me réjouis, quelques heures plus tard, de m’être arrêté avant de lui avoir fait remarquer que peut-être une intuition amicale aurait pu l’en avertir ; cela me devint alors un réconfort de n’avoir pas joué de sa sensibilité, même sous une forme aussi mesurée. Ce que je répondis à ce moment était, virtuellement, la vérité : que je m’étais senti trop nerveux, puisqu’elle devait maintenant décider de mon sort.

«  De votre sort ? » dit miss Tina, me jetant un singulier regard, et, pendant qu’elle parlait, je remarquai en elle un incroyable changement. Oui, elle était autre qu’hier soir — moins naturelle, et moins à l’aise. Le jour précédent elle venait de pleurer, et aujourd’hui elle ne pleurait point ; cependant son allure me frappa comme moins confiante.

C’était comme si quelque chose lui était arrivé pendant la nuit, ou, du moins, comme si elle avait découvert quelque chose qui la troublait, quelque chose qui se rapportait à nos relations, les rendait plus embarrassantes et plus compliquées. Commençait-elle tout simplement à sentir que la disparition de sa tante rendait ma situation différente ?

«  Je parle de nos papiers ; y en a-t-il ? Vous devez le savoir maintenant ?

— Oui, il y en a ; beaucoup plus que je ne supposais. »

Je fus frappé de la façon dont sa voix tremblait en me disant cela.

«  Voulez-vous dire que vous les avez là-bas et que je puis les voir ?

— Je ne crois pas que vous puissiez les voir », dit miss Tina avec une expression extraordinaire de supplication dans les yeux, comme si son plus cher espoir au monde était maintenant que je ne les lui prisse pas. Mais comment pouvait-elle s’attendre à un tel artifice de ma part, après tout ce qui s’était passé entre nous ? Pourquoi étais-je jamais venu à Venise, sinon pour les voir, pour les avoir ? Ma joie était telle en apprenant leur existence que, si la pauvre femme s’était mise à mes genoux en me conjurant de n’en plus jamais parler, je n’aurais considéré ce procédé que comme une mauvaise plaisanterie.

«  Je les ai, mais je ne peux pas les montrer, ajouta-t-elle, lamentable.

— Même pas à moi ? Ah ! miss Tina ! » m’exclamai-je avec un ton de remontrance et de reproche infini.

Elle rougit et les larmes lui montèrent aux yeux ; je mesurai l’angoisse que lui coûtait une attitude imposée par le terrible sentiment du devoir. Cela me faisait mal d’affronter cet obstacle particulier, d’autant plus qu’il me semblait bien avoir reçu l’encouragement très net de n’avoir pas à en tenir compte. J’étais tout à fait sûr que miss Tina m’avait assuré que s’il n’y avait pas de plus grands empêchements que celui-là…

«  Vous ne voulez pas dire que vous lui avez fait de ces promesses qu’on fait à un lit de mort ? C’était précisément toute espèce d’engagement de ce genre que je croyais n’avoir pas à craindre de vous. Oh ! je préférerais qu’elle eût brûlé les papiers jusqu’au dernier, plutôt que de souffrir une trahison pareille !

— Non, ce n’est pas une promesse, dit miss Tina.

— Qu’est-ce alors, je vous prie ? »

Elle chercha une échappatoire, puis avoua finalement :

«  Elle a essayé de les brûler, mais j’ai évité cela. Elle les avait cachés dans son lit.

— Dans son lit ?

— Entre les matelas. C’est là qu’elle les avait mis après les avoir retirés de la malle. Je ne puis comprendre comment elle y est arrivée, car Olimpia ne l’a pas aidée. Elle l’assure et je le crois. Ma tante ne le lui a dit que plus tard, pour qu’elle ne défasse jamais le lit — rien que les draps. Aussi, il était très mal fait, ajouta miss Tina, simplement.

— Je le crois bien ! Et comment s’y est-elle prise pour essayer de les brûler ?

