Lettres à la Fiancée 1822 Janvier-Mars

La bibliothèque libre.
Aller à : Navigation, rechercher


1822 [modifier]

Janvier-Mars [modifier]

Vendredi soir, 4 janvier.
J' aurais bien fait de te quitter avant-hier soir à
la porte de chez toi, je n' aurais pas eu cette
discussion qui aurait dû t' être indifférente au
moins, et qui m' a pourtant valu un si froid adieu.
Car je ne puis l' attribuer, cet adieu glacé, qu' à
la conversation qui venait de s' engager. Nous étions
si bien d' accord une heure auparavant ! Que ne
t' ai-je quittée alors ! Je serais rentré le coeur
content, et maintenant encore mille pensées amères
ne se mêleraient pas au plaisir de t' écrire. Il me
semble que je n' ai rien dit dans cette discussion
qui ait pu te mécontenter. Mes paroles n' étaient
certainement pas des paroles de médisance ou d' envie
et je ne comprends pas comment je t' ai déplu en
prenant la défense du seul homme en France qui
mérite l' enthousiasme. Si jamais j' étais destiné à
parcourir une carrière illustre, après ton
approbation, ma bien-aimée Adèle, l' admiration des
esprits neufs et des âmes jeunes serait, ce me semble,
ma plus belle récompense. Laissons cela.
Il est pourtant vrai de dire que j' ai rarement le
bonheur de te voir de mon avis. Quelque opinion que
j' avance, si je trouve devant toi des contradicteurs
(et il est bizarre que cela ne m' arrive guère que
devant toi), tu es bien plus prompte à te ranger de
leur côté que du mien. Il semble qu' il suffit qu' une
vérité passe par ma bouche, pour être une erreur à
tes yeux. Je n' adopte jamais une opinion qu' après
m' être demandé si elle est noble et généreuse,
c' est-à-dire digne d' un homme qui t' aime. Eh bien,
que j' émette cette opinion, qu' elle blesse les idées
de quelque autre personne présente, qu' elle soit
combattue, je cherche alors naturellement à m' assurer
de ton approbation,
la seule que j' ambitionne et qui me satisfasse. C' est
en vain. Tes regards deviennent mécontents, ton front
soucieux, tes paroles brèves. Quelquefois même tu
m' imposes silence. Alors il faut me taire comme un
éventé qui recule devant ses propres discours ou, si
je continue, me retirer découragé de t' avoir déplu
en soutenant des idées que je croyais dignes de toi
et qui cependant, selon toutes les apparences, se
sont trouvées contraires aux tiennes. Et puis, quand
je suis seul, mille réflexions viennent. Je tâche
de me persuader que j' ai eu tort, car j' aime encore
mieux être irrité contre moi que contre toi. Tout
me devient pénible. Les louanges fausses et exagérées
des indifférents qui glisseraient sur moi dans un
autre moment, me semblent insupportables parce
qu' elles contrastent avec le mécontentement du seul
être aimé. Je me figure alors qu' il n' est aucun de
ceux qui m' entourent qui ne m' aime plus que toi, car
je ne connais personne, toi exceptée, pour qui je
sois absurde. Je sais, chère amie, qu' il est beaucoup
d' hommes qui peuvent te sembler supérieurs à moi et
qui le sont en effet, mais je crois néanmoins ne pas
être trop présomptueux en me plaçant parmi les
hommes ordinaires, le dernier d' entre eux, si tu
veux, mais enfin l' un d' entre eux. Alors, sans te
demander de partialité pour moi, il me paraît que je
pourrais prétendre à obtenir de toi pour mes opinions
toutes bornées qu' elles sont la même bienveillance
qu' eux tous. Je n' exige pas de toi plus d' indulgence
que tu n' en accordes aux autres, mais n' ai-je pas un
peu droit de me plaindre quand tu m' en accordes
moins ? Il m' est douloureux de voir d' autres dont
je ne me soucie nullement appeler générosité tout ce
qui chez moi te semble extravagance et n' est ni
l' un ni l' autre en effet. Je crois, mon amie, que
tout ce que je te dis ici est simple et naturel, hé
bien, rien ne me répond que tu n' y verras pas de
l' orgueil. Et d' abord, j' aurais de l' orgueil, que ce
serait ta faute. Ne m' as-tu pas permis de me croire
aimé de toi ? Cependant, chère amie, un orgueil
étroit et mesquin n' entrera jamais dans une âme qui
a l' audace de t' aimer. Mes prétentions sont bien
plus hautes que les prétentions de l' orgueil. Mes
prétentions sont de te rendre heureuse, pleinement
heureuse, d' associer mon esprit terrestre et ténébreux
à ton esprit céleste et lumineux, mon âme à ton âme,
mon sort à ton sort, mon immortalité à ton
immortalité ; et prends tout cela pour de la poésie,
si tu veux, car la poésie, c' est l' amour. Et
qu' y a-t-il de réel au monde, si ce n' est la
poésie ?
Ce langage te semble peut-être bizarre ; mais
rappelle-toi, mon Adèle, que poésie et vertu
sont synonymes dans ma tête, et il te semblera tout
simple. Va, quand l' amour remplit tout un être,
l' orgueil n' y trouve pas aisément place. Je ne t' ai
pas toujours, il est vrai, montré une très profonde
estime pour le commun des hommes. Ma conscience
ne me dit point que
je suis plus qu' eux, mais que je ne suis pas comme
eux, et cela lui suffit.
Ne conclus pas, mon Adèle adorée, de tout ce que je
viens de t' écrire que j' attache une extrême
importance à mes opinions. Remarque, au contraire,
que ce n' est pas aux miennes, mais aux tiennes que
je mets un très haut prix. Ce qui m' afflige, c' est
de contrarier tes idées, qui sont certainement bien
plus justes que les miennes. Quand nous serons unis,
chère amie, je m' éclairerai toujours de tes avis, je
n' agirai jamais sans t' avoir soumis mes actions, car
tu as l' instinct de tout ce qui est noble et
convenable. Je regrette seulement en ce moment que
tous mes efforts pour penser d' une façon digne de
toi ne te satisfassent pas. Tu n' éprouves jamais
cela, toi, car autrement tu me plaindrais.
J' ignore encore si tu seras contente de ma lettre à
Mme Delon, tu as désiré la voir et je t' en remets
ci-jointe une copie que j' ai faite pour toi avant de
l' envoyer. Tiens-la bien secrète, tu en sens
l' importance. Tu la trouveras peut-être un peu
laconique, mais il m' a semblé qu' une proposition
simple devait être faite en termes simples. Au
reste, si elle ne te satisfait pas, songe que je
suis bien peu de chose livré à moi-même. Si ma
femme vivait avec moi, elle me l' eût dictée et tout
eût été parfait. Que ma lettre soit approuvée de
toi, je ne désirerai plus rien sinon que mon offre
soit acceptée.
Je relis ces deux pages. Elles se ressentent beaucoup
du désordre de mes idées. Sais-tu, mon Adèle, que
ton adieu glacial m' a si péniblement préoccupé ces
deux jours-ci que je n' ai pu rien faire ? C' est
ainsi qu' à la crainte de t' avoir déplu se joint le
remords d' avoir perdu mon temps. Les jours sont
pourtant bien précieux, quand ils doivent être tous
consacrés à travailler pour toi.
Il me vient souvent une idée qu' il faut que je te
communique, c' est que toutes les protestations de
services des hommes puissants ne me seront pas aussi
utiles qu' on pourrait le croire. Je ne compte que
sur moi, car je ne suis sûr que de moi. J' aime bien
mieux, chère amie, travailler quinze nuits de suite
que solliciter une heure. Ne penses-tu pas de même ?
J' en suis sûr, tu penses de même. Et que je serai
fier quand je pourrai t' offrir une aisance que je
ne devrai qu' à moi ! Quand je pourrai dire : nul
autre que moi n' a concouru au bonheur de mon
Adèle ! Quand, oh ! Quand toutes ces charmantes
espérances seront-elles réalisées ! Je ne me plains
pas si je n' ai pas encore joui des félicités de la
vie, je garde toute ma faculté de sentir le
bonheur pour cette époque. Chère amie, le matin où
je t' épouserai aux yeux des hommes, tous ceux qui
m' aiment pour moi devront être bien joyeux, car
jamais bonheur n' aura aussi profondément enivré une
créature humaine que le mien m' enivrera. Le mariage
me révélera une existence nouvelle ; ce sera en
quelque sorte pour moi une seconde naissance. Qu' il
est doux, après s' être si longtemps aimés d' un amour
ardent et virginal, de lui voir succéder, au sein
de délices jusqu' alors inconnues, un amour chaste,
saint et satisfait, quoique toujours aussi brûlant !
ô mon Adèle, pardonne-moi, je ne sais où mon
imagination s' égare ; mais quelquefois, quand je
songe que nul excepté moi n' a de droits sur toi, que
tu m' es réservée tout entière, je m' étonne de mon
néant et je me demande comment j' ai pu mériter un
tel bonheur. Alors, chère amie, si tu voyais avec
quelles prières convulsives je supplie Dieu d' avoir
pitié de ma solitude et de m' accorder l' ange qui
m' est promis, tu concevrais quelle peut être la
puissance d' un amour immortel sur un être mortel.
Cet amour, Adèle, m' a complètement subjugué.
Tempérament brûlant, esprit fier, âme ambitieuse,
il a tout dompté en moi, tout concentré sur toi
seule, tout changé en un seul désir, en un seul
sentiment, en une seule pensée, et ce désir, ce
sentiment, cette pensée, qui constituent toute ma
vie, sont pour toi. à présent, je vis imparfait.
Tu me manques, c' est-à-dire, tout me manque. Nos
rares et courtes entrevues me soulagent, mais ne me
satisfont pas entièrement. J' ai besoin de te voir
souvent, j' ai besoin de te voir toujours. Ce sentiment
est si profondément incorporé à mon être, qu' il est
devenu un instinct. L' invincible désir de te voir
m' entraîne toujours dans tous les lieux où je puis en
avoir la moindre espérance. Aussi, suis-je souvent
bien près de toi sans que tu t' en doutes. Je voudrais
être déguisé ou invisible pour être à tous moments
à côté de ma femme, suivre tous ses pas, m' attacher
à tous ses mouvements. Je ne respire bien que dans
ton atmosphère. Chère amie, oh ! Quand
m' appartiendras-tu ! J' en suis bien indigne, moi,
mon Adèle, qui ai pu te soupçonner avant-hier de
m' avoir trompé ; ne me méprise pas, je t' en conjure,
pour avoir conçu un moment une aussi injurieuse
idée. Toi, mentir, toi, me tromper ! Je croirais
plutôt que le soleil et l' éternité mentent.
Adieu, ma bonne, ma noble Adèle, aime ton Victor,
tout imparfait qu' il est, car il apprécie du moins
toute la perfection de son Adèle. Adieu, j' espère
que tu m' auras écrit bien long et que tu m' écriras
encore bien long après cette lettre. Je t' embrasse
mille et mille fois.
Ton mari respectueux et fidèle.
Victor.




Mardi 8 (janvier).
Adèle, tout ce que me dit ta lettre d' hier est
parfaitement juste. Je te remercie, chère amie, de
l' avoir écrite, tu as bien fait, et pourtant elle
m' a réveillé comme d' un songe. C' est un de tes droits
de me parler de mes affaires, car mes affaires sont
les tiennes. C' est un devoir pour moi, je dis plus,
c' est un de mes droits les plus chers que celui de
te demander conseil sur tout ce qui me concerne, et
ma confiance en toi, ma profonde estime pour ma
femme me parlent là-dessus tout autrement que ta
modestie. Il y a longtemps que je désirerais exercer
ce droit, si je pouvais t' entretenir autrement que
par écrit et si je n' avais craint de glacer ces
lettres, ma seule joie, par des détails fastidieux
pour toi et pour moi. Cette raison tombe pourtant
d' elle-même du moment où ton désir répond au mien.
Une autre plus puissante m' a encore arrêté. En te
rendant compte de tout ce que je fais et de tout
ce qui m' arrive, j' aurais appréhendé de paraître
chercher à te faire moi-même indirectement et
directement mon éloge, et c' est sous ce rapport
seulement, mon Adèle bien-aimée, que la franchise
que tu me demandes, comme si cette demande était
nécessaire, me sera difficile. Mais si j' étais
contraint d' entrer malgré moi dans quelque
développement en apparence peu modeste, j' espère,
chère amie, que tu te rappelleras que ce n' est pas
moi qui ai provoqué une occasion de t' occuper de
moi et que ces détails, dont je serai d' ailleurs
aussi sobre que possible, sont nécessaires pour te
mettre à même d' apprécier d' après ma position
présente quelle peut être ma situation future.
Que nous faut-il pour être heureux, chère amie ?
Quelques mille francs de revenu et le consentement
de mon père. Voilà tout. De quoi donc peut-on
s' alarmer ? Pour moi, ce qui me tourmente, ce n' est
pas de douter, mais d' attendre. Je suis sûr de me
créer des moyens d' existence pour toi et moi,
j' espère que mon père après avoir fait le malheur de
ma mère, ne voudra pas le mien. Je compte d' ailleurs
pouvoir une fois ma majorité atteinte, lui rendre
quelque service qui l' oblige en quelque sorte à
approuver notre union ; mais ce qui me désole, c' est
que la patience n' a jamais été ma vertu et que
j' ignore en vérité quand tout ce bonheur m' arrivera,
quoique je sache qu' il doit m' arriver, à moins que
la mort ne vienne.
Ne me demande pas, mon Adèle, comment je suis sûr
de me créer une
existence indépendante, car c' est alors que tu
m' obliges à te parler d' un Victor Hugo que tu
ne connais pas, et avec lequel ton Victor ne se
soucie nullement de te faire faire connaissance.
C' est le Victor Hugo qui a des amis et des ennemis,
auquel le rang militaire de son père donne le droit
de se présenter partout comme l' égal de tout le
monde, qui doit à quelques essais bien faibles les
avantages et les inconvénients d' une renommée
précoce et que tous les salons où il ne montre que
bien rarement un visage triste et froid croient
occupé de quelque grave conception lorsqu' il ne rêve
qu' à une jeune fille douce, charmante, vertueuse et
heureusement pour elle ignorée de tous les salons.
Ce Victor Hugo-là, mon Adèle, est un fort insipide
personnage, je pourrais, je devrais peut-être t' en
parler plus longuement, afin de te faire comprendre
par une foule de détails que son avenir présente
bien quelques espérances ; mais je te supplie de
vouloir bien là-dessus m' en croire un peu sur parole,
car ces dix lignes ont déjà bien coûté à ton Victor,
que ce M Victor Hugo ennuie beaucoup. Je suis
tout confus, ma bonne amie, d' avoir été ainsi amené
à parler de moi, mais c' est de ta faute. J' aurais
même dû, je te le répète, t' en parler plus
longuement, car si tu me demandes ce que j' espère,
il faut bien que je te dise sur quoi est basé ce
que j' espère.
On t' a inspiré, je le sais, une prévention peu fondée
contre la carrière des lettres, cependant, chère
amie, c' est à elle que je dois d' être dans la
position où je suis. J' ignore où je parviendrai, mais
j' ignore aussi s' il est beaucoup de jeunes gens de
mon âge qui sans fortune personnelle t' offriraient
en eux-mêmes les mêmes garanties pour l' avenir.
Qu' ai-je fait pour être condamné à te dire tout
cela ? Que n' assistes-tu à ma vie actuelle ? Tu me
comprendrais sans peine et peut-être même tes
espérances iraient-elles au delà des miennes. Il
faut encore en revenir à ma formule éternelle et te
prier de ne pas me faire l' injure de voir dans tout
ceci le langage de l' amour-propre. Chère amie, si
jamais je désire que tu croies à ma franchise, c' est
lorsque je te dis que je ne puis être orgueilleux
que d' une chose, c' est d' être aimé de toi. Je
voudrais que tu visses comme les éloges et même
l' enthousiasme vrai ou faux des indifférents passent
sur moi et en même temps, mon Adèle, quelle
impression profonde me laisse la moindre de tes
louanges. Sois certaine que la vanité,
l' amour-propre, la fausse gloire ne peuvent
approcher d' une créature dont tu es le modèle et
l' idole.
On m' a répété bien souvent, on me disait encore tout
à l' heure beaucoup trop crûment, que j' étais appelé
à je ne sais quelle éclatante illustration (je
répète l' hyperbole en propres termes) ; pour moi, je
ne me crois fait que pour le bonheur domestique. Si
pourtant il fallait passer par la gloire avant d' y
arriver, je ne considérerais cette gloire que comme
un moyen, et non
comme un but. Je vivrais hors de ma gloire, tout en
ayant pour elle le respect que l' on doit toujours
à de la gloire. Si elle m' arrive, comme on le prédit,
je ne l' aurai ni espérée, ni désirée, car je n' ai ni
espérance, ni désir à donner à d' autre qu' à toi. Tu
es toi, Adèle, mon but unique, et tous les chemins
pour y atteindre me sont bons, pourvu qu' on y puisse
marcher droit et ferme, sans ramper sur le ventre
et sans courber la tête. C' était là ma pensée quand
je te disais que j' aimais beaucoup mieux me créer
moi-même en travaillant mes moyens d' existence que
les attendre de la hautaine bienveillance des hommes
puissants. Il est bien des manières de faire
fortune et je l' aurais certainement déjà faite par
eux si j' avais voulu acheter des faveurs par des
flatteries. Ce n' est pas ma manière. Je me suis borné
à demander l' accomplissement d' un droit, j' ai obtenu
une promesse, et j' attends.
Au reste, chère amie, tu es instruite de tout cela
comme moi. M' aurais-tu, dis-moi, conseillé autre
chose que ce que j' ai fait ? Aurait-il été bien
digne de toi que ton Victor allât chaque jour
fatiguer de ses instances depuis le ministre jusqu' au
dernier commis ? J' ignore encore si ma réclamation
simple et juste a réussi ; mais, certes, ni toi, ni
moi, n' aurions voulu qu' elle réussît à ce prix.
On voit encore des hommes tout obtenir au moyen des
femmes, intrigues de corruption et de vanité que le
mépris du monde ne flétrit pourtant pas. Je me hâte
de te dire en quatre mots que je le pourrais aussi,
mais il est sans doute inutile d' ajouter que ton mari
rejette ces turpitudes avec horreur et dégoût.
Que reste-t-il donc à un jeune homme qui dédaigne de
s' avancer par les deux voies les plus faciles ? Rien,
que la conscience de sa force et l' estime de
lui-même. Pour moi, Adèle, la conscience de ton
affection fait toute ma force. Il faut frayer sa
carrière noblement et franchement, y marcher aussi
vite qu' on le peut sans froisser ni renverser
personne, et se reposer du reste sur la justice de
Dieu.
Ne conclus pas de là cependant, mon amie, que je me
contente de me livrer dans ma retraite à des travaux
de mon choix et peut-être infructueux, en fermant
nonchalamment les yeux sur tout autre moyen de
parvenir. Grand dieu, Adèle, ton avenir n' est-il pas
lié au mien ? Va, qu' il se présente demain une
demande juste à faire à un homme juste, et rien ne
m' empêchera de l' exposer avec confiance et de la
soutenir avec vigueur. Fallût-il pour t' obtenir trois
mois plus tôt, abandonner les projets et les rêves de
toute ma vie, suivre un état nouveau, entreprendre
des études nouvelles, ce serait, mon Adèle, avec
bien de la joie. Tu serais à moi, aurais-je quelque
chose à regretter ? Je remercierai le ciel de toutes
les épines dont il sèmera ma route, pourvu que cette
route conduise à toi. Oh ! Dis-moi,
mon Adèle adorée, par quelles peines, par quels
travaux t' obtenir ? Pourvu que ce ne soient pas des
bassesses, tout me semblera doux et beau.
Je crains quelquefois que l' on ne t' ait mis dans la
tête les idées les plus étranges. Je crains que tu
ne t' imagines que la carrière des lettres est l' objet
de ma vie, tandis que je ne me suis attaché à cette
carrière que parce qu' elle m' offrait les moyens les
plus aisés et les plus nobles de t' assurer un sort
indépendant. J' aimerais, je l' avoue, à voir le nom
que tu porteras chargé d' une grande gloire
littéraire, car cela assignerait à ma femme un rang
digne d' elle, un rang au-dessus de tous les rangs
sociaux. Hé bien ! Que demain on me donne mon
Adèle avec la condition de ne plus faire un vers
de ma vie, pourvu que j' aie un autre moyen d' assurer
ton existence, je le dis comme je le dirais à Dieu,
je ne m' apercevrai pas que le bonheur de te posséder
m' ait rien coûté ; car près de ce bonheur tout le
reste à mes yeux n' est rien.
Je ne puis, ma bien-aimée Adèle, rien te dire de
plus ni de moins. Le jour où je t' ai dit que je
t' aimais, je t' ai dit tout cela. L' amour est le seul
sentiment qui ne puisse être exagéré. Tu m' ordonnerais
demain pour t' amuser de mourir, que je devrais
t' obéir à l' instant, ou autrement je ne t' aimerais
pas. Aimer, ce n' est pas vivre en soi, c' es vivre
dans un autre. On devient étranger à sa propre
existence pour ne s' intéresser qu' à celle de l' être
aimé. Aussi tous les sacrifices, tous les
dévouements de ton Victor pour toi n' auront-ils
jamais aucun mérite ; ils seront les conséquences
nécessaires d' un sentiment développé par des
circonstances indépendantes de ma volonté. Tu dois
me comprendre si tu m' aimes. En t' aimant, je dois
tout rapporter à toi, alors je ne suis plus rien à
mes propres yeux et, si quelque chose de moi
peut t' être utile, il est tout simple que je te le
livre à l' instant, fût-ce ma vie.
Il faut me résumer, chère amie, tu te perdrais dans
cette immense lettre. Je puis le dire, car ce n' est
pas à moi, mais au hasard tout pur que je le dois,
mon avenir présente beaucoup d' espérances. Des
espérances pourtant ne sont pas des certitudes ;
mais où trouver une certitude dans les destinées
humaines ? (remarque, mon Adèle, que je pèse ici
toutes mes paroles et que je m' exprime avec candeur,
sûr que tu ne chercheras pas à les mal interpréter.)
il est de plus probable qu' un jour j' aurai quelque
bien de mon père ; car quoique les troubles de notre
famille tiennent encore bien des secrets cachés
(je te confie moi-même ici un grand secret), on peut
présumer qu' il n' a pas exercé durant quatre ans en
Espagne de hautes fonctions vice-royales, sans qu' il
lui en soit rien resté. D' ailleurs c' est ce que
depuis il a en partie avoué presque malgré lui. Quant
à son consentement, je ne lui fais pas l' injure d' en
douter.
Maintenant, mon Adèle, si tes parents veulent
quelque chose de plus, je leur offrirai un coeur
plein de courage et d' amour pour toi. Je ne puis
pas leur promettre de réussir, mais de faire tout
ce qui sera humainement possible. Si toutes ces
garanties ne les satisfont pas... alors je vais te
dire ce par quoi j' aurais commencé cette lettre si
j' avais écouté le premier mouvement de l' impression
causée par la tienne. J' irai chez tes parents et je
leur dirai : " vous m' avez rendu bien heureux en me
permettant de voir votre Adèle. Lorsque vous m' avez
accordé de vous-mêmes ce bonheur, je m' étais résigné
à y renoncer pour un temps. Je ne sais pas si
j' aurais vécu longtemps sans la voir, mais j' aurais
essayé et, avec l' espoir de la posséder un jour, j' y
serais peut-être parvenu. Aujourd' hui vous paraissez
douter de mon avenir. Adieu, vous ne me reverrez qu' avec
un sort indépendant et le consentement de mon père,
ou vous ne me reverrez plus. "
c' est ce que je suis décidé à faire, Adèle, le
lendemain du jour où tes parents m' auront montré la
crainte de compromettre ton avenir en l' unissant au
mien. Peut-être même aurais-je déjà dû les prévenir.
La félicité de te voir m' a fait jusqu' ici fermer les
yeux ; cependant je sens qu' il faut bien peu de chose
pour réveiller toute la susceptibilité de mon
caractère. Qui sait ? Je me flatte peut-être. J' ai
tant souffert jusqu' ici que je me suis cru le droit
d' espérer enfin un peu de bonheur. Tout cela n' est
peut-être qu' illusion, et si je suis destiné au
malheur, de quel droit te le ferais-je partager ?
Adèle, tes parents ont raison de ne vouloir de moi
qu' autant que je prospérerai. Autrement, ils font
bien de m' abandonner.
Tu es heureuse, toi, tu as un père, une mère qui
sacrifieraient tout à ton bonheur. Moi, nul ne
s' intéresse à mon avenir, je suis orphelin. De quelque
côté que je tourne les yeux, je me vois seul. Toi,
tu es généreuse de m' aimer ; mais tu ne dépends pas
de toi et d' ailleurs tu verras que tu m' auras
bientôt oublié quand je ne serai plus là. C' est dans
la nature humaine. Pourquoi croirais-je à une
exception en ma faveur ? Oui, j' y comptais, parce
que l' amour que j' ai pour toi est un amour
d' exception. Adèle, tu verras que d' ici à peu de
temps nous nous dirons encore adieu , mais, si
nous en venons là, cet adieu-là, Adèle, tu verras
qu' il sera le dernier. Tu es bonne, tu es douce
comme un ange, celui auquel tu appartiendras sera
bien heureux. Adieu, chère amie, ne verse jamais des
larmes aussi amères que celles qui me sont échappées
en achevant cette lettre. J' étais bien ému en
t' écrivant tous ces froids détails, mais cette
émotion n' a pu se comprimer jusqu' à la fin. Il y a
dans ces quatre pages bien des mots qui ne te
frapperont pas et qui m' ont pourtant été bien
douloureux à tracer.
Adieu, adieu, mon Adèle bien-aimée ; je ne t' ai
jamais plus aimée qu' en ce moment où il me semble
qu' une nouvelle séparation se prépare. Adieu, j' avais
mille choses à te dire, mais il y a un nuage entre
mes idées et moi. Je suis encore ton mari,
n' est-ce pas ? Te dire que je le serai toute ma vie,
ce n' est pas dire que je le serai longtemps. Adieu.
Encore un mot sur ta santé. Souffres-tu encore ?
Parle-moi de toi. Si du moins j' étais sans
inquiétude sur ta santé !
Adieu. Permets-moi de t' embrasser tandis que tu es
encore à moi.




