Les Travailleurs de la mer/II/2

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Émile Testard, 1892 (pp. 83-141).

I

LES RESSOURCES DE CELUI À QUI TOUT MANQUE



Cette cave ne lâchait pas aisément les gens. L’entrée avait été peu commode, la sortie fut plus obstruée encore. Gilliat néanmoins s’en tira, mais il n’y retourna plus. Il n’y avait rien trouvé de ce qu’il cherchait, et il n’avait pas le temps d’être curieux.

Il mit immédiatement la forge en activité. Il manquait d’outils, il s’en fabriqua.

Il avait pour combustible l’épave, l’eau pour moteur, le vent pour souffleur, une pierre pour enclume, pour art son instinct, pour puissance sa volonté.

Gilliatt entra ardemment dans ce sombre travail.

Le temps paraissait y mettre de la complaisance. Il continuait d’être sec et aussi peu équinoxial que possible. Le mois de mars était venu, mais tranquillement. Les jours s’allongeaient. Le bleu du ciel, la vaste douceur des mouvements de l’étendue, la sérénité du plein midi, semblaient exclure toute mauvaise intention. La mer était gaie au soleil. Une caresse préalable assaisonne les trahisons. De ces caresses-là, la mer n’en est point avare. Quand on a affaire à cette femme, il faut se défier du sourire.

Il y avait peu de vent ; la soufflante hydraulique n’en travaillait que mieux. L’excès de vent eût plutôt gêné qu’aidé.

Gilliatt avait une scie ; il se fabriqua une lime ; avec la scie il attaqua le bois ; avec la lime il attaqua le métal ; puis il s’ajouta les deux mains de fer du forgeron, une tenaille et une pince ; la tenaille étreint, la pince manie ; l’une agit comme le poignet, l’autre comme le doigt. L’outillage est un organisme. Peu à peu Gilliatt se donnait des auxiliaires, et construisait son armure. D’un morceau de feuillard il fit un auvent au foyer de sa forge.

Un de ses principaux soins fut le triage et la réparation des poulies. Il remit en état les caisses et les rouets des moufles. Il coupa l’exfoliation de toutes les solives brisées, et en refaçonna les extrémités ; il avait, nous l’avons dit, pour les nécessités de sa charpenterie, quantité de membrures emmagasinées et appareillées selon les formes, les dimensions et les essences, le chêne d’un côté, le sapin de l’autre, les pièces courbes, comme les porques, séparées des pièces droites, comme les hiloires. C’était sa réserve de points d’appui et de leviers, dont il pouvait avoir grand besoin à un moment donné.

Quiconque médite un palan doit se pourvoir de poutres et de moufles ; mais cela ne suffit pas, il faut de la corde. Gilliatt restaura les câbles et les grelins. Il étira les voiles déchirées, et réussit à en extraire d’excellent fil de caret dont il composa du filin ; avec ce filin, il rabouta les cordages. Seulement ces sutures étaient sujettes à pourrir, il fallait se hâter d’employer ces cordes et ces câbles, Gilliatt n’avait pu faire que du funin blanc, il manquait de goudron.

Les cordages raccommodés, il raccommoda les chaînes.

Il put, grâce à la pointe latérale du galet enclume, laquelle tenait lieu de bicorne conique, forger des anneaux grossiers, mais solides. Avec ces anneaux il rattacha les uns aux autres les bouts de chaîne cassés, et fit des longueurs.

Forger seul et sans aide est plus que malaisé. Il en vint à bout pourtant. Il est vrai qu’il n’eut à façonner sur la forge que des pièces de peu de masse ; il pouvait les manier d’une main avec la pince pendant qu’il les martelait de l’autre main.

Il coupa en tronçons les barres de fer rondes de la passerelle de commandement, forgea aux deux extrémités de chaque tronçon, d’un côté une pointe, de l’autre une large tête plate, et cela fit de grands clous d’environ un pied de long. Ces clous, très usités en pontonnerie, sont utiles aux fixations dans les rochers.

Pourquoi Gilliatt se donnait-il toute cette peine ? On verra.

Il dut refaire plusieurs fois le tranchant de sa hache et les dents de sa scie. Il s’était, pour la scie, fabriqué un tiers-point.

Il se servait dans l’occasion du cabestan de la Durande. Le crochet de la chaîne cassa. Gilliatt en reforgea un autre.

À l’aide de sa pince et de sa tenaille, et en se servant de son ciseau comme d’un tournevis, il entreprit de démonter les deux roues du navire ; il y parvint. On n’a pas oublié que ce démontage était exécutable ; c’était une particularité de la construction de ces roues. Les tambours qui les avaient couvertes les emballèrent ; avec les planches des tambours, Gilliatt charpenta et menuisa deux caisses, où il déposa, pièce à pièce, les deux roues soigneusement numérotées. Son morceau de craie lui fut précieux pour ce numérotage.

Il rangea ces deux caisses sur la partie la plus solide du pont de la Durande.

Ces préliminaires terminés, Gilliatt se trouva face à face avec la difficulté suprême. La question de la machine se posa.

Démonter les roues avait été possible ; démonter la machine, non.

D’abord Gilliatt connaissait mal ce mécanisme. Il pouvait, en allant au hasard, lui faire quelque blessure irréparable. Ensuite, même pour essayer de le défaire morceau à morceau, s’il eût eu cette imprudence, il fallait d’autres outils que ceux qu’on peut fabriquer avec une caverne pour forge, un vent coulis pour soufflet, et un caillou pour enclume. En tentant de démonter la machine, on risquait de la dépecer.

Ici on pouvait se croire tout à fait en présence de l’impraticable.

Il semblait que Gilliatt fut au pied de ce mur, l’impossible.

Que faire ?

II

COMME QUOI SHAKESPEARE PEUT SE RENCONTRER AVEC ESCHYLE



Gilliatt avait son idée.

Depuis ce maçon charpentier de Salbris qui, au seizième siècle, dans le bas âge de la science, bien avant qu’Amontons eût trouvé la première loi du frottement, Lahire la seconde et Coulomb la troisième, sans conseil, sans guide, sans autre aide qu’un enfant, son fils, avec un outillage informe, résolut en bloc, dans la descente du « gros horloge » de l’église de la Charité-Sur-Loire, cinq ou six problèmes de statique et de dynamique mêlés ensemble ainsi que des roues dans un embarras de charrettes et faisant obstacle à la fois, depuis ce manœuvre extravagant et superbe qui trouva moyen, sans casser un fil de laiton et sans décliqueter un engrenage, de faire glisser tout d’une pièce, par une simplification prodigieuse, du second étage du clocher au premier étage, cette massive cage des heures, toute en fer et en cuivre, « grande comme la chambre du guetteur de nuit », avec son mouvement, ses cylindres, ses barillets, ses tambours, ses crochets et ses pesons, son orbe de canon et son orbe de chaussée, son balancier horizontal, ses ancres d’échappement, ses écheveaux de chaînes et de chaînettes, ses poids de pierre dont un pesait cinq cents livres, ses sonneries, ses carillons, ses jacquemarts ; depuis cet homme qui fit ce miracle, et dont on ne sait plus le nom, jamais rien de pareil à ce que méditait Gilliatt n’avait été entrepris.

L’opération que rêvait Gilliatt était pire peut-être, c’est-à-dire plus belle encore.

Le poids, la délicatesse, l’enchevêtrement des difficultés, n’étaient pas moindres de la machine de la Durande que de l’horloge de La Charité-Sur-Loire.

Le charpentier gothique avait un aide, son fils ; Gilliatt était seul.

Une population était là, venue de Meung-sur-Loire, de Nevers, et même d’Orléans, pouvant, au besoin, assister le maçon de Salbris, et l’encourageant de son brouhaha bienveillant ; Gilliatt n’avait autour de lui d’autre rumeur que le vent et d’autre foule que les flots.

Rien n’égale la timidité de l’ignorance, si ce n’est sa témérité. Quand l’ignorance se met à oser, c’est qu’elle a en elle une boussole. Cette boussole, c’est l’intuition du vrai, plus claire parfois dans un esprit simple que dans un esprit compliqué.

Ignorer invite à essayer. L’ignorance est une rêverie, et la rêverie curieuse est une force. Savoir, déconcerte parfois et déconseille souvent. Gama, savant, eût reculé devant le cap des tempêtes. Si Christophe Colomb eût été bon cosmographe, il n’eût point découvert l’Amérique.

Le second qui monta sur le mont Blanc fut un savant, Saussure ; le premier fut un pâtre, Balmat.

Ces cas, disons-le en passant, sont l’exception, et tout ceci n’ôte rien à la science, qui reste la règle. L’ignorant peut trouver, le savant seul invente.

La panse était toujours à l’ancre dans la crique de l’Homme, où la mer la laissait tranquille. Gilliatt, on s’en souvient, avait tout arrangé de façon à se maintenir en libre pratique avec sa barque. Il y alla, et en mesura soigneusement le bau à plusieurs endroits, particulièrement le maître-couple. Puis il revint à la Durande, et mesura le grand diamètre du parquet de la machine. Ce grand diamètre, sans les roues, bien entendu, était de deux pieds moindre que le maître-bau de la panse. Donc la machine pouvait entrer dans la barque.

Mais comment l’y faire entrer ?

