Les Voyages de l’esprit
LES
VOYAGES DE L’ESPRIT
LA VOLONTÉ ET L’INSPIRATION[1]
À M. ÉMILE MONTÉGUT.
Je ne sais quelle folle ambition m’est venue d’inaugurer ces essais de critique familière par une sorte de polémique avec un adversaire tel que vous. Reprendre un sujet marqué de votre ineffaçable empreinte, le ramener devant le public en manière d’appel et ne le quitter que sur des conclusions divergentes, c’est vraiment de l’imprudence, et toute imprudence doit entraîner un châtiment. Que j’aie à pûtir de mon entreprise, je n’en doute point ; mais je ne crois pas avoir à la regretter. Une question d’art a été soulevée par vous dans la plus récente de vos études et résolue peut-être par une décision exclusive. Permettez-moi, — vous qui êtes un maître, — ce genre de contradiction qui passa toujours pour un hommage. Socrate n’encourageait-il pas les répliques de Cébès, loin de s’offenser chez un disciple d’une humeur belliqueuse excitée par un impérieux amour de la vérité ? C’est d’une passion semblable que naissent tout ensemble et mon audace et mon excuse ; j’ai cru la vérité en péril, et pour elle j’ai fait ce qu’avait entrepris pour Carthage la mystique Salammbô : j’ai osé toucher à votre étude magistrale comme au voile sacré de Tanit. Curiosité qui, pour paraître profane et sacrilége, n’en reste pas moins pieuse dans la forme et dans l’intention salutaire !
De votre étude sur Rossini se dégage une affirmation étrange et propre à porter le trouble dans plus d’une conscience littéraire. C’est une idée toute platonicienne, uniquement faite pour les âges antiques, où le cœur de l’homme était moins vaste, mais plus apaisé, et son intelligence moins profonde, mais plus équilibrée ; où l’art se haussait rarement à l’Expression, mais atteignait sans effort, et comme par un droit, à l’impérissable Beauté. Platon reconnaissait le poëte à des caractères extérieurs ; ainsi, avec une tournure d’esprit et un langage dignes de votre devancier, vous réservez le titre d’homme de génie à ceux qui vous paraissent de la race des dieux. A cette race n’appartiendraient, selon vous, que ces élus de l’inspiration qui, certains de leur privilége, ont exclu de leur vie le rôle du travail et l’action de la volonté.
Rien de surprenant a ce qu’une telle doctrine se produisît en Grèce, après les plus éblouissantes merveilles de l’Inspiration. La Volonté, néanmoins, allait y répondre en suscitant Euripide, et plus tard Ménandre et Théocrite. Au reste, l’heure est mal choisie pour rajeunir cette thèse, quand la Volonté, qui d’âge en âge a fait sentir dans tous les arts son influence toujours accrue, règne sans conteste à côté de l’Inspiration, sa rivale, la supplée parfois sans trop de désavantage, et sur tous les chefs-d’œuvre ne cesse d’imprimer, comme d’une griffe léonine, une marque puissante et furieuse. Le siècle est tout entier à ce magnifique déploiement de la Volonté mettant en œuvre des originalités innées et en tirant des ressources im prévues, tandis que leur trésor natif ne se fût peut-être pas renouvelé. Seriez-vous insensible à ce fréquent spectacle ? Toujours est il que, prenant la Musique pour exemple, vous nous dites : L’Inspiration sans al liage nous a donné Rossini. J’en conviens, et le don n’est pas médiocre.
Mais, avant Rossini, la Volonté, associée à l’Inspiration, avait créé les génies sacrés d’un Mozart et d’un Gluck ; elle a fait successivement surgir Beethoven, Weber, Mcyerbeer, Verdi, Wagner, Félicien David. Et vous, successeurs de ces maîtres que nous promet l’avenir, génies futurs, beaux et sympathiques comme l’espérance, vous ne serez pas à coup sûr des élèves de Rossini ! L’affranchissement artistique de l’Italie, la ferme attitude de l’Allemagne, l’ébranlement de la France, attestent cette victoire définitive de la musique réfléchie. Voilà déjà l’un de vos dieux qui, pour antagonistes, a mieux que de simples mortels. Qui lui as signerez-vous pour compagnons dans votre Olympe bien rétréci ? De notre temps, Lamartine, et par moments, George Sand. Je ne sais aucun autre grand esprit adonné à cette méthode de composition spontanée. La volonté réclame pour elle Gœthe, Châteaubriand, Ingres, Rude, Lamennais, Mérimée, Victor Hugo, A. de Vigny, Henri Heine, Th. Gautier, Balzac.
Cette liste est assez belle et pourrait s’augmenter encore, tandis que la vôtre ne peut s’accroître que de cinq ou six noms. Autant de chefs-d’œuvre et de génies dans notre siècle, autant de manifestations visibles et vivantes de la volonté ! Il est vrai que ces chefs-d’œuvre et ces génies trouveraient difficilement grâce devant vous. J’en appelle à votre définition, qui, précise sous sa forme poétique, est implacable :
Il faut appeler hommes de génie ceux-là seulement que nous reconnaissons pour appartenir à la race des dieux.
Une pareille formule rejette dans l’humanité, c’est-à-dire dans une foule passagère et vouée à l’oubli, tous les grands artistes dont l’inspiration n’a pas visité le berceau. A des facultés mystérieuses et comme impersonnelles, vous attachez la divinité. Libre à vous de la refuser au génie moins inconscient d’un Ingres ou d’un Meyerbeer. Vous n’empêcherez pas une procession fervente de s’éterniser là où ces hommes ont tracé leur route lumineuse ; vous ne leur ravirez pas ce culte incessant des générations, cette apothéose de toutes les heures, qui sontlesigneetla récompense des vrais dieux.
Meyerbeer a plus d’un fidèle, Hugo plus d’un croyant, et les heureux, les ardents, les sages qui, pour la vingtième fois, ont écouté le Prophète ou relu ZimZizimi ont dû se récrier contre votre temple intolérant, où de tels porteurs de foudres et d’auréoles seraient malmenés comme des profanes ou subis comme des intrus. Les Panthéons ne sont pas de votre goût. L’Olympe, je le répète, vous semblerait trop indulgent. Un petit tableau d’intérieur céleste a, du reste, à cet endroit, bien rendu votre pensée. Vous nous avez représenté les dieux autochthones mal à l’aise avec les dieux récents, et l’un de ces premiers-nés du ciel rabattant avec une bonhomie socratique l’orgueil de ceux qu’il estime des parvenus. J’aime à vous suivre sur ce terrain où croissent les fleurs de l’imagination antique. Je rends hommage à votre spécieuse fiction, présentée avec tant de grâce. Je n’attaquerai pas d’une lourde argumentation cette chose fine et frôle, j’userai du même manége ; car je tiens à prouver que la familiarité de Platon peut me fournir aussi un de ces mythes où la vérité se dissimule sous des guirlandes de roses. Fiction contre fiction ! c’est au public de reconnaître où s’insinuera l’insaisissable et fugitive Vérité.
Je reviens à notre Olympe. Votre vieillard si dédaigneux des nouveaux venus a fini sa petite harangue ; le sceptre d’or à la main, il se rassied, satisfait de luimême. Les victimes de ce discours se regardent entre elles, humiliées et froissées, cherchant instinctivement un interprète et un vengeur. Un de ces conquérants du ciel se lève, c’est Hercule tel que l’a vu la terre reconnaissante, d’apparence brusque et quelque peu rustique, simple, franc, et revêtu de je ne sais quelle splendeur qui vient de la force, de je ne sais quel charme qui naît de la bonté. Ce n’est pas un dieu rhéteur ; il se présente sans apprêt, il parle sans façon et dit : « Dans les paroles que vous venez d’entendre, ô dieux anciens et nouveaux ! tout n’est pas juste, tout n’est pas vrai. Si nous avons mérité quelque reproche, il est bon que nous soyons tancés par les plus vieux d’entre nous ; mais rien n’est survenu qui leur permît de nous traiter d’inférieurs et d’étrangers.
« Pour mieux vous défendre, mes amis, je me défendrai moi-même, car ma fortune est la vôtre. Fils de Jupiter, je me croyais dieu de naissance ; mais il paraît que je me*trompais ; faute d’avoir été élevé dans l’Olympe, il paraît que je n’avais pas naturellement les pensées et les énergies d’un dieu, et que tout cela m’est venu, comme aux hommes, d’un travail opiniâtre, d’un effort démesuré, et non comme par un souffle intérieur. Bien habile qui fait ces distinctions sans s’y méprendre ! Qui vous dit que ce souffle, que cette inspiration (1) n’habitaient pas mon âme quand je nie portais sans trêve au secours des malheureux mortels ? Le subtil personnage, qui sépare à tout propos l’Inspiration et la Volonté, comme si dans toutes mes aventures elles n’avaient marché de pair ! L’une me poussait en avant, l’autre me dirigeait. J’ai mené à bonne fin des entreprises infinies, la destruction des monstres, le châtiment des tyrans impies, la délivrance des hommes opprimés sous cette double épouvante. Ce n’était pas l’œuvre d’un jour. Aussi mes victoires ontelles été nommées des travaux. Les dieux anciens, dites-vous, ont dépensé moins de peine et de temps pour leurs ouvrages héroïques. Comparez le nombre de ces ouvrages avec les miens ; comparez aussi leur importance. Ils ont fait facilement peu de chose ; j’ai fait beaucoup avec une facilité presque égale. Sous quel prétexte donc et par quelle mauvaise querelle me donnez-vous le titre d’étranger et de parvenu ? »
Ainsi eût pu parler le bon Hercule ; si les hommes de nos jours l’avaient entendu, soyez sûrqu’ils auraient applaudi leur antique bienfaiteur et l’eussent proclamé plus digne du nom de dieu que ces Apollon et ces Mars qui, comme Almaviva, doivent tout à leur naissance, rien à leur volonté. Redescendons de l’Olympe dans le domaine de l’art. Ici, pour nous autres modernes, quoi que vous en disiez, cher maître, les vrais dieux ne sont plus ceux que vous présentez à notre admiration. Qu’ils soient de la race des dieux, personne ne le nie : ils nous font sentir, rien qu’en se montrant, leurs vertus célestes ; mais à la longue ils nous en dégoûtent en nous imposant comme de droit divin leurs faiblesses, leurs négligences, leurs défauts ; ils cessent de nous plaire parce qu’ils ne cherchent pas constamment à nous plaire. Nos dieux préférés sont également des immortels de naissance, mais qui ne se sont pas contentés des dons attachés à leur berceau ; ils avaient en eux le bien ; ils se sont mis à la poursuite du mieux, et ils l’ont atteint. Leur mérite nous a été plus sensible, plus visible, et par suite plus sympathique que ce génie indolent qui, sublime du premier coup, cesse de l’être en répétant la même note, fût ce une note immortelle, et qui doit arriver a un déclin rapide en passant par des éclipses prolongées. Ces inspirés de parti pris ont laissé tout faire en eux à la nature, sans rien faire par eux-mêmes. « Simples agents d’un maître invisible, » serions-nous tenté de dire devant eux. C’est la muse qui semble parler chez ces élus de l’inspiration pure ; chez leurs rivaux, j’entends le chant de la muse et de plus un accent personnel. Il me semble, d’une part, que c’est un écho qui m’arrive ; de l’autre, que c’est une voix plus distincte, plus nette, et qui s’est formée elle-même. Or, ce travail de formation nous est sympathique, à nous autres, hommes du XIXe siècle, car nous le retrouvons en nous-mêmes. Obligés de nous faire une croyance, des opinions, et de travailler sans cesse notre esprit en dehors de la tradition, nous aimons ces dieux nouveaux, ces dieux dont chaque triomphe a été un combat, chaque succès le prix d’une épreuve ; qui, vainqueurs des hydres et des centaures, martyrs de l’Œta, symbolisent nos combats sans fin avec les ignorances, les préjugés sans nombre, et font pressentir, sous la tunique de Nessus, la flamme intérieure qui nous consume. Nous tous qui vivons dans la lutte, faisons-nous des dieux qui soient des lutteurs comme nous.
Ce goût du jour, — je ne parle pas de l’entraînement de la foule, mais de la conviction des plus éclairés, — justifie à n’en pas douter la doctrine que j’ai soutenue contre vous. Vous allez chercher sur son piédestal un véritable Olympien, Rossini, incarnation de votre thèse, vivante théorie de l’Inspiration irréfléchie et semblable à la grâce. Ce génie de rossignol, cette vocation harmonieuse, ne sont pas à discuter. Rossini peut défier toute critique passagère, car il est immortel. Faut-il croire pourtant qu’avant lui n’aient existé que des dieux imparfaits, qu’après lui ne soient venus que de faux dieux ? Donner des maîtres à Rossini pour le plaisir de vous contredire, ce serait une pure injustice ; mais, sans trop se hasarder, on peut lui assigner des égaux… Or, parmi ces égaux, quelques-uns semblent plus que lui avoir pris possession de l’humanité. Vous jouez vraiment de malheur, cher maître ; au moment où vous proclamez en musique l’excellence de l’art spontané, de toutes parts on le délaisse. L’Allemagne est à Wagner, l’Italie à Verdi, l’Europe à Mcyerbeer. Quand revient-on à Rossini ? Par moments, et comme pour se donner une récréation délicieuse. Mais la grande attention, la sympathie tenace, l’émotion profonde, sont destinées, sont acquises à d’autres qu’à lui. C’est qu’ils ont eu plus de souci du public, plus d’inquiétude de leur œuvre, plus de respect pour l’idée qu’ils traduisaient ; c’est, en un mot, parce que, non contents de pouvoir, ilsontvo « /w.’
Cette préférence du public moderne n’est pas une ingratitude, tant qu’elle ne tourne pas à un inique dédain pour ce père des enchantements et des féeries. Vos aveux mêmes la justifient et la confirment. Comment vous-même jugez-vous les principales merveilles du maître ? Vous nous dites : « Les horreurs de Sémiramis sont à peu près aussi tragiques que l’aimable effroi qu’on éprouve lorsqu’on entre dans une belle église éclairée par un jour crépusculaire, tout odorante des parfums de l’encens et toute mélodieuse encore des prières des prêtres… On pourrait dire de Rossini que tous ses chants religieux ou tragiques ont quelque chose d’heureux et pourraient être transformés en sérénades. »
Sérénades ! ce mot dit tout. Il nous fait comprendre ce désaccord de l’inspiration capricieuse avec les exigences du sujet qui nous choque si souvent dans Rossini ! Chez Meyerbeer, au contraire, nous trouvons les sons dans une conformité incessante avec la situation, l’intelligence absolue des temps et des époques, une sorte de couleur locale obtenue à l’aide des notes, et non plus les.prestiges d’une fantaisie individuelle, mais les beautés sérieuses, solides, saisissables, d’une inspiration née dans la méditation et le recueillement.
J’aborde un point beaucoup plus délicat. Vous qui, l’un des premiers, le premier peut-être, avez prédit avec une sympathie prophétique le réveil de l’Italie, vous semblez regretter l’avénement de Verdi comme une déchéance du génie italien personnifié dans Rossini. Que Verdi soit l’égal de Rossini, je ne soutiendrai pas ce paradoxe contre vous Seulement, de cette vogue qui concourt à la gloire méritée de Verdi, de ce retour d’opinion qui fait disparaître des affiches de la Scala Sémiramis, pour y substituer le Trovatore, on peut tirer un enseignement. Pourquoi ce génie italien incarné dans Rossini a-t-il péri, devait-il périr ? C’est que ce génie, malgré ses charmes et ses grâces, était celui d’un peuple esclave, indolent, sensuel, oublieux, merveilleusement conforme aux exigences des conquérants. O musique enivrante, mais enivrante comme un poison, tu versais le Léthé à cette race asservie, tu lui prodiguais le népenthès ! L’Italie a répudié ce génie de far niante et d’insouciance. Qui l’en blâmera ? Sera-ce vous ? C’est une réaction excessive, mais légitime ; elle a pu confondre avec ses vieilles habitudes serviles le complaisant enchanteur qui les flattait, sans faire aucun appel généreux à l’âme engourdie de ses concitoyens.
Alors l’Italie s’est tournée du côté de Verdi, car dans Verdi elle avait reconnu l’incarnation artistique de son génie nouveau, génie qui doit être mâle, fier et libre, sous peine de rechute dans les hontes du passé. Assez longtemps, comme son Renaud et son Roger, l’Italie s’était assoupie dans les jardins d’Armide et dans le palais d’Alcine ; elle a rompu cet ensorcellement dont Rossini se rendait un peu complice ; elle a écouté ce Miserere où vibraient son désespoir et son espérance, et sur la route que Verdi leur enseignait, elle a été jusqu’à Marsala, jusqu’à Solférino !
Voilà ce qu’en musique a fait la Volonté. Étendronsnous ce parallèle aux autres arts ? En nous bornant à la poésie contemporaine, la double destinée de Lamartine et de Victor Hugo nous démontrerait le triomphe de cette volonté inspirée, qui, des Odes et Ballades, s’est élevée à la Légende des Siècles sur cette inspiration négligente et prolixe qui, dans des poëmes pleins d’harmonie et de grandeur, a multiplié les pages incorrectes, vagues et décidément illisibles.
Un aveu cependant. Nous ne pouvons nier que la prépondérance exclusive de la Volonté ferait courir d’aussi grands dangers à l’art, de plus grands peut-être, si la Volonté se passait de l’Inspiration ; le travail et l’effort, prenant le dessus, imprimeraient à l’œuvre artistique ou littéraire un caractère tourmenté et pénible. Il y aurait là un excès contre lequel, cher maître, vous avez peut-être voulu réagir. Si telle était votre intention, vous auriez mieux fait de l’énoncer clairement que de faire une campagne contre cette Volonté qui a produit de si grandes œuvres et complété de si grands hommes. Laissons les petits versificateurs qui transformeraient la poésie en langue hiéroglyphique, les peintres néo-grecs qui se remettent de tout sur l’archaïsme, les musiciens qui confisquent la mélodie au profit de l’harmonie, et tous ces partisans exagérés d’un art qui ne serait plus seulement réfléchi, mais calculé. Prenons un terme moyen. L’Inspiration pure peut être belle et surprenante comme la Grâce ; la Volonté réduite à elle même peut être belle et attachante comme l’Héroïsme.
Mais ce qui est plus beau, sans contredit, c’est l’union de l’Inspiration et de la Volonté, ces deux sœurs dont vous faites des rivales, et qui plus d’une fois se sont alliées pour donner à l’art ceux que nous appelons des dieux. Un Raphaël, un Shakespeare, un Racine, un Mozart, voilà les représentants de cette éternelle alliance ! Votre goût était digne de la sanctionner, en rendant justice à l’efficacité de la réflexion, à l’intensité de l’effort, par lesquels Mozart, Racine, Shakespeare et Raphaël ont vraiment divinisé une nature déjà surhumaine. Quoi de plus sublime que les scrupules de ces consciences d’artistes ? Vous admirez le génie qui s’ignore ; laissez-moi préférer le génie qui se connaît, en se défiant pourtant de lui-même ; laissezmoi mettre au-dessus de la sécurité littéraire et artistique ce que Platon, que vous ne vous attendiez pas à voir de mon parti, appelle avec enthousiasme Yinquiète poursuite de la Beauté !
THEOCRITE.
A M. A. CHASSANG.
Le poëte de Syracuse, en dépit de l’éloignement et malgré les apparences, est presque un contemporain pour nous. Car il est vrai de dire que Théocrite a été seulement connu, seulement admiré de nos jours, ensuite qu’il se rapproche plus que tout autre ancien de nos poètes modernes, autant par ses qualités que par ses défauts. Remarquons d’abord combien la renommée de Théocrite a été lente à se dégager des préventions, des appréciations hostiles ou fausses. Sans doute Virgile imita le Syracusain, mais l’antiquité latine ne le goûta que médiocrement. Chez nous le XVIIe siècle se représenta Théocrite comme un berger de cabinet h la grâce cérémonieuse, à la naïveté solennelle et calculée. Telle est l’erreur de Boileau. LeXVIIIe siècle soupçonna la hardiesse de ce poëte en ne manquant pas de s’en effrayer. M. de la Harpe, ce détracteur systématique, des anciens, lui reproche la trivialité et la monotonie. C’est seulement d’hier que dans la critique et dans l’enseignement Théocrite a été mis à sa véritable place. Vous verrez s’il ressemble au portrait que s’en était tracé le XVIIe siècle ; vous jugerez en quoi consiste cette prétendue trivialité qui choquait si fort le rhéteur du lycée ; mais avant tout vous estimerez si Théocrite est coupable de monotonie.
Ouvrez le petit livre qu’il nous a laissé, et ne vous trompez pas au titre. Le mot d’idylle, en grec, s’applique à tout petit poëme et répond au terme de poésies que nous avons adopté. Sur trente pièces de ce recueil, à peine les deux tiers appartiennent-ils à la vie rustique. On dirait un volume éclos de la veille, où l’ode rencontre le sonnet, où la chanson coudoie l’élégie. C’est absolument la même diversité savante. Et cette analogie n’est pas la seule : car Théocrite est venu également ranimer un art qui s’épuisait. Avec plus de franchise que de choix, plus de hardiesse que de goût, il a fait métier de novateur, et il s’est montré en quelque sorte le premier et le plus grand des romantiques grecs.
Rien n’est plus varié que l’œuvre de Théocrite. Des idylles dans le nouveau sens du mot antique, des chants d’amour, des odes anacréontiques, des pièces de circonstance, des poëmes historiques ou mythologiques : tout cela chez lui se mêle et s’ordonne dans la plus harmonieuse confusion, et encore ne saurait-on faire rentrer sous aucune de ces divisions quatre des meilleures pièces de Théocrite, la Quenouille, le Chant nuptial d’Hélène, les Pêcheurs et les Syracusaines.
Dans le premier de ces petits poëmes Théocrite s’adresse à la quenouille elle-même, fille de l’ivoire habilement ciselé, qu’il emporte à Milet, chez son hôte Nicias, pour l’offrir à sa femme Theugénis, infatigable au travail II anime, comme on le voit, cette quenouille voyageuse ; il lui prête la vie et l’intelligence en lui peignant ainsi les travaux qui l’attendent, en la félicitant de son active destinée. On dirait qu’il veut la rendre favorable à la maîtresse qu’il lui promet. On comprend aussi que cette ouvrière domestique va devenir la confidente des pensées laborieuses, la gardienne du foyer et même l’amie de toutes les heures. Tout n’est que grâce et que gentillesse jusqu’à ce dernier trait : « Voilà certes un petit présent pour une grande reconnaissance ; mais ce qui vient d’un ami est toujours précieux (1). »
Le Chant nuptial d’Hélène n’offre pas plus de rapports avec Yidylle. Quelques jeunes filles, compagnes de la Tyndaride, dédient des adieux enfantins et naïfs à leur amie, qui gagne le seuil de son époux :
« O belle, ô charmante jeune fille, te voilà épouse ! Nous irons encore courir au matin sur l’herbe des prairies, cueillant des couronnes odorantes et nous souvenant de toi, Hélène, comme des agneaux non sevrés qui désirent la mamelle de leur mère. Nous tresserons pour toi une couronne de lotus terrestre que nous suspendrons à un platane touffu. Sous ce platane, faisant pour toi une première libation, nous répandrons de l’huile liquide d’une fiole d’argent et nous écrirons
(1) Traduction de Leconte de Lisle, ainsi que pour les autres citations. sur l’écorce, afin que les passants puissent lire : « Ho « nore-moi selon le rite Dorien, je suis l’arbre d’Hé « lène ! «
C’est le ton de l’élégie moderne, une élégie croisée d’idylle, l’élégie d’Alfred de Vigny, de Brizeux, à presque toutes les pages de Marie.
La troisième pièce (1) est d’une beauté plus sévère. C’est encore un tableau d’intérieur, mais cette fois comme enveloppé d’un paysage. Cette scène se passe sur le bord de la mer, à un de ces moments où on s’imagine une mer gémissante et assombrie. Au point du jour, deux pêcheurs sont assis sur l’algue sèche dans une frêle cabane. Autour d’eux, les roseaux, les hameçons, les lignes, les nasses, tous les instruments de leur métier et de leurs fatigues. L’un d’eux raconte à son compagnon, peu crédule, le rêve de la nuit, un rêve de richesse et de repos. Il a vu en songe un poisson d’or ; peut-être espère-t-il le retrouver à la prochaine pêche ? Mais son camarade rabat ses espérances, et d’un ton de raillerie attristée il lui dit : « Si, bien éveillé, tu cherches ici ce que t’ont promis tes rêves, que ce soient de vrais poissons de chair, de peur de mourir de faim avec tes songes d’or. » L’idée de cette pièce est belle, car elle repose sur le contraste de l’illusion fugitive et de l’irremédiable réalité. Ces deux vieillards nous attirent comme si nous les avions rencontrés sur les plages, tristes devant la tristesse des flots. Tant leur langage est vrai ; tant leur misère et
(1) Us Pêcheurs. leurs souffrances sont bien les souffrances et la misère de leur état. On les reconnaît, les pauvres gens, les hôtes du danger et de l’indigence, et l’on prévoit avec une émotion croissante que le rêve s’enfuit à mesure qu’il se déroule, et qu’après le récit ils vont reprendre leur vie pénible et tourmentée Car le poëte a pris soin de nous faire entrevoir la mer impatiente qui les attend. D’un seul trait, il a dessiné tout un paysage, d’un trait court et arrêté, avec une visible intention de tristesse, à la manière de Salvator Rosa. « Et la mer murmurait de tout côté contre la petite cabane. » Nous sentons que cette immensité est l’unique horizon de ces hommes, leur unique patrie, leur tombeau peutêtre. Cernés par les flots, appelés par les flots, donnant aux flots leurs forces du jour et leurs pensées de la nuit, ces hommes appartiennent à la mer, vieux et mornes esclaves qui n’ont d’autre espoir de liberté que dans l’affranchissement passager du rêve.
Que de démentis Théocrite inflige à ceux qui voudraient en faire un poëte dans toute l’acception de ce mot ! Les Pêcheurs et la Quenouille n’ont d’une idylle que le titre. Que sera-ce des Syracusaines ? Au milieu d’une œuvre où les églogues tiennent une grande place, voici une véritable scène de comédie jetée par la fantaisie du poëte, scène presque unique dans son genre, qui n’a guère sa pareille dans les reliques de l’antiquité, et qui n’offre d’analogies, même éloignées, qu’avec les poëmes dialogués de notre Spectacle dans un fauteuil. Ce qui est vraiment original dans cette scène, ce n’est pas la forme du dialogue, c’est la façon dont ce dialogue est conduit de la maison sur la place publique, et promené, pour ainsi dire, à travers les rues de Syracuse. Figurez-vous deux Syracusaincs causant, dans leur intérieur, de toutes leurs affaires féminines ; puis la conversation et les personnages transportés parmi les Syracusains qui se pressent à la fête d’Ado nis ; l’intervention des passants ; les mots échangés avec le premier venu ; le va-et-vient au milieu de la foule, et, parmi tout ce bruit et ces manéges de femmes, les louanges du jeune amant de Cypris chantées par le plus harmonieux des aèdes.
« O maîtresse qui aimes Golgos, Idalia et la haute Eryx, Aphrodita, qui joues avec de l’or, après le dou zième mois, les Heures aux pieds délicats te ramènent Adonis, tel que le voilà, des bords de l’intarissable Akhéron. Les heures amies, les plus le tes des déesses, mais les plus désirées, car elles apportent toujours quelque chose aux mortels… Voici qu’Arsinoa, semblable à Hélène, orne Adonis des plus riches parures. Auprès de lui brillent autant de fruits mûrs que les arbres en ont porté ; de frais jardins en fleur dans des corbeilles d’argent, des vases à parfums, en or, et pleins des essences de Syrie, et tous ces mets que les femmes font en mêlant dans la poêle des fleurs à de la farine blanche, et ceux qu’elles composent de doux miel et d’huile, imitant tous les oiseaux et les autres animaux. De verts feuillages d’anis flexible ont été domptés et reployés, et par-dessus volent de petits Eros, semblables aux jeunes rossignols qui vont de branche en branche, essayant leurs ailes. O ébène, ô or ! ô mes deux aigles d’ivoire, qui portez à Zeus, fils de Kronos, l’enfant échanson ! … Que Kypris se réjouisse, puisqu’elle a son époux ! Pour nous, dès l’aurore, à l’heure de la rosée, nous irons en foule vers les flots du rivage, et, la chevelure déliée, les ceintures dénouées et les seins nus, nous dirons un chant éclatant. »
Mélange exquis d’une allégresse s’amusant et s’enivrant d’elle-même, sans lassitude et sans trêve, et d’une familiarité qui risque tout et sauve tout, tantôt rasant la terre et tantôt s’envolant a tire-d’aile.
Mais j’insisterai plutôt sur le côté réel de cette pièce. Il est plus difficile qu’on ne croit d’être vrai en poésie. On atteint plus aisément un idéal convenu que l’on ne trouve une expression nette et pittoresque de la réalité. Il est plus aisé de fabriquer une héroïne sur un modèle académique, que de faire vivre Praxinoa et Gorgo, les deux Syracusaines du poëte. Car ce sont bien les femmes grecques telles qu’Aristophane les a mises en scène, et un peu aussi les femmes de tous les temps, quand leur origine et leur éducation ne relèvent pas leurs idées ; bavardes, curieuses, médisantes, peureuses au moindre bruit, moqueuses au moindre prétexte, ce sont de franches commères, comme les commères de Windsor, immortalisées par Shakespeare. Bavardes, elles le sont à cœur-joie, chez elles comme dans la foule. Et c’est à bon droit qu’un étranger leur cric : « Taisez-vous, malheureuses, tourterelles babillardes. Elles feraient mourir tout le monde en parlant toujours la bouche grande ouverte. » Mais pour répondre, elles ont la langue preste : « Terre, notre mère, d’où sort cet homme ? Que t’importe que nous bavardions ? Commande à ceux qui t’appartiennent et non à des Syracusaines. » Avant l’étranger, elles ont de la belle façon relevé une vieille femme : « La vieille est partie en laissant un oracle : les femmes savent tout ; elles savent même comment Zeus épousa Héra. » Mais bien avant elles ont daubé à leur aise sur les petits ridicules de leurs époux. Le mari de Praxinoa a choisi au bout du monde une tanière et non une maison. Il voulait sans doute empêcher les deux amies de se voir. Praxinoa l’appelle un imbécile, un grand niais, qui, parti pour acheter du fard, rapporte du sel à la maison. Le mari de Gorgo ne vaut guère mieux. C’est un bourreau d’argent. Et tout cela se dit devant un enfant terrible qui saura tout répéter. Puis, au milieu de ces confidences d’épouses peu charitables, se glissent les propos de toilette, les détails de vie domestique reproduits avec une réjouissante fidélité. Ce sont les allées et venues d’Eunoa l’esclave qui perd la tête et présente de l’eau en guise de savon ; ce sont les questions de Gorgo sur la robe agrafée aux larges plis qui vafsi bien à son amie Trivialité, diront certaines gens. Vérité, dirons-nous, puisque toutes ces niaiseries de la vie quotidienne sont relevées par l’art et la composition.
Le mouvement et les rumeurs de la foule ne sont pas moins habilement rendus. Mais ce qui charme le plus, c’est ce décousu et ce laisser-aller de la conversation si bien reproduits par le poëte. Ces deux Syracusaines si vives et si vraies n’ont-elles pas leur droit de cité dans la poésie, en dépit de ceux qui, chez Théocrite comme chez les autres poètes grecs, cherchaient vainement l’antique à la David et n’eussent pas consenti à admettre, à Syracuse ou à Athènes, des scènes qu’auraient revendiquées les peintres flamands ? Mais si la satire et la poésie comique se permettent de pareilles peintures, pourquoi la poésie pure ne les souffrirait-elle pas ? Et qui oserait maintenant repro( her à Théocrite d’avoir introduit dans son œuvre une scène de la Comédie nouvelle ? Il s’est aventuré sur le domaine de Ménandre, mais ne peut-on pas dire de lui, dans cette circonstance, ce que disait de Ménandre le grammairien Aristophane : « O Théocrite, ô vie humaine, qui de vous a imité l’autre ? »
Quelques-unes des qualités du poëte syracusain nous ont souri dans ces poëmes. Mais c’est dans la poésie pastorale que vous les trouverez toutes à la fois, se déployant chacune avec son énergie native. Nous avons voulu montrer avant tout que Théocrite, par la diversité et la fertilité de son inspiration, était un poëte, dans toute l’acception moderne de ce mot. Il nous reste à faire voir combien il fut un grand poëte pastoral^).
Théocrite n’a pas d’égal dans cette forme qu’il a maîtrisée et comme asservie. Avant lui, Homère avait chanté la nature, mais sous une inspiration toute différente.
(1) Nous renvoyons le lecteur, pour la question des origines de YÊglogue proprement dites, à un excellent morceau de M. Egger : De la Poésie pastorale avant les poètes bucoliques. {Mémoires de littérature ancienne, 186S.) Il avait saisi et fixé tous les grands effets de son et de couleur avec la curiosité des jeunes races qui ouvrent leurs yeux à la lumière et jouissent de leurs fraîches et naïves sensations. Plus tard, Virgile devait renouveler la description éternelle, en s’inspirant du sentiment de la vie universelle, en poursuivant dans chaque être l’âme infinie qui se disperse dans toutes les formes de la création. Ce n’est pas ainsi que Théocrite a vu et reproduit le spectacle immuable et changeant qu’il était destiné à peindre. Il a surtout cherché et compris ce que pouvait être la vie de l’homme au milieu des autres êtres inanimés et en présence de la nature. Reléguant les eaux, les bois, les montagnes, sur le second plan, il s’est attaché à nous montrer l’homme sur cette scène éternelle, et il a fait œuvre d’observateur là où l’on pouvait n’attendre qu’un peintre aux couleurs inépuisables.
Une fraîcheur agreste et qui garde le parfum de l’aubépine et des bruyères, une force intérieure pleine de secrètes énergies et semblable à la séve qui s’élance dans l’arbre et dans la plante, voilà deux qualités que nous recommandons chez Théocrite, et qui, dans ses poésies purement pastorales, se déploient dans tout leur essor. Ces qualités correspondent aux deux formes principales de la vie rustique. D’une part, dans cette existence toujours confiée aux vallons, aux forêts, à l’ombre et au silence, il y a quelque chose de doux et de charmant. La fraîcheur abonde et vient de tous côtés, des sources, des ombrages, des buissons, des genêts, des grottes reculées. En même temps, la liberté excessive de cette vie parfois solitaire, les fa tigues qui y sont attachées, suscitent et développent la force et la portent jusqu’à son excès, la rudesse. Fraîcheur et âpreté, grâce et force, tel est le mélange plus harmonieux qu’on ne le croirait que Théocrite a trouvé dans l’âme même de ceux qu’il voulait peindre, et qu’il a placé alternativement sous nos yeux avec une remarquable souplesse.
Qu’on ne vienne donc pas reprocher à ces bergers d’être des paysans de convention. Théocrite nous les a montrés tels qu’ils pouvaient être, et il leur a fait tenir un langage qui n’a rien de surprenant dans leur bouche. Songeons que nous n’avons pas affaire à un poëte de cabinet qui chante la campagne et n’a jamais quitté la ville. Tous ces pâtres de la Sicile, Théocrite les avait vus, les avait entendus dans les vallées voisines de Syracuse. Plus d’une fois il s’était arrêté à écouter leurs vieilles chansons ou leurs entretiens tendres et brusques, subtils et naïfs. Et ce sont des souvenirs qu’il nous a donnés. Ce sontbien des paysans qui passent devant nous, paysans du Midi, il est vrai, et, à ce titre, plus sveltes de parole, plus légers d’esprit, plus déliés de sentiment que nos rustres de la Sologne ou de la Beauce. Chevriers, pasteurs, bouviers, moissonneurs, bucoliastes, tous ont le trait distinctif de leur condition. Nulle monotonie dans tous ces parlers rustiques, comme il arrive à Virgile même dans ses Bucoliques, aux modernes à tout moment. Voilà les acteurs auxquels Théocrite s’intéresse et nous attache.
Ces acteurs n’ont rien d’emprunté, rien de factice dans le rôle qu’ils jouent ; ils ont le mouvement et l’aisance de la vie. Leur langage est semé des expressions et des pensées qui appartiennent à leur existence de tous les jours. Rien de mondain en eux ; tout est rustique. Ils causent de leurs génisses et de leurs taureaux, des béliersqu’ils élèvent pour Apollon, de leurs éclisses pleines de fromage. Comatas défie les sauterelles de gâter sa vigne toute desséchée. Lacon en veut aux scarabées qui mangent ses figues et s’envolent au vent, et ce même Comatas aux renards à queue touffue, nocturnes voleurs qui viennent dérober le raisin. Ce sont des campagnards d’une imagination aisément poétique, mais aussi très-brusques par instants, moqueurs et prompts à l’injure. Souvent ils entremêlent sarcasmes et compliments. Autre trait de mœurs fidèlement saisi, car les gens de la campagne sont de grands enfants et ne cessent de se cajoler et de se rudoyer tour à tour. Ces jeunes hommes de Théocrite ont la parole facile et preste des méridionaux, la parole qui traduit plus vivement l’impression qu’elle ne reflète la pensée. Tout est en images, et en images de première main, telles que la nature les présente. Dans leurs compliments, ces agrestes chanteurs se comparent à la cigale ; leur mélodie ressemble « à l’eau qui tombe du rocher. » — « Amaryllis, tu es morte, » dit un chevrier, « je t’aimais autant que mes chèvres. » Cela peut n’être pas toujours simple, mais cela est toujours vrai. Il y a pourtant dans cette vérité même un certain idéal visible par intervalles. C’est surtout dans les Thalysies que nous le découvrons. Un des bergers chante ses rêves, rêves de verdure et d’ombre, de vin bu mollement avec des amis et sur une couche d’asphorède, de flûtes entendues au lointain. N’est-ce pas encore la un idéal quelconque ? Mais, pour nous élever plus haut, est-il rien de plus doux, de plus tendre et de plus chaste que la huitième idylle, ce dialogue de deux jeunes pasteurs où l’on trouve comme un instinct de la grâce pudique si bien comprise par Virgile. Ménalcas dit avec bien du charme : « O loup, épargne mes brebis et mes chèvres ; ne me nuis pas parce qu’étant petit je mène un grand troupeau. 0 chien Lampuros, dors-tu donc profondément ? Il ne faut pas dormir quand on aide un jeune pasteur. » Et cet éloge du printemps n’est-il pas délicieux ? « Le printemps est partout ; partout les pâturages verdissent ; partout les mamelles se gonflent de lait ; partout les jeunes animaux paissent là où la jeune fille s’avance. S’en va-t-elle ? le pasteur et les herbes se dessèchent. »
Ce sont des poëtes que tous ces bergers. Ils peuvent dire : « J’aime la Muse et les chants. » Et Théocrite ne nous trompe pas, et il ne parle point par leur bouche. Car une sorte de poésie fraîche et sauvage est comme naturelle aux moissonneurs et aux bouviers que Théocrite a pris pour modèles. Songeons que ce sont des Grecs ou des Italiens que nous avons sous les yeux, c’est-à-dire les deux races les plus poétiques de l’Europe. Qu’on se rappelle les chants populaires des peuples du Midi ; ils abondent en images et en expressions qui sont de la langue deThéocrite.
Rien encore aujourd’hui n’est plus facile, plus fréquent qu’une poésie de premier jet sous ce ciel enchanteur de la Sicile, au milieu de cette nature où tout est douceur et sérénité.
Ce paysage est un paysage italien, chaud et lumineux, aux grandes lignes, aux contours arrêtés. Le soleil est de flamme et d’or ; il rayonne, il embrase. Mais voici des sources, voici des pins : les ombres et les murmures ne manquent pas. Les chants d’oiseaux ne sont pas rares, et dans tous les bosquets ombreux comme dans les blés ardents résonne la chanson des cigales et des sauterelles, ces musiciennes de l’été. Et parmi ces parfums et ces mélodies, les heureux Siciliens jouissent d’une nature indulgente ; ils aiment ce soleil, ces eaux courantes, ces feuillages, et ils se sentent aimés d’eux. Lierre rose ou égile, toutes les floraisons leur sourient. Chênes, oliviers ou tamaris, tous les arbres les protégent, et dans ce bonheur de vivre l’amour leur vient au cœur comme le rêve d’une nonchalante ivresse
« Je chanterai sous l’antre ente tenant dans mes bras et regardant les troupeaux qui s’en vont paissant sur les bords de la mer de Sicile. » Poésie sensuelle et mélancolique, a bien dit Michelet, auquel nous empruntons la traduction de ces derniers vers.
Ce rêve dure encore, car un ciel aussi transparent illumine Sorrente et Catane, et dans les vallons parfumés murmure toujours le lointain écho dela flûte syracusaine. Et les amoureuses que Musset nous a fait entrevoir dans ses strophes sur Ischia sont bien les jeunes sœurs de cette Galathée de Théocrite qui, coquette et fantasque, jette une pomme au Cyclope pendant qu’il joue de la flûte, inattentif, en regardant son chien aboyer sur la mer.
Tel est le gracieux amour de l’églogue, amour souriant dans sa brève mélancolie, mais qui devient parfois et violent et passionné. C’est que dans ces natures méridionales, la mollesse, l’abandon, cachent souvent une ardeur plus véhémente, car elle est plus contenue. Une sorte de rudesse s’y mêle ; car ce sont des paysans plus beaux, plus intelligents que les nôtres, mais toujours des paysans. Théocrite, plus habile encore que sincère, a tiré de curieux effets de ce contraste. Tous ces amants ne sont pas heureux, comme celui qui fait un si étrange portrait de sa bien-aimée la Syrienne Bombyka :
« On dit que tu es maigre et brûlée du soleil, et moi seul je trouve que tu as la couleur du miel.
« La violette aussi est noire, et l’hyacinthe, sur laquelle sont tracées des lettres ; cependant les premières elles sont choisies parmi les couronnes.
« Charmante Bombyka, tes pieds sont comme des osselets, ta voix est douce comme l’aubergine, et je ne puis décrire tes qualités. »
Parmi tous ces amoureux de campagne il en est de disgraciés. Voyez ce bouvier dont s’est moquée la belle Euneika. Son sang bouillonne. Il est rouge de dépit, « comme la rose sous la rosée. » Ici ce n’est qu’un amant rebuté ; plus loin ce sera un amant d’un ordre plus relevé en butte aux mêmes défauts ; c’est Polyphème, un demi-dieu, mais un de ces dieux faciles et agrestes qui vivent de la vie du paysan et souffrent ses familiarités. Polyphème, poursuivi par Galathée, quand il ne songe pas à elle, la met en fuite aussitôt qu’il revient vers la jeune fille épris et suppliant. « Certes, il ne l’aimait pas avec des pommes, une rose ou une boucle de cheveux, mais avec des violences passionnées. » il aime tant Galathée, il la trouve si charmante avec sa peau « plus blanche que le fromage et plus luisante que le raisin vert. » Il souffre cruellement de se voir dédaigné. « La tête et les pieds lui brûlent ! » Il dit encore que pour rejoindre Galathée dans les flots il voudrait apprendre à nager du premier voyageur qui débarquera dans l’île. C’est un de ces enfantillages non pas cherchés à plaisir, mais comme la passion en suggère dans son impétueuse naïveté.
Chez Polyphème la douleur se contient encore. Mais que dirons-nous de ce chevrier délaissé par Amaryllis ? sa douleur déborde en expressions violentes, de même qu’elle se répand en souvenirs enfantins. Il parle de la chèvre qu’il réservait à Amaryllis, de la devineresse qu’il a consultée, de la feuille de pavot à laquelle il a demandé ses destinées comme nous ferions avec les pâquerettes. Il forme des projets de mort avec une tristesse profonde et ingénue : « Je dépouillerai mon vêtement de peau et je me jetterai dans l’écume là où le pêcheur Olpis guette les thons. » Et à la fin : « J’ai mal à la tête, mais que t’importe ! Je ne chanterai plus ; je vais tomber et rester là gisant, et les loups me mangeront, et ce sera pour toi comme si tu mangeais du miel. » C’est le cri déchirant d’un cœur qui se brise en laissant échapper son dernier soupir. Dans toutes ces pièces nous voyons la rudesse et l’âpreté se mêler étrangement à la tendresse la plus émouvante. Si passionnés qu’ils soient, la plupart de ces amoureux ressemblent à cet Aiskhinès qui, trompé par sa maîtresse Kyniska, commence par lui appliquer une paire de soufflets avant de gémir et de se lamenter devant nous.
A côté de cet amour rustique mêlé de grâce et de brutalité, Théocrite a peint de traits ineffaçables une autre sorte d’amour dont l’expression est familière aux poëtes grecs : c’est la passion considérée comme un — mal sacré, un divin délire. Pour être surtout un entraînement physique, cet amour n’en ronge pas moins l’âme ; mais ses ravages sont visibles sur le corps même. Simœtha, l’héroïne dela deuxième idylle, porte ce douloureux caractère d’une maladie mystérieuse. Qu’importe le titre de la pièce ? Ce n’est pas une magicienne, une enchanteresse, une sœur aînée de Canidie ; c’est une délaissée, une Ariane, non pas résignée aux plaintes éloquentes comme l’abandonnée de Naxos, mais rebelle contre la fatalité qui l’opprime. Dans les conjurations magiques, elle cherche un secret pour reconquérir un amant. Le fantastique appareil de cette scène ne nous arrête pas, car ce qu’elle demande à la bergeronnette, c’est de ramener Delphis. Ses menaces, ses vœux sinistres, comme elle les retirerait avec horreur, si elle n’était égarée et même inspirée par la démence ! Tout entière elle est la proie de l’amour, « qui a sucé son sang comme une sangsue des marais. » Pour elle, l’amour n’a pas été prodigue de ces suaves enchantements dont l’idylle nous avait fait deviner le calme et la limpidité. Il l’a saisie comme une fièvre, il l’a enveloppée comme un brasier. « Dès que je le vis, je me sentis hors de moi. Je ne sais comment je revins à la maison ; mais un mal aigu me dévora, et je restai couchée dix jours et dix nuits. » Consumée, elle a fait appeler ce jeune maître de son cœur. « Dès que je l’aperçus, je devins plus glacée que la neige, et la sueur tomba de mon front comme la rosée après la pluie. Je ne pouvais ni parler, ni même murmurer comme font les petits enfants qui rêvent de leur mère. Mon sang était tout figé, et mon beau corps était de plâtre. » Rarement la passion se trahit ainsi chez les modernes. Nous osons moins parler du corps, encore moins du sang. Nous avons subtilisé et vaporisé tout cela ; nous l’aurions réduit à néant sans les retours imprévus et la logique impérieuse qui font reparaître dans la poésie ce paganisme de détails. Que le raffinement des mœurs et des sentiments ait passé dans l’expression lyrique ou dramatique de l’amour, nous ne nous plaignons pas d’une nécessité ; mais en présence d’un idéalisme excessif, qui, dans les descriptions, refuserait au corps sa part légitime, nous en reviendrons toujours aux Grecs et surtout à Théocrite. La violence de la douleur morale perd-elle à cette peinture de la tristesse physique ? Ces deux accablements ne sont-ils pas encore inséparables ? et les souffrances extérieures de Phèdre et de Simœtha ont elles disparu du monde moderne ? Non, la peinture de Théocrite est toujours vraie de profondes passions qui sous des dehors menteurs parviennent à se faire illusion sur leurs ravages. Aphrodite peut avoir quitté cette terre ingrate et s’être réfugiée dans quelque Paphos idéale ; mais, toujours présent, son mal sacré s’attache encore à plus d’une destinée humaine, et ceux qui le sentent et celles qui l’éprouvent s’en dissimulent en vain la torture insurmontable et l’irrésistible fatalité.
Notre admiration s’attarderait sur ces vers où l’amour a laissé sa sanglante et lumineuse empreinte, mais nous devons, ou plutôt nous voudrions suivre Théocrite dans toutes les parties de son œuvre. Peutêtre est-il temps de signaler quelques poëmes mythologiques où ce talent trahit de réelles défaillances, où l’on voit des lacunes dissimulées par un art infaillible. Poëte des dieux et des héros, Théocrite nous plaît beaucoup moins que lorsqu’il se donne franchement à l’humanité ou à la nature. Vainement il s’essaye à rivaliser avec Hésiode. Ce n’est pas au poète d’un age nécessairement sceptique qu’il appartient de redire les légendes des âges robustes et crédules. Le temps n’est plus où les dieux se mêlaient aux hommes, où partout on sentait leur présence et comme leur frémissement. Le merveilleux est trop loin des regards et du souvenir pour qu’un poëte, fût-il Théocrite, puisse échauffer son cœur à ce soleil pâli qui s’incline vers la sombre mer. Non ! la mort de Penthée, les travaux d’Hercule, ne peuvent plus se chanter à Syracuse ou à Alexandrie. La science et le talent ne manquent point aux poëtes nouveaux, mais ce ne sont que des poètes. Pour de tels sujets il fallait des poëtes-prêtres, interprètes inspirés d’une théologie naissante. Sans doute les vers charmants abondent dans VHercule enfant, mais l’impression religieuse où est-elle, et peut-elle naître de cette œuvre exquise et savante mais si peu sincère ? N’espérons plus l’inspiration polythéiste des strophes de Pindare et des poëmes homériques, cette inspiration qui dans chaque vers bondit, palpite, étincelle. Parlerons-nous aussi des pièces de circonstance ? On y reconnaît encore moins le véritable Théocrite.
Théocrite trahit dans toutes ses œuvres, inférieures ou de premier ordre, un caractère exclusivement moderne. Ce caractère, c’est la prédominance de la volonté sur l’inspiration. Ce caractère ne peut que nous être sympathique. Seulement pour l’admirer sans réserve, il faut que la volonté devienne créatrice et produise les enfantements du génie. Autrement la volonté, n’aboutissant qu’au talent, reste inférieure à l’inspiration abondante des grands poëtes primitifs. Elle n’en est pas moins admirable. Subordonné à un Homère, à un Hésiode, à un Eschyle, combien Théocrite dépasse du front la plupart des poëtes dont les nations s’enorgueillissent ! Il est de la famille des grands Hellènes, comme un dernier né moins honoré peut-être, peut-être aussi plus chéri que ses frères. Qu’il plaît surtout à nos âmes travaillées des sentiments modernes ! Pour tous, à coup sûr, il doit être un novateur hardi et savant, sinon créateur, puisque Sophron vint avant lui, du moins maître dans un genre où il n’a pas de rival. Comparerons-nous André Chénier, avec les délices un peu molles de son siècle, à ce poëte chez qui la grâce n’exclut jamais l’âpreté ? A peine a-t-il eu un émule chez nous, au jour où sont nées la Fadette et la Mare au diable, ces idylles où manquent le rhythnie et la rime.
En résumé, Théocrite fut doué de cette volonté qui fait les œuvres petites et parfaites, plutôt que de cette inspiration d’où naissent les œuvres larges et grandioses : il est plus humain qu’héroïque, plus près de la réalité que de l’idéal. Aux bords de la mer, aux vallons de Sicile, dans l’intérieur des Syracusaines, c’est le plus fidèle interprète de la vie réelle, bon peintre de paysages, meilleur peintre de ceux qui peuplent et qui animent ces paysages. La rare souplesse de son talent, la flexibilité de son observation, lui ont permis de saisir les nuances de langage et de caractère les plus opposées. Nul poëte n’est plus doux et plus tendre ; aucun n’est au besoin plus farouche et plus énergique. Il a connu la grâce des mœurs rustiques ; il en a su toute la rudesse. Il a compris toutes les tendresses de l’amour ; il en a compris aussi toutes les violences. Et tandis que d’autres plus grands ont élevé la nature humaine à l’idéal, Théocrite nous a montré la nature humaine tout entière dans ses harmonieux contrastes, et, par son exemple difficile à suivre, il nous a prouvé que le vrai rehaussé par l’art, quoique à peu près séparé de l’idéal, pouvait devenir l’égal du Beau.
L’ÉCOLE DE L’IGNORANCE.
A PAUL DE SAINT-VICTOR.
Nous assistons tous les jours à une étrange comédie littéraire, intermède inattendu dans un siècle qui a produit une seconde Renaissance, si la coutume du sage n’était de s’attendre à tout et de ne s étonner de rien. Les acteurs qui nous donnent cette comédie, dans les petits et même dans les grands journaux, sont en nombre assez notable et crient assez haut pour qu’il soit impossible d’ignorer leur existence ; ils sont bien en vue, et leur voix, plus retentissante que les cymbales, porte loin, propagée par une infinité d’échos dociles et complaisants ; enfin ils se trouvent sûrement et largement installés sur des tréteaux que le public connaît et qu’il hante avec assiduité ; comme on fréquenterait un bon théâtre. Ces historiens fêtés par la réclame, excités par ja vogue, ont ce qui constitue le paradis terrestre des Barnum, les costumes voyants, l’affluence des spectateurs, les applaudissements répétés, tout, sauf la sympathie d’un seul lettré, sauf l’estime d’un seul homme de goût.
La comédie que nous signalons pourrait s’intituler, comme au temps des affiches les plus compliquées : « Le Dernier Mot du Réalisme, ou le triomphe des Illettrés, » car ce ne sont plus comme autrefois des lettrés mais bel et bien des ignares qui triomphent sur toute la ligne. Nous avons affaire à des conquérants d’une heure qui ont l’exubérance de la prospérité comme l’insolence de la victoire, et qui groupent autour de leur char des admirateurs naïfs et des imitateurs qui se croient habiles et ne seront peut-être qu’imprudents. Le ramas de ces imitateurs grossit ; nous les retrouvons à tous les coins de rue, et voilà pourquoi nous venons ici constater et discuter l’avénement et le succès de la nouvelle École.
Cette École nous devra son nom ; quoique nous ne comptions pas sur la reconnaissance, nous tenons à cœur de lui servir de parrain. Aussi l’avons-nous baptisée « l’École de l’ignorance. » Et jamais nom ne fut plus intimement lié à ceux qu’il désigne. Il ne s’y applique pas, il y adhère, il y incruste. Voilà l’École tout entière. Depuis le plus bruyant jusqu’au plus humble des adeptes, tous font profession d’ignorance : dans le choix des sujets qu’ils traitent, dans la manière de les traiter, et, ce qui est plus fâcheux, dans le jugement qu’ils prétendent imposer au public et dans les théories qu’ils étalent devant lui. Ils sont tous ignares, chacun selon son tempérament, ignares avec délices, comme Byron était humaniste, comme Goethe était docte, comme Gautier est savant, comme Swinburne est érudit. Jamais hommes n’ont été plus fiers de ressembler à des ânes !
C’est que l’ignorance systématique est bien plus commode que l’art de récréer et d’instruire à la fois les honnêtes gens. Pour se croire un écrivain, il fallait autrefois disposer de connaissances variées, être muni d’études solides. Bagage inutile et pesant pour nos prétendus novateurs. Il est plus expéditif de cueillir çà et là des notes décousues, de glaner les mots d’autrui, de s’introduire dans les intérieurs, au risque d’être rebuté, d’écouter aux portes comme un valet, d’écouter partout et de convertir en prose telle quelle les documents d’un universel espionnage. A cette besogne un agent de police suffirait. En effet, dans les journaux qui s’achètent par milliers, qu’inventent-ils, qu’ensei gnent-ils, nos contempteurs de la science ?’que donnent ils en pâture à cette faim immense d’un public décuplé ? Des riens et toujours des-riens, et pas même ces bagatelles élégantes et sonores de la prose acadé mique ou de la versification des Claudieri dont ils se rient et qu’ils ne remplacent que par des fadaises insignifiantes et débitées en piètre français. Ne sachant pas grand’chose, que peuvent-ils dire ? La conséquence est logique. Ayez des journalistes tels qu’un Rabbe ou un Carrel, tous deux historiens, un Marrast, dont les dé buts avaient été signalés par des thèses philosophiques, ceux-ci ne seront jamais embarrassés pour nourrir le lecteur de faits et d’idées, tout en l’enflammant de leur passion, tout en l’aiguillonnant de leuresprit. Mais ceux qui, comme la plupart de nos faiseurs d’échos et de chroniques, n’ont dans la mémoire et dans le cerveau que des lambeaux d’études inachevées, qui n’ont pas non plus cette Imagination enchanteresse dont les faveurs ont pu quelquefois suppléer aux lacunes de l’instruction, que peuvent-ils vraiment dire ? Des sornettes, rien de plus.