14 janvier 1822. Dimanche matin.
Maintenant je n' ai plus qu' à cacher ma tête dans mes
mains et attendre le coup. Ta lettre, Adèle, est
bien amère et bien généreuse, elle est bien
généreuse, car elle est remplie d' un désintéressement
d' autant plus admirable qu' elle n' est pas remplie
d' amour. Au reste, tu l' as déjà dit une fois,
la passion est de trop . Ma dernière lettre m' avait
bien coûté, tu es certainement le seul être au monde
pour qui j' aurais écrit tout cela ; j' y ai poussé
la franchise aussi loin qu' elle peut aller,
peut-être jusqu' à l' immodestie. Tu triomphes à présent
du sacrifice que tu as obtenu. Comme il te plaira !
Que pouvais-je te dire de plus dans une lettre ? Je
l' ignore, car je ne sais si j' aurais pu te donner
plus de détails dans un entretien. à mes épanchements
tu réponds par des réticences. si j' étais à ta
place, me dis-tu... et tu t' arrêtes. Pourtant,
Adèle, que te demandé-je autre chose que tes
conseils ? Je les ai implorés avec instance, j' aurais
tout fait pour que tu m' en crusses digne. Mais que
t' importe ! Toutes mes actions ont été jusqu' ici
dirigées vers un but, celui de t' obtenir et de
t' obtenir dignement. Je n' étais pas sûr du succès,
mais je me croyais sûr d' une récompense, bien douce
pour moi, du bonheur d' être approuvé par toi. Je
m' étais encore trompé dans cette espérance. C' est
dans le moment même où je te donne la plus haute
preuve de confiance et d' estime que tu me fermes ta
confiance et me refuses ton estime.
Hé bien ! Puisque mon sort n' est rien à tes yeux,
laisse-moi donc dans mes ténèbres, ôte-moi la main
qui me soutenait, le regard qui m' encourageait, la
voix qui pouvait me sauver dans mon aveuglement. Je
n' aurai pas droit de me plaindre, car je suis un
insensé et un malheureux, et tu as, toi, trop de
raison pour ne pas être heureuse.
Ce n' est pas moi néanmoins qui reculerai le premier,
je resterai jusqu' au dernier moment tel que tu m' as
toujours vu, prêt à donner ma vie en souriant si
elle peut te faire la moindre joie. Puisque tu me
prives de tes avis, je ferai tout ce que tes parents
voudront. Il n' y a qu' une créature au monde pour
qui je puisse subir sans murmure des humiliations,
j' en subirai encore sans espoir de nouvelles, s' il
le faut, pourvu qu' elles s' arrêtent au point où
des humiliations deviennent des indignités. Cette
phrase que tu reproches à mon amour-propre
froissé , je ne la prononcerai pas. Je prendrai
tout sur moi et s' il arrive quelque malheur, ce sera
ma faute, à moi seul. Oui, je le répète, tout ce
que les parents d' Adèle voudront, je le ferai. Je
ne veux plus rien que lui donner des preuves nouvelles
d' un amour qui n' a plus besoin pourtant d' être
prouvé. Trop de précipitation près de mon père
perdra tout peut-être, je le crains, mais je
souscrirai à un désir qui est une loi pour moi.
Qu' est-ce d' ailleurs que mon bonheur ? C' est le
tien, Adèle, qu' il faut arracher de mon déplorable
avenir, à quelque prix que ce soit. Moi, d' ailleurs,
je ne serai point à plaindre. Ma vie aura été
couronnée par un beau rêve dont je ne sortirai que
pour entrer dans un sommeil où l' on ne rêve plus.
Non, je ne serai point à plaindre. Quand tout finira
pour moi, tout recommencera pour toi. J' aurai
traversé ta vie sans y laisser de vestige. Mon âme
se résigne volontiers à un veuvage éternel, si elle
peut acheter à ce prix pour la tienne quelque
félicité sur la terre. Sois heureuse.
Tu vas peut-être te récrier, me demander d' après quoi
je puis croire à ton oubli, oui, Adèle, j' y crois,
et à ton prompt oubli. Cette nuit, je t' avais
écrit dans ma pensée une lettre de vingt pages, je
t' y racontais bien des preuves d' amour que je t' ai
données durant notre séparation et que tu ignores,
je les comparais aux marques de froideur que j' ai
reçues de toi alors ; je n' ai pas eu le courage
d' écrire ces détails désolants, d' écrire moi-même
ma condamnation. D' ailleurs, à quoi bon ? C' eût été
te prouver que tu t' abusais quand tu croyais m' aimer ;
il vaut mieux laisser faire le temps.
Si l' on fût venu me dire il y a huit jours que tu ne
serais pas à moi, j' aurais donné un démenti au démon
lui-même. Aujourd' hui, je doute plus que toi, car tu
ne crains que des difficultés immenses ; l' origine
de mon malheur n' est pas dans mon projet de
laisser venir les évènements , comme tu dis, elle
est dans le peu de confiance que tes parents
m' accordent, dans la défiance complète que je
t' inspire. Je serai plus généreux que vous tous, car
je détruirai inutilement mon avenir pour me montrer
docile à vos volontés. Je remplirai toutes vos
intentions, et je les remplirai avec la sérénité
sur le front, quoique je sois sûr de ne réussir à
rien qu' à faire évanouir mes espérances.
Je ne sais ce que je dis : mon avenir, mes
espérances ! ai-je un avenir ? Ai-je des
espérances ? Cependant cette rupture me blessera
cruellement, car elle te causera peut-être un instant
quelque contrariété, et j' aurais voulu ne jamais te
faire la moindre peine. Tu me répéteras encore ici
avec candeur (car tu le crois dans le moment) que tu
seras toujours à moi, que nulle puissance ne nous
séparera, que tu braveras tout. Adèle, j' ai des
lettres de toi de mars 1820 où tu me dis la
même chose, et cependant depuis, tu as été dix-huit
mois riante et joyeuse, heureuse sans moi ; depuis,
un mariage, je ne sais quel mariage, t' a été proposé,
a été proposé à ton père, et a même acquis assez de
consistance pour qu' il en fût parlé à une étrangère ;
si tu avais pensé à moi alors, aurais-tu souffert
qu' une pareille offre fût répétée deux fois ? Au
reste, comment puis-je daigner parler de cela ? Un
autre réussira, peut-être te rendra-t-il plus
heureuse que moi, je t' aime trop, je suis jaloux,
extravagant ; il est très incommode, n' est-ce pas,
d' être adorée de son mari ? Quelque jour, Adèle,
tu te lèveras la femme d' un autre ; alors tu prendras
toutes mes lettres et tu les brûleras afin qu' il ne
reste aucune trace du passage de mon âme sur la
terre, alors si ton regard froid tombe par hasard
sur les endroits où je te prédis que tu m' oublieras,
tu ne pourras t' empêcher de convenir en toi-même que
ce Victor avait vu juste au moins une fois dans sa
vie. Qu' importe, pourvu que tu sois heureuse ! Hélas !
Et moi, j' aurais donné avec joie toutes mes
espérances d' une vie meilleure et immortelle pour
passer à tes pieds cette existence sombre et bornée.
N' en parlons plus. Tout va se rompre de soi-même. Je
ferai, je te promets que je ferai, Adèle, tout ce
qui est dans les intentions de ta famille. Je suis
plus impatient que qui que ce soit d' arriver au
terme où je me reposerai, quoique ma course n' ait
pas encore été bien longue. Rappelle-toi seulement
que tu m' as refusé tes conseils, que je les ai
invoqués à genoux et que tu as cru devoir te taire .
Peut-être as-tu bien fait, tu dois le savoir, car,
Adèle, je te dois ce témoignage encore une fois, que
l' âme d' un ange n' est pas plus belle et plus pure
que la tienne. Je suis un fou et un orgueilleux
d' avoir aspiré à partager ta vie. Je le dis dans la
sincérité de mon coeur, je ne vaux rien près d' un
autre, et que puis-je valoir près de toi ?
La fin de ta lettre m' a attendri, parce que quelques
mots tendres de mon Adèle bien-aimée me bouleversent
au moment où elle va cesser d' être mon
Adèle. Au reste, ce ne sont en effet que des mots.
Que je tombe malade demain, je ne me dissimule pas
que mon lit de souffrance restera aussi seul que
celui d' un réprouvé, peut-être demanderas-tu assez
assidûment pendant trois ou quatre jours de mes
nouvelles à la personne qui sera chargée de s' en
informer, après quoi je pourrai mourir si je veux, à
la garde de Dieu, et il en sera comme si je n' avais
jamais vécu. Je n' ai pas de mère, moi, personne n' est
forcé de m' aimer.
tu me suivrais en prison, dis-tu... que ma tête
tombe dans 6 mois sur un échafaud, et l' on te
défendra de prononcer mon nom et tu obéiras à la
défense.
Au reste, tout cela est bien, car la plupart de mes
idées sont fausses et absurdes. Je suis un insensé.
ô Adèle, c' est toi qui ne sauras jamais à quel point
tu es aimée, comment le saurais-tu ? Tu fermes les
yeux et les oreilles. Je te déclare que c' est un de
mes droits de te consulter sur mes affaires et tu
me réponds que jamais tu ne m' en parleras, que tu te
dois un peu de dignité, et que je te fais souvenir
que tu es fille. Adèle, voilà ta confiance. Au
reste, je te le répète, je n' aurai pas la douleur de
prévenir moi-même une rupture nouvelle, elle se fera
par mon père, dont j' aurais eu le consentement dans
un an et dont j' aurai le refus dans trois mois.
Cependant tes parents ont raison et ton sort ne
peut rester plus longtemps compromis. Il faut savoir
où l' on va. Il faut que tu puisses songer à un nouvel
établissement, te préparer un autre bonheur. Moi, je
vais me retirer lentement, ne t' étonne pas, Adèle,
si tu me vois désormais ne plus rechercher les
occasions de te voir, j' irai chez toi quand j' y
serai invité, mais je manquerais à mon devoir en
provoquant ces invitations. Heureusement, je n' aurai
pas beaucoup de journées amères. Et quand mon arrêt
sera prononcé, je quitterai Paris afin de ménager ta
réputation, qu' est-ce que je ne quitterai pas ? -
mais non, je ne veux pas t' occuper de ma mort, ce
sont des idées graves et tu m' estimerais peut-être
bien moins encore si tu savais combien je serai faible
devant le malheur. Au reste, qu' est-ce que tout cela
te fait ?
Adèle, réponds-moi encore une fois, je t' en supplie,
une fois encore et le plus tôt possible. Ensuite, je
ne t' importunerai plus. Maintenant, mon Adèle
adorée, tu vas m' écrire sans doute comme à un
étranger, car, puisque ma dernière lettre t' a déplu,
celle-ci... oui, tu vas me traiter comme un étranger,
et Dieu m' est témoin pourtant que jamais le coeur
de celui qui a été ton mari ne fut plus gonflé de
larmes, plus brûlant d' amour pour toi. Adieu.
Victor.




Samedi 19 (janvier).
Comment te dire, mon Adèle adorée, ce qui se passe
chez moi depuis deux jours ? La nuit de jeudi ne
sortira jamais de mes plus douloureux et de mes
plus tendres souvenirs. Enfin, je viens de te voir
debout, rose et riante, et me voilà tranquille, me
voilà délivré de la plus vive de mes peines, de la
plus cruelle de mes inquiétudes. Tout ira bien et
dans peu sans doute tu seras rétablie.
Qui eût cru que cette nuit dont je me promettais tant
de bonheur m' apporterait tant de tristesse ! D' abord
le chagrin de partir sans toi, chagrin d' autant plus
vif que je m' étais attendu tout le jour à
t' accompagner et que je te croyais la cause de ces
nouvelles dispositions, puis la douleur de te voir
souffrante, et si souffrante ! Cette Adèle, mon
Adèle bien-aimée, la voir parée, charmante,
rayonnante de grâce et étendue péniblement sur un
lit de douleur, tandis que tous ces hommes et toutes
ces femmes dansaient, jouaient, riaient, comme s' il
n' y avait pas eu près d' eux un coeur brisé et un
ange souffrant ! Chère amie, non, jamais cela ne
sortira de ma mémoire. Et moi, ivre de désespoir au
milieu de cette foule joyeuse, obligé de sourire et
ne pouvant pleurer, gêné par tous et repoussé par
toi, tu ne peux concevoir tout ce que j' ai senti.
J' ai vécu dans ce peu d' heures dix années de malheur.
Mon Adèle, j' avis le coeur plein de pitié et nul
n' avait compassion de moi. ô que j' ai souffert ! Bien
plus que toi encore. Cependant cette douleur n' était
pas sans quelque charme, car elle me révélait toute
l' étendue, toute la profondeur de mon amour pour toi.
Seulement j' aurais voulu être à ta place, et alors
je n' aurais certainement pas senti ma souffrance si
tu avais été près de moi. Et quand nous sommes revenus
ensemble, que j' ai tenu mon Adèle adorée et malade
dans mes bras, que j' ai senti son coeur battre sous
ma main et son visage s' appuyer sur le mien, alors,
oui alors, j' aurais béni Dieu de mourir ainsi. Que
j' aurais été heureux sans l' expression douloureuse de
tes traits ! Que suis-je, grand dieu ! Moi, ton
protecteur, ton mari, je ne puis empêcher mon Adèle
de souffrir entre mes bras ! ... chère amie !
Imagine-toi, ma bien-aimée Adèle, que je suis en ce
moment livré aux fâcheux. Ces heures pendant lesquelles
je comptais t' écrire il faut les passer avec des
importuns, les perdre ! ... quel ennui ! Comment se
fait-il que je ne
renvoie pas tous ces gens-là ? Qui me délivrera des
bienséances insipides du monde ? Et hier, j' aurais
pu dîner chez toi... tiens, il me prend quand je
pense à tout cela des accès de colère contre tous les
devoirs sociaux. Un beau jour, je les jetterai tous
de côté pour n' être plus qu' à mon Adèle, à ma
femme. Excuse aujourd' hui la brièveté de cette lettre.
Je compte m' en dédommager demain, et toi, si tu
pouvais m' écrire aussi un mot sans te fatiguer, tu
me rendrais bien heureux.
Adieu, ange, adieu, mon Adèle adorée, permets à
ton pauvre mari de t' embrasser mille et mille fois.
Je t' écrirai certainement demain.
Victor.




Dimanche (20 janvier).
C' est encore à ce bal que je reviens, chère amie,
car depuis trois jours je n' ai pas d' autre pensée.
C' est l' une des plus fortes émotions que j' aie
éprouvées dans ma vie. Ce bal fera époque dans ma
mémoire, avec un autre bal... Adèle, je ne t' ai
jamais parlé de cet autre bal, et maintenant j' éprouve
le besoin de t' entretenir de ces souvenirs que
réveillent cruellement ceux de jeudi dernier.
C' était le vendredi 29 juin, il y avait deux jours
que je n' avais plus de mère, je revenais à dix heures
du soir du cimetière de Vaugirard. Je marchais
comme oppressé d' une léthargie, quand le hasard de
mon chemin me conduisit devant ta porte. Elle était
ouverte, des lumières brillaient dans la cour et
aux fenêtres. Je m' arrêtai devant ce seuil que depuis
si longtemps je n' avais franchi, je m' arrêtai
machinalement. En ce moment deux ou trois hommes me
poussèrent brusquement et entrèrent en riant aux
éclats. Je tressaillis, car je me rappelai qu' il
y avait là une fête. Je voulus continuer ma route,
car cette idée me faisait sentir plus profondément
encore mon isolement éternel. Il me fut impossible de
faire un pas, quelque chose me retint. Je restai
un instant debout, immobile et sans idées, peu à peu
la connaissance me revint et je résolus avec une
résolution infernale de décider mon sort d' un seul
coup. Je voulus voir si j' étais abandonné de ma femme
comme de ma mère, pour n' avoir plus qu' à mourir.
Adèle, que te dirai-je ? Le désespoir me rendit
insensé. J' avais une arme chez moi, j' étais affaibli
par les veilles et les inquiétudes, je voulais voir
si tu m' avais oublié ; un crime (et le suicide en
pareil cas est-il vraiment un crime ? ) un crime ne
pèse guère quand on est au fond du malheur. Enfin, je
ne sais plus à quelles démences mon esprit était
livré, j' en ai honte aujourd' hui, mais tout cela te
fera voir à quel point je t' aime.
Je m' élançai dans la cour, je montai rapidement le
grand escalier, j' entrai dans les premières salles
qui étaient désertes, là, aux lumières de la fête je
vis le crêpe de mon chapeau. Cette vue me rappela à
moi, je m' enfuis précipitamment et je m' enfonçai dans
le corridor noir où nous avions tant
de fois joué autrefois. à l' extrémité de ce corridor,
j' entendis au-dessus de ma tête les pas de la danse
et le bruit éloigné des instruments. Je ne sais quel
démon m' inspira de monter un escalier qui communique
aux salles du premier conseil. Là, les bruits
devinrent plus distincts. Je montai encore et au
second étage était un carreau qui donnait sur le bal.
Je ne sais si je vivais, si je pensais en ce moment,
j' appuyai ma tête brûlante sur la vitre glacée et
mes yeux te cherchèrent. Je te vis.
Quelle langue dirait ce qui se passa en moi ? Je me
borne à raconter, car il me vint en ce moment des
pensées inouïes et indicibles : longtemps, muet et
immobile, ton Victor vêtu de deuil contempla son
Adèle en parure de bal. Le son de ta voix n' arrivait
pas jusqu' à moi, mais je voyais sourire ta bouche et
cela me brisait. Chère amie, j' étais bien près de toi
et bien loin sans doute de ta pensée. J' attendais,
il y avait encore dans mon âme désespérée de la
puissance pour l' amour et la jalousie. Si tu avais
valsé, j' étais perdu, car c' eût été une preuve
d' oubli complet et je n' y aurais pas survécu. Tu ne
valsas pas, il me sembla qu' une voix me disait
d' espérer encore. Je restai là longtemps, assistant
à cette fête comme une ombre assiste à un rêve. Plus
de fête, plus de joie pour moi, et mon Adèle dans
une fête et dans la joie ! C' était trop pour moi. Il
vint un moment où mon coeur fut gonflé et où je serais
mort si j' étais demeuré un instant de plus. En ce
moment, je me réveillai de ma folie, et je descendis
lentement de cet escalier où j' étais monté sans savoir
si j' en descendrais. Puis je rentrai dans ma maison
en deuil et, pendant que tu dansais, je me mis à
prier pour toi près du lit de ma pauvre mère morte.
-depuis j' ai su que j' avais été vu, cependant il a
fallu nier, car ma présence là était singulière et
bien peu de coeurs auraient compris ce que je viens
de t' écrire.
ô Adèle, tu ne sauras jamais à quel point je
t' aime. Mon amour pour toi me ferait faire toutes
les extravagances possibles et impossibles. Je suis
un fou, mais je t' aime tant qu' en vérité je ne
conçois pas que Dieu lui-même puisse me condamner.
Adieu, chère amie, j' ai couru toute la journée pour
nous deux. Je t' aime comme on aime Dieu et les anges.
Je t' embrasse.




Lundi 21 (janvier).
Tu m' as pardonné, toi, Adèle ; mais moi, me
pardonnerai-je jamais ? C' est à deux genoux que
j' aurais voulu te demander grâce, c' est avec mes
lèvres que j' aurais voulu recueillir tes larmes
d' ange, avec mon sang que j' aurais voulu les
racheter. Je suis bien coupable, mon Adèle adorée,
et bien malheureux d' être aussi coupable. Tu me
pardonnes ; mais, je me le redis amèrement, jamais
je ne me pardonnerai. Je croyais ne pouvoir éprouver
d' affliction plus grande que celle de jeudi, celle
de voir souffrir mon Adèle bien-aimée. Hé bien !
Cette douleur n' est rien près de ce que j' ai ressenti
aujourd' hui, en te voyant souffrir et pleurer par ma
faute. Je me déteste, je m' exècre. Plus tu es douce,
bonne, admirable, plus je suis odieux. Avoir troublé
le repos de mon Adèle malade est un crime dont je ne
serai jamais assez puni et dont ton inépuisable
indulgence me fait sentir plus encore l' énormité.
Chère amie, cependant, je t' en supplie, crois qu' au
fond je ne suis pas réellement méchant. Je suis bien
indigne de toi, mais dans ma nature imparfaite
peut-être ma conduite est-elle excusable. C' était la
première fois que tu me manifestais le désir de me
voir absent. L' idée que je t' étais importun et que
par conséquent tu ne m' aimais plus fermenta dans ma
tête. Tu voulus me rappeler, mais le coup était
porté. Te dirai-je tout ? Quand je fus sorti, je
balançai si je rentrerais de la soirée. Il me semblait
prouvé que ma présence t' était à charge. Dis-moi,
chère amie, t' aurais-je aimée si j' avais pu supporter
une telle pensée avec indifférence ? Maintenant je ne
sais plus ce que j' ai fait. Songe seulement que je
ne pouvais croire t' affliger aussi vivement. Oui,
mon Adèle, je suis bien coupable, mais réfléchis, et
si tu connais l' âme de ton pauvre Victor, tu verras
que l' origine de ma faute même n' est autre chose
qu' un excès d' amour. Si tu savais aussi quelle nuit
j' ai passée de mon côté... je ne te parle pas de
cela, qu' importe ce que j' ai souffert ! Seulement
depuis jeudi mes nuits s' écoulaient dans l' insomnie
ou dans un mauvais sommeil à cause de mes inquiétudes
sur ta santé ; celle de dimanche, tourmentée par des
doutes sur ta tendresse, n' a pas été, certes, moins
cruelle. Mais encore une fois qu' importe ce que j' ai
souffert ! Puissé-je avoir souffert cent fois plus,
s' il est possible, et t' avoir épargné une minute
de douleur !
Ne pense pas que je cherche en rien à me justifier.
Toute justification est insuffisante puisque je t' ai
fait pleurer. Peut-être as-tu eu la première un
léger tort. Dis-moi, mon Adèle, veux-tu avoir eu
un léger tort ? Si tu penses que non, toi qui ne
peux te tromper, je prendrai toute la faute sur moi
et je te demanderai encore pardon d' avoir osé t' y
donner quelque part.
Va, tes larmes m' ont bien profondément ému, la
douceur angélique avec laquelle tu m' as pardonné ne
sortira jamais de mon coeur. Adèle, tu n' aimes pas
un ingrat. Plus je te vois, plus je t' approche, et
plus je t' admire. Tu me fais chaque jour sentir
intérieurement combien je suis peu de chose, et
cette comparaison où je perds sans cesse, a des
charmes pour moi, parce qu' elle me démontre ta
perfection et ta supériorité, et que je ne suis fier
au monde que de mon Adèle.
Quand seras-tu à moi ? Quand pourrai-je te presser
à chaque instant du jour sur ma poitrine en bénissant
le ciel de m' avoir donné pour compagne cet être
d' innocence, de générosité et de vertu ? Ce sera
bientôt. Oui, Adèle, tous les moyens pour arriver à
ce but, je les saisirai avec joie. à quelques dures
conditions qu' il faille t' obtenir, pourvu qu' elles
soient convenables, elles me paraîtront douces. Je
ne vais rien négliger pour assurer au plus vite mon
indépendance et la tienne, puis j' aurai le
consentement de mon père, ou je lui rendrai la vie
qu' il m' a donnée. Mais j' aurai son consentement, et
tu seras à moi !
Adieu, mon Adèle angélique, compte sur mon zèle
comme sur mon amour. Puisque tu m' as pardonné,
permets-moi de t' embrasser avec le respect d' un
esclave et la tendresse d' un mari.
Victor.

J' espère que je vais avoir une longue lettre demain
et qu' elle ne sera pas de nature à m' affliger. Tu
m' as pardonné ! Adieu, soigne ta santé, cette santé
qui m' est plus chère que la vie et que... mais, c' est
oublié, n' est-ce pas ?





