Les Visages de la vie
LES VISAGES DE LA VIE
PAR ÉMILE VERHAEREN
A BRUXELLES
CHEZ L’ÉDITEUR EDMOND DEMAN
MDCCCIC
AU BORD DU QUAI
En un pays de canaux et de landes,
Mains tranquilles et gestes lents,
Habits de laine et sabots blancs,
Parmi des gens mi-somnolents,
Dites, vivre là-bas, en de claires Zélandes !
Vers des couchants en or broyé,
Vers des caps clairs mais foudroyés,
Depuis des ans, j’ai navigué.
Dites, vivre là-bas,
Au bord d’un quai piqué de mâts
Et de poteaux, mirés dans l’eau ;
Promeneur vieux de tant de pas,
Promeneur las.
Vers des espoirs soudain anéantis,
L’orgeuil au vent, je suis parti.
La bonne ville, avec ses maisons coites,
Carreaux étroits, portes étroites,
Pignons luisants de goudron noir,
Où le beffroi, de l’aube au soir,
Tricote,
Maille à maille, de pauvres notes.
J’ai visité de lointains fleuves,
Tristes et grands, comme des veuves.
Serait-il calme et frais mon coin,
Qu’une vieille servante, avec grand soin,
Tiendrait propre, comme un dimanche.
Contre le mur d’une chambre blanche,
Une carte pendrait des îles Baléares,
Avec, en or, des rinceaux rares
Et des drapeaux épiscopaux ;
Et sur l’armoire, la merveille
— Petits bâtons, minces ficelles —
D’une fragile caravelle
Qui voguerait, voiles au clair,
Dans la panse d’une bouteille.
J’ai parcouru, sous des minuits de verre,
Des courants forts qui font le tour de la terre.
Au cabaret, près du canal.
Le soir, à l’heure réglementaire,
Je m’asseoirais, quand le fanal,
Au front des ponts,
Darde son œil, comme une pierre verte.
J’entreverrais, par la fenêtre ouverte,
Dormir les chalands bruns, les barques brunes,
Dans leur grand bain de clair de lune
Et le quai bleu et ses arbres lourds de feuillée,
Au fond de l’eau, fuir en vallée,
En cette heure d’immobilité d’or,
Où rien ne bouge, au fond du port,
Sauf une voile mal carguée,
Qui doucement remue encor,
Au moindre vent qui vient de mer.
La mer ! la mer !
La mer tragique et incertaine,
Où j’ai traîné toutes mes peines !
Depuis des ans, elle m’est celle,
Par qui je vis et je respire,
Si bellement, qu’elle ensorcelle
Toute mon âme, avec son rire
Et sa colère et ses sanglots de flots ;
Dites, pourrais-je un jour,
En ce port calme, au fond d’un bourg,
Quoique dispos et clair,
Me passer d’elle ?
La mer ! la mer !
Elle est le rêve et le frisson
Dont j’ai senti vivre mon front.
Elle est l’orgueil qui fit ma tête
Comme de fer, dans la tempête.
Ma peau, mes mains et mes cheveux
Sentent la mer
Et sa couleur est dans mes yeux ;
Et c’est la houle et le jusant
Qui sont le rythme de mon sang !
En des lointains de Finistère »
J’ai labouré les mers,
Selon l’éclair et le tonnerre.
Au cassement de soufre et d’or
Des cieux d’ébène et de porter,
J’ai regardé s’ouvrir la nuit
Si loin dans l’ombre et l’inconnu,
Que mon désir n’est point encor
Jusqu’aujourd’hui,
Du bout du monde, revenu.
Chaque coup d’heure au cœur du temps,
Chaque automne, chaque printemps,
Me rappellent des paysages
Plus beaux que ceux que mes yeux voient ;
Golfes, pays et cieux, en mon âme, tournoient
Et mon âme elle même, avec l’humanité,
Autour de Dieu, depuis l’éternité,
A travers temps, semble en voyage :
J’ai dans mon cœur l’orgueil et la misère,
Qui sont les pôles de la terre.
Et qu’importe d’où sont venus ceux qui s’en vont,
S’ils entendent toujours l’appel profond
Au carrefour des doutes !
Mon corps est lourd, mon corps est las,
Je veux rester, je ne peux pas ;
L’âpre univers est un tissu de routes
Tramé de vent et de lumière ;
Mieux vaut partir, sans aboutir,
Que de s’asseoir, même vainqueur, le soir,
Devant son œuvre coutumière,
Avec, en un cœur morne, une vie
Qui cesse de bondir au delà de la vie !
Dites, la mer au loin que prolonge la nier ;
Et le suprême et merveilleux voyage,
Vers on ne sait quel charme ou quel mirage,
Se déplaçant, au cours des temps ;
Dites, les signaux clairs des beaux vaisseaux partant
Et le soleil qui brûle et qui déjà déchire
Sa gloire en or, sur l’avant fou de mon navire !
LA JOIE
Dans la cité hagarde,
Où la réclame aboie,
Le chœur des bateleurs
S’installe et crie au ciel « Regarde
Nous soulevons, à bras tendus, la joie ! »
Et leur baraque ostentatoire et colossale
S’érige, au carrefour des cent routes paradoxales.
— La joie hélas ! est au delà de l’âme humaine :
Les mains les plus hautes n’ont arraché que plumes
A cet oiseau qui vole, en tourbillons d’écumes,
Avec son ombre seule, à fleur de nos domaines.
La joie, elle est là-bas, la ville en or bougeant
Que les marins des anciens âges,
Le soir, ont vu monter et s’exalter
Et s’effacer, de plage en plage,
Vers les nuages.
Ils sont là tous, qui crient et qui aboient :
« Nous soulevons, à bras tendus, la joie ! »
— Pourtant la peine en nous double la force,
L’arbre ne vit que dans sa mâle écorce
Et vibre au vent, des pieds jusqu’à la tête.
Le vieil hiver le sacre de tempêtes
Et le grandit, immense et nu,
Dans quelque plaine au loin de pays inconnu.
Tristesse, affres, sanglots, martyre,
Spasmes ardents et merveilleuses voix,
Au fond de la torture, on voit des yeux sourire,
Nous sommes tous des Christs qui embrassons nos croix.
Hélas ! vivre et souffrir sont un.
Mais se mêler, comme d’aucuns,
A l’infini du monde,
A son mystère, à ses conflits ;
Nourrir, avec ferveur, les angoisses profondes
Dont s’effare l’instinct, mais dont vibre l’esprit ?
Mais, à travers des mers de lassitudes,
Plonger pour arracher aux solitudes
Océanes, leurs fleurs,
Qui donc ne sentirait son cœur,
Qui donc ne sentirait son âme élucidée
S’illuminer à cette idée ?
O la haute existence infrangible et tragique
Jamais à bout de son effort,
Qui se replie et se cramponne et qui se tord
Sous la voracité des destins héroïques !
La force la plus belle est la force qui pleure
Et qui reste tenace et marche d’un pas droit,
Dans sa propre douleur, qu’elle conçoit
Sublime et nécessaire, à chaque appel de l’heure.
Il faut vouloir l’épreuve et non la gloire ;
Casque fermé, mais pennon haut,
Prendre chaque bonheur d’assaut,
Par à travers une victoire.
