Livre septième. Imprudence de faire des questions à un livre
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[modifier] I. la perle au fond du précipice.
Quelques minutes après son court colloque avec sieur Landoys, Gilliatt était à Saint-Sampson. Gilliatt était inquiet jusqu’à l’anxiété. Qu’était-il donc arrivé ? Saint-Sampson avait une rumeur de ruche effarouchée. Tout le monde était sur les portes. Les femmes s’exclamaient. Il y avait des gens qui semblaient raconter quelque chose et qui gesticulaient ; on faisait groupe autour d’eux. On entendait ce mot : quel malheur ! Plusieurs visages souriaient. Gilliatt n’interrogea personne. Il n’était pas dans sa nature de faire des questions. D’ailleurs il était trop ému pour parler à des indifférents. Il se défiait des récits, il aimait mieux tout savoir d’un coup ; il alla droit aux bravées. Son inquiétude était telle qu’il n’eut même pas peur d’entrer dans cette maison. D’ailleurs la porte de la salle basse sur le quai était toute grande ouverte. Il y avait sur le seuil un fourmillement d’hommes et de femmes. Tout le monde entrait, il entra. En entrant, il trouva contre le chambranle de la porte sieur Landoys qui lui dit à demi-voix : -vous savez sans doute à présent l’évènement ? -non. -je n’ai pas voulu vous crier ça dans la route. On a l’air d’un oiseau de malheur. -qu’est-ce ? -la durande est perdue.
Il y avait foule dans la salle. Les groupes parlaient bas, comme dans la chambre d’un malade. Les assistants, qui étaient les voisins, les passants, les curieux, les premiers venus, se tenaient entassés près de la porte avec une sorte de crainte, et laissaient vide le fond de la salle où l’on voyait, à côté de Déruchette en larmes, assise, mess Lethierry, debout. Il était adossé à la cloison du fond. Son bonnet de matelot tombait sur ses sourcils. Une mèche de cheveux gris pendait sur sa joue. Il ne disait rien. Ses bras n’avaient pas de mouvement, sa bouche semblait n’avoir plus de souffle. Il avait l’air d’une chose posée contre le mur. On sentait, en le voyant, l’homme au dedans duquel la vie vient de s’écrouler. Durande n’étant plus, Lethierry n’avait plus de raison d’être. Il avait une âme en mer, cette âme venait de sombrer. Que devenir maintenant ? Se lever tous les matins, se coucher tous les soirs. Ne plus attendre durande, ne plus la voir partir, ne plus la voir revenir. Qu’est-ce qu’un reste d’existence sans but ? Boire, manger, et puis ? Cet homme avait couronné tous ses travaux par un chef-d’oeuvre, et tous ses dévouements par un progrès. Le progrès était aboli, le chef-d’oeuvre était mort. Vivre encore quelques années vides, à quoi bon ? Rien à faire désormais. à cet âge on ne recommence pas ; en outre, il était ruiné. Pauvre vieux bonhomme ! Déruchette, pleurante près de lui sur une chaise, tenait dans ses deux mains un des poings de mess Lethierry. Les mains étaient jointes, le poing était crispé. La nuance des deux accablements était là. Dans les mains jointes quelque chose espère encore ; dans le poing crispé, rien. Mess Lethierry lui abandonnait son bras et la laissait faire. Il était passif. Il n’avait plus que la quantité de vie qu’on peut avoir après le coup de foudre. Il y a de certaines arrivées au fond de l’abîme qui vous retirent du milieu des vivants. Les gens qui vont et viennent dans votre chambre sont confus et indistincts ; ils vous coudoient sans parvenir jusqu’à vous. Vous leur êtes inabordable et ils vous sont inaccessibles. Le bonheur et le désespoir ne sont pas les mêmes milieux respirables ; désespéré, on assiste à la vie des autres de très loin, on ignore presque leur présence ; on perd le sentiment de sa propre existence ; on a beau être en chair et en os, on ne se sent plus réel ; on n’est plus pour soi-même qu’un songe. Mess Lethierry avait le regard de cette situation-là. Les groupes chuchotaient. On échangeait ce qu’on savait. Voici quelles étaient les nouvelles : la durande s’était perdue la veille sur le rocher Douvres, par le brouillard, une heure environ avant le coucher du soleil. à l’exception du capitaine qui n’avait pas voulu quitter son navire, les gens s’étaient sauvés dans la chaloupe. Une bourrasque de sud-ouest, survenue après le brouillard, avait failli les faire naufrager une seconde fois, et les avait poussés au large au delà de Guernesey. Dans la nuit ils avaient eu ce bon hasard de rencontrer le cashmere , qui les avait recueillis et amenés à Saint-Pierre-Port. Tout était de la faute du timonier Tangrouille, qui était en prison. Clubin avait été magnanime. Les pilotes, qui abondaient dans les groupes, prononçaient ce mot, l’écueil Douvres, d’une façon particulière. -mauvaise auberge, disait l’un d’eux. On remarquait sur la table une boussole et une liasse de registres et de carnets ; c’étaient sans doute la boussole de la durande et les papiers de bord remis par Clubin à Imbrancam et à Tangrouille au moment du départ de la chaloupe ; magnifique abnégation de cet homme sauvant jusqu’à des paperasses à l’instant où il se laisse mourir ; petit détail plein de grandeur ; oubli sublime de soi-même. On était unanime pour admirer Clubin, et, du reste, unanime aussi pour le croire, après tout, sauvé. Le