Jeudi 24 (janvier).
Ton Victor ne s' occupera ce soir que de toi. Chère
amie, il y a juste une semaine à cette heure que
nous allions chacun de notre côté à ce bal où ton
mari devait tant souffrir de ne pas porter ce titre
aux yeux de tous. Si tu avais été à moi, Adèle, je
t' aurais emportée dans mes bras loin de tous ces
importuns, j' aurais veillé pendant que tu aurais
dormi sur ma poitrine, cette triste nuit aurait été
moins douloureuse pour toi, mes soins et mes caresses
auraient calmé tes douleurs. Le lendemain tu te serais
éveillée à mes côtés, tout le jour tu m' aurais vu à
tes pieds, prêt à prévenir tes moindres désirs, et à
chaque nouvelle souffrance j' aurais opposé un nouveau
soin. Au lieu de tout ce bonheur, ma bien-aimée
Adèle, que de gênes ! Que de contraintes !
Cependant cette torture n' a pas été sans quelque
enchantement. Lorsque après avoir longtemps épié un
moment de solitude et de liberté, je pouvais entrer
sur la pointe du pied dans ta chambre et m' approcher
de ce lit où tu reposais si jolie et si touchante, va,
j' étais bien récompensé de l' ennui du bal et de
l' insipidité de tout ce monde d' étourdis et de
folles. Il ne m' eût été permis que de baiser tes pieds
que c' eût été pour moi un bien grand bonheur. Et si,
après m' avoir longtemps repoussé, tu m' adressais
enfin une parole douce et émue, si je pouvais lire
dans ton regard charmant et demi-voilé un peu
d' amour pour moi au milieu de tant de souffrances,
Adèle, alors je ne sais quel mélange de tristesse
et de joie s' emparait tumultueusement de tout mon
être, et je n' aurais pas donné cette sensation
déchirante et délicieuse pour toute la félicité des
anges.
L' idée que tu étais ma femme et que cependant c' était
d' autres que moi qui avaient le droit de t' approcher,
me désolait. Oh ! Il faut que ces contraintes soient
bientôt brisées, il faut que ma femme soit ma femme
et que notre mariage devienne enfin notre union. On
dit que la solitude rend fou, et quelle solitude pire
que le célibat ? Tu ne saurais croire, chère amie, à
quels inconcevables mouvements je suis livré ; la
nuit, dans mes insomnies, j' embrasse mon lit avec
des convulsions d' amour en pensant à toi ; dans mes
rêves, je t' appelle, je te vois, je t' embrasse, je
prononce ton nom, je voudrais me traîner dans la
poussière de tes pieds, être une fois à toi, et
mourir.
Adèle, mon amour pour toi est pur et virginal comme
ton souffle, mais sa chasteté même le rend plus
brûlant, il me dévore comme une flamme concentrée,
mais c' est un feu sacré qui ne s' est allumé que pour
toi et que toi seule as le droit de nourrir. Pour tout
le reste de ton sexe je suis aveugle et insensible.
J' ignore si telle femme est belle, si telle autre
est spirituelle, je l' ignore comme la glace de cristal
devant laquelle elles passent pour s' admirer. Je sais
seulement qu' il y a parmi toutes les femmes une
Adèle qui est le génie heureux de ma vie et dans
laquelle je dois placer toutes mes vertus comme toutes
mes jouissances. Chère amie ! ... et notre bonheur
dépend de si peu de chose ! ...
ce que tu me dis dans ta dernière lettre sur la nuit
du 17 m' a bien touché. Va, si mes soins peuvent te
guérir, sois tranquille, bientôt j' aurai le droit
de te les prodiguer, ou ma volonté et ma vie seront
brisées comme un verre. Songe que ton Victor est
un homme et que cet homme est ton mari.
Est-il vrai, mon Adèle, que, dans cette fatale nuit
du 29 juin tu serais accourue dans mes bras si tu
avais été libre ? Oh ! Combien cette idée m' eût
consolé dans ce moment de désespoir, et combien elle
est douce pour moi aujourd' hui même que les premiers
instants sont passés et que les témoignages de ta
tendresse généreuse ont cicatrisé cette cruelle
plaie ! Que ne peux-tu pas sur moi et que n' es-tu pas
pour moi ! Peine et joie, pour moi tout vient de toi,
tout descend de mon Adèle. Avec toi le malheur est
doux, sans toi la prospérité est odieuse. Pour que
je consente à marcher dans la vie, il faut que tu
daignes être ma compagne. Oui, mon Adèle adorée, tu
peux tout sur moi avec un sourire ou une larme.
J' ai une grande faculté dans l' âme, celle d' aimer,
et tu la remplis tout entière ; car auprès de ce que
j' éprouve pour toi, l' affection que je porte à mes
amis, à mes parents, que je portais à mon admirable
et malheureuse mère, cette affection n' est rien. Non
que je les aime moins qu' on ne doit aimer des amis,
des parents et une mère, mais c' est que je t' aime
plus que femme au monde n' a jamais été aimée, et cela
parce que jamais nulle ne l' a mérité comme toi.
Adieu pour ce soir. Je vais me coucher tranquille
(car on m' a dit que tu te portes bien) à la même
heure où je tremblais d' inquiétude et de pitié il
y a huit jours. Adieu, mon Adèle bien-aimée, je
t' embrasse. Je vais baiser
ces cheveux adorés que tu m' as donnés et dont je ne
t' ai pas remerciée, parce qu' il n' y a pas de paroles
pour exprimer ma reconnaissance d' un don aussi
précieux. à des gages d' amour aussi touchants, je ne
puis répondre qu' en m' agenouillant devant toi et en
te priant comme mon ange gardien pour cette vie et
ma soeur pour l' éternité. Adieu ! Adieu ! Mille et
mille baisers.




Vendredi 25 (janvier).
Je t' écris, bien-aimée Adèle, pour me reposer
d' écrire. Cependant il faut que tu me grondes. Je
n' ai pas travaillé cette semaine autant que je
l' aurais voulu, nos chagrins de lundi, mes démarches
de mardi, et une correspondance interminable ont
absorbé à peu près tous mes instants. Voici pourtant
la troisième soirée que je passe chez moi. Le monde
avec ses entraves importunes, ses devoirs insipides,
ses fatigantes bienséances, le monde m' est odieux.
D' ailleurs, tu n' y es pas et cela suffirait pour que
je ne puisse m' y plaire.
Mes démarches auprès du ministère ne m' ont encore
produit que des promesses ; il est vrai que ces
promesses ont un caractère positif. J' espère et
j' attends. Au reste, je te conterai tout cela en
détail ainsi qu' à tes parents. Il serait très possible,
chère amie, que d' ici à peu de mois j' obtinsse pour
deux ou trois mille francs de places, alors, avec ce
que la littérature me rapporterait, ne pourrions-nous
pas vivre ensemble doucement et paisiblement, sûrs de
voir notre revenu s' accroître à mesure que notre
famille s' accroîtrait ? Quand je pense, mon Adèle,
qu' un tel bonheur n' a rien que de très probable et
peut-être de très prochain, je suis ivre de joie. Tu
vas m' objecter le consentement de mon père. Mais,
dis-moi, pourquoi mon père quand il me verra
indépendant se refuserait-il à me rendre heureux ?
Pourquoi ne chercherait-il pas plutôt à réparer ses
torts d' un seul mot et à s' acquérir si aisément des
droits à mon éternelle reconnaissance ? Il me semble
en vérité que ces considérations l' emportent sur toutes
les difficultés. Mon père est un homme faible, mais
réellement bon. En lui témoignant beaucoup
d' attachement, ses fils pourront beaucoup sur lui.
Il voulait aussi lui, à toute force, me voir attaché
à l' ambassade de Londres ; cette idée qui me
désolait flattait son amour-propre et son ambition.
Eh bien ! Je lui ai écrit une lettre avec laquelle
je suis sûr de le dissuader.
Je ne t' ai pas dit, Adèle, tout ce que j' ai essuyé
de combats de toutes parts, même du côté de ton père,
à l' occasion de cette maudite ambassade. Bien des gens
n' ont pas compris mon refus, parce que je ne pouvais
leur en dire le véritable motif. Chère amie, il aurait
fallu te quitter et j' aurais autant aimé mourir.
Aller si loin de toi mener une vie brillante et
dissipée eût été impossible pour moi. Je ne suis bon
qu' à vivre aux genoux de mon Adèle. Je ne supporte
les jours où je ne te vois pas que dans l' attente du
jour où je te verrai. Quand il n' y a plus que des
heures, je compte les minutes. C' est ce que je ferai
demain toute la journée.
Hélas ! Il y a pourtant trois longs jours que je ne
t' ai vue ! C' est à d' ennuyeuses convenances qu' il
faut sacrifier le seul bonheur dont je jouisse
maintenant. Et demain quand je serai avec toi, il
faudra observer tous mes mouvements, craindre de
t' adresser une parole, un regard, moi pour qui tes
paroles et tes regards sont tout.
Un jour, Adèle, nous demeurerons sous le même toit,
dans la même chambre, tu dormiras dans mes bras, il
me sera permis de ne vivre que pour toi, et nul
n' aura le droit de jeter un oeil jaloux et sévère
sur notre félicité. Nos plaisirs seront nos devoirs
et nos droits. Notre vie coulera doucement avec
peu d' amis et beaucoup d' amour. Tous nos jours se
ressembleront, c' est-à-dire seront heureux, et s' il
nous survient des soucis et des contrariétés, nous
les supporterons ensemble et tout sera léger. Cet
avenir te sourit-il, mon Adèle adorée ? Pour moi,
si je n' en avais l' espérance, je ne sais quel serait
l' aliment de mon existence.
Adieu, écris-moi bien long. Oh ! Que je t' aime !
Je t' embrasse avec tendresse et respect.




Mercredi 30 (janvier).
Qu' avais-tu, mon Adèle, hier en me quittant ? Tu ne
m' as pas dit adieu et il y avait quelque chose de
triste et de froid dans ton regard. Pourtant, chère
amie, dans cette trop courte entrevue, tu m' avais
paru gaie et satisfaite, et je ne comprends pas ton
air fâché quand nous nous sommes séparés. Moi, je
n' étais affligé que d' une chose, c' était de te
quitter si vite, et je m' efforce maintenant de
croire que tu avais le même regret, pour ne pas être
tourmenté jusqu' à samedi du motif de mécontentement
que j' ai cru remarquer. Aujourd' hui j' avais des
billets de spectacle que j' ai envoyés chez toi. Je
les aurais peut-être portés moi-même si tu ne m' avais
dit hier, à samedi, ce qui m' a fermé ta porte
pour tout le reste de la semaine. Je crains
par-dessus tout d' être importun, parce qu' il faut
abjurer toute fierté pour l' être ; c' est une des
plus grandes preuves d' amour que je puisse te donner
que de me résigner à paraître quelquefois tel à tes
parents. Mais le bonheur de te voir l' emporte sur
tout et je m' oublie entièrement quand je songe à toi.
Oh ! Dis-moi, Adèle, qu' il en est de même chez toi,
ne me punis pas de ma présomption par des marques de
froideur, je serais coupable de ne pas croire que tu
m' aimes, puisque tu me l' as dit et que tu ne peux
mentir. Chère amie, si tu savais à quel point ton
Victor t' est dévoué, et de quelle adoration profonde
et respectueuse il t' environne ! Tu le sauras quand
je serai à toi, ou quand je serai mort pour toi.


Jeudi 31 (janvier).
Je veux t' écrire quelques mots aujourd' hui, afin que
je ne me sois pas occupé inutilement de toi depuis
ce matin, et que quelques-unes des pensées de toute
cette journée où je ne t' ai point vue aillent du
moins jusqu' à celle qui est ma seule pensée.
Que fais-tu, où es-tu dans ce moment, mon Adèle
adorée ? Y a-t-il un souvenir pour moi dans les
idées qui t' occupent ? S' il est vrai, comme tu me
l' as dit, que tu penses sans cesse à moi, c' est un
de mes plus grands
bonheurs que cette douce et intime correspondance qui
unit continuellement nos deux âmes, même quand nous
sommes séparés. à quelque instant que ce soit, nous
sommes présents l' un à l' autre. Ton image est ma
compagne fidèle, mes yeux sont toujours levés vers
elle, et les siens toujours ouverts sur moi. C' est à
ce témoin invisible que je soumets toutes mes actions,
toutes mes pensées. Je ne fais rien que mon Adèle
ne puisse voir, et mon amour pour toi est devenu chez
moi comme une seconde conscience. Chère et noble
amie, c' est ainsi que je tâche de me conserver digne
de toi car si je n' avais fait de mon Adèle absente
mon juge et ma consolation, qui sait ce que je
deviendrais, abandonné à moi-même comme je suis ?
Mais, si je n' ai plus de mère, j' ai une femme qui me
restera toujours et je suis sûr de ne pas manquer
d' un modèle dans ma vie.
Seulement ce qui m' afflige, c' est d' avoir tant de
défauts, car, outre ceux que je vois, il y en a sans
doute encore beaucoup que je ne vois pas. Je voudrais,
Adèle, que tu me les signalasses toi-même, et
j' essaierais de les corriger afin de ne pas te les
faire supporter un jour. Il te faudrait, à toi qui
es parfaite, un mari parfait, tu ne trouveras dans
ton Victor qu' un mari qui aura du moins fait tout
son possible pour l' être. C' est bien peu te promettre,
mais c' est tout ce que je puis.
Ainsi, ma bonne et charmante Adèle, aie de
l' indulgence pour mes fautes, car elles ne viennent
jamais de mon coeur, mais sois sévère pour mes
défauts, parce qu' ils pourraient un jour nuire à ta
tranquillité. Préserve-moi d' un tel malheur par tes
conseils, mais aime-moi toujours malgré toutes mes
imperfections, aime-moi, si tu veux que je vive.


Vendredi 1 er février.
Mme Delon a mal agi en montrant ma lettre ; j' en
suis fâché pour elle. Je suis fâché également de la
manière singulière dont ton père m' a parlé de cette
affaire. Ta mère l' a vue, ce me semble, plus
généreusement. Je te confie ici tout ce que je pense.
Cette proposition était naturelle de ma part, elle
n' avait rien de louable ni de blâmable, et en
admettant que ce fût une étourderie, il me semble
qu' elle ne méritait pas le ton grave dont ton père
m' en a entretenu. Je pouvais me compromettre, dit-il ;
je l' ignore, mais, avant de faire une chose juste,
doit-on jamais chercher si elle est utile ou
nuisible ? Chère amie, décide, je m' en rapporte
aveuglément à toi. Dans la
position de Delon, j' aurais été heureux qu' il fît
pour moi ce que j' ai fait pour lui. Cela suffisait.
Mme Delon interprète, dit-on, indignement ma
lettre, ma lettre a été ouverte à la poste : je ne
crois rien de tout cela, parce que je ne me résigne
à mépriser les gens que sur de fortes preuves.
J' aime à penser que ton père a cédé à un premier
mouvement sans approfondir la chose. Il y aurait vu
peut-être matière à des avis, mais non à des
reproches. C' est ainsi qu' a jugé ta mère, parce que
les femmes valent mieux que les hommes, et que ta
mère est excellente.
Permets-moi, mon Adèle, de t' ouvrir mon coeur tout
entier. Ton père n' est pas toujours avec moi ce
qu' il devrait être ; il n' est ni cordial, ni
affectueux avec moi, qui voudrais tant l' aimer
puisqu' il est ton père. à ma confiance illimitée, il
répond par une froideur décourageante. Sa conduite
envers moi prouve qu' il connaît peu mon caractère ;
il saurait qu' auprès de moi une marche franche
réussira toujours mieux qu' une marche calculée. C' est
ce qu' un instinct de bonté a révélé à ta mère, elle
est pour moi simple et ouverte, aussi peut-elle
compter sur mon profond et sincère attachement. Ne
crois pas, chère amie, que je veuille ici blâmer en
rien ton père ; ses torts sont bien légers et n' ont
même rien de réel puisqu' il fait tout pour ton
bonheur. Seulement je crois qu' il se trompe dans la
manière dont il agit envers moi. Beaucoup d' esprit
égare quelquefois, mais je ne lui en voudrai jamais,
car je ne doute pas qu' il ne soit plein de tendresse
paternelle pour toi et peut-être même a-t-il quelque
affection pour moi. J' ai voulu uniquement me soulager
d' un poids qui m' importunait, et dois-je d' ailleurs
avoir rien de caché pour mon Adèle bien-aimée ?

Samedi.
Hier matin je suis allé à St-Denis ; j' ai fait en
montant au clocher une bravade sotte et imprudente,
et je suis revenu à Paris avec la tête pesante et
tous les membres fatigués. J' avais bien besoin de te
voir, car ta présence me réjouit quand je suis
triste et me guérit quand je suis souffrant. Je
n' étais allé à cette soirée que dans l' espoir de t' y
trouver, et tu n' y es pas venue. Je ne te dis pas ce
que j' ai éprouvé. On s' est de plus amusé à me
tourmenter. On m' a dit que tu avais jugé à propos de
faire une visite ce soir-là, on m' a dit que tu n' étais
pas venue parce qu' on ne dansait pas , etc., etc.,
j' ai accueilli toutes ces malices avec dédain et
sang-froid. J' ai présumé que tu devais avoir eu de
fortes raisons pour me priver du bonheur de te voir, et
j' ai remis à savoir ce que je devais penser de ton
absence quand tu m' en aurais toi-même dit le motif.
Je suis sorti à onze heures et demie un peu malade
de cette soirée sur laquelle je comptais pour me
ranimer de mon épuisement. J' ai dormi peu et mal,
je me suis levé tard, j' ai perdu ma matinée à un
déjeuner prié, et me voici maintenant à t' écrire,
triste et abattu, sans d' autre idée de joie que celle
de te voir ce soir, ne sachant pas si je pourrai te
parler un moment en liberté, et si tu auras des
explications satisfaisantes à donner à ton pauvre
mari, qui a été si cruellement désappointé hier.
Tu vois, chère amie, que j' imite ta douceur, quoique
tu m' aies fait bien mal hier en ne venant pas.
Peut-être as-tu pensé qu' il n' était pas convenable
à une jeune fille d' aller chez un garçon, et sous
ce rapport je ne serai pas éloigné d' être d' accord
avec toi ; mais je pense que tu peux aller partout où
ton mari se trouve. -j' ai reçu comme je le prévoyais
une lettre de mon père qui me permet de ne pas aller
à Londres. Cette lettre étant du reste purement
relative à mes occupations littéraires, je crois
inutile de la montrer chez toi. Tu sais de quel ton
mon père me parle de mes vers, et je dois éviter
avec soin tout ce qui pourrait me donner à tes yeux
un vernis d' amour-propre. Cependant, chère Adèle,
je ne te dissimulerai pas que j' ai été bien fier de
ce que tu m' as dit des vers que je t' ai adressés.
Les éloges des indifférents flattent quelquefois ;
les tiens me touchent et me pénètrent profondément.
Après cet aveu, crois-moi de la vanité, si tu veux.
Cette lettre tire à sa fin, et il me semble que j' ai
encore mille choses à te dire ; il doit te sembler,
à toi, que je te répète continuellement la même
chose. C' est, mon Adèle, que cette chose est bien
douce, je t' aime est mon idée unique et éternelle ;
mais elle peut bien remplir de longues pages puisqu' elle
remplit toute une vie. Te plaindre de l' uniformité
de mes lettres, Adèle, ce serait te plaindre de la
constance de mon affection. Te plaindre de ma
jalousie, de ma susceptibilité, ce serait te plaindre
de ce que je t' aime avec respect et virginité.
Adieu, bien chère amie, je t' embrasse comme
je t' embrasserai encore après cent ans de mariage.
Ton fidèle,
Victor.

J' espère que ta santé est tout à fait rétablie et
que je te reverrai rose et fraîche après ces quatre
longs jours.




Dimanche (3 février).
Je reviens de l' église où j' ai encore été trompé
dans mon espérance de te voir. Le mauvais temps
vous aura peut-être empêchés de sortir. C' est mal
commencer ma semaine. Tu me dis, Adèle, de répondre
bien long à une lettre qui ne demande pourtant pas
une réponse longue, mais une réponse prompte.
Cette jeune personne dont tu me parles a eu le
malheur de se faire artiste, cela suffirait pour
ruiner sa réputation. Il suffit qu' une femme
appartienne au public sous un rapport, pour que le
public croie qu' elle lui appartient sous tous.
Comment d' ailleurs supposer qu' une jeune fille
conserve une imagination chaste et par conséquent de
moeurs pures après les études qu' exige la peinture,
études pour lesquelles il faut d' abord abjurer la
pudeur, cette première vertu de l' homme et de la
femme. Ensuite convient-il à une femme de descendre
dans la classe des artistes, classe dans laquelle se
rangent comme elle les actrices et les danseuses ?
Je t' expose ici des idées sévères, mais qui sont
justes selon le monde et selon la morale. Ces
idées d' ailleurs ne sont pas nées d' hier chez moi,
il y a bien longtemps que je te les ai communiquées
et l' exemple que tu as sous les yeux ne les confirme
que trop. C' est pour cela que j' ai toujours applaudi
à ta répugnance pour la peinture, même considérée
comme talent d' agrément. Il y a eu de tout temps
dans ton âme un dégoût virginal pour ces pernicieuses
études. De ce que je dis ici ne conclus pas, Adèle,
que selon moi une femme peintre
est une femme dépravée, mais seulement qu' elle perd
sa réputation et s' attire la déconsidération du monde,
eût-elle même une conduite irréprochable. Dans la
position où tu te trouves, tu me demandes des
conseils. Je t' en avais donné il y a longtemps que
tu as repoussés sur tes relations avec cette artiste
que je plains comme toi, mais que tu feras bien de
voir le moins possible. J' aurais voulu que tu gardasses
plus de dignité dans tes rapports avec elle et sa
famille. Je te voyais avec peine aller chez elle,
y rester seule des soirées et des journées entières,
t' exposer à être traitée par tous les gens qui lui
commandaient leurs portraits comme sa compagne et
par conséquent comme une inférieure. Tu sais
toi-même, par plusieurs choses que tu m' as racontées,
si ce que je dis ici est exact. Je me rappelle qu' un
dimanche soir tu restas chez elle avec ton frère
jusqu' à deux heures du matin, tu me refusas, chère
amie, toute explication sur cette soirée, et tout
cela me semblait fort inconvenant. Ce ne sont point
ici des reproches, mon Adèle, tu ne croyais point
mal faire, puisque tes parents t' approuvaient. Tu
vois pourtant aujourd' hui que j' avais raison. Je te
conjure, à l' avenir, de prétexter des occupations
chez toi qui t' autorisent à aller le moins possible
dans cette maison et à y rester peu, si tu ne veux
rompre entièrement une liaison qui te compromet. Le
motif que tu me donnes est juste parce qu' il est
généreux et digne de ta belle âme, mais si tu ne veux
cesser cette liaison, cesse du moins toute intimité,
je t' en supplie, et tiens-toi toujours à ta place.
Maintenant, mon Adèle bien-aimée, je quitte le ton
grave du conseiller, pour reprendre le ton grondeur
du mari. Ta dernière lettre m' a semblé bien froide ;
autrefois tu m' écrivais autrement, autrefois tu
avais du bonheur et non du plaisir à me voir ;
Adèle, je tremble de n' être plus aimé comme il y a
deux ans. Je devrais pourtant l' être davantage et
pour deux raisons, c' est que depuis, je t' ai prouvé
mon dévouement, depuis, j' ai été malheureux. Il y a
deux ans tu te plaignais, toi, de la froideur et de
la brièveté de mes lettres, et pourtant je t' ai
toujours adorée comme je t' adore à présent, mais c' est
que tu m' aimais plus alors qu' aujourd' hui. Je n' ose
relire aujourd' hui tes anciennes lettres, de peur
d' avoir à faire une triste comparaison. Autrefois tu
passais toi-même tes bras autour de mon cou, maintenant
tu te laisses embrasser comme une victime. Je me
dis pour me rassurer que ce refroidissement apparent
ne vient peut-être pas de moins d' affection, mais
de trop de réserve. Adèle, il n' y a qu' un homme
pour lequel on doive oublier qu' on est femme, et
c' est celui dont on est la femme. Adieu, j' espère
que ta prochaine lettre me consolera, car je suis
bien tourmenté. Je te verrai ce soir pendant quatre
ou cinq heures et puis ensuite viendront 6 longs
jours. Dans ma lettre de samedi je te répondrai au
sujet de tous
ces misérables caquetages sur nous. Ne t' en afflige
pas, tu n' as rien à te reprocher et tu agis avec
l' approbation de tes parents. Adieu, bien-aimée
Adèle, écris-moi bien long et permets-moi de
t' embrasser. Adieu, adieu.
Ton mari,
V-M H.




