Lettres choisies de Madame de Sévigné/1671

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1668 Lettres choisies 1672


À Madame de Grignan

À Paris, le lundi 2 février de 1671

Puisque vous voulez absolument qu’on vous rende votre petite boîte, la voilà. Je vous conjure de conserver et de recevoir, aussi tendrement que je vous le donne, un petit présent qu’il y a longtemps que je vous destine. J’ai fait retailler le diamant avec plaisir, dans la pensée que vous le garderez toute votre vie. Je vous en conjure, ma chère bonne, et que jamais je ne le voie en d’autres mains que les vôtres. Qu’il vous fasse souvenir de moi et de l’excessive tendresse que j’ai pour vous, et par combien de choses je voudrais la pouvoir témoigner en toutes occasions, quoi que vous puissiez croire là-dessus.
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À Madame de Grignan

À Paris, le mercredi 11 février de 1671

Je n’en ai reçu que trois, de ces aimables lettres qui me pénètrent le cœur ; il y en a une qui me manque. Sans que je les aime toutes, et que je n’aime point à perdre ce qui me vient de vous, je croirais n’avoir rien perdu. Je trouve qu’on ne peut rien souhaiter qui ne soit dans celles que j’ai reçues. Elles sont premièrement très bien écrites, et de plus si tendres et si naturelles qu’il est impossible de ne les pas croire. La défiance même en serait convaincue. Elles ont ce caractère de vérité que je maintiens toujours, qui se fait voir avec autorité, pendant que le mensonge demeure accablé sous les paroles sans pouvoir persuader ; plus elles s’efforcent de paraître, plus elles sont enveloppées. Les vôtres sont vraies et le paraissent. Vos paroles ne servent tout au plus qu’à vous expliquer et, dans cette noble simplicité, elles ont une force à quoi l’on ne peut résister. Voilà, ma bonne, comme vos lettres m’ont paru. Mais quel effet elles me font, et quelle sorte de larmes je répands, en me trouvant persuadée de la vérité de toutes les vérités que je souhaite le plus sans exception ! Vous pourrez juger par là de ce que m’ont fait les choses qui m’ont donné autrefois des sentiments contraires. Si mes paroles ont la même puissance que les vôtres, il ne faut pas vous en dire davantage ; je suis assurée que mes vérités ont fait en vous leur effet ordinaire.
Mais je ne veux point que vous disiez que j’étais un rideau qui vous cachait. Tant pis si je vous cachais ; vous êtes encore plus aimable quand on a tiré le rideau. Il faut que vous soyez à découvert pour être dans votre perfection ; nous l’avons dit mille fois. Pour moi, il me semble que je suis toute nue, qu’on m’a dépouillée de tout ce qui me rendait aimable. Je n’ose plus voir le monde, et quoi qu’on ait fait pour m’y remettre, j’ai passé tous ces jours-ci comme un loup-garou, ne pouvant faire autrement. Peu de gens sont dignes de comprendre ce que je sens. J’ai cherché ceux qui sont de ce petit nombre, et j’ai évité les autres. J’ai vu Guitaut et sa femme ; ils vous aiment. Mandez-moi un petit mot pour eux. Deux ou trois Grignan me vinrent voir hier matin. J’ai remercié mille fois Adhémar de vous avoir prêté son lit. Nous ne voulûmes point examiner s’il n’eût pas été meilleur pour lui de troubler votre repos que d’en être cause ; nous n’eûmes pas la force de pousser cette folie, et nous fûmes ravis de ce que le lit était bon.
Il nous semble que vous êtes à Moulins aujourd’hui ; vous y recevrez une de mes lettres. Je ne vous ai point écrit à Briare. C’était ce cruel mercredi qu’il fallait écrire ; c’était le propre jour de votre départ. J’étais si affligée et si accablée que j’étais même incapable de chercher de la consolation en vous écrivant. Voici donc ma troisième, et ma seconde à Lyon ; ayez soin de me mander si vous les avez reçues. Quand on est fort éloignés, on ne se moque plus des lettres qui commencent par J’ai reçu la vôtre, etc. La pensée que vous aviez de vous éloigner toujours, et de voir que ce carrosse allait toujours en delà, est une de celles qui me tourmentent le plus. Vous allez toujours, et comme vous dites, vous vous trouverez à deux cents lieues de moi. Alors, ne pouvant plus souffrir les injustices sans en faire à mon tour, je me mettrai à m’éloigner aussi de mon côté, et j’en ferai tant que je me trouverai à trois cents. Ce sera une belle distance, et ce sera une chose digne de mon amitié que d’entreprendre de traverser la France pour vous aller voir.
Je suis touchée du retour de vos cœurs entre le Coadjuteur et vous. Vous savez combien j’ai toujours trouvé que cela était nécessaire au bonheur de votre vie. Conservez bien ce trésor, ma pauvre bonne. Vous êtes vous-même charmée de sa bonté ; faites-lui voir que vous n’êtes pas ingrate.
Je finirai tantôt ma lettre. Peut-être qu’à Lyon vous serez si étourdie de tous les honneurs qu’on vous y fera que vous n’aurez pas le temps de lire tout ceci. Ayez au moins celui de mander toujours de vos nouvelles, et comme vous vous portez, et votre aimable visage que j’aime tant, et si vous vous mettez sur ce diable de Rhône. Vous aurez à Lyon Monsieur de Marseille.


Mercredi au soir

Je viens de recevoir tout présentement votre lettre de Nogent. Elle m’a été donnée par un fort honnête homme, que j’ai questionné tant que j’ai pu. Mais votre lettre vaut mieux que tout ce qui se peut dire. Il était bien juste, ma bonne, que ce fût vous la première qui me fissiez rire, après m’avoir tant fait pleurer. Ce que vous mandez de M. Busche est original ; cela s’appelle des traits dans le style de l’éloquence. J’en ai donc ri, je vous l’avoue, et j’en serais honteuse, si depuis huit jours j’avais fait autre chose que pleurer. Hélas ! je le rencontrai dans la rue, ce M. Busche, qui amenait vos chevaux. Je l’arrêtai, et tout en pleurs je lui demandai son nom ; il me le dit. Je lui dis en sanglotant : « Monsieur Busche, je vous recommande ma fille, ne la versez point ; et quand vous l’aurez menée heureusement à Lyon, venez me voir et me dire de ses nouvelles. Je vous donnerai de quoi boire. » Je le ferai assurément, et ce que vous m’en mandez augmente beaucoup le respect que j’avais déjà pour lui. Mais vous ne vous portez point bien, vous n’avez point dormi ? Le chocolat vous remettra. Mais vous n’avez point de chocolatière ; j’y ai pensé mille fois. Comment ferez-vous ?
Hélas ! ma bonne, vous ne vous trompez pas, quand vous pensez que je suis occupée de vous encore plus que vous ne l’êtes de moi, quoique vous me le paraissiez beaucoup. Si vous me voyiez, vous me verriez chercher ceux qui m’en veulent parler ; si vous m’écoutiez, vous entendriez bien que j’en parle. C’est assez vous dire que j’ai fait une visite d’une heure à l’abbé Guéton, pour parler seulement des chemins et de la route de Lyon. Je n’ai encore vu aucun de ceux qui veulent, disent-ils, me divertir, parce qu’en paroles couvertes, c’est vouloir m’empêcher de penser à vous, et cela m’offense. Adieu, ma très aimable bonne, continuez à m’écrire et à m’aimer ; pour moi, mon ange, je suis tout entière à vous.
Ma petite Deville, ma pauvre Golier, bonjour. J’ai un soin extrême de votre enfant. Je n’ai point de lettres de M. de Grignan ; je ne laisse pas de lui écrire.
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À Bussy-Rabutin

À Paris, ce lundi 16ème de février 1671

Mon Dieu, mon cousin, que votre lettre est raisonnable, et que je suis impertinente de vous attaquer toujours ! Vous me faites voir si clairement que j’ai tort que je n’ai pas le mot à dire, mais je suis tellement résolue de m’en corriger que, quand vos lettres désormais devraient être aussi froides qu’elles sont vives, il est certain que je ne vous donnerai jamais sujet de m’écrire sur ce ton-là. Au milieu de mon repentir, à l’heure que je vous parle, il vient encore des aigreurs au bout de ma plume ; ce sont des tentations du diable que je renvoie d’où elles viennent. Le départ de ma fille m’a causé des vapeurs noires ; je prendrai mieux mon temps quand je vous écrirai une autre fois, et de bonne foi je ne vous fâcherai de ma vie.
Encore une fois, j’aime fort que vous vous amusiez à notre belle et ancienne chevalerie ; cela me fait un plaisir extrême. L’Abbé vous prie de lui faire part de votre dessein. Il a fait une litanie des Sévigné ; il veut travailler à nos Rabutin. Ecrivez-lui quelque chose qui puisse embellir son histoire. Je ne trouve rien de si proche que d’être d’une même maison ; il ne faut pas s’étonner si l’on s’y intéresse, cela tient dans la moelle des os, au moins à moi. C’est fort bien fait à vous d’avoir tous nos titres ; je suis hors de la famille, et c’est vous qui devez tout soutenir.
Adieu, mon cher cousin ; écrivons-nous un peu sans nous gronder, pour voir comment nous nous en trouverons. Si cela vous ennuie, nous serons toujours sur nos pieds pour nous faire quelque petite querelle d’Allemands sur d’autres sujets, cela s’entend. Ce qui me plaît de tout ceci, c’est que nous éprouvons la bonté de nos cœurs, qui est inépuisable.
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À Madame de Grignan

