Les Preuves

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Les Preuves
1898

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[modifier] LES PREUVES

De l’examen attentif des faits, des documents, des témoignages, il résulte :


1e Que Dreyfus a été condamné illégalement, en violation des garanties essentielles dues à l’accusé ;


2e Que Dreyfus a été condamné par erreur. C’est un innocent qui souffre au loin pour le crime d’un autre, pour la trahison d’un autre. C’est pour prolonger le supplice d’un innocent que sont coalisées aujourd’hui toutes les puissances de réaction et de mensonge.

[modifier] L’intérêt socialiste

Ce jour-là, nous aurons le droit de nous dresser, nous socialistes, contre tous les dirigeants qui depuis des années nous combattent au nom des principes de la Révolution française.

" Qu’avez-vous fait, leur crierons-nous, de la déclaration des Droits de l’Homme et de la liberté individuelle? Vous en avez fait mépris ; vous avez livré tout cela à l’insolence du pouvoir militaire. Vous êtes les renégats de la Révolution bourgeoise. "

Oh! je sais bien! Et j’entends le sophisme de nos ennemis : " Quoi! nous dit doucereusement la Libre Parole, ce sont des socialistes, des révolutionnaires qui se préoccupent de légalité! "

Je n’ai qu’un mot à répondre. Il y a deux parts dans la légalité capitaliste et bourgeoise. Il y a tout un ensemble de lois destinées à protéger l’iniquité fondamentale de notre société ; il y a des lois qui consacrent le privilège de la propriété capitaliste, l’exploitation du salarié par le possédant. Ces lois, nous voulons les rompre, et même par la Révolution, s’il le faut, abolir la légalité capitaliste pour faire surgir un ordre nouveau. Mais à côté de ces lois de privilège et de rapine, faites par une classe et pour elle, il en est d’autres qui résument les pauvres progrès de l’humanité, les modestes garanties qu’elle a peu à peu conquises par le long effort des siècles et la longue suite des Révolutions.

Or parmi ces lois, celle qui ne permet pas de condamner un homme, quel qu’il soit, Sans discuter avec lui est la plus essentielle peut-être. Au contraire des nationalistes qui veulent garder de la légalité bourgeoise tout ce qui protège le Capital, et livrer aux généraux tout ce qui protège l’homme, nous, socialistes révolutionnaires, nous voulons, dans la légalité d’aujourd’hui, abolir la portion capitaliste et sauver la portion humaine. Nous défendons les garanties légales contre les juges galonnés qui les brisent, comme nous défendrions au besoin la légalité républicaine contre des généraux de coup d’Etat.

Oh! je sais bien encore et ici ce sont des amis qui parlent : " Il ne s’agit pas, disent-ils, d’un prolétaire ; laissons les bourgeois s’occuper des bourgeois. " Et l’un d’eux ajoutait cette phrase qui, je l’avoue, m’a peiné : " S’il s’agissait d’un ouvrier, il y a longtemps qu’on ne s en occuperait plus. "

Je pourrais répondre que Si Dreyfus a été illégalement condamné et si, en effet, comme je le démontrerai bientôt, il est innocent, il n’est plus ni un officier ni un bourgeois : Il est dépouillé, par l’excès même du malheur, de tout caractère de classe ; il n’est plus que l’humanité elle-même, au plus haut degré de misère et de désespoir qui se puisse imaginer.

Si on l’a condamné contre toute loi, Si on l’a condamné à faux, quelle dérision de le compter encore parmi les privilégiés! Non : il n’est plus de cette armée qui, par une erreur criminelle, l’a dégradé. Il n’est plus de ces classes dirigeantes qui par poltronnerie d’ambition hésitent à rétablir pour lui la légalité et la vérité. Il est seulement un exemplaire de l’humaine souffrance en ce qu’elle a de plus poignant. Il est le témoin vivant du mensonge militaire, de la lâcheté politique> des crimes de l’autorité.

Certes, nous pouvons, sans contredire nos principes et sans manquer à la lutte des classes, écouter le cri de notre pitié ; nous pouvons dans le combat révolutionnaire garder des entrailles humaines ; nous ne sommes pas tenus, pour rester dans le socialisme, de nous enfuir ’lors de l’humanité.

Et Dreyfus lui-même, condamné à faux et criminellement par la société que nous combattons, devient, quelles qu’aient été ses origines, et quel que doive être son destin, une protestation aigu’ contre l’ordre social. Par la faute de la société qui s’obstine contre lui à la violence, au mensonge et au crime, il devient un élément de Révolution.

Voilà ce que je pourrais répondre ; mais j’ajoute que les socialistes qui veulent fouiller jusqu’au fond les secrets de honte et de crime contenus dans cette affaire, s’ils ne s’occupent pas d’un ouvrier, s’occupent de toute la classe ouvrière.

Qui donc est le plus menacé aujourd’hui par l’arbitraire des généraux, par la violence toujours glorifiée des répressions militaires? Qui? Le prolétariat. Il a donc un intérêt de premier ordre à châtier et à décourager les illégalités et les violences des conseils de guerre avant qu’elles deviennent une sorte d’habitude acceptée de tous. Il a un intérêt de premier ordre à précipiter le discrédit moral et la chute de cette haute armée réactionnaire qui est prête à le foudroyer demain.

Puisque, cette fois, c’est à un fils de la bourgeoisie que la haute armée, égarée par des luttes de clan, a appliqué son système d’arbitraire et de mensonge, la société bourgeoise est plus profondément remuée et ébranlée, et nous devons profiter de cet ébranlement pour diminuer la force morale et la puissance d’agression de ces Etats-Majors rétrogrades qui sont une menace directe pour le prolétariat.

Ce n’est donc pas servir seulement l’humanité, c’est servir directement la classe ouvrière que de protester, comme nous le faisons, contre l’illégalité, maintenant démontrée, du procès Dreyfus et contre la monstrueuse prétention d’Alphonse Humbert de sceller à jamais ce crime militaire dans l’impénétrabilité du huis clos.

[modifier] Dreyfus innocent

Il y a contre Dreyfus trois ordres de preuves : 1e le bordereau ; 2e les pièces dites secrètes que M. Cavaignac a lues à la tribune le 7 juillet dernier ; 3e les prétendus aveux faits par Dreyfus au capitaine Lebrun-Renaud.

Si donc nous démontrons qu’aucune de ces preuves prétendues n’a la moindre valeur, Si nous démontrons que le bordereau sur lequel a été condamné Dreyfus n’est pas de Dreyfus, mais d’Esterhazy si nous démontrons que des trois pièces citées par M. Cavaignac, deux ne peuvent s’appliquer à Dreyfus et que la troisième est un faux imbécile ; si nous démontrons enfin que les prétendus aveux n’ont jamais existé, et qu’au contraire Dreyfus, devant le capitaine Lebrun-Renaud comme devant tout autre, a toujours affirmé énergiquement son innocence, il ne restera rien des charges imaginées contre lui. Il ne restera rien des misérables preuves alléguées, et son innocence, que les amis du véritable traître Esterhazy essaient vainement de nier, éclatera à tous les yeux. Or, pour ceux qui prennent ta peine de regarder et de réfléchir, cette triple démonstration est faite ; les éléments de vérité déjà connus suffisent à l’assurer, et c ’est avec confiance que je soumets, à tous ceux qui cherchent la vérité, les observations qui suivent.

[modifier] Le récit de Lebrun-Renaud

I

Qu’oppose-t-on, qu’opposent MM. Cavaignac, Rochefort et Drumont à cette longue protestation d’innocence? Une phrase que le capitaine Lebrun-Renaud prétend avoir recueillie de Dreyfus, le matin de la dégradation, dans une conversation où il n’y avait d’autre témoin que Lebrun-Renaud lui-même.

- Ils ne se demandent pas une minute ce que vaut cette phrase ; ils n’en recherchent ni l’authenticité ni le vrai sens. Ils se gardent bien de discuter devant le peuple et de l’habituer à la discussion. Ils voudraient le traiter insolemment comme un grand enfant hébété que l’on mène comme on veut, et ils lui jettent, sans examen, sans critiques, ce simple mot : le traître a avoué.

C’est faux : il n’a pas avoué, pas plus au capitaine Lebrun- Renaud qu’à tout autre. Il a affirmé Son innocence au capitaine Lebrun-Renaud comme au reste du monde.

Et d’abord, par quel prodige, par quelle contradiction inexplicable, l’homme qui depuis six semaines affirmait son innocence, et qui allait, le jour même de la dégradation, la crier à l’univers, oui, par quel prodige cet homme aurait-il fait des aveux, avant d’aller à la parade, au capitaine Lebrun-Renaud?

Comment, s’il venait, dans le pavillon de l’Ecole militaire, de s'avouer coupable à un officier, comment a-t-il pu avoir la force de se redresser aussitôt et de jeter à la France qui le maudit son cri d’innocence son indomptable appel? Après la défaillance d’un premier aveu, toute énergie en lui eût été morte ; or, l’énergie surhumaine de sa protestation -a stupéfié la foule et bouleversé les consciences.

Qu’on y veuille penser. Où donc un homme condamné pour un pareil crime et soumis à l’infamie d’un pareil supplice peut-il trouver la force nécessaire pour porter la tête haute et d’une voix ferme crier au monde : Je suis innocent?

S’il est innocent, en effet, c’est dans sa conscience indomptée, c’est dans la révolte de son honneur qu’il trouvera cette force, et on comprend alors que Dreyfus ait pu opposer son front au vent de tempête, tout chargé de malédictions, qui passait sur lui. On comprend aussi que, se retrouvant seul, dans la solitude de sa prison, l’esprit brisé et les vêtements en loques, il ait pu encore, soutenu par sa force d’innocence, envoyer à son avocat, à sa femme, les paroles héroïques de l’honnête homme sacrifié.

Et s’il est coupable au contraire, s’il a pu, malgré le sentiment interne de sa trahison, jouer ce personnage prodigieux, si, après la comédie d’innocence, presque surhumaine, dans la parade d’exécution, il a pu continuer son rôle jusque dans le secret de sa prison, Si, dans la Secousse de l’exécution comme dans la détente de la solitude, son masque n’a pas bougé, il a fallu à cet homme une puissance de calcul et de sang. froid, une audace et une constance de cynisme incomparables.

Comment alors eût-il inauguré par un aveu cette journée d’exécution publique pour laquelle il avait évidemment combiné toutes ses ressources d’hypocrisie et ramassé toutes ses énergies de mensonge?

Comment surtout, après cette fêlure par où son secret s’était échappé, sa protestation a-t-elle résonne d’un accent Si net et si fort?

Mais enfin cette phrase de prétendu aveu, contredite si violemment par toute l’attitude publique, par toutes les lettres et toutes les paroles certaines de Dreyfus, comment a-t-elle été recueillie et que dit-elle?

[modifier] Certitude

Donc sur les prétendus aveux la lumière est faite. C’est une détestable légende à laquelle a donné naissance la déviation en apparence légère d’un propos réel.

Bien loin d’avoir avoué au capitaine Lebrun-Renaud, Dreyfus, là aussi, comme dans l’enquête, comme dans la prison préventive, comme dans le huis clos du procès, comme après sa condamnation, comme dans la parade d’exécution, a proclamé son innocence.

Depuis, dans chacune de ses lettres, à Saint-Martin de Ré, à l’île du Diable, c’est toujours la même protestation, c’est toujours le même cri d’innocence qui sort du tombeau où l’erreur des hommes a enseveli Dreyfus vivant.

Et ce cri terrible, ce cri que rien ne lasse ni ne brise, ce cri qui depuis quatre ans s’élève toujours le même, infatigable et monotone, comme " i la protestation de la conscience, à force de se répéter, ressemblait enfin à une plainte de la nature, ce cri de douleur et de vérité finira bien par entrer dans les coeurs et dans les cerveaux.

Ah! ce sont des étourdis ou des misérables ceux qui osent dire que Dreyfus a avoué : plus Coupables aujourd’hui qu’hier, plus coupables demain qu’aujourd’hui, car chaque fois la vérité s’offre à eux et ils la refusent.

Demain, sans doute encore, les hommes d’Etat, dont une ambition effrénée crève la conscience et les yeux, abriteront sous la légende menteuse des aveux, l’effroyable misère morale de leur rêve de grandeur.

Demain aussi les journalistes sans pudeur tenteront encore d’égarer le peuple par cette formule trompeuse mais simple : le traître a avoué.

Mais qu’ils prennent garde! Il leur est permis d’attaquer, de diffamer, de calomnier les combattants, tous ceux qui sont dans la mêlée politique et sociale. Mais le peuple réveillé ne leur pardonnera pas d’avoir, par leurs inventions facétieuses, prolongé l’agonie d’un innocent. Il ne leur pardonnera pas, à eux les amuseurs, d’avoir fait de sa trop longue crédulité un nouveau moyen de torture contre un martyr, et tous diront que c’est une triste chose lorsque, dans l’Etat, le bouffon devient bourreau.