Vendredi (8 février).
Chère amie, ma femme, mon Adèle, de grâce, ne me
tourmente plus comme tu l' as fait hier soir après
m' avoir rendu si heureux. Je ne sais plus que te
dire, car tu doutes encore de mon estime, et il
faut pour cela que tu oublies bien vite mes paroles
ou que tu n' y croies pas. Et qui donc pourrais-je
estimer, qui pourrais-je admirer sur la terre si
je n' estimais, si je n' admirais pas mon Adèle ?
Si je ne craignais d' effrayer ta modestie, je te
retracerais tous les titres auxquels tu peux
prétendre, non seulement à l' estime et à
l' enthousiasme de ton mari, mais encore à l' estime
et à l' enthousiasme de tous ceux qui t' approchent
et ont des yeux, des oreilles et une âme pour
t' apprécier. Je te parlerais d' une jeune fille
douée de l' âme la plus noble, la plus tendre et la
plus candide, charmante sans coquetterie, plus belle
encore par sa pudeur que par ses grâces, pleine
d' esprit et de simplicité, aussi vierge par ses
pensées que par ses actions, constamment douce et
généreuse, n' estimant les plaisirs que ce qu' ils
valent, soumise à ses devoirs, toujours prête à
pardonner dans les autres les défauts et les fautes
qui ne sont pas dans sa nature, et n' ayant elle-même
d' autre défaut qu' une modestie excessive qui lui
fait méconnaître ses avantages, modestie dont les
autres abusent, et qui l' empêchera peut-être même
de se reconnaître dans ce portrait. Te voilà
cependant, Adèle, telle que tu es dans le coeur
de ton Victor, de celui qui te connaît le mieux
au monde, et qui est trop intéressé pour n' avoir pas
étudié ton caractère avec la plus scrupuleuse
attention. Sois bien convaincue en outre, chère
amie, que je considérerais comme un crime de te
dire une seule parole qui ne fût pas dans mon
coeur ; il est de ton devoir de m' accorder une
confiance aveugle, et je serais un homme lâche et
vil si j' abusais de cette confiance. Quand je
t' adresse une louange ou un reproche, c' est parce
que cette louange et ce reproche me semblent la
vérité, et que je serais coupable si je ne te disais
pas ce qui me semble la vérité. Je puis me tromper,
mais te tromper, jamais. Ainsi, de deux choses
l' une, ou tu dois croire à ma plus haute, à ma plus
profonde estime, ou me mépriser comme un imprudent
menteur. Choisis.
Je t' ai parlé dans ma dernière lettre d' une soirée
passée avec ton frère seulement dans la maison d' une
artiste (sorte de maison toujours peu considérée)
et prolongée jusqu' à trois heures du matin. J' avais
trouvé cela inconvenant. à Dieu ne plaise pourtant
que j' en aie jamais tiré aucune conclusion injurieuse
pour toi, l' être le plus chaste et le plus pur que
je connaisse. Je pensais seulement qu' il y avait là
quelque chose qui blessait les bienséances et je
t' en ai avertie avec ma franchise ordinaire. Je ne
suis pas fâché de te dire ceci avant d' avoir lu ces
explications que tu m' as annoncées et qui ne
serviront qu' à me confirmer dans la conviction que
tu n' as rien fait de répréhensible. Quant aux
artistes, je t' ai toujours conseillé de ne pas les
voir. J' ai toujours pensé de même sur cette
profession qui déconsidère, certes, les femmes,
puisqu' elle déconsidère les hommes. Va voir dans la
société quelle place y occupent les artistes, depuis
le musicien qui joue dans un salon pour vingt-cinq
louis, jusqu' au sculpteur auquel le premier richard
venu commande et marchande son buste. Je sais qu' une
très grande célébrité rachète tout, mais un comédien
ne jouit-il pas du même privilège ? Je ne doute pas
que ces idées ne s' accordent avec les tiennes. Ainsi
n' en parlons plus.
Dis-moi donc, chère amie, ce qu' il y a de coupable à
permettre à ton mari de t' embrasser ? Je n' y vois,
moi, que beaucoup de générosité de ta part, car je
n' ai pas la présomption de croire que tu trouves à
ces caresses si douces et si innocentes le même
bonheur que moi. Mon Adèle, ma bien-aimée Adèle,
ne m' appartiens-tu pas tout entière ? Je suis le
seul homme devant lequel doivent tomber ces voiles
de pudeur, de réserve et de retenue qui
t' enveloppent pour tous les autres. Qu' y a-t-il de
plus virginal que le baiser d' un amour pur et fidèle,
qui n' a d' autre but que les plaisirs permis du
mariage ? Adèle, dans ces moments délicieux
qu' y a-t-il dans nos âmes que les anges ne puissent
lire ? Ne sommes-nous pas éternellement l' un à
l' autre ? N' avons-nous pas été créés l' un pour
l' autre ? Me diras-tu maintenant que je ne suis
pas ton mari aux yeux des hommes et que demain je
pourrais rompre notre union ? Non ; car il est
impossible que je devienne un infâme et exécrable
suborneur. Si tu m' estimes un peu, chère Adèle,
ne répète pas de pareilles suppositions. Une caresse
de ma femme m' a-t-elle jamais rendu moins
respectueux ? Ces preuves précieuses de ton
affection
n' ont jamais fait qu' accroître ma reconnaissance
pour toi. Pourquoi donc te les reprocher, toi qui es
ma consolation, mon orgueil et ma joie ? Vis donc
en paix avec ta conscience, qui n' a rien absolument
à te reprocher, si ce n' est de tourmenter quelquefois
ton Victor, en le forçant à te répéter ce qu' il t' a
déjà dit cent fois, et à te prouver qu' il ne te
méprise pas, à toi qu' il aime avec l' enthousiasme
le plus ardent et le plus réfléchi. Adieu, mon
Adèle adorée, je t' embrasse pour te punir.
V.

J' ignore si tu pourras lire ce griffonnage. Je
tâcherai de te le remettre ce soir. Tu auras le reste
de la lettre demain. Adieu, adieu.
Ton mari qui est indigne d' être même ton esclave.




Samedi (9 février).
Me voici seul dans cette triste chambre, comptant
toutes les heures qui séparent le matin du soir ;
elles sont bien longues. Que vais-je t' écrire ? J' ai
le coeur plein et la tête vide. Je voudrais ne te
parler que de toi, de notre amour, de nos espérances
ou de nos craintes, et alors je n' aurais pas de
paroles pour mes idées ; mais il faut t' entretenir
de choses insipides, de ces caquets importuns qui
t' affligent et me sont par conséquent odieux ; il
faut te démontrer que ces causeries sont aussi
insignifiantes que les oisifs qu' elles occupent, te
rassurer, te consoler sur des choses qui ne devraient
te causer ni alarmes, ni chagrins.
Que peut-on dire, en effet, mon Adèle ? Que je vais
t' épouser ? Eh bien ! En rougis-tu ou en doutes-tu ?
Tu crains peut-être qu' on n' ajoute que tu m' aimes.
Si tu crains cela, c' est que tu ne m' aimes pas ;
quand on aime, on est fier d' aimer. Ne te méprends
pas, chère amie, au sens de ces mots ; je ne
prétends pas dire par là que tu doives être fière de
celui que tu aimes ; c' est un bonheur dont je suis
loin d' être digne. Mais tu dois être fière d' avoir
une âme capable de sentir l' amour, cette passion
grande, noble, chaste, et la seule éternelle de
toutes les passions qui tourmentent l' homme dans
la vie. L' amour, dans son acception divine et
véritable, suppose dans l' être qui l' éprouve toutes
les vertus, comme chez toi, ou le désir de les
avoir toutes comme chez moi. Un amour pareil à celui
que j' ai pour toi, mon Adèle, élève tous les
sentiments au-dessus de la misérable sphère humaine,
on est lié à un ange qui nous soulève sans cesse vers
le ciel. Ce langage paraîtrait bizarre à une femme
ordinaire, toi, tu es faite pour le comprendre puisque
tu l' inspires.
Nous voici loin en apparence des commérages ridicules
dont je voulais t' entretenir. Si nous n' étions pas
destinés l' un à l' autre, Adèle, je les ferais cesser
en disparaissant. C' est le seul moyen de fermer les
bouches, et encore ne réussit-il pas toujours.
Aujourd' hui c' est à toi de voir si cela est
nécessaire ; si tu le juges ainsi, je t' obéirai, je
viendrai moins souvent ou je ne viendrai plus,
jusqu' à ce que mon sort soit fixé. Si les choses te
semblent mieux ainsi, ce sera pour moi une preuve que
j' en souffrirai seul et alors je me résignerai à
souffrir, en attendant le temps où cette souffrance
cessera. Je te l' ai déjà dit, il n' y a que deux
grands évènements dans mon avenir :
l' un est le bonheur, l' autre n' est ni le bonheur, ni
le malheur. Dans les deux cas, je ne souffrirai plus.
Ce sont des idées graves et solennelles sur lesquelles
je médite souvent, et dont je ne t' entretiens qu' avec
répugnance, parce que ce ne sont encore que des
idées, et des idées non exécutées ne sont qu' un
assemblage de mots plus ou moins sonores. Un jour,
soit que la belle et dernière espérance qui me
reste, celle d' être à toi, s' évanouisse ou
s' accomplisse, tu reliras ces lignes et tu verras
si j' avais dit vrai ou faux. C' est dans cette
confiance que je les trace.
Je m' aperçois que je m' écarte à chaque instant de
l' objet de cette lettre. Je te remercie, mon
Adèle, de m' avoir communiqué le chagrin que te
causent les propos qu' on t' a répétés avec autant de
sottise que de malice. Si tu penses que je puisse
continuer à te voir, ils me démontrent plus encore
la nécessité de hâter de tout mon pouvoir l' instant
si désiré de notre mariage. Cette nécessité ne
serait pas là, que mon impatience y suppléerait,
certes, et bien au delà. Hélas ! Qui peut souhaiter
une telle félicité plus ardemment que moi ? Si,
pour en accélérer l' époque, je ne fais rien de
contraire à mon caractère, ce sera une forte preuve
en ma faveur. Il y a des instants, Adèle, où je
me sentirais capable de descendre à tout pour arriver
plus vite à ce but tant souhaité ; et puis je me
réveille, révolté contre moi-même, et me demandant
si ce serait en effet y arriver qu' y arriver indigne
de toi. Chère amie, c' est une cruelle position que
celle d' un jeune homme indépendant par ses principes,
ses affections et ses désirs et dépendant par son
âge et par sa fortune. Oui, si je sors de cette
épreuve pur comme j' y suis entré, je me croirai en
droit d' avoir quelque estime pour moi-même.
J' ai bien des soucis à fouler sous mes pieds, car
il faut travailler malgré tant d' agitations. Qu' ils
se trompent, ceux qui pensent que parmi tous mes
voeux, il y a quelque chose pour la gloire,
l' illustration, et toutes les grandes petitesses
dont on ne peut remplir sa vie qu' au pis-aller et
lorsqu' elle est vide d' amour. J' ai consacré mon
existence à un dévouement, comme d' autres la
sacrifient à une ambition.
Pèse toutes ces paroles, tu y trouveras, Adèle, un
amour profond, et si tu m' aimes aussi, tu en seras
joyeuse. Je t' envie quelquefois d' être aimée comme
je t' aime. Toi, tu m' aimes beaucoup , et voilà
tout !
En quoi tes parents peuvent-ils être contrariés qu' on
désigne leur fille comme devant être ma femme ? Je
sens qu' ils voudraient l' aveu de mon père, ils ont
raison sous beaucoup de rapports, et je ferai
là-dessus tout ce qui leur plaira. Ce ne sera,
certes, jamais moi, le plus impatient des jeunes
hommes, qui parlerai de patience. à Dreux, toute
ma vie s' est décidée. Je
te conterai, quelque jour, ce voyage de Dreux. Tu
verras combien je t' ai toujours aimée, même quand je
pouvais me croire oublié.
Adieu, Adèle, renvoie-moi encore ou méprise tous
les sots propos. On ne peut médire de toi et qui
oserait te calomnier ? Adieu, bien chère amie, je
t' embrasse tendrement.
Victor.

Cette lettre est bien grave, ma bien-aimée Adèle,
j' ajoute cette ligne pour te dire et te redire
combien je t' aime .
Si tu me pardonnes les sots caquets dont je suis
cause (et que ne pardonnes-tu pas ? ) pense à moi,
chère amie, et écris-moi bien long.
Ta douleur de côté m' a bien tourmenté hier soir.
Parle-m' en, de grâce, ton mari doit être ton
confident.





Samedi, 9 h du soir (9 février).
Que t' ai-je fait, mon Adèle, pour que tu me reparles
encore de tes cruels doutes sur mon estime ? Certes,
ces doutes ne seraient-ils pas bien mieux placés
dans mon âme, quand je te vois me témoigner tant de
défiance, et si peu de foi dans mes paroles ?
Est-ce m' estimer que de paraître ne pas croire
encore ce que je t' ai dit le plus souvent dans ma vie ?
Est-ce m' estimer que de penser que mon amour puisse
être fondé sur une autre base que l' admiration la
plus vive et le respect le plus profond ? Chère amie,
si j' ai pris du fond de l' âme la résolution de
marcher noblement et sans fléchir dans cette vie où
les prospérités ne s' achètent que trop souvent par
des bassesses, sois-en convaincue, mon Adèle
bien-aimée, c' est à ma passion enthousiaste pour
toi que je le dois. Si je ne t' avais pas connue,
toi le plus pur et le plus adorable de tous les
êtres, qui sait ce que j' aurais été ? ô Adèle,
c' est ton image gravée dans mon coeur qui y a
développé le germe du peu de vertus que je puis
avoir. Dieu me garde d' enlever à ma vénérable
mère ce que je lui dois ; mais il est incontestable
que si j' ai eu la force de pratiquer dans toute
leur vigueur les principes sévères dont elle m' a
nourri, c' est parce que j' aimais une angélique jeune
fille dont je voulais ne pas être trop indigne.
Que les observations naturelles qui t' ont affligée
hier ne m' attirent donc pas de ta part ce reproche
insupportable de ne pas t' estimer. Moi, ne pas
t' estimer ! Il me semble que je rêve quand je relis
cette partie de ta lettre, si douce et si tendre
d' ailleurs ! J' ai été étonné hier croyant d' abord que
tu ne partageais pas ma répugnance pour
l' inconvenance que je t' avais signalée, j' ai été,
je l' avoue, bien étonné et bien affligé ; mais
quand tu m' as fait reconnaître en t' expliquant que
c' était un malentendu, mon coeur a été soulagé et
je n' ai plus eu d' autre peine que le regret de t' en
avoir tant causé. Maintenant tes parents ont sans
doute senti d' eux-mêmes l' inconvenance qui m' avait
tant blessé ; ainsi j' ai un chagrin de moins. J' ai
voulu t' écrire tout cela ce soir, parce que ton
reproche me pesait sur le coeur. Dieu ! Pourquoi
les expressions me manquent-elles ? Tu verrais,
ange, quel temple l' amour le plus ardent t' a élevé
dans l' âme de ton Victor. à présent ne m' accuse
pas de folie, songe que le sentiment que tu inspires
doit être aussi au-dessus des passions ordinaires,
que tu es toi-même supérieure aux créatures
vulgaires.
Adieu, mon Adèle adorée, tu dors sans doute en ce
moment. Quand donc n' en serai-je plus réduit à des
conjectures ? Quand donc pourrai-je me dispenser de
te demander des nouvelles de ta nuit ?
à demain. Mille caresses et mille baisers pour te
punir de me reprocher mon défaut d' estime.
Ton respectueux et fidèle mari,
Victor.



Dimanche (10 février).
Mes dernières paroles hier ont été : dors bien ;
les tiennes : adieu, Monsieur Victor . Et
cependant aujourd' hui je t' écris, aujourd' hui je suis
prêt à me mettre à tes pieds, à m' accuser de tout, à
te demander grâce de tous les torts dont je me suis
sans doute rendu coupable à mon insu. Tu ne trouveras
dans cette lettre, mon Adèle adorée, rien qui
ressemble à un reproche, à une récrimination. Tu
étaissouffrante hier soir, certainement j' ai tort,
et seul tort. Cette nuit, je voulais t' écrire une
lettre où je t' aurais raconté quelques preuves
d' attachement que je t' ai données et que tu ignores,
afin de te montrer que si l' un de nous deux a donné
à l' autre lorsqu' il était malheureux des marques
d' indifférence, ce n' est pas moi.
Hier cependant tu m' as fait un peu légèrement
peut-être un reproche bien grave. je riais
pendant que tu pleurais ! non, Adèle, je ne
te donnerai point d' explications amères, j' imposerai
silence à tout ce qui se révolte chez moi à une
pareille accusation. Puisque tu étais malade, je
consentirai à ce que tu me punisses d' un tort
involontaire comme d' une faute préméditée. Chère
amie, je me borne à t' assurer que je ne t' ai point
vue peurer, que j' ignorais ton chagrin, n' en
comprenant pas encore à présent tout à fait la
cause. Ensuite, je sais que je n' étais guère disposé
hier à rire, comme ma lettre a pu te le prouver ;
seulement il faut faire bonne contenance, et tu
auras jugé comme tous les autres qui prennent un
rire obligé et souvent pénible pour une gaîté
réelle. Je ne me doutais pas de savoir si bien
dissimuler. Je me borne à t' assurer tout cela, je ne
te le jure point, car si tu ne me crois pas sur une
simple affirmation, me croiras-tu sur un serment ?
Sois bien convaincue, ma bien-aimée Adèle, qu' il
n' y a en ce moment rien contre toi dans mon coeur.
Je te plains d' être souffrante, je t' admire, je
t' adore et te respecte comme toujours. Je voudrais
même que tu ignorasses combien tu m' as fait de mal
en me menaçant de garder toute ta vie le souvenir
d' un tort dont j' ignorais être coupable. Je me
bornerai, chère amie, à faire plus que toi. Tu ne
me pardonneras jamais ce tort involontaire, et moi,
je te pardonne dès à présent ces paroles impitoyables.
-je regrette d' avoir écrit cette dernière phrase,
parce qu' elle te fera peut-être sentir un peu
vivement la peine que tu m' as causée, j' ai tort
de l' avoir écrite, j' aurais dû me contenter de la
penser. Mon Adèle, je veux te répéter combien je
t' aime dans ce moment même où je souffre pour toi
et par toi. Pardon si je t' accable de mes lettres,
je me plais à t' écrire, parce qu' il me semble que ce
que je t' écris de si bonne foi, tu dois le lire de
même. Cependant mes lettres sont inutiles, car tu
n' y crois pas. Je suis sans doute puni de quelque
faute par ce malheur, pourtant je ne me rappelle
rien qui mérite un tel châtiment. Tu m' as dit que
tu ne m' embrasserais plus, Adèle. J' avais donc
raison quand je te disais que tu te laissais
embrasser comme une victime . Je ne te tourmenteri
plus de mes caresses, puisque ce qui me rend si
heureux te fait tant de peine. Adieu, chère, bien
chère amie, pardonne-moi toutes mes importunités.
J' espère te voir aujourd' hui à la messe, tu me
trouveras toujours le même, comme si tu m' avais dit
hier un adieu tendre et consolant. Pardonne,
pardonne-moi, car tu es douce, bonne et généreuse,
et moi je ne vaux rien. Mon Adèle adorée, puis-je
t' embrasser sur le papier ?
Ton mari fidèle et toujours reconnaissant.
Chère amie, je ne te demande rien, ni de m' embrasser,
ni de me sourire, ni même de me regarder, mais
seulement de ne plus souffrir et de ne plus être
irritée contre ton Victor.




Mardi 6 h du soir. 12 février.
Il faut que je t' avoue, Adèle, afin de décharger
tout de suite ma conscience, que je ne t' ai point
dit la vérité tout à l' heure quand j' ai prétendu
que je dînais en ville. La crainte de sembler
importun et d' autres motifs de délicatesse que tu
sentiras rendent peut-être cette faute excusable,
mais je pense que ce n' en est pas moins une faute
et je la soumets par conséquent à mon juge.
Gronde-moi encore, chère amie, car je viens de jouir
pendant plusieurs heures du bonheur de te voir et
je suis pourtant contrarié et mécontent. Après avoir
été pendant quatre heures debout et foulé, j' espérais
qu' au moins quand je pourrais te parler tu me
demanderais avec ta douce voix si j' étais bien
fatigué. J' ai été trompé dans mon attente, tu n' y
as pas songé, ce qui était tout simple, et cependant
il a suffi de cela pour que je sois ici triste et
découragé. Tu vois, ma bonne Adèle, que je te montre
toutes mes faiblesses ; je voudrais absolument être
aimé comme j' aime, sans penser qu' il faudrait d' abord
être aussi digne que toi d' un amour grand et dévoué.
Il me semble qu' à ta place je me serais informé d' une
chose qui dans le fait n' était pas pour toi d' un
extrême intérêt. J' étais venu à la chambre pour y
voir ma bien-aimée Adèle, ce n' était pas ta faute,
je ne m' y trouvais que pour mon plaisir, et par
conséquent ma gêne et ma lassitude, en supposant
que j' aie pu être las et gêné, n' étaient pas ton
affaire. Hé bien ! Chère amie, j' ai pris ton silence
pour de l' indifférence, je n' étais pas, à dire vrai,
très fatigué, mais j' attendais une marque d' intérêt,
et je suis maintenant très tourmenté. Adieu,
pardonne-moi et plains-moi. Aime-moi autant que tu
pourras et gronde-moi, lorsqu' il m' arrivera, comme
aujourd' hui, d' être injustement mécontent. Et puis,
je n' ai pu te donner le bras, et j' ai su que je ne
te verrais pas vendredi. -tout cela a contribué au
chagrin singulier que j' éprouve. Adieu encore, je
tâcherai de te remettre ce billet demain soir, afin
que tu me pardonnes tout de suite mon petit mensonge
de convention. Puisque tu daignes me le permettre
encore, je t' embrasse tendrement. Que n' es-tu en
ce moment, chère Adèle, près de ton pauvre fou de
mari.
Victor.




10 heures. Mercredi soir. 13 février.
Quelques mots pour toi, mon Adèle, avant de me
coucher. Tu m' as pardonné ce soir un tort apparent
et certes, j' en suis aussi reconnaissant que si tu
m' avais pardonné un tort véritable. Chère amie, ce
refus où tu as cru voir de l' indifférence était en
grande partie dicté par la peine que m' avait causée
ta facilité à accepter une invitation qui me privait
de te voir vendredi ; le hasard a voulu que cette
invitation m' ait également été faite, mais lorsque
tu l' as acceptée, tu l' ignorais, et il me semblait
que c' était une preuve du peu de prix que tu attachais
à ma présence. Avec cette idée, il n' est pas
étonnant que j' aie balancé. Quant aux considérations
de convenance dont je t' ai parlé, elles seraient
tout s' il s' agissait d' autre chose que du bonheur
de passer une soirée avec toi ; mais elles ne sont
rien devant ce bonheur. Adèle, tu m' as dit que tu
ne m' aimerais plus que comme un homme ordinaire ,
tu m' as répété que tu n' oublierais jamais cela,
mon Adèle, tu ne sais pas quelle nuit ces paroles
m' auraient fait passer, si tu ne les avais effacées
avant mon départ par quelques mots de pardon, de
réconciliation et d' oubli.
Tu avais été, chère amie, un peu injuste dans ta
promptitude à me condamner ; mais tu m' as pardonné
avec tant de douceur que je suis pénétré de ta
bonté, je voudrais que tu pusses lire au fond de
mon coeur toutes les fois que tu crois avoir à te
plaindre de moi et que la gêne où nous sommes
m' empêche de m' expliquer, alors, ma bien-aimée Adèle,
tu ne m' affligerais jamais par ton affliction, car
tu saurais qu' il n' est pas un moment de ma vie, une
pensée de mon âme, qui ne soient pour toi, et que
s' il existe au monde un dévouement profond, un
amour pur, ardent et respectueux, c' est dans le
coeur de ton Victor qu' il faut le chercher. Adieu
pour ce soir, demain je t' écrirai encore, demain
je te verrai. -que de bonheur pour demain !