coutre shealtiel était arrivé quelques heures après le cashmere ; c’était ce coutre qui apportait les derniers renseignements. Il venait de passer vingt-quatre heures dans les mêmes eaux que la durande. Il y avait patienté pendant le brouillard et louvoyé pendant la tempête. Le patron du shealtiel était présent parmi les assistants. à l’instant où Gilliatt était entré, ce patron venait de faire son récit à mess Lethierry. Ce récit était un vrai rapport. Vers le matin, la bourrasque étant finie et le vent devenant maniable, le patron du shealtiel avait entendu des beuglements en pleine mer. Ce bruit de prairies au milieu des vagues l’avait surpris ; il s’était dirigé de ce côté. Il avait aperçu la durande dans les rochers Douvres. L’accalmie était suffisante pour qu’il pût approcher. Il avait hélé l’épave. Le mugissement des boeufs qui se noyaient dans la cale avait seul répondu. Le patron du shealtiel était certain qu’il n’y avait personne à bord de la durande. L’épave était parfaitement tenable ; et, si violente qu’eût été la bourrasque, Clubin eût pu y passer la nuit. Il n’était pas homme à lâcher prise aisément. Il n’y était point, donc il était sauvé. Plusieurs sloops et plusieurs lougres, de Granville et de Saint-Malo, se dégageant du brouillard, avaient dû, la veille au soir, ceci était hors de doute, côtoyer d’assez près l’écueil Douvres. Un d’eux avait évidemment recueilli le capitaine Clubin. Il faut se souvenir que la chaloupe de la durande était pleine en quittant le navire échoué, qu’elle allait courir beaucoup de risques, qu’un homme de plus était une surcharge et pouvait la faire sombrer, et que c’était là surtout ce qui avait dû déterminer Clubin à rester sur l’épave ; mais qu’une fois son devoir rempli, un navire sauveteur se présentant, Clubin n’avait, à coup sûr, fait nulle difficulté d’en profiter. On est un héros, mais on n’est pas un niais. Un suicide eût été d’autant plus absurde, que Clubin était irréprochable. Le coupable c’était Tangrouille, et non Clubin. Tout ceci était concluant ; le patron du shealtiel avait visiblement raison, et tout le monde s’attendait à voir Clubin reparaître d’un moment à l’autre. On préméditait de le porter en triomphe. Deux certitudes ressortaient du récit du patron, Clubin sauvé et la durande perdue. Quant à la durande, il fallait en prendre son parti, la catastrophe était irrémédiable. Le patron du shealtiel avait assisté à la dernière phase du naufrage. Le rocher fort aigu où la durande était en quelque sorte clouée avait tenu bon toute la nuit, et avait résisté au choc de la tempête comme s’il voulait garder l’épave pour lui ; mais au matin, à l’instant où le shealtiel , constatant qu’il n’y avait personne à sauver, allait s’éloigner de la durande, il était survenu un de ces paquets de mer qui sont comme les derniers coups de colère des tempêtes. Ce flot avait furieusement soulevé la durande, l’avait arrachée du brisant, et, avec la vitesse et la rectitude d’une flèche lancée, l’avait jetée entre les deux roches Douvres. On avait entendu un craquement " diabolique " , disait le patron. La durande, portée par la lame à une certaine hauteur, s’était engagée dans l’entre-deux des roches jusqu’au maître-couple. Elle était de nouveau clouée, mais plus solidement que sur le brisant sous-marin. Elle allait rester là, déplorablement suspendue, livrée à tout le vent et à toute la mer. La durande, au dire de l’équipage du shealtiel , était déjà aux trois quarts fracassée. Elle eût évidemment coulé dans la nuit si l’écueil ne l’eût retenue et soutenue. Le patron du shealtiel avec sa lunette avait étudié l’épave. Il donnait avec la précision marine le détail du désastre ; la hanche de tribord était défoncée, les mâts tronqués, la voilure déralinguée, les chaînes des haubans presque toutes coupées, la claire-voie du capot-de-chambre écrasée par la chute d’une vergue, les jambettes brisées au ras du plat bord depuis le travers du grand mât jusqu’au couronnement, le dôme de la cambuse effondré, les chantiers de la chaloupe culbutés, le rouffle démonté, l’arbre du gouvernail rompu, les drosses déclouées, les pavois rasés, les bittes emportées, le traversin détruit, la lisse enlevée, l’étambot cassé. C’était toute la dévastation frénétique de la tempête. Quant à la grue de chargement scellée au mât sur l’avant, plus rien, aucune nouvelle, nettoyage complet, partie à tous les diables, avec sa guinderesse, ses moufles, sa poulie de fer et ses chaînes. La durande était disloquée ; l’eau allait maintenant se mettre à la déchiqueter. Dans quelques jours, il n’en resterait rien. Pourtant la machine, chose remarquable et qui prouvait son excellence, était à peine atteinte dans ce ravage. Le patron du shealtiel croyait pouvoir affirmer que " la manivelle " n’avait point d’avarie grave. Les mâts du navire avaient cédé, mais la cheminée de la machine avait résisté. Les gardes de fer de la passerelle de commandement étaient seulement tordues ; les tambours avaient souffert, les cages étaient froissées, mais les roues ne paraissaient pas avoir une palette de moins. La machine était intacte. C’était la conviction du patron du shealtiel . Le chauffeur Imbrancam, qui était mêlé aux