Nous appelons sornettes, fadaises, balivernes, comme vous le voudrez, car le vocabulaire de nos aïeux est assez riche pour qualifier les formes diverses de la puérilité, tous ces bruits du jour, toutes ces anecdotes scandaleuses, toutes ces historiettes.apocryphes que les Ignorants ont pris pour thème unique et pour sujet perpétuel. Que « l’actualité », pour parler leur jargon, ait sa place dans un recueil, nous ne songeons pas à le contester. Ce besoin est équivoque, mais il existe et il faut lui faire sa part. Mais on ne doit pas viser à l’assouvir au détriment des instincts supérieurs de l’intelligence. En lisant un de ces journaux, on dirait que la France est une grande petite ville où les concitoyens de Michelet et de Littré passent leur vie à s’inquiéter du prochain et à scruter l’hôtel de Turcaret ou le boudoir des belles Impures. Quoi ? le peuple qui a fait la prise d’armes des communes et la fédération de 89, le peuple d’Étienne Marcel et de Camille Desmoulins n’aurait, en dehors de ses travaux quotidiens, d’autre souci intellectuel, d’autre appétit littéraire, que de s’en quérir des apothéoses de brasserie, des faits et gestes des dames de rencontre, et des méandres vulgaires d’un ruisseau que n’eût pas regretté Mme de Staël !
C’est pourtant le fait du plus grand nombre. ; mal risible mais douloureux pour qui réfléchit, fièvre de la curiosité qui ne serait pas devenue contagieuse et endémique, si ces Ignorants n’avaient trouvé leur compte à la répandre et à la propager. Ils ont gagné leur vie, leur bien-être, leur notoriété, en multipliant ce genre d’explorations. Sur quel autre sujet pourraient-ils trouver quelque chose de beau ou de bien à dire ? Les femmes à la mode ont entretenu et défrayé leur inspiration stérile. Rien de plus naturel. Il faut certains hommes à certaines besognes. Croyez-vous que des esprits mâles et bien trempés, ayant vécu avec les héros et les sages, ayant approché les maîtres, nourris de Platon, de Marc-Aurèle, de Locke, de Kant, eussent jamais consenti à tenir le mémorial de la galanterie tarifiée et les annales des Cythères avilies ?
Des niaiseries drolatiques ou de creuses médisances, voilà ce qui remplit de semblables journaux, quand il ne s’y mêle pas des calomnies empoisonnées. Quel profit en retirent les lecteurs ? Ils ne peuvent que se conformer à l’image de leurs précepteurs littéraires et comme eux devenir bavards, chercheurs de scandales, de toute façon à jamais perdus pour les hautes pensées. Quelle activité intellectuelle osez-vous espérer des gens qui, pendant des années entières, n’ayant pas fait d’autres lectures, ont laissé s’insinuer en eux le goût des causeries cyniques ou dénigrantes, l’immoralité sournoise ou le scepticisme dissolvant ?
C’est que les Ignorants sont des corrupteurs émérites, fauteurs ou complices de tous les affaissements du goût. Écoutons la vérité vengeresse sur les lèvres éloquentes des frères de Goncourt (1).
« Toute l’opinion tourna en curiosité. L’attention, « les oreilles, les âmes, l’atonné, la société, tombèrent « aux cancans, aux médisances, aux calomnies, à la « curée des basses anecdotes, à la guerre servile de « l’envie, à tout ce qui diminue en un mot l’honneur « de chacun dans la conscience de tous… Le petit « journal grattait et chatouillait une des plus miséra « bles passions de la petite bourgeoisie : il donnait « une voix et une arme à son impatience de l’inégalité « des individus devant l’intelligence et le renom, à sa « rancune latente, honteuse, mais profonde et vive, « des priviléges de la pensée. Il la consolait dans ses « jalousie s il la renforçait dans ses instincts et dans « ses préjugés contre la nouvelle aristocratie des so « ciétés sans caste, l’aristocratie des lettres. »
Ils ont dit vrai, ces deux grands artistes. Aussi, comme ceux qu’ils apprécient à leur mesure auraient réussi à déformer le public, si leur influence n’avait fini par rencontrer des obstacles même dans les journaux où ils tenaient boutique de poisons, ou pour le moins de philtres endormeurs ! A côté de ces diseurs de riens ou d’énormités il s’est heureusement élevé sept ou huit hommes spirituels et vaillants qui, dans ce tumulte, ont su toujours comprendre leur devoir, respecter la dignité littéraire, et n’user d’une publicité aussi étendue que pour répandre plus largement des idées
(1) Ch. Demailly, édit. de 1868, p. 19. hardies mais saines, des notions d’équité et de morale qui, loin de pactiser en aucune matière, ont déversé à flots sur le vice ou la sottise une gaîté vengeresse, une ironie meurtrière. Ceux-là du reste ne sont pas ignorants.
Néanmoins, les ignorants pullulent, et l’ignorance avec eux continue sa marche envahissante. Elle veut le monde, et elle l’aura, si nous n’y prenons garde ; car c’est elle qui dispose des ressources les plus puissantes. Que peut une voix juste contre le fracas d’un orchestre ? Chaque jour, par cent voix, comme le Stentor du poëme homérique, l’ignorance, non-contente de répandre des vilenies ou des balivernes, proclame et met en circulation des doctrines capables en vingt ans de corrompre et d’abêtir la nation qui a glorifié le Cid, soutenu l’Encyclopédie et rédigé les Cahiers de 89. En effet, l’ignorance est une, mais il y a plusieurs sortes d’ignorants. Nous avons marqué au front ceux qui sont ignares pour ainsi dire par nécessité ; nous voulons stigmatiser plus profondément ceux qui, non moins ignares de nature, le sont encore avec calcul, avec orgueil, avec rage. L’ignorance, fière de sa crasse et de sa rouille, et prétendant en imposer la contagion au genre humain, l’ignorance pédante, intolérante, despotique, voilà ce que l’on n’avait pas vu et ce que l’on n’aurait pas osé pressentir il y a dix ans. La boue a rapidement monté.
On peut résumer en quelques mots les théories des « doctrinaires » de l’ânerie. Elles sont ineptes et barbares. Il ne s’agit rien moins, dans l’idée de quelques énergumènes emphatiques, que d’anéantir l’Art par des violences d’iconoclaste, de supprimer l’antiquité, de lacérer les Raphaël, de briser les statues et les basreliefs, comme si les chefs-d’œuvre du passé n’étaient pas le patrimoine glorieux et respectable de l’humanité. Combien les audaces de 1832 étaient loin de ces intempérances brutales ! En 4832, il fallait rompre à tout prix avec une tradition mal comprise : on avait en face de soi des pseudo-classiques entêtés, dépourvus de talent, inintelligents des chefs-d’œuvre dont ils s’autorisaient ; plus d’un alors, surtout parmi les enfants perdus de la nouvelle école, plus d’un a dépassé le but ; mais le Romantisme, dans ses affirmations les plus téméraires, n’a jamais nié la tradition, ni renié le passé. A plus forte raison les chefs, les interprètes autorisés et officiels de l’école, n’ont-ils jamais donné dans ces extravagances qu’il était réservé à notre temps de connaître. Victor Hugo, hier encore, n’écrivait-il pas des pages pieuses et filiales à la gloire d’Eschyle ? Sainte-Beuve, qui a réuni toutes les intelligences, devait posséder plus que tout autre et mieux exprimer que qui que ce soit le sentiment de la perfection : « Que l’admiration de nous à eux, des modernes aux vrais anciens, à ceux qui ont le mieux connu le beau, s’entretienne de phare en phare, de colline en colline, et ne s’éteigne pas ; que l’enthousiasme de ce côté n’aille pas mourir, — ce serait une diminution du génie humain lui-même, — non un enthousiasme crédule, aveugle et indigne d’eux comme de nous, mais un enthousiasme léger, clairvoyant, intelligent, divinateur et réparateur, qui n’est que l’émotion la plus délicate et la plus vive en face de tant
de belles choses (i) » Dans ce dénombrement des
gardiens jaloux du flambeau sacré, je serais suspect en nommant ceux qui sont pour ainsi dire commis par la race et par la vocation à ce ministère ; ces érudits qui nous ont fait la science du passé si attrayante et sympathique, un Egger, un Renan, un Chassang, un Boissier, un Beulé, un Martha, un Taine. Je ne parlerai pas non plus de ces néo-grecs dignes de figurer dans une école d’Athènes, Leconte de Lisle, et avant lui Maurice de Guérin, le dernier des poëtes orphiques, et de Laprade, le fils inspiré d’Éleusis et d’Alexandrie. Tous ceux que l’on a plus ou moins appelés les Romantiques, Gautier, Janin, Banville, Houssaye, Méry, les Deschamps, de Vigny, Musset, Barbier, Baudelaire, de Belloy, Bouilhet, Vacquerie dans Antigone, Brizeux dans les Ternaires, Flaubert dans Salammbô, tous n’ont-ils pas multiplié les adhésions éclatantes au culte de l’antique Beauté. Et vous surtout, arbitre des élégances, Florentin du XVIe siècle égaré dans notre âge, convive des dieux, Paul de Saint-Victor, quels hommages étincelants n’avez-vous pas rendus dans votre style de lumière à cette Perfection qui pour toujours résidera dans les poëmes d’Homère et les marbres de Phidias ! Il fallait donc venir jusqu’à nos jours pour trouver des gens capables d’invectiver Phidias et Homère ! Nous n’avons pas besoin de
(1) Élude sur l’anthologie grecqui du 12 janvier 1861. prouver contre eux l’excellence des œuvres antiques, si simples et si vraies. Paul de Saint-Victor pour son compte ne s’est pas abaissé à ce débat : deux ou trois fois il a daigné faire à ces Marsyas du petit journal ou de l’opérette l’honneur de les écorcher de ses propres mains, ses mains d’Apollon ! Seulement, nous admirons de prétendus humanitaires qui suppriment les phases nécessaires du développement de l’humanité, et qui veulent réduire les hommes à ne regarder qu’eux-mêmes, sans voir en avant ni en arrière, comme si le dernier terme du progrès était l’existence inconsciente des animaux.
Sans doute, pour tout homme instruit, pour tout homme sensé, cette esthétique en délire a l’importance qu’elle mérite. Mais songez quels ravages elle peut faire chez des lecteurs dépourvus de jugement et d’instruction, et par suite sans défense contre les atteintes de grossiers sophismes. Ajoutons que cette négation outrecuidante flatte et caresse les plus mauvais instincts des natures médiocres, la basse envie, la vanité sotie, la présomption. Comme un bourgeois épais, comme un gandin seront heureux de se dire : « Tiens, cet Homère, ce Raphaël, ce Mozart, dont on parlait avec tant de respect, ils ne valent pas mieux que nous. Et ces pièces de Molière, ce n’est pas grand’chose de bon. Le journaliste l’a dit. Je n’étais donc pas si sot de leur préférer la Biche au Bois ou la Belle Hélène ! » Et le bourgeois ou le gandin qui font leurs délices du journal en question trouveront arriérés et niais ceux qui vont admirer Molière et battre des mains à Hernani. « Le café chantant, les petits journaux, les exhibitions, à la bonne heure ! » Voilà où nous mène l’ascendant des Ignorants de Lettres. Et que leurs coryphées, « bergers de ce troupeau », ne viennent pas nous parler d’intolérance académique ou de pédantisme. Certes nul n’est plus intolérant que celui qui décrète la suppression de tous les chefs d’œuvre antérieurs à notre époque ; nul n’est plus pédant que celui qui tient registre de toutes ses allées et venues et ne nous fait grâce d’aucun des mouvements de son corps ; nul n’est plus despote que celui qui veut arracher du cœur de l’homme l’enthousiasme du beau et la reconnaissance envers le Génie.
Quand on a lu les pages merveilleuses de Quinet sur le Panthéon, de ces pages qui réconcilient avec la sérénité et l’espérance, ravivent l’enthousiasme et compriment le découragé que tout homme moderne recèle en lui, on tombe sur un article de nos plus fameux ignorants, où sont traitées d’absurde idolâtrie la grande pensée de nos pères, de cérémonie ridicule la éte civique où tout un peuple électrisé se précipita à la suite du convoi de Mirabeau. Ici, les grands citoyens sont bafoués. Ailleurs, sous la plume d’un autre ignare, c’est « le préjugé de la patrie » que l’on conspue. Qu’espérer de générations qui seraient élevées par de tels maîtres ? Plus de respect pour les grands hommes, plus de dévouement à la patrie. Supputez les conséquences d’un tel enseignement : un peuple qui ne croit à rien, qui, se défiant de tous les appels à l’héroïsme, est prêt à accepter tous les compromis égoïstes, qui hait ceux qui cherchent à l’élever, et accepte avec joie le tyran qui fait régner une égalité de Procuste, en un mot, la perspective d’une fourmilière imbécile sous un niveau écrasant. Voilà ce que nous promet l’école de l’ignorance. Toutes les fois qu’un de ses champions ouvre la bouche, je crois entendre, modifiées et appliquées à notre époque, les paroles du comique de la décadence athénienne, les imitations du cynique Alexis : « Bois, mange, aime, ris ; le ventre, c’est ton père ; le ventre, c’est ta mère ; tout le reste, vertu, génie, art, liberté, idéal, n’est que poussière, poussière de Rude et de Géricault, poussière de Balzac et de Vigny, poussière de Vergniaud et de Championnet ! »
L’art, la morale, l’intelligence, les vertus civiques, sont également en danger. Que les meilleurs avisent.
Nous ne voulons pas dire qu’on prenne contre les ignorants les mesures que ceux-ci proposent contre Titien ou Raphaël. Nous les condamnons à ne jamais étudier ceux qu’ils ne comprendraient pas. C’est là toute notre vengeance. Maintenant, qu’ils ne s’imaginent point nous troubler dans la contemplation et dans l’étude des chefs-d’œuvre. Les maîtres se défendent "d’eux-mêmes. Ce n’est pas à notre époque, encore féconde en nobles entreprises, que l’on peut désespérer de l’avenir, surtout au lendemain de la Légende des siècles, de la Vie de Jésus, d’Hommes et Dieux, de Port-Royal, de YHistoire de la littérature anglaise. Désespérer quand la critique neuve et militante s’appelle Montégut, Levallois, Schérer ; quand le jeune roman nous désigne Cherbuliez, Malot, Claretie, Droz, Dépret, Magnard, Daudet, Joliet, Cladel ; quand le vrai journalisme nous offre les noms loyaux et sympathiques de Ranc, de Sarcey, de Fouquier, de Mario-Proth, d’Yriarte, de Dusolier, de Coligny, de Maret, dJAssollant ; quand sur le noble terrain de la philosophie s’engagent à armes courtoises les luttes des Littré, des Vacherot, des Taine, des Caro, des Ravaisson, des Renouvier, des Janet, des André Lefèvre ; quand enfin toute une nouvelle poésie jaillit et s’élance avec Cazalis, Renaud, Mendès, Sully-Prudhomme, Dierx, Verlaine, Coppée, Mérat, de Ricard, Lafenestre ! Il suffit de réagir par une fervente application à relever le goût public, à ennoblir l’imagination des lecteurs. Il est temps encore de « populariser l’amour du Beau ». Que notre idéal d’une France athénienne, intelligente et libre, que cet idéal fidèlement aimé, sévèrement poursuivi, nous serve de signe de ralliement. « ln hoc signo vincemus ! »
LES
MÉTAMORPHOSES DE LA POÉSIE FRANÇAISE.
Bientôt nous n’aurons plus rien à emprunter aux Grecs. D’imitations en imitations, de réminiscences en réminiscences, nous sommes arrivés à avoir comme eux notre anthologie. Mais ici la réminiscence est heureuse et l’imitation salutaire. Un recueil semblable à ceux qui surent enchanter les dernières heures d’Athènes et de Rome, fait pour les plaisirs de Paris, comme ses modèles païens pour les loisirs d’Alexandrie, voilà ce que demandaient de longue date les lettrés et les délicats ; c’est bien ce que nous donne aujourd’hui M. Crépet, un éditeur aussi dévoué à son entreprise que l’Hellène Lascaris, et non moins digne d’estime et de succès, malgré les petits griefs que chemin faisant nous trouverons à soulever contre lui.
Ce titre unique, réclamé il y a dix ans par M. SainteBeuve, devrait faire la fortune de l’ouvrage, si sa fortune n’était assurée. Car ce mot d’anthologie est plein de souvenir et de promesses. Il a une vibration sans égale, un rayonnement sans pareil. Il résonne comme l’écho des jours anciens ; il illumine tant le passé que le présent de la France poétique. Ce simple mot en tête d’un ouvrage, et soudain le secret des siècles semble se révéler à notre intelligence en même temps qu’à nos yeux ; tout l’enchaînement sacré de la tradition se déroule devant nous, et à première vue se trouve établie comme une filiation glorieuse entre nos poètes de race gauloise et leurs aïeux d’Attique ou d’Ionie, parenté transmise à travers les siècles et qui va d’Anacréon à Ronsard, et qui descend d’Euripide à Racine !
Sachons encore apprécier tout ce que ce mot d’anthologie a de charmant. Il y a dans ces syllabes engageantes toute une invitation a la promenade à travers un jardin peuplé de roses qui ne se fanent jamais et de lilas qui ne sont point éphémères, parmi des plantes souples comme des cygnes et des arbres sveltes comme des héros. Ce n’est plus ici le bosquet idéal de la Grèce, où les Muses ont fait courir les ondes les plus transparentes sous les plus frais ombrages ; mais dans ce verger des Gaules s’est élancée du sol natal, à chaque saison renouvelée, une floraison tout aussi abondante que celle dont se réjouissait Planude, plus mélangée sans doute, mais en revanche plus variée, et ne le cédant à sa rivale ni en couleurs éclatantes ni en parfums savoureux.
C’est surtout cette richesse poétique de la France que l’anthologie vient mettre en lumière, richesse ignorée du public, souvent méconnue par les lettrés. Que de fois dans la conversation ou même dans les livres d’enseignement, surprend-on d’incroyables doléances sur l’indigence prétendue de notre poésie ! On sait à merveille notre opulence dramatique ; on ne sait pas généralement que notre trésor lyrique, aussi étonnant que celui dont nous a doté Racine, serait digne d’êtregardé par les griffons des légendes et d’émerveiller la fabuleuse Golconde. Notre abondance dépasse l’Espagne et l’Italie, et certainement égale l’Allemagne et l’Angleterre, aussi fécondes sans doute, mais peut-être avec moins de continuité et de renouvellement. Un singulier bonheur, en effet, qui n’appartient qu’à notre poésie, c’est d’avoir à chaque quart de siècle, depuis la Renaissance, produit un mouvement nouveau, et de présenter ainsi aux curieux une suite d’inspirations diverses pareilles à des anneaux qui se relieraient dans une chaîne sans aucune ressemblance de forme ou de métal. Cette instabilité providentielle s’est maintenue dans notre lyrisme contre toutes les apparences, et ce n’est pas du romantisme que datent la hardiesse et la spontanéité. Seulement, avant le romantisme et ses illustres imitateurs, tous nos vieux poètes étaient dans l’ombre. Le succès des audacieux d’hier les en a tirés. Chose étrange ! ce sont les romantiques qui nous ont rappris les bons vers du XVIe et du XVIIe siècle, oubliés pour des madrigaux de Dorat et des tirades descriptives de Delille. Et dans cette anthologie de la veille, ce sont encore des poëtes et des critiques dévoués aux doctrines de 1830 qui nous enseignent la reconnaissance envers nos aïeux littéraires et le plus sincère amour de la tradition mêlé au penchant le plus raisonnable pour l’innovation conquérante.
Le livre s’ouvre comme un musée aux premières ébauches de la poésie gallo-latine, et voici que, présentés dans d’excellentes notices par les plus beaux esprits de notre temps, se succèdent devant nous ces coureurs qui n’ont pas laissé un ténébreux intervalle dans la transmission de l’immortel flambeau. Pas une heure où la Muse n’ait eu son soldat prédestiné, son prêtre armé par la vocation, son confesseur ou son martyr. Les premiers, d’une voix rude et incertaine, trouvères et troubadours, proclament leur foi dans un balbutiement enfantin. Puis, cette langue embarrassée se délie ; d’un timbre plus net et plus mordant, les chantres du Renard et de la Rose et les mille auteurs de fabliaux font entendre au vieux monde féodal la sonnerie moqueuse du monde bourgeois qui s’éveille.
Le XIVe siècle amène avec lui de bien piètres rimeurs. Mais patience ! voici que tantôt d’une taverne enfumée, tantôt du pied d’un gibet, s’élève une voix railleuse et désespérée. Poignante comme un cri de misère, fantasque comme une ronde de zingari, quelle est cette poésie dont Musset et Henri Heine ne désavoueraient pas les strophes tristes et folles ? C’est la tienne, pauvre François Villon, truand croisé de larron, maigre habitant des sept châteaux de Bohême, sujet du roi de Thunes, dont la muse, prodigue de pourpre envers ses élus, a fait un roi pour l’éternité. A quelque distance, un prince qui n’a pas attendu les couronnes de la Muse, un inspiré dans l’exil, Charles d’Orléans, se complaît aux ingénieuses surprises du rondel et de la ballade, et découvre le secret d’éterniser dans une forme brève la grâce frêle et fugitive.
La finesse de Charles d’Orléans et la malice de ses devanciers se rencontrent chez Clément Marot. Ce n’est pas un poëte peut-être pour qui demande à la langue des dieux un souvenir de sa céleste origine, mais c’est un bien gentil rimeur, et qui a payé sonécot à la Muse exigeante en vrais sourires et en gaîtés franches. Cependant, amoureux avant tout du grand art, c’est avec une pieuse émotion que nous voyons tous ces joyeux poursuivants de la poésie familière brusquement remplacés par un jeune poëte qui, pour la première fois, nous rend quelques traits oubliés de la figure inspiratrice et calme d’Apollon. Ce n’est qu’un gentilhomme du Vendômois, ce Pierre de Ronsard, et l’on dirait un frère d’Orphée, tant son chant résonne avec une douceur attendrissante parmi les clairons de la guerre civile. Comme Persée vers Andromède il vole à la délivrance de l’Ode et de l’Épopée captives. Coryphée de ce chœur sacré qui s’appelle la Pléiade, et qui parle à la postérité par les voix harmonieuses de Baïf, du Bellay et Rémi Belleau, il dit à la France étonnée les noms d’Homère, de Pindare et d’Anacréon, et ce dernier nom demeure à jamais attaché au sien. Car s’il n’a pu surprendre ce grondement de tonnerre et cette rumeur vivante d’Océan qui vibrent dans Pindare et dans Homère, Ronsard a, mieux que tout autre, ce chant de cigale qui résonna si mélodieusement sous les treilles de Téos. Poëte-oiseau, il se joue en modulations infinies ; il multiplie ses roulades, c’est-à-dire les rhythmes innombrables créés par sa fantaisie savante et légués à notre siècle, qui n’a pas épuisé ce prodigieux héritage. Le vrai sentiment de la nature, l’intuition de la mythologie primitive, où frissonnent les dieux passionnés, enfantins et farouches, un accent de volupté mélancolique qui laisse soupçonner la mort comme chez Horace, voilà les beautés distinctives de Ronsard et de ses frères.
Après la pléiade, décadence momentanée, mais cependant transformation. Une école italienne naît dans l’antichambre du dernier Valois. Desportes y rayonne comme un astre douteux. La grâce règne avec lui, mais une grâce alambiquée et frivole. Il est temps qu’une évolution se fasse. Un groupe trop restreint de vrais Gaulois, moins prosaïques que Marot, surexcités par le souffle impétueux de Ronsard, inaugure une poésie libre et colorée, très-hardie d’allures et de langage, plus nationale peut-être que toutes les écoles qui sont venues depuis. C’est la bande trop peu connue de Passerat, de Gilles Durant, de Vauquelin dela Fresnaye, de Régnier, à laquelle se rattachera d’Aubigné, par une franchise et une rondeur de style qui sentent l’époque rassérénée du Béarnais. Mais la poésie devait changer de route et se retourner vers l’antiquité maternelle, peut-être pour y puiser une séve héroïque qu’elle eût en vain attendue de la terre natale. Cette fois, ce n’est pas à la Grèce, c’est à Rome que l’école nouvelle demandera ses inspirations, moins grandioses que nobles ; amie du Grand plutôt que du Beau, curieuse de l’ordre et de la majesté du PeupleRoi plus que de la divine simplicité dont s’enamourait la Grèce adolescente.
Ainsi Rome impose aux nouveaux venus le code littéraire d’Horace et l’émulation de Lucain. C’est un élève de Stace que le nerveux Malherbe qui introduisit la dignité dans la langue poétique. Les vers de Racan et de Maynard ont des sonorités d’hexamètre. Et quant à Corneille, son rival l’a dit :
Corneitle est à Rouen, mais son âme est à Rome.
Boileau et Molière sont aussi Romains que Gaulois. Tous les poëtes qui leur succéderont seront infailliblement de race latine. Deux génies seulement, au XVIIe siècle, échappent à cette domination de Vurbs impérieuse, deux rares génies qui viennent imprimer un caractère nouveau à notre poésie, en combinant les dons les plus opposés, l’esprit moderne et le sentiment de l’antiquité. Toute la Grèce héroïque se retrouve dans Racine, toute la France amoureuse s’y reconnaît aussi ; il y a dans La Fontaine, le dernier et le meilleur des Gaulois, un Villon purifié, un Marot agrandi, un Régnier transfiguré, et en même temps il nous apparaît comme un poëte de.race homérique qui garde à lui seul la conscience de la mythologie et porte tout l’Olympe dans son imagination éprise de merveilles. Avec ces deux hommes, la poésie française est une gallo-grecque qui s’est établie dans la terre des apothéoses.
Mais elle est encore destinée à bien des transformations, cette poésie semblable au Phénix. En dépit des mauvais écrivains qui la défigurent, des Jean-Baptiste, des Louis Racine, des La Mothe, des Crébillon, elle rit avec Voltaire d’un sourire fin et discret dont les imitateurs feront une grimace. Piron la costume en Bourguignonne joyeuse ; Gilbert, en Euménide indignée ; André Chénier lui rend l’arc de Délos et la ceinture enchanteresse ; Roucher cueille pour elle un bouquet de fleurs sauvages qui ont les âcres senteurs des montagnes ; Marie-Joseph Chénier lui fait porter fièrement la toge consulaire ; Fontanes l’attable, gracieuse et nonchalante, sous les ombrages modestes où s’ébattait Horace ; Népomucène Lemercier la promène sur tous les sommets, la plonge dans tous les précipices, et la ramène de ses aventures escarpées meurtrie, ensanglantée, méconnaissable, mais revêtue de cette auréole étrange que l’on doit à la fréquentation des cimes. — Métamorphoses incessantes auxquelles nous assistons en feuilletant ces pages vivantes !
Que sera-ce quand nous arriverons au XIXe siècle, si fertile, et que nous verrons cette poésie, tour à tour prestigieuse, improvisatrice, avec Soumet et Méry ; philosophique dans la tente où rêve l’officier qui sera Alfred de Vigny ; intime et franchement bourgeoise dans la chambre où médite l’étudiant qui sera Sainte-Beuve ? Musset surgit comme un maître indolent et nerveux, et la voilà, bacchante pensive, qui jette au ciel un ricanement coupé de sanglots. Tantôt "elle apparaît avec des ailes d’ange, quand Lamartine se lève comme un médiateur spiritualiste entre le ciel et la terre ; tantôt elle reparaît avec des ailes olympiennes, quand Théophile Gautier sculpte pour elle un palais féerique, architecture orientale où règne la Vénus de Milo. Émile Deschamps l’appelle avec un sourire, et c’est Pompadouren Andalouse ; Brizeux l’invite avec une larme, et c’est Galathée chrétienne. Elle suit Laprade dans les bois mystiques, Arsène Houssaye dans les bois amoureux. Elle est Aphrodite ou Colombine, selon la pensée de Théodore de Banville, le plus fantaisiste et le plus classique des charmeurs de ce temps ; avec Leconte de Lisle, voyageuse de l’histoire, elle se met en marche à la recherche de tous les dieux et de tous les autels ; avec Baudelaire, le dernier et non le moins admirable, douloureuse, mystique, maladive, elle ouvre tout un infini de sensations. Enfin, avec le plus grand de tous, Victor Hugo, elle est à la fois évocatrice et visionnaire, à deux faces comme Janus, l’une tournée vers les féeries du passé légendaire, l’autre fixée sur les mirages du démocratique avenir !
Apprécions le service rendu par l’anthologie à tant de poètes charmants, maîtres après ces maîtres, qui se trouvent rappelés au public trop oublieux. C’est Bérangerqui gagne à ce triage sévère. Et combien d’autres ! Et pourtant que d’hommes d’un talent rare encore exclus de ce Panthéon par des proscriptions capricieuses ou involontaires ! Pourquoi méconnaître Elim Metcherski pour admettre Polonius ? Éloigner Mme Colet pour introduire Mme Ackermann ? Enfin Edgar Quinet, Boulay Paty, Roger de Beauvoir, Adolphe Dumas, Autran, Alfred des Essarts, de SaintFélix, Laurent Pichat, A. Robert, Maxime Du Camp, et d’autres encore que je pourrais nommer, ont assez fait leurs preuves pour que leur absence ne compte pas à leur détriment. Des omissions bizarres et inexplicables, voilà ce que nous reprochons à ce beau livre. Mais, ces réserves faites, nous ne pouvons que louer l’esprit et l’intention de l’ouvrage, la magistrale beauté de l’introduction qui le précède, les mérites non moins précieux des notices éparses, le continuel attrait de cette histoire littéraire animée. Deux grands faits sont à jamais prouvés : la fécondité lyrique de la France, la perpétuité du génie poétique de notre pays. Cest à l’anthologie française que le public devra cette révélation, car c’est là seulement qu’il trouvera en pleine lumière la plupart de ceux qui, venant à leur heure comme suscités par le dieu de l’Imprévu, ont, pendant quatre siècles, fait resplendir autour de notre poésie la jeunesse éternelle et l’éternelle nouveauté.
ARISTOPHANE A NOUANT.
A Mn, e GEORGE SAND.
La polémique littéraire, madame, a cela de périlleux qu’elle met aux prises avec les plus beaux génies le critique amoureux de ses convictions et avant tout épris de la vérité. Plaider devant le public une cause que l’on croit juste contre un adversaire tel que vous, c’est l’avoir à moitié perdue et se faire donner tort avant même d’être jugé. J’affronte ce péril avec bonne grâce, rassuré du reste a mes propres yeux par la ferveur de mon culte pour vos chefs-d’œuvre, romans d’hier et romans d’aujourd’hui, théâtre naïf et fantasque, belles et franches idylles. D’ailleurs, votre esprit est trop large et trop libéral pour se contenter d’une louange banale, et vous saurez reconnaître dans la controverse respectueuse une des formes les plus délicates de l’enthousiasme.
Parmi vos aimables improvisations de Nohant s’est glissée une imitation du Plutus d’Aristophane. Ces pages, je me hâte de le proclamer, renferment les beautés jaillissantes que fait toujours attendre votre simple et fortuné génie. On se laisserait aller au charme de la lecture si l’on pouvait séparer votre saynète attique du nom d’Aristophane, dont elle se réclame. Mais votre Plutus, dans vos espérances à demi dévoilées, s’il ne remplace pas l’œuvre d’Aristophane, vient la compléter, la corriger, la reproduire enfin sous une forme définitive. Votre prologue en plus d’un endroit dénote cette assurance. Par la bouche de Mercure, cet éternel intermédiaire des poëtes aussi bien que des dieux, vous vous félicitez d’avoir suivi dans ses innovations l’exemple de Racine qui des Guêpes transformées fit naître les Plaideurs, de vous être aidée de Lucien pour agrandir le sujet, et surtout « d’a « voir montré Aristophane sous l’aspect sérieux de « son génie ». En un mot, vous croyez, ne vous en défendez pas, amener à la perfection l’œuvre d’Aristophane en l’enrichissant d’éléments qui lui manquaient ou en découvrant dans sa donnée des ressources que le poëte n’en avait pas su tirer, tout comme on ferait rendre des filons inattendus à une mine trop tôt délaissée. Noble confiance, sans doute, mais peut-être excessive dans cette circonstance. Le plus rare génie peut avoir ses illusions. J’essayerai de le prouver, non dans le méprisable dessein de signaler une erreur rachetée par tant de chefs-d’œuvre, mais pour rétablir le caractère de cet autre’génie également cher, de cet Aristophane dont vous avez méconnu l’inspiration, et, avant tout, pour combattre un système que vous patronnez de votre exemple, comme une déesse qui ferait aimer un fléau.
Ce système, que vous avez inauguré, madame, dans votre imitation de Comme il vous plaira, de Shakespeare, consiste à prendre non pas une chronique perdue dans un in-folio, mais bien un des chefs-d’œuvre du génie humain, et, avec un double procédé d’addition et d’élimination, à refaire à côté un second ouvrage identique en apparence, mais, pour qui sait observer, absolument dissemblable par une infinité de détails qui se trouvent creuser un abîme entre l’imitation et le modèle. C’est un second ouvrage, avons-nous dit ; sera-ce un second chef-d’œuvre ? Il est évident que non : Comme il vous plaira l’a prouvé à la gloire de Shakespeare, Plutus le démontre à l’avantage d’Aristophane. Et il n’en peut être autrement. J’admets, madame, que les convenances du goût moderne et de la morale épurée président à vos suppressions ; mais dans quelle mesure pouvez-vous vous permettre ces changements ou ces additions sans courir le risque de fausser l’intention de l’auteur et de mentir à l’esprit de son œuvre ? Ce rôle de Jacques que vous avez agrandi dans Comme il vous plaira, Shakespeare n’avait-il pas ses raisons pour le restreindre à des proportions plus modestes ? Le mélancolique exilé qui traverse cette féerie des Ardennes n’excite-t-il pas plus d’intérêt et ne laisse-t-il pas une impression plus vive par ses apparitions intermittentes que si vous en faites le principal acteur de cette galante pastorale, et en quelque sorte l’Alceste du Lignon ? De quel droit également imposez-vous au vieil Aristophane des personnages qui sont en contradiction perpétuelle avec ses habitudes littéraires, avec les idées de son temps ? Quel profit trouvez-vous à ces fréquents anachronismes de langage ou de sentiment dont vous tirez gloire peut-être ? Étrange manière d’imiter que de faire subir à des poëmes immortels des transformations qui seraient odieuses à leur auteur ! Bouleverser ainsi des chefs-d’œuvre, les rendre méconnaissables à l’œil d’un Aristophane ou d’un Shakespeare, ce n’est pas transfigurer le modèle, mais vraiment le défigurer.
A peu de chose près, dites-vous, vous avez suivi les combinaisons d’Aristophane. Sans l’intervention de personnages nouveaux l’intrigue se déroulerait de la même façon : vous nous représentez également un paysan nommé Chrémyle qui, de concert avec son esclave Carion, s’empare du dieu Plutus et fait une sorte de pacte avec lui, malgré les efforts de la Pauvreté. Seulement Aristophane, selon son habitude, ne nous donne pas, à proprement parler, de dénoûment. Content d’avoir proclamé par l’entremise de la Pauvreté des idées saines et vraies sur la fécondité du travail et sur la stérilité de l’opulence oisive, il ne juge pas à propos de réfuter la cupidité de Chrémyle par un revers de fortune. Vous avez pensé, madame, que cette conclusion froisserait 1 esprit moderne et ses exigences de justice, qui s’étendent jusqu’aux fictions. La moralité de l’œuvre d’Aristophane ne vous semblait pas suffisamment dégagée ; vous l’avez largement mise en lumière. Où Aristophane indiquait les inconvénients d’une fortune improvisée, vous appuyez fortement, développant par exemple cet incident d’un sycophante qui vient sommer Chrémyle de contribuer aux frais de la guerre. Enfin, il vous a plu de ruiner le favori passager de Plutus pour satisfaire aux tendances actuelles, utilitaires, je le crains, plutôt qu’artistiques. Je note déjà des infidélités plus graves que vous ne le supposez ; car, en augmentant la portée morale et philosophique de cette œuvre, vous allez plus loin que la fantaisie du poêle. Aristophane gazouillait sur un ton railleur : vous parlez à haute voix et d’un ton quelque peu déclamatoire. La différence est sensible. C’est une question de diapason.
Vous supprimez de votre autorité privée l’épisode scabreux dont une vieille femme est l’héroïne. J’admets la difficulté de conserver ce rôle ; mais ce retranchement et plusieurs autres encore ne visent-ils pas à imprimer plus d’unité à l’œuvre confuse d’Aristophane ? Cette préoccupation me paraît funeste. Une connaissance plus approfondie du théâtre de ce maître vous eût révélé que toutes ses pièces, dominées par une idée principale, sont composées de scènes sans liaison rigoureuse. La verve, le bon sens, le courage, le lyrisme, éclatent à travers une action désordonnée. De même que les personnages, par l’incohérence de leurs actes, deviennent rarement des types, des caractères, de même les pièces, par l’irrégularité de leur marche, ne peuvent revendiquer cette logique vivante que les chefs-d’œuvre du théâtre nous ont fait admirer depuis la comédie ancienne jusqu’à nos jours. Les asservir, comme vous le faites, madame, à l’enchaînement régulier des ouvrages de Plaute ou de Molière, c’est y introduire la subversion sous prétexte d’y faire régner l’harmonie. Vous m’offrez une pièce aussi savamment conduite qu’Héloïse Paranquet ; je l’accepte, mais je dis : « Malgré des conformités mensongères, ce n’est plus une œuvre d’Aristophane que j’ai sous les yeux. » Aristophane avec son désordre me semble plus original qu’habillé à la mode de Térence. Et vous aussi, vous imitez nos pseudo-classiques, vous accommodez l’antique au goût français, vous coupez les griffes du lion, vous peignez sa fauve crinière.
Je ne reconnais donc pas Aristophane dans l’ordonnance de ce Plutus rajeuni. Vous me l’avez fait trop habile, trop expert dans les roueries du métier, ce poëte des temps heureux où l’on avait assez de génie pour se passer encore de talent. Ce ne serait rien encore si ce premier anachronisme n’en amenait d’autres. Les erreurs sont comme les hirondelles en automne : elles vont toujours en compagnie. La plus grave de ces infidélités vous est chère sans doute, comme une invention personnelle dans une œuvre de seconde main. Je veux parler de l’intrigue amoureuse et sentimentale dont vous avez compliqué l’action purement comique du Plutus.
Vous supposez que Myrto, fille de l’avare Chrémyle, aime Bactis, un jeune Scythe de noble race, que les hasards de la vie antique si inquiétée, si précaire, ont jeté parmi les esclaves de son père. Elle avoue son amour à Bactis, le suit pendant toute la pièce d’une vigilante tendresse et l’épouse au dénoûment, après lui avoir fait gagner la liberté en l’envoyant sur la flotte athénienne. Conception malheureuse ! personnages faux ! installer l’amour dans le théâtre d’Aristophane ! mais de quel droit ? Ce poëte vous en donne-t-il l’exemple ? Sans doute les femmes ne sont pas exclues de ses comédies, mais quelles femmes ! Souvenez-vous de Myrrhine et de Lysistrata. Avec elles la sensualité se prélasse victorieusement dans ces bouffonneries sublimes ; mais l’amour, qu’elles n’ont jamais soupçonné, s’en éloigne avec répugnance. Répugnance partagée par Aristophane, qui ne voyait dans l’amour qu’un attrait physique ou qu’un délire de l’âme. Lui qui dans les Grenouilles fait reproche à Euripide d’avoir introduit l’amour dans toutes ses pièces, ne se serait pas donné le démenti de peindre des passions pour lesquelles il n’eût pas trouvé de couleurs. Que diriezvous d’un maladroit imitateur qui, dans les facéties poétiques de Rabelais, ferait figurer des frères anticipés de votre Irenmor et de votre Sténio ? Vous crieriez à la trahison ; et vous, qu’avez-vous donc fait ?
Aristophane protesterait contre cette intrigue amoureuse. Mais avez-vous, au moins par intuition, deviné l’expression de l’amour à cette époque ? Euripide pouvait vous conseiller ; Platon-ne vous eût pas été inutile. Vous n’avez consulté que votre imagination. Delà deux personnages dont l’existence, au temps d’Aristophane, est, sinon impossible, du moins invraisemblable. Votre Bactisme semble un type de convention ; c’est de tout point ce sauvage idéal que les écrivains trop ingénieux nous rendent à toutes les époques de civilisation raffinée. C’est le Toxaris de Lucien, c’est l’Anacharsis de Barthélemy. Il sort d’une officine trop connue de barbares généreux et délicats, devant laquelle j’engage les poètes à passer rapidement sans s’y arrêter jamais. C’est là que vous avez été chercher votre héros, madame. Myrto, du reste, ne vaut pas mieux que Bactis. L’exaltation de sa parole, la brusquerie de son allure, lui donnent un air tout à fait moderne et nullement païen. Sa sensibilité est toute chrétienne, son amour tout romanesque ; elle donne à Bactis ce baiser que Fernande fait attendre à Maximilien jusqu’au dénoûment du Fils de Giboyer. Le langage de cette jeune fille n’est-il pas moderne, exclusivement moderne ? Quand elle offre au jeune homme sa délivrance, on dirait Atala proposant la fuite au fils de Chingapook ; ailleurs elle s’incline devant l’ascendant de Bactis comme votre Valentine.avouant l’excellence de Bénédict. Elle tient de vos héroïnes et des vierges de Chateaubriand ; jamais elle n’a rien eu de commun avec ces filles d’Attique naturellement pudiques, aimantes avec simplicité. Voyez comme les erreurs s’enchaînent. En nous annonçant une intrigue amoureuse, vous nous faisiez attendre un anachronisme perpétuel, le mélange de Ménandre et d’Aristophane, l’invasion de la nouvelle comédie dans l’ancienne. Ce n’était après tout que la grave erreur de ceux qui dans une fière tragédie de Corneille feraient passer des rôles langoureux de Racine. Mais que diriez-vous d’un arrangeur qui dans une action de Racine installerait les êtres fantasques et nerveux que nous a révélés Alfred de Musset ? Vous vous récriez. Et pourtant je le redis, avez-vous fait autre chose, vous qui dans une pièce d’Aristophane personnifiez l’amour antique en une jeune fille qui n’est pas même une Grecque de Ménandre, qui n’est une Grecque d’aucun temps ?
Je n’insisterai pas sur l’invraisemblance d’une vierge libre éprise d’un esclave. Je continue la revue des personnages. Vous n’avez fait subir aux rôles de Chrémyle et de Carion que des modifications insensibles. Plutus a surtout souffert à ces arrangements. En diminuant son rôle au profit de Mercure, vous lui avez retiré ce reste d’intelligence qu’Aristophane lui avait laissé. Je veux bien que ce soit un dieu aveugle, capricieux, faible, poltron, injuste dans ses faveurs ; il n’en est pas moins un dieu. C’est ce que comprenait le génie païen, tout en livrant ces immortels aux risées inoffensives d’un public encore croyant. Mais, pour faire même après coup une œuvre de ce genre, il faut ce grain de génie païen qui vous manque plus qu’à tout autre, ô puissant interprète de la vie moderne et de son héroïsme obscur et maladif ! Cependant rien d’essentiel n’a été déplacé dans le caractère de Plutus. En revanche, vous avez singulièrement développé le rôle de la Pauvreté. Votre parti pris de morale et d’utilité le voulait ainsi ; mais était il bien prudent de faire longuement parler cet être moitié divin, moitié allégorique ? La Pauvreté, dans la magnifique scène d’Aristophane, indique éloquemment les conséquences désastreuses d’un soudain et général enrichissement, la suspension du travail, et par suite l’indigence. Mais dit-elle, comme vous lui faites dire : « Plutus ne peut rien par lui-même et, s’il visite un jour tous les hommes, c’est moi et mon frère le Travail qui l’auront forcé à ouvrir ses mains avares. » Ce souhait, cette promesse de bien-être, si généreuse, si noblement exprimée, et que je suis loin de ranger au nombre des chimères, sont de notre temps et non du siècle d’Aristophane ; Platon lui-même n’eût pas osé concevoir ce rêve enthousiaste qui rapproche tous les êtres dans le bonheur. Grandes doctrines de fraternité, ce n’est que d’hier que vous avez pénétré dans la pratique, ce n’est que d’hier que l’on a repris contre la Misère et l’Ignorance l’entreprise sacrée d’Hercule persécuteur des hydres et des monstres ; ce n’est que d’hier que les Bactis marchent le front haut sous cette loi qui, dans notre Europe favorisée, ne connaît plus d’esclaves ni de maîtres. Souvenez-vous qu’Aristote croyait à la perpétuité de l’esclavage, à l’éternité de la misère, et ne prêtez pas à un personnage d’Aristophane des vues prophétiques que ne soupçonnaient pas alors les plus grands esprits de l’humanité.
Que de réserves ! Je les énumère : un ordre factice établi contre les habitudes poétiques d’Aristophane, de graves anachronismes de langage, d’idées et de mœurs ; l’amour introduit dans un théâtre qui le rejette, des amants qui se parlent à la mode du XIXe siècle, une jeune fille libre enamourée d’un esclave, le rôle de la Pauvreté frappé à la marque de 1866. De tout cela naît une œuvre factice qui, trop exacte pour être originale, n’est cependant pas une franche imitation. Aristophane défiguré, présenté au public sous un jour faux, voilà ce que je vois de plus regrettable au bout de cette tententative. En vain, madame, essayez-vous de la justifier par l’exemple de Racine, Racine n’a jamais prétendu imiter les Guêpes. Il y a pris l’opposition de Perrin Dandin et de son fils, quelques incidents et quelques détails en petit nombre ; ensuite il a marché avec une indépendance absolue, et de son cerveau en fête il a fait jaillir, armé du mètre rapide, son agressive, son étincelante comédie. C’est ce que vous auriez dû faire, je crois, à l’égard d’Aristophane : en lui empruntant sa donnée, vous affranchir de sa tutelle. Supposez la scène transportée à Rome quelques siècles plus tard. Les invraisemblances s’atténueraient ; la passion d’une jeune fille pour un esclave se comprendrait davantage sous l’action des idées stoïciennes et chrétiennes ; la Pauvreté pourrait tenir ce langage humctr nitaire quand l’égalité des êtres a été affirmée par Épictète et Sénèque. De plus les beautés qui se mêlent à votre comédie nous saisiraient plus vivement si la crainte des anachronismes et le souvenir d’Aristo phane ne faisaient obstacle à notre sympathie. Vous nous défendez vous même de vous admirer en associant votre travail au chef-d’œuvre d’un maître immortel qui n’a pas besoin de collaborateur posthume. Pour que votre Plutus échappât à l’oubli, il faudrait que le Plutus d’Aristophane n’eût jamais existé.
Mais ce chef-d’œuvre existe, mais Aristophane est toujours vivant, et il n’appartient à personne de transformer selon son caprice cette originalité qui s’éternise. Il vous faudrait un génie conforme au sien pour toucher impunément à ces œuvres inviolables : or, jamais deux génies n’ont été plus contradictoires. Vous avez le courant et le flot du style pur, large, abondant, des mouvements poétiques plutôt que des images, l’invention perpétuelle mais réglée par le goût, l’inquiétude du beau pour les types que vous créez, l’harmonie classique dans le ton toujours soutenu, et dans la pensée je ne sais quel souffle de prophétie fraternelle. Chez Aristophane, au contraire, que trouvons-nous ? Une langue si vive et si précise qu’elle en paraît saccadée, des images à foison et toutes en pleine nouveauté, le mélange des tours les plus audacieux, le verbiage de la marchande d’herbes et le délire extatique de la bacchante ; aucun type, des personnages jamais héroïques qui se résignent à leur laideur et à leur vulgarité, ou qui s’affranchissent de toute vraisemblance dans leurs combinaisons d’existence surnaturelles et fantastiques ; la réconciliation perpétuelle de la réalité la plus triviale et de la fantaisie la plus éperdue, et dans l’ensemble je ne sais quel accent de raillerie et de regret ; regret qui va toujours vers le passé, raillerie qui s’adresse toujours au présent, à la philosophie, à l’art nouveau et à ce que vous et moi, madame, nous appelons le progrès.
Vous êtes de race latine et de filiation classique, madame, et votre généalogie littéraire est glorieuse, car elle vous ramène aux plus hauts génies. Aristophane est évidemment de race grecque ; mais il est surtout, comme Eschyle, comme Shakespeare, un génie indépendant qui se permet tout ce que le goût scrupuleux appelle des défauts pour déployer à l’aise des qualités excessives et prodigieuses. Et c’est à ce lyrisme indomptable, ivre de sons et de lumière, que vous mariez votre poésie oratoire et sentimentale ; c’est à cet art dédaigneux des règles, si amoureux de contrastes, que s’associent votre régularité, votre harmonie ! Votre génie, qui peut se passer d’esprit, soumettrait à son contrôle cette merveilleuse verve bouffonne, cette joie exubérante de Titan qui terrifieraient le sourire grave de vos héros ! De telles alliances sont décidément mauvaises pour incompatibilité de talent.
Je n’espère pas vous persuader, Madame, mais je serais trop heureux si j’avais persuadé le public de l’inutilité de votre œuvre récente et des dangers de votre système d’imitation ; plus heureux encore, si je lui avais fait comprendre le double sentiment que m’a inspiré un amour jaloux de la vieille gloire d’Aristophane, que je ne veux pas laisser compromettre par un malentendu, et, d’autre part, une admiration sincère pour votre génie, qu’il me plairait de voir toujours égal à lui-même, toujours doué de plénitude et de certitude, et n’apparaissant au public que pour faire rayonner sous ses yeux les images éternelles de la Grandeur et de la Beauté.
GŒTHE EN DÉSHABILLÉ.
On n’a pas oublié avec quelle ferveur curieuse fut accueillie, il y a plus de vingt ans, la traduction des Propos de table, de Martin Luther. L’interprète et l’éditeur, qui n’était pas moins que M. Michelet, ouvrait au public des perspectives indéfinies. C’était un nouveau Luther qui se dressait devant les lecteurs dans ces pages éloquentes et familières : non plus seulement le moine enthousiaste et rebelle, mais le poëte de la Warburg, le précurseur des mélancoliques d’outreRhin, mais le père de famille inépuisable en tendresses souriantes et en douceurs enfantines, mais l’ami joyeux parmi ses compagnons de lutte, accoudé à l’auberge devant la bière saxonne et devisant avec Amsdorf ou Justus Jonas, comme un étudiant de nos jours. Le vrai Luther était révélé, et le grand Luther n’y perdait rien.
Un ouvrage de ce genre vient de paraître, traduit de l’allemand par M. Charles, édité par M. Hetzel. Serat-il reçu par le public avec la même émotion littéraire ? Nous le voudrions, car les Entretiens de Gœthe et d’Eckermann nous semblent présenter le même intérêt que les Propos de table de Luther. C’est encore une suite d’échappées et d’ouvertures sur la pensée d’un grand homme, exposée aux regards dans la nudité de la vie quotidienne. Certes, nous sommes loin de prétendre que de ces entretiens Gœthe sorte transfiguré comme Martin Luther. D’excellents travaux ont élucidé l’existence du poëte ; son œuvre n’a pas été moins fréquemment appréciée. Mais si Gœthe paraît suffisamment connu du public français, ne le sera-t-il pas mieux encore après nous avoir fait assister aux évolutions les plus libres et les plus naturelles de sa pensée ?
Si ces Entretiens ne renouvellent pas les idées admises sur ce beau génie, ils les complètent et les déterminent. Ce n’est pas sans doute une découverte qui s’offre à nous, mais bien de suprêmes révélations et comme un dernier mot sur Gœthe dit par Gœthe luimême.
Ici, pour la première fois, rayonne toute la doctrine du poëte, dispersée auparavant dans ses ouvrages et maintenant ordonnée et mise en lumière. Ce livre nous apprend peu de chose sur la vie privée de Gœthe ; mais il vient fixer et éterniser l’histoire de ses idées sous une forme des plus engageantes, dans le cadre le plus heureux. Figurez-vous Gœthe conversant avec un ami, et aujourd’hui avec vous, lecteurs, amis innombrables des grands hommes. Il est là qui chaque jour reprend son entretien, tantôt sur un point de morale, plus souvent sur des sujets d’art ou de littérature. Il parle d’un dorien ou d’un lakiste, d’un contemporain de Ptolémée ou d’un novateur de 1825, au hasard d’une lettre reçue ou d’un nom évoqué. Ne comprend-on pas ce que Gœthe nous donne de lui-même dans ces conversations qui, recueillies par un miracle de zèle, n’ont pas été le produit calculé du travail, comme la correspondance d’un Pline ou d’un Balzac ? Ici plus d’apprêt, pas de mise en scène. Tout est sincère, tout est spontané. Tel jugement que la familiarité semble improviser sera définitif et plus réfléchi qu’une opinion écrite de Gœthe. En réalité, c’est le premier jet et le le plus pur de sa pensée que le poëte-critique nous livre, c’est sa conscience même qui se dévoile à nous avec une franchise sans mélange et une respectable ingénuité.
« Que ne donnerait-on, » s’écriait un humoriste anglais, « pour un livre où seraient recueillies toutes les opinions littéraires d’un Racine ou d’un Shakspeare ! » Ce livre existe maintenant pour Gœthe. Que de jugements se succèdent devant nos yeux, décisifs comme des sentences sans appel, et portés par Gœthe sans préméditation comme sans arrière-pensée ! Gœthe causant de Ménandre ou de Carlyle, est-il un spectacle plus intéressant et plus curieux ? D’abord, à cette vue, un préjugé se dissipe. On ne peut plus croire à ce Gœthe légendaire, à cet impassible Jupiter de Weimar. Le poëte du Divan ne perd rien de son olympienne sérénité ; c’est toujours un dieu, mais un dieu commode, paternel quand il le faut, indulgent et disposé à se laisser approcher par les plus humbles mortels. Quel est, en effet, l’interlocuteur de celui qui parle avec autant d’élévation et d’aménité que Socrate ? Est-ce un Phèdre, un Charmide, un Criton, âmes merveilleusement flexibles, douées par la nature de toutes les vocations divines, poètes de naissance, philosophes quand ils le veulent, héros quand ils le voudront ? Non ! C’est tout bonnement un pauvre garçon du Hanovre, fils de paysan et toujours un peu paysan lui-même, un certain Eckermann, tardif échappé de gymnase, polygraphe aventureux et brouillon, érudit sans lucidité et travailleur sans génie. Tel fut le Séide innocent de celui qui installaitla Mecque à Weimar. Réjouissons-nous de l’heureuse médiocrité d’Eckermann. Elle s’est parfaitement accordée avec les qualités natives decethon nête lettré pour nous donner l’œuvre que nous possédons aujourd’hui, exquise de fidélité et d’exactitude. Eckermann reconnaissant, sincère dans son enthousiasme, patient et laborieux, a pu, jour par jour, recueillir les paroles tombées de la lèvre de Gœthe. Le même Eckermann, plus souple d’esprit, ingénieux et inventif, eût perpétuellement trahi la pensée du maître par des ornements ou des commentaires, et nous eût présenté, comme d’Ablancourt, une suite d’infidélités que nous n’aurions pas songé à trouver belles. Secrétaire de Gœthe, il n’a voulu être que son sténographe et faire auprès de lui l’office qu’eût voulu remplir auprès de Sophocle l’antique Polémon. Bien lui en a pris, même pour sa gloire ! car Eckermann est désormais inséparable de celui qu’il achève de faire connaître à la postérité. Le monument appartient à Gœthe ; mais sans le modeste Eckermann, qui jamais l’aurait élevé ? Eckermann était donc toujours là, oreille au guet, mémoire en éveil, quand le maître engageait avec lui une de ces conversations capricieuses et suggestives où la parole de Gœthe ne saurait être comparée qu’au vol d’un papillon qui, se posant à peine sur chaque fleur, absorberait successivement toutes leurs âmes parfumées. Quelle rapidité d’aperçus et quelle insistance dans ces aperçus lumineux ! Gœthe effleure un sujet, et après lui tout semble dit et trouvé sur ce sujet, traité à fond avec une négligence apparente. Qu’il passe de l’antiquité aux temps modernes, qu’il se transporte de la villa de Mécène à la cour du grand roi, il prononce toujours en dernier ressort. Son esthétique se formule en principes incontestables ; ses jugements ont été ratifiés par la Raison et l’Expérience universelles, jugements d’un grand poëte qui nous parle de ses rivaux comme il parlerait de ses devanciers, avec le même désintéressement, fidèle à l’équité et à la justice, comme aux rhythmes harmonieux qui peuvent régir l’intelligence. Jamais la passion ne trouble cette inaltérable dignité qui ne se permet ni le sarcasme, ni l’emportement, ni l’amertune. Sans perdre terre, Gœthe plane dans un calme et dans une modération surhumains. Ah ! ce n’est pas un homme de nos jours, ce n’est pas un de nos grands modernes dont la passion souveraine fait à la fois la faiblesse et la grandeur. En écoutant Gœthe, nous serions tentés de croire qu’un ancien est là devant nous, Socrate, comme nous le disions tout à l’heure, ou bien l’un des interlocuteurs de ces dialogues platoniciens dont Cicéron retrouve le secret, ou Cicéron lui-même ; de toute façon, non pas un génie du dix-neuvième siècle, mais un Romain ou un Grec, enrichi, par une civilisation plus simple et des croyances moins inquiètes, de ces priviléges qui de l’Olympe descendaient sur les jardins d’Académus, de ces dons à jamais perdus de l’Equilibre moral et de l’Harmonie intérieure !