À Paris, le 15ème de mars 1671

M. de La Brosse veut que ma lettre l’introduise auprès de vous ; n’est-ce pas se moquer des gens ? Vous savez l’estime et l’amitié que j’ai pour lui. Vous savez que son père est l’un de mes plus anciens amis. Vous savez vous-même le mérite de l’un et de l’autre, et vous avez pour eux tous les sentiments que je voudrais vous inspirer. Vous voyez donc bien que ma lettre ne peut lui être utile. C’est à moi qu’elle est très bonne, car en vérité j’aime à vous écrire. C’est une chose plaisante à observer que le plaisir qu’on prend à parler, quoique de loin, à une personne que l’on aime, et l’étrange pesanteur qu’on trouve à écrire aux autres. Je me trouve heureuse d’avoir commencé ma journée par vous. Le petit Pecquet était au chevet de mon lit pour un épouvantable rhume, qui sera passé quand vous recevrez cette lettre ; nous parlions de vous, et de là je passe à vous écrire. Je dois passer cette journée avec moins de chagrin que les autres.
Pour hier au soir, j’avais ici assez de gens, et j’étais comme Benserade ; je me faisais un plaisir de ne point coucher avec M. de Ventadour, comme cette pauvre fille qui a eu cet honneur. Vous savez que Benserade ne se consolait de n’être pas M. d’Armagnac, que parce qu’il n’était pas M. de Saint-Hérem. Mais qui me consolera de ne point recevoir de vos lettres ? Je ne comprends rien aux postes ; elles sont déréglées, et ces gens si obligeants, qui partent à minuit pour porter mes lettres, n’ont point assez de soin de me rapporter vos réponses. Nous parlons sans cesse de vos affaires, l’Abbé et moi. Il vous rend compte de tout ; c’est pourquoi je ne vous dis rien. Votre santé, votre repos, vos affaires, ce sont les trois points de mon esprit, d’où je tire une conclusion que je vous laisse méditer.

Pour Mme la comtesse de Grignan

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À Madame de Grignan

À Livry, Mardi saint 24ème de mars 1671

Voici une terrible causerie, ma pauvre bonne. Il y a trois heures que je suis ici ; je suis partie de Paris avec l’Abbé, Hélène, Hébert et Marphise, dans le dessein de me retirer pour jusqu’à jeudi au soir du monde et du bruit. Je prétends être en solitude. Je fais de ceci une petite Trappe ; je veux y prier Dieu, y faire mille réflexions. J’ai dessein d’y jeûner beaucoup par toutes sortes de raisons, marcher pour tout le temps que j’ai été dans ma chambre et, sur le tout, m’ennuyer pour l’amour de Dieu. Mais, ma pauvre bonne, ce que je ferai beaucoup mieux que tout cela, c’est de penser à vous. Je n’ai pas encore cessé depuis que je suis arrivée, et ne pouvant tenir tous mes sentiments, je me suis mise à vous écrire au bout de cette petite allée sombre que vous aimez, assise sur ce siège de mousse où je vous ai vue quelquefois couchée. Mais, mon Dieu, où ne vous ai-je point vue ici ? et de quelle façon toutes ces pensées me traversent-elles le cœur ? Il n’y a point d’endroit, point de lieu, ni dans la maison, ni dans l’église, ni dans le pays, ni dans le jardin, où je ne vous aie vue. Il n’y en a point qui ne me fasse souvenir de quelque chose de quelque manière que ce soit. Et de quelque façon que ce soit aussi, cela me perce le cœur. Je vous vois ; vous m’êtes présente. Je pense et repense à tout. Ma tête et mon esprit se creusent, mais j’ai beau tourner, j’ai beau chercher, cette chère enfant que j’aime avec tant de passion est à deux cents lieues de moi ; je ne l’ai plus. Sur cela, je pleure sans pouvoir m’en empêcher ; je n’en puis plus, ma chère bonne. Voilà qui est bien faible, mais pour moi, je ne sais point être forte contre une tendresse si juste et si naturelle. Je ne sais en quelle disposition vous serez en lisant cette lettre. Le hasard peut faire qu’elle viendra mal à propos, et qu’elle ne sera peut-être pas lue de la manière qu’elle est écrite. À cela je ne sais point de remède. Elle sert toujours à me soulager présentement, c’est tout ce que je lui demande. L’état où ce lieu ici m’a mise est une chose incroyable. Je vous prie de ne point parler de mes faiblesses, mais vous devez les aimer, et respecter mes larmes qui viennent d’un cœur tout à vous.
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À Madame de Grignan

À Livry, Jeudi saint 26ème de mars 1671

Si j’avais autant pleuré mes péchés que j’ai pleuré pour vous depuis que je suis ici, je serais très bien disposée pour faire mes pâques et mon jubilé. J’ai passé ici le temps que j’avais résolu de la manière dont je l’avais imaginé, à la réserve de votre souvenir, qui m’a plus tourmentée que je ne l’avais prévu. C’est une chose étrange qu’une imagination vive, qui représente toutes choses comme si elles étaient encore ; sur cela on songe au présent, et quand on a le cœur comme je l’ai, on se meurt. Je ne sais où me sauver de vous ; notre maison de Paris m’assomme encore tous les jours, et Livry m’achève. Pour vous, c’est par un effort de mémoire que vous pensez à moi ; la Provence n’est point obligée de me rendre à vous, comme ces lieux-ci doivent vous rendre à moi. J’ai trouvé de la douceur dans la tristesse que j’ai eue ici. Une grande solitude, un grand silence, un office triste, des Ténèbres chantées avec dévotion (je n’avais jamais été à Livry la semaine sainte), un jeûne canonique, et une beauté dans ces jardins, dont vous seriez charmée : tout cela m’a plu. Hélas ! que je vous y ai souhaitée ! Quelque difficile que vous soyez sur les solitudes, vous auriez été contente de celle-ci. Mais je m’en retourne à Paris par nécessité. J’y trouverai de vos lettres, et je veux demain aller à la Passion du P. Bourdaloue ou du P. Mascaron ; j’ai toujours honoré les belles passions. Adieu, ma chère Comtesse. Voilà ce que vous aurez de Livry, j’achèverai cette lettre à Paris. Si j’avais eu la force de ne vous point écrire d’ici, et de faire un sacrifice à Dieu de tout ce que j’y ai senti, cela vaudrait mieux que toutes les pénitences du monde. Mais, au lieu d’en faire un bon usage, j’ai cherché de la consolation à vous en parler. Ah ! ma bonne, que cela est faible et misérable !
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Suite.

À Paris, ce Vendredi saint, 27ème de mars 1671.