groupes, partageait cette conviction. Ce nègre, plus intelligent que beaucoup de blancs, était l’admirateur de la machine. Il levait les bras en ouvrant les dix doigts de ses mains noires et disait à Lethierry muet : mon maître, la mécanique est en vie. Le salut de Clubin semblant assuré, et la coque de la durande étant sacrifiée, la machine, dans les conversations des groupes, était la question. On s’y intéressait comme à une personne. On s’émerveillait de sa bonne conduite. -voilà une solide commère, disait un matelot français. -c’est de quoi bon ! S’écriait un pêcheur guernesiais. -il faut qu’elle ait eu de la malice, reprenait le patron du shealtiel , pour se tirer de là avec deux ou trois écorchures. Peu à peu cette machine fut la préoccupation unique. Elle échauffa les opinions pour et contre. Elle avait des amis et des ennemis. Plus d’un, qui avait un bon vieux coutre à voiles, et qui espérait ressaisir la clientèle de la durande, n’était pas fâché de voir l’écueil Douvres faire justice de la nouvelle invention. Le chuchotement devint brouhaha. On discuta presque avec bruit. Pourtant c’était une rumeur toujours un peu discrète, et il se faisait par intervalles de subits abaissements de voix, sous la pression du silence sépulcral de Lethierry. Du colloque engagé sur tous les points, il résultait ceci : la machine était l’essentiel. Refaire le navire était possible, refaire la machine non. Cette machine était unique. Pour en fabriquer une pareille, l’argent manquerait, l’ouvrier manquerait encore plus. On rappelait que le constructeur de la machine était mort. Elle avait coûté quarante mille francs. Personne ne risquerait désormais sur une telle éventualité un tel capital ; d’autant plus que voilà qui était jugé, les navires à vapeur se perdaient comme les autres ; l’accident actuel de la durande coulait à fond tout son succès passé. Pourtant il était déplorable de penser qu’à l’heure qu’il était, cette mécanique était encore entière et en bon état, et qu’avant cinq ou six jours elle serait probablement mise en pièces comme le navire. Tant qu’elle existait, il n’y avait, pour ainsi dire, pas de naufrage. La perte seule de la machine serait irrémédiable. Sauver la machine, ce serait réparer le désastre. Sauver la machine, c’était facile à dire. Mais qui s’en chargerait ? Est-ce que c’était possible ? Faire et exécuter c’est deux, et la preuve, c’est qu’il est aisé de faire un rêve et difficile de l’exécuter. Or si jamais un rêve avait été impraticable et insensé, c’était celui-ci : sauver la machine échouée sur les Douvres. Envoyer travailler sur ces roches un navire et un équipage serait absurde ; il n’y fallait pas songer. C’était la saison des coups de mer ; à la première bourrasque les chaînes des ancres seraient sciées par les crêtes sous-marines des brisants, et le navire se fracasserait à l’écueil. Ce serait envoyer un deuxième naufrage au secours du premier. Dans l’espèce de trou du plateau supérieur où s’était abrité le naufragé légendaire mort de faim, il y avait à peine place pour un homme. Il faudrait donc que, pour sauver cette machine, un homme allât aux rochers Douvres, et qu’il y allât seul, seul dans cette mer, seul dans ce désert, seul à cinq lieues de la côte, seul dans cette épouvante, seul des semaines entières, seul devant le prévu et l’imprévu, sans ravitaillement dans les angoisses du dénûment, sans secours dans les incidents de la détresse, sans autre trace humaine que celle de l’ancien naufragé expiré de misère là, sans autre compagnon que ce mort. Et comment s’y prendrait-il d’ailleurs pour sauver cette machine ? Il faudrait qu’il fût non seulement matelot, mais forgeron. Et à travers quelles épreuves ! L’homme qui tenterait cela serait plus qu’un héros. Ce serait un fou. Car dans de certaines entreprises disproportionnées où le surhumain semble nécessaire, la bravoure a au-dessus d’elle la démence. Et en effet, après tout, se dévouer pour de la ferraille, ne serait-ce pas extravagant ? Non, personne n’irait aux rochers Douvres. On devait renoncer à la machine comme au reste. Le sauveteur qu’il fallait ne se présenterait point. Où trouver un tel homme ? Ceci, dit un peu autrement, était le fond de tous les propos murmurés dans cette foule. Le patron du shealtiel , qui était un ancien pilote, résuma la pensée de tous par cette exclamation à voix haute : -non ! C’est fini. L’homme qui ira là et qui rapportera la machine n’existe pas. -puisque je n’y vais pas, ajouta Imbrncam, c’est qu’on ne peut pas y aller. Le patron du shealtiel secoua sa main gauche avec cette brusquerie qui exprime la conviction de l’impossible, et reprit : -s’il existait... Déruchette tourna la tête. -je l’épouserais, dit-elle. Il y eut un silence. Un homme très pâle sortit du milieu des groupes et dit : -vous l’épouseriez, miss Déruchette ? C’était Gilliatt. Cependant tous les yeux s’étaient levés. Mess Lethierry venait de se dresser tout droit. Il avait sous le sourcil une lumière étrange. Il prit du poing son bonnet de matelot et le jeta à terre, puis il regarda solennellement devant lui sans voir aucune des personnes présentes, et dit : -Déruchette l’épouserait. J’en donne ma parole d’honneur au bon Dieu.
