Lettre à Achille Collin

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Lettre à Achille Collin
Jean-Pierre Calloc’h (Yann-Ber KALLOC'H)

12 octobre 1915
(Cité par Ar Vro numéro 42, 1er mai 1967, pages 9-11)



«  Je vous ai parlé d'un « plan d'action » après la guerre. C'est un bien grand mot. Les circonstances, avant tout, décideront de la conduite à tenir. Néamoins, j'ai dit ceci à Mocaër : aussitôt la paix signée, que l'on fasse circuler en Bretagne une sorte de pétition au gouvernement, demandant l'enseignement de la langue et de l'histoire de la Bretagne dans toutes les écoles secondaires et supérieures de toute la Bretagne. Les signataires de cette pétition? Tout le monde, mais avant tout les soldats, ceux qui auront versés leur sang pour la France, officiers, sous-officiers, simples soldats et marins. Rappeler les blessures, les citations, les morts. L'envoyer cette pétition, au gouvernement et à chaque député et sénateur, mais aussi à tous les journaux, bretons et parisiens. Entre nous, je ne crois pas qu'elle obtienne de réponse des pouvoirs, mais ce sera une excellente occasion de faire de la publicité, du bruit. Il faudra crier fort, hurler, rugir. Petit moyen pour une grande cause, mais l'esprit de notre âge est petit. Il faut se mettre à sa portée. Quand la partie dirigeante de l'élite française sera bien convaincue de ceci : que la langue des héros bretons, celle qu'ils parlaient à Dixmude en Champagne, en Artois en se lançant vers les aussauts mortels, il est juste et convenable qu'elle soit enseignée dans leurs écoles, notre cause sera gagnée. Mais voilà : il faudra profiter de l'état d'esprit d'après la guerre qui ne sera plus le même cinq ans après. Il faudra agir tout de suite.

Donc pétition et agitation de cette pétition. Agitation non pas d'un jour, ni d'une semaine, mais sans limites dans le temps, la plus longue possible, la plus puissante possible.

(...)

La guerre est un atout dans notre jeu. Un autre, ce sera l'affaire de l'Alsace-Lorraine. Revenue à la France, cette province ne pourra pas être soumise au même régime que les autres, sous peine de lui faire regretter les jours où elle fut allemande. Lois antireligieuses, centralisatrices, « unilinguistiques », ils ne comprendraient pas si on leur jetait tout cela à la tête. Elle aura des privilèges, l'Alsace, sur tous ces chapitres puisqu'elle les avait auparavant. Sa langue sera enseignée dans toutes ses écoles. Et tout cela sera très bien. Nous l'approuveront, nous l'aiderons au besoin à obtenir ou plutôt à conserver ces biens - et nous réclamerons des pouvoirs le même traitement pour nous. Il y aura à notre avantage que nous nous serons fait casser la figure pour la reconquérir l'Alsace à la France et la liberté à l'Alsace. Par conséquent, la position sera très bonne pour nous. L'exploiter habilement.

Ne jamais oublier, du reste, que l'œuvre primordiale, la plus urgente sera d'assurer le salut de la langue. Si nous perdons notre langue, en vingt-cinq ans la Bretagne sera devenue une banale région française, ou plutôt cosmopolite, ayant perdu tout caractère. Si nous la sauvons, le reste nous sera donné par surcroît: autonomie administrative, économique, religieuse, etc. Tout cela sera facile à conquérir quand nous aurons conquis l'école, c'est-à-dire l'âme des enfants. Il n'y aura plus qu'à avancer la main et prendre. »