— Elle n’a guère essayé ; ces derniers jours, elle était trop faible. Mais elle m’a parlé — elle m’a chargée… — Oh ! ce fut terrible ! Après cette nuit-là, elle devint incapable de parler. Elle ne pouvait plus que faire des signes.

— Et que fîtes-vous ?

— Je les pris et les enfermai à double tour.

— Dans le secrétaire ?

— Oui, dans le secrétaire, dit miss Tina, rougissant de nouveau.

— Lui avez-vous dit que vous les brûleriez ?

— Non, je ne lui ai pas dit, exprès.

— Exprès pour me rendre service ?

— Oui, uniquement.

— Et quel bénéfice retirerai-je de votre bonté si, après tout, vous ne voulez pas me les montrer ?

— Oh ! aucun. Je le sais, je le sais, gémit-elle mélancoliquement.

— Et crut-elle que vous les aviez détruits ?

— Je ne sais pas ce qu’elle a pu croire à la fin. Je ne puis vraiment pas le dire, elle était trop mal.

— Alors, s’il n’y a eu ni promesse ni assurance, je ne vois pas ce qui vous arrête.

— Oh ! elle haïssait tellement tout cela ! tellement ! tellement ! Elle était si jalouse ! Mais voici le portrait ; vous pouvez le prendre, m’annonça la pauvre femme, tirant de sa poche le petit tableau, enveloppé de même que l’avait enveloppé sa tante.

— Je puis l’avoir ? Voulez-vous dire que vous me le donnez ? dis-je haletant, tandis qu’elle me le mettait dans la main.

— Oh ! oui.

— Mais il vaut de l’argent, beaucoup d’argent.

— Eh bien ! » dit miss Tina, toujours avec cet étrange regard.

Je ne savais que penser, car il était à peine croyable qu’elle voulût marchander comme sa tante. Elle s’exprimait comme si elle désirait me faire un cadeau.

«  Je ne puis l’accepter de vous comme don, dis-je, et cependant je ne puis vous le payer le prix que miss Bordereau l’avait évalué. Elle l’estimait à vingt-cinq mille francs.

— Ne pourrions-nous pas le vendre ? lança mon amie.

— Dieu nous en préserve ! Je préféré la peinture à l’argent.

— Alors, gardez-le.

— Vous êtes très généreuse.

— Et vous aussi.

— Je me demande ce qui peut vous faire penser cela », répliquai-je, et c’était parfaitement vrai, car la bonne créature semblait en référer mentalement à quelque preuve considérable que je ne parvenais pas à saisir.

«  Eh bien ! je vous dois un grand changement », dit-elle.

Je regardai le visage de Jeffrey Aspern reproduit par l’artiste, en partie pour ne pas avoir à regarder celui de ma compagne, qui commençait à me troubler, même à m’effrayer un peu : il se modelait d’une façon si bizarre, si tendue et si peu naturelle ! Je ne répondis pas à cette dernière déclaration, je ne fis qu’interroger à la dérobée les yeux charmants de Jeffrey Aspern, avec les miens propres ; ils étaient si jeunes et si brillants, et cependant si avisés et si profonds ; je lui demandai que diable pouvait bien avoir miss Tina. Il sembla me sourire avec une moquerie indulgente : peut-être mon cas l’amusait-il ; je m’étais mis dans un tel embarras à cause de lui, comme s’il en avait besoin !

Pour la première fois depuis que je le connaissais, il ne me satisfaisait pas pleinement ; néanmoins, maintenant que je tenais dans ma main la petite peinture, je sentais que la possession en était précieuse.

«  Ce portrait est-il une tentative de corruption pour me faire renoncer aux papiers ? demandai-je présentement, et pour la taquiner. Bien que j’attache une grande valeur à ceci, vous savez, si j’étais obligé de choisir, c’est encore les papiers que je préférerais ! Et de beaucoup.

— Comment pouvez-vous parler de choix ? Comment le pouvez-vous ? reprit miss Tina, lentement et douloureusement.