J’ai trouvé ici un gros paquet de vos lettres. Je ferai réponse aux hommes quand je ne serai pas du tout si dévote. En attendant, embrassez votre cher mari pour l’amour de moi ; je suis touchée de son amitié et de sa lettre.
Je suis bien aise de savoir que le pont d’Avignon soit encore sur le dos du Coadjuteur. C’est donc lui qui vous y a fait passer, car pour le pauvre Grignan, il se noyait par dépit contre vous ; il aimait autant mourir que d’être avec des gens si déraisonnables. Le Coadjuteur est perdu d’avoir encore ce crime avec tant d’autres.
Je suis très obligée à Bandol de m’avoir fait une si agréable relation. Mais d’où vient, ma bonne, que vous craignez qu’une autre lettre efface la vôtre ? Vous ne l’avez pas relue, car pour moi, qui les lis avec attention, elle m’a fait un plaisir sensible, un plaisir à n’être effacé par rien, un plaisir trop agréable pour un jour comme aujourd’hui. Vous contentez ma curiosité sur mille choses que je voulais savoir. Je me doutais bien que les prophéties auraient été entièrement fausses à l’égard de Vardes. Je me doutais bien aussi que vous n’auriez fait aucune incivilité. Je me doutais bien encore de l’ennui que vous avez, et ce qui vous surprendra, c’est que, quelque aversion que je vous aie toujours vue pour les narrations, j’ai cru que vous aviez trop d’esprit pour ne pas voir qu’elles sont quelquefois agréables et nécessaires. Je crois aussi qu’il n’y a rien qu’il faille entièrement bannir de la conversation, et qu’il faut que le jugement et les occasions y fassent entrer tour à tour ce qui est le plus à propos. Je ne sais pourquoi vous nous dites que vous ne contez pas bien ; je ne connais personne qui attache plus que vous. Ce ne serait pas une sorte de chose à souhaiter uniquement, mais quand cela est attaché à l’esprit et à la nécessité de ne rien dire qui ne soit agréable, je pense qu’on doit être bien aise de s’en acquitter comme vous faites.
Je tremble quand je songe que votre affaire pourrait ne pas réussir. Ah ! ma bonne, il faut que Monsieur le Premier Président fasse l’impossible. Je ne sais plus où j’en suis de Monsieur de Marseille. Vous avez très bien fait de soutenir le personnage d’amie ; il faut voir s’il en sera digne. Il me vient une pointe sur le mot de digne mais je suis en dévotion.
Si j’avais présentement un verre d’eau sur la tête, il n’en tomberait pas une goutte. Si vous aviez vu notre homme de Livry le Jeudi saint, c’est bien pis que toute l’année. Il avait hier la tête plus droite qu’un cierge, et ses pas étaient si petits qu’il ne semblait pas qu’il marchât.
J’ai entendu la Passion du Mascaron, qui en vérité a été très belle et très touchante. J’avais grande envie de me jeter dans le Bourdaloue, mais l’impossibilité m’en a ôté le goût ; les laquais y étaient dès mercredi, et la presse était à mourir. Je savais qu’il devait redire celle que M. de Grignan et moi entendîmes l’année passée aux Jésuites, et c’était pour cela que j’en avais envie. Elle était parfaitement belle, et je ne m’en souviens que comme d’un songe. Que je vous plains d’avoir eu un méchant prédicateur ! Mais pourquoi cela vous fait-il rire ? J’ai envie de vous dire encore ce que je vous dis une fois. « Ennuyez-vous, cela est si méchant. »
Je n’ai jamais pensé que vous ne fussiez pas très bien avec M. de Grignan ; je ne crois pas avoir témoigné que j’en doutasse. Tout au plus, je souhaitais d’en entendre un mot de lui ou de vous, non point par manière de nouvelle, mais pour me confirmer une chose que je souhaite avec tant de passion. La Provence ne serait pas supportable sans cela, et je comprends bien aisément les craintes qu’il a de vous y voir languir et mourir d’ennui. Nous avons, lui et moi, les mêmes symptômes. Il me mande que vous m’aimez ; je pense que vous ne doutez pas que ce ne me soit une chose agréable au delà de tout ce que je puis souhaiter en ce monde. Et par rapport à vous, jugez de l’intérêt que je prends à votre affaire. Elle est faite présentement, et je tremble d’en apprendre le succès.
Le maréchal d’Albret a gagné un procès de quarante mille livres de rente en fonds de terre. Il rentre dans tout le bien de ses grands-pères, et ruine tout le Béarn. Vingt familles avaient acheté et revendu ; il faut rendre tout cela avec les fruits depuis cent ans. C’est une épouvantable affaire pour les conséquences.
Vous êtes méchante de ne m’avoir point envoyé la réponse de Mme de Vaudémont ; je vous en avais priée, et je lui avais mandé. Que pensera-t-elle ?
Adieu, ma très chère. Je voudrais bien savoir quand je ne penserai plus tant à vous et à vos affaires. Il faut répondre :
’’Comment pourrais-je vous le dire ?’’
’’Rien n’est plus incertain que l’heure de la mort.’’
Je suis fâchée contre votre fille. Elle me reçut mal hier ; elle ne voulut jamais rire. Il me prend quelquefois envie de la mener en Bretagne pour me divertir.
J’envoie aujourd’hui mes lettres de bonne heure, mais cela ne fait rien. Ne les envoyiez-vous pas bien tard quand vous écriviez à M. de Grignan ? Comment les recevait-il ? Ce doit être la même chose. Adieu, petit démon qui me détournez ; je devrais être à Ténèbres il y a plus d’une heure.
Mon cher Grignan, je vous embrasse. Je ferai réponse à votre jolie lettre.
Je vous remercie de tous les compliments que vous faites. Je les distribue à propos ; on vous en fait toujours cent mille. Vous êtes encore toute vive partout. Je suis ravie de savoir que vous êtes belle ; je voudrais bien vous baiser. Mais quelle folie de mettre toujours cet habit bleu !
Ne soyez point en peine d’Adhémar. L’Abbé fera ce que vous désirez et n’a pas besoin de votre secours ; il s’en faut beaucoup.

Pour Madame la comtesse de Grignan.