Partir les bras tendus vers n’importe où,
Jeter son âme aux orages qui passent,
Sous la croix d’or des éclairs fous
Qui balafrent l’espace.
Aimer le sort, jusqu’en ses rages,
Avoir la foi toute en soi-même,
Fût on l’épave, où se démène
La haine en rut des vieux naufrages.
Et si tout sombre et si tout casse enfin,
Rester celui de la lutte obstinée,
Pauvre et vaincu, mais la tête acharnée
Quand même — et claire encor de l’effort vain.
La joie ? — Elle est au loin et qu’elle y reste
Et son pâle reflet et sa timide fête ;
La joie à tout jamais dépossédée,
Par la banale idée
Que les hommes s’en sont faite.
LA FORET
C’est aujourd’hui le domaine des seuls oiseaux,
Ce bois que les siècles décorent.
Dans le mirage en or des soirs et des aurores,
Au bord de l’île, où les mers s’éplorent,
II flotte et bouge au loin, sur la splendeur des eaux.
Il est d’éternité,
Puisque personne
Ne se rappelle avoir planté
Ses chênes montrueux à tête de gorgones.
II est d’éternité, comme la vie,
Violente, prodigieuse, inassouvie,
Depuis toujours jusques jamais.
Il est d’éternité et se complaît
En son rêve qui se défait
Et se refait, au long des soirs et des aurores
Et des saisons d’ébène et d’or, qui le décorent.
Tout ce qui fut jadis par les grands dieux sublimes
Jeté en flamme et en orages, dans l’espace,
Illumine ses cîmes ;
Ses troncs, ramus d’audace,
Vibrent et frissonnent encore
D’avoir été le corps d’écorce et d’or
Des satyres railleurs écorchés par la foudre ;
Aux flancs de ses rochers que les micas saupoudrent,
Etincellent les Oréades nues ;
Le visage d’argent de la déesse blanche
Vers ses bergers dormant, près des sources, se penche,
L’eau de ses lacs, où se mirent les nues,
Reste froide d’avoir baigné les chairs de jade
Et les crins verts des luisantes Hamadryades.
Et tout ce que mêlèrent les poètes,
Ingénument, à l’explosion de fête
Des verdures, des sèves et des voix,
Le pare et l’illumine aussi, comme autrefois ;
Voici la troupe, en vêtements de fleurs,
Des gamines petites fées,
Qui répandent, en des parfums, leur cœur ;
Voici les rondes agrafées
Des sylphes et des lutins,
Passant comme des gammes
Sautillantes de prestes flammes,
Parmi les thyms ;
Voici les farfadets jouant aux osselets,
Sur les gazons en filigrane ;
Et la soudaine et coruscante Viviane
Surgie, en des clairières d’argent bleu,
Toute en joyaux et en cheveux,
Avec la lune, au devant d’elle.
Enfin, tout ce que les sèves primordiales
Tout ce que les forces éternelles
Ont engendré, durant les heures nuptiales
Du printemps jeune et de la terre inassouvie,
Se lève et se modèle en croupes de frondaisons
Et brusquement, de l’un à l’autre bout de l’horizon,
Bondit en troupeaux d’herbe et de buissons
A la rencontre de la vie.
L’arbre se tord en or et en verdure
Monte et règne, sous les grands midis blancs,
L’antre est tiède, le sol étincelant.
De soleil cru et de brûlures ;
Le spasme universel des choses
Se noue et se dénoue en des métamorphoses ;
Mille insectes pendus aux fleurs et aux feuillages
Les fécondent ou les saccagent ;
La clarté fauche au loin de grands pans d’ombre
Et les replie, autour des hêtres sombres,
Pour, à nouveau, les déplier, la nuit,
Lorsque le bois entier se gonfle, au bruit
De l’être épars et multiforme
Dont on entend le souffle errer et murmurer,
Au va-et-vient du vent, dans l’étendue énorme.
Pour les regards distraits et les folles cervelles,
C’est aujourd’hui le domaine des seuls oiseaux,
Ce bois, où les siècles ont mis leur sceau !
Mais toi, passant fiévreux, toi, qui récèles,
En ta mémoire, en ton désir,
Tout le passé, tout l’avenir,
Et les rejoins et les unis et les convie
A exalter, à chaque heure, la vie,
Mêle aux sèves innombrables dont les forêts,
Infiniment, sont traversées,
Le sang même de tes pensées ;
Multiplie et livre toi ; défais
Ton être en des milliers d’êtres
Et sens l’immensité filtrer et transparaître,
Avec son calme ou son effroi,
Si fortement et si profondément en toi,
Que t’absorbent les vents et les orages
Et les beaux soirs dont les gloires voyagent
Et s’accrochent, à la cîme des bois,
Pour les nimber encor, comme autrefois,
De tout ce que le ciel mit d’or et de miracle
En eux, comme en d’immenses tabernacles.
LA CLEMENCE
C’était un doux pays illuminé de plaines
Qui s’étalaient, avec de longs troupeaux,
Dont on voyait les laines
Blanchir les prés et se mirer dans l’eau ;
C’était un infini d’herbe et de fleurs unies :
Le fleuve auréolé d’atmosphère trémière
Y visitait des clochers bleus, dans la lumière ;
C’étaient des lacs, cernés de joncs — tels de grands nids
Où s’exilaient les oiseaux du silence —
Où seul, un vent très pur de paix et de clémence
Remuait l’air paisible autour d’un îlot d’or.
C’était l’heure versée aux campagnes natales,
Quand l’écho lisse et pur double, de bord en bord, La voix des passeurs d’eau des eaux occidentales.
Les villages songeaient au fond des avenues ;
Persuasives et bienvenues
Les bonnes volontés d’aimer et de bien vivre
Dilataient l’être — et l’esprit semblait ivre
De joie étrange et de claire douleur.
Un peu de l’or des soirs pénétrait dans les fleurs
Qui se fermaient pour s’endormir ;
On regardait, au long des grands chemins, frémir,
De haut en bas, les peupliers nocturnes ;
Le vol des angelus, sur les choses, planait ;
Un sens nouveau du monde, avec douceur, tombait
Des urnes
Que l’infini et le mystère
Penchent, depuis quels milliers d’ans,
Vers les désirs tendus et haletants
Et les extases de la terre.
Pures, dans le cristal taillées,
Les premières étoiles réveillées
Apparaissaient, une à une, sur l’horizon.
La très pure rosée argentait le gazon.
Une bonté mélancolique et fraîche
Venait des choses vers le cœur ;
Toute clarté, comme des flèches,
Pointait sa force en profondeur ;
Aux lointains bleus de calme et de prière,
L’ombre penchante épousait la lumière ;
Des mains jointes semblaient vers l’infini monter
Et se chercher et s’exalter
Et telle était l’ardeur de bienveillance
Qui vous poignait, qu’elle éclatait en violence
Et s’en allait, par au delà du pardon même,
Darder, vers ce désir extrême,
D’être soudain la dupe ou bien la proie
De quelque chose — et d’en mourir de joie.