— Je vois ! Naturellement, il n’y a rien à dire du moment que vous considérez l’interdiction qui pèse sur vous comme absolument insurmontable. En ce cas, il doit évidemment vous sembler que de vous séparer d’eux serait une impiété de la pire espèce, un sacrilège, tout simplement. »

Elle secoua la tête, perdue dans l’étrangeté de son cas.

«  Si vous l’aviez connue, vous comprendriez ! J’ai peur ! » Et, soudainement, elle frissonna. « J’ai peur ! Elle était terrible quand elle se fâchait !

— Oui, j’en ai su quelque chose, cette fameuse nuit ! Elle était terrible ; puis je vis ses yeux. Seigneur ! qu’ils étaient beaux !

— Je les vois ! Ils me fixent dans l’obscurité, dit miss Tina.

— Allons ! c’est tout ce que vous avez eu à supporter qui vous a rendue nerveuse.

— Oh ! oui… très… très nerveuse !

— Il ne faut pas y faire attention ; cela passera », dis-je, plein de bonté. Puis j’ajoutai avec résignation, car il me semblait réellement que je n’avais plus qu’à accepter la situation : « Eh bien ! c’est comme ça ! on n’y peut rien ! il faut que j’y renonce ! »

À ces mots, mon amie laissa échapper un gémissement sourd, les yeux fixés sur moi. Je continuai :

«  Seulement, j’aurais infiniment préféré qu’elle les eût détruits ; il n’y aurait plus à en parler. Et je n’arrive pas à comprendre comment, avec ses idées, elle ne l’a pas fait.

— Oh ! elle en vivait ! dit miss Tina.

— Vous pouvez imaginer si ce que vous dites diminue mon désir de les voir, répliquai-je un peu moins désespéré. Mais je ne veux pas vous retenir ici davantage, comme avec l’espoir de vous amener à commettre quelque action basse. Bien entendu, vous le comprenez, je vous rends mes chambres, et je quitte immédiatement Venise. »

Et je pris mon chapeau, que j’avais posé sur une chaise. Nous étions toujours tous deux debout, assez gauchement, au beau milieu de la sala. Elle avait laissé la porte de son appartement ouverte derrière elle, mais ne m’avait pas mené de ce côté.

Un spasme étrange contracta ses traits quand elle me vit prendre mon chapeau.

«  Immédiatement ? Voulez-vous dire aujourd’hui même ? »

Son ton était tragique : c’était un cri de douleur.

«  Oh non ! je resterai aussi longtemps que je pourrai vous être de quelque utilité.

— Eh bien ! juste un jour ou deux encore ! juste deux ou trois jours », haleta-t-elle. Puis, se maîtrisant, elle reprit avec une tout autre manière : « Elle désirait me dire quelque chose de très personnel. Mais elle ne le put pas.

— Quelque chose de très personnel ?

— Quelque chose concernant encore les papiers.

— Et avez-vous pu deviner ? Avez-vous une idée ?

— Non, j’ai bien essayé de découvrir son intention, mais je ne sais pas. J’ai pensé à toutes sortes de choses.

— Par exemple ?

— Eh bien ! que si vous étiez un parent, ce serait tout différent. »

Je cherchai à comprendre : un parent ?

«  Si vous n’étiez pas un étranger, alors nous serions, vous et moi, sur le même pied. Tout ce qui est à moi serait à vous, et vous en feriez ce que vous voulez. Je ne pourrais pas vous en empêcher, et vous ne seriez responsable de rien. »

Elle débita cette drôle d’explication avec une hâte nerveuse, et comme si elle récitait des paroles apprises par cœur. Elles me donnèrent l’impression d’une subtilité dont je ne saisis pas toute la portée au premier moment ; mais, aussitôt après, son visage m’en révéla davantage et je me sentis illuminé par le plus singulier des éclaircissements. La situation était embarrassante, et je penchai la tête sur le portrait de Jeffrey Aspern. Quelle bizarre expression se lisait sur la figure : « Tire-toi de là comme tu pourras, mon garçon ! » Je mis le portrait dans la poche de mon veston, et je dis à miss Tina :

«  Oui, je vous le vendrai. Je n’en trouverai certainement pas vingt-cinq mille francs, loin de là, mais ce sera quelque chose de sérieux. »

Elle me regarda au travers de pitoyables larmes, mais sembla tâcher de sourire en me répondant :

«  Nous partagerons l’argent.