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A Madame de Grignan

Paris, ce mercredi 6ème de mai 1671

Je vous prie, ma bonne, ne donnons point désormais à l’absence le mérite d’avoir remis entre nous une parfaite intelligence et, de mon côté, la persuasion de votre tendresse pour moi. Quand elle aurait part à cette dernière chose, puisqu’elle l’a établie pour jamais, regrettons un temps où je vous voyais tous les jours, vous qui êtes le charme de ma vie et de mes yeux ; où je vous entendais, vous dont l’esprit touche mon goût plus que tout ce qui m’a jamais plu. N’allons point faire une séparation de votre aimable vue et de votre amitié ; il y aurait trop de cruauté à séparer ces deux choses. Et quoi que M. de Grignan dise, je veux plutôt croire que le temps est venu que ces deux choses marcheront ensemble, que j’aurai le plaisir de vous voir sans mélange d’aucun nuage, et que je réparerai toutes les injustices passées, puisque vous voulez les nommer ainsi. Après tout, combien de bons moments que je ne puis assez regretter, et que je regrette aussi avec des larmes et des tendresses qui ne peuvent jamais finir ! Ce discours même n’est pas bon pour mes yeux, qui sont d’une faiblesse étrange, et je me sens dans une disposition qui m’oblige à finir cet endroit. Il faut pourtant que je vous dise encore que je regarde le temps où je vous verrai comme le seul que je désire à présent et qui peut m’être agréable dans la vie. Dans cette pensée, vous devez croire que, pour mon intérêt et pour diminuer toutes mes inquiétudes, qui vont être augmentées jusqu’à devenir insupportables, je ne trouverais aucun trajet qui ne fût court. Mais j’ai de grandes conversations avec d’Hacqueville ; nous voyons ensemble d’autres intérêts, et les miens le cèdent à ceux-là. Il est témoin de tous mes sentiments. Il voit mon cœur sur votre sujet ; c’est lui qui se charge de vous les faire entendre et de vous mander ce que nous résolvons. Dans cette vue, c’est lui qui veut que j’avale toute l’amertume d’être loin de vous plutôt que de ne pas faire un voyage qui vous soit utile. Je cède à toutes ces raisons, et je crois ne pouvoir m’égarer avec un si bon guide.
Parlons de votre santé. Est-il possible que le carrosse ne vous fasse point de mal ? Du moins, ma bonne, n’y allez point longtemps de suite ; reposez-vous souvent. Je vis hier Mme de Guise ; elle me chargea de vous faire mille amitiés, et de vous dire comme elle a été trois jours à l’extrémité, Mme Robinet n’y voyant plus goutte, et tout cela pour s’être agitée, sur la foi de sa première couche, sans se donner aucun repos. L’agitation continuelle, qui ne donne pas le temps à un enfant de se pouvoir remettre à sa place, quand il a été ébranlé, fait une couche avancée, qui est très souvent mortelle. Je lui promis de vous donner toutes ces instructions pour quand vous en auriez besoin, et de vous dire tous les repentirs qu’elle avait d’avoir perdu l’âme et le corps de son enfant. Je m’acquitte exactement de cette commission, dans l’espérance qu’elle vous sera utile. Je vous conjure, ma bonne, d’avoir un soin extrême de votre santé ; vous n’avez que cela à faire.
Votre monsieur, qui dépeint mon esprit juste et carré, « composé », « étudié », l’a très bien dévidé, comme disait cette diablesse. J’ai fort ri de ce que vous m’en écrivez et vous ai plainte de n’avoir personne à regarder pendant qu’il me louait si bien ; je voudrais au moins avoir été derrière la tapisserie. Je vous remercie, ma bonne, de toutes les honnêtetés que vous avez faites à La Brosse. C’est une belle chose qu’une vieille lettre ! Il y a longtemps que je les trouve encore pires que les vieilles gens ; tout ce qui est dedans est une vraie radoterie. Vous êtes bien en peine de ce rhume, Ce fut aussi dans cette lettre-là que je voulus vous en parler.
Il est vrai que j’aime votre fille, mais vous êtes une friponne de me parler de jalousie. Il n’y a ni en vous ni en moi de quoi la pouvoir composer. C’est une imperfection dont vous n’êtes point capable, et je ne vous en donne non plus de sujet que M. de Grignan. Hélas ! quand on trouve en son cœur toutes préférences et que rien n’est en comparaison, de quoi pourrait-on donner de la jalousie à la jalousie même ? Ne parlons point de cette passion ; je la déteste. Quoiqu’elle vienne d’un fonds adorable, les effets en sont trop cruels et trop haïssables.
Je vous prie, ma bonne, de ne point faire des songes si tristes de moi ; cela vous émeut et vous trouble. Hélas ! ma bonne, je suis persuadée que vous n’êtes que trop vive et trop sensible sur ma vie et sur ma santé (vous l’avez toujours été), et je vous conjure aussi, comme j’ai toujours fait, de n’en être point en peine. J’ai une santé au-dessus de toutes les craintes ordinaires ; je vivrai pour vous aimer, et j’abandonne ma vie à cette occupation, et à toute la joie et à toute la douleur, à tous les agréments et à toutes les mortelles inquiétudes, et enfin à tous les sentiments que cette passion me pourra donner.
Je vous enverrai des mémoires pour la fondation ; vous avez raison de ne la point encore prendre légèrement. Je vous remercie du soin que vous aurez de cela.
Mme de Verneuil a été très mal à Verneuil de sa néphrétique. Elle est accouchée d’un enfant que l’on a nommé Pierre, car ce n’est pas Pierrot, tant il était gros. Faites-lui des compliments par l’abbé.
Mon royaume commence à n’être plus de ce monde. Nous trouvâmes l’autre jour aux Tuileries Mme d’Aumont et Mme de Ventadour. La première nous parut d’une incivilité parfaite en répondant comme une reine aux compliments que nous lui faisions sur sa couche et lui disant que nous avions été à sa porte. Pour l’autre, elle nous parut d’une sottise si complète que je plaignis M. de Ventadour, et je trouvai que c’était lui qui était mal marié. Que toutes les jeunes femmes sont sottes, plus ou moins ! Je n’en connais qu’une au monde, et bon Dieu ! qu’elle est loin ! Je me jette à corps perdu dans les bagatelles pour me dissiper. Quand je m’abandonne à parler tendrement, je ne finis point, et je m’en trouve mal.
J’ai vu Gacé ; j’ai dîné avec lui chez Mme d’Arpajon. J’ai pris un plaisir extrême à le faire parler de vous. Il m’a dit que M. de Grignan lui avait parlé d’une espèce de grossesse qui commençait à se faire espérer ; il m’a dit que vous étiez belle, gaie, aimable, que vous m’aimiez, enfin jusqu’à vos moindres actions. Je me suis tout fait expliquer. Au reste, ma bonne, vous n’êtes pas seule qui aimez votre mère. Mme de Soubise écrit ici des lettres qui surpassent sa capacité ordinaire. Elle sait que Mme de La Troche a eu soin de divertir et de consoler sa mère ; elle l’en a remerciée par une lettre d’une manière qui m’a surprise. Mme de Rohan m’a bien fait souvenir d’une partie de mes douleurs dans la séparation de sa fille. Elle croit qu’elle est grosse ; c’est un paquet bien commode dans un voyage de la cour.
Mais, ma bonne, pourquoi avez-vous été à Marseille ? Monsieur de Marseille mande ici qu’il y a de la petite vérole. Puis-je avoir un moment de repos que je ne sache comme vous vous en portez ? De plus on vous aura tiré du canon qui vous aura émue ; cela est très dangereux. On dit que de Biais accoucha l’autre jour d’un coup de pistolet, qu’on tira dans la rue. Vous aurez été dans des galères, vous aurez passé sur des petits ponts, le pied peut vous avoir glissé, vous serez tombée. Voilà les horreurs de la séparation. On est à la merci de toutes ces pensées. On peut croire sans folie que tout ce qui est possible peut arriver. Toutes les tristesses des tempéraments sont des pressentiments, tous les songes sont des présages, toutes les prévoyances sont des avertissements. Enfin, c’est une douleur sans fin.
Je ne suis point encore partie. Hélas ! ma chère, vous vous moquez ; je ne suis qu’à deux cents lieues de vous. Je partirai entre ci et la Pentecôte. Je la passerai, ou à Chartres, ou à Malicorne, mais sûrement point à Paris. Je serais partie plus tôt, mais mon fils m’a arrêtée pour savoir s’il viendrait avec moi. Enfin il y vient, et nous attendons les chevaux qu’il fait venir de Lorraine. Ils arriveront aujourd’hui, et je pars la semaine qui vient. Vous êtes aimable d’entrer comme vous faites dans la tristesse de mon voyage ; elle ne sera pas médiocre, de l’esprit dont je suis. Vous voudriez quitter votre splendeur pour être une simple bergère auprès de moi dans mes grandes allées. Hélas ! je le crois, pour quelques heures seulement. Vous pouvez penser combien de souvenirs de vous entre La Mousse et moi, et combien de millions de choses nous en feront souvenir, sans compter cette pensée habituelle qui ne me quitte jamais.
Il est vrai que je n’aurai point Hébert ; j’en suis fâchée, mais il faut se résoudre à tout. Il est revenu de Chantilly. Il est désespéré de la mort de Vatel ; il y perd beaucoup. Gourville l’a mis à l’hôtel de Condé pour faire cette petite charge dont je vous ai parlé. M. de La Rochefoucauld dit qu’il prend des liaisons avec Hébert, dans la pensée que c’est un homme qui commence une grande fortune. À cela, je lui réponds que mes laquais ne sont pas si heureux que les siens. Ce duc vous aime, et m’a assurée qu’il ne vous renverrait point votre lettre toute cachetée. Mme de La Fayette me prie toujours de vous dire mille choses pour elle. Je ne sais si je m’en acquitte bien.
Ne m’écrivez qu’autant que cela ne fera point de mal à votre santé, et que cela soit toujours de l’état où vous êtes. Répondez moins à mes lettres et me parlez de vous. Plus je serai en Bretagne, plus j’aurai besoin de cette consolation. Ne m’expédiez point là-dessus, et si vous ne le pouvez, faites écrire la petite Deville et empêchez-la de donner dans la justice de croire et dans les respectueux attachements. Qu’elle me parle de vous, et quoi encore ? de vous et toujours de vous.
Vous êtes plaisante avec vos remerciements. Enfin vous êtes au point de faire des présents des Gazettes de Hollande et des lettres que je vous écris. C’est être avide de reconnaissances, comme vous l’étiez, il y a un an, de désespoirs.
Ne jetez pas si loin les livres de La Fontaine. Il y a des fables qui vous raviront, et des contes qui vous charmeront. La fin des Oies de frère Philippe, Les Rémois, Le Petit Chien, tout cela est très joli ; il n’y a que ce qui n’est point de ce style qui est plat. Je voudrais faire une fable qui lui fît entendre combien cela est misérable de forcer son esprit à sortir de son genre, et combien la folie de vouloir chanter sur tous les tons fait une mauvaise musique. Il ne faut point qu’il sorte du talent qu’il a de conter.
Brancas est triste à mourir. Sa fille partit hier avec son mari pour le Languedoc, sa femme pour Bourbon. Il est seul, et tellement extravagué que nous ne cessons d’en rire, Mme de Coulanges et moi.
Monsieur de Marseille a mandé à l’abbé de Pontcarré que vous étiez grosse. J’ai fait assez longtemps mon devoir de cacher ce malheur, mais enfin l’on se moque de moi.
Pour votre coiffure, elle doit ressembler à celle d’un petit garçon. La raie qui est poussée jusqu’au milieu de la tête est tournée jusqu’au-dessus des oreilles. Tout cela est coupé et tourné en grosses boucles qui viennent au-dessous des oreilles. On met un noeud entre le rond et ce coin qui est de chaque côté ; il y a des boucles sur la tête. Cela est jeune et joli ; cela est peigné, quelquefois un peu tapé, bouclé, chiffonné, taponné, et toujours selon que cela sied au visage. Mme de Brissac et Mme de Saint-Géran, qui n’ont pas encore voulu faire couper leurs cheveux, me paraissent mal, tant la mode m’a corrompue. Quand on est bien coiffée de cette manière, on est fort bien. Quoique ce ne soit pas une coiffure réglée, elle l’est pourtant assez pour qu’il n’y en ait point d’autre pour les jours de la plus grande cérémonie. Ecrivez à Mlle du Gué qu’elle vous envoie une poupée que Mme de Coulanges lui a envoyée. Vous verrez par là comme cela se fait.
Votre fille embellit tous les jours. Je vous manderai vendredi sa destinée pour cet été et, s’il se peut, celle de votre appartement, que jusqu’ici tout le monde admire et que personne ne loue.
J’embrasse mille fois M. de Grignan, malgré toutes ses iniquités. Je le conjure au moins que, puisqu’il fait les maux, il fasse les médecines, c’est-à-dire qu’il ait un soin extrême de votre santé, qu’il soit le maître là-dessus, comme vous devez être la maîtresse sur tout le reste.
Je crains votre voyage de Marseille. Si Bandol est avec vous, faites-lui mes compliments. Guitaut m’a montré votre lettre. Vous écrivez délicieusement ; on se plaît à les lire comme à se promener dans un beau jardin. M. d’Harouys vous adore. Il est plus loin d’être fâché contre vous que cette épingle qui était à Marseille n’était loin de celle qui était à Vitré. Jugez par là combien il vous aime. Car, je m’en souviens, cet éloignement nous faisait trembler. Hélas ! nous y voilà ; je ne suis point trompée dans ce qu’il me fait souffrir. Mon oncle l’Abbé a vu ce matin ce d’Harouys. Vous pouvez disposer de tout son bien, et c’est pour cela que vous avez très bien fait de lui renvoyer honnêtement sa lettre de crédit. Ma bonne, je vous baise et vous embrasse.

Pour ma très chère Comtesse.

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A D’Hacqueville

Aux Rochers, le mercredi 17ème de juin 1671

Je vous écris avec un serrement de cœur qui me tue ; je suis incapable d’écrire à d’autres qu’à vous, parce qu’il n’y a que vous qui ayez la bonté d’entrer dans mes extrêmes tendresses. Enfin, voilà le second ordinaire que je ne reçois point de nouvelles de ma fille. Je tremble depuis la tête jusqu’aux pieds, je n’ai pas l’usage de raison, je ne dors point ; et si je dors, je me réveille avec des sursauts qui sont pires que de ne pas dormir. Je ne puis comprendre ce qui empêche que je n’aie des lettres comme j’ai accoutumé. Dubois me parle de mes lettres qu’il envoie très fidèlement, mais il ne m’envoie rien, et ne me donne point de raison de celles de Provence. Mais, mon cher Monsieur, d’où cela vient-il ? Ma fille ne m’écrit-elle plus ? Est-elle malade ? Me prend-on mes lettres ? car, pour les retardements de la poste, cela ne pourrait pas faire un tel désordre. Ah ! mon Dieu, que je suis malheureuse de n’avoir personne avec qui pleurer ! J’aurais cette consolation avec vous, et toute votre sagesse ne m’empêcherait pas de vous faire voir toute ma folie. Mais n’ai-je pas raison d’être en peine ? Soulagez donc mon inquiétude, et courez dans les lieux où ma fille écrit, afin que je sache au moins comme elle se porte. Je m’accommoderai mieux de voir qu’elle écrit à d’autres que de l’inquiétude où je suis de sa santé. Enfin, je n’ai pas reçu de ses lettres depuis le 5ème de ce mois, elles étaient du 23 et 26ème mai. Voilà donc douze jours et deux ordinaires de poste. Mon cher Monsieur, faites-moi promptement réponse. L’état où je suis vous ferait pitié. Ecrivez un peu mieux ; j’ai peine à lire vos lettres, et j’en meurs d’envie. Je ne réponds point à toutes vos nouvelles ; je suis incapable de tout. Mon fils est revenu de Rennes ; il y a dépensé quatre cents francs en trois jours. La pluie est continuelle. Mais tous ces chagrins seraient légers, si j’avais des lettres de Provence. Ayez pitié de moi ; courez à la poste, apprenez ce qui m’empêche d’en avoir comme à l’ordinaire. Je n’écris à personne, et je serais honteuse de vous faire voir tant de faiblesses si je ne connaissais vos extrêmes bontés.
Le gros abbé se plaint de moi ; il dit qu’il n’a reçu qu’une de mes lettres. Je lui ai écrit deux fois ; dites-lui, et que je l’aime toujours.
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A Madame de Grignan