On souhaitait
Se dévêtir de tout orgueil ;
On souhaitait
Etre celui qui fait accueil
Au sacrifice — et qui se tait ;
On souhaitait
S’unir confusément à tout ce qui tremblait,
En cette heure divine et translucide,
Sous des soirs d’ombre, approfondis en ors d’abside ;
On souhaitait
Se fondre et s’abîmer en ces épreuves claires :
Bonheur qu’on quitte.affres qu’on veut.douleur qu’on vainc,
Et vivre en leur tumulte intime et volontaire
Comme un martyr ou comme un saint.
Les toits des chaumières dormaient au long des routes ;
Les fleurs et les couleurs s’éteignaient toutes ;
Mais l’écho lisse et pur doublait toujours, doublait encor,
De bord en bord,
Au fond des campagnes natales,
La voix des vieux passeurs des eaux occidentales.
LA FOULE
En ces villes d’ombre et d’ébène,
Où buissonnent des feux prodigieux,
En ces villes, où se démènent,
Avec leurs pleurs, leurs ruts et leurs blasphèmes,
A grande houle, les foules ;
En ces villes soudain terrifiées
De révolte sanglante et de nocturne effroi,
Je sens grandir et s’exalter en moi,
Et fermenter, soudain, mon cœur multiplié.
La fièvre, avec de frémissantes mains,
La fièvre au cours de la folie et de la haine
M’entraîne
Et me roule, comme un caillou, par les chemins.
Tout calcul tombe et se supprime,
Le cœur bondit, soit vers la gloire ou vers le crime ;
Et tout à coup je m’apparais celui
Qui s’est, hors de soi-même, enfui
Vers le sauvage appel des forces unanimes.
Soit rage, ou bien amour, ou bien démence,
Tout passe, en vol de foudre, au fond des consciences,
Tout se devine, avant qu’on ait senti
Le clou d’un but profond entrer dans son esprit.
Des gens hagards échevèlent dès torches,
Une rumeur de mer s’engouffre, au fond des porches,
Murs, enseignes, maisons, palais, gares,
Dans le soir fou, devant mes yeux, s’effarent ;
Sur les places, des poteaux d’or et de lumière
Tendent, vers les cieux noirs, des feux qui s’exaspèrent ;
Un cadran luit, couleur de sang, au front des tours ;
Qu’un tribun parle, au coin d’un carrefour,
Avant que l’on comprenne un sens à ses paroles,
Déjà l’on suit son geste — et c’est, avec fureur,
Qu’on jette à terre et qu’on outrage un empereur,
Qu’on brise et qu’on abat le socle, où luit l’idole.
La nuit est colossale et géante de bruit ;
Une électrique ardeur brûle dans l’atmosphère ;
Les cœurs sont à prendre ; l’âme se serre,
En une angoisse énorme, et se délivre en cris :
On sent qu’un même instant est maître
D’épanouir ou d’écraser ce qui va naître.
Le peuple est à celui que le destin
Dota d’assez puissantes mains
Pour manœuvrer la foudre et les tonnerres
Et dévoiler, parmi tant de lueurs contraires,
L’astre nouveau que chaque ère nouvelle
Choisit pour aimanter la vie universelle.
Oh dis, sens tu qu’elle est belle et profonde
Mon cœur,
Cette heure
Qui crie et frappe au cœur du monde ?
Que t’importent et les vieilles sagesses
Et les soleils couchants des dogmes dans la mer ;
Voici l’heure qui bout de sang et de jeunesse,
Voici la formidable et merveilleuse ivresse
D’un vin si fou que rien n’y semble amer.
Un vaste espoir, venu de l’inconnu, déplace
L’équilibre ancien dont les âmes sont lasses,
La nature paraît sculpter
Un visage nouveau à son éternité ;
Tout bouge — et l’on dirait les horizons en marche.
Les ponts, les tours, les arches
Tremblent, au fond du sol profond,
La multitude et ses brusques poussées
Semblent faire éclater les villes oppressées,
L’heure a sonné des débâcles et des miracles
Et des gestes d’éclair et d’or,
Là bas, au loin, sur les Thabors.
Comme une vague en des fleuves perdue,
Comme une aile effacée, au fond de l’étendue,
Engouffre toi
Mon cœur, en ces foules, battant les capitales
De leurs terreurs et de leurs rages triomphales ;
Vois s’irriter et s’exalter
Chaque clameur, chaque folie et chaque effroi ;
Fais un faisceau de ces milliers de fibres :
Muscles tendus et nerfs qui vibrent ;
Aimante et réunis tous ces courants — et prends
Si large part à ces brusques métamorphoses
D’hommes et de choses,
Que tu sentes l’obscure et formidable loi
Qui les domine et les opprime
Soudainement, à coups d’éclair, se préciser en toi.
Mets en accord ta force avec les destinées
Que la foule, sans le savoir,
Promulgue, en cette nuit d’angoisse illuminée.
Ce que sera, demain, le droit et le devoir,
Seule, elle en a l’instinct profond,
Et l’univers total s’attele et collabore,
Avec ses milliers de causes qu’on ignore
A chaque effort vers le futur, qu’elle élabore,
Rouge et tragique, à l’horizon.
Oh ! l’avenir, comme on l’écoute
Crever le sol, casser les voûtes,
En ces villes d’ébène et d’or, où l’incendie
Rôde, comme un lion dont les crins s’irradient ;
Minute unique, où les siècles tressaillent ;
Nœud que les victoires dénouent dans les batailles ;
Grande heure, où les aspects du monde changent,
Où ce qui fut juste et sacré paraît étrange,
Où l’on monte vers les sommets d’une autre foi
Où la folie, en ces tempêtes,
Forge la vérité nouvelle et la décrète,
Et l’affranchit de la gaîne des lois,
Comme un glaive trop grand pour le fourreau
Et trop serein pour le bourreau.
En ces villes soudain terrifiées
De fête rouge et de nocturne effroi,
Pour te grandir et te magnifier
Mon âme, enferme toi.
L’AMOUR
Aux fleurs rouges qui pavoisent l’espace
Et s’exaltent, dans l’or des jours,
Comme un vent fou le torturant amour
S’enlace.
Oh le charme de sa douleur
Et les lances de sa douleur,
Violentes, au fond du cœur !
Oh ! son ardeur, malgré sa vastitude,
Et son grand don de plénitude
Et son désir immense de la vie
Qui soudain clame et qui bondit
Si fort, au delà de la mort !
Je suis venu vers toi, de mon pays lointain,
Avec mon âme et mon destin,
Pour te donner et te verser
Tout ce que j’ai sauvé de mon passé.
Et je t’aime d’autant que je te fais du mal
Et que je souffre aussi, ma tant martyrisée,
Par tes regards et tes pensées.
O nos cœurs mutuels dont nous sommes la proie,
Sont-ils pauvres et violents,
Avec leurs cris soudains et pantelants !
On part, ailes dardées,
Les vœux unis, mais les idées
Inaccordées.
On respire des fleurs d’ardeur immense
Dont le balancement, au vent fugace, encense
L’orgueil des corps et leur démence.
On se pille les chairs, abandonnées
En des nuits d’or et d’hyménées,
Avec des mains hallucinées.
On aborde de grandes plages,
Où les poings fous des flux et des orages
Cassent l’aurore et ses mirages.