[modifier] II. beaucoup d’étonnement sur la côte ouest.
La nuit qui suivit ce jour-là devait être, à partir de dix heures du soir, une nuit de lune. Cependant, quelle que fût la bonne apparence de la nuit, du vent et de la mer, aucun pêcheur ne comptait sortir ni de la Hougue La Perre, ni du Bourdeaux, ni de Houmet Benet, ni du Platon, ni de Port Grat, ni de la baie Vason, ni de Perelle bay, ni de Pezeris, ni du Tielles, ni de la baie des Saints, ni de Petit Bô, ni d’aucun port ou portelet de Guernesey. Et cela était tout simple, le coq avait chanté à midi. Quand le coq chante à une heure extraordinaire, la pêche manque. Ce soir-là, pourtant, à la tombée de la nuit, un pêcheur qui rentrait à Omptolle eut une surprise. à la hauteur du Houmet Paradis, au delà des deux Brayes et des deux Grunes, ayant à gauche la balise des Plattes Fougères qui représente un entonnoir renversé, et à droite la balise de Saint-Sampson qui représente une figure d’homme, il crut apercevoir une troisième balise. Qu’était-ce que cette balise ? Quand l’avait-on plantée sur ce point ? Quel bas-fond indiquait-elle ? La balise répondit tout de suite à ces interrogations ; elle remuait ; c’était un mât. L’étonnement du pêcheur ne décrut point. Une balise faisait question ; un mât bien plus encore. Il n’y avait point de pêche possible. Quand tout le monde rentrait, quelqu’un sortait. Qui ? Pourquoi ? Dix minutes après, le mât, cheminant lentement, arriva à quelque distance du pêcheur d’Omptolle. Il ne put reconnaître la barque. Il entendit ramer. Il n’y avait que le bruit de deux avirons. C’était donc vraisemblablement un homme seul. Le vent était nord ; cet homme évidemment nageait pour aller prendre le vent au delà de la pointe Fontenelle. Là, probablement, il mettrait à la voile. Il comptait donc doubler l’Ancresse et le mont Crevel. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Le mât passa, le pêcheur rentra. Cette même nuit, sur la côte ouest de Guernesey, des observateurs d’occasion, disséminés et isolés, firent, à des heures diverses et sur divers points, des remarques. Comme le pêcheur d’Omptolle venait d’amarrer sa barque, un charretier de varech, à un demi-mille plus loin, fouettant ses chevaux dans la route déserte des clôtures, près du cromlech, aux environs des martellos 6 et 7, vit en mer, assez loin à l’horizon, dans un endroit peu fréquenté parce qu’il faut le bien connaître, devers la Roque-Nord et la Sablonneuse, une voile qu’on hissait. Il y fit d’ailleurs peu d’attention, étant pour chariot et non pour bateau. Une demi-heure s’était peut-être écoulée depuis que le charretier avait aperçu cette voile, quand un plâtreur, revenant de son ouvrage de la ville et contournant la mare Pelée, se trouva tout à coup presque en face d’une barque très hardiment engagée parmi les roches du Quenon, de la Rousse De Mer et de la Grippe De Rousse. La nuit était noire, mais la mer était claire, effet qui se produit souvent, et l’on pouvait distinguer au large les allées et venues. Il n’y avait en mer que cette barque. Un peu plus bas, et un peu plus tard, un ramasseur de langoustes, disposant ses boutiques sur l’ensablement qui sépare le Port Soif du Port Enfer, ne comprit pas ce que faisait une barque glissant entre la Boue Corneille et la Moulrette. Il fallait être bon pilote et bien pressé d’arriver quelque part pour se risquer là. Comme huit heures sonnaient au Catel, le tavernier de Cobo Bay observa, avec quelque ébahissement, une voile au delà de la Boue Du Jardin et des Grunettes, très près de la Suzanne et des Grunes de l’ouest. Non loin de Cobo Bay, sur la pointe solitaire du Houmet de la baie Vason, deux amoureux étaient en train de se séparer et de se retenir ; au moment où la fille disait au garçon : -si je m’en vas, ce n’est pas pour l’amour de ne pas être avec toi, c’est que j’ai mon fait à choser-, ils furent distraits de leur baiser d’adieu par une assez grosse barque qui passa très près d’eux et qui se dirigeait vers les Messellettes. Monsieur Le Peyre Des Norgiots, habitant le cotillon Pipet, était occupé vers neuf heures du soir à examiner un trou fait par des maraudeurs dans la haie de son courtil, la Jennerotte, et de son " friquet planté à arbres " ; tout en constatant le dommage, il ne put s’empêcher de remarquer une barque doublant témérairement le Crocq-Point à cette heure de nuit. Un lendemain de tempête, avec ce qui reste d’agitation à la mer, cet itinéraire était peu