Dès maintenant, il est sûr que Dreyfus n’a pas fait d’aveux. Il est sûr qu’il a toujours affirmé son innocence. Et j’ajoute qu’il en avait le droit : car je vais démontrer qu’en effet il est innocent.


[modifier] Dreyfus et Bertillon

[modifier] Le bordereau et les premiers experts

Que reste-t-il donc pour attribuer le bordereau à Dreyfus? Uniquement les expertises d’écriture.

Or il est à peine besoin de faire observer combien " la science des experts " est conjecturale et incertaine.

Il est inutile de rappeler les erreurs effroyables commises par eux. Condamner un homme sur de simples rapports d’écriture a toujours été une témérité coupable.

En tout cas, pour que les expertises d’écriture puissent avoir quelque force probante, il faut que les experts soient unanimes ; il faut qu’entre l’écriture de la pièce criminelle et l’écriture de l’accusé la ressemblance soit si complète, si évidente, Si irrésistible que tous, ignorants et savants, à première vue et à l’examen le plus approfondi, ’l’ensemble et à l’analyse la plus minutieuse, reconnaissent unanimement l’identité.

Nous verrons bientôt qu’il en est ainsi de l’écriture d’Esterhazy comparée à celle du bordereau. - Mais pour Dreyfus c’était tout le contraire. Les experts n ont pas été d’accord. Sur les cinq qui ont été consultés, deux, MM. Pelletier et Gobert, ont conclu que le bordereau ne pouvait pas être attribué à Dreyfus.

Trois, MM. Teyssonnières, Charavay et Bertillon concluent que le bordereau doit être attribué à Dreyfus. Même si la conclusion de ces derniers était ferme, absolue, ces sortes de questions ne se tranchent pas à la majorité. Quand on n’a pour condamner un homme qu’un morceau d’écriture non signé, quand cet homme nie en être l’auteur, et quand deux spécialistes sont d’un avis, trois d’un autre, il y a au moins un doute grave, et il est effrayant que dans l’acte d’accusation il n’y ait pas trace de ce doute.

Mais, ce qui aggrave la responsabilité de l’accusation et des juges, c’est que les trois experts défavorables à Dreyfus n’ont pu affirmer la ressemblance complète de l’écriture du bordereau à celle de Dreyfus.

Il faut écarter d’abord M. Bertillon, l’anthropométreur, qu’il ne faut pas confondre avec le savant statisticien ; sa déposition a frappé de stupeur les juges mêmes du Conseil de guerre.

A la cour d’assises, quand il commença à ébaucher son système, il donna à tous une telle impression d’étrangeté que le lendemain il reçut du ministère de la guerre l’ordre de se taire. On craignait de montrer au public l’état d’esprit de l’expert qui avait fait la majorité.

Mais le schéma que nous possédons de lui, qu’il a soumis aux juges du Conseil de guerre et qu’au procès Zola il a reconnu exact suffit à démontrer, pour parler son langage, l’étrangeté de son " rythme " mental.

L’Etat-Major, pour se défendre, a commis bien des indiscrétions ; il a maintes fois violé lui-même le huis clos. Il a communiqué à l’Eclair le texte du bordereau ; il a divulgué la pièce secrète : " cette canaille de D... " Il a laissé aux mains d’un expert la photographie du bordereau. Il a publié la prétendue lettre de 1896 écrite par un attaché à un autre.

Nous le mettons au défi de publier in extenso le rapport Bertillon et sa déposition devant le Conseil de guerre ; il n’y aurait qu’un cri d’épouvante dans tout le monde civilisé.

Quoi! ce sont ces visions qui ont décidé de la vie et de l’honneur d’un homme.

[modifier] II

Ce qui caractérise l’état mental de M. Bertillon, c’est qu’aux hypothèses les plus incertaines, les plus contestables, il donne d’emblée une forme mathématique, une figuration matérielle qui supprime désormais pour lui le doute et la discussion.

Par exemple, il croit qu’Alfred Dreyfus a utilisé, au moins en partie, pour écrire le bordereau, l’écriture de son frère Mathieu Dreyfus. L’hypothèse, comme on le verra, est absurde et fausse ; en tout cas, elle est controversable et elle est Si étrange que M. Bertillon lui-même ne devrait la risquer qu’avec prudence. -

Pas du tout ; et comme dans le bureau d’Alfred Dreyfus on a trouvé deux lettres de Mathieu Dreyfus dont Alfred aurait, selon M. Bertillon, décalqué quelques mots, il dit devant la cour d’assises, avec une certitude à la fois mathématique et sibylline : " Le bordereau, quoi qu’on en dise, n’est pas d’une écriture courante ; il obéit à un rythme géométrique dont l’équation se trouve dans le buvard du premier condamné. "

Et M. Bertillon s’éblouit lui-même de ces formules pseudo- scientifiques qui, pour les géomètres, n’ont aucun sens.

De même, M. Bertillon émet l’hypothèse que si l’écriture du bordereau n’est pas semblable entièrement i, celle de Dreyfus, s’il y a même, pour bien des traits caractéristiques, des différences notables, c’est parce que Dreyfus avait à dessein altéré son écriture afin de répondre plus tard, s’il était pris, à toute une catégorie d’accusations.

Soit : c’est une hypothèse à discuter, et : nous la discuterons. Ce qui est effrayant, c’est de la convertir en un tracé géométrique et militaire. Il n’est pas de pire désordre mental et de pire cause d’erreur que de donner à des suppositions de l’esprit, en les matérialisant, une fausse précision et une certitude illusoire.

Je voudrais pouvoir mettre sous les yeux de tons les lecteurs ce dessin de M. Bertillon avec ses flèches et ses tranchées, avec " son arsenal de l’espion habituel élevé spécialement en vue de desservir les ouvrages de droite, mais pouvant néanmoins prêter aux ouvrages de gauche une aide souvent plus nuisible qu’utile! " ; avec " Sa batterie des doubles SS, tir à longue portée et en tous sens! ", avec " sa forgerie! ", avec sa " dernière tranchée souterraine et plus dissimulée! " ; avec les prévisions tactiques qu’il prête à l’accusé :


Plan de la défense en cas d’attaque venant de la droite : 1e Se tenir coi dans l’espérance que l’assaillant, intimidé à première vue par les maculatures et les signes de l’écriture rapide, reculera devant les initiales et la tour des doubles SS : 2e se réfugier dans l’arsenal de l’espion habituel ; 3e invoquer le coup ténébreusement monté.


Enfin, pour abréger, voici sur ce beau plan militaire " la citadelle des rébus graphiques ", voici " la voie tortueuse et souterraine reliant l’es différents trucs entre eux et permettant au dernier moment de la citadelle ".

Je le répète, M. Bertillon, devant la cour d’assises, a reconnu l’exactitude de ce schéma.

Voilà donc un homme qui est chargé sur quelques lignes d’écriture non signées de reconnaître la main d’un autre homme ; et cet expert se livre à l’exécution du plan que je viens de décrire ; et c’est lui qui, parmi les cinq experts consultés, fait pencher la majorité contre Dreyfus.

Oui, cela est terrible.

Mais il ne faut pas, quelque évident que soit ici le désordre d’esprit, s’arrêter à ces apparences : puisqu’aussi bien Bertillon a été dans l’affaire un personnage quasi décisif, il faut aller au fond de son oeuvre et saisir le sophisme essentiel de ce d’élire logique.

M. Bertillon, il l’a dit lui-même devant la cour d’assises, n’a pas voulu simplement comparer l’écriture du

bordereau et l’écriture de Dreyfus. C’était besogne trop modeste pour lui et trop vulgaire.

Comme il l’a dit orgueilleusement, il n’est pas un graphologue, et il ne croit pas beaucoup à la graphologie. Lui, il est un psychologue, et c’est en psychologue qu’il a étudié les écritures.

[modifier] Le système Bertillon

[modifier] I

Il s’est dit : Dans l’hypothèse où Dreyfus serait le traître, il a dû se préoccuper avant tout du cas où il serait pris.

Or, il pouvait être pris de deux façons. Ou bien le bordereau serait trouvé sur lui, ou bien, au contraire, le bordereau serait saisi par le ministère sans qu’on pût en conjecturer l’auteur.

Et pour les deux cas Dreyfus devait avoir des réponses prêtes.

Dans le premier cas, Si le bordereau était saisi ou chez Dreyfus, à son domicile, avant qu’il l’eût expédié, ou sur lui, dans sa poche, comment, étant ainsi porteur du document criminel, pouvait- il se défendre? Il n’avait qu’une ressource : c’est de dire que c’était un coup monté et que des ennemis pour le perdre, avaient glissé, dans son tiroir ou dans sa poche, le bordereau compromettant. Mais pour qu’il pût dire cela, pour que la manoeuvre des ennemis fût vraisemblable, il fallait qu’entre l’écriture du bordereau et celle de Dreyfus, il y eût des ressemblances marquées.

Il fallait aussi que certains mots fussent décalqués sur l’écriture même de Dreyfus pour que celui-ci pût dire : Vous voyez bien que c’est un calque, et une infâme manoeuvre de mes ennemis.

Et voilà comment, selon M. Bertillon, Dreyfus, pour se défendre au cas où le bordereau serait saisi sur lui, avait laissé subsister une ressemblance sensible entre son écriture et celle du bordereau.

" L’identité d’écriture, dit textuellement M. Bertillon (fragment de son rapport ,procès Zola, tome II, page 398), a été conservée volontairement par notre criminel qui compte s’en servir comme d’une sauvegarde justement a’ cause de son absurdité même. "

Voilà aussi comment, selon M. Bertillon, il avait pris la peine pour confectionner le bordereau, de décalquer des mots de sa propre écriture pris dans un travail technique déjà fait par lui. Et ce sont ces premières dispositions de défense qui figurent dans la partie gauche du plan militaire de M. Bertillon.

Mais ici, que ce grand tacticien nous permette de l’arrêter tout de suite. Pour que Dreyfus redoutât qu’on saisît sur lui ou dans son tiroir, le bordereau, il fallait qu’il se crût soupçonné ou surveillé. Et dans ce cas le plus simple était encore d’adresser les documents sans aucune note d’envoi.

L’envoi du bordereau suppose chez le coupable, quel qu’il soit, une sécurité à peu près complète.

De plus, puisque Dreyfus a tout calculé, selon Bertillon, avec une rigueur polytechnicienne, le danger d’être pris avec le bordereau sur soi est extrêmement court. Ecrire le bordereau à la dernière heure, quand toutes les notes sont déjà rassemblées, et envoyer le tout immédiatement, cela réduit le danger au minimum.

Au contraire, il y a un danger extrême à laisser entre son écriture ordinaire et celle du bordereau une ressemblance marquée. C’est là un danger durable, qui se prolonge tant que le bordereau n’est pas détruit.

Et en outre, comme la surveillance constante de la police française s’exerce sur les attachés étrangers, et non sur la totalité des officiers français, il y a beaucoup plus de chances que le bordereau soit pris à la légation militaire étrangère, ou à la poste, que dans la poche de l’officier français.

Si donc l’auteur du bordereau avait fait tons les calculs que lui prête M. Bertillon, il se serait exposé à un très grand danger pour en éviter un tout petit. Mais comment M. Bertillon n’a-t-il pas vu que le coupable, en compliquant à ce point la fabrication du bordereau, aggravait et multipliait pour lui le péril? Quoi! Il redoute qu’on prenne le bordereau sur lui, et au lieu de le faire vite, il s’amuse à décalquer péniblement, lentement, Sa propre écriture. Il prolonge ainsi l’opération pendant laquelle le risque pour lui est au maximum : car il lui sera vraiment difficile de faire croire que c’est un ennemi qui lui a glissé dans la poche le document criminel, et pendant qu’il se livre à ces lentes manipulations d’écriture, à ces minutieux travaux de décalquage qu’il ne pourra aucunement expliquer s’il est surpris, il est, je le répète, au maximum du danger.

Et c’est lui qui, par prudence, aurait ainsi prolongé la période la plus critique! C’est de la pure folie. D’ailleurs, comment aurait-il pu employer, avec un succès certain ou même probable, ce moyen présumé de défense? Il n’est vraiment pas commode, si graphologue qu’on soit, de distinguer toujours un mot écrit par un homme directement du même mot écrit par cet tomme et décalqué par lui.

Il eût donc été extrêmement difficile au coupable, Si le bordereau eût été pris sur lui, de le rejeter sur un autre en alléguant un décalque très difficile à établir.

C’est donc pour un moyen de défense tout à fait incertain et même nul que Dreyfus se fût exposé aux dangers résultant pour lui de la longueur de l’opération.