Jeudi.
J' ai passé une bien mauvaise nuit, et ce qui me
tourmente, je crains que ces douleurs de reins dont
tu m' as parlé hier ne t' en aient fait passer une
pareill. Malgré ma bonne santé, je suis sujet quand
j' ai éprouvé une vive émotion, à des chaleurs
d' entrailles et à des spasmes nerveux dans l' estomac.
C' est une des suites du travail de l' esprit. Hier
soir, j' avais été affecté et très agité. Aussi en
me mettant au lit, ai-je éprouvé les symptômes d' un
accès. Ce genre de souffrance n' a aucun danger, mais
est douloureux surtout. Ne pouvant m' endormir,
j' ai cherché à oublier le mal en pensant à toi. Vers
deux heures du matin, mon pauvre cousin s' est
réveillé et m' a donné malgré moi quelques soins
pleins d' amitié, mais qui m' ont été pénibles par
l' idée que si je tombais malade, les seuls soins
qui pussent me guérir ou m' aider à m' éteindre
doucement, les soins de mon Adèle me manqueraient. Je
ne me fais là-dessus aucune illusion. Vers le matin,
j' ai pu dormir un peu, d' un sommeil qui aurait été
mauvais si je n' avais rêvé de toi. Puisses-tu,
Adèle, avoir bien dormi, mais si tu as également
mal passé la nuit, ce qu' à Dieu ne plaise, je ne
regretterai pas d' avoir souffert. Je voudrais toujours
souffrir quand tu souffres, et c' est le seul cas
dans lequel je ne ferais pas pour toi le même souhait
que pour moi. Je t' ai parlé bien longuement, au
risque de t' ennuyer, de cette nuit d' insomnie ; c' est
afin que tu n' éprouves jamais de répugnance à
m' entretenir de ce que tu souffres, comme cela
t' arrive souvent. Songe, ma bien-aimée Adèle,
que tu es ma femme, et que rien ne m' intéresse au
monde que ce qui te touche. Un jour, bientôt
peut-être, ton mari sera le consolateur de toutes
tes douleurs, en attendant, chère amie, qu' il en
soit au moins le confident. Il en est des peines
morales comme des souffrances physiques. Tu me dis
souvent, tu me répètes dans ta dernière lettre que je
ne connais pas tes chagrins . C' est tracer,
Adèle, ta propre accusation. Je t' ai mille fois
suppliée de me dire pourquoi tu te trouvais
malheureuse, tu m' as dit tantôt un motif, tantôt
l' autre, et quand je croyais savoir tout ce qui
pesait sur ton âme, tu viens encore me redire que tu
as des peines que j' ignore. Est-ce là de la confiance,
mon Adèle ? Que veux-tu que je pense ? Quelles
peuvent être ces peines si elles ne sont pas de
nature à m' être révélées ? Est-ce que tu as des
secrets que ton mari ne peut connaître ? ... Adèle,
tu vois dans quelles perplexités tu me jettes. Il
n' est rien dans ma vie et dans mon âme qui ait
besoin de t' être caché, est-ce qu' il n' en est pas
de même chez toi ? Parle par pitié, car les certitudes
sont moins douloureuses que les conjectures. Ces
paroles ne peuvent t' offenser, car c' est moi qui
devrais m' offenser de ta défiance, puisqu' elle me
livre aux idées les plus tristes. Peut-être n' as-tu
simplement que des doutes
sur ma conduite et mon caractère que tu n' oses me
confier ? Chère amie, alors arle, je t' en supplie.
Je ne crains pas le grand jour. Je ne commets
point de fautes que tu ne puisses me pardonner,
même en me jugeant sévèrement, je n' ai point de
défauts sur lesquels tu ne puisses me donner des
avis que je suivrai toujours avec joie. Si ce sont
là les afflictions que tu me caches, tu as bien
tort. Des conseils de mon Adèle ne pourraient
qu' accroître mon estime et mon respect pour elle,
mon amie, ne peut être accru. Adieu. à ce soir.
Je t' embrasse mille fois. Adieu, ma femme, adieu.
Je t' écrirai samedi.
V-M H.




Samedi 16 février.
Loin de me fâcher, chère amie, ta lettre m' a fait
bien plaisir, comme toutes celles que tu m' écris
avec un accent de tendresse et de vérité. Comment
peux-tu croire que je te voie avec répugnance me
montrer tout ton coeur à découvert, moi qui ne
désire rien sinon d' être le confident de tes pensées ?
Sois donc bien convaincue que tu peux, je dis plus,
que tu dois tout me dire. Il serait peu généreux de
ma part d' exiger que tu me parlasses toujours de
ton affection et jamais de tes inquiétudes ; tes
inquiétudes d' ailleurs naissent de ton affection.
Comment pourraient-elles me déplaire ? En me
demandant comment j' emploie mon temps, tu fais,
mon Adèle, ce que je ferais à ta place, ce que
j' aurais même fait plus tôt. Ne me fais donc pas,
je t' en supplie, l' injure d' employer tant de
précautions pour en venir à une question si simple
et qui même est douce pour moi parce qu' elle me
prouve que tu prends quelque intérêt à mes actions.
N' as-tu pas droit à toute ma confiance, comme moi à
toute la tienne ? Je voudrais que tu me demandasses
tous les soirs ce que j' ai fait dans la journée,
afin d' avoir un éloge de toi quand je l' aurais bien
employée et un reproche quand je l' aurais perdue. Je
suis sûr que j' en perdrais bien peu.
Chère amie, je suis charmé de voir que tu n' es pas
indifférente à ce qui m' occupe ; je l' avais craint
jusqu' ici, et c' est le seul motif qui ait pu me
faire garder le silence avec toi sur ce sujet.
Comment ! De simples amis sauraient à quels travaux
se remplissent mes journées, et toi, mon Adle,
ma femme, mon génie inspirateur, toi qui es tout
pour moi, tu ne le saurais pas ! Pourquoi ne m' en
as-tu pas parlé plus tôt ? Pourquoi m' as-tu laissé
croire si longtemps que l' emploi de mon temps et
la nature de mes occupations ne t' intéressaient en
rien ?
Certes ce sera avec joie que j' entretiendrai ton
père de tout cela, puisque cette marque de confiance
te sera agréable. Si je ne l' ai point fait jusqu' à
présent, Adèle, c' est que je ne suis point habitué
à parler le premier de mes travaux littéraires ; je
ne suis point accoutumé à solliciter des autres de
l' attention pour ce que je fais. C' est une pudeur
que tu ne peux manquer de comprendre. Quand tu
vivras avec moi, que tu auras pris ta place dans
la sphère où je suis, tu seras étonnée, chère amie,
de trouver en moi encore un autre Victor que tu
ne connaissais pas, celui dont je t' ai parlé une
fois avec répugnance, parce que j' aime bien mieux
n' être pour toi que ton Victor, ton esclave et ton
mari. Sois toujours sûre, mon Adèle, que jamais
l' un ne nuira à l' autre, ce n' est qu' avec cette
certitude que je puis consentir à tolérer en moi
l' existence de ce second individu que tu ignores.
Je ne m' exprime pas plus clairement, car si je dois
dépouiller tout amour-propre, certes, c' est avec toi.
Cependant pour tout te dire, je n' étais pas sans
avoir remarqué que de toutes les maisons où je vais
la tienne était la seule où l' on me témoignât sur mes
occupations une complète indifférence. Tu m' apprends
aujourd' hui que c' était discrétion de la part de
tes parents, je le comprends parfaitement et je leur
en sais gré. Tu me fais observer, mon amie, que
six mois sont écoulés, et tu ajoutes que ces
six mois auraient sans doute pu être mieux
employés qu' ils ne l' ont été . Je ne puis croire
que ce soit là l' idée que tu as voulu rendre, car
je te sais trop juste pour me condamner ainsi sans
connaissance de cause.
Encore un mot avant d' en venir au détail de ce qui
a rempli ces six mois. Je vais t' entretenir, mon
Adèle, d' ouvrages commencés, de compositions
ébauchées, d' entreprises, en un mot, que le succès
n' a point encore couronnées, je puis t' en parler
avec candeur à toi qui es pleine d' indulgence et
qui ne m' aimerais pas moins, j' en suis sûr, après
un revers qu' après un triomphe ; mais tu sens qu' il
aurait été présomptueux de donner à tes parents des
espérances sur des ouvrages encore dans
l' enfantement. Cette considération, jointe à celle
que je t' ai indiquée plus haut, t' expliquera mon
silence. Maintenant je viens au fait.
Au mois de mai dernier, le besoin d' épancher
certaines idées qui me pesaient et que notre vers
français ne reçoit pas, me fit entreprendre une
espèce de roman en prose. J' avais une âme pleine
d' amour, de douleur et de jeunesse, je ne t' avais
plus, je n' osais en confier les secrets à aucune
créature vivante ; je choisis un confident muet, le
papier. Je savais de plus que cet ouvrage pourrait
me rapporter quelque chose ; mais cette considération
n' était que secondaire quand j' entrepris mon livre.
Je cherchais à déposer quelque part les agitations
tumultueuses de mon coeur neuf et brûlant,
l' amertume de mes regrets, l' incertitude de mes
espérances. Je voulais peindre une jeune fille qui
réalisât l' idéal de toutes les imaginations fraîches
et poétiques, une jeune fille telle que mon enfance
l' avait rêvée, telle que mon adolescence l' avait
rencontrée, pure, fière, angélique ; c' est toi, mon
Adèle bien-aimée, que je voulais peindre, afin de
me consoler tristement en traçant l' image de celle
que j' avais perdue, et qui n' apparaissait plus à ma
vie que dans un avenir bien lointain. Je voulais
placer près de cette jeune fille un jeune homme, non
tel que je suis, mais tel que je voudrais être. Ces
deux créatures dominaient le développement d' un
événement moitié d' histoire, moitié d' invention, qui
faisait ressortir lui-même une grande conclusion
morale, base de la composition. Autour de ces deux
acteurs principaux, je rangeais plusieurs autres
personnages, destinés à varier les scènes et à faire
mouvoir les rouages de la machine. Ces personnages
étaient groupés sur les divers plans selon leur
degré d' importance. Ce roman était un long drame dont
les scènes étaient des tableaux, dans lesquels les
descriptions suppléaient aux décorations et aux
costumes. Du reste, tous les personnages se
peignaient par eux-mêmes. C' était une idée que les
compositions de Walter Scott m' avaient inspirée
et que je voulais tenter, dans l' intérêt de notre
littérature.
Je passai beaucoup de temps à amasser pour ce roman
des matériaux historiques et géographiques, et plus
de temps encore à en mûrir la conception, à en
disposer les masses, à en combiner les détails.
J' employai à cette composition tout mon peu de
facultés ; en sorte que lorsque j' écrivis la
première ligne, je savais déjà la dernière.
Je la commençais à peine, quand un affreux malheur
vint disperser toutes mes idées et anéantir tous
mes projets. J' oubliai cet ouvrage, jusqu' à Dreux
où j' eus l' occasion d' en parler à ton père, non
comme d' une grande tentative littéraire, mais comme
d' une bonne spéculation lucrative. C' était tout ce
que ton père voulait. De retour à Paris, je
m' arrachai à ma longue apathie ; l' espoir d' être
à toi m' était revenu. Je travaillai assidûment à
mon ouvrage jusqu' au mois d' octobre dernier où
j' achevai le quinzième chapitre.
à cette époque, un grand sujet tragique s' offrit
subitement à mon esprit ; j' en parlai à Soumet qui
me conseilla d' y rêver sur-le-champ. Je commençais
ce travail, quand je fus chargé d' un rapport
académique, dont je t' ai
parlé dans le temps, et qui m' occupa jusqu' à la fin
de novembre. En décembre dernier, j' ai fait une ode
sur la peste que l' académie des jeux floraux m' a
demandée pour l' une de ses séances publiques. Et
enfin, au 1 er janvier, je voulais me remettre à ma
tragédie quand le même ami dont je t' ai parlé plus
haut est venu me proposer de tirer une comédie de
l' admirable roman de Kenilworth , que tu as lu.
Cet ouvrage pouvant rapporter plusieurs milliers
de francs, j' ai accepté d' y coopérer, et au moment
où je te parle j' en ai terminé les deux premiers
actes. Si Soumet était moins occupé qu' il ne l' est
par sa tragédie de Clytemnestre , notre comédie
dont je fais trois actes et lui deux, pourrait être
finie dans un mois et jouée dans six. Mais elle
resterait anonyme. Je n' ai consenti à faire cet
ouvrage, mon amie, que pour toi et afin de prouver
à tes parents que les lettres sont bonnes à quelque
chose.
Adieu, je suis bien pressé ; désormais, mon Adèle
adorée, attends de ton mari une confiance entière ;
je te montrerai mes ouvrages si cela t' intéresse,
je te dirai mes projets, je te parlerai même des
chagrins que me donnent mes frères. L' égoïsme et
l' ingratitude sont deux tristes choses. Adieu,
ne crains jamais d' être indiscrète ; tes questions
me feront toujours plaisir. Je t' aime plus qu' on n' a
jamais aimé. Daigne me permettre de t' embrasser.
Si tu ne peux lire ce griffonnage, songe que je suis
bien pressé. Il est sept heures et quart, et je ne
suis pas habillé. Adieu. Adieu.



Samedi soir.
Adèle, je ne lirai pas ta lettre avant de m' être
déchargé de ce qui me pèse. Hélas ! Je ne suis pas
capable en ce moment de sentir un bonheur. Oui, je
te quitte le coeur gonflé, il est des instants où
je conçois qu' on veuille mourir.
Tu as douté de moi ce soir, Adèle, et tu as exprimé
ces doutes désolants d' une manière bien cruelle, tu
m' as dit, à moi, Adèle, à moi qui t' adore, dont la
vie est dans ta vie, dont l' âme est dans ton âme,
tu m' as dit ce que seul j' aurais peut-être eu le
droit douloureux de te dire, ces quatre mots
impitoyables : tu ne m' aimes pas . Ces paroles
dans ta bouche me déchirent comme l' ironie la plus
amère, et j' ajouterais la plus froide ingratitude,
s' il était possible que tu fusses jamais ingrate
envers moi.
Adèle, je ferais pour toi mille fois plus que le
peu que j' ai eu le bonheur de faire, je ferais tout
ce que je voudrais pouvoir trouver l' occasion de
faire, je donnerais mon avenir, mon sang, ma vie,
mon âme, je mourrais pour te causer un instant de
joie dans les plus horribles souffrances, que tu
ne me devrais rien, pas une larme, pas un soupir,
pas un regret ; et que si tu daignais penser un
moment entre deux plaisirs à ce Victor mort pour
toi, ce serait lui donner une récompense à laquelle
il n' eût jamais eu la présomption de prétendre. Ne
crois pas que je te dise ici rien qui ne soit
profondément gravé dans mon coeur. Non, Adèle, tu
ne me dois, tu ne me devras jamais, quoi que je
fasse pour toi, la moindre reconnaissance. Le
dévouement absolu avec lequel je sacrifierais mon
être entier au tien est le premier de mes devoirs,
et je n' aurais aucun mérite à l' accomplir, et je
te le répète, tu ne serais nullement ingrate en
m' oubliant un moment après mon sacrifice. J' aurais
rempli ma destinée et voilà tout.
Je suis donc bien loin de te reprocher ici de n' avoir
gardé nul souvenir du peu de preuves d' amour que j' ai
pu te donner jusqu' ici. Je mourrais demain pour toi
et tu ne t' en apercevrais seulement pas, que la chose
serait toute simple. Ce que je te demande, Adèle,
ce n' est pas de la reconnaissance, mais de la pitié,
c' est la générosité de ton caractère d' ange que
j' invoque, pour qu' à l' avenir tu ne m' accuses
plus de ne pas t' aimer .
Je sais bien que je n' ai aucun droit à ta pitié,
ni à ta générosité ; mais, Adèle, je ne veux de
toi autre chose que de m' épargner une douleur
insupportable,
celle de te voir douter de moi, je te demande cela
comme une grâce ; si mes paroles sont vaines devant
toi, si tu ne te donnes pas la peine de croire à
mon amour, du moins, je t' en supplie, ne me montre
pas ce dédain à découvert ; laisse-moi penser que
tant de paroles, tant d' actions d' amour depuis si
longtemps n' ont pas été perdues ; que je ne suis
pas sans t' avoir inspiré quelque confiance. Ou, si
c' était me tromper que de me laisser croire cela,
alors dis-le-moi une seule fois froidement et sans
pitié, dis-moi que tu ne crois à aucune de mes
paroles, que peu t' importe mon amour, et laisse-moi
mourir.
Tu m' as rappelé ce soir, Adèle, tout ce que tu as
fait, tout ce que tu daignerais faire pour moi.
Hélas ! Le jour où tu as laissé tomber ton regard sur
moi, tu as plus fait que je ne ferais en donnant ma
vie. Tu avais bien raison de me demander ce soir
ce que signifierait ma mort. Elle ne serait autre
chose qu' un témoignage du plus grand amour qui ait
jamais été inspiré par une créature humaine, la
plus angélique des créatures, à la vérité.
Adieu. Quand je songe que je ne puis t' offrir que
ma mort en échange d' un de tes regards ou d' une
de tes paroles, je suis effrayé de mon néant.
Adieu, mon Adèle, permets-moi de dire mon Adèle
adorée, quoique tu ne me croies pas. Je souffre
beaucoup, il n' aurait tenu qu' à toi de me guérir
ce soir. Tu ne l' as pas voulu, que ta volonté soit
faite !
Adieu, ange, je vais lire ta lettre bien-aimée, et
la baiser, ainsi que tes cheveux et tout ce qui
m' appartient vraiment de toi. Adieu.



Mercredi (20 février).
Aujourd' hui j' ai travaillé presque toute la journée,
chère amie, et je ne crois pas avoir fait rien de
bon, tant la journée d' hier me préoccupe tristement
quand je la compare à celle-ci. Hier, heureux auprès
de toi, aujourd' hui triste et abandonné. Peut-être
aussi penses-tu à moi en ce moment, cette idée me
console ; je suis absent, mais je ne suis pas
oublié, n' est-ce pas, mon Adèle ?
Ce sera avec joie que je te montrerai tout ce que
je fais et tout ce que je ferai, bannis toute
incertitude à ce sujet ; j' aimerais, pour tout te
dire, qu' il n' y eût que toi qui visses tout cela ;
mais je sens que c' est à peu près impossible. Je te
demande seulement que tu juges ces ouvrages sans
consulter personne, car c' est ton jugement seul que
je suis empressé de recueillir et qui est d' une
extrême importance pour moi. Ensuite, condamne ou
approuve selon ton goût, je t' écouterai
religieusement, comme on écoute un être d' une
nature angélique et supérieure. Quand je te saurai
guidée uniquement par ton âme et par ton coeur,
comment n' aurais-je pas un profond respect pour les
impressions dont tu me rendras compte ? J' ai toujours
pensé qu' un homme de lettres ne devait avoir qu' un
seul conseiller, ou une femme telle que toi, ou un
homme de génie. Pour moi, je pourrais choisir, mais
c' est par mon Adèle que j' aime à être jugé sans
appel.
Adieu donc pour aujourd' hui, je t' écrirai jusqu' à
samedi. Samedi, jour bien heureux, et qui pourtant
passera comme les autres.

Jeudi (21 février).
Je relis ce que j' ai écrit hier, et pour n' y plus
revenir, je te supplie de me rendre raison avec une
entière sincérité de l' effet bon ou mauvais que
t' auront produit les essais que je te communiquerai.
Ils renferment, j' en suis sûr, une foule de défauts,
que l' indulgence de mes amis n' a point vus ou point
voulu voir et que tu me signaleras, mon Adèle,
dès qu' ils te frapperont. Songe seulement à ne prendre
conseil que de toi. Tu aurais découragé l' auteur des
martyrs en lui parlant de son livre comme tu m' en
parlais l' autre jour, certainement d' après des
opinions étrangères. Autant je
me confie à toi, autant je me défie des autres. Sois
donc mon conseil, tu peux tout pour moi, fais que je
te doive tout.
Cette première page t' ennuiera comme elle m' ennuie,
chère amie, mais rappelle-toi que si je t' occupe de
moi, c' est pour remplir un voeu que tu m' as exprimé.
J' espère que tu ne me crois plus tant d' amour-propre,
à présent que je montre à cette Adèle dont l' estime
est tout pour moi les ébauches de quelques méchants
ouvrages. Je voudrais que tu pusses savoir combien
je désire de bonne foi que tu m' en dises
franchement ton avis, quoique j' en tremble d' avance.
J' étais bien heureux jeudi dernier à pareille heure.
Tu étais près, bien près de moi ; je sentais tous
les mouvements de ton corps, je respirais presque
ton haleine, je recueillais toutes tes paroles et
toutes n' étaient que pour moi. Quand ma vie entière
se passera-t-elle ainsi ? Les moments de bonheur qui
s' écoulent à tes côtés sont des moments d' un bonheur
bien pur et bien profondément senti, je t' assure.
à peine enfuis, je les regrette comme s' ils ne
devaient jamais revenir ; et quand j' en pressens
le retour, je les désire comme si je ne les avais
jamais éprouvés. Je sens quand je suis avec toi
une joie toujours aussi grande et toujours aussi
nouvelle. Ce sont là les signes d' un impérissable
amour. Le moindre mot de toi me bouleverse, soit
qu' il m' afflige, soit qu' il m' enchante.
Adèle, ce sont des esprits bien faibles et des
coeurs bien étroits ceux qui doutent de l' éternité
de l' amour. Il y a au fond de l' âme qui aime
véritablement une voix qui lui dit qu' elle aimera
toujours. En effet, l' amour est la vie de l' âme ;
pour qui médite un peu, c' est une preuve puissante
de notre immortalité immatérielle. Ne prends pas
ceci, chère amie, pour de vaines paroles, ce sont
les plus grandes vérités qu' il y ait au delà de
la vie que je t' expose ici, et il doit y avoir chez
toi comme chez moi quelque chose qui te les révèle.
Ce sont ces vastes et magnifiques espérances qui
font du mariage le ciel anticipé. Pour moi, quand
je pense que c' est toi qui m' es donnée, je me tais,
car il n' y a pas de mots humains pour rendre grâces
d' un tel bienfait.

Samedi (23 février).
Tu me disais l' autre jour quelque chose qui m' a
frappé singulièrement, c' est pourquoi il faut que
je t' en parle. Tu me disais que tu n' étais pas
sûre que je fusse sage . Je commence par te
prévenir, mon amie, que si je pensais que ces
paroles fussent sérieuses, je n' y répondrais pas.
C' est parce que je
suis convaincu qu' elles sont une plaisanterie que
je te donne quelques explications sur ma manière de
voir à ce sujet.
Je ne considérerais que comme une femme ordinaire
(c' est-à-dire assez peu de chose ) une jeune
fille qui épouserait un homme sant être moralement
certaine, par les principes et le caractère connu
de cet homme, non seulement qu' il est sage ,
mais encore, et j' emploie exprès le mot propre dans
toute sa plénitude, qu' il est vierge , aussi
vierge qu' elle-même. Mon opinion là-dessus ne
fléchit que dans un cas, c' est celui où le jeune
homme ayant commis une faute, l' avouerait avec un
violent repentir et un profond mépris de lui-même,
à sa fiancée ; le jeune homme serait un traître
odieux et méprisable s' il ne l' avouait pas ; alors,
la jeune fille pourrait ne pas pardonner ou pardonner
sans être, selon moi, moins estimable.
Je n' ignore pas en te communiquant ces idées qu' elles
ne sont ni de ce monde, ni de ce siècle ; mais
qu' importe ! J' en ai bien d' autres de ce genre que
je suis satisfait d' avoir. Je pense également que
la pudeur la plus sévère n' est pas moins une vertu
d' obligation pour l' homme que pour la femme ; je
ne comprends pas omment un sexe pourrait répudier
cet instinct, le plus sacré de tous ceux qui
séparent l' homme des animaux.
Tu m' as reproché quelquefois, chère amie, d' être
bien rigide envers ton sexe ; tu vois que je le suis
peut-être plus encore pour le mien, puisque je lui
refuse des licences qu' on ne lui accorde que trop
généralement. Te dire que l' observation de ces
devoirs rigoureux que je me suis imposés ne m' ait
jamais coûté, ce serait, certes, mentir. Bien
souvent, je ne te le cache pas, j' ai senti les
émotions extraordinaires de la jeunesse et de
l' imagination ; alors j' étais faible, les saintes
leçons de ma mère s' effaçaient de mon esprit ;
mais ton souvenir accourait et j' étais sauvé.
Jeudi, j' ai passé ma soirée avec quelques hommes de
génie et plusieurs hommes de talent ; si je n' avais
eu des amis dans tout cela, je me serais fort
ennuyé. En sortant, ces messieurs qui vivent dans
les salons et dans les cercles, s' écriaient qu' ils
n' avaient jamais des soirées aussi heureuses que
celle-là . Moi, j' ai pensé à mon Adèle
bien-aimée. Je me suis dit : je n' ai point de génie,
je n' ai point de talent, mais j' ai plus de bonheur
que tous ces hommes. Cette soirée, si heureuse pour
eux, me semblait bien triste près d' une de mes
soirées heureuses. En vérité, Adèle, quoique ma vie
ait été et soit encore souvent bien amère, je ne
voudrais changer de sort avec personne. Je serais à
la fois souffrant et mourant, qu' il y aurait encore
pour moi dans le seul bonheur d' être aimé de toi
plus de félicité qu' aucune autre destinée humaine ne
peut en contenir. Et quand je te posséderai, que
sera-ce donc ?
Adèle, tu m' as promis ton portrait. Est-ce que tu
l' as oublié ? Je suis
bien malheureux, s' il faut que je te le rappelle. Ton
portrait, de ta main, voilà ce que tu m' as promis.
As-tu pu oublier que tu m' avais promis cela ?
As-tu oublié en effet, mon Adèle, l' une des plus
grandes joies que tu puisses me causer ? Est-ce que
tu n' as aucun souci de mon bonheur ? Je ne veux pas
croire cela, jusqu' à ce que tu m' aies répondu.
J' aime mieux penser que le temps et la solitude
t' auront manqué, et non le dési de remplir une
promesse, qui est si douce pour moi et doit être
si sacrée pour toi. J' attendrai alors sans murmurer.
Il faut que je te parle de cette campagne où vous
comptez passer l' été. Une séparation, ne fût-elle
que de deux lieues, m' afflige, et pourquoi ne pas
te dévoiler toutes mes superstitions, je vois
celle-ci avec de tristes pressentiments. Ne ris pas,
mon Adèle, le chagrin de ne plus habiter près de
toi suffit pour enfanter ces craintes vagues et en
apparence déraisonnables, je n' essaie pas de les
justifier autrement, même à mes propres yeux. Je me
tourmente, je m' inquiète, et voilà tout. Je sais bien
que je pourrai t' aller voir de temps en temps, mais
cet éloignement matériel n' a-t-il pas été imaginé
pour donner lieu à un autre éloignement que tes
parents jugent plus prudent ? De quelle nature seront
les nouvelles habitudes de cette nouvelle demeure ?
Quand et comment te verrai-je ? J' ignore tout cela,
mais je sais que je serai désolé le jour où tu
quitteras Paris pour aller t' établir là. Nous
sommes bien des gens qui agissons pour ton bonheur,
et il ne devrait y en avoir qu' un, celui pour qui
tu es tout, celui qui t' aime à part de tout le
reste des hommes, celui qui doit être et qui est
ton mari, ton protecteur et ton esclave.