sûr. On était imprudent de le choisir, à moins de savoir par coeur les passes. à neuf heures et demie, à l’équerrier, un chalutier remportant son filet s’arrêta quelque temps pour considérer entre Colombelle et la Souffleresse quelque chose qui devait être un bateau. Ce bateau s’exposait beaucoup. Il y a là des coups de vent subits très dangereux. La roche Souffleresse est ainsi nommée parce qu’elle souffle brusquement sur les barques. à l’instant où la lune se levait, la marée étant pleine et la mer étant étale dans le petit détroit de Li-Hou, le gardien solitaire de l’île de Li-Hou fut très effrayé ; il vit passer entre la lune et lui une longue forme noire. Cette forme noire, haute et étroite, ressemblait à un linceul debout qui marcherait. Elle glissait lentement au-dessus des espèces de murs que font les bancs de rochers. Le gardien de Li-Hou crut reconnaître la Dame Noire. La Dame Blanche habite le Tau De Pez D’Amont, la Dame Grise habite le Tau De Pez D’Aval, la Dame Rouge habite la Silleuse au nord du Banc-Marquis, et la Dame Noire habite le Grand-étacré, à l’ouest de Li-Houmet. La nuit, au clair de lune, ces dames sortent, et quelquefois se rencontrent. à la rigueur cette forme noire pouvait être une voile. Les longs barrages de rochers sur lesquels elle semblait marcher pouvaient en effet cacher la coque d’une barque voguant derrière eux, et laisser voir la voile seulement. Mais le gardien se demanda quelle barque oserait à cette heure se hasarder entre Li-Hou et la Pécheresse et les Angullières et Lérée-Point. Et dans quel but ? Il lui parut plus probable que c’était la Dame Noire. Comme la lune venait de dépasser le clocher de Saint-Pierre Du Bois, le sergent du château rocquaine, en relevant la moitié de l’échelle pont-levis, distingua, à l’embouchure de la baie, plus loin que la Haute Canée, plus près que la Sambule, une barque à la voile qui semblait descendre du nord au sud. Il existe sur la côte sud de Guernesey, en arrière de Plainmont, au fond d’une baie toute de précipices et de murailles, coupée à pic dans le flot, un port singulier qu’un français, séjournant dans l’île depuis 1855, le même peut-être qui écrit ces lignes, a baptisé le port au quatrième étage , nom généralement adopté aujourd’hui. Ce port, qui s’appelait alors la Moie, est un plateau de roche, à demi naturel, à demi taillé, élevé d’une quarantaine de pieds au-dessus du niveau de l’eau, et communiquant avec les vagues par deux gros madriers parallèles en plan incliné. Les barques, hissées à force de bras par des chaînes et des poulies, montent de la mer et y redescendent le long de ces madriers qui sont comme deux rails. Pour les hommes il y a un escalier. Ce port était alors très fréquenté par les contrebandiers. étant peu praticable, il leur était commode. Vers onze heures, des fraudeurs, peut-être ceux-là mêmes sur lesquels avait compté Clubin, étaient avec leurs ballots au sommet de cette plate-forme de la Moie. Qui fraude guette ; ils épiaient. Ils furent étonnés d’une voile qui déboucha brusquement au delà de la silhouette noire du cap Plainmont. Il faisait clair de lune. Ces contrebandiers surveillèrent cette voile, craignant que ce ne fût quelque garde-côte allant s’embusquer en observation derrière le grand hanois. Mais la voile dépassa les hanois, laissa derrière elle au nord-ouest la Boue Blondel, et s’enfonça au large dans l’estompe livide des brumes de l’horizon. -où diable peut aller cette barque ? Se dirent les contrebandiers. Le même soir, un peu après le coucher du soleil, on avait entendu quelqu’un frapper à la porte de la masure du bû de la rue. C’était un jeune garçon vêtu de brun avec des bas jaunes, ce qui indiquait un petit clerc de la paroisse. Le bû de la rue était fermé, porte et volets. Une vieille pêcheuse de fruits de mer, rôdant dans la banque une lanterne à la main, avait hélé le garçon, et ces paroles s’étaient échangées devant le bû de la rue entre la pêcheuse et le petit clerc. -qu’est-ce que vous voulez, gars ? -l’homme d’ici. -il n’y est point. -où est-il ? -je ne sais point. -y sera-t-il demain ? -je ne sais point. -est-ce qu’il est parti ? -je ne sais point. -c’est que, voyez-vous, la femme, le nouveau recteur de la paroisse, le révérend Ebenezer Caudray, voudrait lui faire une visite. -je ne sais point. -le révérend m’envoie demander si l’homme du bû de la rue sera chez lui demain matin. -je ne sais point.
[modifier] III. ne tentez pas la bible.