Aux Rochers, dimanche 21ème de juin 1671 - Réponse au 30 mai et au 2ème de juin

Enfin, ma bonne, je respire à mon aise. Je fais un soupir comme M. de La Souche ; mon cœur est soulagé d’une presse et d’un saisissement qui en vérité ne me donnaient aucun repos. Bon Dieu ! que n’ai-je point souffert pendant deux ordinaires que je n’ai point eu de vos lettres ! Elles sont nécessaires à ma vie ; ce n’est point une façon de parler, c’est une très grande vérité. Enfin, ma chère enfant, je vous avoue que je n’en pouvais plus, et j’étais si fort en peine de votre santé que j’étais réduite à souhaiter que vous eussiez écrit à tout le monde hormis à moi. Je m’accommodais mieux d’avoir été un peu retardée dans votre souvenir que de porter l’épouvantable inquiétude que j’avais pour votre santé. Je ne trouvais de consolation qu’à me plaindre à notre cher d’Hacqueville, qui, avec toute sa bonne tête, entre plus que personne dans la tendresse infinie que j’ai pour vous. Je ne sais si c’est par celle qu’il a pour vous, ou par celle qu’il a pour moi, ou par toutes les deux, mais enfin il comprend très bien tous mes sentiments ; cela me donne un grand attachement pour lui. Je me repens de vous avoir écrit mes douleurs ; elles vous donneront de la peine quand je n’en aurai plus. Voilà le malheur d’être éloignées. Hélas ! il n’est pas seul.
Mais savez-vous bien ce qu’elles étaient devenues ces chères lettres que j’attends et que je reçois avec tant de joie ? On avait pris la peine de les envoyer à Rennes, parce que mon fils y a été. Ces faussetés qu’on dit toujours ici sur toutes choses s’étaient répandues jusque-là ; vous pouvez penser si j’ai fait un beau sabbat à la poste.
Vous me mandez des choses admirables de vos cérémonies de la Fête-Dieu. Elles sont tellement profanes que je ne comprends pas comme votre saint archevêque les veut souffrir ; il est vrai qu’il est Italien, et cette mode vient de son pays. J’en réjouirai ce soir le bonhomme Coëtquen, qui vient souper avec moi.
Je suis encore plus contente du reste de vos lettres. Enfin, ma pauvre bonne, vous êtes belle ! Comment ! je vous reconnaîtrais donc entre huit ou dix femmes sans m’y tromper ? Quoi ! vous n’êtes point pâle, maigre, abattue comme la princesse Olympie ! Quoi ! vous n’êtes point malade à mourir comme je vous ai vue ! Ah ! ma bonne, je suis trop heureuse. Au nom de Dieu, amusez-vous, appliquez-vous à vous bien conserver ; songez que vous ne pouvez rien faire dont je vous sois si sensiblement obligée. C’est à M. de Grignan à vous dire la même chose et à vous aider dans cette occupation. C’est d’un garçon que vous êtes grosse, je vous en réponds ; cela doit augmenter ses soins. Je vous remercie de vous habiller ; vous souvient-il combien vous nous avez fatigués avec ce méchant manteau noir ? Cette négligence était d’une honnête femme ; M. de Grignan vous en peut remercier, mais elle était bien ennuyeuse pour les spectateurs.
C’est une belle chose, ce me semble, que d’avoir fait brûler les tours blonds et retailler les mouchoirs. Pour les jupes courtes, vous aurez quelque peine à les rallonger. Cette mode vient jusqu’à nous ; nos demoiselles de Vitré, dont l’une s’appelle, de bonne foi, Mlle de Croque-Oison, et l’autre Mlle de Kerborgne, les portent au-dessus de la cheville du pied. Ces noms me réjouissent ; j’appelle la Plessis Mlle de Kerlouche. Pour vous qui êtes une reine, vous donnerez assurément le bon air à votre Provence ; pour moi, je ne puis rien faire que de m’en réjouir ici. Ce que vous me mandez sur ce que vous êtes pour les honneurs est extrêmement plaisant.
J’ai vu avec beaucoup de plaisir ce que vous écrivez à notre Abbé ; nous ne pouvons, avec de telles nouvelles, nous ôter tout à fait l’espérance de votre retour. Quand j’irai en Provence, je vous tenterai de revenir avec moi et chez moi. Vous serez lasse d’être honorée ; vous reprendrez goût à d’autres sortes d’honneurs et de louanges et d’admiration. Vous n’y perdrez rien, il ne faudra seulement que changer de ton. Enfin, nous verrons en ce temps-là. En attendant, je trouve que les moindres ressources des maisons comme la vôtre sont considérables. Si vous vendez votre terre, songez bien comme vous en emploierez l’argent ; ce sont des coups de partie. Nous en avons vendu une petite où il ne venait que du blé, dont la vente me fait un fort grand plaisir et m’augmente mon revenu. Si vous rendez M. de Grignan capable d’entrer dans vos bons sentiments, vous pourrez vous vanter d’avoir fait un miracle qui n’était réservé qu’à vous. Mon fils est encore un peu loin d’entrer sur cela dans mes pensées. Il est vrai qu’il est jeune, mais ce qui est fâcheux, c’est que, quand on gâte ses affaires, on passe le reste de sa vie à les rapsoder, et l’on n’a jamais ni de repos, ni d’abondance.
J’avais fort envie de savoir quel temps vous aviez en votre Provence, et comme vous vous accommodiez des punaises. Vous m’apprenez ce que j’avais dessein de vous demander. Pour nous, depuis trois semaines, nous avons eu des pluies continuelles ; au lieu de dire, après la pluie vient le beau temps, nous disons, après la pluie vient la pluie. Tous nos ouvriers en ont été dispersés ; Pilois en était retiré chez lui, et au lieu de m’adresser votre lettre au pied d’un arbre, vous auriez pu me l’adresser au coin du feu, ou dans le cabinet de notre Abbé, à qui j’ai plus que jamais des obligations infinies. Nous avons ici beaucoup d’affaires ; nous ne savons encore si nous fuirons les Etats, ou si nous les affronterons. Ce qui est certain, ma bonne, et dont je crois que vous ne douterez pas, c’est que nous sommes bien loin d’oublier cette pauvre exilée. Hélas ! qu’elle nous est chère et précieuse ! Nous en parlons très souvent ; mais quoique j’en parle beaucoup, j’y pense encore mille fois davantage, et jour et nuit, et en me promenant (car on a toujours quelques heures), et quand il semble que je n’y pense plus, et toujours, et à toute heure, et à tous propos, et en parlant d’autres choses, et enfin comme on devrait penser à Dieu, si l’on était véritablement touché de son amour. J’y pense d’autant plus que, très souvent, je ne veux pas parler de vous ; il y a des excès qu’il faut corriger, et pour être polie, et pour être politique. Il me souvient encore comme il faut vivre pour n’être pas pesante ; je me sers de mes vieilles leçons.
Nous lisons fort ici. La Mousse m’a priée qu’il pût lire Le Tasse avec moi. Je le sais fort bien parce que je l’ai très bien appris ; cela me divertit. Son latin et son bon sens le rendent un bon écolier, et ma routine et les bons maîtres que j’ai eus me rendent une bonne maîtresse. Mon fils nous lit des bagatelles, des comédies, qu’il joue comme Molière, des vers, des romans, des histoires. Il est fort amusant ; il a de l’esprit, il entend bien, il nous entraîne, et nous a empêchés de prendre aucune lecture sérieuse, comme nous en avions le dessein. Quand il sera parti, nous reprendrons quelque belle Morale de ce M. Nicole. Il s’en va dans quinze jours à son devoir. Je vous assure que la Bretagne ne lui a point déplu.
J’ai écrit à la petite Deville pour savoir comme vous ferez pour vous faire saigner. Parlez-moi au long de votre santé et de tout ce que vous voudrez. Vos lettres me plaisent au dernier point. Pourtant, ma petite, ne vous incommodez point pour m’écrire, car votre santé va toujours devant toutes choses.
Nous admirons, l’Abbé et moi, la bonté de votre tête sur les affaires. Nous croyons voir que vous serez la restauratrice de cette maison de Grignan ; les uns gâtent, les autres raccommodent. Mais surtout, il faut tâcher de passer sa vie avec un peu de joie et de repos. Mais le moyen, ma bonne, quand on est à cent mille lieues de vous ? Vous dites fort bien : on se parle et on se voit au travers d’un gros crêpe. Vous connaissez les Rochers, et votre imagination sait un peu où me prendre ; pour moi, je ne sais où j’en suis. Je me suis fait une Provence, une maison à Aix, peut-être plus belle que celle que vous avez ; je vous y vois, je vous y trouve. Pour Grignan, je le vois aussi, mais vous n’avez point d’arbres (cela me fâche), ni de grottes pour vous mouiller. Je ne vois pas bien où vous vous promenez. J’ai peur que le vent ne vous emporte sur votre terrasse ; si je croyais qu’il vous pût apporter ici par un tourbillon, je tiendrais toujours mes fenêtres ouvertes, et je vous recevrais, Dieu sait ! Voilà une folie que je pousserais loin. Mais je reviens, et je trouve que le château de Grignan est parfaitement beau ; il sent bien les anciens Adhémar. Je ne vois pas bien où vous avez mis vos miroirs. L’Abbé, qui est exact et scrupuleux, n’aura point reçu tant de remerciements pour rien. Je suis ravie de voir comme il vous aime, et c’est une des choses dont je veux vous remercier que de faire tous les jours augmenter cette amitié par la manière dont vous vivez avec moi et avec lui. Jugez quel tourment j’aurais s’il avait d’autres sentiments pour vous ; mais il vous adore.
Dieu merci ! voilà mon caquet bien revenu. Je vous écris deux fois la semaine, et mon ami Dubois prend un soin extrême de notre commerce, c’est-à-dire de ma vie. Je n’en ai point reçu par le dernier ordinaire, mais je n’en suis point en peine, à cause de ce que vous me mandez.
Voilà une lettre que j’ai reçue de ma tante. Votre fille est plaisante. Elle n’a pas osé aspirer à la perfection du nez de sa mère. Elle n’a pas voulu aussi .. Je n’en dirai pas davantage. Elle a pris un troisième parti, et s’avise d’avoir un petit nez carré ; ma bonne, n’en êtes-vous point fâchée ? Hélas ! pour cette fois, vous ne devez pas avoir cette idée ; mirez-vous, c’est tout ce que vous devez faire pour finir heureusement ce que vous commencez si bien.
Adieu, ma très aimable bonne, embrassez M. de Grignan pour moi. Vous lui pouvez dire les bontés de notre Abbé. Il vous embrasse cet Abbé, et votre fripon de frère. La Mousse est bien content de votre lettre. Il a raison ; elle est aimable.