Dimanche matin (24 février).
Tu m' as mis à la torture pour découvrir ce qui avait
pu te sembler si extraordinaire dans ma lettre
d' hier soir. Mes idées se sont enfin arrêtées sur
celles dont une jeune fille ne doit pas, j' en
conviens, entretenir un jeune homme. Seulement je
croyais être ton mari, et avoir par conséquent quelques
privilèges de plus qu' un autre. Il me semble en
outre qu' il n' y a rien dans des réflexions chastes
et intimes qui ait pu te choquer ; je te donnais
une preuve de haute confiance et d' estime profonde
en te dévoilant des secrets de mon âme et de ma vie
que nulle autre femme que toi n' a droit de connaître.
D' où vient donc ton mécontentement ? Que te
disais-je qui pût te sembler indigne d' être écouté
par l' oreille la plus pure et la plus virginale ?
Je te montrais combien est grande ta puissance sur
moi, puisque ta seule image est plus forte que toute
l' effervescence de mon âge ; je te disais que
l' être qui serait assez imprudent pour s' unir, lui
impur et souillé, à un être pur et sans tache, ne
serait digne que de mépris et d' indignation, à moins
qu' il n' eût fait d' abord l' aveu de sa faute, au
risque même d' être repoussé pour jamais. Que
pouvait-il y avoir dans des principes aussi sévères
qui provoquât ta sévérité ? En vérité, j' étais loin
de m' y attendre. Si j' étais femme et que l' homme qui
me serait destiné me dît : tu es la femme qui m' a
servi de rempart contre toutes les autres femmes,
tu es la première que j' aie pressée dans mes bras,
la seule que j' y presserai jamais ; autant je t' y
attire avec délices, autant j' en repousserais avec
horreur et dégoût toute autre que toi ; il me
semble, Adèle, que si j' étais femme, de pareilles
confidences de la part de celui que j' aimerais
seraient bien loin de me déplaire. Serait-ce que
tu ne m' aimes pas ? ...
chère amie, je voulais encore te parler de ma
conduite d' hier soir, que tu as attribuée à la
vanité et à l' amour-propre , ce qui m' a bien
affligé, dans un moment où je croyais agir d' une
manière fière, estimable et digne de toi ; je voulais
te parler de tout cela, mais il ne me reste que le
temps de te dire de ne pas te fâcher du ton grave
de cette lettre, de te répéter combien je t' aime,
même quand tu es injuste, et avec quelle joie je
vois s' ouvrir cette journée que je passerai avec toi.
Adieu, je t' adore, je te respecte et t' embrasse
bien tendrement.
Ton mari fidèle,
Victor.



(1 er mars.)
je ne puis comprendre, Adèle, comment j' ai écrit des
mots qui aient pu donner lieu aux idées qui t' ont si
justement blessée dimanche. Cela est d' autant plus
singulier que jamais jusque-là ces idées ne m' avaient
approché. Elles bouleversent tout mon système de
vie, elles révoltent tous mes principes de conduite.
Aucun de mes amis, même les moins sévères dans leurs
moeurs, n' aurait pu concevoir de moi le soupçon que
je ne sais quelle absurde phrase t' a inspiré ;
n' est-ce pas une fatalité, qu' une de mes lettres
fasse naître de pareilles interprétations chez toi,
toi ma femme bien-aimée, toi aux yeux de laquelle
je dois surtout tenir à conserver ma propre estime ?
Que m' importe, chère amie, ce que pense de moi
l' univers, si tu en penses mal ? Y a-t-il quelque
estime au monde qui puisse me consoler de ton
mépris ? Je savais bien que quelquefois la pensée
échappait à l' expression, mais je ne croyais pas
que l' expression pût la dénaturer, et la dénaturer
aussi cruellement. Mais tout cela est effacé. Mes
explications ont je n' en doute pas détruit chez toi
toute impression fâcheuse. Il me reste à m' étonner
d' avoir pu avoir à donner des explications là-dessus.
C' est ma faute et je m' applaudis de l' effet
désagréable que t' ont produit ces paroles si obscures
dont l' ambiguïté présentait ce sens odieux et
révoltant. Je te remercie, Adèle, je te remercie
du fond de l' âme de t' être indignée quand il s' est
présenté à ton esprit ; je te remercie de t' être
affligée, cette indignation et cette affliction me
prouvent que je suis aimé comme je veux l' être,
comme je t' aime. Chère amie, c' est toujours pour
ton Victor une vive joie, quand il découvre en
toi quelque nouvelle générosité de sentiments
qu' une occasion inattendue développe.
Oui, je serais méprisable si j' avais jamais pu penser
un seul instant dans ma vie à une autre que toi, si
tu n' étais pas pour moi toutes les femmes et certes
bien plus que toutes les femmes ; le jour où je
cesserais de penser ainsi, jour qui ne sera jamais,
je serais vil et méprisable à tes yeux et aux miens.
Maintenant, doute si tu peux et si tu l' oses. Non,
mon Adèle, non, je ne suis pas indigne de toi, même
dans la moindre, dans la plus irréfléchie de mes
pensées. S' il s' éveille chez moi un désir, il se
tourne vers celle qui purifie et tempère tout, même
le désir ; toute autre femme se compose à mes yeux
d' une robe et d' un chapeau ; je n' en demande pas
davantage.
Pardonne-moi, toi qui es si douce et si indulgente,
de te répéter encore ce que je t' ai déjà tant
répété, mais quand je te parle de mon amour et de
mon respect, puis-je tarir ?

Samedi, 3 heures de l' après-midi (2 mars).
Adèle, ne nous le dissimulons pas, nous venons de
nous quitter peu satisfaits l' un de l' autre, après
avoir fait pourtant tout notre possible pour nous
satisfaire mutuellement. Du moins puis-je, moi, me
rendre ce témoignage. Tu conviendras, chère amie,
que tu m' as traité avec quelque sévérité et pendant
et après notre conversation. Je suis revenu ici
triste, quoique j' aie eu le sourire sur les lèvres
jusqu' au dernier moment, mon mal de tête endormi s' est
réveillé, et je ne sais en vérité si je devrais
terminer cette lettre dans la disposition où je me
trouve. Si donc elle contient quelque chose qui
t' afflige, je te supplie avant d' être perdu dans
mes réflexions de le considérer comme n' étant pas
écrit. Cette prière te semble peut-être singulière,
mais c' est une précaution contre l' entraînement des
rêveries tristes qui m' obsèdent en ce moment. -tu
me redis souvent, Adèle, et tu m' as redit dans cet
entretien, que je te laissais mon rôle à faire ,
ainsi qu' à tes parents. Chère amie, si j' avais
vingt-cinq ans et dix mille francs de rente, tu
n' aurais pas un moment à m' adresser ce reproche,
je ne laisserais mon rôle à personne, il me serait
si doux à remplir. J' ignore si dans ma situation je
pourrais agir autrement que je fais, lorsqu' une
partie de mon avenir ne dépend pas de moi, je crois
qu' il y aurait peu de générosité à promettre plus
que je ne serais sûr de tenir. Ce serait un lâche
et misérable abus de confiance. Je montre à tes
parents mes affaires telles qu' elles sont, je les
dirige comme ils le désirent, je marche dans le
sentier qu' ils me tracent, même quand je pencherais
à suivre une autre route. En cela je ne fais que mon
devoir, mais du moins je le fais et je le fais avec
joie. Comment donc peux-tu dire que je te laisse
remplir mon rôle ? Tu m' as fait entendre un jour que
je paraissais peu désirer notre mariage. Adèle,
Dieu m' est témoin que tu m' as dit cela un jour ;
j' aime à croire que tu avais proféré sans y penser
ces paroles incroyales. Je suis convaincu, moi,
maintenant, et je n' ai que depuis une heure cette
amère conviction, que ce mariage n' est vraiment
désiré que de moi seul. C' est un désir bien tiède,
Adèle, que celui auquel il serait indifférent
d' attendre quelques années , si le monde ne
parlait pas. Car, tu l' as répété toi-même tout à
l' heure, c' est uniquement pour faire cesser les
propos que tu désires m' épouser. J' avais admiré le
désintéressement avec lequel dans une de tes
dernières lettres tu disais mépriser
ces caquets ; cette générosité de ta part ne
m' étonnait pas. Je m' étais trompé. Pardonne-moi ma
présomption. Je le conçois quand je rentre en
moi-même, tu dois être humiliée qu' on te regarde
comme devant être ma femme. Dans le fait, cette
union ne t' apporte d' autre avantage que la
considération attachée au rang social de mon père.
Si tu avais épousé cet artiste qui t' a demandée,
tu vivrais heureuse dans une autre sphère, mais
qu' importe ! Tu jouirais de l' aisance et tu serais
à l' abri de ces ridicules propos que tu crains
par-dessus tout. J' ignore si j' ai été pour quelque
chose dans ton refus, alors je le regrette, car,
je te le redis encore, ce n' est pas mon bonheur, mais
le tien qui est l' objet de ma vie. Quand tu seras
heureuse, n' importe avec qui, ma tâche sera terminée
et j' aurai rempli le voeu d' aveugle dévouement qui
subordonne mon être au tien. Non, Adèle, tu as
raison, je ne mérite pas que tu supportes le moindre
ennui pour moi et du moment où ces propos t' affectent,
tu dois m' en vouloir. Toi seule es digne d' un
sacrifice, digne de tous, cette vérité me vient du
fond de l' âme ; aussi es-tu la seule femme pour qui
j' agirais comme je fais, bien que tous mes efforts
soient méconnus de toi. Je suis fier et timide, et
je sollicite ; je voudrais ennoblir les lettres, et
je travaille pour gagner de l' argent ; j' aime et je
respecte la mémoire de ma mère, et je l' oublie, cette
mère, en écrivant à mon père. Adèle, qu' importent
mes efforts, c' est le succès seul que tu me demandes,
et j' y arriverai ou je tomberai à la peine.
Cependant je ne suis pas tel que tu voudrais. Tu
me disais il n' y a qu' un instant : j' aimerais un
homme qui... tu n' as pas achevé, me laissant
sans doute la tâche de terminer ta pensée. Je suis
donc sorti avec la conviction de ne pas être celui
que tu aimerais et avec la résolution de tout
faire pour que tu n' aies plus à te plaindre de moi,
même injustement. Si cette lettre te semble triste,
tu me diras peut-être que tu attribues cela à ce que
tu m' as parlé de mes affaires, mais que tu ne m' en
entretiendras plus, etc. Je te préviens que cette
amère ironie ne ferait que m' affliger davantage, tu
dois savoir que c' est un plaisir et un bonheur pour
moi que de recevoir et de suivre tes conseils ; ils
me seront toujours précieux et chers. Ce qui me
désole, c' est de savoir que ton affection pour moi
n' est pas à l' épreuve d' un sot propos, c' est de
savoir que sans cela tu pourrais attendre encore
notre union quelques années , c' est de savoir
que tu aimerais un homme qui... oui, Adèle,
tu as raison, il serait digne d' être aimé de toi
celui qui n' oublierait jamais la fierté de son
caractère, qui n' aurait aucune condescendance, ne
ferait aucune concession, et ne sortirait jamais
de sa place, pas même pour toi. J' avoue que je n' ai
pas su être tel et que demain, si tu crois que j' ai
tort, je serai encore prêt à te demander pardon.
Adieu, permets-moi de te forcer encore de m' embrasser,
car jusqu' à ce que tu en décides autrement, je serai
ton mari.




Lundi, 10 heures 15 minutes du soir (4 mars).
Chère amie, je viens d' être cruellement trompé dans
une douce espérance. Je m' étais arrangé de manière
à être libre ce soir à sept heures et demie, afin
de te voir encore une fois, ne fût-ce que monter en
voiture, avant que la journée fût finie. à huit
heures un quart, j' étais rue du temple, pensant
que vous ne sortiriez pas avant huit heures et
demie. Neuf heures ont sonné, j' étais encore à la
même place et dans la même attente. Enfin ce n' est
que bien après neuf heures que j' ai perdu tout
espoir, ne supposant pas que vous rentrassiez si
tard. Alors au lieu de revenir content en suivant
de loin la voiture où tu serais montée, au lieu
de ce bonheur sur lequel je comptais, il m' a fallu
reprendre tristement le chemin de ma triste maison,
sans avoir mon Adèle devant mes yeux pour m' alléger
l' ennui de la route. Me voici maintenant à t' écrire,
afin que cette journée se termine par un peu de
bonheur et que tu me plaignes de n' avoir pu venir
plus tôt.
Cette longue soirée d' attente inutile m' a reporté
aux jours de notre séparation. Que d' extravagances
de ce genre j' ai faites alors, que tu verrais
plutôt avec pitié qu' avec reconnaissance, si elles
ne devaient t' être toujours cachées ! Seulement,
Adèle, quand tu me dis que je ne t' aime pas,
réfléchis à deux fois, parce que quelque idée que
tu puisses te faire de mon dévouement pour toi,
tu ne le connais pas encore tel qu' il est.
J' ai, ma bien chère Adèle, à te dire une chose qui
m' embarrasse. Je ne puis ne pas te la dire et je ne
sais comment te la dire. Enfin je me recommande à
ton indulgence, ne vois que l' intention. Si tu la
vois telle qu' elle est dans mon coeur, tu en seras
reconnaissante et c' est ce qui m' enhardit. Je
voudrais, Adèle, que tu craignisses moins de
crotter ta robe quand tu marches dans la rue. Ce
n' est que d' hier que j' ai remarqué et avec peine
les précautions que tu prends... je n' ignore pas
que tu ne fais en cela que suivre les opiniâtres
recommandations de ta mère, recommandations au
moins singulières, car il me semble que la pudeur
est plus précieuse qu' une robe, bien que beaucoup
de femmes pensent différemment. Je ne saurais te
dire, chère amie, quel supplice j' ai éprouvé hier
et aujourd' hui encore dans la rue des saints-pères,
en voyant les passants détourner la tête et en
pensant que celle que je respecte comme Dieu même
était à son insu et sous
mes yeux l' objet de coups d' oeil impudents. J' aurais
voulu t' avertir, mon Adèle, mais je n' osais, car je
ne savais quels termes employer pour te rendre ce
service. Ce n' est pas que ta pudeur doive être
sérieusement alarmée ; il faut si peu de chose pour
qu' une femme excite l' attention des hommes dans la
rue. Toutefois je te supplie désormais, bien-aimée
Adèle, de prendre garde à ce que je te dis ici, si
tu ne veux m' exposer à donner un soufflet au premier
insolent dont le regard osera se tourner vers toi ;
tentation que j' ai eu bien de la peine à réprimer
hier et aujourd' hui et dont je ne serais plus sûr
d' être maître une autre fois. C' est bien certainement
à cette impatience et à cette torture que tu dois
attribuer l' air chagrin dont tu m' as fait des
reproches.
J' ai longtemps balancé, mon amie, avant de te parler
de cette matière peut-être un peu délicate. Mais
j' ai pensé que c' était à ton mari, à ton meilleur
ami qu' il appartenait de t' avertir, et que ce
n' était pas moins mon devoir de te protéger contre
un regard insolent que contre toute autre insulte.
Je ne doute pas qu' il ne suffise d' avoir appelé
là-dessus ton attention, et que tu n' agissais ainsi
que par distraction ou par une obéissance trop
aveugle aux volontés de ta mère. Tu ne verras dans
ce que je te dis ici qu' une preuve de plus de ce
respect qui va jusqu' au culte et qui n' a cependant
plus besoin d' être prouvé. Je suis le premier, mon
Adèle bien-aimée, à rendre hommage à la bonté et
aux excellentes qualités de ta mère, mais je crois
qu' elle est trop peu sévère pour certaines
convenances, tandis qu' elle s' en crée en revanche
bien d' autres fort inutiles. Est-il, par exemple, de
maxime plus malsonnante que celle dont tu me parlais,
qu' on doit être plus réservée avec l' homme qu' on
doit épouser qu' avec tout autre ? J' avoue qu' elle
suffirait pour me faire fuir une jeune fille qui la
mettrait en pratique. Toi, mon Adèle, tu as en toi
un instinct exquis qui te révèle toutes les
bienséances ; il y a dans ton organisation morale
quelque chose de merveilleux que j' admire quand je
considère combien ton âme est sortie grande et pure
de toutes les fausses idées dont elle a été entourée
dès l' enfance. Adieu, toi qui es un ange et que
j' ose aimer. Lundi dernier à pareille heure, j' étais
bien heureux. Adieu. Adieu. Dors bien. Demain matin,
je tâcherai de te voir.
Je t' embrasse tendrement.
Ton mari.

écris-moi bien long, et songe à ce portrait qui,
après toi, sera pour ton Victor la chose la plus
précieuse qu' il y ait au monde.




Vendredi soir (8 mars).
C' est ce matin 8 mars qu' est partie cette lettre qui
peut entraîner tant de conséquences. Soyons attentifs
tous deux, nous touchons peut-être, mon Adèle, à
l' une des époques les plus importantes de notre
vie. Pardonne-moi de dire notre vie et de te
confondre ainsi avec moi dans une communauté de
sort que je ferai pourtant cesser moi-même, sois-en
sûre, tout le premier, du moment où je craindrai
qu' elle n' amène pas ton bonheur.
Maintenant que cette lettre est partie, Adèle,
maintenant que j' ai rempli mon devoir en obéissant
à l' un de tes désirs, je puis te dire tout ce que
je n' ai point dit auparavant de peur de paraître
hésiter entre mon dévouement à tes moindres volontés
et un danger, ce danger dût-il même entraîner le
malheur de toute ma vie. Je sens au contraire combien
il était naturel que tu désirasses à tout prix sortir
de l' incertitude où tu es, je le sens tellement qu' il
y a deux mois je voulais moi-même prévenir ta juste
impatience en provoquant de tes parents l' autorisation
de faire la même ouverture à mon père, en allant
même plus loin, en lui demandant son consentement.
Ils ont pensé autrement et j' ai dû me rendre.
Quand cette idée vous est revenue, je l' ai trouvée
simple et même convenable de votre part, aussi me
suis-je bien gardé d' en présenter le résultat sous
un jour défavorable et d' en faire ressortir les
inconvénients. Que ces paroles ne t' alarment en
rien, chère amie, si je prévois des malheurs, je
n' en prévois que pour moi, et je te le répète, cela
n' a point dû me faire reculer quand tu me disais
d' avancer. Tu ne dépends, toi, aucunement de mon père,
tu n' es point légalement et directement placée sous
son autorité, il n' a point le droit de te faire faire
un pas hors de Paris ; il ne peut tourmenter et
détruire que mon avenir personnel ; si mon amour pour
toi lui déplaît, ce n' est qu' à moi qu' il peut s' en
prendre. Sois donc tranquille comme moi, car s' il
fallait tomber, je saurais encore tomber de manière
à te protéger. Attendons tous deux avec calme et
bonne conscience. M' as-tu vu, dis-moi, moins riant
et moins serein depuis que j' ai peut-être anéanti
moi-même
tout ce que j' espérais ? Non, chère amie, la
satisfaction de t' avoir obéi est au-dessus d' une
crainte purement personnelle. Dans quelques jours,
tout sera décidé, et quoi qu' il m' arrive, je ne
regretterai pas ce que j' ai fait puisque je t' aurai
délivrée de l' incertitude dont tu es si tourmentée.
Je ne te parlerai même pas des malheurs dont je
pressens que cette lettre sera pour moi la cause.
S' il ne m' était doux de te faire voir mon dévouement
dans toute sa profondeur, si ce que je prévois
arrive, j' aurai la consolation de penser que j' avais
tout prévu et que je m' étais résigné à tout, sans te
parler de rien, uniquement pour te donner une preuve
de soumission et d' amour. Alors, si tu conserves
encore quelque temps mon souvenir, peut-être ne
sera-ce pas avec l' idée que ce Victor t' avait peu
aimée, comme tu le lui reproches quelquefois. Toute
mon ambition, mon Adèle adorée, est de te prouver
mon dévouement ; c' est à cela que sera consacrée
toute ma vie, qu' elle dure soixante ans ou qu' elle
dure deux mois.
Je t' en conjure donc encore, ne t' inquiète pas ;
les choses suivront maintenant leur ordre naturel,
je viens de donner aux évènements une impulsion
dont je ne suis maintenant pas plus le maître que
toi. D' ailleurs, dan toutes les chances, il s' en
trouve certainement une de bonheur, j' ai dû ne te
présenter que celle-là parce que, je te le redis
encore, les autres ne peuvent tomber que sur moi.
Il eût été lâche de t' en parler. Tu désirais, c' est
la seule chose que j' aie considérée et je n' ai aucun
mérite à avoir fait ce qui était strictement mon
devoir. à présent, si tous mes rêves s' évanouissent,
je n' aurai plus qu' à les suivre ; et il te restera
à toi une grande réalité, c' est d' avoir inspiré un
amour véritable, un amour profond et dévoué.
Maintenant, ma bien-aimée Adèle, je puis parler
ainsi d' une voix ferme et sérieuse, parce que l' heure
est peut-être bien voisine où je confirmerai par les
actions ce que tu n' as peut-être jusqu' ici considéré
que comme des mots. Ce sera ma dernière joie.
Cependant tout peut encore tourner à bien. Ce ne
serait pas la première fois depuis que je t' aime
que mon bonheur aurait passé mes espérances. Enfin,
cela est peu probable, mais n' est pas impossible.
Chère amie, mon Adèle, pardonne-moi de reculer
ainsi devant ce malheur après t' avoir pourtant osé
dire que j' étais résigné ; c' est que mes espérances
étaient si belles et si douces ! -attendons.
Seulement pour que cette lettre ne se termine pas
sans une plainte, je te dirai, chère Adèle, qu' il
a été bien amer pour moi après avoir médité cette
lettre pendant deux jours de la voir si singulièrement
accueillie chez toi. Toi-même, mon amie, tu m' as
presque reproché les formules apologétiques que ma
position et tes intérêts comme les miens m' imposeraient
quand même le respect dû à mon père ne me les
dicterait pas. Tu m' as parlé de
flatteries , Adèle, je ne t' en veux pas, mais
cela m' a affligé, tu as peut-être dit ce mot
légèrement, comme lorsque tu as flétri de ce mot
les expressions de l' enthousiasme que tu m' inspires.
Quelquefois tu emploies des paroles auxquelles tu
n' attaches sans doute aucune signification fâcheuse
et qui pourtant m' entrent bien avant dans le coeur.
Tu m' avais dit dans ta précédente lettre, avec
un père rien n' humilie, je ne pense pourtant pas
entièrement cela. Adieu. à demain. Je t' écrirai
encore. Je t' aime au delà de ce que tu peux supposer.
Samedi, 4 heures et demie du soir.
Imagine-toi, chère amie, que depuis ce matin, je
n' ai pas un moment de liberté ! Je voulais passer
toute cette journée à travailler et à t' écrire et
j' ai été contraint de subir des visites. Plains-moi
et ne m' accuse pas. J' avais tant de choses à te
dire, je voulais te rendre compte de ma semaine dont
tout le commencement a été pris par cette lettre et
les tracasseries du bal de poëte . Comment as-tu
pu, soit dit en passant, douter un seul instant que
je m' abstienne d' y aller, quand cela te déplaisait.
Que m' importe d' être bien ou mal avec tous ces
gens-là ? Seulement tu me disais que je ne sentais
pas comme toi, et ces paroles m' affligeaient d' autant
plus, que tu es allée, toi, bien souvent (et cela
tout récemment encore à cette soirée sur laquelle
tu as voulu me donner des explications) à des bals
où je n' étais pas. Enfin, tu sens maintenant comme
j' ai toujours senti et je t' en remercie, car j' en
suis bien heureux. Adieu, mon Adèle, s' il y a
quelque chose de triste dans ma lettre d' hier, songe
qu' il n' y a rien de froid. Bien loin de là, jamais
je ne t' ai plus aimée ou je n' ai plus senti combien
je t' aime qu' à présent, quand le sacrifice s' approche
peut-être inévitablement.
Adieu, adieu, mon adorée Adèle, je t' idolâtre, je
t' embrasse et suis jusqu' au dernier instant ton
fidèle mari.
Victor.
Ne t' alarme pas pourtant. Tout se dénouera peut-être
heureusement.