On s’espère : immortels ; on se crie : invincibles
Et l’on fixe toujours plus loin la cible
Du but suprême et impossible.
On boit sa soif ; on mord sa faim ;
On s’exténue, on se ranime, on se dévore
Et l’on se tue et l’on se plaint
Et l’on se hait — mais on s’attire encore.
O tes beaux yeux si doux et si funestes,
Tes yeux irresponsables de ma mort,
Tes yeux si clairs et qui s’attestent
Ceux que darde, vers moi, le sort.
O leur brûlante et malfaisante joie,
Sous la froideur soudain pâle du front,
Ou bien leur si grande misère
Tels soirs, quand, à genoux, nous demandons pardon
L’un à l’autre, d’être sur terre.
Pourtant, comme l’amour nous fut triomphe et reconfort ;
Comme nous nous sommes grandis quand même,
Sous l’exaltant et douloureux baptême
Dont son ardeur fut le flot d’or.
Comme notre âme et notre torse
Se sont haussés et déployés en force
Pour absorber le merveilleux effroi
Des lacs d’amour qu’on sent s’illimiter en soi.
Comme notre être a recréé sa conscience,
En ces conflits d’émois de cris et de démences ;
Et comme il a, vers l’ombre et vers la nuit, jeté
Le ramas noir des vieux préceptes dévastés.
Et qu’importe se perdre en des tortures
Et se tant déchirer et s’étreindre pourtant
Et raviver toujours l’effrayante aventure,
Si c’est, pour s’éprouver plus fortement battant,
Au rythme haletant,
Qui fait volter et fermenter le sang
Par à travers l’éternité de la nature !
LE MONT
Ce mont,
Avec son ombre prosternée,
Au clair de lune, devant lui,
Règne, infiniment, la nuit,
Tragique et lourd, sur la campagne lasse.
Par les carreaux de leurs fenêtres basses,
Les chaumières pauvres et vieilles
De loin en loin, comme des gens, surveillent.
Aux pieds de leurs digues en terre,
Les clos ont peur du colossal mystère
Que recèle le mont,
Lorsqu’il règne, toute la nuit,
Avec son ombre prosternée,
En prière, devant lui.
Sous les rochers qu’il accumule,
S’élabore la vie énorme et minuscule
Des atomes et des poussières.
Les fers, les plombs, les ors, les pierres
Y reposent. Et les joyaux et leurs yeux lourds
Qui ne peuvent se voir dormir,
Mais qui s’éveilleront pour, tout à coup, frémir
D’unanime clarté suprême,
Attendent là, que, largement, un jour,
Au front des rois, ils surgissent en diadèmes.
Ce mont,
Avec son ombre prosternée,
Au clair de lune, devant lui,
Déchire et domine la nuit,
Du haut des rocs plantés, en cercle, sur sa tête.
Il abritait, aux temps anciens, des bêtes
Monstrueuses, que des hommes, vêtus de peaux,
Tuaient, à coups de hache et de marteaux,
Et dépeçaient, en des fêtes, envenimées
De disputes, de cris, de sang et de fumées.
Sous les couches du terreau lourd et gras,
Les silex clairs, les os géants, les dents énormes
Dorment,
Restes blanchis de meurtre ou de combat.
Des blocs immobiles, ainsi que des statues,
Que les gouttes de l’eau tombante ont revêtues
De tuniques de nacre et d’écaillés d’argent,
S’y regardent, depuis mille et mille ans.
Le silence y séjourne — et, seul, on y entend
Sur ces pierres de haut en bas luisantes,
Le même choc des gouttes d’eau tombantes,
Une à une, depuis mille ans.
Ce mont,
Avec son ombre et ses ténèbres,
Blottis, comme une armée, à l’horizon,
S’épand, vers les hameaux et leurs clochers funèbres.
Un murmure lointain de songe et de légende
Circule, autour de lui, la nuit,
Lorsque, de loin, son front commande
Aux souvenirs, dans les veillées.
On songe alors à ses grottes taillées,
Où travaillaient des nains, sur des enclumes d’or,
Où leurs ombres courraient, dansaient, volaient,
Dans le décor
Funèbre et merveilleux des antres noirs.
Au jour levant, la caverne semblait un bouge,
Mais les brasiers, soudainement, les soirs,
Y soulevaient de gigantesques ailes
Qui s’en allaient
— Plumes et étincelles —
Battre, de haut en bas, les parois rouges.
Jadis, Vénus ardente et pâle,
Sachant qu’un jardin d’or s’y fleurissait de sang,
Y recueillit, au cœur des feux, l’amour resplendissant
Et les braises des passions fatales.
Elle s’y penchait, au dessus de la flamme,
Elle y chauffait ses seins cruels et ses yeux clairs
Et condensait, au tréfonds de sa chair,
L’inextinguible ardeur qui fait hurler les âmes.
Les villages s’en souviennent : c’était l’hiver ;
Le gel compact avait durci les berges,
Le sol sonnait de froid, l’arbre dressait, dans l’air,
Ses branchages, comme des verges ;
Des lueurs d’or couraient au ras des neiges
On avait vu Vénus et son cortège
Passer, brûlante et nue, à travers la campagne,
Les hommes fous crier d’amour vers leurs compagnes,
Les chiens casser leur chaîne et les taureaux
S’ériger lourds et leurs soufflants naseaux,
Dans l’étable nocturne, ameuter la tempête.
Ce mont,
Avec son ombre, en prière, devant lui,
Plombait de son mystère et de sa nuit
Les cœurs naïfs et leurs affres secrètes.
Il incarnait l’immensité,
Ses murs dataient des premiers temps du monde,
Des forêts d’or avaient grandi, s’étaient entées
Sur sa base, pour s’élever et s’abaisser
Et retomber, vers les plaines fécondes
Et ressurgir encor de leur poussière.
Les siècles le sacraient — et l’on eût dit à voir
L’énorme entassement se bossuer, le soir,
Qu’un orage, soudainement, s’était fait pierre.
Je suis entré avec des torches, au cœur du mont,
Ombres et feux semblaient sortir de moi,
Ils projetaient leur vol brusque, sur les parois,
De l’un à l’autre bout, des salles colossales.
Les déesses, les nains, les ors profonds
Les yeux clos des joyaux, la fable
Des batailles entre hommes et dragons
Mêlaient leurs souvenirs en tourbillons ;
J’étais le miroir vague et formidable,
J’étais le carrefour, où tout se rencontrait ;
Le sol, le roc, le feu, la nuit et la forêt
Semblaient les substances mêmes de ma pensée ;
Je m’emplissais de peur ; j’étais comme insensé
De vivre et de sentir tant de siècles frémir,
En cet instant du temps que je serai dans l’avenir.
Mon âme était anxieuse d’être elle-même ;
Elle s’illimitait en une âme suprême
Et violente, où l’univers se résumait ;
Sur la vie et la mort planait même visage,
Je ne distinguais plus leur forme au fond des âges ;
Tout me semblait présent et je me transformais
Moi-même et je me confondais, avec un être immense
Qui ne voit plus quand tout finit, quand tout commence,
Ni pourquoi la tragique humanité
Avec ses cris, avec ses pleurs, avec ses plaintes,
Traîne ses pas marqués de sang, au labyrinthe
De la nocturne et flamboyante éternité.