— Non, non, il sera tout entier pour vous. » Puis je continuai : « Je crois que je sais ce que votre pauvre tante voulait dire. Elle voulait prendre des dispositions pour que ces papiers fussent ensevelis avec elle. »

Miss Tina sembla peser cette suggestion, après quoi, elle répondit avec une énergie saisissante :

«  Oh non, elle n’aurait pas trouvé cela sûr !

— Il me semble que rien ne peut être plus sûr.

— Elle avait dans l’idée que, quand des gens veulent écrire, ils sont capables… »

Elle fit une pause, toute rouge.

«  De violer une tombe ? Bon Dieu ! qu’a-t-elle bien pu penser de moi ?

— Elle n’était ni juste ni généreuse ! » s’écria ma compagne avec une passion soudaine. La lueur qui avait commencé à pénétrer mon intelligence un moment auparavant s’épandit davantage.

«  Ne dites pas cela, voyez-vous, car nous sommes une race épouvantable. » Puis je poursuivis : « Si elle a laissé un testament, vous pourrez y trouver une indication.

— Je n’ai absolument rien trouvé de ce genre, elle l’avait détruit. Elle m’aimait beaucoup, ajouta miss Tina, avec une inconséquence extrême. Elle désirait que je fusse heureuse. Et s’il se trouvait jamais quelqu’un qui me témoignât de la bonté… C’est de cela qu’elle voulait parler. »

J’étais quasi pétrifié du machiavélisme qui inspirait la bonne demoiselle, machiavélisme transparent, du reste, et cousu, comme on dit, de fil blanc.

«  Vous pouvez compter qu’elle n’avait pas l’intention de laisser aucune disposition qui fût avantageuse pour moi.

— Non, pas pour vous, mais pour moi, si, absolument. Elle savait que je serai contente si vous arriviez à réaliser vos projets. Non pas qu’elle tînt à vous, mais parce qu’elle pensait à moi. » Et miss Tina allait, allait, avec une volubilité persuasive et inattendue. « Vous pourriez voir… les choses ; vous pourriez vous en servir. »

Elle s’arrêta, s’apercevant que j’avais saisi la signification du mode conditionnel ; elle s’arrêta assez longtemps pour me permettre de faire un geste, que je ne fis point. Elle devait avoir conscience, tout de même, que, bien que mon visage montrât le plus immense embarras qui se fût jamais peint sur une face humaine, il n’était pas de pierre, il reflétait la plus intense compassion. Ce me fut un réconfort, bien longtemps après, de penser qu’elle n’avait certes pu découvrir en moi le moindre symptôme d’irrespect.

«  Je ne sais que faire, je suis trop malheureuse, trop honteuse ! » continua-t-elle avec véhémence. Puis, se détournant de moi, et cachant son visage dans ses mains, elle fondit en larmes.

Si elle ne savait que faire, on peut penser si je le savais davantage. Je demeurais muet, à la regarder pleurer, tandis que la grande salle résonnait de ses sanglots. Tout à coup, elle leva la tête vers moi, les yeux ruisselants :

«  Je vous donnerais tout, tout ; là où elle est, elle comprendrait, elle me pardonnerait !

— Ah ! miss Tina ! miss Tina ! » balbutiai-je pour toute réponse.

Ainsi que je l’ai dit, je ne savais que faire, mais, à tout hasard, j’esquissai un vague mouvement désespéré qui m’amena près de la porte. Je me rappelle m’être tenu là, disant : « Ça ne se peut pas, ça ne se peut pas », le disant pensivement, gauchement, grotesquement, tout en regardant l’autre extrémité de la salle, comme si j’y découvrais quelque chose de très intéressant.

