Lettre à son épouse

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Lettre à son épouse


Moulins, 9 juin 93 11h1/2

Chérie,

Le Cœur est bon;
la tête est saine;
J'ai bien dormi;
je tousse à peine;
Le pouls bat comme un balancier;
J'ai le pas sûr d'un officier;
Le mollet gras, la jambe fine;
Je suis satisfait de ma mine;
Je ne sens rien dans l'intestin
Que le désir d'un bon festin !
J'ai le sourire sur la lèvre;
Et si tu consultais ma plèvre,
Tu n'entendrais si sifflement,
Ni ronflement, ni frôlement !
Reste un mal, à qui tout cède,
Dont je souffre la nuit, le jour :
Quel mal ? Mon incurable amour !
Oh! le doux mal, et que je l'aime !
Il me fait sortir de moi-même;
Il m'attache et m'enchaîne à toi,
Au point que ton être est ma loi !
Je pense à toi sans paix ni trêve;
A toi mon sommeil et mon rêve;
C'est pour toi que tout me fait peur,
Une ombre, un souffle, une vapeur !
J'ai peur des parfums de la rose;
J'ai peur de l'eau, j'ai peur du feu;
J'ai peur enfin du moindre adieu !
C'est mon travers et ma faiblesse;
C'est mon bonheur et ma noblesse;
cet état me fait enrager :
Mais je ne veux pas changer;
Et je donne l'Académie
Pour un baiser de mon amie !

Ton Eugène

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