Gœthe fut un païen. Que de fois on l’a dit ! Disons plutôt, disons encore qu’il fut un ancien, pour nous dégager de toute réminiscence d’un polythéisme aboli. Jamais il n’a mieux mérité ce nom que dans ses Entretiens. Comme un ancien, il est grand dans la familiarité et simple dans la grandeur ; comme un ancien, il reste inaccessible à l’émotion violente ; il ignore le cri discordant, le geste tumultueux, la note fausse, le sanglot véhément, et il laisse couler la parole comme le regard ou le sourire. Sans être jamais exclusive, sa poétique, qui tolère toutes les autres poétiques, ne cesse pas d’être celle de l’antiquité. La fraternité du beau et du vrai, tel est son idéal, le même qui rayonnait au Cap Sunium. Mais Gœthe, comme Platon, conseillera au Vrai de se laisser un peu dominer par le Beau. Celui qui n’a pas jugé son poëme complet s’il ne réconciliait le moyen âge avec l’antiquité en mariant Hélène avec Faust est, dans la plus grande partie de son œuvre, et toujours dans ses entretiens, un classique parfait et convaincu. Gœthe est le plus classique des grands poëtes de notre âge. On n’en doutera pas maintenant. Vieillard, il vivait encore dans la contemplation sacrée du Beau ; il aimait à dire, tout en rendant hommage à la foi ennemie de Schiller, qu’il avait défendu vaillamment l’art objectif de la Grèce contre l’enthousiaste ami qui voulait le gagner au Romantisme, et surtout contre les Schlegel, qui l’y eussent engagé par surprise. Sévère comme un dieu qui mépriserait à l’égal du néant toute création imparfaite, il se plaisait à répéter : « Le Goût ne se développe qu’à la vue de la Perfection. » Il demandait au drame une perpétuelle idéalisation de l’histoire, et peut-être eûtil condamné des chefs-d’œuvre contemporains au nom des Perses ou des Sept devant Thèbes. Quelquefois même, il portait ses scrupules un peu loin. Il désespérait qu’après Homère on trouvât des héros supérieurs ou même égaux à Achille ou à Ulysse, ces deux types si complexes et si humains, qu’ils lui semblent enfermer en eux la nature tout entière. Oui sans doute, ô Gœthe, la nature de l’homme antique ; mais ce qu’il restait à dire sur cette nature plus complexe encore de l’homme nouveau, infinie et démesurée, Hamlet l’a dit à son moment, et Pascal à son heure, et Alceste à son tour, et puis René, et puis Manfred, et puis Obermann ; et avant Obermann, Manfred et René, votre Werther, ô Gœthe, que vous auriez condamné trop rigoureusement, si votre large et compréhensif esprit n’eût été ouvert à l’inquiétude moderne aussi bien qu’à l’antique sérénité !
Ainsi, classique de tempérament et de génie, Gœthe avait été romantique par aventure, mais assez heureusement pour ne jamais répudier l’art, dont il sera toujours l’un des initiateurs, en dépit des préférences constantes de son goût. L’auteur de Gœtz de Berlichingen ne pouvait repousser les brises inspiratrices qui de toutes parts soufflaient des manoirs féodaux où dormait le moyen âge, des palais enchantés où s’était assoupie la Renaissance. Au reste, n’eût-il donné aucun gage au Romantisme, Gœthe pouvait-il ne pas comprendre une forme de l’Art ? Semblable à la Nature elle-même par la largeur de son esprit, comme la Nature Gœthe devait tout admettre, les nuages changeants aussi bien que l’immuable azur, la sanglante aurore boréale tout comme le soleil limpide qui baise le front du Parthénon, le Drame fourmillant de sensations, d’événements et de couleurs, non moins que l’épopée marmoréenne et de Tragédie sculpturale. Gœthe cherchait avant tout la Beauté ; mais quand, dans un art nouveau, il put admirer la Vie plus largement déployée que jamais, il fut saisi d’attendrissement et d’enthousiasme, et il aima Shakspeare ! Il l’aima comme il chérissait les anciens, avec la plus intelligente vénération. Il eût prévenu tous les excès du Romantisme, si les poëtes de la nouvelle école l’eussent cru, comme le docile et grand Schiller. Zélateur d’originalité, Gœthe blâmait l’émulation servile du passé chez ceux qui se mettaient sous le joug de Calderon ou de Shakspeare pour s’affranchir d’Euripide et de Sophocle. Dans ce changement de modèles, il ne voyait qu’un déplacement d’imitation. Cette sévérité alarmée à l’endroit des imitateurs ne le rendait pas injuste pour les maîtres. Tout le dramatique de Calderon, Gœthe l’a si bien compris, qu’il revient plusieurs fois avec admiration sur l’œuvre sublime et violente du Zurbaran de la poésie. Il n’a pas cette jalousie du passé qui armait Voltaire contre tous ses prédécesseurs et lui faisait envier un triomphe remporté sous l’archontat de Périclès. Il n’a pas même ce souci maladif du présent qui, chez les grands poètes, se traduit parfois par un dédain simulé à l’endroit de leurs jeunes rivaux, dédain qui confine à l’appréhension et à la défiance de soi-même. Dire, en effet, quelle admiration sérieuse, quelle affection clairvoyante et dévouée Gœthe ressentit pour Schiller, ce serait tomber dans le lieu commun. Mais son attitude vis-à-vis de Byron, auquel il survécut de plusieurs années, est bien moins connue du public. Jamais Gœthe ne traita Noël Gordon en nouveau venu ou en parvenu. Il le regarda comme assis de plain-pied dans le chœur sacré des génies, et ne lui disputa aucunement sa place. Sans complaisance dans ses jugements à huis clos, Gœthe témoigna au poëte anglais une franche sympathie mêlée de certaines réserves. Cette sympathie s’adresse à la riche imagination de Byron, surtout à cette puissance de résurrectioniste avec laquelle il évoque la magie des souvenirs. Ces réserves porteront volontiers sur les bizarreries dont Byron offusque la majesté séculaire de la poésie, sur la monotonie de ses conceptions, sur l’uniformité de ses personnages, sur son excessive ironie. Gœthe sut démêler le grand poëte en Byron, puisqu’il le déclare supérieur à Tasse lui-même ; mais il voit aussi, à côté de l’homme de génie, comme un second homme dont la nature douteuse compromet et altère les conceptions, parfaites au sortir de ce poétique cerveau. Il regrette que chez Byron « l’inspiration se substitue trop souvent à la réflexion » ; il demandera avec pitié à sa vie errante le secret de ses défauts et de cette agitation perpétuelle qui se retrouve dans la pensée de Childe-Harold ; il signalera même l’orateur, de parti pris, là où l’on n’attendait que le poëte. Enfin, au lendemain de cette mort dont tressaillit l’Europe, il déclare, parmi les éloges dont il comble Byron, « que tout progrès lui devenait impossible, à l’apogée où il était monté. » Gœthe osait-il en ce moment dire toute sa pensée ? Et n’était-ce pas, en réalité, que Byron lui paraissait incapable de s’élever à la perfection absolue ? Byron ne pouvait être pour Gœthe que le plus grand des poètes imparfaits. Mais que Je génie dans cette imperfection ! et comme Gœthe sait reconnaître ce génie, lui qui donnera son opinion suprême sur Byron dans cette formule de l’impartialité : « Tout ce qui est grand contribue à notre éducation. »
Ce même Gœthe, qui surmontait ses répugnances, pouvait-il concevoir des préventions ou partager les préventions d’autrui ? Schlegel ne parvint pas à l’associer à ces prises d’armes contre les plus tendres et les plus nobles génies. Il avait vu Gœthe défendre contre lui la flamme et la fièvre pathétique d’Euripide et demander grâce au bon sens et au bon goût pour l’innocente mélodie d’Ion et les plaintes héroïques d’Alceste. Il le vit encore rompre en visière au préjugé national, et, sans se préoccuper des revanches d’Iéna ou d’Auerstaedt, séparer la cause de l’aigle de celle des cygnes qui ont enchanté la France orgueilleuse. Au moment où la jeune Allemagne, dans les outrances du patriotisme, eût confondu Racine avec Davoust et traité Molière comme Masséna, Gœthe à lui seul sut maintenir ces dieux étrangers sur les piédestaux où Schlegel ébranlait leurs images. Que de fois il revint avec une admiration pensive vers cette touchante figure de Molière ! Il ne cessa de l’interroger avec une pieuse attention, comme pour lui demander ce secret de la Vie qu’il appréciait si généreusement chez autrui, faute de le surprendre et de le posséder dans sa plénitude.
Cette équité de Gœthe ne se démentit pas un seul instant. La France fut une des patries d’adoption de son esprit. Il avait reçu d’elle Molière et Racine ; il y cherchait souvent Voltaire et Diderot. Sans cesse, il questionnait du regard cette terre des moissons imprévues. Vers les dernières années de sa vie, il y distingua avec bonheur une fermentation étrange qui devait produire une école passagère et d’impérissables chefs-d’œuvre. Ce fut le mouvement romantique qui s’étendit de la poésie à l’histoire, partout caractérisé par le renouvellement des procédés et des systèmes, la curiosité véhémente du passé et l’ardente anxiété de l’avenir. Gœthe rattacha d’un coup d’œil rapide à ce mouvement universel tous les oseurs, quels qu’ils fussent, vinssent-ils de Paul ou d’Apollo. Il y engagea ces trois éloquents novateurs de la Sorbonne, MM. Cousin, Villemain et Guizot, romantiques à leur corps défendant, puisqu’ils renouvelaient de fond en comble la philosophie, la critique et l’histoire. U|y impliquait de vive force Béranger, qui agrandissait un genre puéril, innovant par la pratique d’une prosodie plus sévère et par le choix de sujets plus modernes qu’archaïques. Si les controverses sur Béranger se rouvraient demain, ce poëte contesté trouverait en Gœthe un défenseur d’une autorité bien grave, et d’autant plus respectable, qu’avant les critiques récents, Gœthe avait fait la part des défauts de Béranger et de ses inconvenances avec la douce sévérité d’un admirateur jaloux de la perfection.
Béranger, pour Gœthe, était un romantique ; mais il y avait d’autres romantiques plus déclarés. Tous leurs efforts intéressent Gœthe : il cite Lamartine, Mme Tastu, et cette noble muse qui devait s’appeler Mme de Girardin. Il loue Stendhal en passant, mais d’un de ces éloges qui se gravent dans leur concision profonde. Il fête le succès de Henri III. Pour Eugène Delacroix, il est prophète ; il ne l’est pas moins pour Mérimée, qui lui paraîtrait peut-être le plus original des novateurs. Nul n’a mieux défini que Gœthe ce mélange de scepticisme et de superstition, d’ironie mondaine et de sauvagerie naïve qui se fondent si merveilleusement dans l’œuvre étrange et durable qui, touchant à Calderon par Clara Gazul, devait rejoindre Eschyle par Colomba Mais, faut-il le dire à la charge de Gœthe, il est un de ces romantiques de 1825, bien autrement grand que Mérimée, à qui le sage de Weimar n’a pas rendu justice : c’est Victor Hugo, dont Gœthe salue les débuts pour l’abandonner quelques années après. Gœthe serait-il revenu à Victor Hugo ? Nous ne saurions l’affirmer. Plus romantique que Schiller luimême, quoique plus maître de.sa forme et de son art, Victor Hugo, par ses contrastes réels et ses irrégularités apparentes, n’aurait-il pas toujours éloigné cette intelligence, éprise avant tout d’harmonie et de clarté ?,
Exceptons ce jugement peu favorable à Victor Hugo. Gœthe ne nous paraîtra-t-il pas infaillible dans sa modération, dans son impartialité, dans l’exposé lucide de ses motifs de blâme et d’admiration ? Aussi grand critique qu’il est grand poëte, il nous apparaît comme le juge qui ne se trompe jamais, doué d’une instinctive faculté de voir juste et de penser sainement. Cette faculté, nous l’appellerons la certitude. A quoi Gœthe devait-il cette puissance de jugement, plus étonnante encore que sa puissance inventive et qui le servit autant pour ses chefs-d’œuvre ? Peut-être à sa nature parfaitement équilibrée, où il avait établi l’antique ataraxie, à coup sûr aux excellentes habitudes contractées par son esprit. La plus féconde de ces habitudes avait été de ne laisser en lui l’imagination libre et vigoureuse que sous la tutelle de la Raison. Un jour, il avait dit à Eckermann « Le grand art consiste à se borner. » Toute sa vie il mit en action cette parole. De là peut-être une certaine infériorité de Gœthe vis-à-vis des plus puissants de ses contemporains, mais de là aussi une supériorité de Gœthe homme, qui éclate dans ses Entretiens et qui se traduit par la logique de la doctrine littéraire sans contradictions et l’infaillibilité des jugements sans réplique. Notre siècle aura vu deux ou trois génies plus inspirés que Goethe ; il n’a pas vu de plus grand esprit !
TÉRENCE.
L’antique Alexandrie serait fière et peut-être jalouse du mouvement d’esprit qui, depuis quelques années, se produit dans notre littérature. Comme chez les contemporains des Évergète et des Philopator, le génie critique s’y développe au point d’asservir l’imagination. Un perpétuel souci d’archaïsme nous domine. Philosophes qui préfèrent les trouvailles aux inventions, romanciers qui installent dans la fiction l’archéologie, poètes qui compliquent d’érudition l’éternel répertoire de l’âme humaine, tous font successivement pacte avec l’esprit-elexandrin, en tournant leurs facultés créatrices à la résurrection du passé. Qu’Ernest Renan dégage des formes religieuses passagères l’immuable idéal de l’Humanité, que Théophile Gautier évoque l’Égypte dans la sépulture d’une momie, ou que Gustave Flaubert ranime Carthage, qui n’était plus qu’un nom dans ïa mémoire des hommes, « un reste tel quel, » comme eût dit Bossuet dans ses familiarités superbes ; ces inventeurs, ces poëtes font, chacun à son tour, besogne de critique, œuvre d’Alexandrin ; tous se vouent, avec leur séve, avec leur fièvre, avec leur flamme, à l’intelligent commentaire de l’Antiquité.
Or, voici un nouveau converti à cette religion de l’Archaïsme, un poëte, un des meilleurs, qui, cédant aux tendances de son époque, vient à ce commentaire ajouter sa page studieuse. Une traduction de Térence, par le marquis de Belloy, une traduction en vers, c’est une œuvre de poëte, mais c’est une œuvre de critique aussi ; car si, dans un ouvrage de ce genre, le poëte apporte la science agile du rhythme et ces enchantements du style qui n’ont pu se définir que par l’expression de langue des dieux, l’exactitude de l’interprétation, la notion des valeurs relatives qui déterminent le choix des mots, la juste application de la couleur, tout cela relève de la critique. Si la part du poëte et celle du critique ont été égales et également heureuses, la traduction est parfaite, et le génie antique réflété nous révèle encore un de ses secrets.
Mais quel piége pour les interprètes que cette forme du vers ! Aussi les bonnes, les parfaites traductions de ce genre n’abondent pas. « Il en est jusqu’à deux que nous pourrions citer » : le Juvénal, par où M. Jules Lacroix préludait à son Œdipe roi, et le Térence, que M de Belloy vient de nous donner. Là, s’est fait à plaisir le mélange de l’inspiration et du travail, et des œuvres excellentes en sont nées, où Juvénal revit, où revit Térence, sans que disparaissent pourtant l’âp’e individualité de M. Lacroix, la personnalité gracieuse de M. de Belloy, attestées à chaque vers par la robuste énergie de la forme ou par sa svelte et fine élégance.
Le Juvénal a eu un succès durable. Le Térence n’est que d’hier ; le même succès l’attend, selon nous. Avant de porter notre attention sur un point où le talent de M. deBelloy ne sera pas mis enjeu, nous ne saurions trop insister sur la perfection de son travail. Ce TJrence qui nous revient est bien celui qu’ont fêté les Scipions, ces premiers arbitres des élégances latines, celui chez qui le dix-septième siècle se plut à chercher le pressentiment de sa galanterie et de son urbanité. C’est dans le dialogue la même rapidité, dans le style la même pureté, la même simplicité exquise. Cette traduction, par un rare privilége, remplacerait le texte. Elle est vivante, tant elle est fidèle. Jamais de vers parasites, de sacrifices à la rime, d’anachronismes. C’est une merveille d’exécution à laquelle concourent toutes les qualités poétiques de l’auteur de la MaVaria et des Légendes fleuries. Au reste, M. de Belloy a trouvé aisément et de premier jet la langue qui convenait à ce travail. Il n’a fait qu’employer celle dont il s’était servi pour ses œuvres antérieures, une langue qui, sans prétentions archaïques, est moins moderne que celle de nos lyriques contemporains ; car, tout en adoptant la prosodie renouvelée, elle a dans ses allures conservé beaucoup du laisser aller, voire même de l’aimable négligence de Voltaire et de La Fontaine. Ce mélange de la facilité courante de l’ancienne poésie avec la fantaisie romantique a fait l’originalité des poëmes et des comédies de M. de Belloy, originalité que Balzac fut le premier à signaler, et qui depuis n’a échappé à personne. Aujourd’hui, M. de Belloy s’est trouvé servi par cette persistance d’esprit français et de veine classique devant un modèle qu’aurait défiguré notre langue tourmentée, excellente pour rendre un Catulle ou un Théocrite, ces coloristes de l’antiquité, impropre à reproduire Térence, cet ami du dessin correct, aux contours réguliers, aux lignes harmonieuses. Ainsi, prenez indifféremment le poëte latin ou son interprète français, vous avez également Térence sous les yeux. C’est le plus bel éloge que l’on puisse faire d’une traduction.
Le rare mérite de l’œuvre de M. de Belloy est donc pour nous hors de cause. Nous avons cependant annoncé un désaccord. Sur quoi porte-t-il ? Ce n’est sur aucun détail de cet ouvrage achevé. Et pourtant nous nous croyons le droit d’arrêter au passage ce traducteur impeccable et d’entrer en controverse avec lui. C’est que toute œuvre de ce genre soulève une question sur laquelle le critique est appelé à donner son avis au public. Quelle est la valeur absolue du modèle reconquis pâr l’imitation ? Cette question ne peut être éludée. N’avez-vous pas vu, quand Daphnis et Chloé a reparu, récemment, M. Sainte-Beuve, M. Caro, M. E. Montégut donner tour à tour leur vote raisonné sur cette œuvre naïve et savante ? Les notions sur l’antiquité sont si incertaines ou si banales, qu’il est du devoir de tous de contribuer à les préciser. Car il se fait aisément sur ces maîtres lointains de Rorne ou de la Grèce une tradition inexacte, excessive dans le sens de l’admiration ou dans celui des dénigrements, contre laquelle les réveils du goût peuvent à peine réagir. Méconnu chez les Romains, ignoré au moyen âge, délaissé au dix-septième siècle, méprisé au dixhuitième, Eschyle, pour remonter en pleine lumière, n’a pas demandé moins que l’effort successif de Schlegol, de Lcmercier, d’Edgar Quinet, de M. Patin et de combien d’autres à la suite. Quand donc l’opinion du public sera-t-elle formée sur les poëtes de l’antiquité comme elle peut l’être, grâce à tant de travaux décisifs, sur Pascal ou sur Jean-Jacques ?
C’est qu’en effet rien ne serait plus important, selon nous, que de maintenir comme des rangs et des séparations entre les chefs-d’œuvre que l’antiquité nous a laissés. Ainsi, Térence nous semble inférieur à sa gloire, surtout quand on le met en regard de Plaute, son prédécesseur. Il a été admiré à outrance. Or, la préface de M. de Belloy témoigne d’une fidélité respectable à cette admiration, que nous jugeons excessiveComment, depuis une vingtaine d’années, un retour s’est-il fait en faveur de Plaute ? Nous pourrions renvoyer le lecteur aux thèses les plus savantes, aux cours les plus applaudis. La prétendue supériorité de Térence ne fait une loi que dans une partie du public. Pourquoi tant de connaisseurs ont-ils cessé d’y croire ? Nous chercherons à démêler leurs motifs et à les exposer avec franchise. Cette franchise n’a rien d’irrespectueux pour Térence, dont nous proclamerons les rares beautés ; mais devant ces objets de notre culte, nous devons rester dans l’attitude de l’enthousiasme réfléchi, à distance égale du dénigrement sacrilége ou de la dévotion superstitieuse.
Vis-à-vis d’Aristophane, de Ménandre, de Plaute, de Molière, Térence nous paraît du second ordre. C’est notre seule dissidence avec M. de Belloy. Il ne nous coûte pas d’admirer Térence ; mais il nous serait difficile de lui reconnaître les dons supérieurs qui constituent le grand poëte comique. L’Antiquité a devancé notre impression. C’est vouloir mettre de son parti des gens qui ne sont pas là pour répondre, que de se recommander de Quintilien et d’Horace, comme le fait au profit de sa cause notre cher traducteur. Horace est peu suspect de tendresse pour les poëtes de Rome. On sait comme il parle de Plaute et de Cécilius ; s’il se radoucit pour Térence, ce n’est pas d’une manière assez marquée pour qu’on en conclue à une sympathie bien équivoque. Quant à Quintilien, la médiocre estime qu’il professait aussi bien à l’égard de l’auteur de YAndrienne qu’à l’endroit de ses rivaux s’affirme par sa fameuse exclamation : « In comœdiâ claudicamus ! {en fait de comédie, nous trébuchons fort.) » Pas une réclamation en l’honneur de Térence. C’est que ce grand critique, si Romain de cœur, jaloux de la gloire de son pays d’adoption, inquiet et mécontent de la supériorité des Grecs, voyait avec peine le théâtre livré par ses fondateurs à l’imitation étrangère. Un art indigène, voilà ce que Quintilien eût favorisé ; voilà ce qu’approuvait Horace dans les Prœtextce et les Togatœ, études de mœurs romaines suggérées par l’observation de la vie quotidienne, mais où la verve licencieuse d’un Afranius ne pouvait suppléer au génie absent. Mais ni l’un ni l’autre — tant l’originalité leur était chère — n’eussent applaudi à cet éternel rhabillage des pièces de la comédie nouvelle, que Plaute s’est fait pardonner par l’ascendant du génie, que Térence fait excuser par l’influence du talent.
Du talent, il y en a beaucoup dans Térence, mais rien de plus. Ce talent même est de ceux qui se trahissent dans l’ensemble d’une œuvre plutôt qu’ils n’éclatent par impétueuses saillies. Chacune de ses pièces nous laisse une agréable sensation, mais rien qui nous prenne fortement au cœur ou qui remue les profondeurs de notre pensée. Action, incidents, caractères, tirades, tout coule d’un flot égal, un peu lent, un peu monotone, mais qui ne manque ni de limpidité, ni de fraîcheur. L’invention, ce don royal du génie, ne lui a été dispensée que d’une main avare par la Muse qui veille aux berceaux des poëtes. Derrière ce timide novateur, comme des faunes malins à travers des échappées de feuillage, se montrent tour à tour Ménandre, Diphile, Apollodore, créanciers inspirés qui nous rappellent ses dettes envers leur génie. Et quelles dettes ! Térence leur est redevable de tous ses sujets. Aussi, je ne sais quoi de factice s’attache à cette littérature d’importation qui n’avait rien de commun avec le public dont elle convoitait les applaudissements. Que fai sait aux rudes compagnons de Scipion la perpétuelle aventure du marchand d’esclaves, de la courtisane corinthienne et du parasite athénien ? Toutes ces harpies de décadence ne s’étaient pas encore abattues sur la ville aux sept collines.
Voilà pourquoi, faute d’hommes de génie pour s’adonner au genre national et fécond des Prœtextœ et des Togatœ, les Romains couraint aux pantomimes. Térence s’en plaint. Nous applaudissons à cette protestation du poëte ; mais demandons-nous si ce dernier était bien l’interprète privilégié des sentiments, des goûts, des travers, des mœurs de ses contemporains. Catulle le fut au temps de Cicéron, Horace également au siècle d’Auguste, et Juvénal plus tard. Térence ne l’a jamais été ! Imitateur excellent, il ne sera jamais pour les plus exigeants qu’un simple imitateur. Brillantes et froides, comme toutes les copies, ces pièces font toujours surgir sur nos lèvres cette question dangereuse : « Qu’auraient été les modèles ? »
Quiconque a étudié, dans l’une de ses comédies, les types familiers à Térence : le jeune homme, la courtisane, l’esclave, le père avare ou crédule, peut s’attendre à trouver non pas seulement le même type, mais le même personnage sous un nom différent. Chez Molière, quelles nuances séparent Mascarille, Scapin, Sbrigani ! Ce sont tous des fourbes, mais le premier est un fourbe par vocation, le second un fourbe par habitude, le troisième est un fourbe de profession. Mais le génie d’un Molière égale la puissance créatrice de la nature. Chez Térence, cependant, de cette troupe de personnages prévus se détachent quelques figures plus nettement dessinées. Sans être vivaces comme un Falstaff, comme un Tartuffe, elles ont assez de sang et des traits assez distincts pour sortir de l’essaim des gracieux fantômes et réclamer leurs droits à la vie.
Voici d’abord le parasite Phormion, qui joue le principal rôle dans la moins bonne affabulation de Térence. Il donne son nom à la pièce où rien n’est original que lui. C’est la première fois que Térence nous montre un parasite assumant toute la conduite d’une intrigue amoureuse, et, dans l’intérêt de ses dîners futurs, mettant son adroit génie au service de la jeunesse effarouchée et de l’imprévoyance charmante. Si ce caractère était de l’invention de Térence, nous lui en ferions grand honneur. Ce Phormion a besoin d’une grande assurance. Il a supposé une parenté imaginaire, fabriqué des titres, et, de concert avec l’éternel amoureux des comédies antiques, il a forcé ce dernier à épouser Phanie, qui n’est rien moins que sa cousine. C’est un fourbe grave et qui manie avec une certaine aisance la plaisanterie froide et fine. Il ne manque pas de cette verve calme qui s’appelle l’ironie. En tant que parasite, il est peut-être inférieur à ces grands affamés dont Plaute nous a tracé des portraits si plaisants. Il exprime ses instincts avec moins d’énergie comique ; il n’a pas comme eux l’inspiration et le lyrisme du ventre ; néanmoins, il se distingue de la bande par cette ingéniosité et cette adresse si rares dans la profession et presque introuvables dans cette confrérie de stupides flatteurs.
Cependant Phormion, dans cette circonstance, comme tous les novateurs, sort de son rôle. Ce patronage des tendresses contrariées revient d’ordinaire aux esclaves, intermédiaires naturels entre les jeunes hommes et leurs matrones. L’esclave est le premier confident et l’agent improvisé des Pamphile et des Phedria, heureux si, pour prix de ses services, il obtient l’affranchissement ; malheureux s’il est bourréde coups par le maître qu’il a desservi, et même par le jeune homme qu’il a servi sans réussir. Son métier n’a rien que de triste, et ne lui permet pas cette belle humeur dont nos valets de comédie, libres après tout de changer de maître, ont une large provision. Aussi n’attendez de lui qu’une sorte d’ivresse qui se fait illusion. Chez Térence même, la plupart du temps cette ivresse est absente. Le plus gai de tous ces fourbes tristes est encore le Parménon de VEunuque. Disons même que c’est plutôt d’esprit que de gaieté qu’il fait preuve, de cet esprit mordant dont abusent les valets de Regnard. Le sourire composé de Parménon n’est pas ce qui convient aux allures folles de la comédie. Donnez-nous le large éclat de rire du triomphant Mascarille, et la fantasque hilarité de Scapin, et le carillon étourdi de Zerbinette : voilà les grelots dont s’enchante Thalie. Mais à moins de se griser de folie comme les personnages de Plaute, comment voulez-vous que ces esclaves antiques soient franchement gais ? Leurs mouvements les plus agiles sont paralysés par la peur… « C’est sur mon dos qu’on pilera les fèves ! » s’écrie Parménon au moment même d’oser. Ils n’agissent et ne jouent que dans un cercle de supplices. Le fouet, la meule, les mines, voilà les perspectives engageantes que rencontrent de tous côtés leurs regards mal assurés ; n exigeons donc ni la joie ni la verve franche de ces malheureux, à peine protégés parleur esprit. Ce ne pourrait être tout au plus que la gaieté de Damoclès.
Devons-nous chercher un caractère parmi les jeunes gens que ramène chaque comédie ? Tous, sans inconvénient, peuvent se ressembler ayant les mêmes passions et les mêmes faiblesses. Cependant, nous mettrions à part Phédria, comme inspiré par une fougue amoureuse que l’on ne retrouve pas ailleurs, et ce Pamphyle de YHécyre qui, jeté par le sort entre une jeune épouse qu’il aime par devoir et une maîtresse qu’il ne peut se résoudre à abandonner, promène à travers cinq actes une tristesse qui n’est pas sans charme. Remarquons en passant ce qu’il y a de moderne dans ces crises du cœur. L’époque de Ménandre est plus voisine de nous que le siècle de Louis XIV.
Le langage des courtisanes suffirait à le prouver dans tous ces poëtes de la comédie nouvelle. M. G. Guizot nous l’a fait remarquer en propres termes ; c’est déjà la Fille de marbre, déjà la Dame aux camélias Le premier de ces deux types abonde chez Plaute ; le second se rencontre plutôt chez Térence, où les courtisanes ont parfois des bienséances raffinées. Ce ne sont plus ces pillardes avides que Plaute a si vivement poursuivies, cette Laïs qu’Epicrate, avant lui, compare aux aigles insolents et voraces. Mais Térence, à la suite de Ménandre, a su peindre cette courtisane qui a laissé un coin de son âme ouvert à la floraison intermittente des délicatesses. La Bacchis, du Bourreau de soi-même, excelle dans ces tardives décences. Elle rend hommage avec tact aux vertus de la jeune Antiphile. Puis, quand elle est installée chez Chrémès, commandant aux esclaves, ordonnant les banquets, gaspillant à pleines mains, la courtisane reparaît. Contraste habile et d’une vérité saisissante. Chez de telles femmes, ces lueurs de raison et de tendresse sont à la surface : la coquetterie, la gourmandise, l’oisiveté, la sécheresse habitent au plus profond de l’âme.
Le génie a fait défaut à Térence ; que lui reste-t-il ? Des qualités éminentes qui ne suffisent point pour rendre intéressante la lecture de ses comédies, des qualités de poëte et de moraliste. Ces qualités de poëte que M. de Belloy reproduit à merveille, nous les avons déjà énumérées. C’est le triomphe du style clair, limpide, élégant. Aucun poëte latin — sans en excepter Horace et Virgile — n’écrit une langue aussi pure. C’est le meilleur écrivain en vers qu’ait admiré Rome. Cette louange est grande ; mais elle ne suffit pas à rendre compte de l’attrait singulier qu’a exercé Térence sur des esprits supérieurs. Il y a en lui un moraliste des plus attentifs et des plus délicats, qui se révèle par des réflexions d’une gravité pénétrante, par des proverbes d’une rare profondeur, par des pensées qui partent d’une âme tendre et vraiment humaine. Mais là encore il n’est que le successeur de Ménandre. A-t-il consacré un progrès moral sur le poëte grec ? Nous ne pouvons l’admettre, car rien n’approche dans Térence de ces vers où paraît tout entière l’âme la plus émue qui ait fait tressaillir l’Antiquité avant cette universelle sensiblité de Virgile. Écoutons Ménandre :
« Celui qui est aimé des dieux meurt jeune. » « Sa misère s’enveloppait de la solitude comme d’un manteau. »
« Quelle douceur qu’un père indulgent et d’un esprit jeune ! »
« La douleur et la vie ne sont-elles pas des sœurs inséparables ? La douleur suit l’homme et vieillit avec lui. »
Non, Térence n’a pas dans toute son expansion celte sensibilité prodigue de Ménandre qui dépasse Euripide et Platon, et qui, touchant d’un côté à l’Évangile, de l’autre aux poëmes qui font notre gloire récente, s’échappe en pressentiments chrétiens et modernes sur l’adoucissement de l’éducation à peine entrepris, sur la fraternité à peine entrevue, sur la pitié toute nouvelle dans le cœur de l’homme, sur la fière mélancolie, hôtesse tardive de ce cœur, où le dix-neuvière siècle lui a fait sa place éternelle. Mais si Térence n’a pas la voix prophétique de Ménandre, il en a saisi l’accent, il en a conservé l’écho ; et cet accent et cet écho, répétés par une lèvre mélodieuse, ont pour la première fois troublé la sérénité farouche des insensibles Romains et éveillé dans leur cœur d’airain des fibres plaintives qui s’ignoraient. Térence a été l’homme de talent qui a propagé la pensée d’un poëte de génie, comme le disait si bien César ; il est apparu au monde antique comme la moitié de Ménandre, « dimidiatus Menander. » C’est assez pour sa gloire ! C’est assez pour que ces comédies imparfaites, élevées au rang de chefsd’œuvre par la perfection du style et la nouveauté des sentiments, soient curieuses et charmantes à lire dans l’excellente traduction de cet excellent poëte.
L’AMOUR DANS L’ANTIQUITÉ.
A HENRY HOUSSAYE.
Bien souvent, nous nous sommes demandé avec étonnement pourquoi, dans notre siècle, presque toutes les grandes idées et les sentiments impérieux qui ont maîtrisé l’humanité avaient inspiré aux historiens des livres ou de longs chapitres, à l’exception de l’amour, cette idée séculaire, ce sentiment despotique entre tous. Cependant, à chaque heure des âges écoulés, l’amour nous apparaissait traçant un sillon de lumière ou laissant une marque sanglante. Ses interventions nous semblaient trop fréquentes et trop énergiques pour rester à l’état de phénomènes inexpliqués. Pourquoi, dégagé des actions rivales qui l’environnent, l’amour n’était-il pas étudié pour lui-même, comme une des puissances éternelles qui introduisent l’imprévu dans l’histoire et déconcertent tous les calculs humains ?
Signaler dans l’amour une de ces fatalités devant lesquelles abdique pour son salut ou bien pour sa perte tantôt la liberté d’un homme, tantôt la liberté d’un peuple, grouper les faits par lesquels s’est attestée cette domination mystérieuse, les ramener à des données générales et enrichir le trésor de la science de quelques lois de plus, ce serait une belle tâche pour un historien philosophe. Ce sujet n’a-t-il pas également une valeur religieuse ? L’apothéose de l’amour sousles formes les plus diverses, depuis la Vénus Uranie jusqu’à la prodigieuse Astarté, sa présence dans toutes les théogonies, les complications qu’elle y amène, les combinaisons par où le profane devenait le sacré : tout cela réclame une impartialité, une étendue d’esprit, un enthousiasme réfléchi qui ne se rencontre que chez un très-petit nombre d’écrivains. Chemin faisant, l’auteur d’une semblable histoire ne pourrait se dispenser de signaler la dette immense contractée envers l’amour par l’art qui, depuis deux mille ans, lui emprunte ces cris et ces sanglots dont tous les cœurs retentissent. Il se trouverait en présence des types les plus fiers et des poètes les plus augustes. Quels scrupules et quelles délicatesses de goût lui deviendraient nécessaires !
Cette histoire nous paraît indispensable. Mais l’historien manque, l’historien capable d’une tâche aussi complexe, c’est-à-dire un homme qui, même à un degré moindre, réunisse en lui les aptitudes diverses du philosophe, du critique, du lettré, du moraliste. En attendantce hasard de génie, quelques hommes d’un talent éprouvé ont ouvert des perspectives sur ce vaste sujet. A défaut d’un édifice qui sera construit, ils ont posé les pierres d’attente. L’amour, tel qu’il apparaît dans l’antiquité, n’attend plus que sa formule ; son développement nous est connu, grâce à des observations partielles et successives dont nous profiterons dans cette rapide étude. Ainsi les travaux de M. Philarète Chasles nous ont enseigné le véritable rôle des hétaïres ; les courtisanes grecques nous ont été révélées par M. Deschanel ; nous avons sous les yeux deux livres d’une intention presque identique qui nous font suivre l’amour dans la littérature des anciens : le précis substantiel, mais un peu froid, de M. Victor Chauvin, et l’utile et remarquable ouvrage de M. Chassang. Nous avons lu aussi avec fruit la compilation recommandable de M. Martin : nous prendrons surtout comme point de répère dans nos recherches le long essai publié par M. CénacMoncaut sous le titre d’Histoire de Vamour dans Vantiquité.
I
Remontons, avec M Cénac-Moncaut, aux origines de l’amour. La Judée, la Grèce, Rome, telles sont les stations de ce pèlerin. Au bout de chaque étape il y a un progrès. On croit généralement l’amour, chez les Hébreux, supérieur à ce qu’il fut chez les Grecs ; chez les Romains, on ne veut voir que l’immense orgie impériale et l’excès de jouissance concordant avec l’excès de despotisme. Que de préjugés sur l’antiquité ! que d’erreurs s’infiltrent en nous par la première éducation !
Au début de nos recherches, l’Orient se présente nécessairement à nos regards. L’amour, Dieu merci, n’a rien de commun avec ces orgies babyloniennes où la Force toute-puisssante lève l’impôt de la chair aussi bien que l’impôt du sang. Et tout l’Orient n’est qu’une Ninive, excepté l’Égypte et la Judée. Passons dans ces pays favorisés. Là, les monstruosités de Babylone ont été tardives et toujours tempérées par le contraste de mœurs de famille respectables et pures. Mais que cette pureté est relative ! Que l’amour est lent à venir ! Ces mariages, garantis par la loi et par la religion, sont préférables sans doute aux unions des premiers hommes, contractées par le rapt et dissoutes avec la même facilité par la violence. Mais ici encore comme la femme est dépendante de l’homme ! Mêlée à des rivales dans un harem, abaissée par ce partage, sans autorité dans la maison, tremblante devant son époux, elle est une esclave plutôt qu’une compagne. Où se trouvent la crainte et la servitude ne peut être l’amour. La soumission de la femme est à peu près inévitable ; mais l’amour exige que cette soumission n’entraîne ni la perte de l’initiative, ni l’abdication totale de la volonté. Rien de semblable en Judée. La famille patriarcale, où Sara tour à tour convoite et rejette la rivalité d’Agar, où Lia dispute Jacob à Rachel, nous semble uniquement une pépinière d’enfants. Ainsi, de toutes les familles juives et égyptiennes. M. Cénac-Moncaut nous parle de Ruth. Que prouve cet exemple ? Ruth est une fille obéissante qui va avec une douceur d’agneau s’abandonner au mari que lui désigne sa mère. Rien d’amoureux ne se mêle à cette action. La première vision de l’amour s’est manifestée chez les Hébreux dans le Cantique des cantiques. Et qu’elle est imparfaite ! comme les sens y prédominent, laissant l’âme noyée et presque invisible dans un débordement d’images matérielles. N’importe ! si ce n’est pas encore le langage de la passion qui a conscience d’elle-même, c’est le premier balbutiement de la passion qui s’ignore, chargé d’ivresse et gonflé d’extase, touchant et tremblant comme tous les éveils de la puberté.
La Grèce, « ce coin privilégié du monde, cette divine feuille de mûrier jetée au milieu des mers, vit éclore pour la première fois la chrysalide de la conscience humaine dans sa naïve beauté » (d) ! Interrogeons cette terre bénie, car elle a vu aussi naître l’amour. L’Orient n’avait pratiqué que la débauche ; l’Égypte et la Judée n’avaient exercé que la polygamie tolérable, mais dégradante ; à peine la Judée avait-elle entrevu l’amour dans l’apparition fugitive de la Sulamite, et encore, à y bien regarder de près, elle n’avait vu que la volupté. La Grèce devait être plus favorisée que la Judée. Ce peuple nouveau, ayant développé davantage la vie de l’âme, ne pouvait concevoir qu’une idée plus haute de l’amour. Il ne devait pas en être autrement. On s’étonne en vain de ce privilége ; ce n’est pas le seul par où la Grèce déclare sa supériorité sur la Judée. Dans le voyage de l’humanité vers un Chanaan qu’elle atteindra, la Judée marque seulement
11) E. Renan. la première étape, la seconde est revendiquée par la Grèce comme plus glorieuse et plus féconde.
Abordons les origines helléniques. Tout commence à la théogonie. Les Héraclides et bien d’autres ne se disaient-ils pas descendants des dieux ? Cette théogonie tout humaine, qui ne voyait dans les Immortels que l’aristocratie héroïque des meilleurs, des plus forts et des plus beaux, admettait les passions dans l’Olympe, et par conséquent fit sa place à l’amour. Le trouverons-nous parmi les légendes galantes des dieux, légendes nullement galantes à l’origine et singulièrement amplifiées et dénaturées par les Ovide et tous les beaux esprits des siècles où la foi n’existait plus ? Dans le principe, Jupiter n’était pas ce don Juan divinisé que les inventions tardives des poètes nous présentent comme un adultère et un séducteur. Nous ne pouvons toutefois associer au nom de Jupiter le sentiment nouveau qui fait irruption dans le monde. Nous ne le revendiquons pas davantage pour Apollon, qui vis-à-vis de Daphné ne symbolise que le caprice, pour Mars, qui nous représente l’antique brutalité. Et pourtant c’est de l’Olympe que l’amour descend parmi les hommes. Déjà, dans la demeure des bienheureux, un dieu préside aux premières œuvres de la passion naissante. Ce dieu, c’est Eros, que plus tard on se représentera sous les traits de l’enfant ailé, archer vagabond, oiseleur des pauvres âmes, chasseur sûr de sa proie, inépuisable en métamorphoses dont pas une n’a été oubliée par Y Anthologie de Céphalas ou par cette première anthologie desAnacréontiques. A cette heure, la Grèce, sévère encore dans sa robuste adolescence, se le figure comme le vit Hésiode, comme le reverra Phèdre, dans ce Banquet platonicien où les paroles semblent une délicieuse ambroisie, créateur des dieux et des hommes, promoteur de toutes les expansions naturelles, agitateur suprême du sang et de la séve chez les animaux et dans les plantes, éternellement occupé à amener les êtres vers les êtres et à rapprocher les affinités qui se cherchent pour en faire jaillir à toute heure le miracle étincelant de la vie !
Auprès d’Eros apparaît celle qui plus tard sera regardée comme sa mère, la déesse aimée des flots, l’enchanteresse chère aux colombes, la Jeunesse, la Beauté, et pour tout dire, Vénus. Cette Vénus ne fut pas dans les premiers âges la Pandémie, la Cottyto, la Génétyllide. Jusqu’à la mort de Périclès, tant que dura cette œuvre de la civilisation qui se résuma dans l’œuvre de Sophocle et le triomphe* de Salamine,’elle dut apparaître comme la Vénus Uranie. Sous ce nom, elle présida à la naissance de l’Amour, donnant pour la première fois un caractère moral à ce qui n’était jusque-là qu’un attrait physique ou qu’une nécessité sociale. Avec elle, avec l’Eros chanté par Hésiode, l’amour se révélait aux hommes. Il fallait un exemple qui fît comprendre les exigences de Vénus Uranie. Cet exemple vint de la déesse qui imposait aux mortels un culte, là où longtemps ils n’avaient vu qu’un instinct. Un poëte de génie trouva cet exemple dans une légende populaire, la traduisit dans une langue immortelle et donna à la Grèce un premier spectacle d’amour en composant l’hymne homérique à Vénus.
« L’immortelle a conçu dans son âme le doux désir de s’unir à un mortel. » Ce mortel est Anchise, beau comme un dieu. Vénus pour lui s’est parée comme une fiancée. Son péplum est plus rayonnant que le feu ; un collier bigarré orne son cou, et de toutes parts sur ses vêtements les boutons scintillent. « Comme une lune, tout autour de ses flancs elle jetait des éblouissements. » Anchise est saisi d’amour à sa vue, ému par son abord et par ses paroles. Et voici que s’é chappe de son cœur ce cri tout moderne, le premier cri de la passion : « Ni les dieux ni les hommes ne m’empêcheront de m’unir avec toi, quand même Apollon me percerait de ses traits qui font pousser bien des soupirs, quand même je devrais, après avoir partagé ta couche, descendre aux demeures souterraines d’Hadès ! » [\)
Peu de poëmes antiques font pénétrer en nous une impression plus profonde. La naïveté s’y mélange avec la tendresse d’une façon inattendue. La volupté y est innocente, traversée de soudaines ardeurs. La passion pour la première fois s’y trahit. Un souffle inconnu a passé sur la surface.du monde en même temps que sur les vallons de l’Ida. Cette heure d’amour, cet éclair d’infini ne se retrouve plus dans l’existence fabuleuse de Vénus. Au reste, serait-ce dans l’Olympe que nous aurions cru assister à cette aurore de
(1) Nous renvoyons a la belle analyse de ce morceau dans le Virgile de M. Sainte-Beuve. l’amour ? Non ! Quoique moins grossiers et moins sensuels que les hommes et les dieux de l’Orient, le ; Olympiens sont ensevelis dans la volupté. Mais parmi ces mortelles dont ces convives du nectar troublent le repos, il en est qui offrent au monde le spectacle de généreuses imprudences et de tourments subis comme la fatale expiation d’une tendresse qui s’est prodiguée sans calcul. Ce sont des victimes, ce sont des martyres que ces amantes de Jupiter persécutées par la haine implacable de Junon, et punies par d’incessantes tortures de leur ivresse passagère. Si l’amour se prouve par la souffrance, comme le sentiment nouveau s’affirme et se précise dans l’exemple de Latone fuyant vagabonde et désespérée, ensanglantant ses pieds à tous les chemins, et traînant à travers tous les dangers ses enfants proscrits comme elle, et qui seront plus tard Apollon « aux traits agiles » et Diane « qui se plaît aux flèches », plus éclatant encore est l’exemple d’Io, qui, sans avoir pour la consoler dans sa misère l’espoir qui s’attache à des enfants, erre également tourmentée par le taon persécuteur, condamnée à une marche sans trêve et à une douloureuse insomnie. Elle souffre parce qu’elle a aimé, parce qu’elle a écouté la voix qui chantait dans ses songes de jeune fille : « Sans cesse des visions nocturnes venaient dans ma chambre murmurer des invitations caressantes. »
De tels spectacles transportés sur la scène n’étaientils pas faits pour élever la conception générale de l’amour ? En même temps que la passion naissante se dénonçait sous les traits de Latone et d’Io, les artistes grecs découvraient la poésie du devoir et l’amour dans le mariage. Avant que Phèdre portât la passion à son excès, qui est le délire ; avant qu’Ariane ouvrît le douloureux cortége des délaissées, la tendresse conjugale avait trouvé ses héroïnes. Un progrès immense s’accomplissait sur la Judée. M. Cénac-Moncaut* nous montre sans doute les femmes renfermées encore dans le gynécée, M. L. Martin nous dit, avec preuves à l’appui, qu’avec le mariage la femme ne faisait que changer de tuteur : sans doute ; mais la tutelle est préférable au despotisme, mais le gynécée vaut mieux que le harem. Dans le gynécée, la femme vit, la femme pense, la femme souffre ; elle n’est plus une prisonnière résignée. Nos exemples sont tous pris des poëtes, nous dira-t-on. Mais les grands poëtes font-ils autre chose que de prendre des exemples dans la vie qu’ils ont sous les yeux ; et, avec un certain agrandissement dans les proportions, n’est-ce pas la réalité qu’ils nous traduisent ? Au reste, la Bible étant un recueil de poëmes, nous devons supposer qu’elle n’eût pas oublié des Alceste et des Andromaque, si la Judée avait pu produire ces filles d’une civilisation plus épurée. La jalousie de Déjanire ne prouve-t-elle pas aussi une extension du rôle de la femme, un développement de l’amour dans le mariage. Si Déjanire avait été l’épouse juive, elle eût silencieusement supporté ce voisinage d’une rivale, ce partage qui la pousse à la tristesse, au délire, au crime. M. Cénac-Moncaut rapproche d’une Agar les esclaves que les vainqueurs joignaient à leur butin dans les temps homériques. Ces exemples des siècles barbares ne prouveraient rien contre la Grèce civilisée. Mais là encore il y a un progrès. Comparez à la façon brutale dont ces infortunées sont traitées par les patriarches, les égards qu’Achille témoigne à Briséis, la douceur d’Agamemnon envers Cassandre. Tecmesse, qui ose combattre l’égarement d’Ajax, et, bien que rebutée, lui opposer son inquiétude, n’est plus l’esclave, mais la compagne. Mais combien plus aimantes encore nous apparaissent Pénélope, Andromaque et surtout Alceste, qui se jette, victime volontaire, entre son mari et la mort, et qui la première attache à la tendresse nuptiale cette suprême consécration du sacrifice !
Un certain idéal de la Passion, un idéal plus arrêté du Devoir s’étaient révélés à la Grèce. Mais que cet idéal était encore relatif et imparfait ! Le gynécée restait une prison où l’amour ne pouvait pénétrer que par aventure, comme un oiseau qui a peur des cages. La femme était trop dépendante ou trop recluse, trop étrangère à la vie de son époux, pour que la sollicitude d’une Andromaque ou l’abnégation d’une Alceste pussent se propager. Il se fit deux réactions contre l’existence du gynécée, contre ce mariage sans communauté réelle d’intérêts et de sentiments : l’une vint des hétaïres, l’autre des philosophes et des poëtes.
L’amour n’était encore que sensibilité, avec les hétaïres il devint intelligence. Ces filles étranges, qui renonçaient aux honneurs du mariage moins pour se soustraire aux obligations de la famille que pour satisfaire toutes les curiosités de leur esprit, firent comprendre pour la première fois aux hommes éblouis que la femme aimée pouvait partager leurs admirations littéraires, leurs enthousiasmes artistiques, aussi bien que leurs craintes et leurs douleurs. La pensée féminine, qui n’habitait jusque-là que la maison, se transportait maintenant au théâtre ou sur l’Agora avec la pensée de l’homme. Et quels objets s’offraient à cette pensée en éveil ! Les statues rhythmiques comme des poëmes, les poëmes marmoréens comme des statues, l’Orestie d’un Eschyle, le Parthénon d’un Phidias, conception toute moderne du rôle de la femme ! car plus nous nous rapprochons des âges futurs et meilleurs, plus la femme pénètre les secrets du génie et seconde par sa sympathie ceux qui essayent de les comprendre ou de les retrouver. Or toute révolution s’incarne dans une apparition épique. Cette alliance imprévue de l’intelligence avec l’amour, pour nous, se personnifie dans Aspasie, et la postérité n’a pas cessé de contempler avec un curieux enthousiasme celle qui fut l’amie de Socrate, de Phidias, d’Alcibiade, et plus qu’une amie pour Périclès ; celle qui fit connaître à ces sortes de demi-dieux l’admiration domestique, plus excitante encore que les applaudissements du public, et qui fut pour eux à toute heure l’Amitié toujours présente et l’Inspiration toujours visible !
« Esprit, adresse, souplesse, facilité à tout comprendre, art de causer, séductions de l’âme, de l’esprit et des sens, voilà l’hétaïre. Elle naît esclave, elle se fait reine. Elle saisit comme sa proie toutes les délicatesses exquises que la femme honnête abandonne… Dans la Grèce, qui transformait tout en art, les hétaïres firent de leur métier l’objet de profondes recherches et d’une grande érudition (1). » M. Ph. Chasles cite à ce propres Aristophane, Ammonius, Antiphane. Xénophon, dans une page curieuse de son Apologie, nous montre Socrate, cet austère ami d’Aspasie, en conversation avec une hétaïre et la bouche pleine de conseils et de préceptes sur l’art étrange de cette chasseresse. Socrate dressant une hétaïre, quel étrange spectacle, si l’hétaïre, dans cette saison brève et fortunée, n’avait été l’auxiliaire du poëte et comme l’alliée du philosophe ! Herpyllis passe, Aristote la suit ; Epicure s’attache aux pas de Léontium ; Archéanassa de Colophon, même vieillie, même ridée, apparaissait encore séduisante et poétique aux regards enthousiastes de Platon. Ecoutons le poëte comique : « C’est à bon droit que de telles maîtresses ont partout des temples. Une hétaïre n’est-elle pas une compagne bien plus qu’une épouse ? (2) » Les orateurs, les philosophes, les poëtes avaient trouvé les compagnes de leur esprit, et la volupté,
(1) Phii.Arête Chasles. — L°s Hétaïres.— Etudts sur l’antiquité.
(2) Eubulos, cité par M. Guillaume Guizot dans sou remarquable livre sur Ménandre. comme dans les plus belles théories de Platon, avait pour sœur l’Intelligence. Mais les merveilles réalisées par Aspasie et ses compagnes étaient trop prématurées pour être durables. Les hétaïres disparurent avec le siècle de Périclès, et les courtisanes leur succédèrent, comme le plaisir peut succéder à l’amour. Avec les courtisanes, les Phryné, les Laïs, commença la décadence de la Grèce, dont les hétaïres avaient marqué l’apogée. La chute fut rapide et sensible.
N’importe ! une grande impulsion avait été donnée à l’intelligence féminine. Les femmes s’étaient reconnues capables de sentir le beau. Un lien de plus avec l’homme leur était assuré. C’est ainsi que la dame romaine, la châtelaine du moyen âge, l’Italienne de la renaissance, la duchesse de la Fronde ou de la cour du grand roi ont perpétué jusqu’à nous une tradition non interrompue de goûts littéraires et d’enthousiasmes artistiques qui contribue à établir l’égalité dans l’amour. Ainsi l’influence des hétaïres, insensible sur les femmes grecques renfermées dans le gynécée et sur les courtisanes vénales qui les remplacèrent, se marque dans ce mouvement d’esprit qui remonte à leur glorieuse initiative. Ce fut aussi en les contemplant que les poëtes et les philosophes agrandirent l’idéal de l’amour jusqu’à le rendre moderne.
Au moment où Aspasie ouvrait à tout un sexe des horizons interdits, une grande séparation se faisait dans l’histoire de l’humanité. L’antiquité de Lycurgue
et d’Homère, l’antiquité polythéiste, héroïque, naïve, simple, sereine, s’éteignait lentement, comme un soleil couchant, enveloppée dans un linceul de pourpre. Une seconde antiquité surgissait, sceptique, triste, chercheuse et douteuse, en tout semblable à ce qu’est le monde moderne depuis soixante ans, à ce qu’il sera longtemps encore. Socrate, Platon, Euripide, plus qu’ils ne le croyaient eux-mêmes, avaient rompu brusquement avec le passé ; ils allaient droit au cœur de l’homme, naguère si apaisé, pour y faire pénétrer l’ennui et l’inquiétude, imperceptibles d’abord, plus tard monstrueux. Au patriotisme local ils substituaient le cosmopolitisme et ce que nous appelons les tendances humanitaires. Pour eux, l’amour devait se transformer ; ils y découvrirent des nuances et des subtilités inconnues. Platon, l’interprète qui agrandit la pensée de Socrate, Platon, le visionnaire du cap Sunium, a réfléchi, a songé, et voici que dans son Banquet, avec l’intuition du génie, il trouve une théorie de l’amour nouvelle encore après dix-huit siècles, et qui serait digne d’être celle de l’avenir. Cette théorie, sur laquelle nous reviendrons dans nos conclusions, cette théorie de l’amour initiateur revèle chez Platon une préoccupation de l’àme inconnue à la première antiquité, un souci de l’intelligence que personne ne ressentait pour les amants avant les hétaïres et leur illustre devancière Sapho, Sapho l’inspirée et la passionnée, que nous n’aurions pas oubliée précédemment si, par sa perversion de sentiments, elle ne s’était mise en dehors de l’amour. Laissons a Sapho la responsabilité de ses égarements et la gloire de son génie, sans essayer, comme M. Cénac-Moncaut, de la justifier de soupçons qui ne sont que trop certifiés.