Immédiatement après, je me vois en bas, puis hors de la maison. Ma gondole était là et mon gondolier, étendu sur les coussins, bondit sur ses pieds aussitôt qu’il m’aperçut. Je sautai dedans et, à son habituel : Dove comanda ? je répondis d’un ton qui lui fit écarquiller les yeux : « N’importe où, n’importe où ; en pleine lagune ! »

Il m’enleva sur sa rame, et je m’assis, prostré, gémissant sourdement en moi-même, mon chapeau enfoncé sur mes yeux. Au nom de tout ce qu’il y a de plus absurde au monde, que signifiaient ses paroles, sinon l’offre de sa main ? C’était là le prix à payer ! c’était là le prix ! Et pensait-elle que je la désirais, sa main, l’aveugle, l’infatuée, l’extravagante pauvre dame ? Mon gondolier, derrière moi, devait voir rougir mes oreilles pendant que je débattais ces pensées, immobile, ma figure cachée sous la tenda flottante, ne voyant rien de ce que nous traversions — pendant que je me demandais si son illusion, son infatuation étaient l’œuvre de mon imprudence.

Pouvait-elle penser que je lui avais fait la cour pour obtenir d’elle les papiers ? Je ne la lui avais pas faite, non, mille fois non ; je me répétai cela à moi-même, une heure, deux heures durant, jusqu’à en être las, sinon convaincu. Je ne sais où me conduisit mon gondolier, sur la lagune ; nous flottions sans but à coups de rame lents et espacés. À la fin, je me rendis compte que nous étions près du Lido, très loin, sur la droite, quand on tourne le dos à Venise, et je me fis mettre à terre. J’avais besoin de marcher, de me secouer et de me débarrasser sur quelque chose de ma perplexité.


Je traversai l’étroite bande de terre et gagnai la plage, en me dirigeant vers Malamocco. Mais bientôt je me jetai tout de mon long sur le sable chaud, sur l’herbe sèche et touffue, dans la brise de mer. J’étais bouleversé à l’idée de me trouver en faute, à l’idée que j’avais inconsciemment, mais néanmoins déplorablement, joué avec un cœur. Mais je ne lui avais donné aucune raison de me croire amoureux — non, véritablement aucune. J’avais dit à Mrs. Prest que je lui ferais la cour ; mais c’était une plaisanterie sans conséquence, et ma victime n’en avait jamais entendu parler. Je m’étais montré aussi bon que possible, parce que je me sentais vraiment de l’amitié pour elle, mais depuis quand pourrait-ce être considéré comme un crime, lorsqu’il s’agit d’une femme de cet âge et de cet extérieur ?


Je suis loin de pouvoir me rappeler clairement la suite des événements et des sentiments qui remplirent cette longue et confuse journée, que je passai entièrement à errer — je ne rentrai que tard dans la nuit. Il me revient seulement qu’à certains moments je parvenais à apaiser ma conscience, et qu’à d’autres je la torturais de mes reproches. Je ne ris pas une seule fois de la journée. Cela, je me le rappelle : quelque apparence qu’il revêtit aux yeux des autres, le cas me semblait, à moi, si peu amusant ! J’aurais mieux fait, peut-être, de le prendre du côté comique.

Enfin, en tout état de cause, que j’eusse ou non commis une faute, je n’en pouvais payer la rançon. Je ne pouvais accéder à l’offre de mariage. Je ne pouvais, pour une liasse de vieux papiers, épouser une ridicule et sentimentale vieille demoiselle de province. La preuve qu’elle n’avait aucun espoir que l’idée m’en vînt jamais, c’est qu’elle s’était décidée à me la suggérer elle-même — de quelle façon pratique, argumentative et héroïque ! avec, toutefois, une timidité plus frappante encore que son audace — car le raisonnement semblait être au premier plan, et le sentiment au dernier.