[modifier] II

D’ailleurs, M. Bertillon, en supposant que le traître recourait à une facture aussi compliquée, aussi laborieuse, oublie qu’il n’était pas un traître d’occasion, n’opérant qu’une fois.

La première phrase du bordereau démontre qu’il s’agit d’un traître d’habitude : c’est donc souvent qu’il devait renouveler les envois. C’est donc souvent qu’il devait se livrer à la fabrication si étrangement compliquée et si manifestement dangereuse que lui prête le chimérique Bertillon.

Ce serait d’une déraison absolue, et d’une impossibilité complète.

Enfin, M. Bertillon, ayant en main le bordereau, a cédé à une illusion assez naturelle. Comme, pour lui, le bordereau était tout, il a supposé que pour le traître aussi le bordereau était tout, et que sur celui-ci devait se concentrer tout l’effort de précaution, toute l’ingéniosité de défense préventive du coupable.

C’est une erreur : le bordereau n’était pour le traître qu’une minime part du danger. Sans doute, la pièce pouvait être surprise. Mais c’est surtout en recueillant des renseignements, en empruntant des documents comme le manuel de tir, en faisant copier ces documents, en expédiant des notes plus ou moins volumineuses, en ayant des entrevues personnelles, comme il était inévitable, avec l’attaché étranger qu’il courait des risques : et c’est bien plutôt à l’ensemble de sa conduite qu’il devait appliquer son système de précaution et de dissimulation qu’aux quelques lignes du bordereau, hâtivement griffonnées et expédiées sans signature à la légation militaire.

En fait, Esterhazy était beaucoup plus près de la raison quand il écrivait tout simplement le bordereau, comme nous le verrons bientôt, de son écriture naturelle et courante.

En tout cas, M. Bertillon touche aux limites de l’absurde quand il suppose qu’en prévision d’un danger infiniment improbable et extrêmement réduit, le traître allait se condamner, pour la fabrication du bordereau, à des opérations complexes, longues, difficiles qui créaient pour lui un péril très grave.

C’est pourtant à cette imagination puérile et absurde que M. Bertillon n’a pas craint de donner, dans son graphique, une sorte de certitude matérielle et de précision linéaire. Cc sont ces suppositions inconsistantes et niaises qui ont été comme réalisées par lui en arsenal, en tranchées souterraines, en forgerie, en batterie, en cheminements obscurs d’espions ténébreusement conseillés.

Qu’une pareille aberration cérébrale ait pu se produire, cela est de l’humanité ; mais qu’elle ait pu, dans la stupide enquête menée contre Dreyfus, agir sur les décisions suprêmes des accusateurs et du ministre c’est ce qui sera la honte éternelle des coteries militaires, et un scandale de la pensée.

Mais par cette série de calculs enfantins et tortueux, Bertillon substituant sa pensée déréglée à celle du traître, n’avait paré qu’à une des deux hypothèses. Restait l’autre.

Restait le cas où le bordereau ne serait pas pris dans le tiroir ou dans la poche de Dreyfus, mais ailleurs. Dans ce cas, il devenait très dangereux qu’entre l’écriture du bordereau et sa propre écriture il y eût des ressemblances trop marquées. -

Il ne lui était plus possible alors de dire : " C’est pour me perdre que mes ennemis ont fabriqué ces ressemblances. ", puisque le document ,n’étant pas trouvé sur lui, ne pouvait le compromettre immédiatement.

Et, au contraire, ces ressemblances d’écritures mettaient sur la trace du coupable et le désignaient.

Ainsi les ressemblances qui, dans la pensée de l’ingénieux Bertillon, devaient servir la défense de Dreyfus au cas où le bordereau eût été pris sur lui devenaient au contraire accusatrices au cas où le bordereau serait pris ailleurs.

Que faire alors, et comment résoudre la difficulté? C’est bien simple et notre psychologue ne s embarrassera pas pour Si peu. Dreyfus, conseillé après coup par son subtil interprète, mettra dans le bordereau des ressemblances d’écriture pour le cas ou le bordereau serait pris sur lui, et il y mettra des différences notables pour pouvoir s’écrier au cas où le bordereau serait pris ailleurs : " Ce n’est pas de moi. >

Et comme il y a en effet entre l’écriture du bordereau et celle de Dreyfus, quelques ressemblances superficielles avec des différences caractérisées, notre Bertillon triomphe, et, en substance, il conclut i, la trahison par le syllogisme suivant qui donne la clef de sa méthode, le secret de son schéma et la mesure de son génie :

" Dans l’hypothèse où Dreyfus serait un traître, il aurait mis dans le bordereau des ressemblances avec sou écriture propre et des différences. Or il y a en effet des ressemblances et des différences : donc Dreyfus est un traître. "

Il n’y a qu’un malheur : c’est que, pareillement dans l’hypothèse où Dreyfus ne serait pas un traître, il se pourrait aussi fort bien qu’entre son écriture et celle du bordereau, il y eut, avec quelques ressemblances, des différences.

Mais c’est la seule hypothèse à laquelle n’ait point songé M. Bertillon ; il a, sans y prendre garde, considéré d’emblée la trahison comme acquise et avec cette clef, forgée par lui, il s’est mis magistralement a’ expliquer le bordereau. Il n’a pas songé une minute que le bordereau pouvait être d’un autre, et que, s’il était d’un autre, il était tout naturel que, malgré certaines rencontres d’écriture, il n’y eut pas ressemblance complète de l’écriture de Dreyfus et du bordereau.

C’est pourtant cet incroyable sophisme qui fait tout le fond du système Bertillon : c’est par cette imbécillité raisonneuse et cette logique folle qu’a été soudain, au cours de l’enquête, aggravé le cas de Dreyfus, et décidé son destin.

Pour que cette affaire fût complète, il y fallait la déraison suprême : elle y est.

[modifier] Le véritable traître

[modifier] L’illusion tenace

[modifier] I

Et voici l’illusion tenace qui caractérise l’état spécial de M. Bertillon. Deux ans après, quand ou lui eut fourni la preuve que l’écriture du bordereau était identique à celle d’Esterhazy, quand il l’eut reconnu lui-même, il persista à soutenir que le bordereau n’avait pu être fabriqué que selon son système à lui. Le colonel Picquart dé pose qu’après avoir eu en main des lettres d’Esterhazy, il les a soumises à M. Bertillon :

M. Bertillon, dés que je lui eus présenté la photographie, me dit : C’est l’écriture du bordereau. - Je lui dis : Ne vous pressez pas ; voulez-vous reprendre cet échantillon et l’examiner à loisir? - Il me répliqua : Non, c’est l’écriture du bordereau ; d’où tenez-vous cela.?

Ainsi, pour M. Bertillon, dès qu’on lui soumet, sans lui dire quelles sont ces pièces, des lettres d’Esterhazy, l’identité entre l’écriture du bordereau et l’écriture de ces lettres a éclaté. Il ne le nie pas devant la cour d’assises. Voici ses paroles, confirmant celles du colonel Picquart :

  1. En déposant le papier sur la table, je lui ai dit : C’est encore l’affaire Dreyfus? - Il ’m’a dit : Oui... enfin, je voudrais savoir votre opinion. - J’ai regardé cette écriture et je lui ai dit : Cela ressemble singulièrement à l’écriture du bordereau...#

Le colonel Picquart lui laissa la lettre d’Esterhazy pour l’étudier à loisir, et M. Bertillon ajoute :

  1. Je fis ce que me demandait le colonel Picquart : je fis photographier le document, et, ma foi, je vous dirai que je ne m’en suis pas occupé plus longuement. J’avais une écriture qui ressemblait à celle du bordereau. Or, j’ai fait la démonstration absolue que le bordereau ne peut pas être d’une autre personne que le condamné. *Qu’est-ce que cela me fait qu’il y ait d’autres écritures semblables à celle-là?* Il y aurait cent officiers au ministère de la guerre qui auraient cette écriture, cela me serait absolument égal car pour moi la démonstration est faite.#

Ainsi, voilà un homme auquel il y a deux ans on a soumis un bordereau non signé. Ce bordereau offrait avec l’écriture de Dreyfus quelques ressemblances, mais aussi, bien des différences. Néanmoins, en vertu d’un système tout psychologique, c’est-à-dire arbitraire et incertain, sinon absurde, il conclut que le bordereau doit être attribué à Dreyfus. Deux ans après, on lui présente un autre morceau d’écriture, une lettre d’Esterhazy. Cette fois, ce ne sont plus des ressemblances incomplètes, partielles, incertaines : c’est l’identité absolue, c’est la ressemblance foudroyante dans le détail comme dans l’ensemble, trait pour trait. Cette identité, M. Bertillon lui-même en est saisi, mais il dit : " *Qu’est-ce que cela me fait, puisqu’il y a deux ans j’ai fait ma démonstration?* " Comme un inventeur maniaque qui n’accepte pas le démenti brutal de l’expérience, M. Bertillon maintient contre l’évidence le système incohérent sous lequel il a accablé Dreyfus. Et il ne lui vient pas une minute la pensée de se demander : " Mais Si le bordereau, comme je l’ai cru il y a deux ans, est le produit d’une fabrication tout à fait compliquée, s’il est fait de l’écriture naturelle et directe d’Alfred Dreyfus, de l’écriture de Dreyfus décalquée par lui-même, d’altérations volontaires introduites par Dreyfus et, en outre, comme je l’ai dit aussi, de certains mots de l’écriture du frère, Mathieu Dreyfus, décalquée par Alfred, Si le bordereau est vraiment, comme je l’ai affirmé aux juges, une macédoine d’écritures aussi extraordinairement composée, par quelle rencontre merveilleuse, par quel miracle sans précédent sous les cieux, l’écriture spontanée, naturelle, d’un autre officier ressemble-t-elle, trait pour trait, lettre pour lettre, point par point, au produit artificiel, & l’étonnante mixture que j’avais cru démêler? " Non! pas une minute, cette question n’effleure l’esprit de M. Bertillon. Il a son système, cela le dispense de toute raison. Et contre ce système la vérité, l’évidence se brisent.

[modifier] II

j’ai assisté à la déposition de M. Bertillon devant la cour d’assises : comme ces spirites qui vous parlent avec assurance de leurs révélations, mais qui ne sont pas pressés de vous faire assister aux expériences décisives, M. Bertillon affirmait devant la cour et devant la postérité, l’excellence de son système, mais il hésitait à l’analyser devant nous ; il ne laissait échapper que des bribes. Et pendant qu’il parlait, pendant que la défense lui arrachait, lambeau par lambeau, l’aveu de son rêve extravagant la défense triomphait. Et chose curieuse : les officiers des bureaux de la guerre, qui étaient là, commandants et généraux, par leurs ricanements, par leurs haussements d’épaules, affectaient de se désintéresser de Bertillon. Qu’y avait-il de commun entre ce délire et eux? Trop tard, messieurs! Ce n’est pas après le procès, ce n’est pas après la condamnation qu’il fallait reconnaître et désavouer l’aberration de cet homme. Vous le raillez maintenant mais vous vous êtes servis de sa déraison pour condamner l’innocent. Etrange justice qui en est réduite à rejeter, avec mépris le lendemain, les instruments d’accusation dont elle a usé. A les rejeter et à les cacher Car le lendemain, le ministère de la guerre signifiait à Bertillon qu’il eût à se taire. Et il se refusa, *par ordre*, à expliquer publiquement sa méthode. Pauvre outil faussé que l’on jette au loin ou qu’on enfouit sous terre quand une fois l’attentat est consommé! Mais quoi que fassent les officiers, mêlés comme enquêteurs ou comme juges au procès Dreyfus, ils ne peuvent plus se séparer de Bertillon ; ils restent éternellement solidaires de lui. S’ils ont pris son système au sérieux, sa déraison est leur déraison, et s’ils ne l’ont pas pris au sérieux, s’ils s’en sont servis, sans y croire, ce qui est déraison chez lui est crime chez eux.