Ce mont,
Avec son ombre projetée,
Au clair de la lune, devant lui,
Oppresse, infiniment, [la nuit,
Le songe épars, sur les campagnes lasses.
LA DOUCEUR
Connaissez-vous ces beaux soirs d’or,
Où les anges voilent les yeux du jour,
L’été, quand on aime, d’un lent amour,
Ceux d’autrefois à qui l’on a fait tort :
Les doux, qui se donnèrent, sans envie,
Et dont aucun ne se découragea,
Bien que souvent, on affligeât
Leur cœur, pour se prouver, avec hargne, sa vie.
Ils étaient bons jusqu’à lasser,
Et pardonnant jusqu’à froisser.
Leurs cœurs naïfs et inventifs
De bienveillance et de tendresse,
Se dévouaient, avec des mots presque sacrés.
En leurs yeux purs et assurés,
Où se mouillaient des regrets de caresses,
Se maintenait la confiance
Intacte encor de la première enfance.
Ils arrivaient, du côté du matin,
Avec le rêve, en eux, des temps lointains,
Où les lèvres des fleurs et des corolles
Parlaient, avec des banderolles,
Selon la loi, qui fait timides les paroles.
Ils étaient blancs d’une lumière
Dont la flamme dormait, au berceau de la terre ;
Ils étaient forts d’une autre joie
Que celle, hélas ! qui tient, entre ses mains,
Des fleurs rouges, comme des proies.
Et leurs pas lents suivaient, par nos chemins,
L’empreinte d’or dont les Jésus, sans doute,
Au temps des saints, avaient marqué la route.
Aussi vécurent-ils, sans nulle plainte,
Dupes du monde — et néanmoins
Voulant toujours porter, plus loin,
L’offrande à tous de leur douceur sans crainte.
Mais aujourd’hui qu’ils sont les morts,
Loin des dédains et loin des haines,
— En ces heures de beaux soirs d’or
Où les anges voilent les yeux du jour —
Hélas, comme au-delà de l’heure humaine,
On les aime d’un triste et régressif amour.
On les rêve, là-bas, vêtus de laines,
Auprès des vierges et des fleurs,
En des jardins ornant des plaines
Et descendant, vers la rivière,
Mirer les rosiers blancs de la prière.
Ils habitent les pays de clarté
Qui sont leur âme
Revenue à son essence et sa flamme ;
Leur âme de candeur et de bonté,
Que personne, durant leur passage sur terre,
N’a visitée.
Leur voix n’a rien changé à son mystère,
Leurs yeux profonds et assidus n’ont rien perdu
De la sereine violence
De leur silence.
Ils nous hèlent, là haut, parmi les firmaments,
Bien qu’on voudrait
Les voir renaître, ici, pour s’en aller, auprès,
Dès à présent,
Se repentir, profondément.
Et rêvant d’eux, en ce décor d’or sombre,
Où les anges ferment, avec de l’ombre,
Les yeux du jour,
Le cœur trop longtemps clos, à leur amour
Se donne,
Tandis que, dans la paix du soir,
Leur tranquille mémoire
Toujours plus douce, nous pardonne.
LA MORT
Egarons-nous mon âme, en ces cryptes funestes,
Où la douleur, par des crimes, se définit,
Où chaque dalle, au long du mur, atteste
Des meurtres d’or, à toute éternité,
Broyés, sous du granit.
Des pleurs y tombent sur les morts,
Des pleurs, sur des corps morts
Et leurs remords, y tombent ;
Des cœurs ensanglantés d’amour
Se sont aimés
Se sont tués, quoique s’aimant toujours,
Et s’écoutent, les nuits, et s’écoutent, les jours,
Se taire et se pleurer, parmi ces tombes.
Le vent qui passe et que ces corridors respirent,
Par les pores et les fentes de leurs sépulcres,
Est moite et lourd et vieux de souvenirs ;
On écoute, le soir, l’haleine suspendue,
Et l’on entend des effluves voler
Et s’attirer et se frôler,
Sous ces voûtes de marbre, en sculptures tordues.
La vie, au-delà de la mort, encor vivante,
La vie approfondie en épouvante,
Perdure-là, si fort,
Qu’on croit sentir, dans les murailles,
Avec de surhumains efforts,
Battre et s’exalter encore,
Tous ces cœurs fous, tous ces cœurs morts,
Qui ont vaincu leurs funérailles.
Reposent là, des maîtresses de rois
Dont le caprice et le délire
Ont fait se battre des empires ;
Des conquérants, dont les glaives d’effroi
Se brisèrent, entre des doigts de femme ;
Des poètes, clairs
De leur ivresse et de leur flamme,
Qui périrent, en chantant l’air
Triste ou joyeux, qu’aimait leur dame.
Voici les ravageurs et les ardents
Dont le baiser masquait le coup de dents ;
Les doux héros de la joie ineffable
Dont la mémoire en fleur enguirlande les fables ;
Les violents et les battus du sort,
Ivres de l’inconnu que leur offrait la mort.
Plus loin, les fous dont le vertige aimait l’abîme
Qui dépeçaient l’amour en y taillant un crime ;
Plus loin, les saints et les visionnaires
Qui conquéraient le ciel, à travers les tonnerres ;
Enfin, les princesses, les reines,
Mortes, depuis quels temps et sur quels échafauds ?
Quand le peuple portait des morts, comme drapeaux,
Devant ses pas rués, vers la conquête humaine.
Egarons-nous mon âme, en ces cryptes de deuil,
Où, sous chaque tombeau, où dans chaque linceul,
On écoute les morts si terriblement vivre.
Leur désespoir superbe et leur douleur enivrent,
Car, au delà de l’agonie, ils ont planté,
Si fortement et si tragiquement, leur volonté,
Que leur poussière encore est pleine
Des ferments clairs de leur amour et de leur haine.
Leurs passions, bien qu’aujourd’hui sans voix,
S’entremordent, comme autrefois,
Plus féroces, depuis qu’elles se sentent
Libres, dans ce séjour de la clarté absente.
Regard d’orgueil, regard de proie,
Fondent l’un sur l’autre, sans qu’on les voie,
Pour s’abîmer ou s’absorber, en des ténèbres.
Autour des vieux granits et des pierres célèbres,
Parfois, un remuement de pas guerriers s’entend
Et tel héros, debout en son orgueil, attend
Que, sur le socle orné de combats rouges,
Soudain l’or et le bronze et la bataille bougent.
Tout drame y vit, les yeux hagards, le poing fermé,
Et traîne, à ses côtés, le désespoir armé ;
L’envie et le soupçon aux carrefours s’abouchent ;
Des mots sont étouffés, par des mains, sur des bouches ;
Des bras se nouent et se dénouent, ardents et las ;
Dans l’ombre, on croirait voir luire un assassinat ;
Mille désirs qui se lèvent et qui avortent,
D’un large élan vaincu, battent toujours les portes ;
L’intermittent reflet de vieux flambeaux d’airain
Passe, le long des murs, en gestes surhumains ;
On sent, autour de soi, les passions bandées,
Sur l’arc silencieux des plus sombres idées ;
Tout est muet et tout est haletant ;
La nuit, la fièvre encore augmente et l’on entend
Un bruit pesant sortir de terre
Et se rompre les plombs et se fendre les bières !