Dimanche, 10 heures et demie du matin (10 mars).
Puisque je ne puis te voir, ma douce et généreuse
Adèle, du moins vais-je t' écrire. Je rentre, le
coeur gonflé de reconnaissance pour toi et d' un
sentiment que je ne qualifierai pas de peur de
t' affliger, contre ceux qui te font ainsi pleurer.
Pendant que j' étais près de toi debout et en
apparence calme et froid, mon Adèle, je bouillais
d' impatience et d' indignation, laisse-moi dire le
mot. Te voir tourmenter de la sorte sans but, toi
la plus tendre et la meilleure des filles, non,
je ne sais comment je me suis contenu. J' aurais
voulu élever hautement la voix, te protéger, te
défendre de toute ma force et de toute ma colère.
Oh ! Que cela m' eût soulagé ! Je ne serais pas ici
maintenant oppressé, car toutes les larmes que je
n' ai pu verser avec les tiennes, toutes les paroles
que je n' ai pu dire pour toi me sont retombées sur
le coeur et m' étouffent. Adèle, cependant ta mère
est bonne, mais elle ne voit ni de haut, ni de loin,
elle n' est jamais à ton élévation, en cela elle
ressemble à toutes les femmes ; c' est ce que je
lui pardonnerai toujours de grand coeur, excepté
quand cette médiocrité d' esprit la conduira comme
aujourd' hui, à tourmenter mon Adèle, ma noble, mon
excellente, ma bien-aimée Adèle, celle au delà de
laquelle il n' est pour moi ni bonheur, ni vertu dans
la vie ; car je suis attaché à toi, ange, par tous
les points de mon âme, et chez moi tout ce qui aime
la vertu comme tout ce qui veut le bonheur est à
mon Adèle, mon Adèle adorée. Aussi les liens qui
m' unissent à toi sur la terre ne se briseront que
lorsque tous les autres liens de la vie se rompront,
et alors mon âme libre sera encore et plus que jamais
à toi.
Qu' il m' eût été doux de te défendre, de te venger
aujourd' hui ! Mais je n' osais pas plus lever la tête
pour te défendre que tomber à tes pieds pour te
consoler. J' aurais craint d' accroître la colère de
ta mère et de voir se tourner sur toi ce qu' elle
aurait peut-être hésité à diriger vers moi. Pourtant,
chère amie, c' est avec bien de la joie que j' aurais
fait le sacrifice de toute fierté, si à ce prix
j' avais pu racheter le chagrin que tu souffrais ;
j' aurais volontiers subi moi-même toute cette colère,
pour la détourner de toi. Mais la crainte de tout
gâter en m' en mêlant m' a retenu. Du moins, chère
amie, si ma reconnaissance et ma profonde
approbation peuvent te consoler de quelque chose,
tu les as dans toute leur plénitude.
Adieu, je vais sortir afin de te voir de loin à
l' église, tu ne me verras pas, mais je serai là ;
c' est ce qui m' arrive bien souvent. Adieu, à mon
retour, Adèle, je continuerai. Je me sens moins
triste en pensant que je vais jouir de ta vue.




Deux heures et demie.
Ton petit frère vient de me tourmenter pour aller
avec lui à cette exposition de tableaux ; mais je
t' imite et je reste. Mon Adèle, tu t' ennuies sans
doute en ce moment ; ce serait un supplice pour moi
de penser que tu donnes le bras à un autre ; mais si
j' avais su que cela dût entraîner tant de peines pour
toi, j' aurais encore préféré ce supplice, tout
insupportable qu' il est pour moi. Si je pouvais
penser que tu éprouves la même répugnance à donner
le bras à un autre homme, que moi à une autre femme,
alors je ne regretterais rien ; mais Adèle, quelque
idée que j' aie de ta tendresse pour moi d' après les
preuves dont tu daignes m' en combler tous les jours,
puis-je jamais croire qu' elle égale la mienne pour
toi ? En vérité, quand je descends en moi-même, je
ne me sens pas tant de présomption.
La scène si triste de ce matin m' a rappelé, chère
amie, les contestations que j' avais à soutenir l' hiver
dernier avec ma mère pour des choses de ce genre,
cependant cette noble mère savait s' arrêter au point
où ma résistance fût devenue une douleur.
Mon Adèle, pardonne-moi de t' avoir parlé peut-être
un peu durement ce matin de ta mère dans ma lettre,
il m' est impossible de te voir maltraiter ainsi et
de conserver mon sang-froid ; mais la crainte de
t' affliger aurait peut-être dû m' arrêter ; c' est à
quoi je n' ai pas réfléchi dans le premier moment.
Pardonne-moi.
Notre entretien d' hier soir m' a vivement ému, et en
rentrant, ta lettre, cette lettresi tendre et si
touchante a prolongé cette émotion jusqu' au moment
où je me suis doucement endormi en rêvant de toi.
C' est dans cet instant même, ma chère et trop bonne
Adèle, que notre bonheur ou notre malheur se
décident loin de nous. Oui, je compte sur ta
tendresse, je vois et j' admire ton courage, ton
dévouement me pénètre, mais je t' en supplie,
ne compromets jamais pour moi ton repos. Dans
quelques jours peut-être, je ne serai plus qu' un
malheureux qu' on te dira d' oublier, et si cet oubli
me semble pouvoir assurer ta tranquillité, je te le
dirai moi-même ; mais ce sera les dernières paroles
que ma bouche prononcera.
Pourtant, mon Adèle adorée, j' aurais été bien
heureux dans mon malheur d' inspirer un dévouement
pareil à celui que tu me promettais hier ; hélas !
à quels rêves ne faut-il pas renoncer dans la vie ?
J' aurai passé en t' aimant, t' aimer aura été
l' histoire de toute ma vie... je ne me plains certes
pas de ce sort. Adieu, adieu, ma bien-aimée Adèle ;
je t' embrasse comme je t' aime, reçois autant de
baisers de ton mari que tu as versé de larmes pour
lui.
V-M H.




Lundi (11 mars).
Toutes mes idées sont confuses et en désordre dans
ma tête ; la soirée d' hier, le dévouement, les
paroles tendres de mon Adèle bien-aimée me jettent
dans une douce et triste rêverie, dont je voudrais
pouvoir fixer sur ce papier la vague émotion, afin
de te montrer en quel état je suis loin de toi. Ton
image ne m' apporterait que de la joie si avec les
souvenirs de notre passé elle ne ramenait les
pressentiments de notre avenir.
Je viens de prendre tes cheveux car dans le grand et
fatal doute qui m' obsède depuis trois jours j' avais
besoin d' une réalité qui vînt de toi, d' un gage
palpable de cet amour angélique auquel tu m' as
permis de croire. Seul un instant, j' ai couvert tes
cheveux de baisers, il me semblait en les pressant
sur mes lèvres que tu étais moins absente ; il me
semblait que je ne sais quelle communication
mystérieuse s' établissait peut-être au moyen de ces
cheveux bien-aimés entre nos deux âmes séparées. Ne
souris pas, Adèle, du délire où je m' égare. Hélas !
Si peu d' heures dans ma vie se passent près de toi,
chère amie, que je suis contraint souvent de chercher,
soit en baisant tes cheveux, soit en relisant tes
lettres, un moyen d' apaiser cet immense besoin de
toi qui me dévore. C' est par ces moyens artificiels
que je vivais pendant notre longue séparation, et
puis l' espérance restait toujours devant mes yeux.
L' espérance ! ... dans huit jours, dans trois jours,
qui sait s' il m' en restera quelque chose ? Pourquoi
la destinée change-t-elle quand le coeur ne peut
changer ? Enfin, quelque sort qui se présente,
Adèle, je l' attends de pied ferme ; je me souviendrai
que tu as daigné m' aimer, et que n' affronterais-je
pas avec cette pensée ? On a d' ailleurs toujours
une porte ouverte pour sortir du malheur, et du jour
où la dernière espérance me sera enlevée, je fuirai
par là. J' irai commencer une autre vie, qui, tout
amère qu' elle soit, ne le sera pas certainement
autant que celle-ci, sans toi. Adieu pour aujourd' hui.
Oh ! Que j' ai soif de te voir !

Mercredi, 3 heures et demie (13 mars).
Adèle, mon Adèle ! Je suis ivre de joie. Ma
première émotion doit être pour toi. J' avais passé
huit jours à me préparer à un grand malheur, c' est
le bonheur qui vient ! -il n' y a qu' un nuage. Adieu
pour quelques heures ; je te porterai dès ce soir
cette lettre, ma bien-aimée et trop généreuse
Adèle.


Vendredi soir (15 mars).
Après les deux ravissantes soirées d' hier et
d' avant-hier, je ne sortirai certainement pas ce
soir ; je vais t' écrire. Aussi bien, mon Adèle,
mon adorable et adorée Adèle, que n' ai-je pas à
te dire ! ô Dieu ! Depuis deux jours je me demande
à chaque instant si tant de bonheur n' est pas un
rêve ; il me semble que ce que j' éprouve n' est plus
de la terre, je ne comprends pas le ciel plus beau.
Tu ne sais pas, Adèle, à quoi je m' étais résigné.
Hélas ! Le sais-je moi-même ? Parce que j' étais
faible, je me croyais calme, parce que je me préparais
à toutes les démences du désespoir, je me croyais
aguerri et résigné. Va, laisse-moi m' humilier à tes
pieds, toi qui es si grande, si tendre et si forte,
j' aurais pensé atteindre aux bornes du dévouement en
te sacrifiant ma vie, toi, ma généreuse amie, tu
étais prête à me sacrifier ton repos.
Adèle, à quelles folies, à quels délires ton
Victor ne s' est-il pas livré durant ces huit
éternels jours ? Tantôt j' acceptais l' offre de
ton admirable amour, poussé aux dernières extrémités
par une lettre de mon père, je réalisais quelque
argent, puis je t' enlevais, toi ma fiancée, ma
compagne, ma femme, à tout ce qui aurait voulu nous
désunir, je traversais la France avec le nom de ton
mari pour aller dans quelque terre étrangère en
chercher les droits ; le jour nous voyagions dans
la même voiture, la nuit nous reposions
sous le même toit. Mais ne crois pas, ma noble
Adèle, que j' eusse abusé de tant de bonheur ;
n' est-il pas vrai que tu ne me fais pas l' affrontde
le croire ? Tu aurais été plus respectable et plus
respectée que jamais de ton Victor ; tu aurais pu
coucher dans la même chambre que lui, sans avoir
à craindre un attouchement, ni même un regard.
Seulement, j' aurais dormi ou veillé sur une chaise
ou à terre près de ton lit, comme le gardien de ton
repos, le protecteur de ton sommeil. Le droit de te
défendre et de te protéger eût été de tous les
droits de ton mari le seul que ton esclave eût
réclamé, jusqu' à ce qu' un prêtre lui eût donné
tous les autres.
Adèle, en m' abandonnant à ce songe charmant au
milieu de tant de malheurs, j' oubliais tout... puis
le réveil arrivait, et avec lui le remords d' avoir
conçu un moment de pareils projets, je me rappelais
tes parents, ta tranquillité, tes intérêts, je me
reprochais d' avoir assez peu de dévouement pour en
accepter tant, d' être assez peu généreux pour
consentir à tant de générosité, moi qui ne m' étais
jamais rêvé que faisant ton bonheur ou t' immolant
le mien. Alors je me maudissais comme le démon de
ta vie, je me souvenais de toutes les souffrances
qui te sont venues de moi, et je prenais cette
folle résolution pour laquelle tu versais hier
soir ces larmes que je suis si coupable d' avoir fait
couler, j' allais trouver quelque ami malheureux
comme moi, qui eût perdu comme moi le dernier espoir
et n' eût plus comme moi qu' à demander à la vie sa
dernière douleur.
Adèle, oh ! Ne me hais pas, ne me méprise pas pour
avoir été si faible et si abattu quand tu étais si
forte et si sublime. Songe à mon abandon, à mon
isolement, à ce que j' attendais de mon père, songe
que depuis huit jours j' avais la perspective de te
perdre, et ne t' étonne pas de l' excès de mon
désespoir. Toi, jeune fille, tu es admirable, et en
vérité je crois que ce serait flatter un ange que
de te le comparer. Tu as tout reçu de ta nature
privilégiée, tu as de l' énergie et des larmes. ô
Adèle, ne prends pas ces paroles pour de
l' enthousiasme aveugle ; cet enthousiasme a déjà
duré toute ma vie et n' a fait que s' accroître de
jour en jour. Toute mon âme est à toi, si toute mon
existence n' avait pas été à toi, l' harmonie intime
de mon être aurait été rompue, et je serais mort,
oui mort nécessairement.
Telles étaient mes méditations, Adèle, quand la
lettre qui conenait mon avenir est arrivée. Si
tu m' aimes, tu sais quelle a été ma joie, je ne te
peins pas ce que tu dois avoir senti.
Mon Adèle, pourquoi cela ne s' appelle-t-il que de
la joie ? Est-ce qu' il n' y a pas de mots dans la
langue humaine pour exprimer tant de bonheur ?
Ce passage subit d' une résignation morne à une
félicité immense a ébranlé mon âme pour longtemps.
J' en suis encore tout étourdi, et parfois
je tremble d' être brusquement réveillé de ce beau
songe divin. Oh ! Tu es donc à moi, tu es donc à moi !
Bientôt, dans quelques mois peut-être, cet ange
dormira dans mes bras, s' éveillera, vivra dans mes
bras, toutes ses pensées, tous ses instants, tous
ses regards seront à moi ! Toutes mes pensées,
tous mes instants, tous mes regards seront à elle,
mon Adèle ! ...
ah ! Je puis donc enfin quelque chose sur mon avenir.
Avec tant d' espérance, quel courage n' aurai-je pas !
Avec tant de courage, quel succès n' obtiendrai-je
pas ! De quel fardeau je suis soulagé ! Comment ! Ce
n' est que d' avant-hier ! Il me semble qu' il y a
déjà longtemps que mon bonheur est à moi. J' ai tant
senti dans ces deux jours !
Et ta lettre de mercredi soir ! Comment t' en remercier,
mon Adèle ? Je ne croyais pas qu' en un pareil moment
rien pût ajouter à mon bonheur, ta lettre m' a fait
éprouver que cette émotion de l' amour et de la joie
n' a pas de bornes dans le coeur humain. Quelle
épouse noble, tendre et dévouée m' est destinée !
Comment te mériterai-je jamais, Adèle ! Je ne suis
que néant près de toi. Autant je relève la tête
devant tout autre, autant je m' abaisse avec respect
devant toi. Ainsi donc tu m' appartiendras ! Ainsi je
suis appelé sur la terre à une félicité céleste !
Je te vois jeune épouse, puis jeune mère, et toujours
la même, toujours mon Adèle, aussi tendre, aussi
adorée dans la chasteté du mariage qu' elle l' aura
été dans la virginité du premier amour. Chère amie,
dis-moi, réponds-moi, conçois-tu ce bonheur, un
amour immortel dans une union éternelle ! Hé bien,
ce sera le nôtre.
Ce matin, j' ai répondu à mon père. Il n' y a dans sa
lettre que deux mots affligeants, ceux qui annoncent
ses nouveaux liens. Ma mère a pu lire ce que je lui
ai écrit ce matin, mon enivrement ne m' a point fait
oublier mon deuil ; tu ne peux m' en blâmer, ma noble
amie. D' ailleurs, j' espère avoir tout concilié. Je
suis son fils et ton mari. Tout mon devoir est là.
Je n' oublie pas que tu m' as dit que le compte de ma
semaine ne serait pas sans intérêt pour toi. Je
t' avouerai que jusqu' à mercredi j' ai essayé
inutilement de travailler. Les heures s' écoulaient
à lutter contre l' extrême agitation de mon esprit.
J' étais plein de celle que je craignais de perdre,
et toutes mes idées s' arrêtaient là. Hier, j' ai pu
travailler. Aujourd' hui, j' ai passé tout le jour à
courir les ministères, métier que je dois recommencer
demain, après avoir donné toute la matinée au
travail. La soirée sera bien heureuse.
Mon Adèle, c' est maintenant qu' aucun obstacle ne me
rebutera, ni dans mes travaux, ni dans mes demandes.
Chaque pas que je ferai dans ces deux routes me
rapprochera de toi. Comment me sembleraient-elles
pénibles ? Ne me fais pas l' injure de penser cela,
je t' en supplie. Qu' est-ce qu' un peu de peine pour
conquérir tant de bonheur ? N' ai-je pas mille fois
offert au ciel de l' acheter de mon sang ? Oh ! Que
je suis, que je serai heureux !
Adieu, mon angélique et bien-aimée Adèle, adieu !
Je vais baiser tes cheveux et me coucher encore loin
de toi, mais en rêvant à toi. Bientôt peut-être, ce
sera à tes côtés. Adieu, pardonne tant de délire
à ton mari qui t' embrasse et t' adore pour les deux
vies.
V-M H.
Ton portrait ?




Ce dimanche matin 17 mars.
Tu m' as accusé hier d' injustice, mon Adèle, puis
tu as ajouté avec ton sourire doux et triste :
je ne t' en veux pas . Quelque convaincu que je
fusse du peu de réalité de cette injustice que tu
me reprochais, cela aurait suffi, certes, pour me
faire tomber à tes genoux si nous avions été seuls.
Tu ne m' as point voulu dire adieu, et quoique dans
l' état où j' étais je n' eusse pas besoin de cela pour
souffrir toute cette nuit, je te dirai à mon tour que
je ne t' en veux pas. -Adèle, mon profond respect,
mon culte pour toi est tel que pour ne pas considérer
comme une sorte de sacrilège la familiarité que tu as
daigné me permettre avec toi, j' ai besoin de me
rappeler à chaque instant et cette permission même
et tous mes droits. Juge maintenant de la commotion
que je dois éprouver quand je te vois flétrie de
la familiarité de quelque autre homme, quand je te
vois descendre de toute la hauteur où tu es placée
dans mon admiration et mon estime pour tomber dans
l' intime égalité d' un être vulgaire et d' un homme !
Hier, malgré toutes les petites contrariétés dont je
t' ai parlé et l' ennui de tout ce qui nous entourait,
je jouissais d' un grand bonheur intérieur, de celui
de me sentir enfin élevé au nom de ton mari, car je
crois t' avoir dit combien le rang moral est à mes
yeux au-dessus du rang social ; c' est dans ce moment
que j' ai été brusquement heurté par cette parole
familière qui t' a tout à coup dégradée jusqu' à celui
qui la prononçait. Tu ne peux concevoir ce qui s' est
passé en moi dans ce moment-là. Le souvenir de cette
prière, oubliée par toi durant dix-huit mois alors
qu' elle aurait dû t' être plus sacrée que jamais, et
réitérée inutilement il y a cinq mois, lorsque le
simple sentiment des convenances, quand même tu
n' aurais jamais pensé à moi, aurait dû t' avertir de
la dignité de ton sexe, de ton âge et de ton âme ; ce
souvenir et la nécessité de renouveler pour la
troisième fois un avis que je n' aurais pas dû être
contraint de t' adresser une seule, tout cela m' a
accablé comme si on m' avait dit : elle, que vous
aimez, que vous respectez comme Dieu ne vous aime
point et ne se respecte pas. Cela m' a semblé si
étrange, qu' il m' est venu des idées étranges ; ce
qui eût été naturel pour toute autre femme, mais
était monstrueux et odieux à ton égard. Aussi à
peine la
réflexion amère dont tu t' es offensée si justement
m' est-elle échappée que je m' en suis repenti. Pourtant
cela aura pu te faire voir à quel point j' étais ému,
humilié et tourmenté pour une chose que tu parais
traiter sans conséquence. Je t' ai quittée sans un
mot de réconciliation de toi. Aujourd' hui, j' espère
que cet orage se dissipera. Cependant je ne me
dissimule pas que n' ayant pas le coeur content, il
me sera impossible de t' aborder avec un visage joyeux.
J' attendrai que tu m' expliques cette opiniâtreté
incompréhensible pour moi de ne tenir nul compte
d' une prière que je n' aurais pas même dû être
contraint de te faire. J' apporterai les meilleures
dispositions à t' entendre, je cherche même d' avance
à te justifier dans mon esprit, mais j' avoue que je
n' y parviens pas. à toi, il te suffira peut-être
d' un mot. Tu m' as sans doute hier soir accusé après
mon départ de sévérité et de rudesse, quand j' avais
le coeur plein de pardon et de tristesse. Adèle,
toi qui me dis injuste, n' es-tu pas quelquefois un
peu injuste toi-même de m' attribuer la gêne et le
silence que m' imposent les regards de tous ceux
qui nous entourent ? Si nous étions seuls, si nous
pouvions nous expliquer librement, tu verrais si ton
Victor est dur et inflexible comme tu le crois.
Chère amie, ta lettre d' hier soir m' a versé un peu
de baume sur le coeur. Les détails charmants dont
tu me parles, ma femme, étaient loin de m' occuper
peu, comme tu le penses. Je ne souffrirai certainement
pas que tes parents fassent le moindre sacrifice
quand le bienheureux moment sera venu. Je vais dès à
présent commencer des économies qui accroîtront un
peu mes autres ressources ; je regrette presque ce
vil or que j' ai prodigué l' an dernier pour des ingrats.
Enfin ! ... je voudrais pouvoir t' offrir un temple et
non une maison. Tu verras. Travailler, économiser et
solliciter, voilà ma vie jusqu' à notre mariage.
Adieu, bien-aimée Adèle, embrasse-moi. J' espère que
ce soir nous nous serons pardonné mutuellement. Il
m' eût été bien doux d' habiter Gentilly près de toi.
Les raisons que tu me donnes ne me satisfont pas. Tu
auras peut-être un voisin inconvenant.
Adieu, adieu, pense à moi et embrasse-moi encore.
Ton mari fidèle et respectueux.



Jeudi, neuf heures et demie du soir (21 mars).
Si tu savais comment s' est écoulée ma soirée jusqu' à
cette heure, tu te rirais peut-être de moi. Mais non,
car je ne doute pas que tu ne sois digne d' être aimée
ainsi. Pendant que tu penses à tout autre chose à
cette soirée, je vais t' écrire, et certainement
quelque bonheur que tu puisses trouver là, le mien
sera plus grand que le tien.
Je ne te parle pas, Adèle, de cette soirée, tu y es
allée, il suffit. Sois tranquille, chère amie. Jamais
tu n' auras à craindre cette tyrannie dont tu
parlais aujourd' hui, jamais, sous prétexte qu' il ne
sera pas partagé par moi, je ne te priverai d' un
amusement, je ne pourrai même avoir un instant cette
pensée, car du jour où tu te seras créé des plaisirs
hors de notre bonheur, tout sera fini pour moi, tu ne
m' aimeras plus, et à cela qu' aurais-je à dire ? Pour
moi, quand je m' abstiens d' un bal ou d' une fête où
je ne te trouverais pas, je t' avoue que je n' y ai
aucun mérite ; je fais précisément tout le contraire
d' un sacrifice. Il me serait insupportable d' aller
dans un lieu de joie où celle qui fait ma seule joie
ne serait pas, où je n' éprouverais que l' ennui de ton
absence ; alors en restant chez moi j' obéis à un
égoïsme, qui est tout simplement la conséquence de
mon amour pour toi. Aussi, je me garde bien de te
parler de si peu de chose, cependant, Adèle, si tu
connaissais cette partie extérieure et publique de ma
vie dont tu ne peux avoir qu' une idée très imparfaite,
peut-être trouverais-tu que je t' immole des jouissances.
Mais comme je ne goûte qu' une jouissance au monde,
toutes les autres, quelles qu' elles soient, ne sont
rien pour moi. Une fois seulement et tout récemment
j' ai accepté une invitation de bal et je t' ai dit
pour quelles considérations. Néanmoins en l' acceptant,
il était de mon devoir de t' en parler. Tu me fis une
observation qui était fort juste, c' est que tu n' y
serais pas. C' est précisément pour cela que je t' en
parlais. Quoique tu n' aies pas toujours jusqu' ici
pensé de même, tu daignas me dire qu' il te serait
moralement impossible d' aller
à une fête où je ne serais pas. Ces paroles me
remplirent de joie et fixèrent ma résolution. Je
prétextai une indisposition, je fis plus, je la
feignis, rien ne put m' empêcher de te donner cette
marque d' obéissance et de me sauver en même temps
d' un ennui. Tu vois, chère amie, que ce que je veux,
je le veux bien ; je sais, moi, trouver des raisons
auxquelles on ne peut répondre.
Adieu pour ce soir, chère, bien chère Adèle, tu vas
rentrer tard et fatiguée, puisses-tu m' avoir donné
une pensée dans toute ta soirée et bien dormir !
Adieu.