III

LE CHEF-D’ŒUVRE DE GILLIATT VIENT AU SECOURS DU CHEF-D’ŒUVRE DE LETHIERRY



À quelque temps de là, un pêcheur qui eût été assez fou pour flâner en cette saison dans ces parages eût été payé de sa hardiesse par la vision entre les Douvres de quelque chose de singulier.

Voici ce qu’il eût aperçu : quatre madriers robustes, espacés également, allant d’une Douvre à l’autre, et comme forcés entre les rochers, ce qui est la meilleure des solidités. Du côté de la petite Douvre leurs extrémités posaient et se contrebutaient sur les reliefs du roc ; du côté de la grande Douvre, ces extrémités avaient dû être violemment enfoncées dans l’escarpement à coups de marteau par quelque puissant ouvrier debout sur la poutre même qu’il enfonçait. Ces madriers étaient un peu plus longs que l’ entre-deux n’était large ; de là la ténacité de leur emboîtement ; de là aussi leur ajustement en plan incliné. Ils touchaient la grande Douvre à angle aigu et la petite Douvre à angle obtus. Ils étaient faiblement déclives, mais inégalement, ce qui était un défaut. À ce défaut près, on les eût dit disposés pour recevoir le tablier d’un pont. À ces quatre madriers étaient attachés quatre palans garnis chacun de leur itague et de leur garant, et ayant cela de hardi et d’étrange que le moufle à deux rouets était à une extrémité du madrier et la poulie simple à l’extrémité opposée. Cet écart, trop grand pour n’être pas périlleux, était probablement exigé par les nécessités de l’opération à accomplir. Les moufles étaient forts et les poulies solides. À ces palans se rattachaient des câbles qui de loin paraissaient des fils, et, au-dessous de cet appareil aérien de moufles et de charpentes, la massive épave, la Durande, semblait suspendue à ces fils.

Suspendue, elle ne l’était pas encore. Perpendiculairement sous les madriers, huit ouvertures étaient pratiquées dans le pont, quatre à bâbord et quatre à tribord de la machine, et huit autres sous celles-là, dans la carène. Les câbles descendant verticalement des quatre moufles entraient dans le pont, puis sortaient de la carène par les ouvertures de tribord, passaient sous la quille et sous la machine, rentraient dans le navire par les ouvertures de bâbord, et, remontant, traversant de nouveau le pont, revenaient s’enrouler aux quatre poulies des madriers, où une sorte de palanguin les saisissait et en faisait un trousseau relié à un câble unique et pouvant être dirigé par un seul bras. Un crochet et une moque, par le trou de laquelle passait et se dévidait le câble unique, complétaient l’appareil et, au besoin, l’enrayaient. Cette combinaison contraignait les quatre palans à travailler ensemble, et, véritable frein des forces pendantes, gouvernail de dynamique sous la main du pilote de l’opération, maintenait la manœuvre en équilibre. L’ajustement très ingénieux de ce palanguin avait quelques-unes des qualités simplifiantes de la poulie Weston d’aujourd’hui, et de l’antique polyspaston de Vitruve. Gilliatt avait trouvé cela, bien qu’il ne connût ni Vitruve, qui n’existait plus, ni Weston, qui n’existait pas encore. La longueur des câbles variait selon l’inégale déclivité des madriers, et corrigeait un peu cette inégalité. Les cordes étaient dangereuses, le funin blanc pouvait casser, il eût mieux valu des chaînes, mais des chaînes eussent mal roulé sur les palans.

Tout cela, plein de fautes, mais fait par un seul homme, était surprenant.

Du reste, nous abrégeons l’explication. On comprendra que nous omettions beaucoup de détails qui rendraient la chose claire aux gens du métier et obscure aux autres.

Le haut de la cheminée de la machine passait entre les deux madriers du milieu.

Gilliatt, sans s’en douter, plagiaire inconscient de l’inconnu, avait refait, à trois siècles de distance, le mécanisme du charpentier de Salbris, mécanisme rudimentaire et incorrect, redoutable à qui oserait le manœuvrer.

Disons ici que les fautes même les plus grossières n’empêchent point un mécanisme de fonctionner tant bien que mal. Cela boite, mais cela marche. L’obélisque de la place de saint-Pierre de Rome a été dressé contre toutes les règles de la statique. Le carrosse du czar Pierre était construit de telle sorte qu’il semblait devoir verser à chaque pas ; il roulait pourtant. Que de difformités dans la machine de Marly ! Tout y était en porte-à-faux. Elle n’en donnait pas moins à boire à Louis XIV.

Quoi qu’il en fût, Gilliatt avait confiance. Il avait même empiété sur le succès au point de fixer dans le bord de la panse, le jour où il y était allé, deux paires d’anneaux de fer en regard, des deux côtés de la barque, aux mêmes espacements que les quatre anneaux de la Durande auxquels se rattachaient les quatre chaînes de la cheminée.

Gilliatt avait évidemment un plan très complet et très arrêté. Ayant contre lui toutes les chances, il voulait mettre toutes les précautions de son côté.

Il faisait des choses qui semblaient inutiles, signe d’une préméditation attentive.

Sa manière de procéder eût dérouté, nous avons déjà fait cette remarque, un observateur, même connaisseur.

Un témoin de ses travaux qui l’eût vu, par exemple, avec des efforts inouïs et au péril de se rompre le cou, enfoncer à coups de marteau huit ou dix des grands clous qu’il avait forgés, dans le soubassement des deux Douvres à l’entrée du défilé de l’écueil, eût compris difficilement le pourquoi de ces clous, et se fût probablement demandé à quoi bon toute cette peine.

S’il eût vu ensuite Gilliatt mesurer le morceau de la muraille de l’avant qui était, on s’en souvient, resté adhérent à l’épave, puis attacher un fort grelin au rebord supérieur de cette pièce, couper à coups de hache les charpentes disloquées qui la retenaient, la traîner hors du défilé, à l’aide de la marée descendante poussant le bas pendant que Gilliatt tirait le haut, enfin, rattacher à grand’peine avec le grelin cette pesante plaque de planches et de poutres, plus large que l’entrée même du défilé, aux clous enfoncés dans la base de la petite Douvre, l’observateur eût peut-être moins compris encore, et se fût dit que si Gilliatt voulait, pour l’aisance de ses manœuvres, dégager la ruelle des Douvres de cet encombrement, il n’avait qu’à le laisser tomber dans la marée qui l’eût emporté à vau-l’eau.

Gilliatt probablement avait ses raisons.

Gilliatt, pour fixer les clous dans le soubassement des Douvres, tirait parti de toutes les fentes du granit, les élargissait au besoin, et y enfonçait d’abord des coins de bois dans lesquels il enracinait ensuite les clous de fer. Il ébaucha la même préparation dans les deux roches qui se dressaient à l’autre extrémité du détroit de l’écueil, du côté de l’est ; il en garnit de chevilles de bois toutes les lézardes, comme s’il voulait tenir ces lézardes prêtes à recevoir, elles aussi, des crampons ; mais cela parut être un simple en-cas, car il n’y enfonça point de clous. On comprend que, par prudence dans sa pénurie, il ne pouvait dépenser ses matériaux qu’au fur et à mesure des besoins, et au moment où la nécessité se déclarait. C’était une complication ajoutée à tant d’autres difficultés.

Un premier travail achevé, un deuxième surgissait.

Gilliatt passait sans hésiter de l’un à l’autre et faisait résolument cette enjambée de géant.

IV

SUB RE



L’homme qui faisait ces choses était devenu effrayant.

Gilliatt, dans ce labeur multiple, dépensait toutes ses forces à la fois ; il les renouvelait difficilement.

Privations d’un côté, lassitude de l’autre, il avait maigri. Ses cheveux et sa barbe avaient poussé. Il n’avait plus qu’une chemise qui ne fût pas en loques. Il était pieds nus, le vent ayant emporté un de ses souliers, et la mer l’autre. Les éclats de l’enclume rudimentaire, et fort dangereuse, dont il se servait, lui avaient fait aux mains et aux bras de petites plaies, éclaboussures du travail. Ces plaies, écorchures plutôt que blessures, étaient superficielles, mais irritées par l’air vif et par l’eau salée.

Il avait faim, il avait soif, il avait froid.

Son bidon d’eau douce était vide. Sa farine de seigle était employée ou mangée. Il n’avait plus qu’un peu de biscuit.

Il le cassait avec les dents, manquant d’eau pour le détremper.

Peu à peu et jour à jour ses forces décroissaient.

Ce rocher redoutable lui soutirait la vie.

Boire était une question ; manger était une question ; dormir était une question.

Il mangeait quand il parvenait à prendre un cloporte de mer ou un crabe ; il buvait quand il voyait un oiseau de mer s’abattre sur une pointe de rocher. Il y grimpait et y trouvait un creux avec un peu d’eau douce. Il buvait après l’oiseau, quelquefois avec l’oiseau ; car les mauves et les mouettes s’étaient accoutumées à lui, et ne s’envolaient pas à son approche. Gilliatt, même dans ses plus grandes faims, ne leur faisait point de mal. Il avait, on s’en souvient, la superstition des oiseaux. Les oiseaux, de leur côté, ses cheveux étant hérissés et horribles et sa barbe longue, n’en avaient plus peur ; ce changement de figure les rassurait ; ils ne le trouvaient plus un homme et le croyaient une bête.

Les oiseaux et Gilliatt étaient maintenant bons amis. Ces pauvres s’entr’aidaient. Tant que Gilliatt avait eu du seigle, il leur avait émietté de petits morceaux des galettes qu’il faisait ; à cette heure, à leur tour, ils lui indiquaient les endroits où il y avait de l’eau.