Toujours est-il qu’après Socrate, après Platon, la femme joua un plus grand rôle dans les conceptions des poëtes. Moins asservie au désir, elle paraît plus aimée. Chez Théocrite, la passion se déchaîne fougueuse et quelquefois fiévreuse, les délicatesses de l’amour sourient déjà dans Ménandre : la fable de l’Apparition suffirait à le prouver. Ainsi, depuis la sortie d’Eden, l’amour a fait bien du chemin ; après s’être incarné dans des types immortels, il s’est personnifié dans des figures vivantes ; il a presque ouvert le gynécée et il y a introduit le culte du Beau. Sa tâche est faite sous le ciel de la Grèce. Il peut se remettre en route. A Rome ! à Rome !
III
L’apparition de l’amour dans la ville étémelle fut tardive, mais plus éclatante qu’en Grèce. Le rude génie romain, par un de ces mystérieux arrangements du progrès, se plia mieux aux exigences de l’amour que la Grèce, bercée par les poëtes. Plus de gynécée ! La femme romaine a la liberté de ses mouvements ; elle va, vient sur la place publique, jusqu’à scandaliser Caton. De là, plus d’égalité domestique et surtout plus d’intimité avec le mari. De là, un héroïsme dans la pratique du Devoir qui, assez rare chez les femmes grecques, est commun aux matrones romaines. Que de nobles épouses, aimant jusqu’à la mort, ont laissé un nom éternisé dans ces sanglantes annales de la république agonisante et de l’empire florissant ! L’idée du sacrifice et du dévouement était contagieuse parmi ces Cornélie et ces Arria, et avec cette idée l’amour pénétrait plus que jamais dans le mariage. La passion également déploya un vol plus hardi sous ce ciel du Latium. Caille fut son interprète, et Catulle, dans l’expression de l’amour, l’emporta sur Sapho et sur Théocrite. Le délire de Sapho, l’âpreté de Théocrite, se spiritualisent dans le poëte qui fit connaître aux Romains cette langue de la passion. Mais comment l’aurait-il aussi bien parlée, si à son époque il n’avait eu sous les yeux des inspirations telles que les Grecs en avaient seulement entrevues dans la fugitive vision des hétaïres. C’est que l’émancipation de la femme a fait un grand pas. La vie mondaine est peu à peu sortie de la vie de famille. Déjà’se décèle la femme du monde, participant de la matrone par sa dignité et de l’hétaïre par la culture de son esprit.
Ce sont bien des patriciennes que Catulle et que plus tard Properce ont chantées, des patriciennes intelligentes et libres, curieuses d’art et de poésie, amoureuses du poëte autant que de l’amant. C’est déjà la Pampinée de Boccace, cette Lesbie de Catulle ou cette Cinthie de Properce. Et pour Cinthie Properce se tourmente, et pour Lesbie Catulle se torture
Ce n’est plus lo, ce n’est plus Déjanire, ce n’est plus Symœtha qui montrent saignante à leur flanc la blessure de l’amour ; c’est Catulle qui souffre, c’est Properce qui souffre, et, à la fois poètes et héros, ils sont les propres acteurs du drame douloureux qu’ils déroulent devant nous. Et déjà les grandes souffrances modernes sont entrevues ; et des frères aînés naissent à tous ces infortunés que la Muse récente nous fait aimer et nous fait plaindre. Serein, calme, rayonnant, l’amour, chez les vieux poëtes grecs, n’attestait le plus souvent qu’une joie physique ou qu’une souffrance matérielle. L’âme a part maintenant à tous les bonheurs, à toutes les tristesses d’un Catulle. Ce n’est plus un pur païen satisfait de la matière, qui s’écrie : « J’aime et je hais ! Pourquoi, me demandes-tu ? Je ne sais, mais je sens en moi ces deux impulsions et j’en suis torturé. »
Properce devient l’égal de Catulle, le précurseur de tous les tristes, quand il dit : « Heureux qui peut pleurer devant la bien-aimée. » Jamais pareille idée ne fût venue à un poëte grec, sauf peut-être à Ménandre. Nous en sommes redevables au siècle de Properce autant qu’à Properce lui-même. Quel progrès accompli sur la Grèce ! Virgile avait dû recueillir autour de lui les plaintes passionnées de sa Didon, et Sénèque a pu sans exciter d’étonnement glorifier « la volupté de la tristesse ».
Efforts inutiles de quelques poëtes et d’un certain nombre de grandes âmes. La décadence, chaque jour, s’acheminait à travers le monde romain, accroissait ses forces de tous les contingents orientaux, gagnait du terrain et promenait ses ravages sur un espace de plus en plus élargi, emportant avec elle les vieilles mœurs, la vieille religion, la vieille liberté, le jeune amour. C’est à ce spectacle de dissolution que nous fait assister M. Chassang dans son Histoire du roman. Ouvrez le chapitre des Romans d’amour, et cet érudit, qui est un véritable écrivain et qui sait donner à la science une allure élégante, vive, charmante, vous fera la triste et curieuse peinture de cette décadence de l’amour. Ici la sensualité déréglée, la volupté qui joue l’innocence, mais qui, même par son affectation de naïveté, trahit l’impuissance et le libertinage. Rome dégénérée se plaît à la lecture des Contes milésiens et sybaritiques, histoires licencieuses qui de la mémoire des hommes avaient passé dans la circulation littéraire sous une forme engageante. M. Chassang nous montre Albinus, un rival de Septime Sévère, un de ces maîtres d’un jour que Chateaubriand, dans le style bizarre de ses Études historiques, appelle des fripiers d’empire, « occupant les loisirs que lui laissait son ambition à composer des Contes milésiens ». « C’étaient de légères et rapides esquisses dans le genre des fabliaux du moyen age, moins la versification, et des nouvelles qui composent le Décaméron de Boccace ou YHeptaméron de Marguerite de Navarre… L’influence des Contes milésiens s’était fait sentir jusque dans l’histoire ; elle y avait introduit un certain nombre d’épisodes érotiques, la plupart imaginaires. » Les anecdotes de la volupté se glissant dans l’histoire, quel témoignage d’abandon suprême dans les mœurs, d’affaissement dans l’esprit humain ! Les fictions immorales dont Apulée entremêle ses Métamorphoses, le cynisme du Satyricon, « cette galerie de peintures plus qu’obscènes où l’œil ne peut se fixer que sur des ordures », achèvent de mettre à nu ce honteux triomphe de la Sensualité, cet épanouissement fatal de la Matière. Héliogabale est la figure symbolique de cette époque ; en vain passe-t-il comme une ombre, son lâche et monstrueux génie règne perpétuellement dans un monde où la vie n’est plus que la poursuite débile de la jouissance éphémère. En vain la tendresse se fait-elle jour dans l’histoire eubéenne ; en vain la volupté se déguise-t-elle en Daphnis et Chloé. L’élite des poëtes et des philosophes avait cessé de conserver les traditions du Devoir et de la Passion dans cette universelle contagion de la Débauche. L’idéal entrevu par Ménandre et Catulle, pour reparaître dans ce monde qui l’avait oublié, devait se représenter dégagé de toute confusion avec la matière : ce fut l’œuvre du Christianisme !
Peut-être le Christianisme a-t-il poussé à l’extrême la réaction de l’esprit contre le corps. Mais qui songerait à s’en plaindre ? tant cette réaction est utile à l’amour. A jamais elle assurait cette prédominance de l’âme qui s’atteste même dans les égarements amoureux des modernes. L’égalité des sexes étant proclamée devant Dieu, la femme se sentit plus indépendante de l’homme ; par une juste interprétation de l’idée chrétienne, de siècle en siècle elle a rompu la plupart des anneaux de sa chaîne antique ; plus libre, elle attache une valeur plus haute à des marques de tendresse ou de passion qui ne lui sont pas imposées. Ce double idéal de l’amour s’est donc épuré dans le moyen age, et toujours il va en s’épurant, malgré les apparences contraires. Aucune des femmes du théâtre antique ne paraît aimante en comparaison de Chimène ou de Pauline, de Juliette ou de doiïa Sol. Catulle et Properce eux-mêmes sont bien engagés dans le sensualisme et dans la matière pour qui s’associe aux douleurs plus spiritualistes de René ou de Musset. Le sentiment du Divin, la perception de l’Infini, se sont mêlées à l’amour et lui ont communiqué je ne sais quel prestige religieux.
En même temps s’agrandissait, se multipliait le nombre de ceux qui pouvaient y atteindre. Que d’Alcestes chrétiennes ! que de victimes de la passion ! Les grands exemples des deux antiquités se comptent aisément. Dans l’art ou dans l’histoire, la vie des modernes en a fourni par centaines ; nous ne saurions croire pourtant que l’amour soit arrivé à son expression définitive, que son idéal soit parvenu à cette perfection dont il s’est rapproché. A côté des amours dignes de ce nom, la part est trop grande encore que l’humanité laisse à la frivolité, au caprice, à la débauche. A côté des vrais et saints mariages, que d’unions provoquées par l’ambition ou la cupidité, à jamais infructueuses —’pour les œuvres héroïques du Devoir. L’amour peut et doit subir une dernière transformation, celle que Platon a rêvée et qu’il a même entrevue avec son regard prophétique. Il peut se dégager de plus en plus de la fatalité et de l’instinct qui président souvent à son origine, et dans ses manifestations faire intervenir davantage l’intelligence ; carde l’intelligence mise à son service, il fera un des agents les plus sûrs et les plus puissants. Qu’il devienne de jour en jour l’amour initiateur glorifié par Platon, l’amour qui ne rapproche les corps que pour marier les âmes dans la recherche du Bien et la poursuite du Beau ; et, ainsi compris, ainsi pratiqué, il sera le civilisateur de l’avenir, le vrai libérateur de l’individu régénéré, et peut-être le rédempteur inconnu qu’invoque de nouveau le tressaillement douloureux du monde !
PÉTRUS BOREL.
Parmi ces légendes où l’Hellade se plaisait à envelopper de graves leçons sous des formes riantes, je n’en sais aucune qui m’ait fait plus longuement rêver que la fabuleuse aventure des Argonautes, pleine en core aujourd’hui d’applications et d’enseignements. Ma mémoire aime à l’évoquer ; ma songerie la commente avec délices ; à travers ces mythologiques perspectives, il m’a semblé plus d’une fois revoir tous les quêteurs d’inconnus, tous les pèlerins d’idéal, Argonautes à leur manière, et surtout ces audacieux de 1830, ces vaillants de la seconde génération romantique qui figurent par une similitude frappante les antiques chercheurs de la prodigieuse Toison d’or !
Quelle parité d’entreprise, quelle ressemblance de destin ! La Toison d’or moderne à conquérir, c’est la Gloire ! Combien peu ont pu l’entrevoir, à plus forte raison l’atteindre et la saisir ! Où sont-ils, ces jeunes hommes, jetés dans la mêlée littéraire sous les chauds soleils des trois années de flamme et de fièvre, 1830, 31, 32 ; années orageuses où les grandes batailles du théâtre alternaient avec les grandes turbulences de la rue ; où les mêmes étaient prêts pour combattre à Saint-Merri ou à Lucrèce Borgia. J’écoute dans le lointain cette épaisse phalange en marche vers l’imprévu ; je suis du regard l’enthousiaste essaim dispersé à la place Royale, dans la rue du Doyenné, à l’atelier de Jehan Duseigneur. J’assiste à toutes les fêtes fantasques décrites par Arsène Houssaye, à tous les sabbats frénétiques chantés par Théophile Gautier. Où se sont évanouies toute cette fougue, toute cette bravoure et cette universelle ambition de lyrisme, de passion et de souffrance ? Quelques gloires légitimes ont survécu à cette expédition juvénile ; quelques-uns ont eu la fortune et le génie du symbolique Jason ; mais, je le répète, qu’est devenu le reste ? Où sont passés ces jeunes Argonautes dédaigneux du vulgaire et contempteurs du danger ? L’oubli, la mort ou les fastidieuses nécessités de la vie, plus dures encore que la mort et que l’oubli, répondent à mon interrogation mélancolique.
Combien ont disparu ? Nerval, abîmé dans de mystérieuses ténèbres, Nerval, glorieux et sympathique, éternel regret de la Muse ; bien d’autres encore qui n’ont pas, comme Gérard, une floraison d’immortelles assuréeàleur tombeau, Lassailly, Félix Davin, Arvers, Metcherski, Louis Bertrand, Drouineau, Pétrus Borel, enfin, dont noire ami Jules Claretie vient de retracer la douloureuse et instructive histoire.
Heureux ces morts ! je ne plains que ceux qui ont sombré dans le métier, celui dont le nom promis à la Poésie se publie sur une scène de mélodrame ; celui dont la vocation romanesque échoue sur une affiche de vaudeville, celui qui s’est fait bureaucrate, tabellion ou critique ennemi des poètes. Pétrus Borel n’a aucune de ces défaillances ou de ces déchéances à se reprocher ; il a vécu en artiste et il est mort sans avoir abdiqué ou renié sa conviction. Il fut jusqu’au bout l’intrépide navigateur de la moderne Argos. Qu’importe s’il n’a pas abordé dans une Colchide réservée à deplus dignes que lui ? La beauté, la hardiesse et la persévérance de son ambition doivent suffire pour protéger contre l’oubli, sinon la renommée qui n’existe pas, du moins son nom, qui mérite de ne point s’engloutir.
Voilà ce qu’a compris et ce qu’a rêvé Jules Claretie, en s’attachant avec une sorte de piété littéraire à la mémoire du pauvre lutteur laissé dans l’ombre. Le jeune écrivain — un de ceux qui comptent dans la réserve de l’avenir — a su apporter à cette étude rétrospective les dons opposés de son talent, une sensibilité mêlée d’ironie douce, la sagacité qui discerne et l’enthousiasme qui respecte !
C’est avec cet heureux mélange tout moderne de qualités qui se contrôlent et se surveillent que Jules Claretie a pu, à distance, apprécier dans Pétrus, avec une sympathie équitable, l’œuvre qui a sa valeur et l’homme qui vaut beaucoup plus que l’œuvre. Par occasion, tout ce mouvement de 1832, où le romantique se croisait de politique, est sainement et finement étudié. Tout ce qu’il y avait d’audace et de grandeur à cette époque n’échappe pas, croyez-le bien, au narrateur de 1865. On sent que Jules Glaretie aspire, comme les meilleurs d’entre nous, à la renaissance de l’enthousiasme, bien qu’il veuille que cet enthousiasme se mitige de raison, pour rendre son empire moins éphémère. Car le biographe ne cherche pas à dissimuler ce qu’il y avait de puéril et d’inutilement excentrique dans les outrances de ces jeunes mangeurs de « philistins ». Théophile Gautier, ce maître qui n’est pas suspect de transactions littéraires, s’est bien égayé dans ses Jeune-France aux dépens du factice et de l’extravagant chez les romantiques de la deuxième heure. On se rappelle le fameux Daniel Jovard. Il est donc bien permis à un pur Parisien de s’arroger le même droit de critique spirituelle contre des intempérances qui n’ont jamais servi aucune cause. Croyezvous que si Victor Hugo, Sainte-Beuve et Alfred de Vigny eussent, aux premières heures de la rénovation littéraire, vécu, comme Pétrus Borel et sa bande, dans la haine de tout usage, de toute convenance, de tout devoir social, le ridicule qui se serait attaché à leurs personnes n’eût pas rejailli sur leurs œuvres ? Mettons, une fois pour toutes, notre originalité dans nos poëmes, et non dans notre costume. C’est le secret des grands maîtres : les longues chevelures, les gilets de conventionnel, les chapeaux pointus et tout cet attirail qui faisait retourner les bourgeois intimidés ont-ils jamais favorisé, chez Pétrus Borel, l’éclosion des beaux vers ou l’éruption de pages vraiment inspirées ? Qui sait ce que le soin de la forme curieuse, ce que l’indispensable souci de la perfection artistique ont dû perdre à cette préoccupation d’effets extérieurs, à cette recherche fiévreuse et malsaine de l’Étonnement.
Borel fut dans son œuvre ce qu’il était dans sa vie au grand soleil, un excentrique. Nous sommes loin de haïr les excentriques ; mais nous les voulons doués d’un talent savant et sûr, maîtres de leur rhythme ou de leur nombre, absolvant les bizarreries choquantes de la pensée par les séduisantes étrangetés du style. Tel ne fut pas Pétrus Borel, faute d’études primitives, faute du travail minutieux auquel se livrent les vrais ciseleurs, il n’eut jamais à lui de style personnel, deforme asservie et domptée ; sa langue aheurtée, rocailleuse, chargée sans entente de néologismes faubouriens et d’archaïsmes pénibles, n’est pas celle d’un écrivain de race. Il serait difficile d’être plus tourmenté, plus incorrect, plus mal à propos mêlé de violences intempestives et de platitudes insupportables. Et pourtant, quoiqu’à chaque instant rebuté par cette absence de style, combien je préfère ce Pétrus Borel, malhabile écrivain, haï des élégances, trivial et convulsif, à toutes les honnêtes médiocrités qui tous les jours s’épanouissent dans le succès. Les pâleurs doctrinaires et les fadeurs académiques ne valent guère mieux que le vocabulaire rèche et grossier du pauvre apprenti architecte. Plutôt la langue abrupte de Pétrus que le prétentieux jargon de M. de Falloux, « l’un des quarante » !
Au reste, cette langue, à peine ébauchée, se sauve du moins dans la prose par ses dons incontestables d’énergie et de mouvement. Elle n’est complétement inadmissible que dans ses vers des Rhapsodies. J’excepterais l’odelette à Jules Vabre, dont le début ne manque pas de crânerie ni l’allure de soudaineté. Mais je.défierais de citer dans ce recueil une seconde pièce qui vaille autrement que par quelques vers isolés. Or la poésie ne vit que par la perfection dont elle reçoit le sceau d’éternité. Que d’idées fugitives, de jeux de la pensée, de rêves charmants ont été consacrés à jamais dans les anthologies par l’excellence souveraine de la forme ! Borel, incapable de mettre à fin un poëme, une ode de longue haleine, ne peut même composer l’harmonieux arrangement d’un sonnet ou d’un rondeau, modeler la figurine ou intailler le camée, œuvres frêles et durables qui suffisent à la réputation d’un artiste. Cependant, pour quelques vers vraiment beaux, tels que :
La vie est une ronce aux pleurs épanouie !
pour l’ordonnance de l’ensemble et la hauteur de la conception, le prologue en vers de Mme Putiphar, écrit longtemps après les Rhapsodies, mériterait d’être conservé, en dépit des inégalités trop familières à Pétrus. Il y a là un brusque et notable progrès, dont le poëte n’a pas su et n’a pas pu tirer parti. Bien mélangée encore, la dernière pièce de Pétrus, la Léthargie de la muse, contient des strophes dont l’ampleur semble appartenir à de plus souples talents. Là encore, que de mots plaqués a pacage, pitance », que de brutalités stériles, que d’imperfections ! Pourtant, mettons ces deux poëmes à part dans l’œuvre lyrique de Borel ; ils sont animés d’un souffle trop ardent, pénétrésd’une souffrance trop sincère, pour que les beautés qu’ils contiennent ne nous disposent à les relire avec intérêt. Mais qu’on nous fasse gaâce de ces Rhapsodies ! que, par égard pour leur auteur, on ne les reproduise jamais ; leur succès, en 1832, prouve seulement combien les négligences de la forme pouvaient alors passer pour des hardiesses, et comme en certains cénacles on se méprenait sur le vrai sens de la rénovation littéraire. Victor Hugo ne s’y trompait pas.
Je serais moins sévère pour les romans et les contes de Pétrus Borel. Il me semblerait à propos de les rééditer, en vue des lettrés, à un nombre très-restreint d’exemplaires, leur immoralité systématique devant les éloigner du public. Les artistes y trouveraient un sérieux attrait de curiosité : le style, sans doute, affiche les mêmes défauts exorbitants que j’ai relevés dans les vers de Borel ; mais ils sont compensés par une certaine puissance d’ironie, par le mouvement qui court à travers ces pages fébriles. On est révolté, scandalisé, mais amusé souvent par des boutades d’un comique renversant : ainsi la fameuse scène avec le bourreau, cette requête pour être guillotiné ; et quand l’exécuteur s’écrie : « Tuer un innocent ! » cette réponse shakspearienne : « Mais n’est-ce pas l’usage ? » On pourrait, avec moins d’inconvénients, rassembler des mélanges de Pétrus, quelques sonnets, des articles souvent spirituels, un remarquable pastiche de Montaigne, des morceaux de toute sorte que fournirait en grand nombre la riche collection de Y Artiste. Enfin, il serait à souhaiter que la mémoire d’un homme qui, à défaut des vertus de la forme, eut la volonté, l’énergie et l’originalité, que cette mémoire fût religieusement entretenue par tous ceux qui ont au cœur le souci de nos orgines littéraires. Ici, je m’adresse aux anciens amis de Pétrus Borel ; qu’ils aident son digne frère, M. Borel d’Hauterive, à recueillir quelqus épaves de ce naufrage qui n’est pas sans honneur ! Qu’ils prennent au moins à cœur de ne jamais laisser s’étendre le silence sur le nom de celui qui fut un combattant des grandes guerres et qui eut en lui si fervente la passion de la Justice et de la Beauté, sans en avoir, hélas ! l’intelligence. L’initiative a été prise, il y a plusieurs années, dans la Revue fantaisiste, par Charles Baudelaire, en quelques pages écrites avec la profondeur dont il a le secret ; cette entreprise d’évocation vient d’être renouvelée par Jules Claretie. Que l’on ne s’arrête pas en chemin. Mais, avant de continuer ces efforts en faveur du pauvre Pétrus Borel, que l’on rende à notre ami la justice qui lui est due. Dans cet opuscule où il a fait preuve des meilleures qualités de critique et d’écrivain, Jules Claretie a donné à notre génération littéraire le salutaire exemple de la pitié pour l’infortune et du respect pour le passé !
PAUL DE MOLÊNES.
Celui qui était il y a quelques années un des hôtes les plus aimés de ce monde, et qui maintenant jouit d’une hospitalité mystérieuse, ne nous pardonnerait pas d’épancher en son honneur le flot d’une sensibilité banale. Le souvenir mâle de Paul de Molênes répudie d’avance ces variations quotidiennes sur le thème de Burger, que provoque indifféremment le départ d’un heureux amuseur ou d’un puissant dompteur de consciences. Ce soldat de Crimée et d’Italie a fait trop bon visage à la mort pour nous permettre une lâche commisération. Le rare et sympathique écrivain, a dans son existence littéraire, trop peu pactisé avec la vulgarité pour autoriser en son honneur une de ces vulgaires oraisons funèbres qu’il eût abhorrées pour autrui. Nos regrets calmes porteront surtout sur la perte irréparable d’un talent qui n’a pu suffire à ce qu’un public d’élite attendait de lui.
Ce public regrettera celui dont l’art exquis répondait aux besoins et même aux chimères de bien des âmes. Les nombreux lecteurs de Paul de Molênes comprennent maintenant que leur romancier n’a pas laissé de Sosie. Tout l’ordre d’idées et de sentiments où Paul de Molênes nous initiait est à jamais perdu pour nous. Voilà Y irréparable. Ce qu’il faut pleurer dans l’auteur de Valpéri, c’est l’incomparable, c’est la divine Originalité.
L’originalité n’est pas une, elle est multiple. En quoi est-elle caractérisée chez Paul de Molênes ? Beaucoup l’ont senti, peu l’ont dit. Nous nous permettrons de le rappeler brièvement dans ce résumé d impressions depuis longtemps accumulées. Très-peu d’idées nous étaient communes avec Paul de Molênes, car il était de ceux qui s’affranchissent de leur époque pour vivre de la vie d’autrefois et penser selon des formules abolies par le temps.
Tel était Paul de Molênes, un prophète du passé, un homme des anciens jours égaré dans un siècle qu’il jugeait inférieur à ses souvenirs. Il fut toutefois de son siècle, parce qu’il sut y saisir tout ce qui est l’existence privée, les métamorphoses inévitables de l’amour, la vie de l’àme en un mot. Mais en même temps il défiait ce siècle, car il a mis autant de constance que Balzac son maître, autant d’obstination à la Montrose, à poursuivre d’une ironie toujours de bon goût ces idées modernes de perfectibilité et de progrès qui sont pour nous une foi confirmée par la réalité. En même temps, sans jamais écraser ses frêles chefs-d’œuvre sous la pesanteur des thèses et des discussions, il faisait indirectement concourir chacun de ses ouvrages à l’apologie et à la louange d’idées qui n’ont plus l’adhésion des générations nouvelles.
Au moment où la sainteté de la paix s’affirme dans les meilleurs esprits, Paul de Molênes croyait encore à l’infaillibilité et à la supériorité de la guerre. Où nous plaçons le culte raisonné du droit, il établissait, comme nos pères, le culte spontané de la force. Plus que M. de Laprade, qui a chanté le glaive dans une ode si belliqueuse, Paul de Molênes fut le poëte de l’épée, cette arme à deux tranchants, diabolique et divine, qui a fait tant de bien au monde avec les Gustave-Adolphe, tant de mal avec les Wallenstein. Les humanitaires outrés n’ont guère vu que le flamboiement diabolique ; Paul de Molênes ne vit que l’éclair divin. Ce fut l’erreur ou plutôt l’excès d’une intelligence nourrie des hymnes au Dieu des armées, élevée dans la croyance à la doctrine de Y Expiation par les de Bonald et les de Maistre. De là pour Paul de Molênes, par cette éducation spéciale et ces vues si peu communes, une prédestination à l’originalité.
Pénétré de l’idée du sacrifice, Paul de Molênes, de bonne heure, ne vit rien au-dessus de la guerre et de la destinée du soldat. Les hôtes brillants ou obscurs de la caserne ou de la tente lui parurent les modernes chevaliers, et par suite les seuls êtres vraiment poétiques dans une civilisation affectée de prosaïsme. Il fut le Balzac de la vie de garnison, de bivac, de congé. Que par moments, dans ce choix de héros en épaulettes, il se trahisse une certaine affectation, nous l’admettons, sans en être frappé, car rien ne sent la gêne et le factice dans ces pages libres et franches. Ch. Baudelaire a pu appeler de Molênes un dandy, car il y a du dandysme dans cette élégance et cette passion toujours en uniforme ; mais ce dandysme est plus sincère et plus convaincu que celui de Georges Brummel. L’auteur de la Folie de Vépée croit à l’aptitude amoureuse et mélancolique de ses colonels, comme à son dogme de la guerre purifiante et médiatrice. Il dit d’un accent trop grave pour être écouté d’une oreille distraite : « Si les balles ont fait entrer la mort dans nombre de corps, dans combien d’âmes ont-elles fait entrer la vie ! » Ainsi, cet intérêt passionné qu’il attache à ses personnages ne nous permet pas de nous apercevoir que ces Amaury et ces Vandenesse ne sont éternellement que des soldats. On pourrait redouter la monotonie, et pourtant jamais sur ces récits que domine une préoccupation unique, jamais l’esprit de système n’a fait planer une uniformité désolante.
Soldat lui-même, il était fait pour bien connaître les âmes de ses compagnons. Car la tente était son home, et le champ de bataille fut toujours pour lui le jardin préféré, le jardin des fleurs sanglantes. Peut-être, dans ces confidences de la vie commune a-t-il plus d’une fois observé ce qu’il nous a si souvent dépeint, c’està-dire, sous les apparences de l’insouciance, de la brus querie ou de la froideur militaires, la réalité d’une âme tendre, élégiaque, presque féminine. De tels contrastes sont des plus naturels. Les passions les plus violentes et les plus sincères sont les passions refoulées et contenues qui ne se dérobent que pour éclater avec des coups de tonnerre. Un Célio, un René dam les camps, voilà ce qui a paru possible, réel, à Paul de Molênes. Que les priviléges et les nécessités de l’idéalisation aient changé quelque chose aux données fournies par la réalité au soldat-poëte, cela n’est pas douteux. Mais nous croyons pourtant que la réalité n’infligerait aucun démenti à Paul de Molênes. Nous n’admettons pas l’impossible en fait de combinaisons morales, et nous sommes persuadé que l’antithèse est une des figures les plus fréquentes dans notre rhétorique intérieure.
Toutefois, Paul de Molênes fût inévitablement tombé dans la monotonie ou dans l’exagération, si ses notions certaines de la vie militaire ne s’étaient appuyées sur la science bien autrement importante du cœur humain. Nul écrivain n’a plus sûrement observé, analysé plus finement. Il connaissait à fond la haute vie, et c’est sur un théâtre mondain parfaitement exploré qu’il a promené ses officiers rêveurs et tendres. Tous ces cœurs où l’héroïsme éternel du métier se mêle à l’inquiétude romantique du temps sont aux prises avec des cœurs de femmes qui leur font une terrible guerre. Que de douleurs, que de nobles tortures dans cette œuvre dont l’amour est le souverain maître et l’immédiat inspirateur !
Ce sont tous ces naufragés de la passion, jusqu’à la délivrance de la mort obsédés par « ces fantômes aux yeux couleur de violettes » ; ce sont ces grands incompris, victimes de 1 "intelligence en amour, tels que le prince Prométhée, Wolfgang de Gadolles, Cosme de Giuli, Robert de Vibraye, suppliciés par des bourreaux charmants ; ce sont enfin ces femmes si savantes en délicatesses passionnées, mais qui n’ont point perdu leur caractère antique d’Èves séductrices et d’Hélènes meurtrières ! Cette création continue d’êtres vraiment amoureux, et qui se créent mutuellement tant de délices et de souffrance, atteste chez Paul de Molênes une singulière expérience. Il a pris au sérieux l’amour, et en l’étudiant il a toujours tenu compte des nuances ; c’est à ce prix seulement que l’observation du romancier est douée à la fois de finesse et de profondeur. De Molênes a dû à cette méthode patiente et consciencieuse de révéler mieux que personne certaines crises du cœur. Peu de romanciers peignent avec plus d’assurance les débuts de liaison ; aucun n’a mieux étudié cette sourde rébellion de la femme contre son vainqueur, dont sort tôt ou tard la douloureuse, l’inévitable rupture : enfin il a excellé à pénétrer dans les âmes pour y surprendre la mystérieuse agonie de ce foudroyé de l’amour qu’il appelle l’homme abandonné. Et avec cette vibration toute particulière de clairon et d’épée, avec cette science du cœur sans égale, quel dilettantisme dans le style, quelle vocation d’écrivain ! Et, disons-lc encore : « quel parfum d’antique loyauté ! quel accent de chevalerie dans cet œuvre ! » Aussi, quand la dernière heure surprit Paul de Molênes, selon une des plus belles expressions du dandy de l’héroïsme, « la mort trouva l’honneur debout et prêt à la recevoir dignement. »
EMILE MONTÉGUT.
Il est sans doute des écrivains plus puissants et plus populaires que M. Emile Montégut. Je n’en connais pas de plus indépendant ni de plus original. Dans un genre difficile à renouveler et qui vieillit plus que tout autre, la critique, il a, pendant seize années d’exercice, introduit la séduction d’une nouveauté persistante et l’attrait d’une incontestable personnalité.
Ce que nous exigeons des poëtes, la mise en œuvre d’une nature, la preuve d’un tempérament, nous le trouvons à chaque page chez M. Montégut. A travers ses recherches sur l’âme humaine, il nous permet à tout moment d’observer son âme, et ce n’est pas un médiocre sujet d’observation : car c’est une âme rare et d’une originalité sympathique. Jamais elle ne se dissimule ; un trait, une réflexion, une épithète, tout la trahit. Dans l’essai sur Hamlet, elle décèle ses affinités avec le prince de Danemark ; elle laisse entrevoir sa parenté avec Werther dans l’étude définitive après laquelle Werther n’est plus à juger. Enfin, chez M. Montégut, l’individu, l’être, se sentant en dehors de la banale fluctuation des masses, tend évidemment à se mettre en dehors.
Quel est, en réalité, cet individu ? quelle est cette âme dont nous avons proclamé l’originalité ? C’est une âme qui, au premier abord, paraît dépaysée dans notre siècle, parce que de notre siècle elle ne partage ni les préjugés ni les exagérations ; en revanche, à qui l’analyse se révèle douée de toutes les aspirations grandioses et de toutes les délicatesses raffinées ; curieuse du passé, elle semblerait uniquement une âme de roman tique, si auprès de cette pieuse curiosité ne veillait une inquiétude passionnée de l’avenir. Or, pour notre compte, nous avons fait ce travail d’analyse.
Voilà ce que nous avons cru démêler chez l’auteur des Libres Opinions : d’abord, la curiosité du passé et la sollicitude de l’avenir que nous avons signalées déjà ; puis, des instincts de misanthropie aimante ; la haine la plus tenace de tout ce qui est médiocre, commun ou vil ; un sérieux constant ; une fréquente mélancolie, et, pour tout résumer, une recherche incessante de l’originalité chez autrui qui correspond au déploiement d’une individualité singulière. Peu d’âmes réunissent tous ces caractères qui, autour de M. Montégut, se groupent comme des priviléges glorieux ou touchants. Dans le siècle qui a vu tant de serviles et tant de satisfaits, rien n’est plus digne que cette tristesse et cette fierté.
Aucun esprit n’a moins servi la banalité du jour. Celui qui nous occupe n’est pas certes un exploiteur d’idées reçues. De là, pour lui, le risque de n’être jamais populaire ; il n’y tient pas, et avec raison. Jusqu’au jour où les inégalités seront heureusement aplanies par l’éducation et l’instruction disséminées, l’élévation, la délicatesse, le sérieux, la mesure resteront des qualités accessibles au petit nombre. Que ce soit Cherbuliez, Taine ou Montégut qui la garde, il est une Corinthe de l’esprit où les majorités ne peuvent encore entrer.
En un mot, sur bien des points M. Montégut se trouve en désaccord avec les dogmes de son temps. Certains l’appelleraient un idéologue. Ce serait plutôt un progressiste, celui qui ne fait son procès au présent que pour hâter l’enfantement d’un avenir meilleur. Il appartient à un véritable écrivain de noter avec un certain émoi ce qui le choque, ce qui l’inquiète dans le train de son époque. Où la plupart ne voient que miracles et qu’apothéoses, une attention sincère signale bien des périls, au moins bien des défaillances.
Ainsi, l’un des premiers, sans nier les développe ments légitimes de la société future, M. Montégut s’est alarmé de la prépondérance croissante de l’industrie sans équilibre et sans contre-poids. Il a combattu avec force ceux qui rêvent une société à l’image d’un atelier ou d’une usine. Quel sera le résultat du triomphe exclusif de l’industrie, s’est demandé M. Montégut, si aucune idée morale ne s’y mêle et ne s’en dégage ? A cette puissance nouvelle, combien de gens sacrifieraient tout sans hésitation ; les choses de l’esprit désignées au ridicule, les idées pures destituées de disciples, la probité cédant au vaniteux désir du luxe, l’art amoindri par la vulgarisation, toutes les jeunes et généreuses folies mises de côté par une précoce impatience d’arriver vite et de réaliser promptement.
Ce triste tableau est-il chargé de trop sombres couleurs ? qui oserait le dire parmi ceux qui, sur les quinze dernières années de notre histoire, ont jeté un coup d’œil ferme et assuré ? Depuis l’essai de M. Montégut sont venues les comédies de M. Émile Augier, et les mêmes vérités terribles ont été dites au public, qui les a bien entendues et justement applaudies sans crier à l’exagération. Mais chez M. Montégut, elles nous semblent exprimées avec plus de profondeur et d’autorité, et elles ont l’avantage de ne pas sortir de la bouche de Giboyer. Ainsi, nous venons de voir à l’œuvre ce qu’on pourrait appeler « le pessimisme et la misanthropie » de M. Émile Montégut.
C’est un pessimisme bien rare, et la misanthropie nous paraît digne de louange qui s’attaque non pas à l’humanité, mais aux erreurs où l’humanité trouverait un jour sa ruine. Quel Alceste que celui qui dénonce inexorablement nos maux, mais pour y chercher des remèdes et qui les découvre : « Que les classes moyennes y songent : l’idéal de la société qu’elles ont fondée, beaucoup plus moral en principe que celui de la vieille société, leur impose bien plus de vertus et une plus grande responsabilité. En effet, cet idéal exige tant de dévouement, que, s’il était réalisé, la fortune devrait être considérée comme un dépôt dont chacun est responsable et comme un budget particulier dont chacun doit compte à la société tout entière… Le travail, et non la richesse, est notre but principal, et ce que la société attend de nous tous, ce sont des services rendus et non pas des désirs personnels satisfaits. » Ces prophéties, comme ces conseils, sont d’une âme tendre, bien plus que les dithyrambes de tel ou tel utopiste. Dans un admirateur exclusif du présent, il y a un flatteur et par suite un ennemi ; dans ceux que l’on traite de détracteurs se cache un conseiller, un ami qui, dans sa modestie généreuse, ne sait pas toujours la grandeur de sa mission.
Heureux nos contemporains, si les défiances de M. Montégut a l’endroit de la matière envahissante ou de l’État absorbant étaient plus répandues parmi eux ! Trop de confiance, trop de satisfaction, voilà aisément notre mal. Qui de nous a l’équilibre moral ? La plupart, parmi ceux qui cherchent à penser, flottent de Buchner à Veuillot et « de l’athéisme au baptême des cloches ». Les uns, dédaigneux du présent, insoucieux de l’avenir, voudraient rétablir le passé sur les ruines de notre édifice naissant ; les autres, satisfaits du présent ou ambitieux de l’avenir, réduisent le passé en poussière et dispersent cette poussière au vent de l’oubli. Qui de nous, qui, surtout dans les générations qui nous devancent, applique la formule de M. du Camp ainsi modifiée : « Ni dédain du passé, ni peur de l’avenir » ? M. Ëmile Montégut seul ou presque seul.
Plus juste, il a pour l’ancienne société des paroles équitables. Il sait bien qu’avant Malesherbes, Vergniaud, Hoche et Condorcet, il y a eu des Coligny, des l’Hôpital, des Catinat, des Vauban, et il a une entente toute particulière de ces hautes et fortes vertus de la renaissance et du XVIIe siècle. Il déplore le malheur qui nous a empêchés d’avoir notre grande Charte au XVIe siècle, à l’époque où n’étaient pas encore rares ces mâles qualités qui font les peuples libres.
Ce même écrivain qui revendique les droits d’hier ne renonce à aucune des espérances de demain ; car, en 1 857, au moment où, pour bien des gens, l’Italie n’était plus qu’une morte au tombeau, il n’a pas désespéré de la noble ensevelie, et le premier de tous il a prédit cette résurrection avec une sympathie et une lucidité dont peu de politiques ont donné l’exemple. Ah ! quand donc adoptera-t-on cet esprit d’impartialité libérale, secret et privilége des âmes généreuses !
De là naît la véritable indépendance. Il n’est rien qui puisse s’imposer arbitrairement à la volonté de M. Montégut. Aux vrais grands hommes il ne marchande pas son admiration ; il professe, comme Carlyle, le culte des héros. Mais ce culte en lui-même aboutit pour nous au développement d’une individualité quelconque. Tout ce qui tend à supprimer l’individu au profit de la masse ou de l’État semble également odieux à notre critique ; toute agglomération destructrice des volontés, toute hiérarchie mécanique, toute servilité d’école lui sont également insupportables. Chez les écrivains, il réclame l’originalité ; il la demande aussi bien à tous les hommes. Qu’un danger menace ce précieux apanage, il s’effraye, il s’irrite, il s’arme contre le danger. L’individualité lui paraît suspectée de toutes parts, raillée quand elle n’est pas combattue. « Et pourtant, s’écrie ce jeune sage, qu’est-ce que cette puissance tant redoutée ? c’est la civilisation elle-même. L’individu n’est pas une des puissances sociales, il est l’unique. »
A voir cette jalousie fervente des droits de la personne, on devine quels sont dans l’art les types favoris de M. Montégut : c’est un Hamlet, c’est un Alceste, c’est un Werther, trois fiers lutteurs de l’individualité contre le despotisme des opinions vulgaires. Nul n’a mieux parlé de ces grands isolés que M. Montégut. C’est qu’il a en lui le retentissement de leurs plaintes éternelles ; c’est qu’à leur exemple, il poursuit avec une tristesse éloquente et une ironie lyrique l’envahissement de la banalité, et ne laisse pas un moment de trêve aux Philintes de la politique, aux Polonius de l’art, à tous les modernes propagandistes de l’éternelle médiocrité ; c’est enfin qu’il semble comme eux soulevé sur les ailes de la nostalgie vers de lointaines contrées où l’âme humaine s’élancerait librement et sans contrainte comme une plante dans les forêts inviolées !
Trop absolu dans sa personnalité pour n’être pas un poëte, Emile Montégut a dû épuiser les douloureuses délices de la nostalgie. C’est dans ces heures privilégiées de rêverie fortifiante qu’il a vu passer tous ces types de jadis par lui regrettés, le chevalier, Yhonnête homme, l’homme éclairé, et aussi ces vagues incarnations des temps nouveaux, modèles inconnus de passion et d’héroïsme qui se préparent silencieusement dans les profondeurs du mystérieux avenir. Ancien, c’était toujours le monde de la Renaissance qui se présentait ainsi à ses yeux épris de merveilles. Nouveau, c’était sans doute un monde bien étrange que la nostalgie créait en l’évoquant, mais toujours un monde meilleur où la poésie est reine. Quel est ce monde ? M. É. Montégut nous l’a fait souvent entrevoir : les délicatesses y fleuriraient, les fortes vertus s’y épanouiraient, l’héroïsme comme un grand chêne y couvrirait tout de son ombrage, et du sol rajeuni seraient arrachées comme de mauvaises herbes toutes les demi-vertus, toutes les lâchetés, toutes les bassesses et toutes les vulgarités du monde d’agioteurs et de parvenus où nous sommes condamnés à vivre. Tel était le rêve de Gœthe dans Wilhelm Meister, une société où toutes les forces récentes tournent à l’avantage du bien et du beau. Écoutons M. Montégut, qui, bien que moins confiant que Gœthe, ne désespère pas du monde qu’il pressent :
« Ne dis point que la poésie est morte, que l’art est mort. Rien n’est mort, tout fourmille. Les forces de la nature sont à l’état latent, et dans les profondeurs de l’âme humaine elles préparent en silence un printemps nouveau. Ayons bon courage, et au lieu de nous lamenter, de consumer notre énergie en plaintes coupables, que chacun de nous, par son intelligence, son amour de la vérité, sa volonté et sa puissance de sympathie, aide à l’éclosion de ce printemps. Alors, quand une fois nous aurons appris à être patients et laborieux, quand nous aurons confiance en nous-mêmes et dans l’âme divine qui soutient l’univers, quand nous serons tout amour et bonne volonté, nous serons à notre tour des magiciens et des artisans de miracles ; des roses écloront dans nos mains, des lis jailliront sous nos pas. »
Rêve du poëte de Weimar repris par ce moraliste qui est un poëte, puisse cette vision d’amour et de liberté être réalisée par cette génération, qui, bien qu’on dise et bien qu’on fasse, est maîtresse de l’avenir.
Tels sont les principes qui dirigent la critique de M. É. Montégut. J’ai voulu surtout mettre en lumière l’originalité de sa pensée. C’est qu’avant tout l’auteur des Libres Opinions est un penseur et des plus fins et des plus forts, surtout libre des vaines complaisances et des serviles adhésions ; c’est là son trait distinctif. Or, les pensées qu’il nous communique sont toutes personnelles, visiblement antérieures à la lecture du poëme ou du roman qu’il met sous nos yeux, et tirées à cette occasion d’une sorte de réservoir d’idées. Ce procédé est le plus diamétralement opposé à ceux de l’ancienne critique. De là cette nouveauté que nous avons saluée en Émile Montégut.
En mettant à part M. Sainte-Beuve, il est pour nous celui des critiques qui, avec M. H. Taine, a le mieux satisfait les exigences des esprits. L’un, véritable Protée, aura répondu à un besoin tout nouveau de variété et de complexité dans l’art ; l’autre, rigoureusement appuyé sur le Moi, offre une éclatante satisfaction à notre penchant tardif pour l’individualité. Dans la critique, il a le premier fait entrer sans réserve toute sa personnalité, et il l’y a maintenue par une perpétuelle intervention de la conscience en jeu et de la sensibilité en éveil. Féconde innovation ! car nous ne profitons pas seulement des sagaces remarques du lettré et des larges aperçus du penseur, nous devons à cette révélation continuelle d’un esprit qui s’analyse autant qu’il analyse autrui la connaissance d’un écrivain qui est un homme, de celui, en un mot, qui chez nous a le plus réclamé pour l’activité de l’âme, et qui nous fait sentir en lui dans sa plénitude de vie spirituelle une des plus nobles natures de ce temps.
Leconte de Lisle nous rappelle parfois un de ces demi-dieux de l’histoire mythologique, parvenus sublimes, qui effaçaient leur origine mortelle pour ne laisser éclater que leur céleste naissance dans le rayonnement de leurs triomphes, et qui s’élançaient de la terre délivrée ou de l’Hadès asservi vers l’Olympe qu’ils s’étaient ouvert. Ainsi l’auteur des Poésies antiques et des Poëmes barbares, venu après Hugo, Musset, Gautier, Lamartine, a su créer dans un art où l’effort des maîtres semblait n’avoir rien laissé à découvrir.
Se permettre d’être autre chose qu’un brillant oiseau moqueur sifflant les thèmes d’autrui avec des variations séduisantes, c’était porter un orgueilleux défi à la banalité, à l’habitude, ces tristes reines du monde. Voilà pourtant ce qu’a fait depuis dix ans Leconte de Lisle. Se dressant un beau jour devant un public qui n’attendait des poètes que parodies convaincues des Feuilles d’automne ou contrefaçons impertinentes de Rolla, pour s’arroger le droit de décréter la mort finale de la Poésie, il n’a osé rien de moins qu’infliger un démenti de génie à ce préjugé paresseux qui restreint l’art d’une époque à trois ou quatre élus.
Et Leconte de Lisle a réussi sinon pour le gros public qui lui tient encore rigueur de l’avoir déconcerté dans ses prévisions anti-poétiques, du moins pour la classe entière des lettrés, pour tous les artistes sans distinction, pour l’élite des gens du monde, pour tous ceux enfin qui savent, qui goûtent et qui jugent. Les vrais connaisseurs ont qualifié cette poésie d’une épithète qui résume les plus grandes qualités : elle est pour eux originale. C’est avant tout cette originalité que nous voudrions mettre en relief.
Elle ne tient pas seulement, chez Leconte de Lisle, à cette forme majestueuse sans monotonie et pittoresque sans surcharge qui lui appartient en propre, comme l’abondance des périodes signale Lamartine ou comme l’élan nerveux de la strophe dénonce Musset. Laissons un peu de côté ces mérites spéciaux de forme, quoique, à vrai dire, chez le véritable écrivain, ils soient inséparables des priviléges de la pensée. Insistons plutôt sur des mérites plus saisissants pour tous, plus capables d’éveiller la sympathie. Ainsi, chez Leconte de Lisle, ce que nous recommandons principalement, ce n’est pas la perpétuelle ingéniosité dans l’expression et la fertilité du détail, c’est la nouveauté dans l’invention. Il a le premier trouvé tout un ordre de sujets inouïs, tout un genre de descriptions inconnues. C’est plus qu’il ne faut pour faire un grand poëte.
Or, quels étaient ces sujets si rarement traités par les lyriques ? C’étaient tout simplement les évolutions religieuses de l’humanité, la succession des mythes et des symboles, la lutte des dogmes, qui, moins heureuses que les aventures héroïques de la terre ou que les mêlées des passions dans le cœur humain, n’avaient pas encore trouvé leur poétique interprète.
Pour se faire une idée de la tentative grandiose de Leconte de Lisle, ne demandons pas des analogies à la poésie antérieure, car ces analogies seraient introuvables ou insaisissables. Mais laissons notre mémoire évoquer un rapprochement d’où naîtront la lumière et l’évidence. Transportez-vous dans cette période confuse où l’empire romain, qui vient à peine d’échapper aux superstitions effrénées d’Héliogabale, se repose laborieusement dans une sorte de halte fiévreuse, et n’interrompt le fracas des luttes sanglantes que pour mieux sentir la fermentation d’idées qui bouillonne dans ses profondeurs. Un juste, un extatique, un sage, un illuminé jeté pour quelques moments sur ce sommet impérial d’où l’on ne descendait que dans un précipice, incarne en lui le malaise douloureux, l’anxieuse curiosité, l’éclectisme incohérent de son époque. Cet Alexandre Sévère s’est édifié un Sacrarium où tous les martyrs se donnent rendez-vous, où toutes les grandeurs se rencontrent, ou Socrate avoisine les dieux qui lui ont fait boire la ciguë, où Moïse coudoie les divinités qui l’ont chassé d’Égypte, ou l’on voit Esculape fraterniser avec Abraham, Apollonius se réconcilier avec saint Jean, et, entre le supplicié des bacchantes et le captif du Caucase, planer inattendue sur une croix la suprême Victime du Golgotha ! — Un Sacrarium pareil à celui d’Alexandre Sévère, un Panthéon ouvert a toutes les religions, à toutes les sagesses, à toutes les légendes, telle est l’œuvre de Leconte de Lisle, grande et large dans sa conception’dans son exécution parfaite !
Les périls de l’exécution étaient nombreux. On pouvait craindre, dans cette évocation des cultes qui ont passionné les multitudes, l’invasion de la partialité, de la violence, du dénigrement. Un tour d’esprit voltairien eût tout compromis, tout gâté. Une hostilité trop évidente contre tel ou tel symbole eût troublé l’harmonie de l’œuvre projetée. Nous ne voulons pas dire qu’au début Leconte de Lisle ait absolument évité tous ces périls, mais il les a bientôt écartés, et il a fini par les surmonter victorieusement. À l’érudition tenace qui lui a livré les secrets de Creutzer et d’Ottfried Mullerer, Leconte de Lisle a joint cette haute impartialité qui honore ces grands investigateurs de l’histoire religieuse ainsi que leurs interprètes français, MM. Guigniant, Maury, L. Ménard et Renan. M. Renan surtout a plus d’un point de contact avec l’auteur des Poésies barbares. Il y a un philosophe dans Leconte de Lisle, un poëte chez Ernest Renan. Tous deux peuvent revendiquer l’honneur d’avoir, sans aucune concession aux Églises établies, sans aucune adhésion mensongère, fait successivement briller dans la plus pure lumière la gloire et la sainteté primitive de chacune de ces grandes épopées religieuses où Dieu a fait passer son souffle qui toujours descend vers l’homme, où l’homme a fait surgir son idéal qui monte toujours. vers Dieu !
Ainsi, dans les volumes de vers de Leconte de Lisle comme dans les œuvres d’Ernest Renan, on retrouvera dans l’avenir toutes les splendeurs des cultes séculaires et parfois aussi leurs ombres, en réalité l’histoire même de l’âme humaine. Quels plus beaux et plus nobles sujets pour l’imagination que le mythe seconde, comme pour la pensée que le symbole favorise. L’histoire, voilà l’infini domaine qui s’ouvrait aux explorations de Leconte de Lisle, Christophe Colomb d’une poésie encore ignorée et aussi féconde qu’une Amérique.
Dès le premier volume de Leconte de Lisle, cette intention fut visible, quoiqu’elle nous fût dérobée par des diversions étrangères à l’idée dominante de l’auteur. Ce premier volume contenait quelques éléments disparates, quelques morceaux qui semblaient purement des essais de jeunesse. Un grand nombre de pièces n’étaient que des études sur les mœurs pastorales ou érotiques de l’antiquité, admirablement décalquées sur Théocrite, sur Anacréon, sur Horace, véritables chefs-d’œuvre d’exécution, mais où ne s’accusait pas fortement une volonté poétique. La fantaisie du poëte est chose sacrée. Que Leconte de Lisle nous ait encore donné de semblables poëmes, nul ne s’en plaindra ; car ce sont des miracles de forme et de couleur que ces études latines ou ces odes anacréontiques. Mais, avec raison, Leconte de Lisle devait les clairsemer dans ses œuvres suivantes et assurer désormais plus d’espace à cette poésie hiératique à laquelle il nous initiait.
Dans ce premier volume de Poëmes antiques, distingués par la critique et l’Académie, l’originalité se déployait déjà tout entière dans une série de pièces inspirées par les cultes de la Grèce et de l’Orient. Du christianisme, pas encore une strophe. L’auteur n’était pas évidemment arrivé à ce pieux scepticisme qui permet de toucher à toutes les reliques sacrées avec une enthousiaste indifférence. Il était alors visiblement prévenu contre le christianisme et trahissait encore une rancune polythéiste aussi guerrière que celle dont Fuerbach était animé contre le céleste Essénien.
Cette amertume, qui surprendrait moins chez un néo-païen comme M. Lamé ou M. L. Ménard, s’est surtout épanchée en lave brûlante dans la pièce intitulée : « Le Nazaréen. » Dans l’admirable poëme d’Hypathie, l’auteur indiquait aussi un parti-pris polythéiste. Nous ne regrettons pas que Leconte de Lisle ait renoncé à cette intervention personnelle dans son œuvre. Comparez le dernier volume aux volumes précédents, et vous verrez comme l’auteur, de plus en plus impersonnel et désintéressé, marche plus sûrement à son but magnifique. L’impression d’enthousiasme ou d’horreur ne se dégage pas moins de tel ou tel poëme ; seulement elle résulte harmonieusement de l’ensemble, au lieu d’être violemment arrachée par une prosopopée. Ce que l’auteur peut perdre en éloquence assez aisée, il le regagne en calme, en sérénité, en véritable grandeur.
Pèlerin de la poésie religieuse, Leconte de Lisle avait donc commencé par la Grèce son voyage autour du monde, voyage assez semblable aux courses lointaines des Pythagore et des Platon qui allaient chercher la vérité éparse au lieu d’attendre superbement son éclosion dans leur âme. Qu’est-ce que l’Hellénisme ? La loi de l’équilibre présidant à la formation des dogmes, les forces divinisées, la beauté reine, une aristocratie héroïque planant sur les républiques humaines, au-dessus de ce chœur olympien et de son divin chorege, une main mystérieuse qui s’appesantit par intervalle et qu’Eschyle appelle la fatalité ; enfin, dans le lointain, un jeune autel où Prométhée distingue la forme du dieu inconnu !
Dans cette conception, rien de terrible, rien de monstrueux ; tout est lumière, calme, impérissable harmonie. Cette lumière, cette harmonie, ce calme, se reflétèrent dans les poëmes de Leconte de Lisle, miroir infaillible où le vieux Zeus, reclus bien loin dans quelque antre de Crète, se reconnaîtrait sans hésiter, avec une auguste reconnaissance pour le dernier des rhapsodes. Mais à la fin de ce volume, quand on lut ces mots : « Curya, Bhaghavat », on se sentit transporté dans une autre mythologie et l’on put se demander si les qualités déployées par Leconte de Lisle dans son évocation de l’hellénisme n’excluaient pas les qualités toutes différentes que réclament les mythes orientaux. On put se convaincre alors de la merveilleuse souplesse de Leconte de Lisle et de son privilége à jamais acquis de pouvoir tout comprendre, tout sentir, tout exprimer, comme un autre Ézéchiel qui, ranimant les poussières adorées, en ferait des dieux aussi vivants, aussi beaux, aussi redoutables qu’à l’heure fugitive où ces évanouis eurent leurs encens et leurs autels !
Depuis Curya et Bhaghavat, dans tous les volumes de Leconte de Lisle se retrouve cette révélation de l’Inde sacerdotale. Le sentiment du monstrueux et de l’énorme, si nécessaire quand on revient à cet Orient où la nature écrase et absorbe, n’a pas plus fait défaut au poëte que le sentiment de la proportion ne lui avait manqué devant le Parthénon et la Vénus Victrix. Jamais le sens de cette théologie indoue, si fourmillante et si compliquée, n’a été plus clairement saisie :
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- L’unique, l’éternelle et sainte illusion….
- Ô Brama, l’existence est le rêve d’un rêve.
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Telles sont les formules de ces étranges conceptions. Quel en est le mot suprême ? L’absorption dans l’Être unique, le panthéisme poussé jusqu’à l’abdication du mouvement, jusqu’au suicide vivant. Effrayante hallucination des brahmanes ! Amour vertigineux et terrifiant que nous appellerons la passion du néant !