À mesure que le jour s’avançait, j’en arrivai à souhaiter n’avoir jamais entendu parler des reliques d’Aspern, et je maudis l’extravagante curiosité de Cumnor qui m’avait mis sur leur piste. Nous n’avions que trop de matériaux en dehors de ceux-là, et l’embarras où je me trouvais n’était que la juste punition de cette folie, la plus fatale des folies humaines : n’avoir pas su nous arrêter à temps. C’était très gentil de se dire qu’il n’y avait point d’embarras, qu’il existait un moyen bien simple de s’en tirer, que je n’avais qu’à quitter Venise par le premier train du matin, après avoir écrit un billet qui serait remis à miss Tina sitôt que je serais hors de la maison ; cependant mon embarras était tel, que lorsque j’essayai de composer le billet, par avance, afin qu’il fût bien à mon goût (je comptais l’écrire au net aussitôt que je serais rentré, avant de me coucher), je ne pus trouver autre chose que ceci : « Comment vous remercier de la rare confiance que vous m’avez témoignée ? »

Mais ça ne faisait pas du tout l’affaire ! ça donnait exactement l’impression qu’une acceptation allait suivre. Naturellement, je pouvais disparaître sans rien écrire du tout, mais c’était brutal, et je tenais encore à éviter toute solution brutale. À mesure que ma confusion et mes remords se calmaient, je n’en revenais pas de l’importance que j’avais attachée aux paperasses froissées de Juliana ; leur pensée me devint odieuse, et j’étais aussi vexé contre la vieille sorcière dont la superstition avait reculé devant leur destruction, que contre moi-même, qui avais déjà dépensé plus que je ne pouvais me le permettre, en essayant de me rendre maître de leur destinée.

Je ne me rappelle plus ce que je fis, où j’allai après avoir quitté le Lido, à quelle heure je me décidai à regagner mon bateau, ni quel degré de calme j’avais alors reconquis. Je sais seulement que, dans l’après-midi, quand l’air était embrasé par le couchant, j’étais devant l’église des Saints-Jean-et-Paul, regardant la petite tête aux mâchoires carrées de Bartolomeo Colleoni, le terrible condottiere si puissamment campé sur son cheval de bronze, au-dessus du haut piédestal où le maintient la reconnaissance de Venise. La statue est incomparable, la plus belle des figures équestres qui soit au monde, à moins que celle de Marc Aurèle, chevauchant, plein de bienveillance, sur la place du Capitole, ne lui soit encore supérieure.

Mais je ne pensais pas à tout cela ; je me trouvais simplement en contemplation devant le triomphant capitaine, comme si un oracle allait sortir de ses lèvres ; à cette heure du couchant, toute la violence sarcastique de l’homme éclate dans l’ardente lumière qui le rend si étonnamment vivant. Mais il continua à regarder au loin, par-dessus ma tête, le rouge déclin d’un nouveau jour — il en avait tant vu, depuis des siècles, s’immerger dans la lagune —, et, s’il rêvait de batailles et de stratagèmes, ils étaient d’une qualité tout autre que ceux dont j’aurais pu l’entretenir. Je pouvais le contempler à loisir, il ne pouvait me donner aucun avis.

Était-ce avant ou après cela que j’errai une heure environ à travers les petits canaux, à la stupeur prolongée de mon gondolier qui ne m’avait jamais vu si remuant et pourtant si dépourvu de volonté, et ne pouvait extraire de moi un autre ordre que : « Allez n’importe où — n’importe où — à travers la ville » ? Il me rappela que je n’avais point déjeuné, et m’exprima respectueusement son espoir que cela me ferait peut-être dîner plus tôt. Comme il avait eu de longs moments de loisir l’après-midi, quand j’avais quitté le bateau pour marcher à l’aventure, je n’avais pas à me soucier de lui, et je lui dis que jusqu’au lendemain, pour certaines raisons, je ne goûterais d’aucune viande. C’était un effet de la proposition de miss Tina, effet d’assez mauvais présage : j’avais complètement perdu l’appétit !