Oh, cette vie aiguë et toute en profondeur,
Si ténébreuse et muette, qu’elle fait peur !
Cette vie âpre, où les luttes s’accroissent,
A force de volonté,
Jusqu’à donner l’éternité
Pour mesure à son angoisse,
Mon cœur, sens tu, comme elle est effrénée
En son affre dernière et sa ferveur damnée ?
La sens-tu croître et se désespérer dans l’ombre
Et se darder quand même, avec ses cris cassés,
Avec ses ongles d’or brisés,
Avec ces fous regards martyrisés,
Là bas, du fond de l’ombre et des décombres ?
Soit par pitié, soit parce qu’elle
Concentre, en son ardeur, toute l’âme rebelle,
Incline toi, vers son mystère et sa terreur,
O toi, qui veux la vie, à travers tout, mon cœur !
Pèse sa crainte et suppute ses rages
Et son entêtement, en ces conflits d’orages,
Toujours exaspérés, jusqu’au suprême effort ;
Sens les afflux de joie et les reflux de peine
Passer, dans l’atmosphère, et enfiévrer la mort ;
Songe à tous tes amours, songe à toutes tes haines,
Et plonge toi, sauvage et outrancier,
Comme un rouge faisceau de lances,
En ce terrible et fourmillant brasier
De violence et de silence.
L’IVRESSE
Etaient placés, face à face, dans ce caveau,
Au long des murs, sur double rang, trente tonneaux.
Jadis, un vieux marin qui sculptait des navires,
Les avait blasonnés aux armes de l’Empire.
Ils reposaient dans l’ombre, et leur ventres songeaient
Aux grands buveurs dont les gosiers les allégaient.
Des aigles d’or, tenant le globe entre leur pattes,
Ecartelaient sur eux, leurs ailes écarlates.
Leur bonde était taillée en couronne, leur bois Semblait du plomb, si large et lourd était son poids.
Les plus anciens se décoraient de sycomore
Et des vins de cent ans fermentaient, dans leurs pores.
Ils recelaient, en leurs silence et leur sommeil,
Ce qui fut l’air, les fleurs, les fruits et le soleil,
Et les ressuscitaient, soudain, en cris de liesse,
Les soirs de désirs fous et de rouges ivresses.
Pour surprendre, dans les bons vins et leur couleur,
Un peu du goût qu’a le bonheur,
Je suis entré, dans ce caveau, l’âme légère.
Et des coins d’ombre et de feux sombres,
Des bataillons héraldiques de verres
Montaient la garde, autour des étagères ;
Aux plafonds bas, se bosselaient des mascarons
Qui souriaient, d’un rire épais et rond,
A des kobolds, dégringolant d’un fût ;
Un faune en bois dansait sur un bahut,
Et, par la porte ouverte, au fond d’un corridor,
On pouvait voir les mâts, les docks, le port
Et la montagne insigne,
Où, pour les vins futurs, se mûrissaient les vignes.
Un échange de gai labeur suant et fort,
Aux temps de la saison massive et violette,
Joignait le mont et la vendange au port.
Les collines s’ornaient de pourpres bandelettes ;
Les vendangeurs, plongés, jusqu’à mi-corps,
Dans les feuilles et les branches vermeilles,
Semblaient se remuer et travailler dans l’or ;
Mille lueurs étincelaient, parmi les pierres ;
Les ceps montaient, en faisceaux de lumière ;
Toute la vie éclose, en ces pays du Rhin,
Tenait et s’éclairait, dans le raisin :
C’était pour lui que les monts étaient verts,
L’été brûlant, les gars joyeux, le fleuve ouvert
Aux navires passant, joufflus de voiles,
Et s’éloignant, la nuit, sous des grappes d’étoiles.
Devant ce site, où l’ombre au jour s’était unie,
L’esprit heureux, les yeux ardents,
Par mes lèvres, entre mes dents,
J’ai longuement versé la force exquise et infinie.
Avec douceur, l’ivresse a délié mon âme,
Mon verre énorme était taillé en flamme,
Je croyais voir du feu qui me versait du vin ;
L’esprit s’abandonnait au merveilleux levain
Et les muscles sentaient leur puissance renaître.
Vers les coteaux de pourpre et vers les floraisons
Fastueuses et profondes des horizons,
Onde à onde, s’illimitait mon être ;
Le paysage, avec ses eaux solennisées
Et ses siècles armés d’éclairs,
Se résorbait si bellement, dans ma pensée,
Qu’il devenait moi-même et vivait dans ma chair.
La fusion naquit, par un amour des choses
Si simple et violent, que je ne sentais plus
Battre mon cœur, sinon au flux et au reflux
Des profondes métamorphoses :
Je retrouvais mes mains, mes bras, dans les ramures
Et les enlacements des vignes mûres ;
Le mont lui même était sculpté
Dans le bloc de ma volonté :
Je me soûlais de vie immense et mutuelle
Et mes cinq sens se prolongeaient en elle,
Si loin et si profondément
Qu’elle semblait brûler et fermenter de tout mon sang.
J’étais entré dans ce caveau, l’âme légère,
Uniquement séduit, par la gaieté des verres
Et la folie et son levain
Qui sommeillent, au fond du vin,
Quand l’ivresse puissante et débordée,
Fondant le monde au feu, qu’était mon cœur,
Grandit soudain jusques à l’infini, l’idée
Que pauvre et nul je m’étais faite du bonheur.
L’EAU
O cette vie, au clair de l’eau !
Et les miroitements et les langues de l’eau
Et les mille émeutes de l’eau,
Dans le soleil, contre la peau !
La mer émeraudée et le soleil,
Dites, comme ils sont beaux,
Avec leurs falaises sauvages
Et l’étagère en or des soirs et des nuages,
Dites, la vie, au ras, la vie, au fond de l’eau,
La vie âpre et primordiale,
En des grottes coruscantes et glaciales !
Mon corps, il est si las ;
Mes pauvres yeux, mes pauvres pas,
Mon morne corps, ils sont si las
De mes chutes et de mes longs efforts
Par les chemins dédaliens du sort !
Mes mains se sont usées
À des besognes embrasées
La nuit, à coups de folie et de fièvre,
Mon cœur, buisson ardent, a mis en feu mes lèvres
Et la sueur mauvaise a raviné mon torse,
Comme une écorce.
Dites, la mer nue et pure, comme une idée,
Qui luit et envahit mon âme émeraudée !
Dites, le vent à enlacer et à poursuivre ;
Le vent sauvage à saisir, par brassées,
Parmi des roches, vernissées
Par des lames, couleur de cuivre !
Dites, les estuaires de nitre et de phosphore
Et les courants tragiques et nerveux
Et l’infini qu’on aime et l’infini qu’on veut
Boire soudain, avec la soif de tous ses pores !
Dites, la paix des grands couchants en mer !
Dites, et leur douceur et leur splendeur penchante,
Le soir, lorsque l’on croit, là-bas, dans le soleil,
Que la lumière chante !
Et qu’elles sont claires et apaisées
Les pensées ;
Et comme, en planités mentales,
Elles s’étalent,
Sur les nappes des mers horizontales !