Pour ma très bonne et très belle, dans son château d’Apollidon.

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A Madame de Grignan

Aux Rochers, ce mercredi 5ème d'août 1671

Enfin, je suis bien aise que M. de Coulanges vous ait mandé des nouvelles. Vous apprendrez encore celle de M. de Guise, dont je suis accablée quand je pense à la douleur de Mlle de Guise. Vous jugez bien, ma bonne, que ce ne peut être que par la force de mon imagination que cette mort me puisse faire mal ; car du reste, rien ne troublera moins le repos de ma vie. Vous savez comme je crains les reproches qu’on se peut faire à soi-même ; Mlle de Guise n’a rien à se reprocher que la mort de son neveu. Elle n’a jamais voulu qu’il ait été saigné. La quantité de sang a causé le transport au cerveau ; voilà une petite circonstance bien agréable. Je trouve que, dès qu’on tombe malade à Paris, on tombe mort ; je n’ai jamais vu une telle mortalité. Je vous conjure, ma chère bonne, de vous bien conserver. Et s’il y avait quelque enfant à Grignan qui eût la petite vérole, envoyez-le à Montélimar. Votre santé est le but de mes désirs.
Il faut un peu que je vous dise des nouvelles de nos Etats pour votre peine d’être Bretonne. M. de Chaulnes arriva dimanche au soir, au bruit de tout ce qu’on en peut faire à Vitré. Le lundi matin, il m’écrivit une lettre et me l’envoya par un gentilhomme. J’y fis réponse par aller dîner avec lui. On mangea à deux tables dans le même lieu ; cela fait une assez grande mangerie : il y a quatorze couverts à chaque table. Monsieur en tient une, Madame l’autre. La bonne chère est excessive ; on reporte les plats de rôti comme si on n’y avait pas touché. Mais pour les pyramides du fruit, il faut faire hausser les portes. Nos pères ne prévoyaient pas ces sortes de machines, puisque même ils n’imaginaient pas qu’il fallût qu’une porte fût plus haute qu’eux. Une pyramide veut entrer, ces pyramides qui font qu’on est obligé de s’écrire d’un côté de la table à l’autre, mais ce n’est pas ici qu’on en a du chagrin ; au contraire, on est fort aise de ne plus voir ce qu’elles cachent. Cette pyramide, avec vingt porcelaines, fut si parfaitement renversée à la porte que le bruit en fit taire les violons, les hautbois, les trompettes.
Après le dîner, MM. de Locmaria et de Coëtlogon, avec deux Bretonnes, dansèrent des passe-pieds merveilleux, et des menuets, d’un air que nos bons danseurs n’ont pas à beaucoup près ; ils y font des pas de bohémiens et de bas Bretons, avec une délicatesse et une justesse qui charment. Je pense toujours à vous, et j’avais un souvenir si tendre de votre danse, et de ce que je vous avais vu danser, que ce plaisir me devint une douleur. On parla fort de vous. Je suis assurée que vous auriez été ravie de voir danser Locmaria. Les violons et les passe-pieds de la cour font mal au cœur au prix de ceux-là. C’est quelque chose d’extraordinaire ; ils font cent pas différents, mais toujours cette cadence courte et juste. Je n’ai point vu d’homme danser comme lui cette sorte de danse.
Après ce petit bal, on vit entrer tous ceux qui arrivaient en foule pour ouvrir les Etats le lendemain : Monsieur le Premier Président, MM. les procureur et avocats généraux du Parlement, huit évêques, MM. de Molac, La Coste et Coëtlogon le père, M. Boucherat, qui vient de Paris, cinquante bas Bretons dorés jusqu’aux yeux, cent communautés. Le soir devaient venir Mme de Rohan d’un côté, et son fils de l’autre, et M. de Lavardin, dont je suis étonnée. Je ne vis point ces derniers car je voulus venir coucher ici, après avoir été à la Tour de Sévigné voir M. d’Harouys et MM. Fourché et Chésières, qui arrivaient. M. d’Harouys vous écrira. Il est comblé de vos honnêtetés ; il a reçu deux de vos lettres à Nantes, dont je vous suis encore plus obligée que lui. Sa maison va être le Louvre des Etats ; c’est un jeu, une chère, une liberté jour et nuit qui attire tout le monde. Je n’avais jamais vu les Etats ; c’est une assez belle chose. Je ne crois pas qu’il y en ait qui aient un plus grand air que ceux-ci. Cette province est pleine de noblesse. Il n’y en a pas un à la guerre ni à la cour ; il n’y a que votre frère, qui peut-être y reviendra un jour comme les autres. J’irai tantôt voir Mme de Rohan. Il viendrait bien du monde ici, si je n’allais à Vitré. C’était une grande joie de me voir aux Etats. Je n’ai pas voulu en voir l’ouverture, c’était trop matin. Les Etats ne doivent pas être longs. Il n’y a qu’à demander ce que veut le Roi. On ne dit pas un mot ; voilà qui est fait. Pour le Gouverneur, il y trouve, je ne sais comment, plus de quarante mille écus qui lui reviennent. Une infinité d’autres présents, de pensions, de réparations de chemins et de villes, quinze ou vingt grandes tables, un jeu continuel, des bals éternels, des comédies trois fois la semaine, une grande braverie : voilà les Etats. J’oublie quatre cents pipes de vin qu’on y boit, mais si j’oubliais ce petit article, les autres ne l’oublieraient pas, et c’est le premier. Voilà ce qui s’appelle, ma bonne, des contes à dormir debout. Mais ils viennent au bout de la plume, quand on est en Bretagne et qu’on n’a pas autre chose à dire. J’ai mille baisemains à vous faire de M. et de Mme de Chaulnes. Je suis toujours tout à vous, et j’attends le vendredi, où je reçois vos lettres, avec une impatience digne de l’extrême amitié que j’ai pour vous. Notre Abbé vous embrasse, et moi mon cher Grignan, et ce que vous voudrez.
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À Madame de Grignan