Je ne sais comment il se fit qu’à cette occasion, je fus plus frappé que jamais de cette curieuse allure de cousinage, de sociabilité et de vie de famille qui est pour la moitié dans l’expression de Venise. Sans rues et sans véhicules, sans le bruit des roues ni la brutalité des chevaux, avec ses petites voies tortueuses où les gens s’attroupent à la moindre occasion, où les voix résonnent comme dans les corridors d’une maison, où les passants circulent soigneusement comme pour respecter les angles d’un mobilier, et où les chaussures ne s’usent jamais, la ville donne l’impression d’un immense appartement collectif, dans lequel la place Saint-Marc est la pièce la plus ornée, et où les autres constructions, palais et églises, jouent le rôle de grands divans en repos, de tables de jeux de société, de motifs décoratifs. Et, en quelque façon aussi, le splendide domicile commun, familier, domestique et sonore, ressemble encore à un théâtre avec ses acteurs sautillant sur les ponts et trottinant le long des fondamenti en procession décousue. Tandis que vous demeurez assis dans votre gondole, les trottoirs qui, à certains endroits, bordent les canaux, prennent l’importance d’une scène, qui se présente sous l’angle habituel, et les personnages vénitiens, allant et venant devant le décor éraillé de leurs petites maisons de théâtre, vous représentent les membres d’une troupe dramatique infinie.

Je me couchai très fatigué ce soir-là, et incapable de composer mon épître à miss Tina. Était-ce cette reculade qui m’inspira le lendemain matin, dès mon réveil, l’honnête détermination d’avoir une entrevue avec la pauvre dame, aussitôt qu’elle voudrait bien me recevoir ? Elle y était pour une part, certainement, mais ce qui en avait une bien plus considérable, c’est que, pendant la nuit, la plus étrange révolution s’était opérée dans mon esprit. Je m’en rendis compte, à peine les yeux ouverts, et je sautai à bas de mon lit dans l’état d’esprit d’un homme qui se rappelle avoir laissé, la veille, la porte de sa maison ouverte, ou une bougie allumée au-dessous d’une planche.

Était-il encore temps de sauver mon bien ? Telle était la question que se posait mon cœur, car, dans la cérébralité inconsciente du sommeil, j’étais revenu à une appréciation passionnée du trésor de Juhana. Les pièces qui le composaient m’étaient devenues plus précieuses que jamais, et, dans mon besoin de les acquérir, il entrait maintenant une réelle, une positive férocité. La condition attachée par miss Tina à la réalisation de mon désir n’était plus qu’un obstacle qui ne valait pas la peine d’une réflexion, et pendant une heure, ce matin-là, mon imagination repentante la mit de côté.

Il était absurde que je fusse incapable de rien inventer ; absurde de renoncer si facilement et de se détourner du but, désemparé, parce que le seul moyen de devenir possesseur du trésor était de m’unir à elle pour la vie. Je pouvais ne pas m’unir à elle, et cependant posséder ce qu’elle possédait. Je dois ajouter qu’au moment où je lui envoyai demander de me recevoir, je n’avais encore découvert aucune autre solution, bien que je fisse durer ma toilette dans l’espoir d’une manifestation de mon génie. L’échec était humiliant, mais comment arriver à découvrir cette autre solution ?

Miss Tina me fit dire que je pouvais venir ; et tandis que je descendais l’escalier et que je traversais la sala jusqu’à sa porte — cette fois-ci, elle me recevait dans le salon désolé de sa tante —, je souhaitai qu’elle ne crût pas que j’allais lui annoncer quelque chose de favorable. Certainement, elle aurait compris mon recul du jour précédent.

Aussitôt que j’entrai dans la chambre, je vis qu’il en était ainsi, mais je vis aussi quelque chose qui n’était pas dans mes prévisions. Le sentiment de son échec avait produit en la pauvre miss Tina une profonde altération, mais jusqu’ici j’avais été trop plein de mes stratagèmes et de mon butin possible pour y penser.