De l’Inde au Nord le contraste est encore bien frappant. Là. le colossal et le vague se partagent la théogonie ; ici, une sorte de brume fantastique autour des batailleurs divins, la religion de l’épée, le culte de la mort. Moins sympathiques, moins curieux, ces dogmes ont encore inspiré Leconte de Lisle, surtout dans son dernier recueil. — Le poëte n’est remonté vers la Judée qu’assez tard. Ses poèmes, la Fin de l’homme et la Vigne de Naboth, sont dignes des fragments bibliques de la Légende des siècles. L’islam pouvait abondamment fournir à cette riche imagination. Les féeries du Coran, les innombrables récits du désert, la sainteté des califes parfaits, l’inspireront un jour sans nul doute. Dans son dernier volume, Leconte de Lisle nous a peint plutôt l’extérieur du mahométisme, les mœurs orientales sous l’action de l’islam. Ce n’est pas assez : le poëte comblera cette lacune de son œuvre.
Leconte de Lisle avait en passant touché au christianisme primitif. En suivant le cours des âges, il allait se trouver en présence du catholicisme convertisseur, civilisateur, et même persécuteur, en un mot de la religion du moyen âge. L’intérêt dominant du nouveau volume repose sur les poëmes consacrés à ces siècles orthodoxes. De là ce titre : « Poëmes barbares. » Que nous représente, en effet, le moyen âge ? La double existence de la barbarie établie en Europe et du catholicisme dirigeant et surveillant la barbarie. Tout vient aboutir à l’histoire de ces deux grands alliés, de leurs mutuelles concessions, de leurs luttes mutuelles, de leurs chocs terribles et de leurs amitiés quelquefois plus terribles encore.
Ce que l’histoire a élucidé, Leconte de Lisle nous l’affirme dans cette forme où tout se grave et s’ éternise. La barbarie, parfois traversée dans sa nuit d’éclairs civilisateurs par la chevalerie, la poésie et la prédication des saints, n’a pas cessé d’être la barbarie telle qu’elle apparut pendant les croisades aux yeux clairvoyants des Grecs. Parfois héroïque, elle a été trop souvent rusée, cruelle, violente, toujours superstitieuse et lâche vis-à-vis de l’inconnu. Telle Leconte de Lisle nous la montre ; il nous la fait voir rebelle contre le prêtre qui cherche à la dompter, rebelle jusqu’au sacrilége et à la folie féroce ; souvent aussi prosternée par cette main forte et frêle jusqu’au tremblement abject dans l’universelle épouvante de l’enfer. Ce terrorisme de la vie future, Leconte de Lisle l’a peint des plus naïves et des plus sombres couleurs dans la Vision de Snorr. Les Deux Glaives nous font connaître ce duel du sacerdoce et de l’empire où éclatent le morne triomphe d’Hildebrand et la chute navrante d’Henri IV, traîné par la destinée de l’agenouillement public devant le Pape à l’agonie solitaire dans une masure, loin de son fils armé contre lui par le Saint-Siége. Les Paraboles de don Guy nous attirent dans une sorte de danse macabre où tourbillonnent tout les vices et tous les fléaux de cette époque.
Enfin l’Agonie d’un saint étale à nos yeux indignés tout l’appareil des persécutions et des tortures. Ces derniers morceaux sont réellement les plus beaux du livre. Un seul poëme les dépasse par le privilége de la perfection : c’est le Corbeau. Moins de mouvement, plus de grandeur, voilà le caractère qui distingue cette fiction merveilleuse. Ainsi nous avons déroulé l’œuvre principale de Leconte de Lisle, œuvre qui se prolongera jusqu’à nos jours avec une égale intelligence des métamorphoses religieuses de l’humanité. Mais à cette œuvre philosophique se rattache une œuvre purement descriptive. Les paysages et les visions abondent dans ces trois volumes. Leconte de Lisle s’est souvenu de son pays natal et il a de plus deviné l’Orient, comme un créole qui a devant les yeux toutes les couleurs des cieux exotiques et dans les oreilles toutes les sonorités des forêts tropicales.
Le poëte devient un peintre. Marilhat est dépassé ; Delacroix ne hérisse pas plus formidablement ses modèles du désert que Leconte de Lisle faisant poser le lion, l’éléphant ou la panthère noire. Depuis Lucrèce et Virgile, on n’a jamais mieux senti que dans Midi l’étouffement de la nature sous les larges caresses du soleil, tant le poëte a trouvé un incomparable vocabulaire qui rend indécises les limites où la peinture s’arrête, où commence la poésie !
Est-il besoin d’ajouter que Leconte de Lisle est maître absolu du rhythme, de la rime, et qu’il a créé une langue poétique ? Serait-il grand poëte sans cette excellence de la forme qui seule consacre les efforts de l’idée ? Que manque-t-il à cet artiste privilégié ? Aucun défaut ne trouble l’harmonieux ensemble de ses qualités. Le public a pu lui dénier la popularité : les lettrés lui ont assuré la vraie gloire !
FREDERIC MISTRAL.
CALENDAL.
On n’a pas souvent la bonne fortune d’annoncer et de faire connaître aux lecteurs un poëme longuement élaboré, composé longuement, œuvre de patience et d’inspiration à la fois presque unique de nos jours. Avoir donné huit ans à une œuvre pour l’amener autant que possible à la perfection, voilà de la part de Frédéric Mistral un témoignage pour l’art qui, dès l’abord, ne saurait trouver indifférent le public auquel nous nous adressons. A ce titre seul, Calendal mériterait les honneurs d’une attention spéciale, n’eût-il pas pour le recommander le nom de son auteur, ce nom désigné par Mireille à l’estime et à la sympathie des lettrés.
Comme il fut franc, rapide, contagieux, ce succès de Mireille ! Critiques, académie, petite presse, idéalistes et réalistes, tous se laissèrent ravir dans une conspiration généreuse en faveur de l’héroïne provençale.
Tout, Paris pour Mireille eut les yeux de Vincent.
Certainement M. de Lamartine forçait l’admiration en rapprochant d’un seul bond Mistral de l’antique Homère. Mais en soi-même cette admiration n’avait rien que de légitime. On trouvait tant de vérité, tant de fraîcheur, de simplicité charmante dans cette idylle provençale, tant de qualités qui sont celles des vrais classiques, que plus d’un bon juge a pu classer Mireille assez loin de VOdyssée sans aucun doute, mais à un rang fort enviable, parmi les petits chefs-d’œuvre de la poésie pastorale. C’est là sa place, et nous osons croire que l’avenir l’y maintiendra.
Quel rang occupera Calendal ? Sans prétendre porter une conclusion sur un ouvrage à peine publié de la veille, nous essayerons, en donnant une analyse du poëme, en y relevant des beautés réelles et des imperfections qui ne nous semblent pas moins réelles, de suggérer à nos lecteurs quelques éléments pour une appréciation qu’ils compléteront plus tard. Nous dirons avec une pleine sincérité ce qui élève cette poésie à des hauteurs que l’on n’atteint plus guère aujourd’hui ; nous dirons aussi ce qui la rabaisse au-dessous de ces œuvres parfaites qui s’imposent toujours à l’admiration des hommes. Nous savons du reste, d’après Mireille, que Frédéric Mistral appartient à la race des vrais poètes, pour lesquels la liberté de la critique est un hommage de plus ; en outre, l’affection fraternelle qui nous lie à l’auteur de Calendal nous fait de la franchise le plus délicat comme le plus impérieux des devoirs ; c’est aux faibles et aux talents médiocres qu’est destinée la complaisance : la sévérité est faite pour les forts.
Au reste, pour examiner ce poëme comme pour toute autre enquête littéraire, il est deux points d’observation que l’on peut alternativement adopter, et selon lesquels notre vue des choses change singulièrement. Faut-il juger une œuvre uniquement par rapport aux œuvres contemporaines analogues, ou d’après les monuments que dans le même genre nous a transmis le passé ? Cela revient à dire : « Faut-il seulement discerner les beautés neuves et vraies dans une œuvre d’art, ou, avant tout, la rapprocher des types de la perfection ? » Nous croyons que ces deux modes d’examen doivent être successivement employés, mais en commençant par le second, plus honorable pour celui que l’on juge ainsi à la mesure des grands maîtres.
Et d’abord, que veut être Calendal ? Un poëme, nous dit le titre. Au fond, une épopée, ou, si l’auteur retire ce mot, un récit épique. Calendal, dans la conception du poëte, doit être mieux qu’un simple roman. Ce serait un beau roman en vers que nous ne nous plaindrions pas. Jocelyn, certains poëmes de Tennyson, ne visent pas plus haut et n’en sont pas amoindris. Qui de nous regretterait de voir ennoblies par la forme supérieure et l’excellence de la vraie poésie les fictions les plus pures de George Sand ? Calendal, en tant que poëme romanesque, approcherait de la perfection : mais c’est une demi-épopée. De là de graves défauts dans le plan de l’ouvrage, dans la structure des caractères, des défauts qu’une analyse rapide peut faire pressentir.
Au début, le poëte nous montre, au milieu d’un paysage, décrit avec une simplicité pittoresque qui se souvient de l’art antique, un jeune homme et une jeune femme en présence, unis par une de ces amours héroïques et chastes que les maîtres du drame et de l’épopée ont toujours opposées aux peintures voluptueuses des artistes inférieurs. Tels le chevalier du moyen âge en face de sa dame, Rodrigue devant Chimène, Roméo et Juliette, Rritannicus et Junie.
Comment cette passion est-elle née ? on ne le sait pas encore. Seulement, aux instances de Calendal (c’est le nom du jeune homme), la jeune femme révèle le secret de sa destinée. Cette jeune femme solitaire et mystérieuse, que le poëte appelle Estérelle, du nom d’une fée provençale qui se plaît sur les escarpements et parmi les précipices, raconte à Calendal, pendant le cours de deux chants, son histoire douloureuse. Dernière descendante des princes des Baux, elle a, par surprise, épousé un gentilhomme aventureux qu’elle croit noble et brave, et qui n’est autre que Sévéran, chef de bandits. Le soir même du mariage, elle a fui épouvantée et s’est réfugiée dans le calme et l’horreur de ces montagnes, où le sort l’a rapprochée de Calendal et a mis à ses pieds le plus fidèle et le plus courageux des amants. Ce récit entendu, Calendal, impatient de mettre fin à une rivalité odieuse, va trouver Sévéran dans son château. Là, sous les apparences d’un simple voyageur, il raconte à Sévéran et la naissance de son amour pour Estérelle et les épreuves dont il a triomphé pour devenir digne de sa bien-aimée ; le récit occupe huit chants. Hâtons-nous de dire qu’il est intéressant et varié, car l’intérêt ne fait jamais défaut dans ce poëme. Ainsi Calendal, pauvre pêcheur de la petite ville de Cassis, a résolu, pour vaincre les dédains d’Estérelle de « se grandir par la passion et de devenir un héros. » Voyons comme il s’y prend. D’abord il veut être riche, il y réussit en construisant une madrague et en capturant une quantité innombrable de thons. Puis il est vainqueur dans une joute sur mer, il abat une forêt de mélèzes, il arrête une lutte fratricide entre des compagnons du tour de France ; enfin, il délivre la contrée d’un brigand, et, en récompense de cet acte courageux, mais bien médiocre au prix des exploits épiques, proclamé à Aix abbé de la jeunesse, il est, h partir de ce moment, maître du cœur d’Estérelle. Sévéran a tout compris : calculant sa vengeance, il met d’abord Calendal h l’épreuve d’une orgie, d’une bacchanale. Non-seulement Calendal résiste à cette tentation, mais il éclate indigné, il tonne avec la véhémence de la vertu. Sévéran le fait enchaîner et lui annonce qu’il va courir à la recherche d’Estérelle. Mais, la nuit même, Calendal, délivré comme Cédar dans la Chute d’un Ange, s’élance à la défense de sa bienaimée. Il franchit en mer des distances prodigieuses, et enfin rejoint sa dame au moment où les bandits arrivent au pied du mont Gibal. Il soutient le siége en lançant des quartiers de roc. Les assaillants, déconcertés, mettent le feu à la forêt. Cernés par les flammes, mais consolés, raffermis, transfigurés par l’amour, Estérelle et Calendal sont prêts à mourir, quand la population de Cassis accourt à leur aide et, l’incendie éteint, ramène dans une sorte d’apothéose ces deux êtres promis au triomphe et aux joies tardives de l’hyménée.
Tel est le résumé fidèle du poëme. Je ne dissimulerai aucun de ses mérites ; faisons d’abord la part des défauts. Ils proviennent, selon nous, des intentions épiques que le poëte trahit continuellement. D’abord la composition du poëme s’en est ressentie, Elle est jetée dans un moule suranné. Quoi de plus fastidieux que cette forme de récit ? Mistral a beau s’en relever à force de talent, l’impression générale est mauvaise. On ne peut, sans un sacrifice fâcheux à la convention, s’imaginer Calendal déroulant à son plus cruel ennemi toutes ses aventures héroïques et amoureuses, et cela pendant huit chants. Vous figurez-vous un. poème qui tient dans deux récits ? Combien, sous la forme narrative, cette rencontre d’Estérelle et de Calendal, ces épreuves multipliées, eussent été plus vivantes ! C’est encore avec un parti pris d’épopée que les souvenirs de la Provence sont ramenés, même par les allusions les plus éloignées. Estérelle, toutes les fois qu’elle est en présence de Calendal, ne lui répond qu’en déroulant les tableaux du passé, soit que, pour l’exhorter au mépris de l’or, elle lui raconte les prouesses des trouvères, soit que, pour relever son courage abattu, elle lui expose l’aventure du prince d’Orange.
La plupart du temps, Estérelle ne parle à Calendal que pour lui apprendre l’histoire provençale. Ce n’est pas une amoureuse, c’est une érudite. Libre de ces préoccupations archaïques, le poëte eût développé le caractère d’Estérelle, qui reste indécis entre la femme et la fée, sans charme féminin et sans véritable grandeur surnaturelle. Ses leçons me paraissent impuissantes à former une âme, à créer le bien par l’amour, comme le voulait Platon. Combien, dans George Sand, l’Edmée de Mauprat, sans effort de l’auteur, est plus épique que cette pâle Estérelle, en étant aussi plus vivante ! Voilà celle qui crée une âme !
Le comte Sévéran ne vit pas plus qu’Estérelle de cette vie supérieure qui fait seule les types. Ce n’est qu’un brigand vulgaire, rival beaucoup trop indigne de Calendal, sans cette originalité sauvage, sans cette grandeur monstrueuse, qui auraient pu le relever. Reste Calendal. Celui-ci n’a pas trompé l’intention du poëte. Il est vivant, sympathique, et par moments il s’élève à la hauteur d’un type. S’il eût agi devant nos yeux au lieu de raconter ses actions, peu de poëmes eussent été plus attachants. Il est vrai qu’il les raconte avec bien de la verve et de la chaleur. On ne peut le nier, Calendal a l’allure héroïque, bien qu’il ne faille pas surfaire son héroïsme. Mistral exagère quelque peu en l’appelant « un Hercule chrétien. » Les épreuves que traverse Calendal sont peu de chose auprès des travaux du dieu libérateur, et je leur reprocherais même d’attester plus de vigueur physique que de véritable force morale. Dans une seule circonstance, Calendal atteint cette grandeur morale, si difficile à surprendre : c’est quand il apaise la querelle des compagnons. Dans celte intervention par la parole, le rôle du jeune homme grandit : il devient l’interprète éloquent de la charité chrétienne, de l’éternelle justice ; c’est l’Orphée du travail, FAmphion de la fraternité. Pour tout dire, c’est un héros ; si nous ne le trouvons pas aussi grand ailleurs, partout il étale une bravoure, une allégresse vaillante, une bonté de cœur, qui ne cessent de ravir et d’entraîner. Il vit, et non pas de cette vie éphémère et chimérique qui est celle de la réalité. Dans l’art rien n’est vrai que le type. Calendal a droit à ce titre, car en lui s’incarne dans sa simplicité et dans son ardeur naïve la nature méridionale formée par le paganisme, achevée par le catholicisme. Imaginez-vous le pasteur sicilien qu’a vu Théocrite, subtil et ingénu, , fougueux et tendre, le trouvère du moyen âge, aussi farouche, mais relevé par la ferveur amoureuse et la loyauté chevaleresque, et enfin le Provençal de l’armée d’Italie, si gai et si rieur dans ses allures intrépides. Mêlez toutes ces nuances d’un type persistant, et vous aurez sous les yeux Calendal.
L’œuvre qui nous offre un pareil personnage n’est pas une œuvre ordinaire. Les beautés poétiques y abondent. C’est plutôt un recueil d’odes qu’un poëme ; mais souvent quelles odes impétueuses et lyriques, dans toute l’étendue de ce mot ! Toutes les descriptions nous paraissent d’une merveilleuse richesse, sans jamais se perdre dans la surabondance. C’est d’une précision et d’une proportion antiques. J’ai noté le discours de Calendal aux compagnons ; j’indiquerai un morceau vraiment remarquable, l’imprécation d’Estérelle contre Calendal, quand le jeune homme a abattu le bois de mélèzes. On peut en rapprocher la célèbre apostrophe de Ronsard au sujet de la forêt de Gasiine. L’avantage resterait au poëte moderne. Si l’ensemble laisse à désirer, le détail est presque irréprochable. Je ne parle pas de l’art infini avec lequel Mistral a fait revivre le vieil idiome provençal. La plupart des lecteurs auront recours à la traduction, et la traduction, ce qui est un éloge bien rare, ne fait presque rien perdre des beautés de l’original, beautés d’autant plus précieuses qu’elles sont toujours avouées par le goût et recommandées par la simplicité. Un poëte simple et ingénieux à la fois, rare spectacle qu’il faut demander à la Provence ! C’est le secret de la supériorité qui reste à Mistral, malgré tous les défauts qui délustrent son poëme. Mettons à part les cinq ou six maîtres du XIXe siècle. Trouverons-nous un autre poëte qui, dans une œuvre d’une telle étendue, ait pu soutenir ainsi la nouveauté et l’éclat des images, la noblesse des pensées, le développement d’un caractère ? Au bout de trois cents vers, les meilleurs seraient épuisés, car aucun n’a ce souffle, cette haleine, pour tout dire en un mot, cette inspiration. En vertu de cette qualité souveraine, nous pardonnons à Mistral beaucoup des défaillances et des lacunes de son poëme, , et nous reconnaissons avec un peu d’humilité que depuis longues années, à l’exception de quelques livres des maîtres, notre poésie française ne nous a pas donné une seule œuvre qui égale la perfection de Mireille et même les imperfections de Calendal.
P. S. Depuis le jour où nous écrivions ce jugement, F. Mistral a terminé, ordonné, mené à la perfection une œuvre qui sera, nous l’augurons d’après nos souvenirs, plus belle que Calendal, et même que Mireille. Nous voulons parler de l’œuvre lyrique du puëte. Fédéri% comme on dit làbas, est bien moins un rapsode épique qu’un aède, c’est-à-dire un chanteur aux modulations infinies, le rossignol de l’Ode avec des ailes d’aigle. Enfin ce livre va paraître et achever sous leur forme définitive le génie et la gloire de l’auteur. Auprès de F. Mistral n’oublions pas les autres félibres si dignes de louanges, Roumanille, l’initiateur ; Anselme Mathieu, Brunet, Roumieux, et ce Théodore Aubanel, qui dans la Grenade entrouverte a créé dans le genre ôlégiaque, et qui au premier jour reparaîtra avec une forme de drame absolument nouvella et dont il aura l’honneur de doter l’art appauvri.
LA JEUNESSE D’UN POÈTE.
VICTOR HUGO RACONTÉ PAR UN TÉMOIN DE SA VIE.
I
Trois livres sont venus depuis un an de Guernesey, triple appel de l’art lointain à la mémoire de la France. Cette mémoire, fidèle, reconnaissante, passionnée, a trois fois donné raison à ceux qui, comme nous, n’ont jamais désespéré du goût public. Nous avons vu — avec quel élan ! — l’universel enthousiasme saluer la vaste épopée des Misérables, un enthousiasme qui se souvenait de Notre-Dame et de Ruy-Blas ; et n’est-ce pas encore la même acclamation qui, à quelques mois de distance, a successivement fêté les Miettes de VHistoire et ces récentes confidences sur Victor Hugo ?
Vraiment ce spectacle est rassurant et fait pour consoler, pour encourager, pour enorgueillir. Heureux démenti aux pessimistes qui portaient le deuil de l’idéal comme d’un mort à jamais enseveli par nos concitoyens ! La vogue bruyante et passagère d’ouvrages médiocres a pu faire illusion ; elle n’a jamais abusé ceux qui te connaissent, ô pays privilégié du goût et de la raison, France de Boileau, de Vauvenargues, de Joubert ! Nous savions bien que, comme tous les astres, tu pouvais avoir tes éclipses ; mais te croire enténébrêe comme dirait Michelet, jamais, ô cher pays de lumière et de coup d’œil rapide ; la clairvoyance, la décision armée de certitude, te feront toujours reconnaître entre tous. Dieu merci ! tu l’as bien prouvé en revenant si franchement à ton plus brillant génie, en réservant une part de son triomphe pour celui qui du triomphateur est le plus direct et le plus légitime héritier, et en associant à toute cette gloire* un écrivain anonyme qui vient te parler de ton poëte Victor Hugo, commenter pas à pas son œuvre par sa vie, et faire rayonner son âme dévoilée sur neuf cents pages instructives et sincères.
Le succès redevient donc intelligent. Notons ce signe du temps à l’honneur des générations nouvelles ; car elles ne sont rien moins qu’étrangères à ce retour aux grandes traditions de l’art. Peu suspectes par ellesmêmes de servilité romantique, elles ont repris la pieuse habitude de saluer dans les maîtres survivants de 1825 ou de 1838 les promoteurs d’une révolution poétique qui fut une seconde Renaissance, les génies sauveurs sans lesquels nous tombions peut-être au dernier degré de la décadence littéraire. Une fois de plus, ils ont fait la France superbe et victorieuse, et, comme au siècle de Louis XIV, ils l’ont montrée à l’Europe imitatrice dans le rayonnement irrésistible du beau. Ils ont retrouvé le secret de l’éternel laurier, et d’un geste olympien ils ont couronné leur patrie ! Ah ! de tels hommes — où sont-ils maintenant ? Saint-Point en deuil et Guernesey me répondent ! — devraient vivre parmi nous dans une perpétuelle apothéose, familiers à tous les regards émus de tendresse, désignés à l’admiration des étrangers par la foule attentive, « digito prœtereuntium ». Mais, à défaut de ces priviléges archaïques, renouvelés de Pindare ou de Pétrarque, il convient à ceux qui comprennent l’immense service rendu par de tels maîtres à la langue énervée et à la poésie agonisante de leur dédier cet hommage persistant d’une curiosité fervente qui, derrière le poëte, cherche l’homme et porte son enquête sur la vie de ces initiateurs pour y trouver, dans un nouvel ordre, de nouveaux motifs de reconnaissance et d’admiration envers eux.
Ainsi, quel véritable lettré n’a senti passer dans son cœur un tressaillement contagieux à la seule annonce de ce livre : Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, et que pouvons-nous promettre aux admirateurs innombrables de Victor Hugo, sinon à tout moment les émotions les plus puissantes et les plus délicieuses, et, dans l’ensemble, la réalilé vivante de leur rêve le plus enthousiaste comme le plus confiant ? Pour qui sait comprendre, pour qui sait aimer les grands écrivains, aucun moment de ces existences sacrées ne saurait rester dans l’ombre. Tout le germe d’un chef-d’œuvre peut se trouver recélé dans une imperceptible circonstance, tant les impressions premières, les premiers spectacles aussi, les insistances de l’éducation, con— : courent à la destinée d’un génie. Il n’est pas indifférent de rechercher l’homme dans l’enfant ; on l’y trouverait souvent tout entier. Le reste n’est qu’un développement. Dites-nous quel fut le gland, nous dirons : « Tel devait être le chêne ! » Eh bien ! c’est la vie d’un grand poëte, nécessaire à l’intelligence de son œuvre, que nous raconte jusqu’en 1843, jour par jour, heure par heure, un témoin presque quotidien, favorisé des plus intimes confidences, revêtu, pour cette mission, de droits supérieurs et sacrés, et doué, pour la remplir, d’un talent rare dont plus d’un homme envierait la saine et correcte vigueur, la forte simplicité, curieusement alliées à une grâce féminine, à un tact tout particulier qui fait penser à la chasteté de la mère de famille plus encore qu’à la réserve d’un écrivain scrupuleux.
Ce témoin a le talent, l’information, l’autorité. Que notre attention lui soit donc sympathique : car, à défaut de Victor Hugo lui-même, nul ne pouvait avec plus de sûreté nous retracer cette première moitié d’une grande existence. Victor Hugo lui-même eût-il mieux réussi ? Moins heureusement sans doute pour la postérité, qui tiendra compte au poëte de n’avoir pas édifié, comme tant d’autres, un de ces monuments fastueux et mensongers qu’on appelle des Mémoires. Que d’excellents écrivains y ont échoué du reste ! Triste et douteux succès pour celui qui n’échoue pas ! Que d’écueils à ce genre ! Nous admettons les mémoires d’un politique tel que Richelieu, d’un homme de cour comme Saint-Simon, d’un simple homme de lettres comme Duclos ; mais d’un grand poëte, nullement. Quelle mesure observera-t-il pour parler de lui et de ses mérites ? Quelle proportion établira-t-il entre l’arrangement et la vérité pure ? En pareil cas, la modestie ne paraîtra qu’hypocrisie, l’orgueil franchement proclamé deviendra bientôt insupportable et cruel. Quant à la question de sincérité, voilà le périlleux problème. L’écrivain veut-il se manifester tout entier comme Rousseau ? Il livrera au public des faiblesses inséparables de l’humanité, mais qui, chez les grands hommes, s’agrandissent et servent d’arguments éternels à la race opiniâtre des détracteurs. Il est des calomnies qui traversent les siècles. Ne vaut-il pas mieux les prévenir dans leur essor ? Telle est l’alternative : ou laisser échapper des aveux regrettables, ou multiplier des désaveux répréhensibles. Qu’auraient perdu Châteaubriand et Lamartine à garder le silence ? Rien. Ils y auraient gagné de ne jamais découronner leur front de l’auréole poétique. Que n’ont-ils trouvé "sur leur route ce précieux témoin que la plus sainte des affections a placé auprès de Victor Hugo pour satisfaire à. la fois notre curiosité avide de détails instructifs et pour épargner au poëte aimé cette ostentation rebutante ou ce mensonge de toute la personne auxquels les condamnent souvent les autobiographies.
Dans ce livre, écrit aux côtés de Victor Hugo par un autre lui-même, mais par un autre que lui, il y a donc toute la modestie, toute la discrétion que l’on peut désirer. Il y a aussi toute la sincérité que l’on peut réclamer. Rien qui soit un document n’est omis. Ne craignez ni le remplissage ni la prolixité. Tout porte, tout peint, tout prouve. Attendez-vous à cette rare merveille d’un intérêt croissant et constant, relevé parun accent des plus littéraires. L’auteur se joue dans le récit ; coloriste par moments, il se ressent du voisinage de ce poëte
Qui d’un art lumineux fit un art flamboyant.
Mais il a le plus souvent l’allure classique de la prose du XVIIIe siècle, la langue aisée, rapide, transparente, le ton net, dégagé et quelque peu ironique des attiques de l’imagination ; certains morceaux seraient signés Mérimée ; l’ensemble fait penser à du Lesage rajeuni. C’est pur, limpide, gazouillant comme de l’eau d’une source. La naïade n’est pas loin !
Tout le premier volume appartient à l’enfance de Victor Hugo et à son adolescence. Qui songera à s’en plaindre ? Félicitons-nous de cette abondance de détails, suggestive et vraiment charmante. Quelques pages d’ouverture nous font connaître le père et la mère du poëte, deux tendresses qui l’ont accompagné, l’une jusqu’en 1821, au moment de sa réputation naissante, l’autre jusqu’en 1828, quand cette réputation était déjà de la gloire.
Ces figures du général Hugo et de sa femme ont longtemps suspendu notre attention, comme si nous eussions voulu discerner ce qu’ils avaient pu mêler d’eux-mêmes à l’âme de leur fils. D’un côté nous apparaissait un soldat brave et doux, humain au milieu des plus dures exigences de la guerre, — et de quelle guerre ! fidèle jusqu’à l’abnégation à la religion du serment, un héros avec un cœur féminin ! De l’autre, une jeune femme grave, austère, résolue, et en même temps d’une imagination romanesque et parfois exaltée, presque un homme pour diriger ses enfants dans la vie, presque un poëte pour les diriger vers l’art. Peut-on nier que Victor, comme dit l’auteur de ce livre avec l’accent d’une affection qui se sent des droits, comme disait la phalange juvénile de 1830 avec la familiarité de l’enthousiasme, ne tienne à la fois de ses parents, tous deux d’une originalité si vivace ? Le père semble lui avoir communiqué son intrépidité chevaleresque, sa loyauté qui se hausse aisément au sacrifice, et en même temps sa douceur d’enfant et son universelle pitié. Vaillance, générosité, tendresse, voilà l’élé" ment paternel dans cette âme de Victor Hugo. C’est une âme vaillante qui, la première, a lancé à l’art établi l’audacieux défi de la préface de Cromwell, qui depuis a supporté sans fléchir pour toutes ses œuvres dramatiques le triple assaut de la sottise, de l’ignorance et de l’envie, et qui enfin a su faire le suprême sacrifice à sa suprême conviction. C’est une âme généreuse, qui s’est éprise avec une effusion sacerdotale des laideurs, des infirmités et des misères, et qui, prolongeant sa pitié virgilienne des hommes gémissants aux animaux muets, a consacré ses odes, ses drames, ses romans, comme des œuvres évangéliques, à consoler ceux qui souffrent, à relever ceux qui sont abattus ! C’est une âme tendre, qui a porté jusqu’à l’idéal les deux sentiments les plus épurés, l’affection du fils et l’amour du fiancé. De sa mère le poëte semble avoir reçu la précieuse fermeté qui le soutint dans la lutte, la persévérance et la logique qu’il apporte dans l’innovation. Une qualité est souvent la fille d’un défaut. Victor Hugo ne doit-il pas à ce qu’il y avait de chimérique dans sa mère ce don naturel d’agrandir les proportions, cette vue idéale des objets qui fait de lui le dernier des poètes épiques, le seul qui voie grand tout en voyant juste, comme au bon temps du mendiant divin réclamé par sept villes, ou du soldat-poëte de Salamine, qui alla mourir loin d’Athènes ?
Dans les vingt-cinq premiers chapitres, Victor Hugo n’est qu’un bien petit enfant. Son histoire est celle de son père et de sa mère. Son père, ami de Joseph Bonaparte et bien vu de ce roi de quelques heures, mal vu de Napoléon pour n’avoir pas renié l’amitié de Moreau, suit le frère de l’empereur à Naples, où il fait la chasse aux bandits et capture Fra-Diavolo. Sa femme et ses trois enfants, Âbel, Eugène et Victor, vinrent le rejoindre en Italie. Mais un décret improvisa Joseph roi d’Espagne. Il fallut que le général se séparât de sa famille. Madame Hugo revient à Paris. Elle y découvre, pour loger ses bambins ingénieux et turbulents, un lieu de prédestination, un jardin grand comme une forêt vierge, aux extrémités de l’impasse des Feuillantines, à deux pas de la rue d’Ulm, sur un vaste terrain aujourd’hui transformé en rue. Que de fois, par les bonnes et longues soirées de l’École Normale, avonsnous promené nos regards avides sur ces espaces sacrés comme pour y surprendre la trace de ce passage glorieux !
Étrange et prodigieux enfant que ce Victor, qui, en se jouant, apprenait le latin à huit ans pour le savoir à onze, comme un élève de rhétorique, s’énamourait des moindres arbres et des moindres fleurs avec une curiosité instinctive de tout ce qui est la nature, et qui, toujours en quête d’insectes ou d’animaux fabuleux, avait sans cesse les yeux aux aguets, l’imagination en éveil ! Cependant, à un tournant de chapitre, nous voici bien loin des Feuillantines. Le décor change, et, cette fois, ce n’est plus l’Italie, c’est l’Espagne qui s’offre à ces jeunes regards ivres de lumière. Appelés par le général, Mme Hugo et ses enfants se mettent en route à travers le pays basque. Nous recommandons l’amusant récit de ce voyage, si pittoresque en lui-même et relevé par de perpétuelles inquiétudes.
a C’était toute une caravane qui partait… L’escorte était formée de 1, 503 fantassins, de 300 chevaux et des canons. Des deux côtés des voitures, marchaient les troupes. Parmi les cavaliers, on distinguait un groupe d’une vingtaine de jeunes gens, drapés dans de grands manteaux, coiffés de chapeaux à larges bords et l’épée au côté. Ces Almaviva étaient de simples auditeurs au Conseil d’État que l’empereur envoyait à son frère. Dans cette cavalcade caracolait le duc de Broglie. »
L’enfant de neuf ans, qui devait écrire Ruy-Blas, précoce observateur, déploya dès le premier jour une singulière intelligence de l’Espagne. A la première halte, un bourg le frappe par ses maisons tout éeussonnées. Ce bourg s’appelait Ernani. Il avait déjà ses partis pris en architecture et préférait toujours le beau au joli, les villes graves aux villes souriantes. La pensée se traduisait chez lui en images. Il possédait déjà la conscience du passé. On le vit un jour admirer, à la grande surprise des assistants, un huilier Louis XV, enguirlandé de roses d’argent. Ségovie l’émerveilla comme un rêve. Il arriva enfin à Madrid, où il devait habiter le palais Masserano. Là il prit en affection une galerie de portraits. « On l’y trouvait seul assis dans un coin, regardant en silence tous ces personnages en qui revivaient les siècles morts ; la fierté des attitudes, la somptuosité des cadres, l’art mêlé à l’orgueil de la famille et de la nationalité, tout cet ensemble remuait l’imagination du futur auteur d’Hernani et y déposait sourdement le.germe de la scène de don Ruy Gomès de Silva. » Mais bientôt le contemplateur perdit pour la première fois la liberté. Il passa, avec son frère Eugène, un au au collége des Nobles, sous la direction du gros D. Manuel et du sec D. Basile. Les progrès de l’insurrection espagnole ramenèrent en France toute la famille, à l’exception du père, qui y resta l’épée à la main jusqu’au dernier jour, s’offrant, après la bataille de Vittoria, à aller enlever Wellington !
Les Feuillantines ressaisissent leurs hôtes joyeux et rêveurs. Deux ans après, l’invasion de la France les surprend. Tandis que le général Hugo, en 1814 et en 181 S, oublieux de sa longue disgrâce, couronnait sa vie héroïque par la belle défense de Thionville, Mme Hugo, « Vendéenne » au fond de l’âme, faisait partager à ses enfants la joie du retour des Bourbons et son royalisme exalté. Après la chute de l’Empire, le général, de retour à Paris, mit ses deux jeunes fils à la pension Cordier, pour s’y préparer à l’École polytechnique. Victor comprenait les mathématiques, mais ne les goûtait qu’à moitié. La vocation du poëte avait éclaté. Il jetait sur le papier des vers de toute sorte, faibles, indécis, d’une certaine adresse déjà, mais dans le moule pseudo-classique. Mettons à part une remarquable ébauche de drame transcrite dans ce volume, Inès de Castro. Elle suffirait à faire pressentir le théâtre de Victor Hugo. Toujours sur les bancs, il concourut à l’Académie française pour le prix de vers, et ce fut au milieu d’une partie de barres qu’il reçut la nouvelle d’une mention obtenue. Timide, il se décida à grand’peine à aller remercier ses juges. Raynouard l’accueillit avec une brusquerie pédante, François de Neufchâteau avec une bienveillance protectrice.
Casimir Delavigne avait échoué à ce concours. L’accessit avait été remporté par Ch. Loyson, l’un des premiers en date de l’école doctrinaire. Quant au prix, il était partagé par deux lauréats, assez connus pour que leur nom dût se retrouver dans ce livre. L’un était M. Pierre Lebrun, l’auteur du Cid d’Andalousie et du Voyage en Grèce, dépassé sans doute en audace, mais qui lui-même avait de beaucoup dépassé tous les poëtes de l’Empire, poëte de talent, et qui laissera des pages inséparables de toutes les anthologies ; sincère ami de la poésie nouvelle, champion et conseiller des novateurs. L’autre devait être le romancier de Picciola.
En 1818, les deux frères sortirent de pension. Encouragés par leur mère, ils se donnèrent tout entiers à la littérature. Le lauréat de l’Académie française fut le lauréat plus éclatant des Jeux Floraux. Ses premières odes, d’un royalisme intempérant, encore imparfaites et farcies de rhétorique, surpassaient de beaucoup tout l’attirail pindarique des Jean-Baptiste et des Écouchard Lebrun. Dans sept ou huit pièces qu’il devait faire, oublier lui-même, ce jeune homme de dixsept ans était déjà le maître de l’ancienne ode française. Il devait être bientôt le créateur de la nouvelle ode, de celle qui est passionnée comme un drame et lyrique comme un poëme, sans exclamations et sans prosopopées. Ce début de génie provoqua l’attention des lettrés avant d’éveiller la foule. Soumet, trop illustre peut-être en 1818, aujourd’hui trop oublié, Soumet, qui, à le bien prendre, en exceptant Hugo, Musset, Gautier et Lamartine, n’est inférieur à aucun poëte de ce temps, traita cette réputation naissante comme une gloire qui devait être égale à la sienne, et accompagna Hugo de sa paternité sincère, tout en l’abandonnant de jour en jour dans sa marche de novateur. Châteaubriand baptisa ce nouveau venu du nom d’enfant sublime et l’accueillit avec une bienveillante froideur qui semblait avoir conscience d’une future rivalité. La renommée venait, clairons en bouche, au poëte adolescent. Mais Victor Hugo avait dans le cœur un bien autre rêve. Ce n’était pas de la Dame au vert laurier qu’il était le plus épris.
L’amour avait traversé sa vie. Ce n’était pas un de ces sentiments factices ou vulgaires qui usurpent ce nom divin. C’était cet amour pudique et passionné, impatient de liens sacrés, avide d’éternité, qu’inspire une sœu ; 1 de Juliette et qui fait du jeune homme un frère de Roméo. Cette tendresse ingénue et forte du fiancé pour la fiancée, V. Hugo l’éprouvait depuis plusieurs années pour la fille d’un des plus vieux amis des es parents, Mlle Adèle Foucher. Ces jeunes gens, ces enfants avaient été séparés dans leurs naissants projets par la prudence des deux familles. La destinée du poëte adolescent était alors si incertaine. C’était à lui de conquérir son rêve. Il y réussit vaillamment, après quelques années de travail incessant et de pauvreté noblement subie. Le jeune poëte déjà célèbre, ami de Soumet, pupille de Chateaubriand, et qui avaitLamennaispour confesseur et pour père spirituel, souffrit avec le sourire aux lèvres et la foi au cœur toutes les affres de la pauvreté parisienne. Il fut Marius, le Marius des Misérables, vivant au jour le jour, pendant un an, mais radieux, électriséf, transfi. guré, quand, au détour d’une allée dans le doux jardin du Luxembourg, il entrevoyait de loin celle qui dans son œuvre devait s’appeler Ethel, Dôna Sol, Regina et hier encore Cosette.
Pendant cette saison de lutte laborieuse et d’amoureuse attente, V. Hugo n’avait plus pour le raffermir celle qui aurait été la confidente des chastes amours et des nobles tristesses ; il avait perdu sa mère. Enfin cette lutte eut un terme. Abel Hugo avait fait éditer les Odes ; le premier acheteur fut le roi Louis XVIII.
L’édition s’enleva. Quatre mois après, V. Hugo reçut de Louis XVIII une pension de mille francs. C’était alors une fortune. « Avec mille francs l’on pou vait se marier ! »
Et ce fut ainsi que Victor Hugo épousa celle qui fut la splendeur de sa jeunesse, l’honneur de sa vie, la consolation de son exil. Aimante, inspiratrice, Mme Hugo a passé tout entière dans ces types fiers et doux de jeunes filles, pour lesquels le maître s’est toujours souvenu du premier et parfait modèle. Qui ne sait par cœur le cinquième livre des odes, dédié à la bien aimée et que l’on pourrait appeler le poëme des fiancés ?
III
Il marchait dans la vie d’un pas joyeux, fier, assuré, ce jeune couple respectable et charmant, ce jeune couple autour duquel s’ébattaient de beaux enfants, inspiration vivante de celui qui créa la poésie de la famille. Le poëte avait besoin de ces tendresses pré sentes. Les hostilités ne lui manquaient pas, jalouses, acharnées, féroces. Cromwell avait paru avec sa préface agressive. Les Orientâtes allaientéclater en mille fusées. Puis viendraient Marion et Hernani. La prise de possession du théâtre par le novateur de vingt-cinq ans n’était rien moins que l’expulsion de la tragédie routinière, fille menteuse du grand Racine et douteuse du moins grand Voltaire, Malheur aux Germanicus, aux Sylla, aux Pertinax ! La néo-tragédie elle-même timidement audacieuse de Soumet, de Guiraud, d’Ancelot, s’effaçait avec effroi devant le drame dont on entendait venir au loin la marche impétueuse comme une cava lerie qui se hâte dans les ténèbres. Mais Guiraud et Soumet avaient une trop grande âme pour quereller le succès d’autrui. Us s’attristèrent peut-être, ils s’étonnèrent sans doute, mais ils applaudirent. O cœurs de vrais poètes !
animas quales neque candidiores.
Terra tutit.
Quand on voit plus tard ( ces mémoires nous l’apprennent ) Alfred de Musset taquiner le succès de Notre-Dame-de-Paris par un méchant article d’écolier, on saisit la différence des époques et des hommes, et l’on se dit que, s’il y avait progrès dans le talent de la Pauvre fille h Lucie, il y avait sans aucun doute abaissement dans le caractère.
Harcelé par les journaux, par les parodies, par les propos de ville et de salon, Hugo devint un poëte militant. Il dut avoir en lui du chef de guérillas et du général d’armée. Toujours obligé de se tenir sur la défense, il dut aussi, pour n’être pas renversé, pousser parfois l’agression plus loin qu’il ne l’eût voulu plus tard. De là certaines exagérations des premiers romans et des premiers drames, qui ne se retrouveront ni dans Notre-Dame-de-Paris, ni dans Ruy Blas. Outrances regrettables peut-être, mais peut-être aussi fatales à leur heure ! Telles furent certaines paroles, certaines motions de Mirabeau, qui hâtèrent la marche de la Révolution et précipitèrent la chute de ses bruyants ennemis. Bruyants aussi et de mauvaise foi étaient les adversaires de Victor Hugo. Eux également s’acharnaient à des priviléges et ne voulaient pas en être dépossédés par une révolution du goût public. Qu’auraient-ils fait dans leurs citadelles vermoulues, épopée selon le Batteux, tragédie suivant d’Aubignac, poëme didactique d’après Delille ? Ajoutez que ces faux classiques, plus ou moins académiciens, s’intitulaient libéraux et s’autorisaient de leur libéralisme pour faire la guerre à celui qui devait les dépasser en politique autant qu’en poésie, et laisser la charte aussi loin que le code arbitraire d’Aristote. Apôtre de la liberté dans l’art, Victor Hugo avait contre lui, par une étrange confusion, tous les chefs de file du parti libéral ; non pas, il est vrai, les maîtres immortels de ce parti, un Benjamin Constant, un Lafayette, un Voyer-d’Argenson, mais ces libéraux de circonstance excités contre la Restauration par les intérêts révolutionnaires et leurs propres ambitions, plutôt que par les grandes exigences de 89 ; ces caméléons qui devaient être les satisfaits de 1832, après avoir été les muets de 1812 ; auteurs de tragédies à rimes pauvres et à mesquines allusions, qui, sous l’Empire, n’avaient pas hésité à se faire les censeurs de leurs confrères, et qui, dans les ventes de carbonari, auraient pu, pour attester leur libéralisme de fraîche date, comme certain grognard de la Loire, s’écrier avec vraisemblance : « N’ai-je pas été mameluck ! »
Tels furent ces hommes du passé, dérangés dans leur succès d’ennui par ce nouveau venu de génie, et qui jusqu’à la réaction littéraire de 1843, — leur ouvrage, — depuis Cromwell jusqu’à Lucrèce, ne ces—, sèrent de harceler, de calomnier Victor Hugo. Ils osèrent, — ces champions de la Charte, — au nombre de sept, demander au roi Charles X, sous forme de pétition, l’interdiction du drame sur le ThéâtreFrançais. Charles X leur répondit, en Bourbon et en homme d’esprit, qu’en fait de théâtre il n’avait que sa place au parterre. La tragédie ne pardonne pas. Ces sept messieurs, après 1830 tous députés, sinon pairs de France, durent voter d’ensemble la proposition Briqueville. Contre des adversaires si déloyaux, Victor Hugo devait grouper d’intrépides partisans. Ceux-ci lui vinrent en foule. De tels hommes attirent la conviction et l’enthousiasme. Comme la mer, sur leur passage ils appellent tous les fleuves. Rappelonsnous le voyage de Luther, mené sous bonne escorte et comme un prisonnier à la diète de Worms ; à chaque village s’augmentait la suite triomphale du moine, conduit comme un captif, escorté comme un roi. Telle fut la marche de Victor Hugo, rejoint à tout moment par quelque troupe enthousiaste qui lui criait comme aux Césars de Rome : « Te duce militabimus ! »
Le groupe intelligent des doctrinaires faisait alors cause commune avec lui et, sauf quelques réserves, l’autorisait de son alliance. Leur revue, le Globe, avait mis le talent incisif, l’érudition rajeunie, le sérieux imposant de ses collaborateurs au service de la nouvelle école. M. Dubois avait ouvert la marche ; M. de Rémusat, cet esprit si jeune encore en 1863, ce lettré par excellence, se déclara pour Cromwell ; M. Duvergier de Hauranne, ce jouteur de la politique, rompit une lance pour Hernani ; M. Magnin établit dans le journal la défense du romancier avec l’étendue d’esprit du novateur et le tact de l’homme de goût. Le Globe envoya encore à Victor Hugo un de ses rédacteurs qui devait être pendant quelques années l’Ali du nouveau prophète, le disciple de cœur et l’apôtre armé, M. Sainte-Beuve, grand critique dès son premier livre, grand poëte dès ses premiers vers.
Que de bonnes, que d’illustres amitiés s’étendaient sur le héros assailli ! Et cette grande âme de Jules Le Fèvre, et cette âme charmante de Nodier ! Le groupe ami que l’on commençait à appeler la Pléiade, outre Le Fèvre et Sainte-Beuve, se composait d’Alfred de Vigny, de Musset, si bien accueilli par Victor Hugo à ses débuts, de Jules de Rességuier, des deux frères Deschamps, Émile, le poëte de Rodrigue, Antoni, l’interprète du Dante, tous deux alors si novateurs dans le rhythme et dans la facture, si maîtres de la langue, à jamais inséparables de celui qu’ils secondèrent de leur talent, de tout leur esprit, de tout leur cœur. Béranger, plus clairvoyant que les autres Voltairiens, réconciliait le XVIIIe siècle avec Tari moderne en tendant la main à Victor Hugo. La vénérable amitié de M. Bertin lui assurait le Journal des Débats. Dans la presse militante, Rabbe combattait pour lui, et, près de Rabbe, Méry, un Ajax luttant pour un Achille ! Mérimée et Stendhal lui souriaient. Critiques à leurs premières armes, Planche et Janin vouaient à cause, l’un sa logique alors invincible, l’autre sa ve toujours inépuisable. Et les peintres et les jrs ! Impatients d’innovation, ils étaient cinq ou six aux côtés de Victor Hugo, presque tous à sa suite. David, Charlet, Louis Boulanger, les Dévéria, étaient les intimes du poëte. Derrière toutes ces gloires ou ces réputations fraternellement liguées arrivait radieuse comme l’espérance, ardente, échevelée, irrésistible, la Jeunesse !
Ce fut une belle soirée que la première représentation d’Hernani. Le monde avait retrouvé le secret de ces dévouements grandioses qui entraînent sur les pas d’un réformateur des enfants, des jeunes femmes, des jeunes gens, des vieillards, saintement fanatiques, agrandis par leur conviction, prêts indifféremment à l’héroïsme du combat ou à l’héroïsme du martyre ! Légion d’Épaminondas, catéchumènes galiléens, disciples de Mahomet, Sans-culottes de 92, vos enthousiasmes étaient égalés ! Le spectacle le plus merveilleux ne fut pas seulement la vision de splendeur et de force qui éclata dans le drame nouveau, cette aurore romantique qui fit songer à la triomphante aurore du Cid, ce fut peut-être cette entente si énergique et trop peu durable, hélas ! de tous ceux qui avaient un talent et un nom en faveur du Maître que beaucoup ont abandonné ; ce fut l’admiration de ceux-mêmes qui croyaient encore à la vieille Melpomène, l’applaudissement d’un Châteaubriand et d’un Soumet ; ce fut surtout l’unanimité de la jeunesse qui combattait pour le grand Art comme elle eût combattu pour la Liberté ou pour la France !
Cette bataille aux chances inégales recommença à toutes les premières de Victor Hugo. A partir de 1830, le récit de sa vie tient surtout dans le récit de ces soirées haletantes, jusqu’à cette retraite du grand poëte, provoquée par l’inconcevable insuccès des Burgraves. Le public a voulu siffler Phèdre une seconde fois et contraindre une seconde fois Racine à quitter la partie devant Pradon enorgueilli. Il n’y a que trop réussi. Voilà pourquoi l’auteur du Roi s’amuse a encore les Jumeaux en portefeuille.
L’auteur quitte Victor Hugo en 1843, au moment où son entrée à la chambre des Pairs inaugure son existence politique. Une nouvelle vie semble commencer du jour où l’artiste se double de l’homme d’État, où les idées répandues dans le Dernier jour d’un Condamné, dans Claude Gueux, dans Littérature et Philosophie mêlées, trouvent leur expression en dehors de l’art.
En attendant cette nouvelle publication, qu’il nous soit permis d’appuyer sur les mérites de ces deux volumes et de faire une fois pour toutes ressortir leur importance. Ils seront d’un poids considérable dans les balances de la postérité. Or nous sommes déjà la postérité pour Victor Hugo. Les passions de nos pères ne nous atteignent plus. Eh bien ! de quelles préventions déposées dans certains esprits, de quelles ignorances, de quelles erreurs cet ouvrage ne fait-il pas justice ? Ce n’est point seulement un modèle de narration, c’est une œuvre de vérité et un bon livre tout à la fois !
Voilà donc la lumière répandue sur tant d’années obscurcies par les calomnies ténébreuses. « Toile et lege. » L’œuvre de Victor Hugo proclame un grand poëte ; sa vie ne proclame-t-elle pas un homme de bien ? Que ces pages écourtées de la fin laissent dans l’ombre peut-être quelques faiblesses, faut-il pour cela faire chorus avec ses détracteurs ? Et ces détracteurs sont-ils si parfaits pour oser lui jeter la première pierre ? Pas un de ces Zoïles du génie et du malheur, critique ou pamphlétaire, qui n’eût un bien autre compte avec sa conscience, s’il descendait en lui-même avant de s’attaquer au poëte, qui a dans sa vie des actions égales à ses œuvres. On peut apprendre le courage à l’école de Victor Hugo et le désintéressement aussi. Refuser une pension royale au prix de l’abandon consenti de Marion Delorme, écrire, au mépris de tous les dangers, à un condamné politique qu’on a toujours un asile prêt pour lui, sauver de l’échafaud la tête de Barbès, ne sont pas des traits ordinaires. Nous ne parlons pas des sacrifices plus étendus et plus solennels que Victor Hugo a pu faire depuis. Enfin, de ces années d’enfance et de jeunesse consacrées sans relâche à la piété filiale, à l’amour pur, au travail incessant et héroïque, la personnalité de Victor Hugo se dégage intacte, épurée et certainement agrandie. Toutes les mauvaises légendes que l’envie avait fait circuler disparaissent au toucher de cette vérite palpable, comme des oiseaux de nuit s’échappent frisonnants au premier jet de lumière. Victor Hugo est visible devant nous. Or, qui vaut mieux que lui ? Nous trouverions plus aisément ceux qui lui sont inférieurs. Un grand esprit complétant une grande âme, voilà ce que nous montre ce livre. Que les calomnies reviennent donc à leurs inventeurs, et qu’à partir d’aujourd’hui celui qui a sottement recueilli ces rapsodies envieuses ait un regret ; que celui qui les a propagées ait un remords !
C’est un bon livre, avons-nous dit également. Oui, car à chaque page rayonne dans un exemple tantôt la conscience, tantôt l’honneur, tantôt la conviction, toujours une vertu ! Souhaitons aux hommes des générations nouvelles que ces vertus soient leur proie, selon la belle expression d’Aristote. Us doivent suivre un guide qui nous conseille le culte de la famille, la pauvreté fière et studieuse, le dédain du succès que le travail n’a point préparé, la foi réfléchie à l’éternelle religion de l’art. Allez à votre triomphe, ô livre, ô vie, qui portez avec vous de tels enseignements !
Et vous, mystérieux auteur, quand la publicité n’aurait pas livré votre secret, n’eût-on pas deviné, en dépit de l’anonyme, que vous étiez une femme et de celles qui sont les inspiratrices des héros ? Votre tact, votre délicatesse, vos réserves mêmes, l’exquis en tout, vous ont trahie. Vous n’eussiez pas aussi bien rempli cette mission d’équité si le poëte n’avait occupé la première place dans votre cœur. Vous n’avez parlé avec cette justesse et cette hauteur que parce que vous aviez saintement aimé, dans le devoir et devant Dieu !
O voix légitime du grand poëte, qui devait se taire aujourd’hui, votre vibration, pour être nouvelle, ne nous est pas inconnue. Vous êtes la jeune fille glorifiée par les Odes, la jeune mère divinisée par les Chants du Crépuscule et les Voix intérieures. Rêve de son adolescence, idéal réalisé de toute sa vie, vous êtes la compagne de Victor Hugo dans tout le sens de ce beau mot. Et voici, ô femme de— tous les dévouements, qu’après avoir accompagné ce génie jusqu’à l’exil, vous avez voulu par un effort sublime le suivre devant la postérité et apparaître encore, après cette vie passagère, défendant et glorifiant la mémoire du frère de votre âme par votre estime, par votre admiration, par votre amour ! Mais aussi que le poëte vous a comprise et vous a devinée, et comme vous êtes bien, ô Justice, ô Pureté, ô Vertu, celle qu’il a désignée à nos respects dans une apothéose candide (1), des lis sur le front, des lis sous les pieds, lis vous-même, fleur parmi les femmes.. Date lilid !
Nota. —Depuis la publication de cet article, M » 1 Victor Hugo a cessé de vivre. Une grande âme n’est plus. Nous avons pu mesurer l’étendue de la douleur éprouvée par les vieux amis du maître au deuil que nous avons ressenti. Mais Mmc Victor Hugo a du moins laissé l’impérisable mémoire de ses vertus et de son dévouement. Les lis se sont changés en immortelles.
Voir la dernière pièce des Chants du Crépuscule.
L’ESTHÉTIQUE DE VICTOR HUGO.
i
Parmi les nouveautés que notre siècle présentera à l’admiration et, nous ne craignons pas de le dire, à la reconnaissance de la postérité, la plus étonnante peutêtre sera ce développement en tout sens, cette expansion capricieuse en apparence, mais vaiment lyrique et féconde, des génies et des talents contemporains. La diversité, le renouvellement, sont devenus comme les lois invisibles et les mystérieuses garanties des grandes vocations littéraires. Par contraste, laspécialité semble désormais le lot exclusif des savants. Ainsi, en dehors de ces tenaces chercheurs qui vont étendant leurs découvertes dans un petit espace, que voyons-nous ? partout plusieurs hommes dans le même écrivain et comme des métamorphoses intellectuelles que les modernes auteurs provoquent en dépassant sans cesse les limites des anciens genres. Depuis dix ans les quelques critiques qui ont excellé ont été poètes presque au même titre que Leconte de Lisle ou Y. de Laprade. Cependant, avant ce phénomène récent, un autre de même nature, tout aussi imprévu, plus imposant à coup sûr, avait éclaté il y a plus de trente ans. C’était sous une autre forme la réconciliation de l’esprit d’analyse et de l’imagination créatrice ; ici ce n’était pas encore le critique qui s’élevait à la dignité de poëte, mais le poëte qui s’appropriait et s’adaptait en quelque sorte les nouveaux caractères du critique. Et ce poëte, que d’autres ont suivi avec succès dans cette entreprise originale, était le plus puissant et déjà le plus glorieux des rénovateurs de l’Ode ou du Drame, Victor Hugo.