--- III ---

Mais admirez l’inconscience des accusateurs. Quelque jugement que l’on porte sur la méthode de M. Bertillon, elle est tout à fait particulière. Il ne s’agit plus avec lui d’une expertise d’écritures ordinaire ; il le déclare lui-même devant la cour d’assises (page 406) : " j’ai des preuves qui ne sont pas précisément des preuves graphiques. je n’ai pas confiance dans l’expertise des écritures ; je crois que c’est une chose qui est bonne pour une élimination, mais qu’ensuite il faut faire table rase! " Ainsi, il n’y a rien de commun entre le travail fait par M. Bertillon et le travail fait par les quatre autres experts. MM. Charavay, Teyssonnières, Gobert, Pelletier, ont procédé, eux, â une expertise d’écritures ; c’est comme graphologues qu’ils ont étudié le bordereau. MM. Charavay et Teyssonnières ont conclu qu’il devait être attribué à Dreyfus. MM. Gobert et Pelletier ont conclu qu’il ne pouvait pas être attribué à Dreyfus : deux contre deux. Mais quoique leurs conclusions fussent opposées, leur travail était du même ordre. C’était une expertise d’écriture et rien que cela. La méthode de M. Bertillon, quelle qu’en soit la valeur, était donc d’une tout autre nature et son travail était hors cadre. - Or, de ce fait Si important, il n’y a pas trace dans l’acte d’accusation. Voici le passage qui concerne M. Bertillon

  1. M. Bertillon, chef du service de l’identité judiciaire, chargé aussi d’un premier examen, avait formulé le 13 octobre 1894 ses conclusions comme suit : " Si l’on écarte l’hypothèse d’un document forgé avec soin, il appert maintenant que c’est la même personne

qui a écrit la lettre et les pièces incriminées. " Dans son rapport du 23 du même mois, établi après un examen plus approfondi et portant sur un plus grand nombre de pièces, M. Bertillon a formulé les conclusions suivantes qui sont beaucoup plus affirmatives : " La preuve est laite, péremptoire ; vous savez quelle était mon opinion du premier jour, elle est maintenant absolue, complète, sans réserve aucune. "#

je défie qu’on puisse démêler dans ces lignes qu’il y a un abîme entre la méthode de M. Bertillon et une expertise d’écritures. Evidemment Si les enquêteurs y avaient pris garde, s’ils s’en étaient rendu compte, il y aurait un mot là-dessus dans l’acte d’accusation. Mais non : le rapport Bertillon est traité comme un simple rapport d’expertise : il vient s’ajouter aux autres rapports d’experts ; il est clair que les enquêteurs demandaient simplement aux experts : e Concluez-vous contre Dreyfus? - Oui. - C’est bien ; " et n’examinaient de prés ni par quels procédés ni par quels principes ils avaient conclu. Mais nous, maintenant, qui savons par le schéma de Bertillon et par sa déposition en cour d’assises â quelle aventureuse et extravagante méthode il a demandé ses conclusions, nous avons le droit de dénoncer l’inconscience avec laquelle les accusateurs présentent son rapport comme tout pareil aux autres.

--- IV ---

Pourtant dans les quelques lignes de lui qu’on cite, si courtes soient-elles, quelque chose d’étrange encore se devine. Dans son premier rapport, il conclut que Dreyfus est bien l’auteur du bordereau, " si l’on écarte l’hypothèse d’une pièce forgée avec soin ". Donc, tout de suite, avec son goût du compliqué, M. Bertillon a pensé à une pièce forgée ; mais au début, il lui apparaissait que cette pièce, Si elle avait été forgée, avait dû l’être par un autre que Dreyfus. Aussi, au début, M. Bertillon ne pouvait concilier la culpabilité de Dreyfus et sou penchant pour l’hypothèse compliquée d’une pièce forgée. Dans l’intervalle entre ses deux rapports, un éclair de génie a lui, et la conciliation lui a apparu. Oui, le bordereau était une pièce forgée ; mais elle l’avait été par l’auteur du bordereau lui-même. Le roman était plus mystérieux encore et plus étrange : dès lors il était plus vrai, et la certitude était absolue. Ainsi travaillait l’imagination de M. Bertillon, et le bordereau n’était pour lui qu’une de ces nuées inconsistantes où l’esprit croit voir les formes qu’il veut. Tout cela a échappé aux enquêteurs ; tout cela, pour les accusateurs, est nul et non avenu. Ils ne paraissent même pas avoir soupçonné le chaos de suppositions, de fantaisies et d’extravagances, (lui s’agite dans la pensée et le rapport de M. Bertillon, c’est-à-dire dans l’accusation elle-même dont M. Bertillon a été, au moment décisif, la caution et le répondant.

[modifier] Le chaos de l’enquête

--- I ---

Et ce qui ajoute encore au chaos de l’enquête, à son incohérence et à son étrangeté, c’est que quelques-uns des enquêteurs ont mêlé à la confection du bordereau le frère de l’accusé, Mathieu Dreyfus. C’est d’abord l’enquêteur préalable, celui qui a tout mené, M. du Paty de Clam. Voici ce que dit le colonel Picquart (tome I, page 288) :

  1. La seconde personne à qui je montrai cet échantillon de l’écriture du commandant Esterhazy, fut le colonel du Paty, alors commandant. Je ne le lui confiai que quelques minutes, cinq minutes, je crois, et il me dit : " C’est l’écriture de Mathieu Dreyfus ". Il faut vous dire, pour expliquer cela, que le colonel du Paty prétendait que pour écrire le bordereau, Alfred Dreyfus avait fait un mélange de son écriture avec celle de son frère.#

M. du Paty de Clam n’a point démenti cela, et, au contraire, dans la conversation suprême qu’il a eue avec Dreyfus, après la condamnation de celui-ci, il lui a parlé encore de la " complicité " de sa famille. Je suppose, pour le dire en passant, que, lorsque le général Mercier, dans l’interview qu’il accorda le 28 novembre 1894 à M. Léser du Figaro, lui disait : " Tout ce que l’on peut affirmer, c’est que la culpabilité de cet officier est certaine et qu’il a eu des complices civils ", il faisait allusion au concours que Mathieu Dreyfus aurait prêté à son frère pour la confection du bordereau. Cette suggestion ne lui venait pas seulement de M. du Paty, elle lui venait de M. Bertillon. L’opinion de celui-ci n’est pas douteuse. Quand le colonel Picquart lui montra les lettres d’Esterhazy, il s’écria : " C’est l’écriture du bordereau... ou celle de Mathieu Dreyfus. " Il assimilait donc l’une à l’autre. D’ailleurs, il résulte dé sa déposition même qu’il s’est servi, pour démontrer la culpabilité d’Alfred Dreyfus, de deux ou trois lettrés de Mathieu Dreyfus saisies dans le buvard d’Alfred à son domicile. Ces lettres, par leur contenu, n’avaient aucun rapport, même lointain, avec une affaire dé trahison ou avec la défense nationale. Elles étaient sur des sujets indifférent, une entre autres sur un fusil de chasse. Immédiatement, M. Bertillon ramène ces lettres au bordereau : il les fait entrer dans le plan de fabrication extrêmement complexe qu’il prête à l’accusé, et il affirme que celui-ci a utilisé, par décalque, certains mots, certaines lettres de Mathieu Dreyfus pour

déguiser en partie sa propre écriture. Ainsi il ne suffit pas à Alfred Dreyfus, selon M. Bertillon, d’avoir laissé subsister exprès entre son écriture et celle du bordereau, certaines ressemblances ; il ne lui suffit pas d’avoir Juxtaposé aux mots courants de sa propre écriture des mots de sa propre écriture décalqués par lui même ; il ne lui suffit pas d’avoir glissé dans cette mixture certaines lettres certaines formes graphiques, comme les doubles SS, qui ne sont ni dans sa propre écriture, ni dans celle de son frère : il faut encore qu’il utilise certains éléments de l’écriture de son frère et qu’il jette ce suprême ingrédient dans le bordereau, véritable chaudière de Macbeth où l’imagination de M. Bertillon ,sorcière incomparable, mêlé> broie, dénature les éléments.

--- II ---

C’est donc entendu. Selon M. du Paty de Clam et selon M. Bertillon, il y a dans le bordereau des parties de l’écriture de Mathieu Dreyfus. Combien cette hypothèse est intenable et absurde, deux mots suffisent à le montrer. D’abord, comment concilier cette imprudence d’Alfred Dreyfus gardant dans son buvard, six mois encore après la confection du bordereau, des pièces qui peuvent le compromettre, avec ce que dit l’acte d’accusation? On y lit ceci :

  1. Au moment de son arrestation, le 15 octobre dernier, lorsqu’on lé fouilla, il dit : " Prenez mes clefs, ouvrez tout chez moi ; vous ne trouverez rien. " La perquisition qui a été pratiquée à son domicile a amené à peu prés le résultat indiqué par lui. Mais il est permis de penser que Si aucune lettre même de famille, sauf celles des fiançailles adressées à madame Dreyfus, aucune note, même des fournisseurs, n’ont été trouvées dans cette perquisition, c’est que tout ce qui aurait pu être en quelque façon compromettant avait été caché ou détruit de tout temps.#

C’est admirable, et il est clair que ce système d’interprétation fera toujours un coupable d’un innocent. De même qu’on dit : " Si l’écriture du bordereau ne ressemble pas tout à fait à la sienne, c’est qu’il l’a déguisée volontairement ; " on dit : " Si après une arrestation soudaine, on n’a trouvé chez lui aucun papier compromettant, c’est que de tout temps il faisait tout disparaître. " Oui, quelle est l’innocence qui résistera à ces partis pris de raisonnement? Mais en tout cas, que M. Bertillon explique comment cet homme, qui détruit Si soigneusement tout ce qui peut, même à un faible degré, lé compromettre, conserve justement, six mois encore après la confection du bordereau, les lettres de son frère qu’il aurait utilisées pour ce bordereau. C’est le document qui va le perdre, qui va perdre son frère! et c’est justement ce document qu’il garde dans son buvard, quand l’opération est depuis longtemps finie! Et l’homme qui commet cette folie est le polytechnicien calculateur et retors qui selon M. Bertillon a prévu tous les cas, toutes les formes possibles du danger> et qui a paré à tout! Oui, l’homme qui, selon M. Bertillon, a craint que le bordereau fût saisi sur lui, à son domicile ou dans sa poche, et à qui ce danger de quelques minutés a paru Si grand qu’il y a presque tout subordonné, ce même homme garde à son domicile, sur sa table de travail, d’avril en octobre, les lettres dé son frère qui sont entrées comme éléments dans le bordereau? Qu’on réponde, ou qu’on essaie même de répondre. Mais M. Bertillon n’a pas même entrevu la contradiction misérable où il se heurtait, Si Dreyfus est un étourdi, un imprévoyant, tout le système de démonstration psychologique dé M. Bertillon tombe, puisqu’il suppose avant tout le profond esprit dé calcul, de prévoyance et de dissimulation de Dreyfus. Et si celui-ci est au contraire subtil, soupçonneux et minutieusement prudent comme l’exige le système, comment est-il possible qu’il laissé traîner ainsi, et qu’il réservé exprès pour le regard perçant du grand homme le document le plus dangereux pour lui? Incohérence de plus qui s’ajoute à toutes les incohérences de cette instruction fantastique> qui déconcerte toute pensée.

--- III ---

Mais encore, quel intérêt avait donc Dreyfus à utiliser ainsi pour le bordereau l’écriture de son frère? Ou bien l’écriture de Mathieu Dreyfus ressemblait à celle d’Alfred : et vraiment Dreyfus n’avait point besoin de copier son frère pour introduire dans le bordereau des ressemblances à sa propre écriture ; il n’avait qu’à écrire lui-même. Ou bien, au contraire, l’écriture de Mathieu Dreyfus différait de celle d’Alfred ; et si celui-ci voulait introduire dans lé bordereau des traits d’une écriture différente, il n’avait qu’à copier l’écriture de n’importe qui. Tout valait mieux pour lui que de copier celle de son frère. Car ceci était dangereux à tous égards. C’était dangereux d’abord pour son frère, qui pouvait ainsi être impliqué dans l’affairé. On pouvait, en effet, supposer, comme l’a insinué M. Bertillon, comme l’a insinué M. du Paty, qu’il savait l’usage auquel Alfred Dreyfus destinait ces lettrés et qu’il y avait même introduit à dessein quelques mots utilisables pour le bordereau. C’était aussi très dangereux pour Dreyfus lui-même, car l’écriture de son frère, Si On la retrouvait dans le bordereau, le dénonçait lui-même. Copier l’écriture de son frère était donc pour Dreyfus la manoeuvre la plus inutile et la plus redoutable à la fois, c’est-à- dire la plus absurde.