Il mangeait les coquillages crus ; les coquillages sont, dans une certaine mesure, désaltérants. Quant aux crabes, il les faisait cuire ; n’ayant pas de marmite, il les rôtissait entre deux pierres rougies au feu, à la manière des gens sauvages des îles Féroë.

Cependant un peu d’équinoxe s’était déclaré ; la pluie était venue ; mais une pluie hostile. Point d’ondées, point d’averses, mais de longues aiguilles, fines, glacées, pénétrantes, aiguës, qui perçaient les vêtements de Gilliatt jusqu’à la peau et la peau jusqu’aux os. Cette pluie donnait peu à boire et mouillait beaucoup.

Avare d’assistance, prodigue de misère, telle était cette pluie, indigne du ciel. Gilliatt l’eut sur lui pendant plus d’une semaine tout le jour et toute la nuit. Cette pluie était une mauvaise action d’en haut.

La nuit, dans son trou de rocher, il ne dormait que par l’accablement du travail. Les grands cousins de mer venaient le piquer. Il se réveillait couvert de pustules.

Il avait la fièvre, ce qui le soutenait ; la fièvre est un secours, qui tue. D’instinct, il mâchait du lichen ou suçait des feuilles de cochléaria sauvage, maigres pousses des fentes sèches de l’écueil. Du reste, il s’occupait peu de sa souffrance. Il n’avait pas le temps de se distraire de sa besogne à cause de lui, Gilliatt. La machine de la Durande se portait bien. Cela lui suffisait.

À chaque instant, pour les nécessités de son travail, il se jetait à la nage, puis reprenait pied. Il entrait dans l’eau et en sortait, comme on passe d’une chambre de son appartement dans l’autre.

Ses vêtements ne séchaient plus. Ils étaient pénétrés d’eau de pluie qui ne tarissait pas et d’eau de mer qui ne sèche jamais. Gilliatt vivait mouillé.

Vivre mouillé est une habitude qu’on prend. Les pauvres groupes irlandais, vieillards, mères, jeunes filles presque nues, enfants, qui passent l’hiver en plein air sous l’averse et la neige blottis les uns contre les autres aux angles des maisons dans les rues de Londres, vivent et meurent mouillés.

Être mouillé et avoir soif ; Gilliatt endurait cette torture bizarre. Il mordait par moments la manche de sa vareuse.

Le feu qu’il faisait ne le réchauffait guère ; le feu en plein air n’est qu’un demi-secours ; on brûle d’un côté et l’on gèle de l’autre.

Gilliatt, en sueur, grelottait.

Tout résistait autour de Gilliatt dans une sorte de silence terrible. Il se sentait l’ennemi.

Les choses ont un sombre Non possumus.

Leur inertie est un avertissement lugubre.

Une immense mauvaise volonté entourait Gilliatt. Il avait des brûlures et des frissons. Le feu le mordait, l’eau le glaçait, la soif l’enfiévrait, le vent lui déchirait ses habits, la faim lui minait l’estomac. Il subissait l’oppression d’un ensemble épuisant. L’obstacle, tranquille, vaste, ayant l’irresponsabilité apparente du fait fatal, mais plein d’on ne sait quelle unanimité farouche, convergeait de toutes parts sur Gilliatt. Gilliatt le sentait appuyé inexorablement sur lui. Nul moyen de s’y soustraire. C’était presque quelqu’un. Gilliatt avait conscience d’un rejet sombre et d’une haine faisant effort pour le diminuer. Il ne tenait qu’à lui de fuir ; mais, puisqu’il restait, il avait affaire à l’hostilité impénétrable. Ne pouvant le mettre dehors, on le mettait dessous. On ? L’inconnu. Cela l’étreignait, le comprimait, lui ôtait la place, lui ôtait l’haleine. Il était meurtri par l’invisible. Chaque jour la vis mystérieuse se serrait d’un cran.

La situation de Gilliatt en ce milieu inquiétant ressemblait à un duel louche dans lequel il y a un traître.

La coalition des forces obscures l’environnait. Il sentait une résolution de se débarrasser de lui. C’est ainsi que le glacier chasse le bloc erratique.

Presque sans avoir l’air d’y toucher, cette coalition latente le mettait en haillons, en sang, aux abois, et, pour ainsi dire, hors de combat avant le combat. Il n’en travaillait pas moins, et sans relâche ; mais, à mesure que l’ouvrage se faisait, l’ouvrier se défaisait. On eût dit que cette fauve nature, redoutant l’âme, prenait le parti d’exténuer l’homme. Gilliatt tenait tête, et attendait. L’abîme commençait par l’user. Que ferait l’abîme ensuite ?

La double Douvre, ce dragon fait de granit et embusqué en pleine mer, avait admis Gilliatt. Elle l’avait laissé entrer et laissé faire. Cette acceptation ressemblait à l’hospitalité d’une gueule ouverte.

Le désert, l’étendue, l’espace où il y a pour l’homme tant de refus, l’inclémence muette des phénomènes suivant leurs cours, la grande loi générale implacable et passive, les flux et reflux, l’écueil, pléiade noire dont chaque pointe est une étoile à tourbillons, centre d’une irradiation de courants, on ne sait quel complot de l’indifférence des choses contre la témérité d’un être, l’hiver, les nuées, la mer assiégeante, enveloppaient Gilliatt, le cernaient lentement, se fermaient en quelque sorte sur lui, et le séparaient des vivants comme un cachot qui monterait autour d’un homme. Tout contre lui, rien pour lui ; il était isolé, abandonné, affaibli, miné, oublié. Gilliatt avait sa cambuse vide, son outillage ébréché ou défaillant, la soif et la faim le jour, le froid la nuit, des plaies et des loques, des guenilles sur des suppurations, des trous aux habits et à la chair, les mains déchirées, les pieds saignants, les membres maigres, le visage livide, une flamme dans les yeux.

Flamme superbe, la volonté visible. L’œil de l’homme est ainsi fait qu’on y aperçoit sa vertu. Notre prunelle dit quelle quantité d’homme il y a en nous. Nous nous affirmons par la lumière qui est sous notre sourcil. Les petites consciences clignent de l’œil, les grandes jettent des éclairs. Si rien ne brille sous la paupière, c’est que rien ne pense dans le cerveau, c’est que rien n’aime dans le cœur. Celui qui aime veut, et celui qui veut éclaire et éclate. La résolution met le feu au regard ; feu admirable qui se compose de la combustion des pensées timides.

Les opiniâtres sont les sublimes. Qui n’est que brave n’a qu’un accès, qui n’est que vaillant n’a qu’un tempérament, qui n’est que courageux n’a qu’une vertu ; l’obstiné dans le vrai a la grandeur. Presque tout le secret des grands cœurs est dans ce mot : perseverando. La persévérance est au courage ce que la roue est au levier ; c’est le renouvellement perpétuel du point d’appui. Que le but soit sur la terre ou au ciel, aller au but, tout est là ; dans le premier cas, on est Colomb, dans le second cas, on est Jésus. La croix est folle ; de là sa gloire. Ne pas laisser discuter sa conscience ni désarmer sa volonté, c’est ainsi qu’on obtient la souffrance, et le triomphe. Dans l’ordre des faits moraux tomber n’exclut point planer. De la chute sort l’ascension. Les médiocres se laissent déconseiller par l’obstacle spécieux ; les forts, non. Périr est leur peut-être, conquérir est leur certitude. Vous pouvez donner à Étienne toutes sortes de bonnes raisons pour qu’il ne se fasse pas lapider. Le dédain des objections raisonnables enfante cette sublime victoire vaincue qu’on nomme le martyre.

Tous les efforts de Gilliatt semblaient cramponnés à l’impossible, la réussite était chétive ou lente, et il fallait dépenser beaucoup pour obtenir peu ; c’est là ce qui le faisait magnanime, c’est là ce qui le faisait pathétique.

Que, pour échafauder quatre poutres au-dessus d’un navire échoué, pour découper et isoler dans ce navire la partie sauvetable, pour ajuster à cette épave dans l’épave quatre palans avec leurs câbles, il eût fallu tant de préparatifs, tant de travaux, tant de tâtonnements, tant de nuits sur la dure, tant de jours dans la peine, c’était là la misère du travail solitaire. Fatalité dans la cause, nécessité dans l’effet. Cette misère, Gilliatt l’avait plus qu’acceptée ; il l’avait voulue. Redoutant un concurrent, parce qu’un concurrent eût pu être un rival, il n’avait point cherché d’auxiliaire. L’écrasante entreprise, le risque, le danger, la besogne multipliée par elle-même, l’engloutissement possible du sauveteur par le sauvetage, la famine, la fièvre, le dénûment, la détresse, il avait tout pris pour lui seul. Il avait eu cet égoïsme.

Il était sous une sorte d’effrayante cloche pneumatique. La vitalité se retirait peu à peu de lui. Il s’en apercevait à peine.

L’épuisement des forces n’épuise pas la volonté. Croire n’est que la deuxième puissance ; vouloir est la première. Les montagnes proverbiales que la foi transporte ne sont rien à côté de ce que fait la volonté. Tout le terrain que Gilliatt perdait en vigueur, il le regagnait en ténacité. L’amoindrissement de l’homme physique sous l’action refoulante de cette sauvage nature aboutissait au grandissement de l’homme moral.