Vendredi (22 mars).
Chère amie, que rien de ce qui est écrit plus haut
ne te blesse. Je ne crois pas que ce que je t' ai dit
là sans la moindre amertume puisse être amèrement
interprété ; mais je veux prévenir en toi tout
chagrin, même ceux qui me semblent improbables.
Hélas ! Comment oserais-je me plaindre de toi, de toi,
mon Adèle, qui es si bonne, si tendre, si généreuse,
si noblement et si entièrement dévouée ! à toutes les
vertus de ta nature privilégiée tu ajoutes encore
toutes les grandes et belles vertus de l' amour.
Comment se fait-il, chère et bien-aimée Adèle, qu' un
être tel que toi soit si singulièrement entouré
d' esprits étroits et de coeurs arides ? Ce n' est
pas à cause de moi que je m' afflige de tout ce qui
t' environne. Que m' importe ce que cela pense de moi ?
C' est pour toi qui es obligée de vivre au niveau de
ces gens qui te traitent comme une égale et auxquels
tu es si supérieure, c' est pour toi, noble amie,
qui es condamnée à être incessamment examinée de
leurs petits yeux, jugée de leur petit jugement,
tourmentée par leur petite tyrannie. En vérité, il
me semble voir une colombe parmi des canes, et je
rirais bien de tant de discordance, s' il ne s' agissait
de toi. Il y a bien des espèces d' animaux dans les
hommes.
Chère amie, il est inutile de te dire combien
j' excepte de tout cela tes parents, que j' aime
puisqu' ils sont les tiens. Ils ont bien aussi
quelquefois, à parler franchement, le tort de voir
de près ou de travers, mais chez eux ce n' est pas
un défaut, parce que ce n' est pas une habitude. Du
reste, il me semble qu' ils te connaissent et
t' apprécient, et surtout qu' ils t' aiment, ce qui
me fait passer par-dessus tout.
Le tableau que tu me présentes de notre bonheur à
Gentilly m' a ému et transporté, quoiqu' il fût déjà
tout entier dans mon attente et dans mon espérance.
Tu dois croire, mon Adèle bien-aimée, que mon
imagination n' a pas été moins prompte que la tienne
à me représenter cette félicité. Elle me semble si
grande qu' en vérité, accoutumé que je suis à souffrir
toujours de malheurs inattendus, je regarde
soigneusement et presque avec crainte dans l' avenir
si je puis me confier à toute ma joie. Tout jeune que
je suis, la douleur est pour moi une vieille
connaissance avec laquelle il me serait maintenant
bien cruel de renouer. C' est que je n' ai, moi, que de
terribles résignations. Ne parlons plus de cela, à
quoi bon se former des orages quand on est sous un
ciel si pur et si beau ? Le passé est passé, ne le
ramenons pas à nous de force pour le mêler à notre
avenir.
Adèle, tu as un Victor qui t' aime comme jamais
femme ne fut aimée, qui est un homme et sait qu' on
n' arrive au bonheur que par le travail et le danger ;
aie donc de la joie et du courage. Dans la vie, tu
seras mon appui moral, et je serai ton appui physique.
Va, nous ne chancellerons ni l' un ni l' autre. Un
regard de toi me conduirait à tout, il m' élèverait au
ciel comme il me précipiterait dans un abîme. Oui,
chère amie, sois fière, car voilà la puissance que
tu exerces, et que tu exerces sur un homme qui sentait
la nécessité d' être homme lorsqu' il était encore
enfant. L' immense supériorité que tu as sur moi ne
m' épouvante pas, parce qu' elle m' inspire la force
de franchir cet intervalle. Puisque mon être est lié
au tien, il faut bien qu' il marche près du tien et
digne du tien, peu d' oreilles humaines comprendraient
le langage que je te parle ici, mais je ne sais
personne au monde qui soit plus que toi digne qu' on
lui parle avec l' âme et le coeur.

Samedi (23 mars).
Ainsi je te verrai tous les jours, ainsi nous
habiterons sous le même toit en attendant mieux encore.
Ainsi chaque matin en me levant je pourrai voir les
premiers rayons du soleil se réfléchir sur les vitres
derrière lesquelles dormira ce que j' ai de plus cher
et de plus précieux au monde. Je serai là
au haut de cette tour comme la sentinelle qui veillera
sur ton bonheur et ton repos ; je travaillerai avec
plus d' ardeur et de joie encore en songeant que le
prix de ce travail est si près de moi.
Adèle, il ne manquera à tant de bonheur que la
présence de celle qui en eût tant joui, car elle
était ma mère, elle m' aimait et elle t' aimait aussi,
toi en qui son fils plaçait tout son orgueil et toute
sa félicité. Que ne t' a-t-elle tout à fait connue !
Mais, mon amie, ses regards se sont trop arrêtés à
tout ce qui t' entourait, elle t' a jugée d' après ceux
à qui tu es si loin de ressembler ; ses yeux n' ont
pas été comme les miens pénétrer jusqu' à ton âme.
Elle t' eût certainement aimée et estimée bien plus
que moi, son Victor, si elle t' avait vue comme je te
vois, si noble, si grande et si pure ! Déjà mon long
et opiniâtre amour l' étonnait, ma haute estime pour
toi la gagnait lentement, et sans l' affreux malheur
qui nous l' a si tôt enlevée, nous aurions peut-être
été heureux par elle un an plus tôt.
Adèle, pardonne-moi de mêler des idées si tristes
à d' autres idées si riantes ; mais avant de me livrer
entièrement à nos délicieuses espéances, tu ne peux
me blâmer de donner encore un regard à cette mère
admirable pour la mémoire de laquelle je voudrais
te voir partager mon culte et mon amour. Une fois
réunis, ce n' est pas elle qui nous eût imposé des
entraves si singulières et presque si offensantes.
Elle eût cru s' humilier elle-même, si nous estimant
tous deux, elle eût gêné notre liberté ; elle eût
voulu, au contraire, que, par de hautes et intimes
conversations, nous nous préparassions mutuellement
à la sainte intimité du mariage. Elle aurait su qu' il
n' y a rien dans mes plus secrètes pensées qui soit
dangereux pour toi et rien dans les tiennes qui ne
soit utile et profitable pour moi. Son Victor
t' aurait consultée en tout, se serait plu à te
révéler dans la solitude tous les mystères de la
poésie qui touchent de si près aux mystères de l' âme
et de la vertu, et auxquels par conséquent tu es si
digne d' être initiée. Le soir, qu' il m' eût été doux
d' errer loin de tous les bruits, sous les arbres et
parmi les gazons, devant toi et devant une belle
nuit ! C' est alors qu' il se manifeste à l' âme des
choses inconnues à la plupart des hommes. C' est
alors que toutes les formes de la nature semblent
ravissantes et divines, et que tout paraît en
harmonie avec l' ange qu' on aime. Dans ces moments,
chère amie, la parole humaine est
insuffisante à rendre ce qu' on éprouve, mas tu es
de ces intelligences rares qui savent comprendre tout
ce qu' elle ne peut exprimer. Tes yeux, Adèle, savent
lire tout ce qu' on lit en eux. Ils entendent le
langage céleste qu' ils parlent. Et moi, j' aurais
voulu étudier dans une délicieuse solitude cette âme
qui apparaît si belle dans ton beau regard, épier
toutes tes émotions, recueillir tous tes doutes,
recevoir toutes tes confidences ; j' espérais me
nourrir de la douceur et de la sublimité de tes
entretiens, te dévoiler à toi-même tout ce que ta
modestie ignore en toi, réveiller ces hautes idées
nées avec toi, mais qui peut-être sommeillent encore,
et te montrer quelle reconnaissance nous devons tous
deux au Dieu qui t' a créée.
Il paraît que ce sont des rêves. -nous ne serons
jamais seuls, dis-tu, et par conséquent jamais
ensemble ; car pour être vraiment ensemble il faut
être seuls. Ajoute à cela que personne chez toi n' est
capable de comprendre la langue que j' aimerais à te
parler comme à un homme de génie et certes bien plus
encore ; car une âme telle que la tienne est bien
supérieure au génie. D' ailleurs cette langue, je te
la parle ici, et je ne doute pas qu' elle ne te
semble aussi claire qu' elle paraîtrait bizarre à des
esprits limités et à des coeurs matériels.
Chère amie, il faut renoncer à transporter nos
lettres dans nos conversations. Je n' en serai pas
moins bien heureux, plus heureux que je n' aurais
jamais osé l' espérer, je te verrai, je te parlerai
souvent, et est-il quelque bonheur au-dessus de
celui-là, si ce n' est de te posséder, félicité dont
je me figure à peine toute l' étendue, et qui cependant
m' est promise.
Avant de finir, je te dois le compte de ma semaine
et je serai heureux si tu me donnes celui de la
tienne. Les deux premiers jours ont été employés
comme tu sais, depuis, je suis un peu fatigué de
ce travail forcé. Alors j' ai profité de ce moment
d' épuisement et de stérilité qui suit toujours un
excès de composition, pour faire des choses
insignifiantes. Ainsi j' ai remis au courant mon
interminable correspondance, occupation très
fastidieuse et qui me prend trop souvent un temps
nécessaire, ce qui fait que je me déciderai quelque
jour, en dépit du monde entier, à ne plus répondre
à cette nuée de connaissances que pour la plupart
je ne connais pas. Il faudra bien que le feu
s' éteigne faute d' aliments. D' un autre côté, on me
dit que ce silence obstiné passerait pour orgueil ;
c' est un ridicule que je tiens surtout à éviter.
Je m' en rapporte à toi, mon Adèle, que me
conseilles-tu ? Ajoute à ces lettres les embarras non
encore terminés de notre déménagement et les visites
auxquelles mon nouveau logis ne me dérobe pas, mais
qui ne me suivront heureusement pas dans ma tour ; et
tu verras qu' en somme la majeure partie de ma semaine
s' est assez ennuyeusement et inutilement passée,
excepté les moments où je t' ai écrit. Je compte
employer mieux
pour mon plaisir et nos intérêts la semaine prochaine.
Je me remettrai sérieusement à ce roman, puisqu' il
te plaît. Je n' ai encore rien pu décider pour mon
ode, je n' aurais pas balancé un moment à faire ce
que tu désirais si cela ne dépendait que de moi, mais
dans ton intérêt même, il est des avis que je dois
ménager. Souvent un avis méprisé d' un ami utile
nous fait un ennemi implacable, considération qui ne
serait rien à mes yeux si ton sort n' était pas lié
au mien. Tu vois donc, chère Adèle, que tu me
condamnais sans m' entendre. J' espère pourtant que
la destination de cette ode sera bientôt fixée. Il
n' y a pas encore, certes, de temps perdu, et
maintenant je dois regarder autour de moi à chaque
pas que je fais dans ma carrière, parce qu' ils sont
bien plus importants que lorsqu' elle ne concernait
que moi.
Adieu, mon Adèle, ma femme bien-aimée, je pense que
tu ne te plaindras pas de la brièveté de cette lettre.
Tu dis que tu m' écris plus que je ne t' écris ; écoute,
j' ai reçu de toi depuis le 8 octobre 1821,
trente-deux lettres, si tu as conservé par hasard
les miennes dater de cette époque, compte-les, et
je suis sûr que tu reconnaîtras par cette preuve
palpable combien ton reproche est peu fondé. Songe
ensuite combien mes lettres sont longues. Leur
longueur m' effraye tellement moi-même quelquefois
que je doute que tu les lises en entier. Moi, je lis,
je relis, je dévore les tiennes ; adieu, quoique
j' aie encore mille choses à te dire, adieu, mon
Adèle adorée, je te verrai ce soir quelques heures
après avoir pensé à toi pendant huit jours et huit
nuits. Adieu, dors bien et donne-moi une pensée en
t' éveillant, puisqu' il n' y aura de place pour moi
dans tes rêves que lorsque j' habiterai mon colombier.
Encore une fois adieu pour t' embrasser.
Victor.




Mercredi, dix heures du soir 27 mars.
Il est difficile de revenir plus contrarié d' une
oirée plus heureuse. Imagine-toi, mon Adèle, qu' au
moment où je sortais, ta mère m' en a proposé une
pareille pour demain et qu' il a fallu que j' aie
sottement accepté il y a quelques jours pour demain
même une invitation à dîner avec un de mes
amis éloignés qui est venu passer quelques
instants de loisir à Paris. En sorte que tout le
monde y perdra. Au lieu d' une joie cordiale,
j' apporterai demain au nouvel arrivant toute la
tristesse et tout l' ennui de ton absence. L' idée
que je pourrais passer près de ma femme adorée ces
moments si fastidieux me rendra moi-même pour les
autres le plus fastidieux des hommes. Adèle, je ne
connais pas de plaisir, quelque grand et quelque vrai
qu' il soit, même celui d' un entretien intime avec mon
meilleur ami, qui approche seulement à une distance
immense du moindre bonheur qui me vient de toi,
fût-ce celui d' entrevoir de loin ta robe dans une
promenade. Juge maintenant de la comparaison cruelle
qui se présentera demain soir incessamment à mon
esprit. Mon Adèle d' un côté, et tous ces importuns,
tous ces odieux indifférents de l' autre ! à peine
avais-je parlé à ta mère de cet engagement, qu' il
m' est survenu l' idée toute simple de m' en
débarrasser à tout prix, mais ta mère me l' a si
positivement défendu, que j' ai dû me taire. Il est
vrai que j' ai pensé que je te verrais vendredi à midi,
ce qui m' aide à me résigner, car si je t' avais vue
demain soir, je ne t' aurais pas vue après-demain
matin. En me répétant cela, je me console un peu.
Et puis vendredi soir je passerai encore ma soirée
avec toi, ce qui me fera supporter cette insipide
lecture avec joie, puisque ce sera une occasion de te
voir. Adieu pour ce soir, j' ai voulu te dire avant
de me coucher combien je suis triste, et mécontent
de moi-même ; il me semble que parler à ma
bien-aimée Adèle de ma tristesse et de mon
mécontentement, cela me soulage.
Je viens de baiser tes cheveux, et cela a achevé de
me remettre. Je vais songer à toi en m' endormant
afin de rêver de toi quand je dormirai. Adieu donc,
adieu, j' ai bien de la peine à me séparer de toi,
même sur le papier.



Samedi (30 mars).
Je croyais trouver beaucoup de travail dans cette
semaine et je n' y ai guère trouvé que beaucoup de
bonheur. Ce n' est certainement pas moi qui croirai
avoir perdu au change. Cependant je serais plus
content encore si j' avais pu réunir le travail et le
bonheur. C' est ce qui aura lieu à Gentilly et c' est
pour cela que je désire tant y être installé. Là du
moins plus d' importunités, plus de visites, peu de
lettres, tous mes jours seront à mon Adèle et à mes
ouvrages.
Je t' ai vue cette semaine cinq jours, dimanche,
lundi, mercredi, jeudi et vendredi ; certes, c' est
l' une des plus heureuses dont je puisse conserver le
souvenir ; mais pourquoi faut-il que tous les
instants que je ne puis passer près de toi, ne
m' appartiennent pas ? Il faut consumer en démarches
ou perdre en conversations des moments précieux ;
cela m' afflige et de coeur et d' esprit ; car lorsque
tu es absente, c' est dans une laborieuse retraite
que je m' en aperçois le moins ; il me semble que
travailler pour toi, Adèle, c' est presque être en
ta présence. Il est vrai que ces ennuyeuses démarches
ont aussi mon Adèle pour but ; par conséquent je ne
dois pas m' en plaindre. Enfin tout cela finira, et
il ne me restera de toutes ces petites contrariétés
qu' une félicité immense et inaltérable.
J' envisage avec effroi les ennuis qu' entraînera pour
moi la publication de cette ode et par suite celle
de ce recueil si je m' y décide définitivement. Je
ne songeais pas à cela quand je parlais tout à l' heure
du bonheur de Gentilly ; toutes ces maudites
publications m' empêcheront encore de longtemps
d' en jouir leinement. Il faudra être si souvent à
Paris pour voir les imprimeurs, parler aux
libraires, presser les ouvriers, corriger les
épreuves, etc., que je ne sais si cette seule
considération ne m' arrêtera pas. Que me conseilles-tu,
mon Adèle ? Je ferai ce que tu me diras. Songe
seulement que je ne te parle ici que des embarras
indispensables et dont l' auteur ne peut se décharger
sur personne. Que serait-ce si je te parlais de
ceux qui suivent ordinairement l' impression ?
Mais je suis décidé à ne rien faire pour aider au
succès. Je considère comme indigne d' un homme qui se
respecte cette habitude qu' ont adoptée tous les gens
de lettres d' aller mendier de la gloire près des
journalistes. Beaucoup de personnes trouvent cette
délicatesse exagérée, mais je suis sûr que toi, tu
ne me blâmeras pas. J' enverrai mon livre aux journaux ;
ils en
parleront s' ils le jugent à propos, mais je ne
quêterai pas leurs louanges comme une aumône. à cela
on m' objecte qu' il est prouvé que les journaux
peuvent faire le succès d' un mauvais ouvrage ou
empêcher celui d' un chef-d' oeuvre. Je réponds par
des exemples que le tour qu' ils jouent au public n' a
pas de longs effets et que le temps remet tout à sa
place ; ensuite, il m' est bien plus prouvé encore que
l' homme qui va dire à un autre : louez-moi , fait
une chose méprisable ; s' il invoque l' usage, je
réponds que l' usage est méprisable ; et, juge-moi,
mon Adèle, ai-je tort ?
D' ailleurs jusqu' ici je n' ai pas fait un pas pour
moi près d' un journaliste, et c' est peut-être pour
cela que les journalistes me témoignent quelque
considération. On respecte celui qui se respecte.
Je suis sûr, chère amie, que tu vas trouver ces
idées toutes simples. Hé bien, croirais-tu qu' elles
semblent extravagantes à une foule de gens qui ne
sont pourtant ni fous, ni vils ? C' est ainsi que le
monde adopte mille bienséances de convention qui en
principe sont souvent stupides lorsqu' elles ne sont
pas révoltantes.
Et pour te parler ici d' un sujet qui nous intéresse
tous deux, y a-t-il rien de plus ridicule que les
prétendues convenances dont on environne la sainte
cérémonie du mariage ? Dès le matin, on est assailli,
fêté, ennuyé ; on appartient à tous les indifférents,
à tout le monde excepté à l' être que l' on aime et dont
on est le bien. Il faut absolument parler haut, rire
aux éclats, comme si l' on pouvait plaisanter dans le
bonheur. L' homme vraiment et profondément heureux
est grave et serein, il ne se montre pas gai ; que lui
importe tout ce qui l' entoure, il jouit en lui, il
jouit en une autre encore, mais voilà tout. Quand
l' âme est ainsi inondée de félicité, elle craint de
l' épancher au dehors ; elle ne cherche pas à
échauffer les indifférents de sa joie ; elle n' est
expansive qu' avec l' âme qui lui répond et qui éprouve
le même bonheur qu' elle. Les grandes émotions,
Adèle, sont muettes. Le bonheur parfait ne rit pas ;
le malheur complet ne pleure pas.
Ces mystères intimes de notre organisation morale,
chère amie, te sont aussi connus qu' à moi ; mais il
est étonnant qu' ils aient été révélés à si peu
d' hommes. C' est que parmi nous l' esprit social altère
l' âme naturelle. Ainsi, par exemple, au lieu
d' envelopper d' ombre et de silence le bonheur de
deux jeunes époux, il semble qu' on n' ait pas assez
de lumière et de bruit pour le troubler, et le
troubler c' est le profaner. Qu' importent les fêtes,
les banquets et les danses à deux coeurs qui
s' aiment et qu' on unit ! Tout cela ajoute-t-il
quelque bonheur à celui du mariage ? N' est-il pas
odieux qu' un ramas d' hommes souvent pleins de vice et
de turpitude sachent précisément à quelle heure la
vierge deviendra épouse ? Et qu' ils mêlent même de
loin leurs conjectures grossièrement plaisantes aux
plaisirs les plus permis et les plus sacrés ?
Pardonne, chère amie, mais si j' étais le maître, rien
ne se ferait ainsi. Un beau jour d' été, après avoir
passé des heures heureuses ensemble, avec quelques
vrais amis qui auraient encore été pour nous du
superflu, nous irions le soir nous promener tous
deux seuls dans les champs, pleins de rêveries
douces et de délicieuses émotions. Une église de
village se présenterait devant nous. Ton Victor
t' y entraînerait, tu ne serais prévenue de rien.
L' autel serait paré de fleurs, près de l' autel se
retrouveraient et tes parents et nos amis, si
oubliés dans notre promenade. Un prêtre arriverait
et nous serions unis en un instant comme par
enchantement. Alors tu pourrais venir te reposer
dans mes bras de cette promenade faite à mon côté.
Tout ce que nous aurions rêvé d' union pure, intime
et divine dans la soirée se réaliserait dans la nuit.
Rien de profane ne se mêleait à tant de choses
sacrées. Le soir, nos amis joyeux respecteraient la
paix angélique de notre félicité. Le lendemain matin,
nul regard indiscret ne nous demanderait compte de
nos plaisirs ; nulle parole importune ne sonderait le
secret de nos âmes et de nos vies, ou plutôt de notre
âme et de notre vie. Adèle, ce tableau de notre
union me transporte, si tu m' aimes, il ne te sera
pas indifférent.
ô mon Adèle, qu' importe tout ce que je dis ? Au milieu
des accessoires les plus insipides, le jour de notre
mariage n' en sera pas moins, avec le jour où j' ai su
que tu daignais m' aimer, le plus beau jour de ma vie.
Adieu, ma noble, ma douce, ma bien-aimée Adèle, ce
n' est pas m' humilier que de dire que je suis pas
digne de baiser la poussière de tes pieds. Je ne
connais personne au monde qui en soit digne, et
cependant, avec ton adorable bonté, tu me permets
de t' embrasser, n' est-ce pas ?
Ton mari respectueux et fidèle,
V-M H.



Dimanche, 9 h du soir 31 mars.
C' était avec un chagrin profond, mon Adèle chérie,
que je croyais remarquer depuis quelque temps de
l' indifférence dans l' accueil que tu faisais à mes
lettres. J' avais été plus d' une fois obligé de
t' avertir qu' il était possible que je t' eusse écrit,
et plus d' une fois encore je m' étais vu sur le point
de remporter les lettres que j' avais été si heureux
de t' écrire en pensant que tu les lirais. Aussi, ta
demande m' a-t-elle causé ce soir une surprise à la
fois pénible et douce, pénible, puisque par
extraordinaire je n' avais pas de billet à te remettre,
douce, parce qu' elle me prouvait que tu daignais
encore penser quelquefois et peut-être trouver quelque
plaisir à lire une lettre de ton Victor. -je crains,
mon Adèle, que tu ne sois grondée ce soir à cause
de moi, et c' est moi pourtant qui seul aurais droit
de me plaindre, mais je veux me taire là-dessus,
j' endure tout cela sans murmurer pour ma femme
adorée, je regrette même de t' en avoir reparlé ici.
Que sont ces contrariétés près de la félicité d' être
aimé de toi ! Mon Adèle ! Oh oui ! C' est cette
félicité qui fait toute ma joie, ma seule joie, et
quand je me surprends l' audace d' y croire, je suis
le plus heureux des êtres. Est-il bien vrai qu' il y
a sous ce sein bien-aimé un coeur qui bat pour moi ?
Est-il bien vrai que j' ai quelquefois place dans les
rêves de l' ange qui remplit, qui enchante tous les
miens ? Oh ! Si je voulais essayer de te dire, mon
Adèle, tout le bonheur que renferme pour moi la
félicité d' être aimé de toi, cette lettre serait
éternelle. Adieu pour ce soir, je n' ai bientôt plus
de lumière, cela est d' autant plus fâcheux que
j' espérais remplir ces quatre pages avant de me
coucher ; mais il faut céder à la nécessité, et
d' ailleurs que pourrais-je ajouter quand je t' ai dit
que je t' adore, ce que tu sais comme moi, et que je
t' embrasse, bonheur qui ne m' arrive pas aussi souvent
que je le dis. Adieu donc, hélas ! Il faut s' arracher
à toi !

Lundi, 4 h de l' après-midi.
Je crains à chaque instant d' être dérangé, mon
Adèle, et pourtant je voudrais bien t' apporter ces
quatre pages ce soir. Et toi, m' as-tu écrit ?
Aurai-je ce soir quan je te quitterai le bonheur de
te retrouver dans une douce
lettre bien tendre et plus précieuse encore pour ton
mari ? Hélas ! Quand je te quitte, Adèle, le
bonheur de te lire et de t' écrire est la seule
consolation qui puisse arriver jusqu' à moi ! Et
c' est vraiment de l' héroïsme quand je me résigne,
comme cela m' arrive quelquefois, à travailler dans
la soirée. Cependant c' est pour toi, et pour toi je
puis m' imposer tous les sacrifices, même celui de
la douceur de t' écrire. Que ne peux-tu lire dans mon
âme, Adèle ! Tu ne m' affligerais jamais, comme tu
l' as fait hier, par des doutes bien peu mérités. Tu
m' as reproché d' avoir été à la campagne l' an dernier,
et ce reproche, mon Adèle, c' était à moi à te
l' adresser. Mais à Dieu ne plaise que j' ose encore
te tourmenter. Tu m' as donné, chère ange, des preuves
d' amour qui resteront à jamais gravées dans le coeur
de ton Victor. Oh non ! Ne crois pas qu' il puisse
manquer un seul instant de sa vie au souvenir de tout
ce qu' il te doit. Il n' a que toi au monde, Adèle,
mais tu remplis toute son âme, tout ce qu' il peut
éprouver de respect, d' amour, d' enthousiasme, de
dévouement, c' est toi qui le lui inspires, c' est à
tes pieds qu' il le dépose. Adieu, ange,
daigneras-tu embrasser ton mari, ton Victor ?