Je m’en aperçus maintenant ; je puis à peine dire quel fut mon saisissement. Elle se tenait debout au milieu de la chambre, avec un visage tout de douceur incliné vers moi, et son regard de pardon, d’absolution, la rendait angélique. Il l’embellissait ; elle était rajeunie, elle n’était plus une vieille femme ridicule ; un tour nouveau dans son expression, une sorte de magie venant de son âme, la transfiguraient, et pendant que je l’observais, j’entendis au tréfonds de ma conscience un vague murmure : « Pourquoi pas, après tout ? Pourquoi pas ? » Il me sembla que je pouvais payer le prix demandé. Plus distinctement encore que ce murmure s’éleva toutefois la voix de miss Tina.

Je fus si frappé par l’effet différent qu’elle produisait sur moi, que je ne saisis pas clairement tout d’abord ce qu’elle disait ; puis je compris qu’elle m’adressait un adieu — elle exprimait quelque chose comme des vœux de bonheur. « Adieu — adieu ? » répétai-je avec une inflexion interrogative et sotte probablement. Je vis qu’elle ne sentait pas le mode interrogatif, elle n’entendait que les mots ; elle avait dressé sa volonté à accepter notre séparation et mes paroles frappaient son oreille comme une preuve de plus.

«  Partez-vous aujourd’hui ? demanda-t-elle ; mais d’ailleurs, cela ne fait rien ; car, à quelque moment que vous partiez, je ne vous reverrai plus. Je ne le désire pas. »

Et elle sourit étrangement, avec une douceur infinie. Elle n’avait pas douté un instant que je ne l’eusse, la veille, quittée avec horreur. Comment en aurait-elle douté, puisque je n’étais pas rentré avant la nuit pour détruire — rien que pour la forme même, par sentiment de simple humanité — une idée pareille ? Et maintenant, elle avait la force d’âme — miss Tina avec la force d’âme, c’était une conception nouvelle — de me sourire du fond de son humiliation.

«  Que ferez-vous ? où irez-vous ? demandai-je.

— Oh ! je ne sais pas ; maintenant la grande chose est faite. J’ai détruit les papiers.

— Détruit les papiers ? » Et j’attendis.

«  Oui. Quelle raison y avait-il de les garder ?

Je les ai brûlés, la nuit dernière, un à un, dans la cuisine.

— Un à un, répétai-je, en écho, froidement.

— Cela a pris longtemps. Il y en avait tant ! »

La chambre me parut tourner autour de moi, tandis qu’elle prononçait ces mots, et pour un instant, une nuit véritable obscurcit ma vue. Quand elle eut passé, miss Tina était toujours là, mais la transfiguration avait disparu, et elle était de nouveau changée en une médiocre personne, vieillissante et négligée.

Ce fut sous cette forme qu’elle me parla, en disant : « Je ne puis rester avec vous plus longtemps, je ne le puis » ; et ce fut sous cette forme qu’elle me tourna le dos, comme je le lui avais tourné vingt-quatre heures plus tôt, et se dirigea vers la porte de sa chambre. Là, elle fit ce que je n’avais pas fait en la quittant : une pause assez longue pour lui permettre de m’adresser un regard. Je ne l’ai jamais oublié, et quelquefois j’en souffre encore, bien qu’il ne décelât aucun ressentiment.

Non, il n’y avait pas de ressentiment, rien de dur ni de vindicatif dans la pauvre miss Tina ; car lorsque, plus tard, je lui envoyai, comme prix du portrait de Jeffrey Aspern, une somme plus considérable que je n’avais espéré pouvoir rassembler, en lui écrivant que j’avais vendu le portrait, elle la garda avec des remerciements ; elle ne me la renvoya jamais. Je lui ai écrit que j’avais vendu le portrait, mais je confessai à Mrs. Prest, à ce moment-là — j’avais retrouvé cette autre amie à Londres, à l’automne — qu’il est suspendu au-dessus de mon bureau. Quand je le regarde, je puis à peine supporter la perte que j’ai faite — je veux dire la perte des précieux papiers.