Gilliatt ne sentait point la fatigue, ou, pour mieux dire, n’y consentait pas. Le consentement de l’âme refusé aux défaillances du corps est une force immense.

Gilliatt voyait les pas que faisait son travail, et ne voyait que cela. C’était le misérable sans le savoir. Son but, auquel il touchait presque, l’hallucinait. Il souffrait toutes ces souffrances sans qu’il lui vînt une autre pensée que celle-ci : en avant ! Son œuvre lui montait à la tête. La volonté grise. On peut s’enivrer de son âme.

Cette ivrognerie-là s’appelle l’héroïsme.

Gilliatt était une espèce de Job de l’océan.

Mais un Job luttant, un Job combattant et faisant front aux fléaux, un Job conquérant, et, si de tels mots n’étaient pas trop grands pour un pauvre matelot pêcheur de crabes et de langoustes, un Job Prométhée.

V

SUB UMBRA



Parfois, la nuit, Gilliatt ouvrait les yeux et regardait l’ombre.

Il se sentait étrangement ému.

L’œil ouvert sur le noir. Situation lugubre ; anxiété.

La pression de l’ombre existe.

Un indicible plafond de ténèbres ; une haute obscurité sans plongeur possible ; de la lumière mêlée à cette obscurité, on ne sait quelle lumière vaincue et sombre ; de la clarté mise en poudre ; est-ce une semence ? Est-ce une cendre ? Des millions de flambeaux, nul éclairage ; une vaste ignition qui ne dit pas son secret, une diffusion de feu en poussière qui semble une volée d’étincelles arrêtée, le désordre du tourbillon et l’immobilité du sépulcre, le problème offrant une ouverture de précipice, l’énigme montrant et cachant sa face, l’infini masqué de noirceur, voilà la nuit. Cette superposition pèse à l’homme.

Cet amalgame de tous les mystères à la fois, du mystère cosmique comme du mystère fatal, accable la tête humaine.

La pression de l’ombre agit en sens inverse sur les différentes espèces d’âmes. L’homme devant la nuit se reconnaît incomplet. Il voit l’obscurité et sent l’infirmité. Le ciel noir, c’est l’homme aveugle. L’homme, face à face avec la nuit, s’abat, s’agenouille, se prosterne, se couche à plat ventre, rampe vers un trou, ou se cherche des ailes. Presque toujours il veut fuir cette présence informe de l’inconnu. Il se demande ce que c’est ; il tremble, il se courbe, il ignore ; parfois aussi il veut y aller.

Aller où ?

Là.

Là ? Qu’est-ce ? Et qu’y a-t-il ?

Cette curiosité est évidemment celle des choses défendues, car de ce côté tous les ponts autour de l’homme sont rompus. L’arche de l’infini manque. Mais le défendu attire, étant gouffre. Où le pied ne va pas, le regard peut atteindre, où le regard s’arrête, l’esprit peut continuer. Pas d’homme qui n’essaie, si faible, et si insuffisant qu’il soit. L’homme, selon sa nature, est en quête ou en arrêt devant la nuit. Pour les uns c’est un refoulement ; pour les autres c’est une dilatation. Le spectacle est sombre. L’indéfinissable y est mêlé.

La nuit est-elle sereine ? C’est un fond d’ombre. Est-elle orageuse ? C’est un fond de fumée. L’illimité se refuse et s’offre à la fois, fermé à l’expérimentation, ouvert à la conjecture. D’innombrables piqûres de lumière rendent plus noire l’obscurité sans fond. Escarboucles, scintillations, astres, présences constatées dans l’ignoré ; défis effrayants d’aller toucher à ces clartés. Ce sont des jalons de création dans l’absolu ; ce sont des marques de distance là où il n’y a plus de distance ; c’est on ne sait quel numérotage impossible, et réel pourtant, de l’étiage des profondeurs. Un point microscopique qui brille, puis un autre, puis un autre, puis un autre ; c’est l’imperceptible, c’est l’énorme. Cette lumière est un foyer, ce foyer est une étoile, cette étoile est un soleil, ce soleil est un univers, cet univers n’est rien. Tout nombre est zéro devant l’infini.

Ces univers, qui ne sont rien, existent. En les constatant, on sent la différence qui sépare n’être rien de n’être pas.

L’inaccessible ajouté à l’impénétrable, l’impénétrable ajouté à l’inexplicable, l’inexplicable ajouté à l’incommensurable, tel est le ciel.

De cette contemplation se dégage un phénomène sublime : le grandissement de l’âme par la stupeur.

L’effroi sacré est propre à l’homme ; la bête ignore cette crainte. L’intelligence trouve dans cette terreur auguste son éclipse et sa preuve.

L’ombre est une ; de là l’horreur. En même temps elle est complexe ; de là l’épouvante. Son unité fait masse sur notre esprit, et ôte l’envie de résister. Sa complexité fait qu’on regarde de tous côtés autour de soi ; il semble qu’on ait à craindre de brusques arrivées. On se rend, et on se garde. On est en présence de tout, d’où la soumission, et de plusieurs, d’où la défiance. L’unité de l’ombre contient un multiple. Multiple mystérieux, visible dans la matière, sensible dans la pensée. Cela fait silence, raison de plus d’être au guet.

La nuit, — celui qui écrit ceci l’a dit ailleurs, — c’est l’état propre et normal de la création spéciale dont nous faisons partie. Le jour, bref dans la durée comme dans l’espace, n’est qu’une proximité d’étoile.

Le prodige nocturne universel ne s’accomplit pas sans frottements, et tous les frottements d’une telle machine sont des contusions à la vie. Les frottements de la machine, c’est là ce que nous nommons le mal.

Nous sentons dans cette obscurité le mal, démenti latent à l’ordre divin, blasphème implicite du fait rebelle à l’idéal. Le mal complique d’on ne sait quelle tératologie à mille têtes le vaste ensemble cosmique. Le mal est présent à tout pour protester. Il est ouragan, et il tourmente la marche d’un navire ; il est chaos, et il entrave l’éclosion d’un monde. Le bien a l’unité, le mal a l’ubiquité. Le mal déconcerte la vie, qui est une logique. Il fait dévorer la mouche par l’oiseau et la planète par la comète. Le mal est une rature à la création.

L’obscurité nocturne est pleine d’un vertige. Qui l’approfondit s’y submerge et s’y débat. Pas de fatigue comparable à cet examen des ténèbres. C’est l’étude d’un effacement.

Aucun lieu définitif où poser l’esprit. Des points de départ sans point d’arrivée. L’entre-croisement des solutions contradictoires, tous les embranchements du doute s’offrant en même temps, la ramification des phénomènes s’exfoliant sans limite sous une poussée indéfinie, toutes les lois se versant l’une dans l’autre, une promiscuité insondable qui fait que la minéralisation végète, que la végétation vit, que la pensée pèse, que l’amour rayonne et que la gravitation aime ; l’immense front d’attaque de toutes les questions se développant dans l’obscurité sans bornes ; l’entrevu ébauchant l’ignoré ; la simultanéité cosmique en pleine apparition, non pour le regard mais pour l’intelligence, dans le grand espace indistinct ; l’invisible devenu vision. C’est l’ombre. L’homme est là-dessous.

Il ne connaît pas le détail, mais il porte, en quantité proportionnée à son esprit, le poids monstrueux de l’ensemble. Cette obsession poussait les pâtres chaldéens à l’astronomie. Des révélations involontaires sortent des pores de la création ; une exsudation de science se fait en quelque sorte d’elle-même, et gagne l’ignorant. Tout solitaire, sous cette imprégnation mystérieuse, devient, souvent sans en avoir conscience, un philosophe naturel.

L’obscurité est indivisible. Elle est habitée. Habitée sans déplacement par l’absolu ; habitée aussi avec déplacement. On s’y meut, chose inquiétante. Une formation sacrée y accomplit ses phases. Des préméditations, des puissances, des destinations voulues, y élaborent en commun une œuvre démesurée. Une vie terrible et horrible est là dedans. Il y a de vastes évolutions d’astres, la famille stellaire, la famille planétaire, le pollen zodiacal, le quid divinum des courants, des effluves, des polarisations et des attractions ; il y a l’embrassement et l’antagonisme, un magnifique flux et reflux d’antithèse universelle, l’impondérable en liberté au milieu des centres ; il y a la sève dans les globes, la lumière hors des globes, l’atome errant, le germe épars, des courbes de fécondation, des rencontres d’accouplement et de combat, des profusions inouïes, des distances qui ressemblent à des rêves, des circulations vertigineuses, des enfoncements de mondes dans l’incalculable, des prodiges s’entre-poursuivant dans les ténèbres, un mécanisme une fois pour toutes, des souffles de sphères en fuite, des roues qu’on sent tourner ; le savant conjecture, l’ignorant consent et tremble ; cela est et se dérobe ; c’est inexpugnable ; c’est hors de portée, c’est hors d’approche. On est convaincu jusqu’à l’oppression. On a sur soi on ne sait quelle évidence noire. On ne peut rien saisir. On est écrasé par l’impalpable.

Partout l’incompréhensible ; nulle part l’inintelligible.

Et à tout cela ajoutez la question redoutable : cette immanence est-elle un Être ?

On est sous l’ombre. On regarde. On écoute.

Cependant la sombre terre marche et roule ; les fleurs ont conscience de ce mouvement énorme ; la silène s’ouvre à onze heures du soir et l’hémérocalle à cinq heures du matin. Régularités saisissantes.