On vit, comme pour la première fois, — car l’exemple de Corneille examinant des pièces d’après Aristote est incomplet et accidentel, — l’inspiré, l’être d’intuition, donner à la critique une large place dans son œuvre. L’esprit de système, qui relève de la science plutôt que de l’art, la méthode de généralisation, devinrent aisément familiers à Victor Hugo, qui, de bonne heure, joignit ces dons et ces ressources de la réflexion et de la volonté aux priviléges natifs de l’imagination la plus abondante. Non content d’avoir contracté cette alliance, il n’a cessé de la confirmer par des témoignages dont le plus éclatant date d’hier. Quelle est la pensée du Lyrique des Contemplations ? Renouveler ce qu’il a fait en 1827, en 1835, appuyer d’une œuvre de philosophie littéraire des créations hardies, donner pour complément et pour auxiliaire aux Misérables et à la Légende des Siècles un ouvrage de doctrine et d’explication. « A l’occasion de Shakespeare, toutes les questions qui touchent à l’art se sont présentées à son esprit. » Shakespeare n’occupe donc que quelques chapitres de ce long ouvrage. La plupart du temps il disparaît « derrière son introducteur ». Nous le disons franchement, sans songer à en tirer un grief contre Victor Hugo. Sachons échapper au travers assez commun chez les lettrés de demander aux romanciers ou aux poètes autre chose que ce qu’ils nous promettent et d’appliquer à un volume de sonnets des exigences tolérables pour un poëme épique. Plus d’un a reproché à Victor Hugo sa perpétuelle intervention dans ce livre. Cette intervention n’est-elle pas annoncée par les premières lignes ? Est-il d’ailleurs d’un médiocre intérêt de voir l’un des plus beaux génies de noire temps se reposer de l’invention dans le recueillement et nous donner le résultat de ses rêveries et de ses recherches à l’appui de ses odes, de ses romans, de ses drames ? Un poëte qui se fait critique une fois de plus, un maître qui veut juger ses aînés, l’auteur de Ruy Blas et de Notre-Dame parcourant l’histoire littéraire et selon ses préférences choisissant ses stations, le penseur étudiant les relations futures de l’art avec la société, voilà ce que l’on trouve dans ce livre. Connaissez-vous un spectacle plus intéressant, plus digne à la fois d’attention et de respect ? « Ne pas admirer Eschyle », dit avec raison Victor Hugo, « est un signe de médiocrité ». Rester indifférent à ce livre serait un acte d’irrévérence et d’ingratitude envers le génie.
II
Il y a dans l’œuvre de Victor Hugo trois ouvrages qui se complètent l’un par l’autre, la Préface de Cromwell, Littérature et Philosophie mêlées, William Shakespeare. Ils contiennent les idées personnelles de Victor Hugo sur l’art, tous ses jugements sur ses prédécesseurs, ses théories, comme ses déductions pratiques. Le livre d’hier nous fait surtout connaître la pensée tout entière de l’auteur, en développant certains points, en déterminant quelques autres, en fixant sous des formules arrêtées les opinions un peu flottantes de Ven-" faut sublime et du jeune homme qui fut Olympio. De ce travail définitif est sortie une Esthétique qui, facile à dégager des œuvres antérieures, n’apparaît qu’aujourd’nui sous toutes ses faces.
Les divisions de cet ouvrage indiquent à elles seules l’intention que n’a point déguisée l’auteur. Quatre chapitres importants sont consacrés à Shakespeare, le reste appartient au poëte du XIXesiècle, qui s’entretient avec ses contemporains. Aucun de nous ne songera à s’en plaindre. La profession de foi littéraire de Victor Hugo vaut bien qu’on l’écoute, qu’on la médite, et aussi qu’on la discute avec le respect que l’on doit au génie, avec la sincérité que chacun doit à sa propre conscience. Cette profession de foi fait pour nous le principal attrait, l’intérêt durable de cet ouvrage. Car l’étude sur Shakespeare nous a paru comme l’étude sur Mirabeau, dans Littérature et Philosophie mêlées, le brillant, l’éloquent, le pompeux développement d’idées qui sont familières aux lettrés. Ce commentaire ajoute-t-il beaucoup aux notions que nous ont dispensées succès sivement Schlegel, Gœthe, MM. Guizot, Villemain, Philarète Chasles, Montégut et Taine ? La sublimité du style emporte souvent Victor Hugo plus loin que ceux qui l’ont précédé, mais il les dépasse alors par la portée de l’expression plutôt que par l’étendue de la pensée. Autrement, nous n’avons guère saisi au passage de vues nouvelles, d’aperçus destinés à modifier les résultats acquis. « Shakespeare, c’est l’existence…. Il est l’homme cyclique qui forme le moyen âge… il allie à l’horreur souveraine le charme auguste des forts et la grâce profonde… un trouble grandiose, un rêve sacré se mêle à son inspiration. » Toutes idées inconnues il y a un quart de siècle, justes, grandes, mais qui ont été plus d’une fois déroulées, sinon avec la même ampleur de langage, du moins avec une rare puissance de réflexion et de logique. Les pages récentes de Victor Hugo sur Hamlet sont très-belles, mais d’une beauté qui ne fait point pâlir les pages si pénétrantes que M. Montégut nous a livrées sur le même sujet. Ainsi de Macbeth. Mais là n’est pas la question. Dans une étude qui précédait vingt commentaires riches de détails, curieux jusqu’au scrupule, on ne pouvait sans injustice réclamer cette perpétuelle invention critique que l’on est en droit d’exiger de M. François Hugo, traducteur de Shakespeare, ou de M. Taine, historien de la littérature anglaise. Un magnifique résumé, un large ensemble de faits et d’idées, voilà tout ce que nous demandions d’avance à cette brève partie d’un livre qui va plus loin que son titre ; voilà ce que nous avons trouvé et ce qui nous semble suffire à l’instruction du public et à l’enchantement de lecteurs plus exercés qui reconnaîtront avec une joie délicate leurs pensées habituelles transfigurées par le pouvoir de l’expression, ce charme, cette splendeur, cette magie ! Une idée générale, au toucher lumineux de ce génie, se revêt d’originalité et de grandeur. C’est Galatée à laquelle un Pygmalion, plus étonnant que l’antique sculpteur d’âmes, communique mieux que le privilége de la vie, le don miraculeux de l’éternité.
III
Si belles qu’elles puissent être, ces pages sur Shakespeare offrent donc un intérêt moins puissant que le reste du volume. Ce n’est plus ici l’œuvre fréquemment interprétée du plus grand des poëtes, c’est la poésie elle-même qui est en cause, c’est l’Art qui est mis en jeu. Nous avons ditqu’il y avaitlà toute une Esthétique. Chez les Allemands, le triomphe d’un système métaphysique implique l’apparition d’une histoire de la philosophie. De même une Esthétique, qui n’est pas autre chose que la métaphysique du Beau, suppose ce que l’on pourrait appeler une philosophie de l’histoire littéraire. Il est à la fois ingénieux et logique de créer une tradition et une antiquité respectables aux opinions que l’on veut faire triompher des idées opposées d’Aristote sur le drame et de Platon sur la poésie. Si novateur que l’on soit et avec une juste fierté, on ne peut se résoudre à rompre avec le passé. C’est ce que n’a jamais fait Victor Hugo, quoi que prétendent ses calomniateurs intéressés. Il ne s’est détaché du chœur harmonieux des génies classiques que pour se rattacher à cette troupe immortelle des génies sublimes et démesurés. Et réellement il est de cette race, et non le moins grand ! Se considérant à bon droit comme l’anneau suprême de cette chaîne inspirée, il a renoué la chaîne devant nos yeux en déroulant la suite majestueuse de ceux qui sont les ancêtres de sa poésie et jusqu’à un certain point de son esthétique. Ainsi les exemples des maîtres anciens annoncent et d’avance autorisent les préceptes du maître moderne. C’est la marche qu’a suivie Victor Hugo : une revue de l’histoire poétique du monde précède l’examen et la solution des grands problèmes de l’Art, de façon à faire pressentir la méthode de cet examen et l’esprit de ces solutions. Pour se préparer à l’étude et un peu à la réfutation des idées de Victor Hugo sur l’Art, il suffit de parcourir la nomenclature de ceux que le poëte des Burgraves, avec une logique.impérieuse mais exclusive, appelle : « les Génies ! »
On sait que chacune des Communions chrétiennes a ce que les théologiens nomment un canon, tableau des livres sacrés admis par les assemblées ecclésiastiques. Ainsi le canon des Luthériens rejette comme apocryphes certaines parties de la Bible que le Concile de Trente a maintenues, telles que les livres d’Estlier, de Job, des Machabêes. Le canon littéraire de Victor Hugo n’est pas moins rigoureux que celui des Luthériens. Une liste des génies doit être restreinte. Jusqu’à quel point ? Ici commence pour nous la liberté de discussion. Voici donc l’énumération proposée par celui qui à une autre époque aurait su concevoir et créer VOrestie, les Annales, la Divine Comédie, mais qui, par contre, n’eûtpeutêtre jamais trouvé cet accord de qualités qui lui semblent à tort inférieures et qui font naître un Œdipe-roi, une Alceste, un Banquet, un Polyeucte.
Homère, Job, Eschyle, Isaïe, Ézéchiel, Lucrèce, saint Jean, saint Paul, Juvénal, Tacite, Dante, Rabelais, Cervantes, Shakespeare, Rembrandt, Michel-Ange, Beethoven, tels sont les puissants, les vrais inspirés que Victor Hugo décore seuls du nom de génies. Restent en dehors de cette famille élue, qualifiés par le critique d’esprits très-grands, moins grands, Sophocle, Aristophane, Euripide, Platon, Thucydide, Théocrite, Virgile, Corneille, Pascal, Molière, Milton, Raphaël, Mozart, que nous nous permettons, dans notre humble conviction, de croire les égaux de presque tous ceux que devait leur préférer l’auteur des Burgraves et des Contemplations.
« Il y a des hommes-océans » dit quelque part l’éminent critique en parlant de Shakespeare et de tous ceux qu’il lui associe. Cette métaphore indique les limites de l’admiration de Victor Hugo. Où n’est pas la tempête, il ne daigne pas reconnaître la majesté et la grandeur. En réalité qu’est-ce que cette liste si restreinte et dont nous combattrons l’exiguïté ? C’est en quelque sorte le tableau généalogique des aïeux littéraires de Victor Hugo, c’est la famille poétique de celui qui a dressé Eviradnus à hauteur la des Titans féodaux d’Alighieri et qui a sculpté les gigantesques figures de Job et de Barberousse dans le rocher même où se débattait Prométhée enseveli. Mais ce groupe restreint, si imposant qu’il soit, ne nous représente pas tous les grands initiateurs de l’humanité. Dieu merci, l’humanité est plus riche, et jamais elle ne consentira à se laisser ravir une partie de ses plus purs trésors par un poëte trop grand pour ne pas régler ses préférences sur ses affinités !
Il y a parenté entre VictorHugo et ceuxpour lesquels nous professons du reste une admiration aussi fervente quoique moins limitée. Autrement les comprendrait-il à ce degré de pénétration et de profondeur auquel personne n’a atteint avant lui ? Une si rare intelligence de créations complexes et parfois énigmatiques ne peut s’expliquer que par des liens impérieux, par d’occultes sympathies qui, en traversant les siècles, ont fait revivre l’œuvre des morts aux yeux du noble vivant qui les interrogeait. Cette revue des génies est une perpétuelle évocation, le vrai aperçu à travers le grand, la vision, à la fois réelle et idéale, des poètes qui sont aussi des géants, la ressemblance humaine fixée et la parcelle divine saisie dans les êtres d’action et de mystère qui ont fait entrer dans leur œuvre la vie toujours, souvent l’infini !
Nous disions tout à l’heure que sur Shakespeare on avait écrit d’aussi belles pages, de plus belles pages peut-être que celles que nous a données Victor Hugo. Mais jamais nous n’avons rien lu de plus éloquent, deplus complet dans la brièveté, de plus admirable en tout point sur Job, Eschyle, Isaïe, Juvénal, Tacite, saintJean, saint Paul, Dante et Cervantes. L’hymen de la poésie et de la critique a produit un merveilleux enfantement. Nous aimons bien moins le portrait d’Ézéchiel déparé par une de ces trivialités exorbitantes que nous ne saurions admettre ici, pas plus que dans les Misérables. Quant à celui d’Homère, les traits en sont éparpillés avec une certaine confusion. De même Lucrèce nous semble vu d’une manière incomplète ; son panthéisme est seul en saillie ; sa tristesse héroïque n’est pas même indiquée. En contemplant successivement ces modèles d’une critique agrandie, nous nous sommes enivrés de joie lyrique, de bonheur intellectuel, d’étincelante ambroisie ; pourtant, comme cette amertume qui, chez le poëte latin, se mêle au breuvage des voluptés, nous sentions se glisser en nous un regret que la plénitude de l’enthousiasme ne pouvait conjurer. Nous cherchions involontairement dans les intervalles d’autres génies oubliés à leur date, grands poëtes exclus par un grand poëte, sereines et nobles figures qui, par leur contraste harmonieux, eussent mieux fait lessortir ces types divinisés de la Puissance, de l’Audace et de la Force !
IV
Quels sont donc ces génies rejetés au second plan, relégués dans l’ombre ? C’est toute une famille de poètes, d’historiens, d’orateurs, avec laquelle Victor Hugo ne compte pas parce qu’il n’y reconnaît point les caractères et les visées de sa race. Victor Hugo et ses devanciers sont les découvreurs et les conquérants du sublime ; les autres sont les adorateurs et les interprètes du Beau. La poursuite du Sublime ouvre des perspectives jusque sur l’Infini ; la recherche du Beau nous ramène au Fini, mais en même temps à l’Harmonie et à la Perfection. Le Sublime s’accorde toutes les libertés ; le Beau admet toutes les règles. Entre le Sublime et le Beau nous n’avons pas à décider. Nos prédilections nous portent tout autant que Victor Hugo vers Eschyle et vers Shakespeare, que nous regardons comme les deux astres poétiques de l’humanité.
« Comme deux rois amis, on voyait deux soleils
Venir au devant l’un de l’autre (1). »
C’est donc en quelque sorte au Sublime que nous donnons l’avantage. Cependant, après Eschyle et Shakespeare, nous rétablissons l’égalité entre les
(1) Les Orientales. génies des deux familles, puisque Victor Hugo a dit excellemment : » L’Art est la région des égaux ! » David, Sophocle, Aristophane, Euripide, Platon, Thucydide, Virgile, Corneille, Lafontaine, Pascal, Milton, Molière, ne nous paraissent en rien inférieurs à aucun de ceux que Victor Hugo leur préfère. Nous réclamerions volontiers pour Sénèque trop peu connu, si cette cause n’était trop longue pour être plaidée et trop compromise pour être gagnée. Mais il est un nom que nous ajouterons à cette liste, un nom que Victor Hugo semble avoir évité, le nom même de l’éloquence, Bossuet.
Prenons quelques-uns de nos génies, ou cherchons si leurs titres ne valaient pas ceux d’Êzéchiel et de saint Paul. En vérifiant une fois de plus l’indifférence de Victor Hugo pour Sophocle, nous nous sommes demandé si telle ou telle architecture pélasgique ne lui serait pas plus précieuse que le Parthénon. Autrement peut-on méconnaître le Phidias du Drame, celui qui le premier a su imprimer à la passion la sérénité et la pureté du marbre sans lui rien retirer du libre mouvement de la vie, introduire un calme harmonieux dans les situations les plus violentes et demander les pleurs à l’adhésion du Cœur noblement ému, plutôt qu’à la surprise des sens ébranlés ? Plus varié qu’Eschyle, lyrique dans Electre, divinement élégiaque dans Ajax et dans les Trachiniennes, épique et sacerdotal dans Œdipe à Colone, moraliste dans Philoctète, tragique dans Œdipe-roi et dans Antigone, Sophocle est de plus le véritable créateur du Drame. Il succède à un plus grand poëte que lui, mais non à un poëte dramatique. Dialogues épiques coupés par des odes, voilà les tragédies d’Eschyle. Celles de Sophocle ont trouvé pour la première fois une forme scénique, cette forme qu’ont plus ou moins adoptée tous les poètes dramatiques, même Victor Hugo.
Nous admettons à la rigueur que malgré son Alceste et son Hippolyte que Phèdre n’a pas égalé, malgré son rôle incontestable de novateur, Euripide soit écarté de ce sommet sacré où ne le placeraient ni la Beauté pure, ni le Sublime. On peut lui reprocher le petit nombre de ses chefs-d’œuvre, mais un tel grief tomberait devant l’homme qui fut à la fois l’Eschyle et le Sophocle de la Comédie, qui a marié le Sublime et la Beauté dans la combinaison la plus harmonieuse, devant cet Aristophane qui offre à la Matière Lysistrata et à l’Idéal les Oiseaux, et qui n’a besoin que d’un coup d’aile pour s’élancer de la réalité la plus bouffonne dans le surnaturel le plus aérien. Nous ne comprenons pas ces hésitations de M. Victor Hugo en face d’Aristophane. Autrefois dans la Préface de Cromwell, il lui déniait à peu près le génie en le comparant, à l’égard d’Homère, « à ces pygmées qu’emporte Hercule dans sa peau de lion. » Aujourd’hui il ne le diminue pas moins, tout en lui reconnaissant une singulière puissance comique. Il lui retranche la moitié de lui-même, ce génie lyrique à ailes déployées qui permet au grand Athénien de rejoindre Eschyle et Pindare. Par ce lyrisme, Aristophane se rattache à la vieille Ionie ; par cette puissance bouffonne il personnifie la Démocratie athénienne. Pourquoi donc appeler Eschyle le grand Grec, Eschyle qui (M. Victor Hugo le reconnaît ailleurs) semble à certains moments dépaysé dans lAttique comme un transfuge de l’Orient ? Le grand Grec serait Aristophane, cette âme mobile de la multiple Athènes, si ce n était encore plus le divin Platon.
Platon exclu de la famille des génies ! qu’en auraient dit Pétrarque et l’enthousiaste Renaissance et notre Lafontaine ? Platon philosophe, orateur, poëte comique, poëte épique à la fois dans le même dialogue, passant de l’ironie au sublime, comme Alcibiade d’un plaisir à un triomphe, comme Aspasie d’un festin de Callias à l’oraison funèbre de Ménexène. Avoir fait le Phèdre et le Banquet, créé des mythes comparables à ceux d’Hésiode (1), découvert les lois éternelles de la Beauté, institué le culte idéal de l’amour, deviné peutêtre le poëme de l’Ame dans les conceptions les plus grandioses, pour se voir rejeté parmi les talents secondaires, à quelque distance de Térence et de Salluste ! Et cela quand, plus sûrement qu’Eschyle ou qu’Homère, on est l’image idéale d’une civilisation flexible et d’un peuple épris du Beau, quand seul on peut disputer à Aristophane et à Sophocle le droit de représenter la Grèce aux yeux ravis de la postérité !
Et le grand Latin serait Juvénal ? La réflexion nous a dit depuis longtemps : « C’est Virgile ». Ceci, pour nous, n’enlève rien à la splendeur de Juvénal, de Tacite, de Lucrèce. Mais Virgile a donné dans ses
(1) Her l’Arménien, ta Caverne, la Naissance des Cigates, etc., etc. deux chefs-d’œuvre une expression plus complète du génie italien. Les Géorgiques sont le poëme de la terre maternelle ; l’hymne attendri et filial dédié par une âme reconnaissante aux beautés visibles d’une région fortunée. VÉnéide n’est pas, quoiqu’on dise, une épopée de convention. —C’est le poëme fier et doux des antiques origines, la vieille Rome glorifiée comme la Grèce d’Homère dans ses grandeurs fabuleuses, l’héroïsme religieux et politique des Camille, des Fabius, des Paul-Émile personnifié dans la noble figure d’Énée, le courage presque fatal des Décius et des Scévola incarné dans Turnus, la gloire républicaine des siècles conquérants et législateurs exaltée à deux reprises dans la plus magnifique apothéose, l’Élysée plus large et plus lumineux que l’Hadès homérique, ouvert aux justes, digne de Caton, voilà l’Enéide ! et ce n’est rien encore. Il y a mieux dans toute l’œuvre virgilienne ; il y a la double nouveauté de la Tendresse et de la Mélancolie pénétrant à la fois dans l’art avec ce poëte qui fut surtout une âme. Jamais sensibilité plus prodigue ne s’était épanchée sur l’homme et sur le monde ; de Virgile date l’avénement de la pitié dans la poésie. Avant lui, qui avait chéri la nature, qui avait glorifié l’amour ? Lucrèce avait chanté aussi la nature, mais comme une puissance sombre et formidable. Virgile l’a fait aimer comme une mère au sourire éternel. Euripide avait affranchi l’amour des réserves de Sophocle et des interdictions d’Eschyle, mais pour le maudire comme un fléau fatal etcruel. Virgile 1 accepte dans son indulgence et dans sa pitié, et il le fait plaindre comme une fièvre touchante et sacrée. Partout il innove ; dans la nature et dans la passion il crée l’idéal moderne ; et ce ne serait pas un génie !
Pourquoi cette exclusion ? Pourquoi Molière et Corneille sont-ils tour à tour admirés, et rejetés par Victor Hugo ? Pourquoi cet oubli de Raphaël, de Pascal, de Mozart, ce dédain pour Bossuet et pour Gœthe ? Molière est bien l’égal de Cervantes, et certes il a créé plus de types que Rabelais et fait une œuvre vraiment universelle. Mais il lui manque « cela ». Nous citons : « cela c’est 1 inconnu, cela c’est l’infini. » On peut se demander si le Fini dans ses proportions parfaites, dans sa plénitude qui devient la Beauté, ne peut pas compenser l’absence de l’Infini. Nous ne découvrons du reste pas plus Ylnfini chez Rabelais ou chez Cervantes que chez Molière. Ce sont trois athlètes de l’Ironie, de la Gaieté vengeresse, de la Raison armée, mais ce n’est pas chez Molière que l’Idéal est, le moins haut. Prenons-en à témoin Alceste, Célimène, don. Juan, Scapin, et tous ces types qui chaque jour s’agrandissent. D’ailleurs ne trouverait-on pas tout autant d’infini dans ces génies que dans ceux que cite Victor Hugo ? Virgile n’a-t-il pas fait passer dans ses vers toute une sensibilité inconnue d’animaux et de plantes, le frisson intelligent de la nature, les larmes des choses ? Pascal est hanté par cette idée de l’Infini ; il en a le trouble, la fièvre, le vertige, et il nous les communique. Que leur manque-t-il donc ? Quant à Bossuet, nous craignons bien que les doctrines de Victor Hugo sur Yutilité de Part ne l’aient fait rejeter comme inutile. L’admirable écrivain aussi impétueux, aussi véhément, aussi hardi dans le maniement des images et des mots que Saint-Simon et que Victor Hugo eux-mêmes, est resté masqué, nous en avons peur, par l’orateur des deuils royaux et l’interprète de la politique sacrée. Et pourtant que d’infini dans Bossuet ? Ce ne sont qu’échappées mystérieuses ou larges perspectives ouvertes sur la mort, sur l’éternité, sur Yinconnu. Ce n est pas Eschyle, ce n’est point Pindare ou Shakespeare, c’est Bossuet devenu leur égal qui a dit :
« Ce nom de cadavre ne lui demeurera pas longtemps ; il deviendra un je ne sais quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue. »
« La nature nous fait signifier qu’elle ne peut pas nous laisser longtemps le peu de matière qu’elle nous prête. »
« Cette recrue générale du genre humain, je veux dire les enfants qui naissent, semble nous pousser de l’épaule et nous dire : « Betirez-vous ; c’est maintenant notre tour. »
De telles pensées sont innombrables dans l’œuvre de Bossuet. Enfin nous ne pouvons comprendre que Gœthe soit également rejeté au nom de l’Infini, Gœthc, le poëte surhumain des deux Faust, qui dans son œuvre a fait tenir la lutte moderne de l’âme humaine entre le Doute et la Foi, lutte aussi épique, aussi formidable que le grand duel d’Ilion ; les obsessions du passé gothique représentées par Méphistophélès et le chœur du Brocken ; la nostalgie de l’antiquité personnifiée dans l’évocation d’Hélène ; le rêve des dieux inconnus et de l’éternel Féminin ; œuvre immense qui traverse le Paganisme, le Moyen Age, la Renaissance, le scepticisme voltairien, le panthéisme germanique ; épopée religieuse qui va d’Hésiode à Hégel ; troisième œuvre cyclique de l’humanité.
Nous ne regrettons pas d’avoir insisté sur cette partie très-importante de l’ouvrage de Victor Hugo. Une revue littéraire des siècles faite par un tel homme avait de quoi provoquer l’admiration par ce qu’elle contient, la discussion par ce qu’elle omet ; de plus, ces choix et ces exclusions contribuent à élucider l’Esthétique.définitive de Victor Hugo. De son Panthéon l’on peut conclure quel sera son Symbole. Car cette préférence accordée au Sublime sur le Beau, et seulement à un certain genre de Sublime, ne peut s’expliquer que par des théories qui ont leur grandeur et leur vérité, mais qui ont aussi par moment leur étroitesse et leur péril.
V
On a vu quels génies l’Esthétique de Victor Hugo reconnaissait pour maîtres et modèles de l’Art, et quel était àtraverssiècles son invariable critérium, la présence ou le défaut d infini. Ses exigences ne s’arrêtent pas là. Mais dans son principe essentiel elle est indépendante et large. La première formule qu’elle pose supprime toutes les formules restrictives et pédantesques. Ce n’est rien que & liberté dans l’art ». Voilà ce qui assure à Victor Hugo une originalité de critique non moins grande que son originalité lyrique et dramatique. C’est d’avoir fondé son esthétique sur la ruine de toutes les règles factices, de tous les procédés d’école, de toutes les conventions. Par là, ne fût-elle pas rehaussée par les splendeurs du style, de la Préface de Cromwell à William Shakespeare, cette esthétique serait durable. « L’Art est libre. » Quelle parole plus féconde, plus conforme àla Raison, a jamais été jetée dans le monde ? Quel retentissement elle a eu, quels résultats elle a produits depuis trente ans ! Toute œuvre personnelle et vivante a répondu à ce cri de liberté. Tout critique supérieur s’est imposé comme un devoir de respecter la franchise de l’inspiration, et de substituer la complète intelligence des œuvres à l’ancienne confrontation avec ces poétiques qui ne prévoient pas les poëtes. Une révolution a donc été faite dans l’Art parmi ceux qui créent et parmi ceux qui jugent, en vertu de quatre ou cinq principes inaugurés, proclamés, rajeunis sans cesse par l’initiateur Victor Hugo.
Ces principes vraiment impérissables, compris dans la vaste formule de liberté, peuvent être ainsi énumérés : N’admettre dans l’art ni perfectionnement ni décadence ; s’attacher aux beautés des chefs-d’u uvre en négligeant leurs défauts, interdire l’imitation, interpréter la nature sans la reproduire servilement… Principes qui se retrouvent mieux exprimés, mieux définis que jamais dans ce volume d’aujourd’hui qui déborde de vérités et d’enseignements.
Qui ne comprendra l’importance de cette première idée : « Ni perfectibilité, ni décadence ! » Dans le troisième livre de cet ouvrage, Victor Hugo la développe en termes indestructibles. Il réfute l’une des plus grandes hérésies modernes, celle qui veut étendre à l’Art la loi du Progrès, qui n’est faite que pour la Science.
« Le relatif est dans la science, le définitif dans l’art… Shakespeare change-t-il quelque chose à Sophocle ? Molière ôte-t-il quelque chose à Piaute ? Même quand il lui prend Amphitryon, il ne lui ôte pas… Cordélia supprime-t-elle Antigone ? Non ! Shakespeare n’est pas au-dessus de Dante, Calderon n’est pas au-dessus d’Euripide… Sublimité, c’est égalité. » Voilà qui tranche la querelle des anciens et des modernes par une solution qui mérite de devenir classique. Quoi deplus raisonnable que d’abolir ces vaines disputes et d’admirer et de comprendre tous les génies sans s’arrêter à des controverses de précellence ? Si les grands modernes et les illustres anciens sont égaux dans la conquête du Sublime ou de la Beauté, s’il n’y a pas progrès, il ne peut y avoir décadence. A une vision de l’Idéal succède une autre vision. Différence d’optique. Dante voit dans les ténèbres et découvre ce but éternel des poètes que Sophocle aperçoit à travers des flots de soleil. Il y a des époques de barbarie, mais il ne peut y avoir de décadence au moment où Juvénal prend la grande lyre qu’avait portée Virgile, et Tacite le burin qu’avait tenu Tite-Live. Les outils de la Muse sont les mêmes ; le siècle, l’atmosphère des âmes, tdut ce qui a subi la loi du changement, modifiera la façon de les mettre en œuvre. Et ce n’est pas une décadence qui sera marquée par l’apparition des Annales ou des Sati7-es, mais une transformation. Ce mot seul devrait être employé pour désigner ces révolutions du génie sans lesquelles l’humanité se fût consumée dans la contemplation stérile d’un très petit nombre de chefsd’œuvre.
Admirer, sans établir de hiérarchies ou de rivalités, toutes les œuvres maîtresses qui se sont produites, voilà le conseil excellent que nous donne Victor Hugo. Mais comment admirer tant de talents divers et presque hostiles dans leur point de départ ? En sachantles comprendre, c’est-à-dire en recueillant ce qui est éternel, sans nous arrêter à ce qui est passager et fugitif. Témoignons notre respect en même temps que notre admiration aux poètes en laissant dans l’ombre leurs défauts, en mettantleurs beautés en pleine lumière. Cette idée, indiquée par Chateaubriand, reprise et fécondée par Victor Hugo, n’a-t-elle pas transformé la critique contemporaine ? Où sont ces enquêtes minutieuses et presque puériles des Geoffroy, des Auger, des Duvicquet ?
Les génies sont nos maîtres. Nous n’avons pas à leur faire de leçons, mais à leur en demander. Que le goût prenne ses revanches sur les écrivains de talent, mais que devant un Homère ou un Eschyle l’enthou siasme fasse taire au besoin les murmures du goût. La reconnaissance n’admet point de réserves. Seuls des grammairiens de Bas-Empire se prennent au détail. C’est d’ensemble qu’il faut juger les grands hommes. C’est ainsi que les jugent les Montégut, les Saint-Victor, les Taine, les Levallois, et leur maître à tous, Sainte-Beuve.
« Tu admires, donc tu n’imites pas, » a dit Auguste Vacquerie dans un des meilleurs chapitres de Profils et Grimaces. Cette parole répond à l’un des conseils les plus importants qu’ait instamment donnés Victor Hugo. Une admiration éclairée et intelligente ne va pas sans une indépendance souveraine. Comment Racine a-t-il prouvé qu’il savait admirer Euripide ? En se gardant de l’imiter servilement, tout comme Euripide s’est gardé d’imiter Sophocle. Les maîtres nous donnent à suivre leurs exemples, mais non pas le plan de leurs ouvrages, l’allure de leur style ou la conduite de leurs caractères. C’est une émulation, ce’n’est pas une imitation qu’ils nous demandent. Telle est la vérité que Victor Hugo n’a cessé de propager, au moment même où on l’accusait de convier le drame français à l’imitation de Shakespeare. Cette accusation est trop banale et trop injuste pour n’avoir pas été souvent reproduite. Quel éclatant démenti donné par les œuvres mêmes de Victor Hugo, le poëte dont le drame est le moins Shakespearien ? Critique, il réfute cette calomnie comme tant d’autres par des pages qu’on ne saurait trop relire. Il nous a dit dans la préface de Cromwell : « Que le poëte se garde de copier qui que ce soit, pas plus Shakespeare que Molière, pas plus Schiller que Corneille. » En 1864, voici ce qu’il nous dit : « L’imitation est toujours stérile et mauvaise. Le drame de Shakespeare n’est ni à continuer ni à recommencer. » Ainsi l’originalité est indispensable au poëte. Tels sont les préceptes d’une esthétique qui n’est la plupart du temps que le code du bon sens, comme celle d’Horace et de Boileau, avec la convention en moins et la liberté en plus.
Enfin, à un moment où le réalisme excessif domine au théâtre, Victor Hugo intervient comme un Longin moderne, comme un frère de Quintilien, en préservant les droits de l’idéal. « La vérité de l’art ne saurait être la réalité absolue, » nous avait-il dit en 1827. Aujourd’hui il indique à l’Art, comme but absolu, non point la reproduction des hommes, mais la création des types, ces portraits agrandis de l’humanité, « leçon permanente des générations ». Or, ces types n’ont rien à démêler avec les personnages de telle ou telle comédie du Gymnase. Ceux-ci peuvent figurer exactement un usurier, un voluptueux, connus dans la société parisienne : ils n’ont pas droit de cité dans l’art. Il faut que par un travail de condensation cet usurier soit devenu Shylock, ce voluptueux don Juan, exemplaires d’une espèce, d’une race, que l’on ne saurait comparer à son voisin et dont l’on reconnaît la vie spéciale et supérieure, plus réelle que celle des vivants d’un jour. « L’homme est une prémisse, le type conclut. »
Telles sont les données principales de l’esthétique de Victor Hugo, hostiles à la routine, conformes à l’expérience, aussi sûres qu’elles sont hardies, vraiment classiques. Ne marchandons pas notre reconnais sance à celui qui a fait triompher ces excellents principes d’un art affranchi mais régulier, et qui a été en quelque sorte le législateur de la liberté littéraire !
VI
Nous avons voulu mettre en lumière la sagesse, l’admirable vérité de ces préceptes, pour aborder plus librement la seule idée fondamentale de cette esthétique qu’il nous reste à examiner. Quel est’le but de l’art ? Le Beau, dit Platon dans ses théories : voyez le Gorgias et ÏHippias. Dans la pratique il dira le Vrai : voyez la République, où il soumet le poëte à des exigences sociales et politiques, où il l’asservit à la nécessité d’un enseignement. Victor Hugo est. trop platonicien à notre goût. Il voudrait concilier ces deux termes, enseignement et inspiration. Il s’est dit depuis longtemps que le poëte « avait charge d’âmes », et qu’il remplissait « une mission ». Ce n’était rien moins que réclamer pour le poëte le rôle antique des Orphée et des Musée, si bien défini par Horace. Concevoir cette ambition, c’était bien ; la réaliser, c’était plus di ficile. Jusqu’à quel point Victor Hugo l’a-t-il justifiée ?
Il est malaisé de s’étendre sur ce sujet. Mais, sans franchir les limites qui nous sont imposées, nous pouvons revendiquer pour l’auteur des Orientales l’honneur d’avoir voué à toutes les idées de charité, de liberté et de progrès la magnificence de sa forme et la souplesse de son rhythme. Ses drames et ses romans ont lutté pour des thèses généreuses. Interprète incomparable de la fantaisie, de la passion, de la nature et de la famille, il a fait entrer dans ce cadre déjà assez large l’humanité ; le premier il a répandu dans ses strophes une tendresse et une pitié universelle que le monde ne connaissait plus depuis Virgile. Poëte préféré des raffinés et des dilettanti, il a eu des vers pour les humbles, pour les faibles, pour tous les opprimés. Cette mission a été noblement remplie. S’ensuitil qu’il faille l’imposer au poëte, et faire de son accomplissement un signe de supériorité ?
Certes, nous applaudissons à la pensée de Victor Hugo, lorsque dans un excellent chapitre : VArt et les Masses, il demande que par une large diffusion de l’enseignement on crée des lecteurs pour les œuvres du génie. Initier les foules aux grands maîtres, c’est une haute pensée. Il y a des chefs-d’œuvre assez simples pour être compris, et qui ne demanderaient qu’un corps d’instituteurs primaires singulièrement exercé. Ce n’est pas là que vise notre objection Que l’on mette l’art à la portée des masses, rien n’est plus juste, plus conforme au lois de fraternité qui régissent la société moderne. Mais l’art, l’art militant, l’art vivant, doit-il uniquement se consacrer à cette éducation des masses par le Beau ? Nous ne pouvons l’admettre, surtout sous la forme dogmatique que Victor Hugo a donnée à sa conviction d’ailleurs légitime.
Nous croyons, avec le critique de William Shakespeare, et en songeant à lui, que les vrais poètes nous proposent un généreux exemple en assumant une part des souffrances et des aspirations de leur temps. Mais nous croyons aussi que, moins estimables, ils pourraient n’être pas moins grands poëtes s’ils écartaient ces préoccupations civiles et sociales. Quoi qu’en dise Victor Hugo, la mission de l’Art est avant tout d’enchanter ; son véritable but est de calmer et de satisfaire la nostalgie du Beau qui s’irrite au fond de nos cœurs. C’est assez pour sa grandeur et pour sa perfection. Quand il prête au progrès la parure de la Forme, l’Art ne peut que s’agrandir et s’ennoblir ; mais le Beau se suffit à lui-même, surtout lorsqu’il implique le Bien, comme il arrive presque toujours.
Victor Hugo distingue le poëte de la logique, — Lucain, le poëte du caprice, — Horace, et un troisième poëte composé de l’un et de l’autre, tel que Juvénal, et supérieur aux deux autres. Or, un poëte chez qui domineront les tendances sociales ou philosophiques, un Perse, même un Juvénal, sacrifiera nécessairement au Vrai et à l’Utile nombre délicatesses et nombre splendeurs artistiques, une portion considérable de Beauté. Le premier poëte, le poëte du caprice, l’idolâtre de la couleur, du sentiment pur, s’il est Sapho, Catulle, Ronsard, Lafontaine, Spencer ou Heine, surpassera le second et rejoindra le troisième. Parmi les contemporains, si Victor Hugo est hors de pair, croit-on que Musset et Gautier, l’un interprète passionné du sentiment égoïste, l’autre visionnaire de la Beauté parfaite, ne soient pas supérieurs à Béranger, à Hégésippe Moreau, lutteurs et tribuns qui ont mis un talent très-réel au service d’idées sociales et humanitaires ? La merveille d’un poëte qui peut être en même temps un penseur est assez rare pour qu’on n’en fasse ni une règle ni un dogme. Toutes les intolérances nous font peur, même au nom du Progrès.
Ainsi nous ne retraçons qu’avec regret ce titre d’un des chapitres de William Shakespeare : « le Beau, serviteur du Vrai. » Ce mot de serviteur, trop souvent répété avec des équivalents qui l’aggravent, nous a choqué, blessé même dans notre orgueilleuse piété pour la Muse, la muse de Shakespeare, de Corneille et d’Olympio. Non ! cette muse héroïque et divine ne peut pas subir de maître, fût-il le Progrès.
Ainsi nous n’attachons pas le moindre blâme littéraire à cette « indifférence » de Gœthe que Victor Hugo signale une première fois pour exclure l’auteur de Wilhelm Meister de sa liste des génies. Plus loin, il invoque contre Gœthe des citations accablantes. Ces passages, détachés et placés isolément, eussent-ils la portée et le sens que Victor Hugo leur attribue, ne prouveraient rien contre les beautés de Faust. Nous pouvons plaindre l’homme et le citoyen chez Gœthe, mais nous ne cesserons pas d’admirer le poëte. Ce spectacle d’ilote, selon la belle expression de Victor Hugo, que nous offre Gœthe reniant et maudissant la liberté, nous rend-il aveugles aux splendeurs de Tasse et de Goëtz de Berlichingen ? Notre répugnance se prend au caractère, et ne va pas jusqu’au génie. Quoi qu’en dise la nouvelle esthétique, l’Art peut s’associer comme auxiliaire au progrès, jamais comme serviteur ; il lui reste supérieur en se dévouant à lui, et sa collaboration est une condescendance. C’est un dieu qui, en se faisant homme, ne doit pas oublier qu’il est dieu.
Pour le poëte, cette participation aux choses des temps est un agrandissement de facultés plutôt qu’une garantie de perfection. C’est méritoire, ce n’est pas nécessaire. Si haut que se soit placé Victor Hugo par des poëmes comme YOde à la Colonne ou Noces et Festins, n’est-il pas plus grand poëte dans Villequier, Aynwillot, le Revenant, la Vache, la Statue, la Fête chez Thérèse, la Conscience, toutes pièces sans la moindre intention politique, sans la moindre portée sociale ? S’il n’avait pas commencé par donner la plus grande partie de son œuvre au Beau sans mélange, eût-il réussi à créer cet accord unique du Beau et du Vrai ? Puisse cette union se maintenir, si elle ne coûte le sacrifice d’aucun des droits imprescriptibles de la Beauté !
En un mot, l’idée de Victor Hugo est généreuse, salutaire, faite pour être recueillie par tous les jeunes écrivains, et telle que pour notre part nous cherchons à la mettre en pratique. Nous n’avons protesté que contre sa formule étroite qui exclut un Gœthe ou un La Fontaine. Nous n’avons pu surtout rencontrer certaines expressions sans un sentiment pénible. Polymnie servante, les délicats et les ciseleurs à peu près traités de fainéants 0 muse, pardonne ces blasphèmes à ton plus cher, à ton plus noble enfant !
Malgré les dissidences qu’il provoquera et les contradictions respectueuses qu’il fera naître, un tel livre ne peut en résumé qu’ajouter à la glo re si complète de Victor Hugo. C’est le couronnement de son œuvre critique. Il est de la destinée de Victor Hugo de nous donner ses chefs-d’œuvre depuis une douzaine d’années. Romancier, il a, dans quelques parties des Misérables, laissé bien loin derrière lui Notre-Dame-deParis ; poëte, il n’a pas été plus pathétique que dans les Contemplations, plus sublime que dans la Légende des siècles ; critique, il n’a jamais déployé plus d’intuition et de logique éloquente que dans cette rédaction définitive de l’esthétique dont il avait fourni simultanément les exemples et les préceptes. Il a donné dans sa retraite le spectacle d’une activité féconde, d’une propagande par le Beau que le monde n’avait pas connue depuis Cicéron. Quoi de plus vénérabl ; qu’un tel spectacle ? quoi de plus étonnant aussi ? La perpétuité du talent nous ravit et nous surprend moins que cette flamme éternelle de jeunesse, cette fleur d’adolescence chez un génie qui naquit avec le siècle. De la vieillesse, Victor Hugo n’aura que la gravité et la majesté. Subira-t-il jamais ce refroidissement qui tombe sur l’imagination avec la neige des années ? Nous ne le croyons pas : ce sera longtemps encore la plus agile des intelligences vigoureuses. Homme admirable qui est peut-être à la veille de nous donner de nouveaux chefs-d’œuvre lyriques ; homme rare qui, à une époque où tant d’autres se sont affaissés à moitié chemin, a su découvrir les véritables sources de Jou vence : l’enthousiasme et la conviction !
RÉFLEXIONS
SUR LES
CHANSONS DES RUES ET DES BOIS.
Deux sortes d’appréciations se sont produites jusqu’ici sur l’œuvre récente du génie le plus merveilleux en transformations, du Protée lyrique de noire temps : les unes, accompagnant des extraits donnés par les journaux, appartiennent au genre fâcheux de l’admiration banale ; d’autres relèvent, hélas ! de la malveillance systématique. Quand donc la critique quotidienne cessera-t-elle d’osciller entre ces deux pôles : la com plaisance et le dénigrement ? Extrême et irréfléchie dans ses adhésions, ou bien intempérante et violente dans ses censures, que de mal elle a fait au goût et à la vérité !
Ce livre me semble des plus complexes, quoique obéissant en apparence à une inspiration unique. J’y ressaisis la note amoureuse, grave et recueillie, des Voix intérieures et des Chants du crépuscule ; quelques pièces au rhythme capricieusement écourté me ramènent aux plus ingénieuses ballades ; tout un groupe de poëmes, « Oiseaux et Enfants, » me fait songer aux délices des Feuilles d’Automne ; les Contemplations se rattachent encore plus étroitement au faisceau d’hier. Dans la forme des pensées, dans la contexture du style se révèlent des affinités évidentes.
Dans presque tous ces poëmes, nés d’inspirations antérieures, dans quelques autres encore où nous surprendrons une veine imprévue, Victor Hugo est resté égal à lui-même, c’est-à-dire admirable. Libre dans mon enthousiasme, je n’oserais en dire autant de toutes les pièces qu’ont suscitées d’autres préoccupations inaccoutumées dans l’œuvre du maître.
La première partie de ce volume, dédiée à la jeunesse, me paraît peut-être moins belle de tout point que la seconde, si dignement intitulée : « Sagesse. » Elle contenait assez de splendeurs pour enlever tous les suffrages, si elle eût compris uniquement les évocations de charmeresses, les galantes élégances mêlées aux fraîcheurs d’églogue, les innocentes curiosités de l’Ado" lescence, toute cette symphonie d’Avril que Victor Hugo orchestre magistralement. Mais quelques notes nouvelles sont venues se glisser dans ce concert si juste et si pur. Auprès du Poème de Jeanne, nous avons le Dizain de femmes, Jour de fête aux environs de Paris, Meudon, la Vision de Crêteil, Post-Scriptum des rêves, qui nous font entrer sur des terres encore inexplorées par le maître. Ici Victor Hugo âllie aux souvenirs qui lui étaient familiers, aux souvenirs divins qui ont fait vivre Rose et MlleLise, des réminiscences d’étudiant qui nous ont bien un peu surpris. D’abord il complique ces fantaisies anacréontiques d’une érudition rhythmée visant à des effets comiques, assez voisine des fameuses harangues de Tholomyes et de Gillenormand, et qui ne laisse pas de produire certaine fatigue. J’y ajoute aussi les curiosités parisiennes et les marivaudages de la toilette. A quelques exceptions près, ce n’est pas dans cet ordre de sujets que l’on irait chercher les perfections du volume. Je ne puis croire que Victor Hugo ait élargi son inspiration, étendu son domaine, en paraphrasant, dans Paupertas, le Grenier de Béranger, en soufflant, comme Hégésippe Moreau, la « chandelle » d’une Lisette quelconque, en allant chercher au bois de Meudon le sentier battu par Henri Murger. Il me semble avoir perdu un temps précieux pour nos descendants à exécuter des variations sur des thèmes traités à souhait par les poëtes des dernières années. Hugo règne sur plusieurs univers : nos maîtres récents et nos émules mêmes ont à eux un monde qu’ils se sont créé sur un fraisier, comme on disait de Bernardin, mais un monde qui leur appartient et qu’il serait opportun de leur réserver. Certes, dans ses excursions en Bohême, Hugo dépense beaucoup de malice et de verve à surprendre jes manéges des hétaïres de 1865, et pourtant il ne nous en donne pas l’expression fidèle, le relief frappant ; de même, toute la grâce qui se joue dans le Dizain de femmes n’atteint pas cette souplesse avec laquelle Gautier et Banville manient les étoffes, les bijoux, les dentelles, tout le frou-frou féminin.
Désavantage évident pour le maître et naturel si l’on songe que la pensée de Victor Hugo est destinée à s’envoler au-dessus de ces réalités gracieuses. J’ai vu surtout avec peine ces empiétements sur le domaine médiocrement enviable de Murger. Il y a quelque chose qui a fait souffrir ma fierté d’admirateur et ce que j’appellerai ma piété filiale pour ce père des intelli" gences, c’est de voir notre Pindare solenniser une bonne fortune avec une lavandière, assimiler aux nuages de l’Ida les canapés des guinguettes, et livrer à une giletière la bandelette d’Hermès. Ici, hélas ! la bandelette d’Hermès, c’est l’idéal. Je ne parle pas ainsi par scrupule pseudo-classique ; j’ai donné des gages à la réalité la plus familière, et je ne recule pas devant le décalque des roueries et des folies parisiennes ; seulement, ce que je me permettrai à moi chétif, ce que je goûterai chez des maîtres contemporains, me paraît pour Victor Hugo presque une abdication et une déchéance. Sans doute l’Interruption à une lecture de Platon est un petit chef-d’œuvre ; mais Turlurette, penchée sur l’épaule du poëte, me gâte la pensive et noble figure d’Olympio. Est-ce ma faute à moi si j’estime le géant du siècle, le dompteur de la lyre, né pour mieux que pour glorifier les grisettes et les fillettes ? Homme étonnant ! il possède à lui, absolument à lui, la mythologie, la féerie, la légende, la nature, la famille et l’humanité ; et il ne peut laisser à de moins grands la Closerie et la Banlieue !
Et pourtant, dans ces pièces que je regrette pour ma part, combien de strophes ravissantes !
Victor Hugo redevient le lyrique infaillible, l’archer sûr de son trait, comme disaient les Grecs d’Apollon, quand il revient franchement à cette vieille nature, mère de toute sève et de toute force, nourrice éternelle des Antées. Le poëte souverain reparaît tout entier, quand, à la fin de cette pièce si tourmentée de Senior est Junior, l’âme éloquente, emprisonnée dans ce demi-monde étroit, fait éruption et s’évade à grands battements d’aile à travers les candeurs du passé :
Buvez, riez ! moi, je m’obstine
Aux songes de l’amour ancien ;
Je sens en moi l’âme enfantine
D’Homère, vieux musicien.
Je vis aux champs ; j’aime et je rêve ;
Je suis bucolique et berger ;
Je dédie aux dents blanches d’Ève
Tous les pommiers de mon verger.
Je suis l’auditeur solitaire
Et j’écouie en moi, hors de moi,
Car je ne sais qui du mystère
Murmurant les je ne sais quoi !
O poëte, vous dites vrai ! car l’âme de Virgile palpite en vous, l’âme éprise de toutes les faiblesses et de toutes les souffrances ; et l’imagination, qui fait tenir dans votre prunelle toutes les formes et toutes les couleurs, est bien la seconde vue d’Homère, inaccessible à la vieillesse ; et d’Horace vous avez hérité la grâce fine et souriante qui tresse de si fraîches guirlandes à Phyllis ou à Lalagé !
Cette grâce sans alliage pseudo-parisien s’est épanchée sur de bien charmantes pages de cette première partie. On pourrait citer tous ces poëmes dédiés à Jeanne, parmi lesquels éclate une merveille, « les Étoiles filantes. » Mais les chefs-d’œuvre en cet ordre de délicatesses appartiennent surtout à la seconde partie, celle qui me rend le mieux Victor Hugo, agrandi par la fraternité de la mer, transfiguré par le lointain, couronnant son éternelle jeunesse d’une sagesse antique et vénérable. A part VAscension humaine, qui me contraindrait à quelques réserves, je ne vois rien que d’achevé dans cette seconde moitié de l’œuvre. Peutêtre bien un goût tant soit peu tendre serait-il choqué par quelques détails de Clôture. Mais que ce poëme est spirituel et profond à la fois ! Quant à toutes les autres pièces, je ne sais laquelle mériterait la plus belle branche de laurier. J’ai déjà parlé des poëmes adorablement ingénus : « Oiseaux et Enfants. » Égalité, le Grand siècle, fourmillent de pensées saisissantes et sympathiques. Non loin de là se détachent deux tableaux d’une, exécution remarquable par sa précision pittoresque comme par sa large simplicité. Je veux indiquer Saison des semailles et la Méridienne du lion. Je noterai aussi le Souvenir des vieilles guerres. Deux poëmes, d’une facture prodigieuse, contiennent, sous une forme humoristique, le plus éloquent plaidoyer contre les barbaries de la force, pour tout dire, contre la guerre. Une verve incroyable anime surtout le second poëme, où un buveur, beau d’ivresse, digne d’Aristophane, fait ruisseler sur les antiques préjugés des flots de verve lyrique, tout un débordement d’ironie justicière et d’hilarité vengeresse. C’est vraiment dans ces deux pièces, dans Égalité, dans le Châtie du parc détruit, que réside la plus importante nouveauté de ce livre, l’alliance du Lyrisme et de l’Esprit au service de la jeune raison humanitaire, du grand bon sens libéral ; combinaison splendide et salutaire qu1 doit exciter chez nous non-seulement l’admiration du dilettante, mais la reconnaissance du penseur.
Au milieu des effusions enthousiastes qu’ont fait naître en moi toutes ces pièces si philosophiques et si artistiques à la fois, une seule objection s’est élevée dans mon esprit : c’est le Chêne du parc détruit qui me l’a suggérée. Je suis Hugo dans le développement d’une idée excellente : un chêne, rendu à la vie sauvage par la destruction d’un parc royal, préfère sa solitude indépendante au voisinage bourdonnant des courtisans et des laquais. Aucun emblème n’est plus sain et plus instructif. Mais, par quel parti pris le chêne préfèret-il Denise àCélimèhe, et les baisers des « paysans rougeauds » aux ivresses enamourées d’Ariodant et de Lindamire ? L’idylle en sabots a ses laideurs aussi bien que le carnaval en talons rouges. Je ne vois pas nécessairement que l’âge d’or soit d’un côté, l’âge de fer de l’autre ; les amoureuses en falbalas n’étaient pas toutes Montespan ou Pompadour. L’entraînement de La Vallière vaut bien l’entraînement de Suzon. D’inductions en inductions poétiques on arriverait aisément à reconstituer une aristocratie villageoise ou faubourienne. Pas de castes, tous peuple ; telle est, selon moi, la devise moderne. Je ne crois donc pas que la vraie Iradition révolutionnaire consiste à revendiquer des priviléges en faveur des blouses sur les habits brodés. Je ne veux pas outrer la pensée de Victor Hugo en la discutant ; je crains seulemënt les interprétations que des esprits médiocres pourraient en tirer. Ne créons pas à l’ouvrier, au paysan, une supériorité imaginaire ; constatons ses droits à l’égalité future, et facilitons-lui l’ascension ; élevons ceux qui sont en bas, mais ne descendons pas vers eux, autrement nous pourrions courir le risque d’être justement marqués de cette énergique flétrissure antique : « Plebicola ! » Il y a les flatteurs du peuple comme les adulateurs des rois. Fût-ce un instant, je ne voudrais pas qu’on pût confondre Victor Hugo avec les complaisants de la foule.
Je n’ai pas énuméré tous les chefs-d’œuvre du livre ; un poëme reste, mais si beau, si touchant, si grandiose’, que je le mettrais peut-être au-dessus de tous les autres : c’est la Célébration du ii Juillet dans la forêt. Un chêne séculaire, chêne contemporain de la Bastille assiégée, témoin de notre épopée impérissable, est fêté dans la forêt comme un aïeul par tous les jeunes arbres enthousiastes et pieux autour de ce patriarche, à l’anniversaire glorieux de cet arbre épique, dont le feuillage est encore plein des rumeurs d’un peuple libre. Jamais l’idée de liberté n’a été plus simplement, plus grandement associée à l’idée de nature. Voilà, si je ne me trompe, la note suprême, le cri définitif de la vraie poésie moderne. Certaines strophes font jaillir des larmes comme une pluie d’été douce et chaude :C’est le quatorze Juillet,
A pareil jour sur la terre
La liberté s’éveillait
Et riait dans le tonnerre.
Tous les ans à pareil jour
Le chêne au Dieu qui nous crée
Envoie un frisson d’amour
Qui rit à l’aube sacrée.
Sa feuille, chère aux soldats,
Va sans peur et sans reproche
Du front d’Épaminondas
A l’uniforme de Hoche.
A cette dernière strophe, évocatrice des gloires les plus pures, des plus attendrissants souvenirs, comme vous débordez du cœur, larmes irrésistibles, bonnes larmes !
En résumé, les deux tiers de ce volume nous paraissent égaux à l’œuvre antérieure du maître. Jamais il n’a été plus loin dans la douceur et dans le calme, dans l’entente des sérénités naturelles. Peut-être il n’avait jamais consacré aux idées modernes avec plus d’aisance et de soudaineté les divins prestiges de l’art. C’est une immense nouveauté que cette association de l’Ironie avec le Lyrisme en l’honneur de l’Idéal démocratique. Un tiers du volume plaira beaucoup moins, je n’ai pu le dissimuler, à des esprits non pas timorés, mais assez jaloux de la gloire d’Olympio pour souffrir de le voir s’abaisser à des sujets inférieurs à son génie. Ces réserves faites pour la dignité de celui que nous aimons, rendons grâce à Victor Hugo de nous avoir donné une œuvre accomplie en bien des points, puissante et souvent bienfaisante, et partout traversée par ce grand souffle d’amour et de justice qui court des phalanges de Salamine à la cime des vagues, des harangues de Guadet au feuillage des yeuses !
ESSAI SUR LA MÉLANCOLIE.
A MON CHEK MAITRE SAINTE-BEUVE.