Et il a fallu, pour la lui prêter, l’imagination égarée de M. Bertillon uniquement occupé à corser son feuilleton scientifique, romanesque et ténébreux. Il y a fallu aussi le cerveau de faussaire de du Paty de Clam, de l’homme connu aujourd’hui comme l’esprit le plus trouble et l’intrigant le plus misérable. On sait à présent, malgré la complaisance dés juges, que du Paty de Clam emploie de préférence, dans le crime, les moyens compliqués et tortueux, et il était tout naturel qu’il supposât que le bordereau avait été fabriqué de même, Dans ce bordereau où Bertillon et du Paty de Clam avaient cru voir comme en un miroir magique tant de scènes étranges, Dreyfus décalquant sa propre écriture, Dreyfus mêlant écriture spontanée à son écriture décalquée, Dreyfus saupoudrant de différences caractéristiques, la ressemblance générale d’écriture, et poussant la rouerie jusqu’à " combiner dans le style la concision et la prolixité ", Dreyfus, enfin décalquant l’écriture de son frère, oui, dans ce miroir magique, Bertillon et du Paty de Clam n’avaient vu, sans y prendre garde,- que leur propre image, le reflet trouble de leur’ prétentieuse sottise ou de leur ténébreuse perversité. Mais enfin, puisque ce prétendu emprunt d’écriture à Mathieu Dreyfus, Si absurde qu’il soit, était affirmé par Bertillon et du Paty de Clam, puisqu’ils expliquaient par là une partie au moins des différences qui séparent l’écriture. du bordereau de l’écriture propre de Dreyfus ; pourquoi n’y a-t-il pas eu là-dessus une enquête? Pourquoi Mathieu Dreyfus n’a-t-il même pas été interrogé? La question pourtant en valait la peiné. On n’a contre un homme que quelques lignes d’écritures non signées, et qu’il affirme n’être point de lui. Entre ce morceau incriminé et l’écriture habituelle de cet homme, il y a des différences notables. Grande difficulté, à coup sûr, pour des informateurs sérieux! Or ; voici que deux enquêteurs suggèrent une hypothèse (lui expliquerait au moins en partie ces différences et qui fournirait un élément de conviction. Pourquoi n’a-t-on pas soumis à un examen en forme cette hypothèse? Pourquoi les experts n’ont-ils pas été chargés, officiellement, de comparer l’écriture de Mathieu Dreyfus à celle du bordereau? Si l’accusation ne prenait pas au sérieux cette hypothèse précise de M. Bertillon, partie essentielle de son système et application notable de sa méthode, pourquoi a-t-elle pris au sérieux, en bloc, lé système de M. Bertillon et ses conclusions? Si, au contraire, elle prenait au sérieux cette hypothèse précise et si grave pour Dreyfus, pourquoi ne l’a-t-elle pas soumise à une vérification exacte et à un contrôle régulier? Mais non! Il fallait aboutir et aboutir vite. Les bureaux de la guerre s’étaient engagés à fond contre le juif Dreyfus, dont la seule présence à l’Etat-Major menaçait le monopole militaire de la rue des Postes : l’Etat-Major avait forcé la main au ministre hésitant, en communiquant, malgré lui, aux journaux antisémites, le nom et la religion de l’officier prévenu : la bonne presse de démagogie cléricale hurlait ou grondait, attendant sa proie. On avait bien le temps de raffiner et d’étudier! Mettre en cause Mathieu Dreyfus avec Alfred, pour lé même bordereau, c ’ eût été avouer au public qu’il y avait, dans l’écriture du bordereau, dés éléments déconcertants, que l’affaire n’était point simple, que la culpabilité n’était point certaine! En avant donc! et ne nous arrêtons pas à ces vétilles! Et c’est ainsi que l’enquête, conduite par l’extravagant’ Bertillon, de concert avec le louche du Paty, a abouti à accabler Dreyfus sans autre charge qu’un morceau d’écriture qui, de l’aveu même de Bertillon, de l’acte d’accusation, ne ressemble qu’imparfaitement à l’écriture dé Dreyfus. Et l’acte d’accusation, adoptant la méthode insensée de Bertillon, déclare que Si la ressemblance n’est pas complète, c’est parc que Dreyfus a déguisé son écriture. Une fois encore quel est l’innocent qui, avec un pareil système, pourra échapper? Mais en regard de toute cette déraison et de tout ce parti pris qu’on me permette une bien simple supposition. En octobre et novembre 1894, quand lés bureaux de la guerre s’acharnaient sur Dreyfus sans autre indice que le bordereau, si tout à coup un officier du bureau dés renseignements avait appris ce qu’était Esterhazy, s’il avait connu lés lettrés à Mme de Boulancy, s’il avait apporté aux enquêteurs dés spécimens de son écriture, immédiatement, quelle que fut la passion dé l’Etat-Major contre le juif, ou aurait dû abandonner la poursuite commencée contre Dreyfus, et poursuivre Esterhazy. La vérité a été connue trop tard, et lés bureaux dé la guerre ont pu s’abandonner sans frein au génie dé M. Bertillon. Leur responsabilité est devenue terrible depuis que sachant la vérité ils l’étouffent systématiquement par le faux et par la violence : mais elle était grande déjà en 1894 lorsque pour condamner Dreyfus sans autre indice, ils torturaient parles suppositions les plus absurdes l’écriture du bordereau ; c’est une sorte d’inquisition mentale qui arraché dé force, à une pièce d’écriture, par les hypothèses lés plus violentes et la logique la plus frauduleuse, un aveu de culpabilité qui n’y est pas.

LE VERITABLE TRAITRE --------------------

[modifier] Le document révélateur

--- I ---

Le véritable auteur du bordereau pour lequel a été condamné Dreyfus, c’est Esterhazy. Le véritable traître, appointé par l’Allemagne pour livrer lés secrets de la défense, c’est Esterhazy. -

Ce traître, protégé par les généraux, par lés ministres, par les juges, par lés professionnels du patriotisme, il faut que devant le peuple il soit démasqué. Depuis dix-huit mois Dreyfus était condamné ; depuis dix-huit mois, l’innocent, frappé sans preuve et sans raison, subissait son terrible supplice, quand le bureau des renseignements du ministère dé la guerre fut mis en éveil par un document très inquiétant. Ce n’était plus lé colonel Sandherr qui dirigeait le service dés renseignements. Il avait dû se retirer à la suite d’une maladie cérébrale et il avait été remplacé par le lieutenant-colonel Picquart. Or, en mai 1896, celui-ci recevait une lettré, ou plus exactement une carte-télégramme, adressée par l’attaché militaire allemand ou un de ses agents au commandant Esterhazy. Cette lettre, qu’on veuille bien le remarquer, était apportée au ministère de la guerre dans les mêmes conditions que le bordereau> sur lequel fut condamné Dreyfus. Elle offrait donc lés mêmes garanties d’authenticité que le bordereau. Comme le bordereau, elle avait été saisie à la légation militaire allemande. Elle était apportée par lé même agent, par le même serviteur de la légation, qui avait apporté le bordereau. Et comme le bordereau, elle était apportée coupée en menus morceaux. C’était là une précaution toute naturelle pour couvrir l’agent qui servait la police française. S’il avait remis au service dés renseignements les documents entiers, non déchirés, ces documents, passant sous lés yeux de plusieurs personnes dans les bureaux, auraient été aisément reconnus : leur provenance eût été ainsi connue et la moindre indication, la moindre imprudence pouvait perdre l’agent qui la livrait. Au contraire, quand ils arrivaient en petits morceaux, ils ne prenaient de sens qu’une fois reconstitués ; et seul, lé chef du service des renseignements et les deux officiers qui l’assistaient dans lé travail de reconstitution étaient au courant. Voilà comment le bordereau était parvenu au ministère en octobre 1894, coupé en morceaux ; voilà comment la lettre de l’attaché militaire à Esterhazy parvint en mai 1896, coupée en morceaux, et par les mêmes voies que le bordereau.

--- II ---

Nous connaissons officiellement le texte de ce document qu’on a appelé le petit bleu, parce que> au procès d’Esterhazy, lé général de Luxer, président du Conseil de guerre, en a donné connaissance dans la partie publique - du procès. Le voici :

  1. J’attends avant tout une explication plus détaillée que celle que vous m’avez donnée, l’autre jour, sur la question en suspens. En conséquence, je vous prie de me la donner par écrit, pour pouvoir juger si je puis continuer mes relations avec la maison R..., ou non.

Monsieur le commandant Esterhazy, 27, rue de la Bienfaisance, à Paris.# Cette lettre était signée C... Son authenticité n’était pas douteuse ; car, je le répète, elle était apportée directement de la légation militaire allemande, de la même façon que lé bordereau.

--- III ---

En soi, par son contenu, cette carte-lettre était bien loin d’être décisive, et certes, elle ne suffirait pas à démontrer la trahison d’un homme. Cependant, il sera bien permis de dire que les adversaires de Dreyfus triompheraient bruyamment s’ils pouvaient produire contre lui une pièce de cette gravité, un indice de cette valeur. En tout cas, elle démontre au moins qu’entre l’attaché militaire allemand, M. dé Schwarzkoppen, et le commandant Esterhazy, il y avait dés relations louches. Ce n’était pas assez pour conclure contré le commandant t Esterhazy : c ’était assez pour, ouvrir une enquête sur lui. C’est ce que fit tout de suite le lieutenant-colonel Picquart. Là est lé crime qu’on ne lui a pas encore pardonné. Aujourd’hui, l’Etat-Major protecteur d’Esterhazy et lés journaux à sa dévotion, pour affaiblir l’effet de cette première pièce, insinuent qu’elle est un faux. Ils insinuent qu’elle pourrait bien avoir été fabriquée par le lieutenant-colonel Picquart lui-même. Et ils invoquent pour cela deux arguments misérables. Ils disent que le colonel Picquart, en priant son subordonné le capitaine Lauth de photographier cette pièce, lui a recommandé de faire disparaître sur la photographie les traces de déchirure. C’est puéril, car c’est ce qui se pratique toujours quand on fait la photographie d’un document déchiré. Et cela ne pouvait tromper personne, puisque c’est l’original seul qui fait foi, et que l’original portait forcément toujours les traces de déchirure. Le colonel Picquart prenait là simplement une précaution très sage. Comme il y avait eu, à propos du procès Dreyfus des indiscrétions et des bavardages sur le bordereau, comme on savait dans les bureaux de la guerre qu’il était parvenu déchiré, Si la photographie de la carte-télégramme avait, elle aussi, révélé dés déchirures, son origine aurait été aisément devinée et lé secret nécessaire a l’enquête eut été compromis. Bien mieux, le colonel Picquart n’avait aucun intérêt, pour établir l’authenticité de la pièce, à faire disparaître les traces de déchirure : car ces, déchirures au contraire, pareilles à celles du bordereau et s’expliquant par l’identité dé provenance, ajoutaient à l’authenticité de la carte-lettre. Et qu’on n’oublie pas que, pour les fac-similés du bordereau, l’Etat-Major avait fait disparaître la trace dés déchirures ; le colonel Picquart né faisait que se conformer à l’usage même des bureaux dé la guerre. Il faut à ceux-ci une singulière mauvaise foi et un désir bien violent dé sauver à tout prix Esterhazy, pour oser le lui reprocher. Le second grief est aussi puéril, et le colonel Picquart s’en est expliqué dans sa déposition avec une simplicité d’accent, une clarté et une sincérité décisive :

  1. (Procès Zola, tome I, page 298) : On m’a reproché ensuite d’avoir voulu faire dire que la carte-télégramme était d’une personne déterminée. Le fait s’est passé d’une façon bien simple : j’examinais ce document avec le capitaine Lauth, et le capitaine me dit : " Mais ce document n’a aucun signe d’authenticité ; il faudrait qu’il eût une date, un cachet de poste. " Là-dessus, je lui dis : " Mais vous pourriez bien témoigner vous, d’où il vient, vous savez bien de quelle écriture il est.> Il me répondit : " Ah! non, jamais. Je ne connais pas cette écriture. " Remarquez que la chose s’est passée exactement comme cela, qu’il n’y a pas eu un mot de plus ou de moins, et je crois que la déposition du commandant Lauth n’a pas dû être différente de la mienne a’ cet égard. Cet officier n’a attaché au moment même aucun caractère douteux à ma question. La preuve, c’est que nous sommes restés dans les meilleurs termes ; la preuve, c’est qu’il m’a reçu ensuite à sa table, chose qui ne se fait pas d’habitude entre un inférieur et un supérieur ; en un mot, nous étions restés dans les meilleurs termes. Or, si j’avais voulu le suborner, lui imposer une opinion qui n’était pas la sienne, j’aurais commis une action qui ne m’eut pas permis dé rester en relations de camaraderie avec lui. Plus tard, *lorsque cette carte-télégramme m’a conduit au bordereau Dreyfus, les choses se sont gâtées* ; on n ramassé tous ces petits faits, et ou s’en est servi contre moi en les dénaturant. Du reste, il y a une chose qui montre très bien comment on peut se servir des faits les plus petits, lés plus simples, quand on veut perdre quelqu’un : . il y a une autre chose qui m’a été reprochée, bien qu’elle ne soit pas mentionnée au rapport Ravary, c’est d’avoir voulu faire mettre le cachet de la poste sur le petit bleu. jamais de la vie, je n’ai eu une intention pareille ; d’ailleurs, je crois que la chose est encore de la même espèce que cette affaire de subornation. Dans la déposition écrite du commandant Lauth, qui m’est assez présente à la mémoire, cet officier affirme m’avoir dit en parlant du petit bleu : " Cette pièce n’a aucun caractère d’authenticité, il faudrait une date ou le cachet de la poste ". Il est probable que ce mot a été répété, dénaturé, et qu’on est parti de là pour dire que j’avais voulu faire - apposer le cachet de la poste.#