Oh ! s’endormir, près des vagues étales,
Comme quelqu’un des premiers temps du monde,
Être la mer, être le soir,
Ne faire qu’un, avec l’or de leurs miroirs
Et les pourpres de leur Golcondes !
Se transmuer, pour revivre, soudain,
D’une vie atlantique et surhumaine !
Dites, loin des regrets et loin des haines,
Dans l’ivresse des soirs et l’amour des matins !
Là-bas, en des grottes, où des yeux d’eau
Voient scintiller de nageantes cuirasses
Et d’énormes fleurs rondes flotter,
Comme des lunes, qui se déplacent,
J’entends, sous leurs fluides rideaux,
Les sirènes violentes chanter
Et s’étreindre dans l’eau.
Sur des récifs, cabrés en cavales qui fument,
— Croupes de pierre et crinières d’écume —
Le corps épanoui dans l’or, elles s’appellent.
Le flot les vêt de joyaux clairs,
Leurs jeux noués courbent des arcs-en-ciel dans l’air,
L’une d’elles, dont les cheveux voilent les yeux,
Darde ses seins impérieux,
Plus éclatants, au loin, que tous regards,
Et, droite, elle s’érige, et, droite, elle interpelle
Les errants fous, au long des mers continuelles,
Qui vont les bras ouverts et lumineux vers elle.
Dites, les voix des soirs légendaires en mer !
Et comme on les entend
Là-bas, au Nord, le cœur battant !
Et comme on va, vers leur folie,
Avec la joie ou la mélancolie,
De retremper son être à ces brassins de vie
Dont les siècles, jadis, ont ameuté la mer !
L’ACTION
Lassé des mots, lassé des livres,
Qui tiédissent la volonté,
Je cherche, au fond de "ma fierté,
L’acte qui sauve et qui délivre.
Lassé des mots, lassé des livres,
Je veux le glaive enfin qui taille
Ma victoire, dans la bataille.
La vie, elle est là-bas violente et féconde,
Qui mord, à galops fous, les grands chemins du monde,
Dans le tumulte et la poussière ;
Les forts se sont pendus à sa crinière
Et soulevés, par elle et par ses bonds,
De prodige en prodige,
Ils ont gravi, à travers pluie et vent, les monts
Des démences et des vertiges.
J’en sais qui la dressent dans l’air
Les crins volant, sur ciel d’orage,
Avec des bras en sang et des affres de rage.
D’autres qui la rêvent profonde,
Comme une mer,
Dont l’abîme repousse et rejette les ondes.
J’en sais qui la veulent froide, mais obstinée,
Jaugeant, à coup de calculs clairs,
Le vague amas des destinées.
J’en sais qui l’espèrent vêtue
Du silence charmeur des fleurs et des statues.
J’en sais qui l’évoquent, partout,
Où la douleur se crispe, où la colère bout.
J’en sais qui la cherchent encore,
Après la nuit, pendant l’aurore,
Lorsque déjà elle est assise, au seuil
Abandonné de leur orgueil.
La vie en cris ou en silence,
La vie en lutte ou en accord,
Avec la vie, avec la mort,
Avec le bruit ou le silence,
Elle est là bas, sous des pôles de cristal blanc,
Où l’homme innove un chemin lent ;
Elle est, ici, dans la ferveur ou dans la haine,
De l’ascendante et rouge ardeur humaine ;
Elle est, parmi les flots des mers et leur terreur,
Sur des plages, dont nul n’a exploré l’horreur,
Elle est dans les forêts, aux floraisons lyriques,
Dont s’exaltent les monts et les fleuves d’Afrique,
Elle est, où chaque effort grandit
Onde à onde, vers l’infini,
Où le génie extermine les gloses,
Criant les faits, montrant les causes
Et préparant l’élan des géantes métamorphoses.
Lassé des mots, lassé des livres,
Je cherche en ma fierté,
L’acte qui sauve et qui délivre.
Et je le veux puissant et entêté,
Lucide et pur, comme un beau bloc de glace ;
Sans crainte et sans fallace,
Digne de ceux
Qui n’arborent l’orgueil silencieux
Loin du monde, que pour eux-mêmes.
Et je le veux trempé, dans un baptême
De nette et claire humanité,
Montrant à tous sa totale sincérité
Et reculant, en un geste suprême,
Les frontières de la bonté.
O vivre et vivre et se sentir meilleur
A mesure que bout plus violent mon cœur ;
Vivre plus clair, dès qu’on marche, en conquête,
Vivre plus haut encor, dès que le sort s’entête
A dessécher la force et l’audace des bras ;
Rêver, les yeux hardis, à tout ce qu’on fera
De pur, de grand, de juste, en ces Chanaans d’or,
Qui surgiront, quand même, au bout du saint effort,
O vivre et vivre, éperdument,
En ces heures de solennel isolement,
Où le désir attise, où la pensée anime,
Avec leurs espoirs fous, l’existence sublime.
Lassé des mots, lassé des livres,
Je veux le glaive enfin qui taille
Ma victoire, dans la bataille.
Et je songe, comme on prie, à tous ceux
Qui jaillissent, héros ou Dieux,
A l’horizon de la famille humaine ;
Comme des arcs-en-ciel prodigieux,
Ils se posent, sur les domaines
De la misère et de la haine ;
Les effluves de leur exemple
Pénètrent l’air, les murs, les clos, les temples,
Si bien que la foule, soudain,
Voulant aimer, voulant connaître
Le sens nouveau qu’impose, avec hauteur, leur être,
Aux attitudes du destin,
Déjà sculpte son âme à leur image,
Pendant que disputent et s’embrouillent encor,
A coups de textes morts
Et de dogmes, les sages.
Alors, on voit les paroles armées
Planer sur les luttes et les exploits
Et, clairs, monter les fronts et vibrantes, les voix
Et — foudre et or — voler au loin les Renommées ;
Alors, aussi, ceux qui réchauffent leur âme,
A l’incendie épars des souvenirs,
Tendent les mains et saisissent l’épée en flamme
Et en éclairs vers l’avenir !
L’ATTENTE
Et c’est au long de ces pays de sépulture,
En ces eaux d’or, qui sont troubles depuis mille ans,
Que j’amarre, ce soir, mon désir d’aventure,
Comme un brusque voilier fragile et violent.
J’ai délaissé, là-bas, les quais lointains,
D’où s’exaltait et naviguait, dans les matins,
Inassouvie,
Avec le vieux butin du monde, en ses flancs clairs,
Avec ses pavillons ameutant l’air,
L’Eternelle, qui est la vie.
Ici, des silences immobiles et droits
Régnent, parmi des îles et des dunes,
Les mains obliques de la lune
Y caressent, sous les deux froids,
D’énormes rangs de tombeaux blancs.
Des branchages, ainsi que des vertèbres,
Pendent, cassés, autour de troncs massifs et lourds ;
De gros oiseaux de vair et de velours,
A vol torpide et lent, y foulent les ténèbres.
Yeux de marbre, crânes et torches,
Mains de granit heurtant le seuil des porches,
Ailes de pierre et leurs pennes de fer,
Feuilles jaunes jonchant les dalles,
Oh ! tout l’automne et tout l’hiver
De la mort immémoriale.