Dans les vingt-quatre heures qui suivirent, mess Lethierry ne dormit pas, ne mangea pas, ne but pas, baisa au front Déruchette, s’informa de Clubin dont on n’avait pas encore de nouvelles, signa une déclaration comme quoi il n’entendait former aucune plainte, et fit mettre Tangrouille en liberté. Il resta toute la journée du lendemain à demi appuyé à la table de l’office de la durande, ni debout, ni assis, répondant avec douceur quand on lui parlait. Du reste, la curiosité étant satisfaite, la solitude s’était faite aux bravées. Il y a beaucoup de désir d’observer dans l’empressement à s’apitoyer. La porte s’était refermée ; on laissait Lethierry avec Déruchette. L’éclair qui avait passé dans les yeux de Lethierry s’était éteint ; le regard lugubre du commencement de la catastrophe lui était revenu. Déruchette, inquiète, avait, sur le conseil de Grace et de Douce, mis, sans rien dire, à côté de lui sur la table une paire de bas qu’il était en train de tricoter quand la mauvaise nouvelle était arrivée. Il sourit amèrement et dit : -on me croit donc bête. Après un quart d’heure de silence, il ajouta : -c’est bon quand on est heureux ces manies-là. Déruchette avait fait disparaître la paire de bas, et avait profité de l’occasion pour faire disparaître aussi la boussole et les papiers de bord, que mess Lethierry regardait trop. Dans l’après-midi, un peu avant l’heure du thé, la porte s’ouvrit, et deux hommes entrèrent, vêtus de noir, l’un vieux, l’autre jeune. Le jeune, on l’a peut-être aperçu déjà dans le cours de ce récit. Ces hommes avaient tous deux l’air grave, mais d’une gravité différente ; le vieillard avait ce qu’on pourrait nommer la gravité d’état ; le jeune homme avait la gravité de nature. L’habit donne l’une, la pensée donne l’autre. C’étaient, le vêtement l’indiquait, deux hommes d’église, appartenant tous deux à la religion établie. Ce qui, dans le jeune homme, eût, au premier abord, frappé l’observateur, c’est que cette gravité, qui était profonde dans son regard, et qui résultait évidemment de son esprit, ne résultait pas de sa personne. La gravité admet la passion, et l’exalte en l’épurant, mais ce jeune homme était, avant tout, joli. étant prêtre, il avait au moins vingt-cinq ans ; il en paraissait dix-huit. Il offrait cette harmonie, et aussi ce contraste, qu’en lui l’âme semblait faite pour la passion et le corps pour l’amour. Il était blond, rose, frais, très fin et très souple dans son costume sévère, avec des joues de jeune fille et des mains délicates ; il avait l’allure vive et naturelle, quoique réprimée. Tout en lui était charme, élégance, et presque volupté. La beauté de son regard corrigeait cet excès de grâce. Son sourire sincère, qui montrait des dents d’enfant, était pensif et religieux. C’était la gentillesse d’un page et la dignité d’un évêque. Sous ses épais cheveux blonds, si dorés qu’ils paraissaient coquets, son crâne était élevé, candide et bien fait. Une ride légère à double inflexion entre les deux sourcils éveillait confusément l’idée de l’oiseau de la pensée planant, ailes déployées, au milieu de ce front. On sentait, en le voyant, un de ces êtres bienveillants, innocents et purs, qui progressent en sens inverse de l’humanité vulgaire, que l’illusion fait sages et que l’expérience fait enthousiastes. Sa jeunesse transparente laissait voir sa maturité intérieure. Comparé à l’ecclésiastique en cheveux gris qui l’accompagnait, au premier coup d’oeil il semblait le fils, au second coup d’oeil il semblait le père. Celui-ci n’était autre que le docteur Jaquemin Hérode. Le docteur Jaquemin Hérode appartenait à la haute église, laquelle est à peu près un papisme sans pape. L’anglicanisme était travaillé dès cette époque par les tendances qui se sont depuis affirmées et condensées dans le puséysme. Le docteur Jaquemin Hérode était de cette nuance anglicane qui est presque une variété romaine. Il était haut, correct, étroit et supérieur. Son rayon visuel intérieur sortait à peine au dehors. Il avait pour esprit la lettre. Du reste altier. Son personnage tenait de la place. Il avait moins l’air d’un révérend que d’un monsignor. Sa redingote était un peu coupée en soutane. Son vrai milieu eût été Rome. Il était prélat de chambre, né. Il semblait avoir été créé exprès pour orner un pape, et pour marcher derrière la chaise gestatoire, avec toute la cour pontificale, in abitto paonazzo . L’accident d’être né anglais, et une éducation théologique plus tournée vers l’ancien testament que vers le nouveau, lui avaient fait manquer cette grande destinée. Toutes ses splendeurs se résumaient en ceci, être recteur de Saint-Pierre-Port, doyen de l’île de Guernesey et subrogé de l’évêque de Winchester. C’était, sans nul doute, de la gloire. Cette gloire n’empêchait pas M Jaquemin Hérode d’être, à tout prendre, un assez bon homme. Comme théologien, il était bien situé dans l’estime des connaisseurs, et il faisait presque autorité à la cour des arches, cette sorbonne de l’Angleterre. Il avait la mine docte, un clignement d’yeux capable et exagéré, les narines velues, les dents visibles, la lèvre supérieure mince et la lèvre inférieure épaisse, plusieurs diplômes, une