--- IV ---

On peut ajouter que le cachet de la poste n’aurait en rien garanti l’authenticité. Il est toujours facile &’ l’autorité militaire, Si elle fabrique un document, dé le jeter à la poste et de l’y faire saisir. Le colonel Picquart, dans l’hypothèse où il aurait voulu donner â une pièce fausse un caractère authentique, n’avait donc aucun intérêt à la faire timbrer. Ce qui faisait l’authenticité du petit bleu c’est au contraire qu’il vint directement, comme le bordereau, et par les mêmes voies que lui, de la légation militaire allemande. D’ailleurs, quel intérêt pouvait avoir, en mai 1896, le chef du service des renseignements, à fabriquer un faux contre Esterhazy? Bien mieux, quel intérêt pouvait avoir, â ce moment, n’importe quelle personne au monde, à user contre Esterhazy d’une pièce fausse? Les adversaires de la révision du procès Dreyfus ont indiqué que la famille Dreyfus et ses amis voulaient substituer au condamné un autre coupable et qu’ils avaient choisi à Cet effet Esterhazy. Nous verrons que cette hypothèse désespérée ne résiste pas â l’examen. Mais, même dans ce cas, quel intérêt aurait-on eu, en mai 1896, à fabriquer cette carte-lettre contre Esterhazy? Ou bien, à ce moment-là, on ignorait que toute la conduite d’Esterhazy était abominable et suspecte, qu’il avait écrit à Mme de Boulancy des lettres odieuses et qu’entre son écriture et celle du bordereau il?J avait une ressemblance " effrayante ", comme il le dit plus tard lui-même. Si on ignorait tout cela, il était bien inutile de créer contre Esterhazy un faux qui ne mènerait à rien. Et Si au contraire, on pouvait savoir, dès ce moment-là, que des charges réelles, sérieuses, terribles, pesaient sur Esterhazy, à quoi bon, au lieu de produire directement ces charges, compromettre une cause solide par la fabrication d’un faux? La carte-lettre ne pouvait pas constituer une preuve : elle pouvait simplement mettre sur la piste. A quoi bon ouvrir cette piste par un faux, Si l’on avait déjà des soupçons graves contre Esterhazy? Et Si on n’avait pas à cette époque la moindre connaissance d’Esterhazy, par quel miracle la piste ouverte par un faux conduira-t-elle précisément à un homme dont l’écriture ressemble " effroyablement " à celle du bordereau? La vérité, c’est qu’à cette date, personne aux bureaux de la guerre, personne non plus parmi ceux qui croyaient à l’innocence de Dreyfus, n’avaient la moindre connaissance d ’Esterhazy. Personne ne pouvait donc songer à fabriquer un faux destiné à le perdre. Ce faux était inutile dans tous les cas. Il était inutile s’il n’y avait pas d’autres charges contre Esterhazy ; il était inutile aussi s’il y avait d’autres charges.

--- V ---

Enfin, voici qui coupe court à toute controverse. Depuis deux ans, depuis l’automne de 1896, depuis que le colonel Picquart, en enquêtant sur Esterhazy, a découvert qu’il était l’auteur véritable du bordereau, le traître véritable, des haines effroyables se sont abattues sur le colonel Picquart. Les bureaux de la guerre, responsables de l’enquête contre Dreyfus et de la condamnation d’un innocent, ont juré une haine sans merci à l’homme qui, en découvrant leur erreur, humiliait leur amour-propre et compromettait leur avenir. La haute armée, exaspérée par le rude coup qu’un officier portait à l’infaillibilité militaire, est acharnée à le perdre. La réaction cléricale et antisémite, qui, il y L quatre ans, a saisi le juif Dreyfus comme une proie et qui ne veut pas le rendre, dénonce le colonel Picquart comme un malfaiteur public. Les gouvernants, incapables de résister à l’opinion aveugle, affolés d’ambition et de peur, se prêtent contre l’officier, coupable d’avoir vu la vérité et de l’avoir dite, aux plus répugnantes besognes. Il n’a pas suffi de lui arracher son grade. Le voilà maintenant jeté en prison, en attendant sans doute qu’on le livre au huis clos des Conseils de guerre, pour avoir dit à M. Cavaignac qu’il se trompait sur la valeur d’un document. Parce que tout le système d’orgueil, d’arbitraire et de mensonge de la haute armée s’est heurté à la conscience de cet homme, il est maudit et livré aux bêtes : tous les jours il est accusé de trahison parce qu’il a trouvé le véritable traître. Et pourtant, Si l’on insinue qu’il a fabriqué la carte-lettre, on n’ose pas l’affirmer. On n’ose pas le poursuivre pour cela [On vient de s’y décider, au moment même où je relis Ces épreuves. Mais la date tardive de cette décision montre bien qu’il n’y a là qu’une manoeuvre désespérée de l’Etat-Major, et tout mon raisonnement subsiste.] On sait que cette accusation serait Si monstrueuse et Si ridicule qu’on hésite, et c’est la meilleure preuve de l’authenticité de la carte-télégramme qui a jeté une première lueur sur les relations suspectes d’Esterhazy avec M. de Schwarzkoppen.

--- VI ---

Cette carte-lettre subsiste donc, avec toute sa gravité, et ce n’est pas le piètre argument d’Esterhazy qui la détruira. Il a dît à son procès devant le Conseil de guerre : " Il n’est pas admissible que Si j’avais des relations louches avec la personne visée par M. Picquart, elle soit assez bête pour m’écrire à moi qui serais un espion, d’une telle façon, en mettant mon nom, mon grade, mon adresse, sur une carte ainsi jetée à la poste, une carte qu’on laisse traîner, qui peut être ouverte par mes domestiques, par les concierges, par ma famille. C’est invraisemblable. " Esterhazy n’oublie qu’une chose : c’est que, signée seulement de l’initiale conventionnelle C, cette carte, d’ailleurs fermée, ne pouvait le compromettre ni auprès des concierges, ni auprès des domestiques en supposant qu’ils aient pu la lire. Pour qu’elle devînt une charge contre lui, il fallait qu’elle fût soustraite à la légation même, comme l’avait été le bordereau, et portée directement au ministère. Et cela, à coup sûr, le correspondant d’Esterhazy ne l’avait pas prévu, de même qu’il ne pouvait savoir encore, à cette date, que le bordereau lui avait été dérobé. Il est donc établi, ou, Si l’on veut, infiniment vraisemblable que c’était bien une lettre de la légation allemande à M. Esterhazy qui, en mai 1896, parvenait au bureau des renseignements, et mettait en éveil le lieutenant-colonel Picquart.

[modifier] Ce qu’est Esterhazy

--- I ---

C’était un premier indice> et le colonel Picquart ouvrit une enquête. Il reçut tout d’abord sur la vie privée du commandant les renseignements les plus déplorables. Au contraire de Dreyfus, Esterhazy menait une vie de désordre et de jeu qui l’acculait sans cesse à d’extrêmes besoins d’argent et le tenait dans une violente agitation d’esprit. Vivant d’opérations de Bourses et d’expédients douteux, il était sans cesse à la veille d’une catastrophe. Sa violence haineuse, effrénée et sans scrupule, éclate dans toutes ses lettres. Contre la France surtout, il semble toujours exaspéré. Il écrit à Mme de Boulancy : " Les Allemands mettront tous ces gens-là (il s’agit des Français) à la raison avant qu’il soit longtemps. " Il lui écrit : " Voilà la belle armée de France! C’est honteux, et Si ce n’était pas la question de position, je partirais demain. J’ai écrit à Constantinople : Si on me propose un grade qui me convienne, j’irai là-bas ; mais je ne partirai pas sans avoir fait à toutes ces canailles *une plaisanterie de ma façon*. " Il lui écrit encore : " Mes grands chefs, poltrons et ignorants, iront une fois de plus peupler les prisons allemandes. " Voici de quel ton il parle d’une femme : " Je suis à l’absolue merci de cette drôlesse, Si je commets vis-à-vis d’elle la moindre faute ; et c’est une situation qui est loin d’être gaie ; je la hais, tu peux m’en croire et donnerais tout au monde pour être aujourd’hui à Sfax et l’y faire venir. Un de mes spahis, avec un fusil qui partirait comme par hasard, la guérirait à tout jamais. " Enfin, dans une lettre qu’il a vainement tâché de nier et dont l’authenticité est certaine, il se livre contre la France a une véritable explosion de haine sauvage.

  1. Je suis absolument convaincu que Cc peuple (c’est le peuple français) ne vaut pas la cartouche pour le tuer ; et toutes ces petites lâchetés de femmes saoules auxquelles se livrent les nommes, me confirment à fond dans mon opinion ; il n’y a pour moi (lu ’une qualité humaine, et elle manque complètement aux gens de

ce pays, et si, ce soir, on venait me dire que Si *j’étais tué demain comme capitaine de uhlans en sabrant des Français, je serais parfaitement heureux*... Je ne ferais pas de mal à un petit chien *mais je ferais tuer cent mille Français avec plaisir*... Aussi tous les petits potins de perruquier ou goguette me mettent-ils dans une rage noire ; et Si je pouvais, ce qui est plus difficile qu’on ne croit, je serais chez le mahdi dans quinze jours. Ah! les on dit que, avec le on anonyme et lâche, et les hommes immondes qui vont d’une femme à une autre colporter leur ragoût de lupanar, comme cela ferait triste figure dans un rouge soleil de bataille, dans Paris pris d’assaut et *livré au pillage de cent mille soldats ivres*. *Voilà une fête que je rêve!* Ainsi soit-il.#

--- II ---

Et l’homme qui écrit ces lettres appartient encore, comme officier, à l’armée française : il porte encore la croix de la Légion d’honneur qui a été arrachée Zola! Mais "e n’est point ce scandale que je veux relever. Il suffit de noter que l’homme qui écrit de ce style ne doit pas répugner tout à fait à une besogne de trahison. Aussi bien, malgré les allures romantiques de ses lettres et leur violence criarde, c’est un banditisme sans grandeur. On ne devine pas en lui, quoi qu’il en dise, l’homme capable de grandes choses, même dans le mal. C’est plutôt un aventurier médiocre et vantard, un rastaquouère de trahison qui se contentera de passer à la caisse allemande, en livrant des documents quelconques, quand les créanciers seront trop exigeants ou que l’opération de Bourse aura manqué. On sent toujours qu’il est à la veille d’un mauvais coup, et après avoir ruiné les siens par son désordre, il s’écrie, avec une vulgarité mélodramatique, qu’il est acculé au crime pour les sauver. Voici ce qu’il écrit en février 1894, c’est-à-dire vers le temps Où est envoyé le fameux bordereau :

  1. Cette perte d’un héritage, que nous étions en droit de regarder comme assuré, et qui nous aurait sauvés, nous aurait permis de vivre, causée par l’intolérance stupide de cette famille sans coeur, la conduite inouïe de mon oncle, la sauté de ma malheureuse femme, la destinée qui attend mes pauvres petites filles, et à laquelle je ne puis me soustraire que par un crime, tout cela est au-dessus des forces humaines.#

A défaut dé crime, c’est aux plus tristes expédients qu’il a recours. Ayant servi de témoin à un officier juif dans un duel, il s’en prévaut pour faire faire à son profit chez les juifs riches, à commencer par M. de Rothschild, une quête à domicile. Ce futur champion de l’antisémitisme monnayait aux dépens des juifs son rôle de témoin. Et en ce moment même, il est sur le coup d’une plainte en escroquerie déposée par son cousin.

--- III ---

Quand le colonel Picquart, déjà mis en éveil par la carte- lettre adressée de la légation allemande à Esterhazy, eut appris par une première enquête que le commandant " était un homme à court d’argent et ayant bien des accrocs dans son existence " il poussa plus loin. Et il apprit que le commandant Esterhazy, quoiqu’il eut un médiocre souci de ses devoirs militaires, manifestait une grande curiosité pour les documents militaires ayant un caractère confidentiel. Il les recherchait constamment, *et il les faisait recopier chez lui par des secrétaires*.