Aux Rochers, ce mercredi 21ème d'octobre 1671

Mon Dieu, ma bonne, que votre ventre me pèse ! et que vous n’êtes pas seule qu’il fait étouffer ! Le grand intérêt que je prends à votre santé me ferait devenir habile, si j’étais auprès de vous. Je donne des avis à la petite Deville qui feraient croire à Mme Moreau que j’ai eu des enfants. En vérité, j’en ai beaucoup appris depuis trois ans. Mais j’avoue qu’auparavant cela l’honnêteté et la préciosité d’un long veuvage m’avaient laissée dans une profonde ignorance ; je deviens matrone à vue d’oeil.
Vous avez M. de Coulanges présentement, qui vous aura bien réjoui le cœur ; mais vous ne l’aurez plus quand vous recevrez cette lettre. Je l’aimerai toute ma vie du courage qu’il a eu de vous aller trouver jusqu’à Lambesc ; j’ai fort envie de savoir des nouvelles de ce pays-là. Je suis accablée de celles de Paris ; surtout la répétition du mariage de Monsieur me fait sécher sur le pied. Je suis en butte à tout le monde, et tel qui ne m’a jamais écrit s’en avise, pour mon malheur, afin de me l’apprendre. Je viens d’écrire à l’abbé de Pontcarré que je le conjure de ne m’en plus rompre la tête, et de la Palatine qui va quérir la princesse, et du maréchal du Plessis qui va l’épouser à Metz, et de Monsieur qui va consommer à Châlons, et du Roi qui les va voir à Villers-Cotterets ; qu’en un mot, je n’en veux plus entendre parler qu’ils n’aient couché et recouché ensemble ; que je voudrais être à Paris pour n’entendre plus de nouvelles ; qu’encore, si je me pouvais venger sur les Bretons de la cruauté de mes amis, je prendrais patience, mais qu’ils sont six mois à raisonner sans ennui sur une nouvelle de la cour, et à la regarder de tous les côtés, que pour moi, il me reste encore quelque petit air du monde, qui fait que je me lasse aisément de tous ces dits et redits. En effet, je me détourne des lettres où je crois qu’on m’en pourrait parler encore, et je me jette avidement et par préférence sur les lettres d’affaires. Je lus hier avec un plaisir extrême une lettre du bonhomme La Maison ; j’étais bien assurée qu’il ne m’en dirait rien. En effet, il ne m’en dit pas un mot, et salue toujours humblement Madame la Comtesse, comme si elle était encore à mes côtés. Hélas ! il ne m’en faudrait guère prier pour me faire pleurer présentement ; un tour de mail sur le soir en ferait l’office.
À propos, il y a des loups dans mon bois ; j’ai deux ou trois gardes qui me suivent les soirs, le fusil sur l’épaule ; Beaulieu est le capitaine. Nous avons honoré depuis deux jours le clair de la lune de notre présence, entre onze heures et minuit. Nous vîmes d’abord un homme noir ; je songeai à celui d’Auger, et me préparais déjà à refuser la jarretière. Il s’approcha, et il se trouva que c’était La Mousse. Un peu plus loin nous vîmes un corps blanc tout étendu. Nous approchâmes assez hardiment de celui-là ; c’était un arbre que j’avais fait abattre la semaine passée. Voilà des aventures bien extraordinaires ; je crains que vous n’en soyez effrayée en l’état où vous êtes. Buvez un verre d’eau, ma bonne. Si nous avions des sylphes à notre commandement, nous pourrions vous conter quelque histoire digne de vous divertir, mais il n’appartient qu’à vous de voir une pareille diablerie sans en pouvoir douter. Quand ce ne serait que pour parler à Auger, il faut que j’aille en Provence. Cette histoire m’a bien occupée et bien divertie ; j’en ai envoyé la copie à ma tante, dans la pensée que vous n’auriez pas eu le courage de l’écrire deux fois si bien et si exactement. Dieu sait quel goût je trouve à ces sortes de choses en comparaison des Renaudots, qui égayent leurs plumes à mes dépens. Il y a de certaines choses qu’on aimerait tant à savoir ! Mais de celles-là, pas un mot. Quand quelque chose me plaît, je vous le mande, sans songer que peut-être je suis un écho moi-même ; si cela était, ma bonne, il faudrait m’en avertir par amitié.
J’écrivis l’autre jour à Figuriborum sur son ambassade. Il ne m’a point fait réponse ; je m’en prends à vous. Adieu, ma très aimable Comtesse. Je vous vois, je pense à vous sans cesse ; je vous aime de toute la tendresse de mon cœur et je ne pense point qu’on puisse aimer davantage. Mille amitiés aux Grignan, à proportion de ce que vous croyez qu’ils m’aiment. Cette règle est bonne, je m’en fie à vous. Mon Abbé est tout à vous et la belle Mousse.
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A Madame de Grignan

Aux Rochers, ce mercredi 2ème de décembre 1671

Enfin, ma bonne, après les premiers transports de ma joie, j’ai trouvé qu’il me faut encore vendredi des lettres de Provence, pour me donner une entière satisfaction. Il arrive tant d’accidents aux femmes en couches, et vous avez la langue si bien pendue, à ce que me dit M. de Grignan, qu’il me faut pour le moins neuf jours de bonne santé pour me faire partir joyeusement. J’aurai donc mes lettres de vendredi, et puis je partirai, et je recevrai celles de l’autre vendredi à Malicorne. Je suis tout étonnée de ne plus trouver sur mon cœur, ni le jour, ni la nuit, ce caillou que vous y aviez mis par l’inquiétude de votre accouchement. Je me trouve si heureuse que je ne cesse d’en remercier Dieu ; je n’espérais point d’en être si tôt quitte. J’ai reçu des compliments sans nombre et sans mesure, et du côté de Paris par mille lettres, et du côté de la Bretagne. On a bu la santé du petit bambin à plus d’une lieue autour d’ici. J’ai donné de quoi boire ; j’ai donné à souper à mes gens, ni plus ni moins que la veille des Rois. Mais rien ne m’a été plus agréable que le compliment de Pilois, qui vint le matin, avec sa pelle sur le dos, et me dit : "Madame, je viens me réjouir, parce qu’on m’a dit que Madame la Comtesse était accouchée d’un petit gars." Cela vaut mieux que toutes les phrases du monde. M. de Montmoron est couru ici. Entre plusieurs propos, on a parlé de devises ; il y est très habile. Il dit qu’il n’a jamais vu en aucun lieu celle que je conseille à Adhémar. Il connaît celle de la fusée avec le mot : da l’ardore l’ardire, mais ce n’est pas cela. L’autre est plus parfaite, à ce qu’il dit :
’’Che pera, pur che s’inalzi.’’
Soit qu’elle vienne de chez moi, ou d’ailleurs, il la trouve admirable.
Mais que dites-vous de M. de Lauzun ? Vous souvient-il quelle sorte de bruit il faisait il y a un an ? Qui nous eût dit : « Dans un an il sera prisonnier », l’eussions-nous cru ? ’’Vanité des vanités ! et tout est vanité.’’
On dit que la nouvelle Madame n’est point du tout embarrassée de la grandeur de son rang. On dit qu’elle ne fait pas cas des médecins et encore moins des médecines. On vous mandera comme elle est faite. Quand on lui présenta son médecin, elle dit qu’elle n’en avait que faire, qu’elle n’avait jamais été ni saignée, ni purgée ; quand elle a quelque incommodité, elle se promène et s’en guérit par l’exercice : "Lasciamo la andar, che fara buon viaggio.’’
Vous voyez bien, ma bonne, que je vous écris comme à une femme qui sera dans son vingt-deux ou vingt-troisième jour de couche. Je commence même à croire qu’il est temps de faire souvenir M. de Grignan de la parole qu’il m’a donnée. Enfin songez que voici la troisième fois que vous accouchez au mois de novembre ; ce sera au mois de septembre cette fois si vous ne le gouvernez. Demandez-lui cette grâce en faveur du joli présent que vous lui avez fait. Voici encore un autre raisonnement. Vous avez beaucoup plus souffert que si on vous avait rouée ; cela est certain. Ne serait-il point au désespoir, s’il vous aime, d’être cause que tous les ans vous souffrissiez un pareil supplice ? Ne craint-il point, à la fin, de vous perdre ? Après toutes ces bonnes raisons, je n’ai plus rien à dire, sinon que, par ma foi, je n’irai pas en Provence si vous êtes grosse ; je souhaite que ce lui soit une menace. Pour moi, j’en serais désespérée, mais je soutiendrai la gageure ; ce ne sera pas la première fois que je l’aurai soutenue.
Adieu, divine Comtesse. Je baise le petit enfant, je l’aime tendrement, mais j’aime bien madame sa mère et, de longtemps, ce degré ne lui passera par-dessus la tête. J’ai fort envie de savoir de vos nouvelles, de celles de l’Assemblée, de l’effet de votre baptême. Un peu de patience et je saurai tout, mais vous savez, ma bonne, que c’est une vertu qui n’est guère à mon usage. J’embrasse M. de Grignan et les autres Grignan. Mon Abbé vous honore, et La Mousse.
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A Madame de Grignan