La mélancolie n’est pas une fille de notre siècle. Elle est vieille en ce monde et n’a point attendu 1800 pour commencer dans le cœur humain ses poétiques ravages. Qu’est-ce au juste que cette ennemie du calme et de la sérénité, assaillante obstinée, tenace occupante de l’âme ? Prise comme une abstraction, la mélancolie ne serait qu’une disposition à tout ramener à des idées préconçues de deuil et de découragement. Envisagée comme une mystérieuse puissance, devenant alors une maîtresse absolue des inclinations et des volontés, elle peut se définir la tristesse à demeure. Amollissante’stérile, pleine de langueur et d’énervement, elle détourne de l’action en invitant à la rêverie. Toutes nos énergies s engourdissent par la lassitude qu’elle nous infiltre ; tous nos enthousiasmes cèdent au doute qu’elle nous insinue. Qu elle est dangereuse ! dira-t-on. Dangereuse, assurément, mais à la façon des sirènes. Armide ne fut ni plus redoutable ni plus séduisante que cette maladive enchanteresse. Rien n égale son charme doux et voilé. Elle plaît ainsi, toujours en pleurs, le regard noyé dans ses perfections infinies. C’est la mère du rêve, et c’est au rêve que l’imagination doit ses plus resplendissantes merveilles. Là surtout où elle n’est pas exclusive et dominante, la mélancolie a de bien puissants attraits.
Quoi de plus pénétrant pour l’âme que ces pensées troublantes et furtives que jette la muse grecque ? On dirait une nuée légère, nubem serenam (1), traversant l’immuable azur du ciel attique. Ainsi dans Homère que de fois on se prend à relire le fameux passage où Glaucus dit à Diomède : « Fils de Tydée, pourquoi me demander mon origine ? Les générations des hommes sont comme celles des feuilles. Le vent jette les feuilles à terre ; mais la féconde forêt en produit d’autres ! De même la race des humains naît et s’écoule (2). » En un moment passent devant nos yeux la rapidité de nos joies, l’inanité de nos espérances, 1 instabilité de notre séjour sur la terre, où si vite nous serons remplacés. Un vague attendrissement circule dans notre âme. Rien de plus. Cette impression est bientôt effacée par le poëte lui-même.
La mélancolie se retrouverait aussi chez presque tous les poëtes de 1 antiquité, mais toujours à intervalles, par soudaines et rares apparitions. Est-il rien de plus délicatement ému que certaines strophes de Pindare ? J’aimerais à détacher toute la première épode
(1) Virgile.
(î) Homère, Iliade, oh. VI. de la deuxième pythique, où le poëte ébauche en vers admirables le type inquiet d’une mélancolique en pleine mythologie, la jeune Coronis « éprise des choses absentes. Combien d’autres sont comme elle ! » Oublierons-nous ce recueil des Odes anacréontiques, qui près des molles effusions d’une songerie enivrée de toutes les délices sensuelles nous suggère des traits aussi pénétrants que ceux-ci : « Le temps ailé fuit « comme la roue d’un char, et, nos os dissous, nous « ne sommes qu’un peu de cendres… Je crains le Tar « tare, et l’abîme d’Hadèsest horrible ; la descente est « affreuse, et, une fois descendu, nul n’en revient. » Dans Aristophane rappelons les chœurs des Oiseaux. Dans Sophocle signalons YAjax et les Trachiniennes. Je n’y recueille que deux citations :
« L’ignorance est le plus heureux état de la vie, a jusqu’à ce que l’expérience fasse discerner la joie et « la douleur. (1) »
« Nul ne peut connaître avant la mort d un homme « s il. a été heureux ou malheureux. (2) »
On trouverait rarement de ces rêveries soudaines dans Euripide ; chez ce tragique étrange, si poëte et si sophiste à la fois, le pathétique abonde et la tristesse éclate plutôt que la mélancolie. La Créuse d Ion, Hécube, la Macarie des Héraclides, justifieraient au besoin mon assertion. Cependant jamais une ode entière dePindare, une tragédie de Sophocle, ne présenteraient dans leur ensemble le caractère de la mélancolie.
(1) Ajax.
(S) Trachiniennes.
C'est la grande divergence de 1 antiquité grecque avec les temps modernes. Les anciens ne pouvaient guère concevoir ni admettre d’émotions irréfléchies, eux si sûrs deux-mêmes, si équilibrés, si franchement sains. Ne confondons donc pas dans leurs œuvres la tristesse, sentiment naturel à l’homme et que des malheurs réels excitent, avec la mélancolie, où il entre toujours quelque chose de factice et d’accidentel. Quelques strophes d’Horace où la mort se dresse au milieu d’un festin ne démentent pas cette réflexion ; car cette mélancolie « après souper » ne vient que pour ranimer [a verve affaiblie des sages buveurs et ne leur rappelle la fuite de l’existence que pour leur conseiller la jouissance hâtive. Carpe diem !
« Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie ! »
Visiteuse qui n’a rien de terrible chez Horace, la mélancolie se présente souriante ; car, pour rassurer les convives, elle n’a pas oublié sa couronne de roses. Cependant, avant Horace, en Grèce, même à Rome, la mélancolie avait pris un accent plus soutenu, plus persistant et par suite plus moderne. Il est dans le fragment de Ménandre un bien grand nombre de vers pensifs. Choisissons quelques épaves de ce naufrage si regrettable, un naufrage dejeune Tarentine !
« La mort est douce pour celui qui ne peut vivre « comme il veut. »
« Tu es mortel, ne ris pas des morts. »
« Il y a je ne sais quelle parenté entre la douleur « et la vie. »
« Celui qui est aimé des dieux meurt jeune. »
« La douleur et la vie ne sont-elles pas des sœurs « inséparables ? La douleur suit l’homme et s’enfuit « avec lui. »
Il y a là, si je ne me trompe, une mélancolie intense et qui fait partie de l’âme du poëte avec Ménandre Pourtant on ne peut raisonner que sur des fragments, et, dans le champ spacieux qu’ouvrent les conjectures, on court le risque de s’égarer. Mais Lucrèce ne nous offre pas le même danger ; c’est un poëme achevé que la Nature des dieux ; c’est une œuvre entière qui se découvre à nous. Ici la mélancolie ne se montre plus par échappées ; elle s’épanouit largement ainsi qu’une floraison puissante et vénéneuse. Désespoir de Byron, dégoût de Châteaubriand, l’ami de Memmius a tout prévu, tout senti, tout exprimé. Moderne sur son pro montoire antique, il mène le deuil de la foi, des illusions, des espérances, et pousse vers le ciel des cris passionnés et sauvages qui attendront vingt siècles avant de trouver leur écho.
Est-ce René, est-ce Manfred ou un contemporain de Cicéron qui s’est écrié :
« Nous ne connaîtrons jamais la satiété des larmes, « et les joursse succéderont sans atténuer leur éternelle « douleur. »
n Notre désir va toujours au delà de nos biens, et « tous les vivants sont toujours béants et altérés. »
« O malheureuse race humaine ! que de gémisse « ments elle s’est créés à elle-même, que de blessures « pour nous, que de larmes elle a créées pour ses des « cendants ! »
C’est qu’autour de Lucrèce commençait à se faire un de ces vastes écroulements qui ne laissent rien debout dans l’âme humaine. Les mœurs s’affaissent, les lois succombent, les dieux s’en vont. Cette chute immense de la société romaine et de la religion polythéiste dure plusieurs siècles, et la mélancolie qui est née parmi ces débris ne fait qu’étendre son empire sur les spectateurs intelligents de pareils désastres, vélut ad spectaculum occidentis patriœ a fortuna positi. Après un Lucrèce viennent un Virgile et un Sénèque, âmes profondément mélancoliques. Virgile chantait au lendemain du Triumvirat, Sénèque écrivait sous Néron. Si discrète que puisse être chez eux la mélancolie, tempérée chez l’un par le goût, chez l’autre par l’esprit, elle est présente et visible à plus d’un endroit dans leur œuvre. Quels sont les meilleurs vers de l’Énéide ? Des vers émus et tendres, des vers rêvés, comme le dira Châteaubriand, ouvrant à la pensée de larges échappées sur de nouveaux domaines de sentiment et de passion.
De même qui nous montrera dans les prosateurs antérieurs grecs et latins les effusions inattendues qui se trouvent en abondance dans le De Vita beata ou la Consolation à Helvie ? Choisissons à l’aventure dans les Lettres à Lucilius :
« Il y a je ne sais quelle volupté dans la tristesse. »
« Tout peut être retentissant au dehors, pourvu « qu’au dedans ne soit pas le tumulte. Que sert en « effet le vaste silence d’un vaste espace, si tout le « reste est en frémissement ? »
« Le bonheur est chose inquiète. »
« De ceux que nous aimons, même à travers l’ab « sence, vient à nous une joie, mais une joie ailée et « passagère ; seule la vue, seule la présence, ont en « elles la joie vivante (1). »
Comme l’âme humaine atteinte d’une mystérieuse blessure s’est agrandie depuis Eschyle et Périclès ! Le christianisme ouvrit plus largement encore cette âme, transformée par la morale essénienne et les dogmes nouveaux. L’attente anxieuse d’une vie future qui peut être une éternité de supplices, la croyance à une rédemption douloureuse, ont jeté dans le cœur de l’homme un trouble et une angoisse qui chez les plus tristes devaient produire des accès fréquents de mélancolie. Cependant l’ardeur et l’enthousiasme de la foi, l’énergie barbare du caractère, firent équilibre à cette mélancolie envahissante. Elle existe dans la vie des peuples au moyen âge plus encore que dans leurs littératures. Nous la retrouverons, au milieu des convulsions du XVIe siècle, installée dans l’œuvre de Shakespeare et dominant de ses poëmes dramatiques les plus mémorables : Hamlet et Comme il vous plaira. La maladie morale d’Hamlet a été trop étudiée pour y insister ; mais dans ses symptômes les plus caractéristiques, irrésolution, doute, défaillance, vertige, n"est-ce pas déjà le mal de René ? Châteaubriand a pu connaître Hamlet ; à coup sûr il ne connaissait point Jacques, un des ancêtres de ses héros, je dirais presque un de ses
(1) Les lecteurs pourront remarquer dans ces quelques passages un mode de traduction opposé à l’ancien système classique. Nous croyons, avec Sainte-Beuve, qu’il faut traduire des poètes en poète. ancêtres ; Jacques, qui traverse, l’ironie aux lèvres et la désillusion au cœur, l’intrigue la plus fantasque, la plus allègre, la plus amoureuse qu’ait jamais imaginée un génie en fête. Vivante antithèse, symbole de la tristesse qui ne veut pas être consolée, il va dans son élégiaque attitude parmi ces travestissements et ces bergeries, et, entre Célie qui s’enamoure et Rosalinde qui s’affole, il promène ses grands airs ennuyés de misanthrope à la retraite. Tous ses amis sont consolés de’eur disgrâce et de leur déchéance ; lui seul ne l’est pas, uniquement parce qu’il prend plaisir à raffiner sur ses maux et à commenter ses chagrins.
Notre XVIIe siècle ne suivit pas la tradition de Jacques et d’Hamlet : il était trop bien assis et trop solidement constitué dans la hiérarchie politique et religieuse pour donner une large place à l’inquiétude du sentiment. La Fontaine a pu dire :
…. Il n’est rien
Qui ne me soit souverain bien,
Jusqu’aux sombres plaisirs d’un cœur mélancolique ;
sans que chez lui la mélancolie soit autre chose que chez Horace, c’est-à-dire un accident poétique, un contraste recherché et saisi avec délices.
Quelques traits mélancoliques ne me permettent pas non plus d’introduire dans ce chapitre le nom de Racine. Une tristesse suave, languissante parfois, mais trop définie pour être rêveuse, répand un sympathique enchantement sur les figures adorables de Junie, de Bérénice, de Monime et d’Esther. Mais ce n’est pas encore de la mélancolie. On a pu à plus juste titre relever dans Pascal et dans Bossuet, et auparavant chez Balzac, des phrases d’une profondeur touchante. Mais cette tristesse songeuse du détail ne déborde pas sur l’ensemble. Balzac reste avant tout le plus empourpré et le plus florissant des rhéteurs. Pascal est vraiment triste, désolé, désespéré. Il souffre, mais d’une souffrance qui a son objet, et, tout en se torturant, il ne se consume point pour des chimères. Il n’est qu’à demi mélancolique. Qui l’est moins que Bossuet, génie à coup sûr sain et vigoureux ? Quelque antipathique qu’il puisse être par son intolérance, Bossuet, si dur envers ses adversaires, ne peut être absolument taxé d’insensibilité. Plus d’une fois l’émotion l’envahit. L’athlète impétueux ressent, en présence des passions, les grandes afflictions chrétiennes, qui naissent des pensées les plus hautes et les plus désintéressées. L’idée du néant de l’homme, la fragilité de nos résolutions, l’incertitude de nos espérances, tout remue l’âme du fier écrivain d’une sollicitude plaintive qui se traduit poétiquement. On aime à l’entendre parler avec une tendresse compatissante de « cette petite goutte d’eau « qui nous est restée pour rendre la vie supportable et « tempérer par quelques douceurs ses amertumes infi « nies. » Avec quelle pénétration douloureuse il nous dépeint « l’illusion des amitiés de la terre qui s’en « vont avec les années et les intérêts, et la profonde « obscurité du cœur de l’homme qui ne sait jamais ce a qu’il voudra » ! Cependant il y a loin encore des regrets déterminés et des angoisses qui ont conscience d’elles-mêmes à ces vagues malaises qui, selon l’expression du grand orateur sacré, iront toujours « en se subtilisant ». Bossuet peut s’attrister éloquemment sur l’espèce humaine, mais s’attrister sur lui-même, en aurait-il le loisir ? Plein de son ministère, nourri de pensées fortes, voué passionnément au travail assidu, Bossuet peut connaître mais non pas éprouver ce qu’il appelle « l’inexorable ennui qui fait le fond de la vie humaine ».
Le plus mélancolique de tous ces rares écrivains est encore, selon moi, malgré les apparences, malgré l’opinion reçue, le satirique Jean de La Bruyère. Que de tristesses longuement refoulées dans cette âme de plébéien humilié se trahissent par des échappées imprévues ! Quelle pitié au fond de cette amertume ! Je voudrais citer tout l’épisode d’Émire. Contentons-nous de quelques exemples :
« Il faut rire avant d’être heureux, de peur de mourir avant d’avoir ri. »
« Il n’y a guère d’autre raison de ne s’aimer plus que de s’être trop aimés. »
C’est de la tristesse concentrée et condensée qui, parfois, devenant prophétique, ouvre des vues étonnantes sur le lointain :
« Ce garçon si frais, si fleuri, qui a une si belle santé, est seigneur d’une abbaye et de dix autres bénéfices. Tous ensemble lui rapportent six vingt mille livres de revenu dont il n’est payé qu’en médailles d’or. Il y a six vingt mille familles indigentes qui ne se chauffent point pendant l’hiver, qui n’ont point d’habits pour se couvrir et qui souvent manquent de pain ; leur pauvreté est extrême et honteuse. Quel partage ! et cela ne prouve t-il pas clairement un avenir ? »
« Il y a des misères sur terre qui saisissent le cœur. »
Néanmoins cette tristesse si profonde n’est pas encore celle que leXIXe siècle nous a donnée ; elle filtre, elle jaillit, mais elle ne ruisselle pas. Pour que la mélancolie, encore latente chez La Bruyère et chez JeanJacques, fît son explosion au dehors des cœurs, il fallait un siècle, et au bout d’un siècle une tempête. Il fallait la connivence étrange et sublime d’une génération et d’un poëte également avides d’étaler leurs souffrances inouïes aux regards clairvoyants de la postérité.
Cette génération et ce poëte se rencontrèrent au seuil du XIXe siècle.
Cet inspiré qu’une génération neuve invoqua pour entendre le récit harmonieux de ses tristesses fut un proscrit de la veille, un pauvre gentilhomme breton, François-René de Châteaubriand. Jamais génie ne fut attendu avec une impatience plus véhémente ; jamais époque ne provoqua aussi justement cette grâce sans pareille qu’on peut appeler l’avénement d’un poëte. En l’espace de dix ans les âmes avaient subi d’étranges secousses : elles sortaient du XVIIIe siècle renouvelées.
Il y a des générations vouées au noir, c’est-à-dire au regret, au doute, à l’anxiété. L’âme humaine a ses maladies. Mais aussi quoi de plus poétique que ces époques tourmentées ? Le poëte est un oiseau d’orage. Tempêtes du cœur, vous serez toujours faites pour solliciter son vol, pour inspirer son essor !
Elle était triste jusqu’au dégoût de la vie, cette génération qui avait grandi comme les fleurs des ruines. Pendant une quinzaine d’années, un grand nombre d’esprits distingués sont venus au monde sous ces influences malignes, condamnés en naissant à la mélancolie, comme si une brume inévitable eût enveloppé tous les berceaux. Ils souffraient plus qu’ils ne le croyaient eux-mêmes. Le présent, assombri par tant d’images récentes, ne pouvait remplir le vide de leur cœur ; le passé, si lointain déjà qu’il s’offrait à eux sous un jour faux et séduisant, les attirait par cette illusion de tous les malheureux qui cherchent l’âge d’or en arrière. Entre l’avenir plein d’ombre et le passé à demi éclairé, ils s’avançaient vaguement, ployés sous le fardeau de l’existence. Le mal confus qu’ils recélaient en eux et qu’ils cherchaient en vain à se dissimuler par la pratique journalière de la vie eût fini par consumer ces générations douloureuses, s’il n’avait trouvé dans la poésie à la fois son aliment et son remède.
Il y a longtemps que Théocrite a dit :
Il n’est d’autre remède à l’amour que les Muses.
Ainsi de la mélancolie. Les âmes malades ne devaient espérer de soulagement que de celui qui, atteint de leur propre souffrance, serait assez habile pour leur faire contempler le spectacle de leur torture avec je ne sais quelles poignantes délices. Ce plaintif écho, ce miroir attristé de toute une époque vibrante et saignante ne pouvait être que le Poëte, éternel confident de l’humanité désolée.
Nos pères trouvèrent donc dans Châteaubriand (1) un autre eux-mêmes, qui les dominait seulement de la hauteur du génie. Ce Moi du poëte déguisé derrière Chactas ou René, c’était leur propre image multipliée. Comme on l’a dit de Gœthe, Châteaubriand fut Vhommesiècle, le siècle ayant été mélancolique pendant la plus grande partie de sa hâtive influence. Et la mélancolie qui s’ignorait s’admira sous une forme choisie, poétique, idéale.
Ce fut ainsi que dans notre pays, durant plus de trente ans, pour la première fois la Mélancolie domina sans conteste, exclusive et impérieuse. J’en atteste les chefs-d’œuvre de l’initiateur, Atala et René. Et que d’œuvres magistrales à la suite, pleines d’un charme et d’un trouble égal, l’impérissable Obermann, les Méditations, où la Mélancolie ouvre des ailes lyriques, les meilleures pages de Musset, Joseph Delorme, si poignant qu’il n’a point perdu sa prise sur les âmes, Chatterton, et vous aussi, mystérieuses Fleurs du mal, au parfum morbide mais si pénétrant !
Un péril pourtant se cachait dans cette domination d’un sentiment maladif. L’harmonie des facultés, la santé de l’intelligence, la sérénité féconde, étaient aisément bannies de l’art et par suite de l’existence. La
(1) Bien différent sur ce point de Byron, dont le génie demeura contradictoire et hostile à ses concitoyens. souffrance voulait l’homme tout entier pour elle, et la réflexion une fois de plus « décolorait l’action » (1). Une grande école de doute et d’anxiété avait été ouverte : fallait-il que toutes les générations y vinssent puiser la leçon du découragement précoce, et le type idéal devait-il être à jamais non plus Achille ou Rodrigue, mais YAutontimoroumenos ?
Le présent n’appartient plus à cette mélancolie arbitraire. Mais ne nous y trompons point : sa dictature ne fut pas sans honneur pour nos pères ; elle ne produisit à coup sûr ni des âmes mauvaises, ni des âmes médiocres. Pauvre puissance déchue, comme on t’a fait la guerre, et sottement et lâchement ! Encore si l’on t’avait combattue au nom de la vraie et mâle tristesse, mais c’est en invoquant les intérêts bourgeois, en suscitant les basses défiances ! Tu faisais l’homme grand mais faible. On t’a décrétée, condamnée, proscrite, non parce que tu le laissais faible, mais parce que tu le faisais grand.
Que de sottises et même de faux esprit l’on a dépensé contre ce qu’on appelait « la race de René » ! On n’a que trop réussi à la disperser, cette race infortunée et superbe. Que l’on voie aujourd’hui les générations intermédiaires, celles qui nous précèdent immédiatement. Oui ! les fils de René n’existent plus, mais quelle race les a remplacés ? Celle des âmes d’acier, sèches et dures, froidement éprises de jouissances, insatiables d’or, dédaigneuses de poésie, prêtes à tout faire et à tout subir. Voilà ceux que vous avez formés,
(1) Hamlet. ô moralistes, sous prétexte de préparer des hommes pratiques. J’ai vu vos élèves à l’œuvre. Au reste, les tristes héros que dans le roman ou sur la scène nos contemporains peignent sur le vif font singulièrement regretter cette race intempérante mais généreuse des possédés du Rêve et des insensés de l’Amour. Depuis longtemps les œuvres et les hommes glacés d’expérience font terriblement froid au cœur. Mieux vaut le mal de René, ce mal superbe que cet état de quiétude égoïste qui n’est pas la fièvre et non plus la santé. Nous n’avons que trop d’hommes d’avidité et de plaisir. Qu’on nous ramène à la famille des êtres romanesques, mais capables de grandeur intermittente et d’entraînement héroïque. Qu’on nous rende plutôt la race de René !
Oui ! dans tous ces malaises, dans tous ces emportements, se trahissait une pensée de noblesse, de désintéressement, de grandeur. La mélancolie, exclusive comme une abdication du bonheur légitime, était salutaire en tant que renoncement aux joies brèves et vulgaires, aux satisfactions exclusivement matérielles. Elle déclarait notre plénitude de vie spirituelle, impatiente des entraves terrestres, ambitieuse de l’Infini. S’écrier alors avec la solennité de la Douleur et de la Rêverie : « Levez-vous, orages désirés qui devez emporter René dans une autre vie ! » c’était proclamer une aspiration sublime vers la perfection inconnue et comme une nostalgie de l’Idéal. Chez ces êtres curieux de souffrance l’âme vivait trop fiévreusement peut-être : chez beaucoup de nos contemporains elle languit à demi morte. Lequel vaut mieux ? Je le demande hardiment. Je répondrais pour mon compte en modifiant la phrase de Tacite : « J’aime mieux les périls de la tristesse que les lâchetés de la joie ! »
LE THÉÂTRE DE MARIVAUX.
CONFÉRENCE PUBLIQUE A AUGUSTE VACQUERIE.
Vers la tin du XVIIe siècle, en face du Théâtre Français, déjà consacré par la gloire et le génie, s’élevait une scène rivale, humble et charmante, semblable à une sœur cadette qui saurait être jolie auprès de sa sœur aînée d’une beauté plus imposante. Je veux parler de cette Comédie-Italienne qui, quoique à des titres moindres, a bien mérité de l’art à côté de la compagnie instituée par Molière.
Ses origines étaient modestes. Une troupe d’aimables acteurs, riches de verve et de jeunesse, avaient passé les Alpes sur le chariot de Thespis, nous apportant avec eux les personnages traditionnels que l’Atellane avait légués à l’improvisation bolonaise, les masques et les bouffons de Bergame, l’essor malicieux des lazzis et toutes les licences d’une imagination en fête, ivre de chansons et de soleil. Paris, qui n’a jamais renoncé à l’héritage d’Athènes, reconnut et salua ces petits-fils d’Aristophane, et leur offrit largement la fleur de son public, l’élite de ses poètes. Pour ces comédiens, excellents du reste, pour Dominique, pour Biancolelli, pour Silvia, pour Lélio, Regnard, Piron, Lesage lui-même, brodèrent sur de minces canevas de petites merveilles de gaieté gracieuse. Or le XVIIe siècle, qui semblait alors mis au régime et comme en pénitence sous la tutelle de Mme de Maintenon, le XVIP siècle se dérida et rit de bon cœur. Mais il ne fut pas dit que sous Louis XIV on pût rire avec cette impunité. Les joyeux éclats de la Comédie-Italienne vinrent troubler, dans sa sévérité pompeuse, cette cour où Ton s’ennuyait par étiquette. Bien mal en prit aux chétifs comédiens qui se permettaient de faire fleurir un art où avait excellé Scarron. Un beau jour, eux aussi eurent à subir leur révocation de l’édit de Nantes et furent expulsés de France comme de simples huguenots. Trivelin n’avait pas pourtant collaboré au Dictionnaire de Bayle, et Arlequin n’était guère suspect de jansénisme. N’importe. Tout fut dit pour nos pauvrets, jusqu’à l’heure où, par la mort de Louis XIV et l’avénement du Régent, la France enfin respira. Les portes se rouvrirent à l’esprit exilé. Les Italiens revinrent comme ces hirondelles que n’a pas changées leur voyage d’outre-mer. Le public courut de nouveau vers ses acteurs favoris. Seulement, au bout de quelques années, les poëtes manquèrent. Lelio fit un appel aux jeunes gens qui témoignaient des dispositions pour le théâtre" : plusieurs se présentèrent et furent retenus par l’impresario, et au premier rang celui qui nous occupera spécialement, Carlet de Marivaux, Marivaux débutant sur cette scène comme le Prince Charmant des contes de fées.
Si j’ai quelque peu insisté sur cet épisode de notre histoire théâtrale, c’est que l’œuvre de notre héros s’y lie intimement. Marivaux, Comédie-Italienne, ces deux noms sont inséparables. C’est à la Comédie-Italienne qu’il doit ses premiers succès. Il lui a donné ses pièces les plus achevées. Il lui est surtout redevable de cette pleine liberté de composition qui lui a permis de créer son œuvre sans trop se soucier des règles et des traditions d’Aristote et de l’Académie, sans avoir des fers à ses pieds, des entraves à ses ailes. Installé dès l’abord au Théâtre-Français, il eût été amené à suivre les traces de Regnard ou les données sentimentales de Destouches. Sur la scène italienne, indépendant et pour le choix et pour la mise en œuvre de ses sujets, il put inventer un genre inconnu ; et quand, quelques années après, il se présenta au théâtre de Molière, ce ne fut pas suivi par la Routine, mais accompagné par la jeune, par l’agile, par l’étincelante Fantaisie !
A cette facile hospitalité de Lélio, Marivaux devait donc toute l’expansion de son originalité.
Mais cette originalité, en quoi consistait-elle ? En quoi notre poëte diffère-t-il de l’auteur de la Métromanie et de l’auteur du Glorieux ? Comment se distingue-t-il de Regnard et du grand maître Molière ? S’il ne peint pas les travers de l’esprit ou les vices du cœur, s’il ne multiplie pas comme en se jouant les saillies d’une gaieté en belle humeur ou les profondes méditations d’une clairvoyance universelle, c’est qu’il a sa tâche spéciale, son domaine à lui dans le grand domaine de l’observation. Ce qu’il introduit dans notre théâtre classique, c’est en quelque sorte, comme à Athènes, une comédie nouvelle, composée d’éléments antérieurs, assez compliquée d’incidents pour ne pas trop s’éloigner de la comédie d’intrigue, tenant à la comédie de mœurs par une peinture fidèle de la société contemporaine, et se rattachant à la comédie de caractère par l’invention et les développements de types vivants et durables. Cette nouveauté que Marivaux consacre, c’est l’étude, avant lui secondaire, chez lui dominante et complète, l’étude du cœur féminin. Cette étude, il l’a entreprise avec une intelligence de la femme qu’aucun autre poëte n’a surpassée, avec un art inimitable, et, ce qui vaut mieux, avec une incomparable vérité.
On s’est autorisé contre lui du petit nombre de ses ouvrages parfaits’: je le reconnais, Marivaux a beaucoup produit. Mais la production à cette époque n’offrait pas, comme aujourd’hui, un caractère de hâte fiévreuse. Non, chez Marivaux comme chez nos plus purs génies, la fécondité est un signe de joie intérieure, de belle et bonne santé de l’esprit. J’admets que dans ses pièces on opère des retranchements rigoureux. Supprimons toutes ses œuvres mal venues, d’abord une comédie en vers, et quels vers ! ensuite une tragédie d’Annibal. Marivaux célébrant Annibal ! cet esprit glorifiant ce génie ! La disproportion était trop manifeste. Marivaux n’eût pu tout au plus chanter qu’Annibal à Capoue. Si Montesquieu a reproché à Tite-Live d’avoir trop semé de fleurs sur ce « colosse de l’antiquité », qu’eût fait le futur interprète des grâces frêles et naïves ? Où Tite-Live jette des fleurs, il ne pouvait jeter que des fleurettes.
Avec ces ébauches on aurait trop beau jeu. Sacrifions une dizaine de pièces ou médiocres ou mélangées, quelques autres incomplètes, mais par moments remarquables, ne nous y trompons pas. Encore dans ces compositions imparfaites trouverait-on toujours pour point de départ une idée, et souvent très-neuve et très-hardie. Rien de commun, rien de banal.
J’ai fait la part du feu. Restent une dizaine de pièces au moins que je crois, à des titres divers, dignes du Théâtre-Français ou de nos meilleures scènes de genre, dix pièces qui valent également par l’imprévu du sujet ou le charme infini des détails.
Plus grave et plus difficile à vaincre est le préjugé qui s’attache au style de Marivaux. Une expression consacre ce préjugé, le marivaudage. 11 est des mots d’une création regrettable et dont je plains les auteurs. Ils donnent au premier venu un esprit tout fait pour calomnier avec aplomb le talent, qui ne trouve que peu d’appui dans la malignité humaine. L’ignorance forcée où nous sommes presque tous, l’impossibilité de contrôler toutes les plaisanteries proverbiales par des enquêtes personnelles, nous fait accepter ces vilains et injustes mots qui courent sur la place, marivaudage, mignardise. Et c’est ainsi que l’on fait passer pour un peintre de chairs bouffies aux tons douteux celui qu’admirait Molière, le Vénitien d’Avignon, Mignard, à la touche si libre, au coloris si opulent et si chaud. Et c’est ainsi que l’on nous donne pour un écrivain affecté, pour un petit-neveu de l’hôtel de Rambouillet, celui de nos auteurs comiques qui peut-être a trouvé le langage le plus candide, les mots les plus spontanés, le jaillissement même des sources du cœur. Il en résulte une surprise pour tous ceux qui, aux Français, vont écouter les quatre pièces préservées par le répertoire. On entend Dorante, Angélique, Mario, parler ce langage entraînant, et l’on se dit : « Quoi ! c’est là ce Marivaux que je croyais si recherché, si alambiqué ? » Oui ! c’est Marivaux, c’est le véritable Marivaux. Le marivaudage existe cependant, mais dans les parties comiques de son œuvre, dans la bouche de ses personnages plaisants, fats, coquettes, valets, suivantes, jamais sur les lèvres d’un de ses héros, d’une de ses héroïnes, de ceux qui représentent sa pensée et en qui s’incarne son âme ingénieuse et tendre.
J’accorde cependant que cette langue si vive est quelquefois mêlée de subtilité. Il n’en pouvait être autrement. Cette subtilité résulte des qualités mêmes de Marivaux. Elle provient de la sagacité pénétrante avec laquelle il interroge le cœur humain ; plus l’analyse est profonde, plus le style cherche à gagner en profondeur. Aux secrets nouveaux que révèle l’âme explorée correspondent de nouvelles façons d’exprimer et de rendre, en un mot des nuances. Vous ne pouvez espérer de simplicité absolue dans l’expression que là où l’analyse est faite en pleine lumière, devant des modèles faciles à saisir. Le cœur d’Achille, nourri de sentiments simples, se livre beaucoup plus vite à l’observateur que l’âme compliquée d’un moderne. Et d’un siècle à l’autre cette complication va s’augmentant. La pleine possession des vérités générales, l’accroissement des lumières qui s’éparpillent dans toutes les classes, la concentration nécessaire des passions et des sentiments dans une société où les originalités extérieures sont de moins en moins permises, le va-etvient de tant d’idées en lutte, font des âmes contemporaines des sujets d’investigation beaucoup plus difficiles à scruter et à manier que les caractères des anciens ou des hommes du XVIIe siècle. Il en était déjà ainsi au XVIIIe siècle par rapport à l’âge précédent. Les passions, les sentiments, la pensée même, avaient acquis plus de finesse et plus d’étendue. L’observation devait par suite affiner son instrument, le style, pour en faire véritablement un instrument de précision. La simplicité y perdait, le goût y a perdu, mais comme la science du goût y a gagné ! Selon l’expression d’un des maîtres de l’analyse moderne, M. SainteBeuve, quelle « histoire naturelle de l’âme » ont successivement préparée Marivaux, Duclos, Vauvenargues, Champfort, Joubert, et de nos jours Balzac et Stendhal ! En résumé, demander à Marivaux qui va poursuivre l’âme jusque dans ses derniers refuges, lui demander à tout moment une simplicité dont il ne s’écarte que pour exprimer à fond sa pensée, c’est vouloir imposer la langue des mathématiques à l’analyse de ce rien délicat et immense qui ne se résout pas par l’algèbre, le cœur humain !
On a reproché à Marivaux, avec plus de justesse apparente, de ne traiter sous des formes diverses qu’un sujet unique, de varier avec plus ou moins de bonheur le thème monotone de l’amour. On oublie de nombreux ouvrages destinés à des peintures de mœurs, tels que le Petit-Maître corrigé, VHéritier de Village, etc. Cependant je reconnais que Marivaux a surtout étudié l’amour. Il nous reste à savoir si ce sentiment, sans cesse mêlé aux actions des hommes, mobile alternatif du bien et du mal, n’exerce pas une influence assez constante pour qu’un écrivain se consacre à en décrire les signes et les progrès. Eh quoi ! l’amour dénoncerait à tout moment son impérieuse présence, ici par un ascendant regrettable, là par de nobles inspirations, et l’on taxerait de monotonie le poëte qui, adoptant la plus changeante des réalités, entreprendrait de raconter aux hommes l’histoire mobile de leur cœur ! Aucun sentiment n’offre, au contraire, plus d’incessante nouveauté, plus d’éternel imprévu. S’est-on plaint que Racine eût voué successivement Bérénice, Bajazet, Mithridate, à dérouler les grandeurs et les ravages de la passion ? A-t-on trouvé qu’un tel objet fût indigne d’un pareil psychologue et que l’observation pénétrante du maître en fût condamnée à la monotonie ? Pourquoi ne pas admettre dans la comédie ce que l’on accorde à la tragédie ? Pourquoi le sentiment qui s’est glorifié des préférences de Racine n’eûtil pas rencontré dans un autre genre un interprète moins grand, mais aussi consciencieux et aussi fidèle ? Cet interprète a été Marivaux, qu’un ensemble de qualités amoindries, mais analogues, me permet d’appeler le Racine de la comédie.
Les héroïnes de Marivaux m’apparaissent comme les jeunes sœurs de celles que Racine a créées si gracieuses et si pures, si tendres et si chastes, chœur antique d’amantes chrétiennes, une Junie, une Bérénice, une Monime, types fiers et doux de la vertu aimante. Sans s’élever à de telles hauteurs, les jeunes filles de Marivaux ne sont pas indignes de cette parenté que j’ai signalée. L’amour dans leur cœur, sur leurs lèvres, est toujours « l’amour ingénu », épuré dans ses vues, délicat dans son expression, couronné par la sainteté du mariage. Chez Marivaux, on ne voit jamais, comme chez presque tous les auteurs comiques des deux derniers siècles, l’autorité paternelle bafouée, et à tous propos les enlèvements, les rébellions du caprice contre le devoir. La famille y reste intacte et respectée, et ce n’est pas un des moindres titres de gloire de notre héros que de nous avoir fait assister tant de fois à la naissance des inclinations dans de jeunes cœurs, sans porter à la morale la plus légère atteinte, sans que l’amour fût autre chose qu’un prélude^ inoffensif à un heureux mariage, que les fiançailles ingénieuses de deux cœurs qui se choisiront pour la vie et pour l’éternité !
L’apparition de l’amour dans une âme généreuse et pure, les résistances à ces envahissements insensibles produites par des sentiments ou par des intérêts opposés, le triomphe définitif de la passion conciliée avec le devoir, tel est le fond des principales œuvres du maître. Les combats du cœur sont encadrés dans les actions les plus riantes. Indiquons quelques-uns de ces canevas aussi légers, aussi mignons que tous ces enchantements des yeux où se complaisait le XVIIIe siècle, trumeaux, dessus de porte, camaïeux, art frêle et délicat des pastels !
Prenons d’abord, par ordre de date, les Serments indiscrets. Deux jeunes gens, Lucile et Damis, sont promis l’un à l’autre par leurs parents ; et l’un et l’autre ont une répugnance irréfléchie pour le mariage, un effroi juvénile et divertissant. Ils se rencontrent donc dans ces dispositions d’enfantines alarmes, se croyant forts de leur double serment. Mais bientôt, entre Lucile et Damis, naît un attrait mutuel conforme aux vœux de leur famille, et les serments indiscrets se changent en serments plus raisonnables.
Le Préjugé vaincu met en scène une jeune fille noble et pauvre, recherchée a son insu par un homme riche, de haute bourgeoisie, lié intimement à son père, qu’il a maintes fois obligé. Angélique a le cœur excellent, la plus vive tendresse filiale, mille qualités, un seul défaut, un entêtement excessif de son rang et de sa naissance. Dorante, bien qu’appuyé par le marquis, père d’Angélique, n’ose pas s’ouvrir en son nom à la jeune fille ; il lui fait sa propre demande au nom d’un de ses amis. Quand Angélique connaît qu’il s’agit d’un bourgeois, tout son orgueil proteste. En présence de son père, elle apprend tout à coup qu’elle a refusé Dorante sans le savoir, et demeure interdite, mais n’osant encore se dédire. Tout l’intérêt de la pièce repose sur les combats qui se livrent dans ce cœur contre l’orgueil, qui cède peu à peu au sentiment des belles qualités de Dorante. Jugez à quelles gradations savantes donne lieu ce retour d’Angélique, qui, d’une altière personne, redevient lentement une simple et soumise jeune fille.
La Surprise de V amour est la contre-partie des Serments indiscrets. Ce n’est plus un jeune homme et une jeune fille inexpérimentés ; c’est un homme du monde désabusé par la trahison d’une coquette ; c’est une veuve qui se croit inconsolable, et qui tous deux ont juré renoncement et guerre au mariage. Leur serment est aussi indiscret que celui de tout à l’heure, et le sentiment et la raison les forcent insensiblement à se parjurer devant notaire. Leur farouche et éphémère résolution nous a valu du moins de spirituelles boutades.
Dans VÉpreuve, un gentilhomme de campagne a dirigé ses vues sur une jeune personne demi-bourgeoise, demi-villageoise. Seulement, il veut être agréé pour lui-même et non pour son immense fortune. 11 met à l’épreuve la délicatesse de la jeune fille en lui offrant successivement deux partis avantageux, mais indignes d’elle par la médiocrité de leur éducation. Angélique se montre inaccessible à ces tentations de l’argent. L’épreuve est accomplie. Cette pièce respire une naïveté délicieuse ! Angélique semble une Psyché de village, une Chloé qui s’ignore et qui ne cherche pas Daphnis.
Les Fausses Confidences nous exposent une situation plus complexe. Elles offrent quelque analogie avec une des œuvres les plus applaudies d’un heureux imitateur de Marivaux, M. Octave Feuillet. Un jeune homme pauvre s’est épris d’une jeune veuve riche : la fortune le sépare d’Araminte. Mais un penchant irrésistible l’entraîne vers elle. Pour se rapprocher de cette idole qu’il contemple avec une discrète ferveur, il entre dans la maison d’Araminte en qualité d’intendant. Le voilà en face de cette femme aimée, timide et tremblant. Mais un de ses anciens valets est attaché au service de la belle veuve. C’est ce Dubois qui prépare le succès de Dorante par des révélations habilement ménagées. Araminte ne se courrouce pas de tant de fidélité respectueuse. Bientôt même elle arrive à défendre le jeune homme accusé par toutes les voix, et, à force de le justifier, elle l’approuve et récompense par le don de sa main la délicatesse de son stratagème et la franchise de ses aveux.
J’arrive enfin au chef-d’œuvre de Marivaux, au Jeu de VAmour et du Hasard L’auteur y a mis toute sa vérité accoutumée, et je ne sais quel air de roman qui n’altère pas cette vérité. Sylvia et Dorante sont mutuellement fiancés par leurs pères, et comme ils ne se connaissaient pas, il leur est venu en même temps l’idée de s’observer sous un déguisement. Dorante prendra la livrée de son valet, Silvia les ajustements de sa soubrette’. La sympathie produit son miracle. Dorante, sous les habits d’un laquais, par l’élévation de ses idées et de son langage, inspire à Silvia un intérêt dont Silvia se défend, mais dont elle ne peut se garantir. D’autre part, Silvia, sous le bavolet d’une soubrette, frappe Dorante d’un étonnement qui se change en irrésistible amour, si bien que Silvia est toute con^ fuse et toute troublée des sentiments qui s’émeuvent en elle, tandis que Dorante se sent résolu à épouser celle qu’il croit Lisette. Par une suprême habileté, Marivaux a placé au deuxième acte la révélation du nom de Dorante : il ne fallait pas que Silvia pût trop longtemps se croire attirée vers un valet. Cette émotion se serait changée pour elle en obsession. Dorante, au contraire, doit jusqu’au dénoûment persister dans une illusion qui atteste la sincérité de son penchant. Ce dénoûment révèle tout, et ces fiancés, ces époux de demain, ne seront que plus heureux de s’être choisis en toute liberté, selon la mystérieuse et douce impulsion de leur cœur. Un souvenir un peu romanesque ne gâte pas des félicités plus calmes et plus placides. Aucun sujet ne prêtait davantage à cette analyse où Marivaux triomphe. Cette surprise sincère de deux jeunes âmes s’exprime par les traits les plus heureux, les plus naturels. Qu’on relise la scène où Dorante se fait connaître à Silvia.
Les voilà, ces comédies trop peu lues, et qui ne seront jamais assez admirées, tant elles contiennent de scènes ingénieuses, d’idées fines, de mots qui vibrent dans le cœur. Pas une de ces pièces qui ne fasse honneur à la nature féminine.
Cette Lucile, cette Angélique, cette Araminte, cette Silvia, la bonne grâce les illumine, la pudeur les couronne, le charme les enveloppe tout entières. Il se mêle pourtant à toutes ces qualités raciniennes un grain de romanesque, un petit air intermittent de fan-, taisie séduisante qui les fait ressembler parfois à d’autres héroïnes, à ces jeunes filles aventureuses et chastes de Shakespeare, types fidèles de ces miss anglaises et américaines exercées à chercher des fiancés, savantes au manége innocent de la flirtation. Cela est bien loin des mœurs françaises. Hâtons-nous de dire que ce sont les veuves qui chez Marivaux offrent ce point de contact avec la Rosaline et la Béatrice du poëte anglais. Par exemple, dans la Fausse Suivante, cette veuve qui se costume en soubrette comme Silvia pour éprouver son prétendu est assez proche parente de celles qui traversent follement déguisées l’imbroglio du Marchand de Venise, des Deux Gentilshommes et de Comme il vous plaira.
Ce que les héroïnes de Marivaux ont surtout de commun avec les filles de Shakespeare, c’est un fonds de sincérité, d’effusion naïve, de franchise enfantine, que vous ne trouverez pas chez Monime et chez Junie. ; elles ont à la fois toute la mesure, toute la réserve française et cette expansive bonté des jeunes Anglaises. Les héroïnes de Marivaux semblent tenir à la fois de Shakespeare et de Racine ; elles n’ont pas seulement sur les lèvres, selon l’expression d’André Chénier, ce miel des délicatesses que Racine nous ménage ; elles ont aussi ce « lait de la douceur humaine » dont nous a parlé Shakespeare, et qui dans Marivaux coule à flots argentés.
Les héros sont un peu sacrifiés aux héroïnes. Cela ne nous étonne pas. Marivaux est surtout un peintre de femmes, comme les grands portraitistes de son temps. Seulement Largillière etLatour savaient au besoin dessiner avec fermeté une tête virile. Je crois qu’il en est de même de Marivaux. Dans les pièces que nous avons passées en revue, que de types différents ! Le Lélio de la Surprise de Vamour est un courtisan un peu sceptique à demi découragé ; le Lucindor de rÈpreuve est un homme mûri par l’expérience, que l’expérience a rendu défiant et discret ; les trois Dorante du Préjugé vaincu, des Fausses Confidences et du Jeu de VAmour et du Hasard ne se ressemblent que par la conformité du nom : le premier s’annonce comme un homme sage et timide ; le second, comme un enthousiaste scrupuleux ; le troisième, comme un être aventureux et passionné. Tous sont de galants hommes, pleins de respect pour la personne aimée, incapables d’action basse et de pensée mauvaise ; tous dans l’amoureux accompli font pressentir le mari excellent.
Ces héros donc, qui ont en partage le bon sens, la probité, la réserve, seraient bien étonnés s’ils savaient les rapprochements qu’on leur a fait subir. Combien de fois les a-t-on, trop à la légère, comparés à des personnages plus modernes, par exemple aux amoureux d’Alfred de Musset ! Ne rapprochons pas inconsidérément Musset de Marivaux. Certes, notre illustre contemporain a profité à l’école du vieux maître ; mais il est beaucoup plus le disciple de Shakespeare ; il est surtout le disciple de son siècle et de son cœur. Là où Marivaux peint des jeunes hommes soumis à toutes les convenances, inclinés devant la famille et le devoir, plus respectueux à mesure qu’ils sont plus aimants, Musset a multiplié les images de son étrange nature dans des types qui n’ont rien de viril, à moitié adolescents, à moitié féminins. Ce type préféré de Musset, son héros, est un être complexe, nerveux et fébrile, mystique et sceptique, mélangé de grand seigneur byronien, de poëte lyrique, d’étudiant moqueur, de dandy et de bohème ; ouvert à tous les blasphèmes, à tous les repentirs, à toutes les excitations de l’ivresse, à toutes les nostalgies de la foi et de la beauté ; toujours le même sous des formes diverses en apparence, un roué avec des aspirations extatiques, qu’il s’appelle Fortunio ou Octave, Celio ou Valentin. Les héros de Marivaux aiment dans la plénitude de leur santé et de leur raison, dans l’atmosphère de la famille, dans les limites de la société ; les héros de Musset aiment au milieu de la fièvre, du vertige, des exaltations et des prostrations, en dehors de la société et de la famille, sympathiques et redoutables, pervers et douloureux, dignes de tous les blâmes de la raison et de toutes les indulgences de la pitié. Ils souffrent et font souffrir. Leur justification complète est impossible ; leur double excuse, toujours puissante à nos yeux, s’appelle le malheur et le génie !
Si de cette œuvre tourmentée nous revenons à l’œuvre saine et calme de Marivaux, nous sommes frappés d’un caractère général de quiétude, d’apaisement, de joie, qui s’étend même aux personnages secondaires. Tous semblent posséder le don ou le secret du bonheur. Tous, sauf quelques personnages ridicules, sont aussi sympathiques et aussi intéressants dans leur sphère que les convenances scéniques peuvent le permettre. Vous ne rencontrerez pas chez Marivaux de ces Gérontes avares, entêtés, grondeurs, images dérisoires de la vieillesse et de la paternité. A part une ou deux exceptions, les mères et les pères surtout nous apparaissent bienveillants, sensés, et surtout intelligents des goûts et des penchants du jeune âge. Leur expérience fait leur mansuétude. « O la douce chose, » dit Ménandre, « qu’un père jeune et d’un esprit indulgent ! » Ce vœu de Ménandre répond à merveille aux personnages de Marivaux. Jamais la vieillesse n’a été plus jeune dans le noble sens de ce mot. J’en atteste Mme Argante dans la Mère confidente, le marquis du Préjugé vaincu, et M. Orgon dans le Jeu de VAmour et du Hasard, natures achevées, excellentes : car la meilleure et la plus persuasive des sagesses, c’est la sagesse souriante.
Il n’est pas jusqu’à ses valets et à ses soubrettes qui n’attestent quelques-uns des beaux côtés de la nature humaine. Marivaux s’appliquait tellement à mettre le signe de l’idéal sur toutes ses créations qu’il en éliminait tous les objets disgracieux. L’action, presque toujours, se passe entre honnêtes gens. Nous voyons aujourd’hui l’excès contraire. La vérité n’est ni d’un côté ni de l’autre. Le grand jeu du monde est mêlé de bonnes et de mauvaises natures, et surtout de natures indifférentes ; cependant ne nous arrive-t-il pas de vivre dans de certains milieux uniquement formés d’honnêtes gens ? Est-il invraisemblable de reproduire sur la scène ces assemblages d’heureux naturels que nous offre la réalité ? Marivaux s’est donc plu à mettre auprès de ses jeunes hommes, de ses jeunes filles, des valets fidèles, dévoués, honnêtes enfin. A peine s’est-il glissé quelques laquais taillés sur l’ancien patron. L’originalité recommande cette rupture avec la tradition. Il ne veut plus de ces fourbes légués par le théâtre antique, de ces Daves modernes, Scapin, Mascarille, Sbrigani, dignes d’achever leurs exploits sur les galères ; de ces Frosine ou de ces Nérine, femmes d’intrigue et promptes à tous les douteux métiers.
Les suivantes dans Marivaux sont généralement de très-jeunes filles, élevées avec leurs maîtresses, d’une naissance souvent supérieure à leur condition et de sentiments plus relevés que leur état. Telle la Lisette de VHéritier de Village, la Flaminia de la Double Inconstance, et surtout la Marton des Fausses Confidences. A de pareilles soubrettes il fallait trouver des valets qui ne fussent pas trop indignes d’elles. La comédie italienne a fourni ces valets à Marivaux. Le talent unique, la spécialité d’un acteur célèbre, lui ont peutêtre suggéré le type qu’il adopta et qu’il maintint constamment. Le fameux Dominique avait rendu populaire le personnage d’Arlequin. Marivaux l’adopta, et sous ce nom, sous ce masque, représenta la finesse aimante et naïve. Nous sommes bien loin de l’Arlequin moderne, devenu le jeune premier de la pantomime, volage, vagabond, conquérant des cœurs, Don Juan des Funambules. Non ! l’Arlequin de Marivaux est tout simplement un brave garçon, pétillant d’esprit naturel, dévoué à son maître, très-sincère et très-épris, et destiné à faire de Lisette ou de Flaminia la plus heureuse des soubrettes. Remarquez le progrès des idées et la marche de l’esprit humain ; voyez la condition du serviteur adoucie, sa nature relevée par l’auteur comique. Vienne le XIXe siècle, et l’aptitude égale des âmes à la vertu, malgré l’inégalité des destinées, sera franchement affirmée par le poëte. Arlequin vaut mieux que Mascarille ; Marton vaut mieux que la Lisette de Regnard ; mais de Marton et d’Arlequin quelle distance à cette servante héroïque que Lamartine appellera Geneviève, à ce valet sublime que Victor Hugo nommera Ruy-Blas !
C’est vraiment un délicieux spectacle que nous a donné Marivaux : tant de gens de bien, de douces et de bonnes créatures, réunis par son art bienfaisant comme autant d’images attrayantes de l’honnêteté et de la vertu ; et cela sans fadeur ou sans emphase, sans intentions prêcheuses ou sans lâches complaisances ! Nous n’avons affaire ni à un Berquin, ni à un Bouilly. La pire de toutes les hypocrisies est l’hypocrisie littéraire, et Marivaux en était exempt. Il inventa, écrivit en toute sincérité, exprimant ses types d’après ses penchants, et choisissant dans la réalité selon les préfé rences de son esprit et de son cœur. Il était naturellement bon. De là l’impression générale qui résulte de toutes ses pièces, une impression douce et suave. Le parfum, disons mieux, l’âme de cette œuvre charmante, c’est la bonté. La bonté ! quelle lumière dans l’esprit d’un poëte ! Gomme à cette lueur caressante il voit avec indulgence, avec pitié, avec justice, les ressorts qui font mouvoir nos passions ; comme il discerne plus sûrement ce reflet divin que les faiblesses humaines ne peuvent jamais absolument effacer ! Comme à travers la réalité il sait apercevoir l’idéal ! C’est la bonté du poëte qui crée les types nobles, les figures héroïques ou chastes, les personnages qui font aimer la nature humaine, qui font croire à la vertu. La bonté est la digne auxiliaire du génie, et, malgré l’évidence de ce fait, je regrette qu’il y ait de grands génies moqueurs, misanthropes, cruels J’aimerais mieux, vous aimeriez mieux, selon l’expression de La Fontaine :
Que le Bon fût toujours camarade du Beau.
Cependant cette disposition bienveillante ne devrait pas se changer en un optimisme imprévoyant. Le poëte doit à la vérité de ne pas perdre de vue la sottise, l’erreur et le vice. Une peinture trop flatteuse du monde équivaudrait à une demi-complicité avec le mal. Tous les excès, toutes les crudités du réalisme seraient mille fois préférables à un idéalisme factice et mensonger. Il n’en est pas ainsi de Marivaux. Il a su démêler les travers et les abus de son temps, et quelques-unes de ses pièces, Vile des Esclaves surtout, indiquent des tendances critiques et philosophiques d’une rare sagacité. Certaines pages à l’adresse de l’orgueil nobiliaire et des servilités de cour annoncent la polémique du XVIIIe siècle en risquant des idées alors fort audacieuses et qui sont passées dans nos mœurs et dans nos codes. N’allons pas faire cependant de Marivaux un lutteur anticipé de l’Encyclopédie ; il n’a rien des grandes et utiles audaces de Montesquieu, de Voltaire, de Diderot, de Condorcet. Non, Marivaux appartient à une époque de transition : c’est un demiphilosophe au sourire discret, à l’épigramme courtoise, à la réticence maligne, quelque chose comme un assaillant d’avant-poste précédant les vrais combattants, Ainsi que les hommes de son temps et de son groupe, Duclos, Fontenelle, il ne fit que préluder par des escar mouches à la guerre qui allait commencer.
Un optimiste sans illusion et sans faiblesse, un idéaliste toujours en quête de la réalité, tel fut l’écrivain dont je vous ai entretenu. En résumé, c’était un homme de bien habile à charmer les âmes, abondamment. doué, comme ses séduisants personnages, des dons les plus opposés, mariant la raison à la fantaisie, la folie charmante de l’imagination au bon sens le plus exquis, le goût le plus vif de la passion au zèle le plus délicat de la morale. Il nous a fait ainsi un théâtre unique dans l’histoire littéraire, un théâtre enchanté dont les personnages capricieux et naturels, émus et raffinés, semblent des types de Watteau achevés par Greuze. C’est avec la douce vision d’un charmeur incomparable, aussi tendre que sage, que je me sépare de cet aimable maître qui a tant de titres à notre affection, et parmi tous ces titres un auquel nous devons un dernier hommage : c’est d’avoir plus que tout autre écrivain témoigné dans ses créations ces deux vertus littéraires : le respect de la jeune’fille, l’intelligence et le culte de la femme.
LES POÈTES POPULAIRES
DE L’ITALIE.
A MON CHER MAITRE THÉOPHILE GAUTIER
M. Jean Caselli, un Toscan de Taris, un poëte épris des poètes, a choisi un moment opportun pour recueillir les chants populaires de l’Italie (d). Cette tradition lyrique ainsi déroulée vient nous livrer sinon le secret du passé, du moins des notions exactes sur le caractère persistant de la race italienne et sur ses penchants véritables, bien différents de ceux qu’on lui a prêtés avec complaisance ou supposés avec calcul.
La première impression qui saisit l’esprit à la lecture de ce livre est une impression de variété. Rien qui ressemble à l’unité de ton des romanceros ou des ballades saxonnes. De profondes dissemblances séparent tous ces groupes de pensées et denombres. Les chansons de la Toscane offrent seules l’accord parfait de la simplicité et de la grâce ; les petits poëmes du
(1) Depuis cette publication, abandonnant le pseudonyme de Jean Caselli, M. Henri Cazalis a fait paraître sous son véritable nom, MélanCholi », un des recueils qui comptent à l’honneur de la jeune école. Latium affectent un ton beaucoup plus relevé, presque pompeux ; certaines notes y semblent faire écho aux triomphes de Pétrarque ; la naïveté des chants de l’Ombrie et du Picénum se complique déjà de subtilité ; cette subtilité se raffine encore plus dans les chants siciliens, où l’hyperbole passionnée atteint les exagérations orientales, tandis que la muse napolitaine court familière et babillarde ; le Piémont se concentre en de brefs récits dramatiques, rejoignant ainsi la Corse où le drame envahit en quelque sorte l’ode, où la mélopée des voceri n’est plus l’épanchement lyrique des âmes, mais une explosion tragique soutenue par les excitations d’un chœur, telle que les plaintes de Xerxès dans les Perses ou les emportements de Cassandre dans YAgamemnon. Venise a bien aussi son accent distinct et qu’on ne peut oublier, sa note de galanterie fantasque et de tenace tristesse, je ne sais quoi d’analogue à un carnaval qui serait mélancolique.