[modifier] Les charges

--- I ---

A ce moment, les charges qui pesaient sur Esterhazy commençant à devenir graves, le colonel Picquart mit ses chefs au courant de ses démarches ; il leur déclara qu’un officier de l’armée pouvait être gravement soupçonné. Ses chefs lui donnèrent plein pouvoir pour continuer ses recherches. Notez qu’à ce moment encore aucun lien entre l’affaire Dreyfus et i ’affaire Esterhazy n’apparaissait. On savait que l’attaché militaire allemand, M. de Schwarzkoppen, ou un de ses agents, avait écrit une carte-lettre à Esterhazy et avait avec lui des relations suspectes. On savait qu’Esterhazy menait une vie de désordre et d’expédients qui justifiait tous les soupçons. On savait enfin qu’il recueillait le plus possible et faisait transcrire des documents militaires qui, dans sa vie d’agitation, n’avaient certainement pas pour lui un intérêt d’étude. On pouvait supposer dès lors qu’on se trouvait en face d’un cas de trahison. Mais rien n’indiquait encore qu’Esterhazy fut coupable des faits pour lesquels Dreyfus avait été condamné : il semblait qu’une trahison Esterhazy venait s’ajouter à la trahison Dreyfus. Rien ne laissait encore apparaître que la trahison Esterhazy devait être substituée à la trahison Dreyfus. Aussi l’Etat-Major approuvait-il, à cette date, et encourageait-il le colonel Picquart. Ayant ainsi averti ses chefs, celui-ci précisa ses recherches. Et tout d’abord un rapprochement saisissant s’offre à lui. Un agent du service des renseignements avait appris qu’un officier livrait à une légation étrangère des documents déterminés. C’était, selon l’agent, un officier supérieur, un chef de bataillon, âgé d’environ cinquante ans. (C’est l’âge d’Esterhazy.) Or, c’étaient précisément ces documents qu’Esterhazy avait cherché à se procurer.

--- II ---

Mais voici le coup de foudre. Le colonel Picquart, comme il est d’usage dans toutes les enquêtes, se procure des spécimen s de l’écriture d’Esterhazy. Il est naturel, en effet, quand un officier est suspect de trahison, que l’on rapproche son écriture des nombreuses pièces anonymes saisies par la police de renseignements. Le colonel Picquart demande donc au colonel du régiment d’Esterhazy des lettres de service de celui-ci, et, quand il les a en mains, il est frappé, on peut dire sans excès, il est foudroyé par la ressemblance complète, décisive, irrésistible de l’écriture d’Esterhazy et de l’écriture du bordereau. Comme nous l’avons déjà vu, il soumet ces lettres, sans en montrer les signatures aux deux enquêteurs, qui menèrent le procès contre Dreyfus, à Bertillon et à du Paty de Clam. Tous les deux, à l’instant, sans hésitation aucune, sans réserve aucune, reconnaissent *l’écriture du bordereau*. Bertillon apprend avec surprise que ces lettres sont postérieures à la condamnation de Dreyfus. Et il dit ceci au colonel Picquart : " Les juifs ont payé un officier’ pour qu’il se donne l’écriture du bordereau. " En soi, le propos était absurde, mais il suffit à démontrer qu’aux yeux de l’enquêteur qui, par son rapport d’expertise, a décidé l’accusation contre Dreyfus la ressemblance entre l’écriture du bordereau et l’écriture d’Esterhazy était complète. Du reste, comme nous allons le voir, Esterhazy lui-même a reconnu la ressemblance " effrayante " de son écriture à celle du bordereau, comme il a reconnu en alléguant divers prétextes, qu’il avait été plusieurs fois voir M. de Schwarzkoppen. Il a avoué dans des interviews aux journaux amis, à la Libre Parole, à l’Eclair, à l’Echo de Paris.

--- III ---

Donc, à ce point de l’enquête, et l’écriture du bordereau apparaissant identique à celle d’Esterhazy, voici où nous en sommes :

Je demande aux hommes de bon sens de comparer l’acte d’accusation qui a abouti à la condamnation de Dreyfus à l’acte d’accusation qui pouvait, dès le mois de septembre 1896, être dirigé contre Esterhazy. Dans l’acte d’accusation contre Dreyfus, rien, absolument rien, en dehors du bordereau ; une seule charge : la ressemblance incomplète, d’après l’acte d’accusation lui-même, de l’écriture de Dreyfus à l’écriture du bordereau. Au contraire, un ensemble de charges précises, terribles, décisives, pèse sur Esterhazy. Pendant que la vie de Dreyfus est régulière et sobre et qu’il n’a aucun besoin d’argent, Esterhazy, toujours à court d’argent, toujours dans les affaires de Bourse, le jeu et le désordre, glisse d’expédient en expédient. Pendant qu’aucune relation, directe ou indirecte, ne peut être établie entre M. de Schwarzkoppen et Dreyfus, Esterhazy est obligé d’avouer qu’il a vu M. de Schwarzkoppen. Pendant qu’aucune pièce, qu’aucun document n’établit qu’il y ait eu correspondance entre M. de Schwarzkoppen et Dreyfus, une carte-télégramme saisie à la légation militaire comme le bordereau, authentique comme le bordereau, démontre que M. de Schwarzkoppen se renseignait auprès d’Esterhazy. Pendant que rien, dans la nature des documents ou notes mentionnés au bordereau, n’indique que Dreyfus ait été, plus que n’importe qui, en état de les livrer, il se trouve que les documents qu’Esterhazy a cherché à se procurer sont exactement ceux qui, d’après la police du ministère de la guerre, ont été livrés à un attaché militaire par un officier supérieur âgé de cinquante ans. Pendant qu’aucune pratique suspecte ne peut être relevée contre Dreyfus, Esterhazy, à qui sa vie de dissipation et de perpétuels soucis ne laisse ni le loisir ni le goût de l’étude, emploie pourtant des secrétaires, en permanence, pour copier des documents, et le bordereau offre précisément à l’attaché étranger de lui faire copier des documents. Tandis que Dreyfus n’est pas allé en manoeuvres en 1894 et qu’ainsi la dernière phrase du bordereau : " Je vais partir en manoeuvres ", ne peut s’appliquer à lui, Esterhazy, quoique ce ne fût pas son tour, a demandé à aller hors rang, aux manoeuvres de printemps de 1894, juste à la date du bordereau. A ces manoeuvres, selon le témoignage même du général de Pellieux, " il passait son temps à fumer des cigarettes " ; Il n’y allait donc que pour justifier, en paraissant s’intéresser aux choses militaires, les emprunts de documents qu’il faisait à Rouen et à Paris. Enfin, pendant qu’entre l’écriture du bordereau et celle de Dreyfus, il n’y a qu’une ressemblance incomplète, pendant que les accusateurs s’épuisent en systèmes absurdes pour attribuer le bordereau à Dreyfus, malgré des différences caractéristiques, la ressemblance entre l’écriture du bordereau et l’écriture d’Esterhazy est complète, évidente, certaine. Les moindres particularités de l’une se retrouvent dans l’autre, et les experts même qui plus tard, dans le huis clos du Conseil de guerre, ont innocenté Esterhazy, sont obligés pourtant par l’évidence de reconnaître, comme nous le verrons, que l’écriture du bordereau est l’écriture d’Esterhazy.

--- IV ---

Oui, je le répète : qu’on compare l’acte d’accusation Si vain, Si vide, Si absurde, qui a fait condamner Dreyfus et l’acte d’accusation Si plein, Si solide, Si décisif, qui pouvait en septembre 1896 être

dressé contre Esterhazy. Et qu’on se demande par quelle coalition monstrueuse de toutes les forces d’iniquité et de mensonge Dreyfus innocent gémit dans le plus horrible supplice, tandis qu’Esterhazy défie, sur les boulevards, la vérité et la justice. Et qu’on ne se méprenne pas sur notre pensée. Ceci n’est pas, et ne peut être un réquisitoire de colère et de haine. Si dégradé, si ’vil que soit le traître Esterhazy, il est homme, et il n’est pas un seul individu humain qui ait le droit d’être impitoyable pour un autre. Il nous répugnerait de l’accabler, s’il n’était nécessaire, pour sauver l’innocent injustement condamné, de faire la lumière sur le vrai coupable, s’il n’était nécessaire aussi de montrer au peuple et à la France, sur le vif, l’oeuvre monstrueuse d’arbitraire, de mensonge et de trahison, à laquelle la haute armée, conduite par les du Paty et inspirée par la réaction, s’est laissé acculer.

--- V ---

Au point où le colonel Picquart avait conduit son enquête, l’affaire prenait soudain les proportions les plus vastes. Il ne s’agissait plus seulement de poursuivre Esterhazy : l’affaire Dreyfus se réveillait. Puisqu’il était certain que le bordereau sur lequel avait été condamné Dreyfus était d’Esterhazy, la culpabilité d’Esterhazy c’était l’innocence de Dreyfus, et le procès Esterhazy, sérieusement et honnêtement conduit, menait droit à la révision du procès Dreyfus. Du coup, c’était une affaire d’Etat qui était engagée : elle dépassait de beaucoup la compétence et la fonction du colonel Picquart, et il ne pouvait plus que remettre l’affaire en mains à ses chefs, en leur disant : " Voila’ la vérité : pour le bien de l’armée, pour l’honneur de l’armée, proclamez-le! " Le colonel Picquart n’avait aucune relation avec la famille Dreyfus. Il ne la connaissait pas, et on a vu par quelle suite d’événements, où la famille Dreyfus n’intervient à aucun degré, le colonel Picquart mit été mis sur la trace de la vérité. Mais la famille Dreyfus, convaincue de l’innocence du capitaine, cherchait de son côté. Elle allait entreprendre une campagne de réhabilitation. La première et courageuse brochure de Bernard Lazare, qui allait paraître en novembre 1896, était en préparation. Une sourde agitation commençait ; et le colonel Picquart suppliait l’Etat-Major de ne pas se laisser devancer, de ne pas se laisser enlever la direction de l’affaire. Puisqu’une erreur judiciaire avait été commise par des officiers, il fallait que ce fût l’armée elle-même qui eût l’initiative et l’honneur de la réparation. Seul, l’Etat-Major, ayant des éléments sérieux et des moyens décisifs d’information, pouvait mener à bonne fin l’oeuvre de justice, qui s’égarerait au dehors et se perdrait. Voilà le langage que le colonel Picquart tenait à ses chefs. Le 9 septembre 1896, il écrivait au général Gonse :

  1. Mon Général, j’ai lu attentivement votre lettre et je suivrai scrupuleusement vos instructions. Mais je crois devoir vous dire ceci : De nombreux Indices et un fait grave dont je vous parlerai à votre retour me montre ut que le moment est proche où des gens qui ont la conviction qu’on s’est trompé à leur égard vont tout tenter et faire un gros scandale. je crois avoir fait le nécessaire pour que l’initiative vienne de nous. Si l’on perd trop de temps, l’initiative viendra d’ailleurs, ce qui, abstraction faite de considérations plus élevées, ne nus donnera pas le beau rôle. je dois ajouter que ces gens-là ne me paraissent pas informés comme nous, le sommes et que leur tentative me parait devoir aboutir à un gros gâchis, un scandale ; un gros bruit qui n’amènera pourtant pas la clarté : Ce sera une crise fâcheuse inutile et qu’on pourrait éviter en faisant justice a’ temps. Veuillez, etc.

Picquart.#

En termes discrets, mais forts, cette lettre Si prévoyante et Si belle posait devant l’Etat-Major le cas de conscience, le problème de conduite qu’il fallait résoudre. Ou bien l’Etat-Major reconnaîtrait hardiment que le Conseil de guerre qui avait jugé Dreyfus avait pu se tromper et il allait lui- même prendre la direction d’une enquête loyale et décisive sur Esterhazy, la lumière serait faite et " l’honneur de l’armée " serait grand ; ou bien l’Etat-Major allait se troubler ; et sacrifier la vérité à ses intérêts de classe : alors il n’étoufferait pas la vérité que rien ne supprime, mais celle-ci ne se ferait jour qu’à travers les plus douloureuses agitations.