Dans d’autres profondeurs la goutte d’eau se fait monde, l’infusoire pullule, la fécondité géante sort de l’animalcule, l’imperceptible étale sa grandeur, le sens inverse de l’ immensité se manifeste ; une diatomée en une heure produit treize cents millions de diatomées.

Quelle proposition de toutes les énigmes à la fois !

L’irréductible est là.

On est contraint à la foi. Croire de force, tel est le résultat. Mais avoir foi ne suffit pas pour être tranquille. La foi a on ne sait quel bizarre besoin de forme. De là les religions. Rien n’est accablant comme une croyance sans contour.

Quoi qu’on pense et quoi qu’on veuille, quelque résistance qu’on ait en soi, regarder l’ombre, ce n’est pas regarder, c’est contempler.

Que faire de ces phénomènes ? Comment se mouvoir sous leur convergence ? Décomposer cette pression est impossible. Quelle rêverie ajuster à tous ces aboutissants mystérieux ? Que de révélations abstruses, simultanées, balbutiantes, s’obscurcissant par leur foule même, sortes de bégaiements du verbe ! L’ombre est un silence ; mais ce silence dit tout. Une résultante s’en dégage majestueusement, Dieu. Dieu, c’est la notion incompressible. Elle est dans l’homme. Les syllogismes, les querelles, les négations, les systèmes, les religions, passent dessus sans la diminuer. Cette notion, l’ombre tout entière l’affirme. Mais le trouble est sur tout le reste. Immanence formidable. L’inexprimable entente des forces se manifeste par le maintien de toute cette obscurité en équilibre. L’univers pend ; rien ne tombe. Le déplacement incessant et démesuré s’opère sans accident et sans fracture. L’homme participe à ce mouvement de translation, et la quantité d’oscillation qu’il subit, il l’ appelle la destinée. Où commence la destinée ? Où finit la nature ? Quelle différence y a-t-il entre un évènement et une saison, entre un chagrin et une pluie, entre une vertu et une étoile ? Une heure, n’est-ce pas une onde ? Les engrenages en mouvement continuent, sans répondre à l’homme, leur révolution impassible. Le ciel étoilé est une vision de roues, de balanciers et de contre-poids. C’est la contemplation suprême, doublée de la suprême méditation. C’est toute la réalité, plus toute l’abstraction. Rien au delà. On se sent pris. On est à la discrétion de cette ombre. Pas d’évasion possible. On se voit dans l’engrenage, on est partie intégrante d’un tout ignoré, on sent l’inconnu qu’on a en soi fraterniser mystérieusement avec un inconnu qu’on a hors de soi. Ceci est l’annonce sublime de la mort. Quelle angoisse, et en même temps quel ravissement ! Adhérer à l’infini, être amené par cette adhérence à s’attribuer à soi-même une immortalité nécessaire, qui sait ? Une éternité possible, sentir dans le prodigieux flot de ce déluge de vie universelle l’opiniâtreté insubmersible du moi ! Regarder les astres et dire : je suis une âme comme vous ; Regarder l’obscurité et dire : je suis un abîme comme toi !

Ces énormités, c’est la nuit.

Tout cela, accru par la solitude, pesait sur Gilliatt.

Le comprenait-il ? Non.

Le sentait-il ? Oui.

Gilliatt était un grand esprit trouble et un grand cœur sauvage.

VI

GILLIATT FAIT PRENDRE POSITION À LA PANSE



Ce sauvetage de la machine, médité par Gilliatt, était, nous l’avons dit déjà, une véritable évasion, et l’on connaît les patiences de l’évasion. On en connaît aussi les industries. L’industrie va jusqu’au miracle ; la patience va jusqu’à l’agonie. Tel prisonnier, Thomas, par exemple, au Mont-Saint-Michel, trouve moyen de mettre la moitié d’une muraille dans sa paillasse. Tel autre, à Tulle, en 1820, coupe du plomb sur la plate-forme promenoir de la prison, avec quel couteau ? on ne peut le deviner, fait fondre ce plomb, avec quel feu ? on l’ignore, coule ce plomb fondu, dans quel moule ? on le sait, dans un moule de mie de pain ; avec ce plomb et ce moule, fait une clef, et avec cette clef ouvre une serrure dont il n’avait jamais vu que le trou. Ces habiletés inouïes, Gilliatt les avait. Il eût monté et descendu la falaise de Boisrosé. Il était le Trenck d’une épave et le Latude d’une machine.

La mer, geôlière, le surveillait.

Du reste, disons-le, si ingrate et si mauvaise que fût la pluie, il en avait tiré parti. Il avait un peu refait sa provision d’eau douce ; mais sa soif était inextinguible, et il vidait son bidon presque aussi rapidement qu’il l’emplissait.

Un jour, le dernier jour d’avril, je crois, ou le premier de mai, tout se trouva prêt.

Le parquet de la machine était comme encadré entre les huit câbles des palans, quatre d’un côté, quatre de l’autre. Les seize ouvertures par où passaient ces câbles étaient reliées sur le pont et sous la carène par des traits de scie. Le vaigrage avait été coupé avec la scie, la charpente avec la hache, la ferrure avec la lime, le doublage avec le ciseau. La partie de la quille à laquelle se superposait la machine était coupée carrément et prête à glisser avec la machine en la soutenant. Tout ce branle effrayant ne tenait plus qu’à une chaîne qui, elle-même, ne tenait plus qu’à un coup de lime. À ce point d’achèvement et si près de la fin, la hâte est prudence.

La marée était basse, c’était le bon moment.

Gilliatt était parvenu à démonter l’arbre des roues dont les extrémités pouvaient faire obstacle et arrêter le dérapement. Il avait réussi à amarrer verticalement cette lourde pièce dans la cage même de la machine.

Il était temps de finir. Gilliatt, nous venons de le dire, n’était point fatigué, ne voulant pas l’être, mais ses outils l’étaient. La forge devenait peu à peu impossible. La pierre enclume s’était fendue. La soufflante commençait à mal travailler. La petite chute hydraulique étant d’eau marine, des dépôts salins s’étaient formés dans les jointures de l’appareil, et en gênaient le jeu.

Gilliatt alla à la crique de l’Homme, passa la panse en revue, s’assura que tout y était en état, particulièrement les quatre anneaux plantés à bâbord et à tribord, puis leva l’ancre, et, ramant, revint avec la panse aux deux Douvres.

L’entre-deux des Douvres pouvait admettre la panse. Il y avait assez de fond et assez d’ouverture. Gilliatt avait reconnu dès le premier jour qu’on pouvait pousser la panse jusque sous la Durande.

La manœuvre pourtant était excessive, elle exigeait une précision de bijoutier, et cette insertion de la barque dans l’écueil était d’autant plus délicate que, pour ce que Gilliatt voulait faire, il était nécessaire d’entrer par la poupe, le gouvernail en avant. Il importait que le mât et le gréement de la panse restassent en deçà de l’épave, du côté du goulet.

Ces aggravations dans la manœuvre rendaient l’opération malaisée pour Gilliatt lui-même. Ce n’était plus, comme pour la crique de l’Homme, l’affaire d’un coup de barre ; il fallait tout ensemble pousser, tirer, ramer et sonder. Gilliatt n’y employa pas moins d’un quart d’heure. Il y parvint pourtant.

En quinze ou vingt minutes, la panse fut ajustée sous la Durande. Elle y fut presque embossée. Gilliatt, au moyen de ses deux ancres, affourcha la panse. La plus grosse des deux se trouva placée de façon à travailler du plus fort vent à craindre, qui était le vent d’ouest. Puis, à l’aide d’un levier et du cabestan, Gilliatt descendit dans la panse les deux caisses contenant les roues démontées, dont les élingues étaient toutes prêtes. Ces deux caisses firent lest.

Débarrassé des deux caisses, Gilliatt rattacha au crochet de la chaîne du cabestan l’élingue du palanguin régulateur, destiné à enrayer les palans.

Pour ce que méditait Gilliatt, les défauts de la panse devenaient des qualités ; elle n’était pas pontée, le chargement aurait plus de profondeur, et pourrait poser sur la cale ; elle était mâtée à l’avant, trop à l’avant peut-être, le chargement aurait plus d’aisance, et, le mât se trouvant ainsi en dehors de l’épave, rien ne gênerait la sortie ; elle n’était qu’un sabot, rien n’est stable et solide en mer comme un sabot.

Tout à coup Gilliatt s’aperçut que la mer montait. Il regarda d’où venait le vent.

VII

TOUT DE SUITE UN DANGER



Il y avait peu de brise, mais ce qui soufflait, soufflait de l’ouest. C’est une mauvaise habitude que le vent a volontiers dans l’équinoxe.

La marée montante, selon le vent qui souffle, se comporte diversement dans l’écueil Douvres. Suivant la rafale qui le pousse, le flot entre dans ce corridor soit par l’est, soit par l’ouest. Si la mer entre par l’est, elle est bonne et molle ; si elle entre par l’ouest, elle est furieuse. Cela tient à ce que le vent d’est, venant de terre, a peu d’haleine, tandis que le vent d’ouest, qui traverse l’Atlantique, apporte tout le souffle de l’immensité. Même très peu de brise apparente, si elle vient de l’ouest, est inquiétante. Elle roule les larges lames de l’étendue illimitée, et pousse trop de vague à la fois dans l’étranglement.

