L’un des treize viveurs que la tristesse ronge
Ayant dit : « Voyons donc, qui de nous, l’autre nuit,
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- A fait le plus horrible songe ? »
- A fait le plus horrible songe ? »
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Chacun parle à son tour et conte ce qui suit :
Je rêvais que j’étais pieds liés, bras au dos,
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- Dans la camisole de force :
- Dans la camisole de force :
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Une dame très pâle et coiffée en bandeaux,
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- Les yeux fixes, la bouche torse,
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- Me souriait avec langueur
- Me souriait avec langueur
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Et m’entrait lentement un stylet dans le cœur.
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- Je la regardais sans un cri, sans même
- Un mouvement ; mais autant qu’elle blême !
- Je la regardais sans un cri, sans même
Et si je restais là, figé de telle sorte,
C’est que je l’avais vu : « La dame était morte ! »
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- Par des tunnels bas, des corridors froids,
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- Par de longs souterrains étroits,
- J’arrivais dans un carrefour.
- J’entendais qu’on chauffait le four
- Par de longs souterrains étroits,
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- Par des tunnels bas, des corridors froids,
Quelque part, ici, là, mais je n’y voyais goutte.
Soudain, je reculais, et ma vue effarée
Brûlait au rouge ardent d’une gueule cintrée…
Puis, la voix de quelqu’un invisible ordonnait
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- Qu’on me prît… et l’on m’enfournait
- Qu’on me prît… et l’on m’enfournait
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Dans le brasier claquant qui pourléchait sa voûte.
On me guillotinait : l’exécuteur narquois
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- S’y reprenait à plusieurs fois.
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- Ce n’était qu’au septième coup
- Que ma tête quittait mon cou.
- Ce n’était qu’au septième coup
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Dans le baquet de son qui lui semblait un gouffre
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- Elle roulait, elle roulait…
- Elle roulait, elle roulait…
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Tandis que son tronc qui la revoulait
Geignait en saignant : « Je souffre, je souffre. »
J’entrais dans un palais dont les portes ouvertes
Se refermaient sur moi. Par des salles désertes
J’errais — la puanteur me faisait trébucher ;
L’horreur et le dégoût retenaient mon haleine…
Je le crois bien… Les murs, le plafond, le plancher
N’étaient qu’un grouillement de pourriture humaine !
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- Fléchissant sous l’énorme poids
- De je ne sais quelle bête,
- Fléchissant sous l’énorme poids
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- J’allais seul, la nuit, par une tempête.
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- Les objets dans un noir de poix
- Avaient fini par se dissoudre.
- Les objets dans un noir de poix
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Tout l’espace n’était qu’une rumeur de foudre ;
Et nul éclair ! rien ! les ténèbres seulement
Précédaient et suivaient l’infini grondement.
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- Pas de pluie ! aucunes rafales !
- Mais un grand cri, par intervalles,
- Pas de pluie ! aucunes rafales !
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Un grand gémissement, fou, d’un plaintif aigu,
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- Tel que je n’en ai jamais entendu !…
- Comme un chant d’horreur extraordinaire
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- Accompagné par le tonnerre…
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- Tel que je n’en ai jamais entendu !…
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- J’étais très malade — en danger de mort.
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- Quand même, j’espérais encor,
- Quand même, j’espérais encor,
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- J’étais très malade — en danger de mort.
Ma mère persistant à me crier : « Courage ! »
Au pied du lit, debout, malgré son grand âge.
Je noyais longuement mes regards anxieux
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- Dans le rassurant de ses yeux.
- Dans le rassurant de ses yeux.
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Enfin, elle venait s’asseoir à mon chevet :
Toujours plus nos regards échangeaient la caresse
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- De la confiance et de la tendresse.
- Brusquement, elle se levait,
- De la confiance et de la tendresse.
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M’enlaçait, pareille aux serpents des jungles,
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- Et m’étouffait avec ses ongles.
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Ma mère n’était plus qu’une sorcière folle…
— Qu’à jamais loin de moi ce cauchemar s’envole !…
Tiens ! moi, j’avais aussi la démence méchante :
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- En face d’un grand billot plat
- En face d’un grand billot plat
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- J’aiguisais vite une serpe tranchante
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- Qui luisait d’un terrible éclat.
- Qui luisait d’un terrible éclat.
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Soudain je dis : « Vas-y ! puisque si bien tu flambes ! »
Et, successivement, je me coupai les jambes,
Ensuite, la main gauche ; et, quand je m’éveillai,
Mes dents mordaient encore au moignon droit broyé !
J’étais dans le caveau d’un immense musée
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- De cire, et ma vue était médusée
- Par des mannequins froids et solennels
- Qui représentaient de grands criminels.
- Je frissonnais bien, mais je tenais ferme.
- De cire, et ma vue était médusée
Tout à coup, une voix longue criait : « On ferme ! »
Je me précipitais pour sortir, plus d’issue !…
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- À la voûte, plus de clarté,
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- Toute la cave était tissue
- D’une compacte obscurité.