grosse prébende, des amis baronets, la confiance de l’évêque, et toujours une bible dans sa poche. Mess Lethierry était si complètement absorbé que tout ce que put produire l’entrée des deux prêtres fut un imperceptible froncement de sourcil. M Jaquemin Hérode s’avança, salua, rappela, en quelques mots sobrement hautains, sa promotion récente, et dit qu’il venait, selon l’usage, " introduire " près des notables, -et près de mess Lethierry en particulier, -son successeur dans la paroisse, le nouveau recteur de Saint-Sampson, le révérend Joë Ebenezer Caudray, désormais pasteur de mess Lethierry. Déruchette se leva. Le jeune prêtre, qui était le révérend Ebenezer, s’inclina. Mess Lethierry regarda M Ebenezer Caudray et grommela entre ses dents : mauvais matelot. Grace avança des chaises. Des deux révérends s’assirent près de la table. Le docteur Hérode entama un speech. Il lui était revenu qu’il était arrivé un évènement. La durande avait fait naufrage. Il venait, comme pasteur, apporter des consolations et des conseils. Ce naufrage était malheureux, mais heureux aussi. Sondons-nous ; n’étions-nous pas enflés par la prospérité ? Les eaux de la félicité sont dangereuses. Il ne faut pas prendre en mauvaise part les malheurs. Les voies du seigneur sont inconnues. Mess Lethierry était ruiné. Eh bien ? être riche, c’est être en danger. On a de faux amis. La pauvreté les éloigne. On reste seul. solus eris. la durande rapportait, disait-on, mille livres sterling par an. C’est trop pour le sage. Fuyons les tentations, dédaignons l’or. Acceptons avec reconnaissance la ruine et l’abandon. L’isolement est plein de fruits. On y obtient les grâces du seigneur. C’est dans la solitude qu’Aia trouva les eaux chaudes, en conduisant les ânes de Sébéon son père. Ne nous révoltons pas contre les impénétrables décrets de la providence. Le saint homme Job, après sa misère, avait crû en richesse. Qui sait si la perte de la durande n’aurait pas des compensations, même temporelles ? Ainsi, lui docteur Jaquemin Hérode, il avait engagé des capitaux dans une très belle opération en cours d’exécution à Sheffield ; si mess Lethierry, avec les fonds qui pouvaient lui rester, voulait entrer dans cette affaire, il y referait sa fortune ; c’était une grosse fourniture d’armes au czar en train de réprimer la Pologne. On y gagnerait trois cents pour cent. Le mot czar parut réveiller Lethierry. Il interrompit le docteur Hérode. -je ne veux pas du czar. Le révérend Hérode répondit : -mess Lethierry, les princes sont voulus de Dieu. Il est écrit : " rendez à César ce qui est à César. " le czar, c’est César. Lethierry, à demi retombé dans son rêve, murmura : -qui ça, César ? Je ne connais pas. Le révérend Jaquemin Hérode reprit son exhortation. Il n’insistait pas sur Sheffield. Ne pas vouloir de César, c’est être républicain. Le révérend comprenait qu’on fût républicain. En ce cas, que mess Lethierry se tournât vers une république. Mess Lethierry pouvait rétablir sa fortune aux états-Unis mieux encore qu’en Angleterre. S’il voulait décupler ce qui lui restait, il n’avait qu’à prendre des actions dans la grande compagnie d’exploitation des plantations du Texas, laquelle employait plus de vingt mille nègres. -je ne veux pas de l’esclavage, dit Lethierry. -l’esclavage, répliqua le révérend Hérode, est d’institution sacrée. Il est écrit : " si le maître a frappé son esclave, il ne lui sera rien fait, car c’est son argent. " Grace et Douce, sur le seuil de la porte, recueillaient avec une sorte d’extase les paroles du révérend recteur. Le révérend continua. C’était, somme toute, nous venons de le dire, un bon homme ; et, quels que pussent être ses dissentiments de caste ou de personne avec mess Lethierry, il venait très sincèrement lui apporter toute l’aide spirituelle, et même temporelle, dont lui, docteur Jaquemin Hérode, disposait. Si mess Lethierry était ruiné à ce point de ne pouvoir coopérer fructueusement à une spéculation quelconque, russe ou américaine, que n’entrait-il dans le gouvernement et dans les fonctions salariées ? Ce sont de nobles places, et le révérend était prêt à y introduire mess Lethierry. L’office de député-vicomte était précisément vacant à Jersey. Mess Lethierry était aimé et estimé, et le révérend Hérode, doyen de Guernesey et subrogé de l’évêque, se faisait fort d’obtenir pour mess Lethierry l’emploi de député-vicomte de Jersey. Le député-vicomte est un officier considérable ; il assiste, comme représentant de sa majesté, à la tenue des chefs-plaids, aux débats de la cohue, et aux exécutions des arrêts de justice. Lethierry fixa sa prunelle sur le docteur Hérode. -je n’aime pas la pendaison, dit-il. Le docteur Hérode, qui jusqu’alors avait prononcé tous les mots avec la même intonation, eut un accès de sévérité et une inflexion nouvelle. -mess Lethierry, la peine de mort est ordonnée divinement. Dieu a remis le glaive à l’homme. Il est écrit : " oeil pour oeil, dent pour dent. " le révérend Ebenezer rapprocha imperceptiblement sa chaise de la chaise du révérend Jaquemin, et lui dit, de façon à n’être entendu que de lui : -ce que dit cet homme lui est dicté. -par qui ? Par quoi ? Demanda du