Une eau qui s’engouffre est toujours affreuse. Il en est d’une eau comme d’une foule ; une multitude est un liquide ; quand la quantité pouvant entrer est moindre que la quantité voulant entrer, il y a écrasement pour la foule et convulsion pour l’eau. Tant que le vent du couchant règne, fût-ce la plus faible brise, les Douvres ont deux fois par jour cet assaut. La marée s’élève, le flux presse, la roche résiste, le goulet ne s’ouvre qu’avarement, le flot enfoncé de force bondit et rugit, et une houle forcenée bat les deux façades intérieures de la ruelle. De sorte que les Douvres, par le moindre vent d’ouest, offrent ce spectacle singulier : dehors, sur la mer, le calme ; dans l’écueil, un orage. Ce tumulte local et circonscrit n’a rien d’une tempête ; ce n’est qu’une émeute de vagues, mais terrible. Quant aux vents de nord et de sud, ils prennent l’écueil en travers et ne font que peu de ressac dans le boyau. L’entrée par l’est, détail qu’il faut rappeler, confine au rocher l’Homme, l’ouverture redoutable de l’ouest est à l’extrémité opposée, précisément entre les deux Douvres.

C’est à cette ouverture de l’ouest que se trouvait Gilliatt avec la Durande échouée et la panse embossée.

Une catastrophe semblait inévitable. Cette catastrophe imminente avait, en quantité faible, mais suffisante, le vent qu’il lui fallait.

Avant peu d’heures, le gonflement de la marée ascendante allait se ruer de haute lutte dans le détroit des Douvres. Les premières lames bruissaient déjà. Ce gonflement, mascaret de tout l’Atlantique, aurait derrière lui la totalité de la mer. Aucune bourrasque, aucune colère ; mais une simple onde souveraine contenant en elle une force d’impulsion qui, partie de l’Amérique pour aboutir à l’Europe, a deux mille lieues de jet. Cette onde, barre gigantesque de l’océan, rencontrerait l’hiatus de l’écueil et, froncée aux deux Douvres, tours de l’entrée, piliers du détroit, enflée par le flux, enflée par l’empêchement, repoussée par le rocher, surmenée par la brise, ferait violence à l’écueil, pénétrerait avec toutes les torsions de l’obstacle subi et toutes les frénésies de la vague entravée, entre les deux murailles, y trouverait la panse et la Durande, et les briserait.

Contre cette éventualité, il fallait un bouclier. Gilliatt l’avait.

Il fallait empêcher la marée de pénétrer d’emblée, lui interdire de heurter tout en la laissant monter, lui barrer le passage sans lui refuser l’entrée, lui résister et lui céder, prévenir la compression du flot dans le goulet, qui était tout le danger, remplacer l’irruption par l’introduction, soutirer à la vague son emportement et sa brutalité, contraindre cette furie à la douceur. Il fallait substituer à l’obstacle qui irrite l’obstacle qui apaise.

Gilliatt, avec cette adresse qu’il avait, plus forte que la force, exécutant une manœuvre de chamois dans la montagne ou de sapajou dans la forêt, utilisant pour des enjambées oscillantes et vertigineuses la moindre pierre en saillie, sautant à l’eau, sortant de l’eau, nageant dans le remous, grimpant au rocher, une corde entre les dents, un marteau à la main, détacha le grelin qui maintenait suspendu et collé au soubassement de la petite Douvre le pan de muraille de l’avant de la Durande, façonna avec des bouts de haussière des espèces de gonds rattachant ce panneau aux gros clous plantés dans le granit, fit tourner sur ces gonds cette armature de planches pareille à une trappe d’écluse, l’offrit en flanc, comme on fait d’une joue de gouvernail, au flot qui en poussa et en appliqua une extrémité sur la grande Douvre pendant que les gonds de corde retenaient sur la petite Douvre l’autre extrémité, opéra sur la grande Douvre, au moyen des clous d’attente plantés d’avance, la même fixation que sur la petite, amarra solidement cette vaste plaque de bois au double pilier du goulet, croisa sur ce barrage une chaîne comme un baudrier sur une cuirasse, et en moins d’une heure cette clôture se dressa contre la marée, et la ruelle de l’écueil fut fermée comme par une porte.

Cette puissante applique, lourde masse de poutres et de planches, qui, à plat eût été un radeau, et, debout, était un mur, avait, le flot aidant, été maniée par Gilliatt avec une dextérité de saltimbanque. On pourrait presque dire que le tour était fait avant que la mer montante eût eu le temps de s’en apercevoir.

C’était un de ces cas où Jean Bart eût dit le fameux mot qu’il adressait au flot de la mer chaque fois qu’il esquivait un naufrage : attrapé, l’anglais ! On sait que quand Jean Bart voulait insulter l’océan, il l’appelait l’anglais.

Le détroit barré, Gilliatt songea à la panse. Il dévida assez de câble sur les deux ancres pour qu’elle pût monter avec la marée. Opération analogue à ce que les anciens marins appelaient « mouiller avec des embossures ». Dans tout ceci, Gilliatt n’était pas pris au dépourvu ; le cas était prévu ; un homme du métier l’eût reconnu à deux poulies de guinderesse frappées en galoche à l’arrière de la panse, dans lesquelles passaient deux grelins dont les bouts étaient en ralingue aux organeaux des deux ancres.

Cependant le flux avait grossi ; la demi-montée s’était faite ; c’est à ce moment que les chocs des lames de la marée, même paisible, peuvent être rudes. Ce que Gilliatt avait combiné se réalisa. Le flot roulait violemment vers le barrage, le rencontrait, s’y enflait, et passait dessous. Au dehors, c’était la houle, au dedans l’infiltration. Gilliatt avait imaginé quelque chose comme les fourches caudines de la mer. La marée était vaincue.

VIII

PÉRIPÉTIE PLUTÔT QUE DÉNOÛMENT



Le moment redoutable était venu.

Il s’agissait maintenant de mettre la machine dans la barque.

Gilliatt fut pensif quelques instants, tenant le coude de son bras gauche dans sa main droite et son front dans sa main gauche.

Puis il monta sur l’épave dont une partie, la machine, devait se détacher, et dont l’autre partie, la carcasse, devait demeurer.

Il coupa les quatre élingues qui fixaient à tribord et à bâbord à la muraille de la Durande les quatre chaînes de la cheminée. Les élingues n’étant que de la corde, son couteau en vint à bout.

Les quatre chaînes, libres et sans attache, vinrent pendre le long de la cheminée.

De l’épave il monta dans l’appareil construit par lui, frappa du pied sur les poutres, inspecta les moufles, regarda les poulies, toucha les câbles, examina les rallonges, s’assura que le funin blanc n’était pas mouillé profondément, constata que rien ne manquait et que rien ne fléchissait, puis, sautant du haut des hiloires sur le pont, il prit position, près du cabestan, dans la partie de la Durande qui devait rester accrochée aux Douvres. C’était là son poste de travail.

Grave, ému seulement de l’émotion utile, il jeta un dernier coup d’œil sur les palans, puis saisit une lime et se mit à scier la chaîne qui tenait tout en suspens.

On entendait le grincement de la lime dans le grondement de la mer.

La chaîne du cabestan, rattachée au palanguin régulateur, était à la portée de Gilliatt, tout près de sa main.

Tout à coup il y eut un craquement. Le chaînon que mordait la lime, plus qu’à moitié entamé, venait de se rompre ; tout l’appareil entrait en branle. Gilliatt n’eut que le temps de se jeter sur le palanguin.

La chaîne cassée fouetta le rocher, les huit câbles se tendirent, tout le bloc scié et coupé s’arracha de l’épave, le ventre de la Durande s’ouvrit, le plancher de fer de la machine pesant sur les câbles apparut sous la quille.

Si Gilliatt n’eût pas empoigné à temps le palanguin, c’était une chute. Mais sa main terrible était là ; ce fut une descente.

Quand le frère de Jean Bart, Pieter Bart, ce puissant et sagace ivrogne, ce pauvre pêcheur de Dunkerque qui tutoyait le grand amiral de France, sauva la galère Langeron en perdition dans la baie d’Ambleteuse, quand, pour tirer cette lourde masse flottante du milieu des brisants de la baie furieuse, il lia la grande voile en rouleau avec des joncs marins, quand il voulut que ce fût ces roseaux qui, en se cassant d’eux-mêmes, donnassent au vent la voile à enfler, il se fia à la rupture des roseaux comme Gilliatt à la fracture de la chaîne, et ce fut la même hardiesse bizarre couronnée du même succès surprenant.

Le palanguin, saisi par Gilliatt, tint bon et opéra admirablement. Sa fonction, on s’en souvient, était l’amortissement des forces, ramenées de plusieurs à une seule, et réduites à un mouvement d’ensemble. Ce palanguin avait quelque rapport avec une patte de bouline ; seulement, au lieu d’orienter une voile, il équilibrait un mécanisme.

Gilliatt, debout et le poing au cabestan, avait, pour ainsi dire, la main sur le pouls de l’appareil.

Ici l’invention de Gilliatt éclata.

Une remarquable coïncidence de forces se produisit.

Pendant que la machine de la Durande, détachée en bloc, descendait vers la panse, la panse montait vers la machine. L’épave et le bateau sauveteur, s’entr’aidant en sens inverse, allaient au-devant l’un de l’autre. Ils venaient se chercher et s’épargnaient la moitié du travail.