Oh ! l’âpre cimetière épars de l’humaine pensée,
La montante Babel écroulée en tombeaux,
Où toute une splendeur d’espoirs et de flambeaux,
Contre le sol, est écrasée.
Tandis qu’en haut, toujours, dans leurs gloires ramaires,
Les arbres d’or de la fatalité
— Problèmes immortels, astres d’éternité —
Tendent leurs fruits, vers notre étude et nos chimères.
Pourtant, a-t-on lancé vers eux pour les capter,
Au fond des cieux,
De merveilleux filets ;
A-t-on noué, a-t-on serré,
Maille à maille, les faits après les faits ;
A-t-on levé les échelles fragiles
Dont la raison affermissait chaque échelon
Avec ses doigts agiles ;
A-t-on construit, pour les atteindre,
De siècle à siècle et d’âge en âge,
Sans se lasser jamais, ni sans se plaindre,
De blancs et merveilleux échafaudages ;
A-t-on gravi, a-t-on vaincu toutes les altitudes,
Pour arracher enfin aux solitudes
Leur nuit et leur couronne de tempêtes
Dont la terreur humaine et ses affres sont faites ?
Et néanmoins, voici le cimetière épars,
La montante Babel écroulée en tombeaux,
Où la pensée est dispersée
En blocs hagards
Et en défunts flambeaux.
C’est que celui qu’on attendait n’est point venu,
Celui, que la nature entière
Fera vibrer, un jour, âme trémière,
Avec des rythmes purs non encor connus ;
C’est que la race ardente et fine,
Dont il sera la fleur,
N’a point multiplié ses milliers de racines
Jusqu’au tréfonds des profondeurs ;
C’est que le passé mort domine encor et capte,
Trop fortement, toute vigueur de volonté,
Pour que l’esprit, d’un vierge effort, s’adapte
A son milieu prochain de vérité ;
C’est que tout homme enfin n’écoute point assez
Le sommeil d’avenir qu’il tient, en lui-même, bercé
Et qu’il entend déjà, sous les grands cieux solennisés,
Rêver, à mots divins, la nuit, dans le silence.
Mon cœur, est-il un vœu de joie et de vaillance
Plus superbe à former, que d’être,
Un jour, le héraut pur de ce prodige à naître ;
Que d’atteler, devant sa suprême victoire,
Les blancs chevaux du vierge orgueil et de la gloire ?
Oh vous, mes mains, restez nettes et belles,
Oh vous, mes yeux, restez clairs mais fermés,
En attendant le tranquille rebelle
Que les siècles auront subtilement formé,
Pour découvrir, à coups d’audace et de génie,
Les mots qui recèlent toute harmonie
Et réunir notre esprit et le monde,
Dans les deux mains d’une très simple loi profonde.
VERS LA MER
Comme des objets frêles,
Les vaisseaux d’or semblent posés,
Sur là mer éternelle.
Le vent futik et pur n’est que baisers ;
Et les écumes
Qui, doucement, échouent
Contre les proues,
Ne sont que plumes.
Il fait dimanche sur la mer !
Telles des dames,
Passent, au ciel ou vers les plages,
Voilures et nuages :
II fait dimanche sur la mer ;
Et l’on voit luire, au loin des rames,
Barres de prismes sur la mer.
Clair de moi-même et de cette heure,
Qui scintillait, en grappes de joyaux
Translucides, sur l’eau ;
J’ai crié, vers l’espace et sa splendeur :
« O mer de luxe frais et de moires fleuries,
Où l’immobile et vaste été
Marie
Sa force à la douceur et la limpidité ;
Mer de miroirs en fête,
Où voyagent, de crête en crête,
Sur les vagues qu’elles irisent,
En guirlandes, les brises ;
Mer de ferveurs, où des musiques de lumière
Voudraient chanter, mais se taisent, dans l’or
Silencieux du fulgurant décor ;
Mer de beauté simple et première,
Qui fus mon enfance en floraison trémière
Et songeuse, quand je rêvais de grèves bleues
Où l’Ourse et le Centaure et le Lion des cieux
Venaient boire, le soir,
Là bas, très loin, à l’autre bout du monde ;
O mer, qui fus ma joie effarée et féconde,
O mer, qui fus ma jeunesse cabrée,
Ainsi que tes marées
Vers l’aventure et les conquêtes,
Accueille moi, ce jour, où tes eaux sont en fête !
J’aurai vécu, l’âme élargie,
Sous les visages clairs, profonds, certains,
Qui regardent, du haut des horizons lointains,
Surgir, vers leur splendeur, notre énergie.
J’aurai senti les flux
Unanimes des choses
Me charrier en leurs métamorphoses
Et m’emporter, dans leur reflux.
J’aurai vécu le mont, le bois, la terre ;
J’aurai versé le sang des dieux dans mes artères ;
J’aurai brandi, comme un glaive exalté,
Vers l’infini, ma volonté ;
Et maintenant c’est sur tes bords, ô mer suprême,
Où tout se renouvelle, où tout se reproduit,
Après s’être disjoint, après s’être détruit,
Que je reviens pour qu’on y sème
Cet univers qui fut moi-même.
L’ombre se fait en moi ; l’âge s’étend
Comme une ornière, autour du champ,
Qui fut ma force en fleur et ma vaillance.
Plus n’est rouge toujours ni sanglante ma lance,
L’arbre de mon orgueil reverdit moins souvent
Et son feuillage boit moins largement le vent
Qui passe en ouragan, sur les forêts humaines,
O mer, je sens tarir les sources, dans mes plaines,
Mais j’ai recours à toi pour l’exalter,
Une fois encore,
Et le grandir et le transfigurer
Mon corps,
En attendant qu’on t’apporte sa mort,
Pour à jamais la dissoudre, en ta vie.
Alors,
O mer, tu me perdras en tes furies
De renaissance et de fécondité ;
Tu rouleras, en tes vagues et tes crinières,
Ma pourriture et ma poussière ;
Tu mêleras à ta beauté
Toute mon ombre et tout mon deuil.
J’aurais l’immensité des forces pour cercueil
Et leur travail obscur et leur ardeur occulte ;
Mon être entier sera perdu, sera fondu,
Dans le brassin géant de leurs tumultes,
Mais renaîtra, après mille et mille ans,
Vierge et divin, sauvage et clair et frissonnant
Amas subtil de matière qui pense ;
Moment nouveau de conscience ;
Flamme nouvelle de clarté,
Dans les yeux d’or de l’immobile éternité ! »
Comme de lumineux tombeaux,
Les vaisseaux d’or semblent posés,
De loin en loin, sur les plaines dés eaux.
Le vent subtil n’est que baisers ;
Et les écumes
Qui, doucement, échouent
Contre les proues,
Ne sont que plumes.
Il fait dimanche sur la mer !
1 Au bord du quai 7
2 La Joie 15
3 La Forêt 19
4 La Clémence 25
5 La Foule 29
6 L’Amour 35
7 Le Mont 39
8 La Douceur 47
9 La Mort 51
10 L’Ivresse 57
11 L’Eau 63
12 L’Action 67
13 L’Attente 73
14 Vers la mer 79