Heureuses diversités ! elles attestent la vie multiple de l’Italie. Elles attestent surtout des facultés poétiques que plus d’un bon esprit ne se serait pas attendu à rencontrer au delà des Alpes aussi larges et aussi abondantes. De la poésie italienne, telle que les lettrés nous la présentent, on eût conclu trop aisément au vide, à la prétention et à l’insuffisance du lyrisme populaire Tout au moins eût-on pressenti des improvisations faciles, telles que les jeux sonores de Sgricci. Je crois que de telles préventions seront dissipées par la lecture de ces poëmes, œuvres sincères de rapsodes inconnus, plus dignes de mémoire que les fastueux lauréats du Capitole. En effet, Dante et Àrioste mis à part, on peut reprocher à tous les poëtes italiens la solennité creuse, le faux goût, pire encore que le mauvais goût, l’exaltation à froid, la noblesse théâtrale, l’abus de l’esprit alambiqué, en un mot, l’usage déplorable d’une langue adorablement rhythmique et faite pour réjouir les regards et les oreilles des dieux. Je comprends que la poésie italienne, costumée d’oripeaux par Guarini et Métastase, éloignât les vrais zélateurs du beau, ceux dont les yeux s’arrêtaient avec enivrement sur la pure jeunesse de la muse allemande. Mais s’il était prouvé que la véritable poésie italienne n’est pas l’idole fardée des académiciens de la Crusca, et qu’elle a pu fleurir ailleurs en plein soleil à l’abri des malfaisantes cultures, avec quel empressement l’enthousiaste de la beauté n’accueillerait-il pas cette apparition d’un génie ignoré ?
Telle est la découverte qui sort de ce volume. Depuis trois siècles, la poésie italienne ne s’est épanouie librement que soustraite aux versificateurs, entretenue et cultivée par l’instinct supérieur du peuple. Ce qui serait impossible en France et en Angleterre a pu se produire en Italie par un don de cette race, qui, du reste, lui est commun avec l’Allemagne. Car les deux nations, divisées par les fatalités de la politique, se relient par des conformités surprenantes. Ainsi, l’amour inné de la musique et la vocation universelle à comprendre la poésie sont communs à ces peuples. Chez nous, à part quelques natures d’élite, on ne parvient à saisir les émotions purement lyriques et même la structure des vers que par lentes et longues réflexions ; là-bas, on y arrive du premier coup, sans connaître d’obstacles, par intuition. Tels les anciens Grecs, à la fois matelots du Pirée, corroyeurs de Munychie et dignes auditeurs de Sophocle et d’Aristophane !
En France, que de mois il faudrait user pour rendre les poètes accessibles à la majorité des esprits ! Un Italien est par la vertu de sa nature de plain-pied avec les plus sublimes ou les plus charmants génies ; les visions dela grandeur et de la grâce habitent d’assez bonne heure son cerveau pour que les images idéales de Dante et de Tasse n’étonnent point le pêcheur ou le gondolier. Sans cette aptitude à voir, à sentir, à s’exprimer poétiquement, expliquerait-on les chefs-d’œuvre semés dans ce volume, la poésie populaire atteignant sans effort la perfection des maîtres ? Est-il un spectacle qui suggère davantage l’idée d’une race formée pour le culte et l’adoration du beau ? Or, il y a dans ce recueil des riens délicats que jalouserait l’Anthologie, des petits tableaux aux exquises proportions qui n’ont rien à envier aux lieder les plus achevés de l’école souabe. Figurez-vous ces obscurs inspirés plus poètes mille fois que les doctes de leur pays, pénétrés d’émotions vraies ou traversés d’élans de passion, et toujours assez maîtres d’eux-mêmes, assez doués de mesure et de goût pour concentrer cette passion dans une brièveté énergique, pour préciser cette émotion par une classique simplicité.
C’est ainsi que le peuple italien s’est fait à lui-même une poésie. Je n’expliquerais pas seulement ce phénomène par l’instinct artistique de la race, par la contemplation quotidienne des chefs-d’œuvre, comme l’a fait ingénieusement M. Caselli. Cette race possède au plus haut point l’amour et la vertu de la tradition ; bien loin d’effacer les traces de ses aïeux avec une cruelle mobilité, elle garde leurs vestiges assez fortement imprimés dans des sillons fidèles pour qu’ils puissent reparaître au jour marqué. La peinture ne me dénoncet-elle pas la persistance du type ? Les pâtres bruns de Benouville et d’Hébert seraient reconnus par Virgile, et tel fermier de la Sabine me rend les allures du vieux Caton. Telle attitude vient de l’Étrurie ; tel geste nous représente les rudes paysans d’Arpinum. Ici vit l’antiquité ; là subsiste le moyen âge dans cette Italie savamment originale qui trouve le secret de devenir moderne sans répudier violemment son passé. Cette piété lui a porté bonheur. Je surprends dans ces essais naïfs des rencontres vraiment fortunées avec les plus délicates inventions de la muse latine.
« De saluts je vous envoie mille, autant qu’il est au « ciel de petites étoiles, autant que dans les fleuves il « est de gouttes d’eau et de poissons dans les belles « ondes. » C’est le souffle léger de Catulle fixé à travers la distance. L’âme du poëte de Lesbie est restée à demeure dans sa chère Vérone. Théocrite surtout, plus Sicilien que Grec, semble avoir laissé son inspiration dans ces âmes chantantes qui sont encore les âmes de ses pasteurs Les douceurs caressantes et les subites brutalités alternent dans ces strophes comme dans l’idylle syracusaine.
« Si tu savais comme e^t grand mon dépit quand je « te vois parler avec les autres ! Si tu me mettais un sty « let au cœur, ma douleur serait moins forte ! »
Ce sont les colères jalouses du bucoliaste amoureux de la belle Euneïka. De même ces héritiers légitimes de Théocrite empruntent au répertoire de la nature toutes leuri métaphores pas ionnées. Rappelons-nous le début du cyclope : Polyphème dans toute l’effusion de la tendresse appelle Galatée sa petite pomme. Ainsi nos amoureux vont-ils chercher dans le vocabulaire des images naturelles ce que l’on pourrait nommer les litanies de la bien-aimée. Ils l’appellent avec complaisance fleur de lin, fleur de menthe, fleur de froment, fleur de roseau Ils lui diront : « Je tourne autour de vous comme l’abeille qui tourne autour des haies. » Ils glorifieront son visage aussi blanc que la farine. Étonnés, émus, reconnaissants comme leurs ancêtres doriens devant la bonne Nature, ils se plairont à la retrouver dans les beautés de leur maîtresse.
Cette grâce fine dérobée à Catulle, cette chaude passion ravie à Théocrite, sont de provenance grecque et latine. On s’attendrait moins à trouver fréquemment dans ce livre une sensibilité rêveuse, une pitié inconnue de presque tous les anciens, et par moments une mysticité que ne soupçonnaient pas les époques héroïques. Ce sont les legs de ce moyen âge dolent et douloureux qui grandit comme une plante frêle et maladive parmi les tumultes de la force. Une source de tristesse a été dans tous les pays ouverte alors au cœur de l’homme. La Renaissance et les temps modernes ont exercé leur action sur cette sensibilité de nos aïeux et Font transformée comme toute chose. Mais elle devait rester intacte en Italie, où rien ne périt conr plétement. C’est un point commun avec l’Allemagne. Rien d’étonnant à ce que la même tristesse douce, humble, essentiellement populaire, la tristesse du faible se produise dans ces chants italiens à peu près sous le même aspect que dans les poésies des Allemands. Beaucoup de ces poètes anonymes sont frères de Minnesinger ; quelques-uns égalent les maîtres sympathiques de l’Allemagne moderne : même émotion condensée, même brièveté saisissante, même effet produit par une délicieuse simplicité.
« Oh ! que de temps je l’ai désiré, avoir un amant « musicien ! — Le voici ; Dieu me l’a mandé, tout cou « vert de roses et de violettes ; — le voici qui vient « doucement, — la tête baissée et jouant du violon. »
Ne croirait-on pas entendre Uhland ? C’est encore une idée toute germanique que cette invocation à la colline de Pise, suppliée de ramener le bien-aimé. La respectueuse tendresse de l’Allemagne palpite dans ces six vers. « Les peines que tu me donnes, toutes je les « écris. — Un jour viendra que nous les lirons, — et « nous les lirons feuille par feuille. — Plus tu m’en « fais, plus je t’aime. — Et nous les lirons page par « page. — Plus tu m’en fais, plus tu te fais aimer ! » Est-ce Jean Pierre Hebel qui a trouvé ces refrains si touchants, ces « berceuses des veuves pensives » ? Disons qu’une sensibilité douce et compatissante, née des tristesses du moyen âge, est commune aux deux peuples chez qui le moyen âge n’a pas disparu. t Au reste, parmi les poëtes allemands, les plus amoureux de l’art ont pu connaître, au moins en partie, ces richesses populaires de l’Italie. Beaucoup de ces « rispetti » et de ces « vilote » rappellent certaines pièces postérieures de Gœthe et de Heines ; un surtout, curieux de combinaisons rhythmiques, le comte de Platen, leur a emprunté un de ses mètres les plus ingénieux, les Stornelli, tercets aux harmonieux entrelacements. Ne leur a-t-il pas pris aussi ce don de brièveté expressive qui fait tenir dans quelques vers tout un infini de rêverie ? Il serait intéressant de poursuivre ces explorations. Ainsi, l’on a vu la poésie savante de la renaissance italienne s’imposer à d’illustres voyageurs tels que Milton ou que Shelley. Ces hommes du Nord ont toujours allumé leur génie àla chaleur divine du Midi. Puisse le souvenir d’un bienfait si constant rendre ces peuples plus chers l’un à l’autre !
L’amour est à peu près le thème unique de toutes ces poésies, thème monotone, si des passions qui affectent si diversement tous les hommes pouvaient jamais avoir leur monotonie. La langue du sentiment est toujours fraîche et toujours flatteuse ; il ne s’agit que de la bien parler. Que de tons, que de gradations du reste, depuis le soupir du premier aveu jusqu’au cri de la passion débordante ! Toute cette gamme du cœur est notée dans ces poëmes. Les ardeurs impatientes, dignes de Symœtha, tolèrent dans leur voisinage les plus rougissantes confidences, les plus timides chuchotements ; autant de poëmes, autant d’amoureux. Celui-ci, soutenu par l’imagination, redemande comme à un patrimoine traditionnel tout le luxe des comparaisons mythologiques. Il peut encore faire rayonner sa maîtresse à l’égal de Diane, convoquer au berceau de la bien-aimée les Olympiens admirateurs, et mettre en regard de ses splendeurs la proverbiale beauté de Narcisse. N’est-il pask demi Grec en Sicile, enLatium à demi Romain ? Un autre, curieux et troublé, s’incline devant une ignorance angélique, et l’on dirait Chérubin un peu confus aux genoux de Chloé toujours paisible. Celui-ci, non moins fougueux que Roméo, tient rigueur à l’hirondelle qui vient réveiller sa joie, comme au balcon de Vérone l’ami de Mercutio querellait l’importune alouette qui veut, elle aussi, séparer des âmes ; celui-là, plus galant que profondément épris, s’éparpille en subtilités gracieuses. Ce qui domine dans l’ensemble, c’est une tendresse qui tient du culte et de la ferveur.
Ces jeunes adorées sont fières, on le sent, au langage respectueux des poëtes qui les glorifient. Elles sont pures, car leurs amoureux se plaisent à comparer au « parfum de l’amandier leur belle bouche au beau parler honnête. » Rien peu de ces sérénades contiennent une invitation audacieuse au plaisir et font entrevoir un embarquement pour Cythère. Le désir semble s’arrêter au seuil de la jeune fille. Le cavalier préfère la voir à sa fenêtre ; il veille sur son sommeil comme sur le sommeil d’une sœur ; il ne craint pas de la comparer à sa mère : c’est la plupart du temps un fiancé qui célèbre une fiancée avec autant de chasteté jalouse que de fièvre passionnée. Ce respect s’explique par le ravage que produit dans ces âmes excessives l’apparition de la femme aimée. En sa présence, elles vivent dans l’extase comme au milieu du buisson ardent ; baignées de joie, inondées de délices, elles habitent un monde plus élevé que le monde des sens ; elles ont conquis leur ciel. L’expression de leur gratitude amoureuse ne peut donc prendre qu’un accent mystique. Ce n’est pas assez pour leur fiancé de les appeler : « Ma reine impératrice » ; ils diront à une belle : « Vous avez des yeux pour regarder le paradis. » Ils croiront voir les anges un par un se poser sur la tête chérie ; ils iront même jusqu’à supposer que leur fiancée peut être servie, contemplée, que dis-je, aimée par les anges. On ne sait à quelles limites, dans ce mysticisme effréné, s’arrête l’ange, où commence la femme, ou, pour mieux dire, l’ange et la femme se confondent et apparaissent tellement mêlés à l’enthousiaste, qu’il n’a plus devant les yeux qu’une créature privilégiée et surnaturelle qui promet à sa constance une sorte de félicité catholique.
Tels sont les amoureux qui se montrent à nous, telles les Italiennes qu’ils nous dépeignent. Dépouillezles de cette auréole mystique, vous trouverez des femmes d’une nature franche et mobile, pleines de scrupules et de passions, aussi brûlantes pour l’amour divin que crédules aux affections, humaines, et, dans leur entraînement, plus fières, plus hautaines, souvent plus sûres d’elles-mêmes qu’aucune des Charlotte ou des Gretchen d’outre-Rhin. Elles ne vivent que par l’espoir d’appartenir un jour à l’être aimé. Cet espoir est tellement devenu la pensée dominante, qu’elles associent involontairement l’idée de la mort a celle de la rupture. En véritables sœurs de Juliette, elles sourient par avance à la mort et se jouent avec toutes ces images funèbres qui nous font aisément frissonner. La mort apparaît-elle plus facile sous la clarté de ce soleil qui égaye toute chose ? et ses coups sont-ils attendus comme ces traits qu’Homère appelait les douces flèches de Diane ? Cette exubérance de vie crée peut-être l’insouciance de la mort. Car il n’y a rien dans cette fréquence d’images funèbres, rien qui sente la mélancolie d’un Atala, le dégoût de l’existence, l’amertume empoisonnée des illusions flétries ; aucune de ces contadines n’appelle le trépas, mais elles l’acceptent d’avance si ^ ! 1ôo ne peuvent jouir dans toute sa plénitude de la vie rêvée, de la vie heureuse. C’est vraiment un des signes du caractère italien que ce calme avec lequel des jeunes filles prévoient, attendent, méditent le grand voyage aux pays inconnus. « Quand tu entendras dire que je « suis morte, tous les jours tu viendras à la messe… « Je vois la croix et le drap noir : amour, tu m’as me « née au cimetière ; je vois la croix et le drap blanc : « tu m’as menée, amour, au Campo-Santo. » Aimer ainsi « jusqu’à mourir » n’est-ce pas vraiment la plus généreuse ambition d’une âme, l’aspiration qui agrandit l’amour en lui ouvrant une perspective sur l’éternité ?
En résumé, toute la vie italienne est contenue dans ces poëmes où l’âme d’un peuple chante, une âme telle que je n’en connais pas de plus grande pour être restée si haute, après avoir été tant de fois rabaissée parla destinée. Si le génie de la race m’apparaît, à la fois mâle et tendre, mêlé de finesse et de gravité, dédaigneux de la mort et enthousiaste de la vie, mystique et sensuel, pastoral et tragique, trivial parfois, jamais vulgaire, ce génie, confié à la fidélité du peuple, reparait aujourd’hui sous la forme de la poésie la plus italienne qui ait éclaté depuis les magnificences de Dante. Rendons à cette poésie si bien traduite l’hommage de sympathie qui lui est dû, car à cette muse populaire nous pouvons dire, dans son divin langage : « Vous êtes née d’un sang d’amour, vous êtes née d’une fleur de noblesse ! »
LES MORTS DE PRAIRIAL.
Comme les œuvres de l’esprit, les époques historiques ont leurs destinées. On ne saurait imaginer avec quelle négligence les annalistes de la première République ont presque tous traité la période thermidorienne. Les uns se sont arrêtés à la chute des robespierristes, les autres ont hâté le pas pour arriver au Directoire : presque tous ont à peine daigné stationner dans ces mois intermédiaires entre la dictature du Comité de Salut Public et la pentarchie du Luxembourg. Est-ce lassitude ? Est-ce insuffisance de documents ? Pour la plupart, nous croirions encore à un tout autre sentiment. Parmi les oscillations de la mobile assemblée, quelques-unes peuvent soulever l’irritation et même le courroux de l’histoire ; les. agitations thermidoriennes mêlent à cette irritation et à ce courroux je ne sais quel ferment de dégoût dont jusque-là l’on n’éprouvait guère l’amertume. Aussi, nulle tâche ne nous semble plus apte à rebuter que celle dont J. Claretie a bien voulu se charger dans ses Derniers Montagnards. Nulle entreprise aussi n’est plus méritoire, plus digne de ces récompenses de l’estime publique auxquelles la vogue et la surprise n’ont rien à prétendre, et qui sont, pour le véritable écrivain, [comme ces armes d’honneur décernées, en l’an III, à des généraux sans titres, sans rubans et surtout sans dotations.
Plus d’une fois le jeune historien, dans les préliminaires de son travail, a pu se sentir découragé en songeant à ses devanciers qui avaient assumé le récit des grandes années révolutionnaires et pris en quelque sorte la fleur et la flamme d’un sujet qui semblait épuisé. Plus d’une fois il a pu s’appliquer ces paroles de Tacite :
« On ne doit pas comparer ces annales aux mo « numents qu’ont élevés les historiens de l’ancienne
« République Une vaste et libre carrière s’offrait
« à leurs récits. La mienne est étroite et mon tra « vail sans gloire Toutefois, il ne sera pas inutile
« d’observer des faits, indifférents au premier aspect, « mais d’où l’on peut souvent tirer de grandes le « çons (1). »
Néanmoins J. Claretie ne s’est pas découragé. Suivant le précepte de l’ami de Pline, il a su comprendre que les plus tristes exemples renferment au moins des enseignements, et surtout qu’au sortir d’une action de drame et d’épopée, l’imbroglio thermidorien ne pouvait manquer d’offrir des scènes intermittentes d’héroïsme et de grandeur. C’est d’après cette vue qu’il a composé son remarquable ouvrage, et les résultats ne l’ontpas trompé : car d’utiles enseignements se dégagent
(1) Annales, liv. IV, ch. XXVII. de sa narration et des scènes vraiment héroïques s’en détachent dans leur instructive beauté.
Opposer aux excès et aux scandales de la réaction la ferme attitude des « derniers Montagnards », mettre surtout en relief aux rangs suprêmes de l’assemblée le groupe des proscrits de prairial méconnus par la postérité, telle est la pensée qui inspire et régit ce volume. Cette pensée nous est sympathique, parce qu’elle nous semble conforme à la vérité. Peut-être dans le détail des faits et dans la comparaison des individus en atténuerions-nous la rigueur. Point d’injustice, même au service d’une idée juste. Ainsi nous reconnaissons la légitimité du contraste établi par J. Claretie ; mais, tout en partageant ses prédilections, nous l’abandonnons là où il nous paraît établir ces lignes de démarcation qui n’existent jamais dans la nature. Un parti peut être relevé de flétrissures iniques, rétabli dans son lustre, hautement préféré aux groupes politiques qu’il combat, sans qu’il devienne à nos yeux l’unique dépositaire du droit, de la vérité et de la vertu. Nul parti n’est infaillible. J. Claretie le sait aussi bien que nous, et si, parfois, il a paru l’oublier, ce n’est point à coup sûr par défaut d’équité naturelle. Car, si toutes les grandeurs de la Révolution lui sont chères, à quelque nom’qu’elles se rattachent, jamais nous ne le voyons pactiser avec aucune bassesse— ou aucun excès par un de ces sophismes auxquels les Thiers et les Barante n’ont pas su échapper.
Le premier chapitre nous jette en pleine contre-révolution, et nous ne sommes qu’au lendemain de thermidor. Mais la Convention a fait subitement fléchir toutes les rigueurs, et, se désarmant pour la défense aussi bien que pour l’attaque, a offert à ses ennemis non-seulement la sécurité, mais une liberté indéfinie. En peu de jours les prisons se sont rouvertes. Dans la délivrance en masse de ces prisonniers, il y avait en même temps qu’une conséquence du 9 thermidor, un instinct confus de réparation, un vague ressouvenir des idées de Desmoulins et de Danton, un appel à la clémence et à l’oubli que J. Claretie ne songe pas à méconnaître. Il y avait aussi, pour un certain nombre de thermidoriens, un calcul malhonnête et coupable et qui montra par son insuccès combien les piéges sont faits pour ceux mêmes qui les tendent. Ce calcul visible chez les Fréron et les Tallien, surtout chez les Bourdon et les Rovère, consistait à s’attacher, par ces élargissements indistincts, tous les jeunes royalistes des villes, de manière à s’en faire une sorte de garde prétorienne contre le peuple des faubourgs. Et pourquoi suspectaient-ils le peuple ? Parce qu’ils n’espéraient jamais obtenir de son assentiment les violences qu’ils méditaient contre un grand nombre de leurs collègues ; parce qu’ils avaient besoin de défendre contre le peuple les intrigues de réaction où ils se trouvaient impliqués. Tel fut le calcul de certains chefs thermidoriens : ils agirent dans des vues d’égoïsme, d’ambition, de rancunes personnelles, là où les meilleurs d’entre eux, je parle ici de Legendre, de Lecointre, de Merlin de Thionville, obéissaient au généreux emportement de leur sensibilité. Le calcul et l’élan généreux vinrent également se briser contre un fait invincible, contre la permanence de la conspiration royaliste, contre l’hostilité toujours prête de la contre-révolution, qui, elle, ne désarmait pas.
Ouvrir les prisons fut un bien, mais élargir tous les suspects sans exception et sans garanties fut évidemment un grand mal. La politique et l’humanité prescrivaient de faire cesser les persécutions, de soumettre les tribunaux révolutionnaires à des lois modératrices, d’adoucir la situation de ceux que l’on pouvait détenir jusqu’à la paix ; mais la politique et l’humanité aussi défendaient de lancer sur un sol brûlant des milliers d’hommes aigris et furieux, outrés de vengeance et de persécutions, aussitôt embauchés par une Némésis implacable. Il fallait rompre avec les barbaries, cesser de créer des victimes, mais conserver des otages. Surtout il ne fallait pas, sous couleur de robespierrisme, combler ces prisons à peine rouvertes de patriotes exaltés mais énergiques, et n’opérer, en définitive, qu’une substitution au bénéfice des ennemis de la Révolution.
Telle est la politique thermidorienne dès ses débuts, aveugle ou intéressée. Le système de conciliation que les meilleurs voulaient établir, l’apaisement qu’ils rêvaient, nous séduiraient à coup sûr, si cette conciliation n’avait été illusoire et impossible, si cet apaisement n’avait abouti à des concessions dangereuses, si enfin l’appel à l’oubli et à la concorde n’avait eu pour réponse immédiate la Terreur blanche.
La Terreur blanche, voilà l’œuvre de cette politique imprévoyante, l’œuvre meurtrière que J. Claretie marque de traits fortement imprimés. Cette Terreur blanche, c’est le meurtre déchaîné sur la France ! On eût dit la fête des fous de l’assassinat. Figurez-vous un 2 septembre royaliste qui dure jusqu’au milieu de 93 et reprend de temps à autre sous le Directoire. Partout les patriotes sont égorgés, Girondins ou Montagnards, réconciliés dans l’universelle tuerie. Un des juges de Carrier est mis en pièces à son retour dans son village de l’Isle ; Gonchon, l’ami de Roland, ne se soustrait que par la fuite au carnage en permanence à Lyon. « Du sang partout, » disent E. et J. de Goncourt dans leur Histoire de la Société française pendant le Directoire.
Voyez les prisons, elles regorgent. Les compagnies de Jésus et du Soleil, les bandes de Lestang, de Job Aymé, sauront désemplir ces prisons. A Lyon, c’est l’incendie, à Aix, la canonnade, à Marseille, l’ensoufrement, à Beaucaire, les flots de chaux vive qui précèdent le carnage. A Tarascon, la mort des détenus précipités de la tour sur les pointes des rochers est un spectacle pour les belles royalistes, aux applaudissements cadencés.
Au moins la République a-t-elle livré au bourreau ses plus odieux proscripteurs. Le royalisme renaissant couronnait de fleurs les assassins de Marseille et de Lyon et leur rendait publiquement les honneurs du triomphe. Et pendant qu’à Sisteron, à Barbantane, à Saint-Étienne, à Montélimart, à Bourg, on fusillait les vivants sur les cadavres encore chauds, que l’on fendait la tête aux prêtres constitutionnels, qu’on mettait en croix, qu’on enterrait vifs les patriotes, circulait, comme le branle de ces Saturnales, la ronde que Mercier compare à la danse d’Holbein, sacrilége et lubrique, le bal à la victime !
A Paris, quelle était la situation ? D’un côté, le peuple découragé, la tête courbée soiis le poids de la misère et de la famine. De l’autre côté, la jeunesse dorée de Fréron, l’avant-garde des royalistes. Et qu’est cette jeunesse dorée, sinon la race éternelle des libertins et des inutiles ? Ce sont ces mêmes damerets qui, dans l’année terrible, se cachaient pour se dérober à la défense de la patrie. Ils se retrouvent prêts à la réquisition du guet-apens et de la violence.
« Une armée de muscadins tenait les rues, gardait « les boulevards, chassant à coups de canne les Jaco
« bins hors des jardins publics Les muscadins se
« mettaient vingt contre un, assommaient les hommes, « battaient les femmes, non-seulement au Palais-Royal, « à Coblentz, mais dans la Convention même, dans les « tribunes. »
Et quels tristes héros que ces muscadins ! Voici comment ils étaient jugés par un des Girondins fidèles à la tradition républicaine :
« Qu’est-ce qu’un collet noir (1) ? J’en distingue de « trois sortes : les émigrés, les poltrons fugitifs de nos « armées ou soustraits à la réquisition à force d’or et « de bassesses ; vient ensuite ce vil troupeau de petits
(1) On appelait ainsi les muscadins, du signe de ralliement qu’ils avaient adopté. « maîtres énervés, espèce d’hommes occupés d’une « parure élégante et ridicule, qu’un coup de tambour « métamorphose en femmes. »
Observez que ces assommeurs du boulevard, qui s’attaquaient de préférence aux soldats isolés, aux légionnaires de Sambre-et-Meuse, appartenaient au parti constitutionnel ; que leurs chefs, leurs orateurs, bientôt leurs représentants, sont les anciens Feuillants. Jugez du train qu’avait pris la réaction.
Ajoutez l’agiotage dévorant, les accaparements meurtriers, et vous aurez le tableau de Paris sous le gouvernement thermidorien, un tableau que M. Claretie a peint avec une vivacité et une précision de touche qui nous reposent des exubérances de couleurs à la Carlyle. M. Claretie a le véritable éclat, la netteté, le mouvement, la chaleur : il ne flatte l’imagination qu’après avoir ému la sensibilité. C’est ainsi que le faubourg Saint-Antoine, la rue de Lappe (p. 63), sont, à notre avis, parfaitement décrits. Car, en même temps que la physionomie du rude faubourg est saisie, son âme laborieuse et forte est comprise.
Après avoir exposé, l’auteur discute. Il s’est convaincu de l’impuissance attachée à la politique des thermidoriens dominants, convaincu de l’utilité de la résistance qu’opposaient aux maîtres du jour les derniers Montagnards. Ceux-ci, pendant que Treilhard, Delmas, Bréard, Dubois-Crancé, Isabeau et tant d’autres, venaient de passer à droite, immobiles à la crête, s’obstinaient à refuser les concessions dangereuses, à faire échec aux tentatives de réaction. Beaucoup étaient sincères dans ce rôle honorable : la suite l’a prouvé. Ceux-là méritent le beau nom de « derniers des Romains » que leur a décerné Edgard Quinet. Mais tous n’étaient pas aussi purs : des hommes sanguinaires, Montant, Javogues, Lecarpentier, siégeant encore sur cette Montagne, devaient par leur voisinage compromettre et mettre en péril leurs collègues ; d’autres, et des plus violents, tels qu’Albitte, Duhem, Léonard Bourdon, et plusieurs Montagnards encore qui, sous le premier Empire, acceptèrent des fonctions lucratives, donnent à suspecter leur zèle patriotique. Cette distinction entre les vrais et toujours rares démocrates et ceux que Camille appelait les « Montagnards d’industrie » et Barrère « les profiteurs de révolutions, » M. Claretie ne l’a pas faite avec assez de soin. Ce qu’il est vrai de dire, c’est que la Montagne, comme la Convention tout entière, était singulièrement mélangée, et que, si les républicains les plus clairvoyants s’étaient donné rendez-vous sur cet Aventin de la démocratie en péril, l’approche et le contact d’hommes de proie (1) a dû les rendre suspects et les faire passer pour coupables.
Voilà ce que l’histoire doit dire pour expliquer l’animosité persistante des vrais républicains contre le nom même de la Montagne ; ceux des thermidoriens qui n’étaient point perfides, le plus grand nombre, en somme^, pouvaient se tromper sur les plus purs Montagnards, sur Lindet, sur Cambon, sur Prieur de la Marne, en les voyant mêlés à des énergumènes et à
(1) Expression dont se servit Legendre. des proscripleurs. Ce fut la fatalité qui pesa principalement sur les vaincus de prairial. Ils défendirent une bonne cause avec des alliés embarrassants, à tout moment confondus par leurs collègues avec ceux des Montagnards qui voulaient recommencer la Terreur (1). Cette confusion ne pouvait qu’être augmentée par les artifices des terroristes de la veille, travestis en tartufes de modération, de ces Tallien, de ces Guffroy, de ces Fouché qui vengeaient sur autrui les excès d’un régime dont ils avaient été les agents les moins fanatiques et par suite les plus odieux. Ce point de vue, qui me semble exact, a échappé à J. Claretie : il voit trop clairement les fautes ineffaçables du parti thermidorien ; il n’a pas cherché impartialement les raisons qui peuvent atténuer ces fautes. Historiens, quand pourra-t-on vous représenter comme le « Zeus » homérique, tenant en main une balance, et songeant que vous n’avez rien moins qu’à peser des âmes ?
Les concessions faites aux royalistes sont inexcusables ; inexcusable la faiblesse qui a pu souffrir la Terreur blanche et les excès des muscadins ; répréhensibles aussi les mauvaises mesures qui ont favorisé l’agiotage et l’accaparement. Mais la proscription d’un certain nombre de Montagnards, injustifiable, à coup sûr, peut s’expliquer du moins. Qu’était la majorité de la Convention ? La Plaine qui la formait nous apparaît dressée à la servitude et à la complaisance, habituée à tout voter, composée en grande partie de royalistes
(1) Voir les discours de Hardy, de Merlin de Thionville, de Poulain Grandpré, au 18 fructidor an V. déguisés, ayant successivement livré avec une joie secrète les Girondins, Danton, Robespierre. De ceux-là on ne pouvait attendre que des rancunes inexpiables. C’était, selon la belle expression de J. Claretie, « l’éternelle majorité qui condamne. » Les thermidoriens proprement dits, généralement dantonistes, avaient un mobile tout-puissant, le désir de venger la mort de Danton et de Camille. On ne pouvait exiger qu’ils pardonnassent ce double assassinat à Collot, à Vadier, à Billaud, au servile Amar. Restaient les Giron’dins rappelés dans l’assemblée. Ce ne furent pas les plus implacables, car les meilleurs d’entre eux, Louvet, Bergœing, Daunou, Pontécoulant (1), La Revellière-Lepaux, même Lanjuinais, ne firent jamais œuvre de représailles oratoires. Mais les autres pouvaient-ils oublier la mort de leurs amis, leur propre détention ou leur fuite hasardeuse, sous le couteau, de cachette en cachette, en proie à toutes les misères, à toutes les plus poignantes horreurs ? Un de leurs adversaires, Soubrany, reconnaît lui-même cette fatalité des revanches violentes :
« Ils seraient plus que des hommes s’ils pouvaient en faire le sacrifice à la patrie. »
Ces retours étaient inévitables : le mal qu’ils amenèrent fut immense, mais on ne pouvait pas les éluder. Qu’il eût été sage et politique d’étouffer tous ces ressentiments, d’ensevelir toutes ces haines ! Mais, hélas ! les mémoires vengeresses dont parle Eschyle veillaient
(1) Pontécoulant défendit Robert Lindet avec une remarquable générosité. sans cesse, guettant leur proie et impatientes dela saisir. Malheureusement aussi ces colères s’abattirent moins sur les vrais coupables que sur les plus sincères des Montagnards, sur ceux auxquels s’est spécialement attaché l’auteur de ce livre. Quant aux séances de proscription où les noms jetés par une bouche délatrice sont aussitôt couchés sur la liste fatale, nous ne les flétrissons pas moins sévèrement que J. Claretie. Mais nous devons à la vérité de déclarer que la Montagne avait pris contre la Gironde l’initiative de pareilles violences, que les séances du 2 août et du 3 octobre 1793, où Carra, puis Ducos, Vigée, Fonfrède, sont décrétés sans être entendus, ne laissent rien à désirer aux séances thermidoriennes. L’histoire de la Convention répond à la définition que Pascal a donnée de l’homme : « Quelle chimère est-ce donc, quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction et d’erreur ! » Elle contient des abîmes de misère et des mondes de splendeurs, et cela à peu d’intervalles, quelquefois dans la même journée.
Il faut reconnaître que J. Claretie, en laissant dans l’ombre les derniers terroristes, a su mettre en lumière ceux qu’il appelle les « derniers Montagnards. » Tous ne commandent pas également la sympathie, mais tous excitent la pitié et le respect que l’on doit aux infortunes imméritées. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’avec les honnêtes gens des anciens comités et les plus purs des représentants en mission, ce petit nombre d’hommes formait alors l’élite républicaine de la Convention. Qu’un malentendu ne les eût pas séparés des plus dignes survivants de la Gironde, la vraie politique de conciliation eût pu se fonder, non pas à l’égard des royalistes irréconciliables, mais entre les républicains apaisés.
Cette conciliation était désirée. Le lergerminalanV, Cochery, l’orateur des sections des Quinze-Vingts et de Montreuil, dit au nom des patriotes les plus ardents : « Il est temps de fermer pour jamais l’arène politique « dans laquelle les divers intérêts s’entre-déchirent. « Dirons-nous que le peuple est las de la Révolution ? « Non, loin de nous un tel blasphème ! Il a juré de la « finir, il tiendra son serment ; il l’accomplira avec « sagesse, avec fermeté… La section des Quinze « Vingts n’épouse de parti que celui du peuple « entier ; elle ne voit dans les Français que des « frères. »
Notons un fait remarquable. A l’exception de Duquesnoy, aucun de ces représentants n’était robespierriste, aucun dantoniste, à l’exception de Ruhl ; tous appartenaient à ce que l’on pourrait nommer « la Montagne indépendante » ; libres d’engagements envers les hommes, asservis à l’intérêt public, Bourbotte et Goujon avaient applaudi au 9 thermidor ; Romme et Ruamps y avaient contribué ; Duroy auparavant avait été signalé dans le rapport de Robespierre contre les « indulgents ».
Enfin, Soubrany écrivait : « On nous désigne comme « robespierristes ; qu’on se souvienne que Robespierre, « longtemps avant son supplice, ne siégeait pas au « haut de la Montagne, où il disait sans cesse qu’étaient « ses ennemis, sur laquelle il faisait porter ses listes « de proscription, tandis qu’il cherchait dans ses diffé « rentes motions à gagner le Marais. »
Les hommes dont je viens de citer les noms à moitié obscurs étaient de bons citoyens. J. Claretie les fait connaître, les fait aimer. Presque tous s’étaient voués à la guerre de l’indépendance ; représentants en mission, ils avaient guidé nos armées. Saint-Just, sur la Sambre, ne s’était pas montré plus intrépide que Bourbotte à Saumur, que Goujon à Landau’, que Soubrany au fort Saint-Elme. Duroy, en pleine Terreur, avait déployé un rare courage civique ; Romme avait fait partout preuve des vertus les plus sévères. J. Claretie a dit le premier qu’il y avait dans ce groupe les éléments d’un comité de gouvernement. Cette idée est aussi juste que neuve. C’eût été le comité de Salut Public sans mélange et sans alliage, tout-puissant pour le bien. Un seul jour suffit pour réduire à néant tant de promesses, tant d’espérances.
Nous ne reprendrons pas le récit de l’insurrection de prairial, que l’on trouve plus complet que jamais dans le quatrième chapitre de ce livre. L’Assemblée envahie, se dispersant devant une foule qui ne demandait que du pain et la mise en œuvre de la Constitution ; des excès étant commis, Duroy, Goujon et leurs frères d’armes eurent l’inspiration de contenir la furie populaire en la dirigeant. Ils parlent : plus d’exès ; à leur voix, les vœux légitimes de Paris sont convertis en décrets. Aucun mot de représailles, de proscriptions. Mais les conventionnels rentrent avec des renforts. Les pétitionnaires chassés, restent les représentants qui sont demeurés à leur poste et qui, en prenant la direction de cette foule orageuse, ont peut-être prévenu d’irréparables malheurs ; tout retomba sur leur tête : ils sont rapidement décrétés, arrêtés emprisonnés. Quelques mois après, une commission militaire envoyait à l’échafaud ces hommes dont tout le crime était d’avoir maintenu la dignité dè la Convention, avilie par la fuite de ses membres, et gardé devant l’émeute naissante l’avantage de leur titre et le prestige de leur mission. Ces Montagnards furent méconnus de leurs plus honnêtes collègues ; leurs collègues moins honnêtes les connaissaient trop bien pour ne pas se délivrer d’eux comme de témoins gênants. Devant le tribunal, la noblesse de leur défense ne fut surpassée que par la sublimité de leur fin. Ce qu’avant eux avait fait Valazé, tous le firent successivement : se passant le poignard de main en main, ils se transmirent la mort comme les coureurs de Lucrèce se transmettaient la vie. Ainsi mouraient les stoïciens,
Et laudatis antiquorum mortibus pares exitus.
Cette perte ne fut jamais réparée pour la République défaillante. La politique thermidorienne continuera jusqu’à la dernière heure ce jeu de bascule qui la mena par soubresauts aux pieds du César de brumaire. Pouvait-il en être autrement ? Point de république sans une élite de républicains. Or Saturne, selon l’expression prophétique de Vergniaud, avait dévoré ses enfants, et les derniers jetés à cette faim symbolique étaient les seuls qui pussent donner au peuple la liberté et la sécurité à la fois.
LA JEUNESSE CONTEMPORAINE.
A JULES CLARET1E.
La jeunesse, à certaines époques, a beau abdiquer en apparence son rôle d’agitation féconde et d’élaboration ardente, elle a beau s’oublier parfois, d’autres ne l’oublient pas. D’abord ces guides naturels que plus d’une fois elle devrait consulter, vieillards d’un esprit florissant « toujours jeunes pour la liberté » et qui cherchent avec intérêt parmi ces nouvelles recrues de la vie active des continuateurs de leur œuvre. Ils s’enchanteraient de nos vertus ; nos défauts les attristent. Viennent ensuite, et ceux-là fontla majorité, des pessimistes intéressés ou inintelligents qui ont pris à tâche de discréditer la génération voisine de la trentième année. Nous regrettons le discrédit dont cette génération se trouve frappée, et tout en en recherchant les causes, nous aurions à dénoncer surtout des malentendus et des injustices.
Sans doute la jeunesse a besoin d’être avertie sans cesse et sans cesse conseillée. La sécurité lui serait funeste, la quiétude lui serait mortelle. Le poëte antique pensait à elle quand il déclarait le sommeil frère de la mort. La jeunesse d’un pays s’arrêtant tout à coup dans l’immobilité, comme prise de léthargie, ce serait l’avenir tué en germe et le progrès supprimé. C’est donc une fonction toujours utile que de venir réveiller et aiguillonner cette jeunesse trop complaisante pour elle-même, prompte à se satisfaire, prête à s’admirer. Lui signaler à propos les dangereuses inclinations qui l’entraînent de tel ou tel côté, ce n’est rien moins que ramener toute une génération incertaine sur la route où se trouvent la grandeur solide et la vraie gloire. Comme le patriciat romain nous avons besoin de censeurs qui se relayent et ne nous permettent pas de nous engourdir dans une fatale confiance.
Mais, après nous avoir fait le procès que nous méritons, il serait bon qu’un sage conseiller de la jeunesse contemporaine se retournât contre nos adversaires passionnés et leur demandât compte de leur hostilité systématique. Au réquisitoire dressé contre nous succéderait un plaidoyer en notre faveur. Un tel revirement aurait pour effet immédiat de rehausser nos courages abattus par tant d’attaques répétées et de nous élever à nos propres yeux en nous faisant entrevoir nos aptitudes à la grandeur morale. C’est trop peu de nous signaler nos tendances fâcheuses, si l’on ne nous fait pas connaître en même temps notre puissance pour le bien. Ce n’est qu’accomplir la moitié d’une tâche qui resterait inféconde si l’autre moitié n’était pas comprise. Quelques encouragements opportuns suffiraient pour inspirer à une génération cette confiancehonnête, bien différente de la présomption, qu’on est venu déraciner, cette confiance qui n’est autre que l’énergie de la vertu et l’instrument de l’héroïsme. Un apologiste qui la défende et qui proclame ses qualités réelles, voilà [ce qu’il faut à la jeunesse. Qu’on nous permette d’usurper un moment ce rôle.
Notre génération n’est pas une, et ne peut être jugée d’ensemble. Il y a vraiment deux jeunesses aussi étrangères l’une à l’autre que deux peuples irréconciliables. L’une mérite tous les reproches intentés à nos contemporains ; l’autre, sans être à l’abri de ces reproches, jette dans la balance le poids de qualités qui sont bien à elle. Séparez la jeunesse studieuse de la jeunesse oisive. Cherchez l’une sur le chemin du bois, dans les méandres des coulisses, aux premières représentations des petits théâtres ; vous la rencontrerez infailliblement, cette fausse jeunesse, partout où la pensée s’avilit, où le corps s’énerve, où l’intelligence se déprime. L’autre, la vraie jeunesse, la seule avec laquelle comptent ces vétérans du devoir et de la chose publique qui sont nos maîtres, n’est point une’minorité impuissante. Elle est phalange, elle est légion ! Elle peuple les écoles de droit et de médecine, elle se groupe aux écoles polytechnique et normale, elle se presse aux conférences littéraires, politiques, économiques. C’est elle qui demande de préférence à l’histoire le secret de ce duel séculaire entre le droit et la force qui n’est pas encore terminé. Sa sympathie n’a fait défaut à aucune des œuvres où le talent se présentait armé d’une conviction forte et puissante. Elle a acclamé la Légende des siècles, où retentissent tant de fiers appels à la conscience du genre humain ; elle a applandi aux Funérailles de l’Honneur, aux satires véhémentes d’Augier et de Mallefille, aux romans nationaux d’Erckmann-Chatrian. Cette jeunesse-là, nous l’avons vue, quand elle n’avait pas encore vingt ans, enivrée, prête à renouveler l’héroïque élan de 92, le jour où nos soldats partaient pour combattre au nom d’une idée. Nous l’avons vue, dans d’autres circonstances, déployer un courage civil plus malaisé peut-être que le courage militaire. Tous ces jeunes gens attentifs aux résultats des élections, inquiets et passionnés, étaientils des indifférents et des égoïstes ? étaient-ils, en un mot, tels qu’on les peint trop souvent en les confondant avec leurs frères indignes ?
Pas un d’entre nous qui ne voie le mal là où nos détracteurs le signalent, dans l’abaissement des caractères, dans l’exténuation de la personne. Pas un qui ne le déplore. Cherchons-nous suffisamment à conjurer ce mal ? Là, peut-être, notre tort est plus grave. Et pourtant nous connaissons les symptômes de cet état morbide, effroi de l’originalité, manie du classement, amour des fonctions bien déterminées et des positions bien assises. On se résigne ainsi à suivre docilement le chemin frayé par l’indifférence, la routine et toutes les banalités de ce monde ; on borne son instruction aux exigences d’une spécialité ; on évite soigneusement toute inquiétude de la pensée, une opinion littéraire, une recherche religieuse, une théorie politique, en un mot tout ce qui pourrait dépasser le niveau d’idées de cette foule où l’on aime à cacher sa vie. Mais ce systématique effacement, ce mal que l’on croirait exotique, est-il propre à la jeunesse ? est-il même particulier à notre siècle ? Il a presque toujours existé dans un pays où de tout temps l’usage et la mode ont façonné les inflexions des esprits. La cour du grand roi était peuplée de Dangeaux et de La Feuillades. Devant le soleil impérieux Montansier se courbait jusqu’à laisser choir la vertu. Depuis, l’horreur de l’individualité est devenue un des signes du temps ; mais l’individualité n’en proteste pas moins contre ce nivellement des caractères par des manifestations éclatantes. Que de fois l’originalité s’est-elle dressée devant nous, là où nous nous attendions le moins à la voir surgir ? Au XVIIe siècle comme au XVIIIe, elle n’étaitpas universelle, que nous sachions. Les êtres distincts, les créatures vigoureuses ot fortes qu’elle a fait jaillir alors ont trouvé leurs pareils dans notre âge si méconnu. Il n’est pas nécessaire de s’élever au sommet de la pensée pour conquérir la personnalité complète et définie. La maturité vient pour nous ; on ne jugera la génération nouvelle que quand elle aura achevé de dépouiller la robe prétexte, c’est-à-dire dans quelques années. Qu’on laisse à beaucoup d’entre nous le temps de se mûrir et de produire, et l’on verra si leur individualité n’éclate pas dans sa hardiesse native et dans son indépendance assurée. Un grand nombre renonceront à ce glorieux privilége d’être soi, mais la compensation sera éclatante. Ceux qui s’annoncent se montreront aussi fidèles que leurs devanciers au culte de l’individualité, plus tenaces peut-être parce qu’ils auront à combattre pour leur culte et à refouler le courant hostile des générations qui les précèdent immédiatement. Qui s’opposerait à l’essor de 1 individualité ? peut-être nos devanciers d’hier. La jeunesse n’a pas le triste honneur d’avoir inventé ce fléau. Veut-elle en dégager sa complicité ? c’est le secret de l’avenir.
Songez que l’abdication du moi produit à elle seule des âmes incapables d’aimer, closes aux ambitions généreuses, ouvertes aux malsaines somnolences, insensibles aux aventures de la liberté, dénuées d’esprit public et faciles à l’indifférence. Ce ne sont que les formes diverses d’un mal unique. Supprimez l’énergie de l’individu, et, par exemple, vous amoindrirez l’amour de manière à le rendre méconnaissable. L’amour est double ; il se réduit à deux termes : passion ou devoir. Qu’on veuille poursuivre la passion, il faut s’y offrir avec une vaillance et une intrépidité qui s’étendraient bientôt à toutes les délibérations de la vie. Il faut, pour aimer contre tous les obstacles, être, selon la belle parole du Psalmiste, « plus fort que les dieux et la mort. » Un homme qui saurait aimer ainsi saurait lutter et vaincre. Notre génération ne soupçonne pas cette toute-puissance du sentiment qui doubla les énergies des héros de la Révolution ; elle ne sait pas assez que tout se rejoint dans le cœur de l’homme par des fils mystérieux, et que l’indignité des préférences amoureuses ne peut qu’amoindrir la dignité des opinions. Ici nous répéterions volontiers avec Pascal : « L’égarement à aimer en plusieurs endroits est aussi monstrueux que l’ignorance dans l’esprit. »
Ce ne sont pas nos pères de 1820 et de \ 830 qui nous ont donné de tels enseignements. Tout était solidaire devant leur conscience héroïque, l’amour et la liberté. Des hommes plus jeunes, de générations intermédiaires, nos aînés, ont travaillé de bonne heure à nous rendre la passion suspecte et à déguiser sous un vernis de ridicule sa formidable beauté. Combien, hélas ! se laissent prendre à ce piége grossier tendu souvent par de prétendus sages, inquiets pour leurs enfants de toute initiative et de toute responsabilité. Ils ne savent pas où ils inclinent les âmes dont on décourage la ferveur naissante. Ils ne les reprennent à la passion que pour les envoyer à la débauche.
C’est ainsi que la jeunesse, non contente d’ignorer la passion, arrive à méconnaître les joies ineffables du devoir, et que l’on est en droit de déclarer à nos contemporains que beaucoup d’entre eux ne savent pas faire d’eux-mêmes le plus relevé de tous les choix, celui d’une fiancée, de la compagne de toute leur vie. Durs reproches justifiés par des faiblesses quotidiennes ! Le mariage d’intérêt ne devient-il pas le rêve favori d’imaginations juvéniles ? Mais ici les nouvelles générations ne sont qu’à demi coupables. Est-ce la faute de tant de jeunes hommes si, dans l’âge où la conscience est le plus flexible, on leur a solennellement et dogmatiquement enseigné la doctrine des mariages à prime et des femmes qui sont des dots ? Et pourtant, croyons-le, dans la vraie jeunesse, cet amour, de tous le plus noble, trouverait encore aujourd’hui de dignes adeptes. Rodrigue et Roméo, que l’on invoque contre nous, ont dans l’ombre plus d’un frère inconnu. Non’les jeunes gens ne sont pas les seuls coupables de ces abaissements passagers.
Doit-on leur attribuer davantage la déchéance de la passion civique, autrefois si féconde ? Même dans les rangs de la jeunesse studieuse, beaucoup semblent las de l’action. D’ailleurs, qui sait si la plus sûre des propagandes n’est pas d’instruire et d’enseigner ? Puis ce dégoût prématuré qui de jour en jour fait place à une initiative d’autant plus énergique qu’elle a été plus longuement méditée, ce dégoût est venu du triste spectacle dont nos jeunes regards avaient été obsédés. Nous avons grandi dans un monde où, pour renchérir sur le vce victis, on s’ingéniait à siffler les vaincus. Les convictions politiques, les serments, la légalité, chimère ! Presque tous ont vu tenir au grand soleil et comme sur la place publique cette détestable école d’immoralité ; ceux qui en ont répudié les enseignements ont vaincu plus de difficultés que nos pères : ils se sont créés citoyens.
Certaines apparences plaident encore contre les jeunes gens. J’admets qu’un assez grand nombre d’entre nous, moins expansifs que je ne le voudrais pour ma part, ne recèlent leur passion que sous un extérieur froid et réservé. C’est qu’ils se tiennent sur la défensive. Nous en connaissons beaucoup, de ces jeunes stoïques, qui dérobent leurs émotions avec une pudeur altière, avares de leur sensibilité, prodigues seulement de leur intelligence, et qui ne livrent d’eux-mêmes que leur dialectique agile et leur ferme raisonnement. Ils craindraient d’abaisser leur idéal en le soumettant à des contradictions banales, et quand ils le savent bien établi comme dans un temple intérieur, ils abordent la plupart des hommes sur le terrain de la réalité. Bons et humains, ils le sont pour la plupart, mais sans grandes démonstrations extérieures. Ils ont sucé un lait trempé d’amertume, et toujours ils se ressentiront du premier breuvage empoisonné. Quelque chose de désolant leur en est resté : ce n’est que leur enveloppe. Le cœur ne bat pas moins en dessous. Mais les formes demeurent hautaines, glaciales parfois. Ah ! pour qui saurait voir au fond des âmes, les flots de jeunesse et de séve sont toujours prêts à ruisseler. La vivacité de la sensation dans les natures juvéniles ne le cède pas aux plus violentes impressions de Chactas ou d’Hernani. Seulement, contenue, silencieuse, captive, cette sensation, multipliée, arrive à un état de concentration et d’accumulation qui produit parfois des élans ou des explosions formidables. Rien de commun avec la tristesse débordante de René ou de Rolla. Ces passions ainsi comprimées, littéraires ou politiques, sont bien plutôt destinées aux éclats de l’action qu’aux élégiaques effusions du rêve. Au lieu d’être instinctives, elles sont réfléchies, soumises au contrôle d’une expérience précoce et d’une logique toujours en garde. Le jeune homme, tel que l’a fait la société moderne, est donc un être singulièrement complexe, un cœur sensible et désabusé, une imagination armée de raison !
Tel la vie nous le présente, tel l’art contemporain l’a été chercher dans la vie et l’a placé sous nos yeux avec autant de relief que de ressemblance. Le Marius de Victor Hugo, le Maximilien d’Augier, YOlivier de Vacquerie, le Sternay de Dumas fils et le Robert Burat de Claretie, sont des portraits fidèles, de frappantes effigies que nous avons à chaque moment l’occasion de confronter avec nos jeunes contemporains. Laborieux et ne se plaignant pas d’être incompris, tragiques sous un habit noir, calmes dans leur pauvreté qu’ils acceptent comme un honneur, doués d’une double vue sur les choses poétiques et pratiques, à la fois lyriques et positifs, jamais romanesques, à tous ces signes ce sont bien nos frères. Ils transportent sur la scène ou dans le livre les habitudes d’esprit que nous appliquons chaque jour. Fierté, sang-froid, prudente réserve, tels sont les éléments de leur nature. De quoi se compose le caractère des jeunes hommes d’aujourd’hui ? et quel sentiment y domine, si ce n’est la défiance ?
Cette défiance n’est qu’une forme de l’esprit d’examen ; un scepticisme hautain peut à l’occasion déconcerter les projets des ambitieux de toute sorte. Que de fois le mépris nous a vengé de leurs prétentions envahissantes ! Souvent la critique mordante, la raillerie implacable, font plus contre les corrupteurs du bon droit que des protestations qui leur donnent une importance mensongère. Il y a des heures où l’ironie devient une arme mortelle.
Mais l’ironie ne suffit pas aux triomphes de l’avenir. Il faut déployer d’autres armes dans la lutte des idées. Pour vaincre il faut beaucoup aimer, croire fortement, vouloir plus fortement encore, suivre ces exemples que nous donnent nos maîtres, un Michelet, un Hugo, un Quinet. Voilà ce que l’on doit exiger, ce que l’on peut attendre de la jeunesse qui travaille et qui pense. Ses qualités sérieuses, son énergie froide et taciturne, sont les meilleures garanties du succès, qui est ici-bas le prix de la persévérance. La jeunesse n’a qu’à rompre absolument avec le mauvais du siècle et à tourner le dos à tous ces désœuvrés, qui, faux jeunes gens, blasés comme des vieillards sans dignité, ignoreront toujours les deux vertus premières sans lesquelles il n’est pas de vraie jeunesse, la tendresse et la fierté.
Jeunes gens, vous dont nous connaissons toutes les vertus aguerries et tous les solides mérites, méditez cette loi de votre âge, soyez tendres, soyez fiers. Visez à devenir des héros pour être au moins, dans toute l’acception de ces deux titres, des hommes et des citoyens. Le temps, ce maître irrésistible, assure aux plus éclairés d’entre vous l’autorité librement départie et les premières places du pays, c’est-à-dire non les premiers honneurs, mais les premiers devoirs. Faitesvous dignes de concourir aux destinées d’un peuple dont les aïeux ont formulé les Droits de l’homme. Que de nobles affections, qu’une sympathie vraiment fraternelle, qu’une infatigable ardeur d’apprendre, que le respect de la tradition patriotique, que le culte de la Justice et de la Liberté, joint au zèle de la Science et de l’Art, élèvent votre esprit sans cesser d’agrandir votre cœur, et que de bonne heure chaque jour soit marqué pour vous tantôt par une découverte dans le Beau, tantôt par un progrès dans le Bien ou par une enquête dans le Vrai, toujours par une ascension vers l’Idéal !
FIN.
- ↑ En réponse a l’article publié par M. É. Montégut, dans le Moniteur sous ce titre : Du Génie de Rossini.