Le flux, se gonflant sans bruit entre les deux Douvres, soulevait l’embarcation et l’approchait de la Durande. La marée était plus que vaincue, elle était domestiquée. L’océan faisait partie du mécanisme.

Le flot montant haussait la panse sans choc, mollement, presque avec précaution et comme si elle eût été de porcelaine.

Gilliatt combinait et proportionnait les deux travaux, celui de l’eau et celui de l’appareil, et, immobile au cabestan, espèce de statue redoutable obéie par tous les mouvements à la fois, réglait la lenteur de la descente sur la lenteur de la montée.

Pas de secousse dans le flot, pas de saccade dans les palans. C’était une étrange collaboration de toutes les forces naturelles, soumises. D’un côté, la gravitation, apportant la machine ; de l’autre, la marée, apportant la barque. L’attraction des astres, qui est le flux, et l’attraction du globe, qui est la pesanteur, semblaient s’entendre pour servir Gilliatt. Leur subordination n’avait pas d’hésitation ni de temps d’arrêt, et, sous la pression d’une âme, ces puissances passives devenaient des auxiliaires actifs. De minute en minute l’œuvre avançait ; l’intervalle entre la panse et l’épave diminuait insensiblement. L’approche se faisait en silence et avec une sorte de terreur de l’homme qui était là. L’élément recevait un ordre et l’exécutait.

Presque au moment précis où le flux cessa de s’élever, les câbles cessèrent de se dévider. Subitement, mais sans commotion, les moufles s’arrêtèrent. La machine, comme posée par une main, avait pris assiette dans la panse. Elle y était droite, debout, immobile, solide. La plaque de soutènement s’appuyait de ses quatre angles et d’aplomb sur la cale.

C’était fait.

Gilliatt regarda, éperdu.

Le pauvre être n’était point gâté par la joie. Il eut le fléchissement d’un immense bonheur. Il sentit tous ses membres plier ; et, devant son triomphe, lui qui n’avait pas eu un trouble jusqu’alors, il se mit à trembler.

Il considéra la panse sous l’épave, et la machine dans la panse. Il semblait n’y pas croire. On eût dit qu’il ne s’attendait pas à ce qu’il avait fait. Un prodige lui était sorti des mains, et il le regardait avec stupeur.

Cet effarement dura peu.

Gilliatt eut le mouvement d’un homme qui se réveille, se jeta sur la scie, coupa les huit câbles, puis, séparé maintenant de la panse, grâce au soulèvement du flux, d’une dizaine de pieds seulement, il y sauta, prit un rouleau de filin, fabriqua quatre élingues, les passa dans les anneaux préparés d’avance, et fixa, des deux côtés, au bord de la panse, les quatre chaînes de la cheminée encore attachées une heure auparavant au bord de la Durande.

La cheminée amarrée, Gilliatt dégagea le haut de la machine. Un morceau carré du tablier du pont de la Durande y adhérait. Gilliatt le décloua, et débarrassa la panse de cet encombrement de planches et de solives qu’il jeta sur le rocher. Allégement utile.

Du reste, la panse, comme on devait le prévoir, s’était maintenue fermement sous la surcharge de la machine. La panse ne s’était enfoncée que jusqu’à un bon étiage de flottaison. La machine de la Durande, quoique pesante, était moins lourde que le monceau de pierres et le canon rapportés jadis de Herm par la panse.

Tout était donc fini. Il n’y avait plus qu’à s’en aller.

IX

LE SUCCÈS REPRIS AUSSITÔT QUE DONNÉ



Tout n’était pas fini.

Rouvrir le goulet fermé par le morceau de muraille de la Durande, et pousser tout de suite la panse hors de l’écueil, rien n’était plus clairement indiqué. En mer, toutes les minutes sont urgentes. Peu de vent, à peine une ride au large ; la soirée, très belle, promettait une belle nuit. La mer était étale, mais le reflux commençait à se faire sentir ; le moment était excellent pour partir. On aurait la marée descendante pour sortir des Douvres et la marée remontante pour rentrer à Guernesey. On pourrait être à Saint-Sampson au point du jour.

Mais un obstacle inattendu se présenta. Il y avait eu une lacune dans la prévoyance de Gilliatt.

La machine était libre ; la cheminée ne l’était pas.

La marée, en approchant la panse de l’épave suspendue en l’air, avait amoindri les périls de la descente et abrégé le sauvetage ; mais cette diminution d’intervalle avait laissé le haut de la cheminée engagé dans l’espèce de cadre béant qu’offrait la coque ouverte de la Durande. La cheminée était prise là comme entre quatre murs.

Le service rendu par le flot se compliquait de cette sournoiserie. Il semblait que la mer, contrainte d’obéir, eût eu une arrière-pensée.

Il est vrai que ce que le flux avait fait, le reflux allait le défaire.

La cheminée, haute d’un peu plus de trois toises, s’enfonçait de huit pieds dans la Durande ; le niveau de l’eau allait baisser de douze pieds ; la cheminée, descendant avec la panse sur le flot décroissant, aurait quatre pieds d’aisance et pourrait se dégager.

Mais combien de temps fallait-il pour cette mise en liberté ? Six heures.

Dans six heures il serait près de minuit. Quel moyen d’essayer la sortie à pareille heure, quel chenal suivre à travers tous ces brisants déjà si inextricables le jour, et comment se risquer en pleine nuit noire dans cette embuscade de bas-fonds ?

Force était d’attendre au lendemain. Ces six heures perdues en faisaient perdre au moins douze.

Il ne fallait pas même songer à avancer le travail en rouvrant le goulet de l’écueil. Le barrage serait nécessaire à la prochaine marée.

Gilliatt dut se reposer.

Se croiser les bras, c’était la seule chose qu’il n’eût pas encore faite depuis qu’il était dans l’écueil Douvres.

Ce repos forcé l’irrita et l’indigna presque, comme s’il était de sa faute. Il se dit : Qu’est-ce que Déruchette penserait de moi, si elle me voyait là à rien faire ?

Pourtant cette reprise de forces n’était peut-être pas inutile.

La panse étant maintenant à sa disposition, il arrêta qu’il y passerait la nuit.

Il alla chercher sa peau de mouton sur la grande Douvre, redescendit, soupa de quelques patelles et de deux ou trois châtaignes de mer, but, ayant grand soif, les dernières gorgées d’eau douce de son bidon presque vide, s’enveloppa de la peau dont la laine lui fit plaisir, se coucha comme un chien de garde près de la machine, rabattit sa galérienne sur ses yeux, et s’endormit.

Il dormit profondément. On a de ces sommeils après les choses faites.

X

LES AVERTISSEMENTS DE LA MER



Au milieu de la nuit, brusquement, et comme par la détente d’un ressort, il se réveilla.

Il ouvrit les yeux.

Les Douvres au-dessus de sa tête étaient éclairées ainsi que par la réverbération d’une grande braise blanche. Il y avait sur toute la façade noire de l’écueil comme le reflet d’un feu.

D’où venait ce feu ?

De l’eau.

La mer était extraordinaire.

Il semblait que l’eau fût incendiée. Aussi loin que le regard pouvait s’étendre, dans l’écueil et hors de l’écueil, toute la mer flamboyait. Ce flamboiement n’était pas rouge ; il n’avait rien de la grande flamme vivante des cratères et des fournaises. Aucun pétillement, aucune ardeur, aucune pourpre, aucun bruit. Des traînées bleuâtres imitaient sur la vague des plis de suaire. Une large lueur blême frissonnait sur l’eau. Ce n’était pas l’incendie ; c’en était le spectre.

C’était quelque chose comme l’embrasement livide d’un dedans de sépulcre par une flamme de rêve.

Qu’on se figure des ténèbres allumées.

La nuit, la vaste nuit trouble et diffuse, semblait être le combustible de ce feu glacé. C’était on ne sait quelle clarté faite d’aveuglement. L’ombre entrait comme élément dans cette lumière fantôme.

Les marins de la Manche connaissent tous ces indescriptibles phosphorescences, pleines d’avertissements pour le navigateur. Elles ne sont nulle part plus surprenantes que dans le grand V, près d’Isigny.

À cette lumière, les choses perdent leur réalité. Une pénétration spectrale les fait comme transparentes. Les roches ne sont plus que des linéaments. Les câbles des ancres paraissent des barres de fer chauffées à blanc. Les filets des pêcheurs semblent sous l’eau du feu tricoté. Une moitié de l’aviron est d’ébène, l’autre moitié, sous la lame, est d’argent. En retombant de la rame dans le flot, les gouttes d’eau étoilent la mer. Toute barque traîne derrière elle une comète. Les matelots mouillés et lumineux semblent des hommes qui brûlent. On plonge sa main dans le flot, on la retire gantée de flamme ; cette flamme est morte, on ne la sent point. Votre bras est un tison allumé. Vous voyez les formes qui sont dans la mer rouler sous les vagues à vau-le-feu. L’écume étincelle. Les poissons sont des langues de feu et des tronçons d’éclair serpentant dans une profondeur pâle.

Cette clarté avait passé à travers les paupières fermées de Gilliatt. C’est grâce à elle qu’il s’était réveillé.

Ce réveil vint à point.

Le reflux avait descendu ; un nouveau flux revenait. La cheminée de la machine, dégagée pendant le sommeil de Gilliatt, allait être ressaisie par l’épave, béante au-dessus d’elle.

Elle y retournait lentement.

Il ne s’en fallait que d’un pied pour que la cheminée rentrât dans la Durande.