- J’appelais avec violence,
- Rien ne répondait qu’un morne silence ;
- Et je sentais la solitude en haut,
- Toute la cave était tissue
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Dans la salle au-dessus de mon noir cachot.
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- Alors, se rallumaient les lampes,
- Alors, se rallumaient les lampes,
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Et je voyais — l’effroi m’en glace encor les tempes ! —
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- Tous ces mannequins s’animer hideux
- Tous ces mannequins s’animer hideux
Pendant que je claquais des dents au milieu d’eux.
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- En chair, en os, j’étais reptile infâme,
- En chair, en os, j’étais reptile infâme,
Crapaud pelotonné sur le sein d’une femme.
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- Tout ramassé dans ma laideur,
- Immobilisé de lourdeur.
- Tout ramassé dans ma laideur,
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- Je ne pouvais bouger de cette place
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- Où je mettais mon froid de glace.
- Où je mettais mon froid de glace.
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- J’étais si conscient de mon corps odieux
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Que des larmes mouillaient le rouge de mes yeux,
Et qu’en moi, par degrés, je sentais s’accroître
Les battements du cœur, des flancs et du goitre.
J’aurais tant voulu, pauvre bête affreuse,
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- M’en aller de la malheureuse !…
- M’en aller de la malheureuse !…
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- Sa respiration courte, inégalement,
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- Soulevait mon poids opprimant…
- Soulevait mon poids opprimant…
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- À la fin, elle dit d’une voix chagrine :
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« Mais ! qu’est-ce que j’ai donc là, sur la poitrine ? »
Elle alluma — me vit — mourut dans la stupeur,
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- Après un hurlement de peur.
- Et le réveil — horreur qui navre !
- Après un hurlement de peur.
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Me retrouvait crapaud pleurant sur un cadavre.
Je perdis l’équilibre au bord glissant d’un puits.
Exprimer ce que j’ai ressenti… Je ne puis.
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- Ainsi qu’un fil qui se dévide
- Je descendais lent dans le vide ;
- Ainsi qu’un fil qui se dévide
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Sous ma chute le rond du gouffre ténébreux
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- S’élargissait toujours plus creux ;
- S’élargissait toujours plus creux ;
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Et, comme si toujours d’une nouvelle cime
Je redégringolais dans un nouvel abîme,
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- Dans l’indéfiniment profond
- Je tombais sans toucher le fond.
- Dans l’indéfiniment profond
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Un ennemi Protée, un fantôme changeant
Me poursuivait partout, marchant, volant, nageant !
Je voulais fuir le monstre, ou la bête, ou la morte…
Mes pas restaient figés dans de la colle forte.
Puis, j’étais dans un lit sans rideaux. Tout en face
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- Pendait juste une immense glace,
- Pendait juste une immense glace,
Si bien qu’avant le coup j’ai pu voir l’éclair froid
Du couteau qu’une main tenait levé sur moi.
Un moutonnement faible, un bombement très vague,
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- Comme d’une herbe ou d’une vague,
- Comme d’une herbe ou d’une vague,
Tout au fond de la chambre attirait mon regard :
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- Et voici qu’en un jour blafard
- Et voici qu’en un jour blafard
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Je voyais de dessous une ample couverture
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- Sortir un énorme serpent
- Dont j’allais être la pâture.
- Moitié dressé, moitié rampant,
- Sortir un énorme serpent
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Lent, cauteleux, avec un silence farouche,
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- Il arrivait jusqu’à ma couche.
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Tout vibrant de fluide et la gueule en arrêt,
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- Le magnétiseur me considérait.
- Le magnétiseur me considérait.
Puis, les crochets dardés en flammettes furtives,
Il sifflait rauque ainsi que les locomotives,
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- Et j’entendais bientôt craquer mes os
- Et j’entendais bientôt craquer mes os
Sous le vissement lisse et froid de ses anneaux.
Et le treizième, enfin, dit d’une voix d’homme ivre :
— Étant mort enterré, je me sentais revivre…
Et je ressuscitais !… Dans l’enclos gazonné
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- D’où je sortais comme un damné,
- D’où je sortais comme un damné,
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Les défunts me criaient, les uns après les autres :
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- « Non ! tu ne seras plus des nôtres !
- « Non ! tu ne seras plus des nôtres !
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« Pour qui s’est lassé d’être, en son ennui béant,
« Au moins le suicide avance le néant !
« Mais, toi, ta vie ayant l’intarissable source,
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- « Tu n’auras pas cette ressource.
- « Tu dois exister désormais
- « Pour jamais ! pour jamais !
- « Pour jamais ! pour jamais !
- « Tu n’auras pas cette ressource.
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« Retourne au mal, au deuil, à l’argent, aux amours,
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- « Pour toujours ! pour toujours !
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- « Va-t-en lutter, souffrir, penser,
- « Sans plus repouvoir trépasser ! »
- « Va-t-en lutter, souffrir, penser,
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Il se tut. La parole eut un instant sa trêve.
Puis, les douze premiers unissant, à la fois
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- Leurs frémissements et leurs voix,
- Leurs frémissements et leurs voix,
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S’écrièrent : « Voilà le plus horrible rêve ! »