même ton le révérend Jaquemin Hérode. Ebenezer répondit très bas : -par sa conscience. Le révérend Hérode fouilla dans sa poche, en tira un gros in-dix-huit relié avec fermoirs, le posa sur la table, et dit à voix haute : -la conscience, la voici. Le livre était une bible. Puis le docteur Hérode s’adoucit. Son désir était d’être utile à mess Lethierry, qu’il considérait fort. Il avait, lui pasteur, droit et devoir de conseil ; pourtant mess Lethierry était libre. Mess Lethierry, ressaisi par son absorption et par son accablement, n’écoutait plus. Déruchette, assise près de lui, et pensive de son côté, ne levait pas les yeux et mêlait à cette conversation peu animée la quantité de gêne qu’apporte une présence silencieuse. Un témoin qui ne dit rien est une espèce de poids indéfinissable. Au surplus, le docteur Hérode ne semblait pas le sentir. Lethierry ne répondant plus, le docteur Hérode se donna carrière. Le conseil vient de l’homme et l’inspiration vient de Dieu. Dans le conseil du prêtre il y a de l’inspiration. Il est bon d’accepter les conseils et dangereux de les rejeter. Sochoth fut saisi par onze diables pour avoir dédaigné les exhortations de Nathanaël. Tiburien fut frappé de la lèpre pour avoir mis hors de chez lui l’apôtre André. Barjésus, tout magicien qu’il était, devint aveugle pour avoir ri des paroles de saint Paul. Elxaï, et ses soeurs Marthe et Marthène, sont en enfer à l’heure qu’il est pour avoir méprisé les avertissements de Valencianus qui leur prouvait clair comme le jour que leur Jésus-Christ de trente-huit lieues de haut était un démon. Oolibama, qui s’appelle aussi Judith, obéissait aux conseils. Ruben et Pheniel écoutaient les avis d’en haut ; leurs noms seuls suffisent pour l’indiquer ; Ruben signifie fils de la vision , et Pheniel signifie la face de Dieu . Mess Lethierry frappa du poing sur la table. -parbleu ! S’écria-t-il, c’est ma faute. -que voulez-vous dire ? Demanda M Jaquemin Hérode. -je dis que c’est ma faute. -votre faute, quoi ? -puisque je faisais revenir durande le vendredi. M Jaquemin Hérode murmura à l’oreille de M Ebenezer Caudray : -cet homme est superstitieux. Il reprit en élevant la voix, et du ton de l’enseignement : -mess Lethierry, il est puéril de croire au vendredi. Il ne faut pas ajouter foi aux fables. Le vendredi est un jour comme un autre. C’est très souvent une date heureuse. Melendez a fondé la ville de Saint-Augustin un vendredi ; c’est un vendredi que Henri Vii a donné sa commission à John Cabot ; les pèlerins du mayflower sont arrivés à Providence-Town un vendredi. Washington est né le vendredi 22 février 1732 ; Christoph Colomb a découvert l’Amérique le vendredi 12 octobre 1492. Cela dit, il se leva. Ebenezer, qu’il avait amené, se leva également. Grace et Douce, devinant que les révérends allaient prendre congé, ouvrirent la porte à deux battants. Mess Lethierry ne voyait rien et n’entendait rien. M Jaquemin Hérode dit en aparté à M Ebenezer Caudray : -il ne nous salue même pas. Ce n’est pas du chagrin, c’est de l’abrutissement. Il faut croire qu’il est fou. Cependant il prit sa petite bible sur la table et la tint entre ses deux mains allongées comme on tiendrait un oiseau qu’on craint de voir envoler. Cette attitude créa parmi les personnes présentes une certaine attente. Grace et Douce avancèrent la tête. Sa voix fit tout ce qu’elle put pour être majestueuse. -mess Lethierry, ne nous séparons pas sans lire une page du saint livre. Les situations de la vie sont éclairées par les livres ; les profanes ont les sorts virgiliens, les croyants ont les avertissements bibliques. Le premier livre venu, ouvert au hasard, donne un conseil ; la bible, ouverte au hasard, fait une révélation. Elle est surtout bonne pour les affligés. Ce qui se dégage immanquablement de la sainte écriture, c’est l’adoucissement à leur peine. En présence des affligés, il faut consulter le saint livre sans choisir l’endroit, et lire avec candeur le passage sur lequel on tombe. Ce que l’homme ne choisit pas, Dieu le choisit. Dieu sait ce qu’il nous faut. Son doigt invisible est sur le passage inattendu que nous lisons. Quelle que soit cette page, il en sort infailliblement de la lumière. N’en cherchons pas d’autre, et tenons-nous-en là. C’est la parole d’en haut. Notre destinée nous est dite mystérieusement dans le texte évoqué avec confiance et respect. écoutons, et obéissons. Mess Lethierry, vous êtes dans la douleur, ceci est le livre de consolation. Vous êtes dans la maladie, ceci est le livre de santé. Le révérend Jaquemin Hérode fit jouer le ressort du fermoir, glissa son ongle à l’aventure entre deux pages, posa sa main un instant sur le livre ouvert, et se recueillit, puis, abaissant les yeux avec autorité, il se mit à lire à haute voix. Ce qu’il lut, le voici : " Isaac se promenait dans le chemin qui mène au puits appelé le puits de celui qui vit et qui voit. " Rébecca, ayant aperçu Isaac, dit : qui est cet homme qui vient au devant de moi ? " alors Isaac la fit entrer dans sa tente, et la prit pour femme, et l’amour qu’il eut pour elle fut grand. " Ebenezer et Déruchette se regardèrent.
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