La remontée d’un pied, c’est pour le flux environ une demi-heure. Gilliatt, s’il voulait profiter de cette délivrance déjà remise en question, avait une demi-heure devant lui.

Il se dressa en sursaut.

Si urgente que fût la situation, il ne put faire autrement que de rester quelques minutes debout, considérant la phosphorescence, méditant.

Gilliatt savait à fond la mer. Malgré qu’elle en eût, et quoique souvent maltraité par elle, il était depuis longtemps son compagnon. Cet être mystérieux qu’on nomme l’océan ne pouvait rien avoir dans l’idée que Gilliatt ne le devinât. Gilliatt, à force d’observation, de rêverie et de solitude, était devenu presque un voyant du temps, ce qu’on appelle en anglais un wheater wise.

Gilliatt courut aux guinderesses et fila du câble ; puis, n’étant plus retenu par l’affourche, il saisit le croc de la panse, et, s’appuyant aux roches, la poussa vers le goulet à quelques brasses au delà de la Durande, tout près du barrage. Il y avait du rang, comme disent les matelots de Guernesey. En moins de dix minutes, la panse fut retirée de dessous la carcasse échouée. Plus de crainte que la cheminée fût désormais reprise au piège. Le flux pouvait monter.

Pourtant Gilliatt n’avait point l’air d’un homme qui va partir.

Il considéra encore la phosphorescence, et leva les ancres ; mais ce ne fut point pour déplanter, ce fut pour affourcher de nouveau la panse, et très solidement ; près de la sortie, il est vrai.

Il n’avait employé jusque-là que les deux ancres de la panse, et il ne s’était pas encore servi de la petite ancre de la Durande, retrouvée, on s’en souvient, dans les brisants. Cette ancre avait été déposée par lui, toute prête aux urgences, dans un coin de la panse, avec un en-cas de haussières et de poulies de guinderesses, et son câble tout garni d’avance de bosses très cassantes, ce qui empêche la chasse. Gilliatt mouilla cette troisième ancre, en ayant soin de rattacher le câble à un grelin dont un bout était en ralingue à l’organeau de l’ancre, et dont l’autre bout se garnissait au guindoir de la panse. Il pratiqua de cette façon une sorte d’affourche en patte d’oie, bien plus forte que l’affourche à deux ancres. Ceci indiquait une vive préoccupation, et un redoublement de précautions. Un marin eût reconnu dans cette opération quelque chose de pareil au mouillage d’un temps forcé, quand on peut craindre un courant qui prendrait le navire par sous le vent.

La phosphorescence, que Gilliatt surveillait et sur laquelle il avait l’œil fixé, le menaçait peut-être, mais en même temps le servait. Sans elle il eût été prisonnier du sommeil et dupe de la nuit. Elle l’avait réveillé, et elle l’éclairait.

Elle faisait dans l’écueil un jour louche. Mais cette clarté, si inquiétante qu’elle parût à Gilliatt, avait eu cela d’utile qu’elle lui avait rendu le danger visible et la manœuvre possible. Désormais, quand Gilliatt voudrait mettre à la voile, la panse, emportant la machine, était libre.

Seulement, Gilliatt semblait de moins en moins songer au départ. La panse embossée, il alla chercher la plus forte chaîne qu’il eût dans son magasin, et, la rattachant aux clous plantés dans les deux Douvres, il fortifia en dedans avec cette chaîne le rempart de vaigres et de solives déjà protégé au dehors par l’autre chaîne croisée. Loin d’ouvrir l’issue, il achevait de la barrer.

La phosphorescence l’éclairait encore, mais décroissait. Il est vrai que le jour commençait à poindre.

Tout à coup Gilliatt prêta l’oreille.

XI

À BON ENTENDEUR, SALUT



Il lui sembla entendre, dans un lointain immense, quelque chose de faible et d’indistinct.

Les profondeurs ont, à de certaines heures, un grondement.

Il écouta une seconde fois. Le bruit lointain recommença. Gilliatt secoua la tête comme quelqu’un qui sait ce que c’est.

Quelques minutes après, il était à l’autre extrémité de la ruelle de l’écueil, à l’entrée vers l’est, libre jusque-là, et, à grands coups de marteau, il enfonçait de gros clous dans le granit des deux musoirs de ce goulet voisin du rocher l’Homme, comme il avait fait pour le goulet des Douvres.

Les crevasses de ces roches étaient toutes préparées et bien garnies de bois, presque tout cœur de chêne. L’écueil de ce côté étant très délabré, il y avait beaucoup de lézardes, et Gilliatt put y fixer plus de clous encore qu’au soubassement des deux Douvres.

À un moment donné, et comme si l’on eût soufflé dessus, la phosphorescence s’était éteinte ; le crépuscule, d’instant en instant plus lumineux, la remplaçait.

Les clous plantés, Gilliatt traîna des poutres, puis des cordes, puis des chaînes, et, sans détourner les yeux de son travail, sans se distraire un instant, il se mit à construire en travers du goulet de l’Homme, avec des madriers fixés horizontalement et rattachés par des câbles, un de ces barrages à claire-voie que la science aujourd’hui a adoptés et qu’elle qualifie brise-lames.

Ceux qui ont vu, par exemple, à la Rocquaine à Guernesey, ou au Bourg-d’Ault en France, l’effet que font quelques pieux plantés dans le rocher, comprennent la puissance de ces ajustages si simples. Le brise-lames est la combinaison de ce qu’on nomme en France épi avec ce qu’on nomme en Angleterre dick. Les brise-lames sont les chevaux de frise des fortifications contre les tempêtes. On ne peut lutter contre la mer qu’en tirant parti de la divisibilité de cette force.

Cependant le soleil s’était levé, parfaitement pur. Le ciel était clair, la mer était calme.

Gilliatt pressait son travail. Il était calme lui aussi, mais dans sa hâte il y avait de l’anxiété.

Il allait, à grandes enjambées de roche en roche, du barrage au magasin et du magasin au barrage. Il revenait tirant éperdument, tantôt une porque, tantôt une hiloire. L’utilité de cet en-cas de charpentes se manifesta. Il était évident que Gilliatt était en face d’une éventualité prévue.

Une forte barre de fer lui servait de levier pour remuer les poutres.

Le travail s’exécutait si vite que c’était plutôt une croissance qu’une construction. Qui n’a pas vu à l’œuvre un pontonnier militaire ne peut se faire une idée de cette rapidité.

Le goulet de l’est était plus étroit encore que le goulet de l’ouest. Il n’avait que cinq ou six pieds d’entre-bâillement. Ce peu d’ouverture aidait Gilliatt. L’espace à fortifier et à fermer étant très restreint, l’armature serait plus solide et pourrait être plus simple. Ainsi des solives horizontales suffisaient ; les pièces debout étaient inutiles.

Les premières traverses du brise-lames posées, Gilliatt monta dessus et écouta.

Le grondement devenait expressif.

Gilliatt continua sa construction. Il la contrebuta avec les deux bossoirs de la Durande reliés à l’enchevêtrement des solives par des drisses passées dans leurs trois roues de poulies. Il noua le tout avec des chaînes.

Cette construction n’était autre chose qu’une sorte de claie colossale, ayant des madriers pour baguettes et des chaînes pour osiers.

Cela semblait tressé autant que bâti.

Gilliatt multiplia les attaches, et ajouta des clous où il le fallait.

Ayant eu beaucoup de fer rond dans l’épave, il avait pu faire de ces clous une grosse provision.

Tout en travaillant, il broyait du biscuit entre ses dents. Il avait soif, mais ne pouvait boire, n’ayant plus d’eau douce. Il avait vidé le bidon la veille à son souper.

Il échafauda encore quatre ou cinq charpentes, puis monta de nouveau sur le barrage. Il écouta.

Le bruit à l’horizon avait cessé. Tout se taisait.

La mer était douce et superbe ; elle méritait tous les madrigaux que lui adressent les bourgeois quand ils sont contents d’elle, — « un miroir », — « un lac », — « de l’huile », — « une plaisanterie », — « un mouton ». — Le bleu profond du ciel répondait au vert profond de l’océan. Ce saphir et cette émeraude pouvaient s’admirer l’un l’autre. Ils n’avaient aucun reproche à se faire. Pas un nuage en haut, pas une écume en bas. Dans toute cette splendeur montait magnifiquement le soleil d’avril. Il était impossible de voir un plus beau temps.

À l’extrême horizon une longue file noire d’oiseaux de passage rayait le ciel. Ils allaient vite. Ils se dirigeaient vers la terre. Il semblait qu’il y eût de la fuite dans leur vol.

Gilliatt se remit à exhausser le brise-lames.

Il l’éleva le plus haut qu’il put, aussi haut que le lui permit la courbure des rochers.

Vers midi, le soleil lui sembla plus chaud qu’il ne devait l’être. Midi est l’heure critique du jour ; Gilliatt, debout sur la robuste claire-voie qu’il achevait de bâtir, se remit à considérer l’étendue.

La mer était plus que tranquille, elle était stagnante. On n’y voyait pas une voile. Le ciel était partout limpide ; seulement de bleu il était devenu blanc. Ce blanc était singulier. Il y avait à l’ouest sur l’horizon une petite tache d’apparence malsaine. Cette tache restait immobile à la même place, mais grandissait. Près des brisants, le flot frissonnait très doucement.

Gilliatt avait bien fait de bâtir son brise-lames.

Une tempête approchait.

L’abîme se décidait à livrer bataille.