--- VI ---

Le général Gonse était au-dessous de ce problème. Il répondit la lettre suivante :

  1. Mon cher Picquart, Je vous accuse réception de votre lettre du 8. Après y avoir réfléchi, malgré ce qu’elle contient d’inquiétant, je persiste dans mon premier sentiment. je crois qu’il est nécessaire d’agir avec une extrême circonspection. Au point où vous en êtes de votre enquête, il ne s’agit pas bien entendu d’éviter la lumière, mais il faut savoir comment on doit s’y prendre pour arriver à la manifestation de la vérité. Ceci dit, il faut éviter toute fausse manoeuvre, et surtout se garder de démarches irréparables. Le nécessaire est, il me semble, d’arriver en silence, dans

l’ordre d’idées que je vous ai indiqué, à une certitude aussi complète que possible, avant de rien. compromettre. < je sais bien que le problème à résoudre est difficile, et qu’il peut être plein d’imprévu, mais c’est précisément pour cette raison qu’il faut marcher avec prudence. Cette vertu ne vous manque pas ; je suis donc tranquille. > Songez donc que les difficultés sont grandes et qu’une bonne tactique posant à l’avance toutes les éventualités est indispensable. "

Gonse.#

Cette lettre prouve trois choses. Elle prouve d’abord qu’à ce moment les chefs du colonel Picquart lui témoignaient une entière confiance et avaient la plus haute idée de sou caractère et de son esprit. Plus tard, quand les bureaux de la guerre auront pris décidément parti contre Dreyfus innocent, pour Esterhazy coupable, quand ils se seront engagés à fond dans le mensonge pour ne pas avouer une erreur, ils calomnieront par tous les moyens le colonel Picquart. Maintenant, au contraire, ils proclament sa clairvoyance, sa droiture et sa prudence, et ils comptent sur lui pour mener à bien une oeuvre très difficile. Cette lettre du général Gonse prouve en second lieu qu’il n’avait rien de décisif ou même rien de sérieux à opposer à l’enquête et aux conclusions du colonel Picquart. Celui-ci apprend à l’Etat-Major qu’Esterhazy est en correspondance avec M. de Schwarzkoppen ; il lui apprend qu’Esterhazy recueille et fait copier des documents confidentiels, et que ces documents sont précisément ceux qui, d’après les experts du ministère, ont été livrés. Enfin et surtout le colonel Picquart apprend à l’Etat-Major que, de toute évidence et de l’aveu même de MM. Bertillon et du Paty de Clam, le bordereau sur lequel a été condamné Dreyfus est de l’écriture d’Esterhazy. Ce n’est donc plus seulement une affaire Esterhazy à instruire, c’est l’affaire Dreyfus à réviser. Bien mieux, pour qu’il n’y ait pas de doute possible, le colonel Picquart fait allusion, dans Sa lettre, aux démarches de la famille Dreyfus et il adjure ses chefs de ne pas se laisser remorquer. Le général Gonse ne pouvait donc pas ignorer que l’affaire Dreyfus était réveillée par les découvertes du colonel Picquart. ; et c’est parce qu’il l’avait compris ainsi qu’il parle des difficultés du problème.

--- VII ---

Mais que répond-il? Certes, sa lettre ne prouve pas qu’il considère des lors comme absolument certaines la culpabilité d’Esterhazy et l’innocence de Dreyfus. Mais elle démontre qu’il n’a pas d’objection péremptoire à opposer au colonel Picquart. Si, à ce moment, le général Gonse avait cru la culpabilité de Dreyfus indiscutable, il eût dit au colonel Pic quart :" Prenez garde, vous vous engagez dans une fausse voie ou dans une impasse ; vous allez vous briser contre un mur. " S’il avait connu dans le fameux dossier secret dont nous parlerons bientôt, une pièce décisive Contre Dreyfus, il aurait dit â son ami le colonel Picquart : " Vous vous méprenez sur la portée de vos découvertes : il est impossible que Dreyfus soit innocent. " Le général Gonse se garde bien d’invoquer avec assurance le dossier secret, Car il sait qu’il n’a point une valeur certaine, et le colonel Picquart affirme à ses chefs, dès ce moment-là, comme il l’a déclaré devant la cour d’assises, qu’il n’y a au dossier " secret " aucune pièce concluante contre Dreyfus et au contraire qu’une pièce du prétendu dossier Dreyfus s’applique certainement à Esterhazy. Pas plus qu’il n’oppose au colonel Picquart le dossier secret, le général Gonse ne lui oppose les prétendus aveux de Dreyfus. Et pourtant, c’est le général Gonse lui-même, comme en témoigne la lettre lue par M. Cavaignac, qui à assisté au récit du capitaine Lebrun-Renaud devant le ministre de la guerre : Si bien que M. Cavaignac fonde sa conviction personnelle sur une conversation rapportée par le général Gonse et qui ne suffisait pas à convaincre le général Gonse lui-même. Non, quand le colonel Picquart lui soumettait la carte- télégramme envoyée par M. de Schwarzkoppen à Esterhazy, quand il lui transmettait son enquête sur la vie privée et les déplorables habitudes de celui-ci, quand il lui signalait l’étrange atelier où Esterhazy faisait copier des documents confidentiels, enfin et surtout quand il lui mettait sous les yeux l’écriture d’Esterhazy, ressemblant trait pour trait à l’écriture du bordereau, le général Gonse n’avait rien à répondre ; il ne s’engageait pas aussi vite et aussi à fond que le colonel Pic quart, mais il acceptait la haute probabilité de son enquête, et il lui demandait seulement de la pousser encore pour en faire une certitude complète : à ses yeux le colonel Picquart, affirmant l’innocence de Dreyfus et la trahison d’Esterhazy, était sur le chemin de la certitude ; et la lumière était déjà assez éclatante pour que nul ne put songer à l’éteindre. C’est là ce que prouve bien, en second lieu, la lettre du général Gonse.

--- VIII ---

Mais elle prouve aussi qu’il commençait à avoir peur. Sous ces recommandations de prudence, on devine déjà les hésitations, les terreurs naissantes. Au point où en étaient les choses, l’enquête officieuse avait donné tout ce qu’elle pouvait donner. Il n’y avait qu’un moyen d’aboutir à la certitude absolue réclamée par le général Gonse, c’était d’ouvrir contre Esterhazy, dès ce moment, une information judiciaire. Certes, on n’avait pas attendu, pour informer contre Dreyfus,

des éléments de preuve aussi concluants ; et quand ou songe qu’un an plus tard, quand Esterhazy fut publiquement dénoncé, il fallut l’intervention frauduleuse et criminelle de l’Etat-Major pour le sauver de lui-même et l’empêcher d’avouer, il est infiniment probable qu’en septembre 1896 l’information judiciaire aurait rapidement abouti. Mais quoi! ouvrir ainsi officiellement l’information contre Esterhazy, et sur le même bordereau qui avait fait condamner Dreyfus, c’était rouvrir officiellement l’affaire Dreyfus, c’était proclamer que la culpabilité de celui-ci n’était plus certaine, c’était avouer qu’un Conseil de guerre avait pu se tromper et que les bureaux de la guerre avaient conduit l’enquête avec un détestable parti pris ou une coupable légèreté. Et le général Gonse hésitait. Sa conscience, l’enquête lumineuse du colonel Picquart lui faisaient un devoir de remettre en question l’affaire Dreyfus, et la peur dos responsabilités lui conseillait une attitude expectante. De là ses hésitations et ses atermoiements. Pendant qu’il hésitait et ajournait, les bureaux de la guerre avertis décidaient de marcher contre la vérité : ils préviennent les journaux antisémites, déchaînent l’opinion, terrorisent les ministres et les Chambres. Le colonel Picquart voit tout à coup se former contre lui, rue Saint-Dominique, à l’Etat-Major, une conspiration formidable : des officiers criminels dirigés par le principal coupable, du Paty de Clam, décident de maintenir au bagne, malgré tout, Dreyfus innocent, et de perdre le colonel Picquart. Celui-ci, isolé, se trouve pris tout t coup et broyé par une énorme machine d’oppression et de mensonge ; le militarisme, incompatible avec la conscience et la pensée, rejette Picquart et se prépare à l’écraser ; et celui-ci ne peut plus opposer au terrible mécanisme de fer, organisé pour la suppression de l’esprit, que la noble révolte de la conscience individuelle : " Je sais que Dreyfus est innocent et je n’emporterai pas ce secret au tombeau. " En tout cas, quelles que soient les violences qu’il subit, son enfer n’a pas été vain. Car, dès maintenant, il est démontré que le bordereau sur lequel a été condamné Dreyfus est d’Esterhazy.

[modifier] Les aveux d’Esterhazy

--- I ---

Que le bordereau *sur lequel a été condamné Dreyfus* soit d’Esterhazy, il n’y a plus de doute aujourd’hui pour personne et même beaucoup d’adversaires de Dreyfus le reconnaissent expressément. M. Cavaignac lui-même, dans son discours du 7 juillet, quand il a résumé pour la France les raisons, selon lui décisives, qui démontraient la culpabilité de Dreyfus, *n’a pas osé parler du bordereau*. Esterhazy lui-même a été obligé, sur ce point, à des aveux à peu près complets, et dans son procès même, les experts, qui ont l’air de l’innocenter, l’accablent. Voici d’abord son aveu, à peine dissimulé sous la plus ridicule invention. Je prie les lecteurs attentifs de méditer l’article suivant, signé *Dixi*, et qui a paru dans la Libre Parole, le 15 novembre 1897. Cet article, qui contient sur Esterhazy, sur son caractère et sa vie, des détails intimes, et qui est consacré à la défense d’Esterhazy, avant qu’il ait été publiquement accusé, émane certainement d’Esterhazy lui-même : nul ne le conteste. L’article a été rédigé ou par Esterhazy ou sur les données fournies par lui. C’est son système de défense. Le 14 novembre, le Figaro analysait ce qu’on a appelé le dossier Scheurer-Kestner. Il disait que celui-ci avait en mains des spécimens d’écriture d’un officier et que l’écriture de cet officier, d’ailleurs dissipé et déréglé, ressemblait d’une manière absolue à celle du bordereau. L’officier n’était pas nommé, mais Esterhazy comprit, et, pour amortir un peu le coup, il répondit dès le lendemain 15 dans la Libre Parole.

--- II ---

Comment avait-il su qu’il s’agissait de lui? Il n’y a que deux explications. Ou bien, se sachant en effet coupable, il n’avait pas besoin d’attendre qu’on le nommât ; ou bien, il avait été averti dès longtemps par ses amis de l’Etat-Major, Ca particulier par du Paty de Clam, que c’était contre lui que le colonel Picquart avait recueilli des preuves. Ou plutôt les deux explications sont vraies à la fois. Quoi qu’il en soit, il n’attend pas la dénonciation publique de Mathieu Dreyfus, qui ne se produit que le 16. Et dès le 15, il se défend. Voici comment il explique le plan d’attaque de ses ennemis :

  • Le Complot.*

Malgré l’active surveillance du ministère des colonies, Dreyfus n’a jamais cessé de correspondre occultement avec la France, Nous n’insistons pas sur ce qu’il a pu faire à l’époque où il avait pour geôlier cet étrange commandant dont parlait l’Intransigeant, qui passait son temps à se documenter et qui s’est si bien documenté toute sa vie, qu’on n’a pas osé le destituer malgré sa conduite extraordinaire. Ce qui est certain, c’est que pendant cette entrevue entre Dreyfus et sa famille, qu’on eut la stupidité de tolérer, il imagina un système de correspondance occulte dont le seul défaut était d’être très lent. Néanmoins, à la fin de 1895, il avait réussi à donner tous les détails nécessaires à l’exécution de la machination

dont il espérait d’être réhabilité. Dreyfus, en effet, s’était alors décidé à révéler le procédé employé par lui, dans ses correspondances avec l’étranger, pour se protéger contre une surprise.

Voici ce procédé : Il écrivait ses correspondances sur un papier transparent, de manière à décalquer telle ou telle écriture ressemblant à la sienne. Il se couvrait ainsi, il est facile de le comprendre, contre tous les événements. On conçoit donc l’attitude des experts au moment du procès ; les uns se sont prononcés nettement et ont reconnu la main de Dreyfus ; les autres, moins habitués aux trucs des calqueurs, ont hésité. Néanmoins, la main de Dreyfus, si habile qu’elle ait été, s’est trahie manifestement sur plusieurs points ; quelques-uns figurent dans une brochure récemment vendue sur les boulevards. Un hasard dont on a retrouvé la trace fit découvrir à Dreyfus une écriture ayant avec la sienne des similitudes assez sensibles. Cette écriture appartenait à une personne que Dreyfus ne connaissait pas personnellement. Il était indispensable de se procurer habilement des échantillons d’écriture assez volumineux pour pouvoir y calquer des syllabes et même des mots entiers, dans des conditions particulières. Par une manoeuvre dont on connaît tous les détails dont le gouvernement est instruit et qu’on divulguera en temps et lieu, pour la confusion des défenseurs du traître, il réussit, en février 1894, t se procurer une notice de six pages environ de cette écriture renfermant un nombre notable de termes reproduits précisément dans le bordereau. Désormais, il pouvait opérer à son aise. Il était assuré, croyait-il, de l’impunité ; il avait un répondant sur lequel il comptait bien, le cas échéant, égarer les soupçons. L’événement ne réalisa pas ses espérances. Par suite de circonstances restées jusqu’ici incomplètement expliquées et qui tiennent sans doute à ce qu’il ne connaissait pas personnellement son répondant, Dreyfus ne réussit pas à le mettre en cause au moment du procès. Ce n’est que plus tard qu’il se décida à donner le nom de ce répondant pour en faire la victime à lui substituer, plus tard encore qu’il y ajouta les indications nécessaires.

Et l’article raconte ensuite que, pour aider Dreyfus dans cette oeuvre de réhabilitation frauduleuse, un officier des bureaux de la guerre (c’est une allusion au