À Paris, du mercredi 23ème de décembre 1671

Je vous écris par provision, ma bonne, parce que je veux causer avec vous. Un moment après que j’eus envoyé mon paquet le jour que j’arrivai, le petit Dubois m’apporta celui que je croyais égaré ; vous pouvez penser avec quelle joie je le reçus. Je n’y pus faire réponse, parce que Mme de La Fayette, Mme de Saint-Géran, Mme de Villars, me vinrent embrasser.
Vous avez tous les étonnements que doit donner un malheur comme celui de M. de Lauzun. Toutes vos réflexions sont justes et naturelles ; tous ceux qui ont de l’esprit les ont faites. Mais on commence à n’y plus penser ; voici un bon pays pour oublier les malheureux. On a su qu’il avait fait son voyage dans un si grand désespoir qu’on ne le quittait pas d’un moment. On le voulut faire descendre dans un endroit dangereux ; il répondit : « Ces malheurs-là ne sont pas faits pour moi. » Il dit qu’il est très innocent à l’égard du Roi, mais que son crime est d’avoir des ennemis trop puissants. Le Roi n’a rien dit, et ce silence déclare assez la qualité de son crime. Il crut que l’on le laisserait à Pierre-Encise, et commençait à Lyon à faire ses compliments à M. d’Artagnan. Mais quand il sut qu’on le menait à Pignerol, il soupira, et dit : « Je suis perdu. » On avait grand’pitié de sa disgrâce dans les villes où il passait. Pour vous dire le vrai, elle est extrême.
Le Roi envoya quérir le lendemain M. de Marsillac, et lui dit : « Je vous donne le gouvernement de Berry qu’avait Lauzun. » Marsillac répondit : « Sire, Votre Majesté, qui sait mieux les règles de l’honneur que personne du monde, se souvienne, s’il lui plaît, que je n’étais pas ami de M. de Lauzun, qu’elle ait la bonté de se mettre un moment en ma place, et qu’elle juge si je dois accepter la grâce qu’elle me fait. » Le Roi lui dit : « Vous êtes trop scrupuleux, monsieur le prince. J’en sais autant qu’un autre là-dessus, mais vous n’en devez faire aucune difficulté. - Sire, puisque Votre Majesté l’approuve, je me jette à ses pieds pour la remercier. - Mais, dit le Roi, je vous ai donné une pension de douze mille francs, en attendant que vous eussiez quelque chose de mieux. - Oui, Sire, je la remets entre vos mains. - Et moi, dit le Roi, je vous la redonne encore une fois, et je m’en vais vous faire honneur de vos beaux sentiments. » En disant cela, il se tourna vers les ministres, leur conta les scrupules de M. de Marsillac, et dit : « J’admire la différence. Jamais Lauzun n’avait daigné me remercier du gouvernement de Berry et n’en avait pas pris les provisions, et voilà un homme comblé de reconnaissance. » Tout ceci est extrêmement vrai ; M. de La Rochefoucauld me le vient de conter. J’ai cru que vous ne haïriez pas ces détails ; si je me trompais, ma bonne, mandez-le-moi. Le pauvre homme est très mal de la goutte, et bien pis que les autres années. Il m’a bien parlé de vous, et vous aime toujours comme sa fille. Le duc de Marsillac m’est venu voir, et l’on me parle toujours de ma chère enfant.
J’ai enfin pris courage ; j’ai causé deux heures avec M. de Coulanges. Je ne le puis quitter. C’est un grand bonheur que le hasard m’ait fait loger chez lui.
Je ne sais si vous aurez su que Villarceaux, parlant au Roi d’une charge pour son fils, prit habilement l’occasion de lui dire qu’il y avait des gens qui se mêlaient de dire à sa nièce que Sa Majesté avait quelque dessein pour elle, que si cela était, il le suppliait de se servir de lui, que l’affaire serait mieux entre ses mains que dans celles des autres, et qu’il s’y emploierait avec succès. Le Roi se mit à rire, et dit : « Villarceaux, nous sommes trop vieux, vous et moi, pour attaquer des demoiselles de quinze ans », et comme un galant homme, se moqua de lui et conta ce discours chez les dames. Ce sont des vérités que tout ceci. Les Anges sont enragées, et ne veulent plus voir leur oncle, qui, de son côté, est fort honteux. Et n’y a nul chiffre à tout ceci, mais je trouve que le Roi fait partout un si bon personnage qu’il n’est point besoin de mystère quand on en parle.
On a trouvé, dit-on, mille belles merveilles dans les cassettes de M. de Lauzun : des portraits sans compte et sans nombre, des nudités, une sans tête, une autre les yeux crevés (c’est votre voisine), des cheveux grands et petits, des étiquettes pour éviter la confusion. À l’un : grison d’une telle ; à l’autre : mousson de la mère ; à l’autre : blondin pris en bon lieu. Ainsi mille gentillesses, mais je n’en voudrais pas jurer, car vous savez comme on invente dans ces occasions.
J’ai vu M. de Mesmes, qui enfin a perdu sa chère femme. Il a pleuré et sangloté en me voyant, et moi, je n’ai jamais pu retenir mes larmes. Toute la France a visité cette maison. Je vous conseille, ma chère bonne, d’y faire des compliments ; vous le devez par le souvenir de Livry que vous aimez encore.
J’ai reçu, ma bonne, votre lettre du 13 ; c’est au bout de sept jours présentement. En vérité, je tremble de penser qu’un enfant de trois semaines ait eu la fièvre et la petite vérole. C’est la chose du monde la plus extraordinaire. Mon Dieu ! ma bonne, d’où vient cette chaleur extrême dans ce petit corps ? Ne vous a-t-on rien dit du chocolat ? Je n’ai point le cœur content là-dessus. Je suis en peine de ce petit dauphin ; je l’aime, et comme je sais que vous l’aimez, j’y suis fortement attachée. Vous sentez donc l’amour maternel ; j’en suis fort aise. Eh bien ! moquez-vous présentement des craintes, des inquiétudes, des prévoyances, des tendresses, qui mettent le cœur en presse, du trouble que cela jette sur toute la vie ; vous ne serez plus étonnée de tous mes sentiments. J’ai cette obligation à cette petite créature. Je fais bien prier Dieu pour lui, et n’en suis pas moins en peine que vous. J’attends de ses nouvelles avec impatience ; je n’ai pas huit jours à attendre ici comme aux Rochers. Voilà le plus grand agrément que je trouve ici ; car enfin, ma bonne, de bonne foi, vous m’êtes toutes choses, et vos lettres que je reçois deux fois la semaine font mon unique et sensible consolation en votre absence. Elles sont agréables, elles me sont chères, elles me plaisent. Je les relis aussi bien que vous faites les miennes ; mais comme je suis une pleureuse, je ne puis pas seulement approcher des premières sans pleurer du fond de mon cœur.
Est-il possible que les miennes vous soient agréables au point que vous me le dites ? Je ne les trouve point telles au sortir de mes mains ; je crois qu’elles deviennent ainsi quand elles ont passé par les vôtres. Enfin, ma bonne, c’est un grand bonheur que vous les aimiez, car, de la manière dont vous en êtes accablée, vous seriez fort à plaindre si cela était autrement. M. de Coulanges est bien en peine de savoir laquelle de vos Madames y prend goût. Nous trouvons que c’est un bon signe pour elle, car mon style est si négligé qu’il faut avoir un esprit naturel et du monde pour s’en pouvoir accommoder.
Je vous prie, ma bonne, ne vous fiez point aux deux lits ; c’est un sujet de tentation. Faites coucher quelqu’un dans votre chambre ; sérieusement, ayez pitié de vous, de votre santé, et de la mienne.
Et vous, Monsieur le Comte, je verrai bien si vous me voulez en Provence ; ne faites point de méchantes plaisanteries là-dessus. Ma fille n’est point éveillée ; je vous réponds d’elle. Et pour vous, ne cherchez point noise. Songez aux affaires de votre province, ou bien je serai persuadée que je ne suis point votre bonne, et que vous voulez voir la fin de la mère et de la fille.
Je reviens à vos affaires. C’est une cruelle chose que l’affaire du Roi soit si difficile à conclure. N’avez-vous point envoyé ici ? Si l’on voulait vous remettre cinquante mille francs, comme à nous cent mille écus, vous auriez bientôt fini. Ce serait un grand chagrin pour vous, si vous étiez obligé de finir l’Assemblée sans rien conclure. Et vos propres affaires ? je ne vois pas qu’il en soit nulle question. J’ai envoyé prier l’abbé de Grignan de me venir voir, parce que Monsieur d’Uzès est un peu malade. Je voulais lui dire les dispositions où l’on est ici touchant la Provence et les Provençaux. On ne peut écrire tout ce que nous avons dit. Nous tâchons de ne pas laisser ignorer de quelle manière vous vous appliquez à servir le Roi dans la place où vous êtes ; je voudrais bien vous pouvoir servir dans celle où je suis. Donnez-m’en les moyens, ou pour mieux dire, souhaitez que j’aie autant de pouvoir que de bonne volonté. Adieu, Monsieur le Comte.
Je reviens à vous, Madame la Comtesse, pour vous dire que j’ai envoyé quérir Pecquet pour discourir de la petite vérole de ce petit enfant. Il en est épouvanté, mais il admire sa force d’avoir pu chasser ce venin, et croit qu’il vivra cent ans après avoir si bien commencé.
Enfin j’ai parlé quinze ou seize heures à M. de Coulanges ! Je ne crois pas qu’on puisse parler à d’autres qu’à lui :
’’Çà, courage ! mon cœur, point de faiblesse humaine ’’;
et en me fortifiant ainsi, j’ai passé par-dessus mes premières faiblesses. Mais Catau m’a mise encore une fois en déroute. Elle entra ; il me sembla qu’elle me devait dire : « Madame, Madame vous donne le bonjour, elle vous prie de la venir voir. » Elle me reparla de tout votre voyage, et que quelquefois vous vous souveniez de moi. Je fus une heure assez impertinente.
Je m’amuse à votre fille. Vous n’en faites pas grand cas, mais croyez-moi, que nous vous le rendrons bien. On m’embrasse, on me connaît, on me rit, on m’appelle. Je suis Maman tout court, et de celle de Provence, pas un mot.
J’ai reçu mille visites de tous vos amis et les miens ; cela fait une assez grande troupe. L’abbé Têtu a du temps de reste, à cause de l’hôtel de Richelieu qu’il n’a plus ; de sorte que nous en profitons. Mme de Soubise est grosse de quatre enfants, à voir son ventre.
Je reçois votre lettre du 16. Je ne me tairai pas des merveilles que fait M. de Grignan pour le service de Sa Majesté ; je l’avais déjà fait aux occasions, et le ferai encore. Je verrai demain M. Le Camus ; il m’est venu chercher, le seul moment que je fus chez M. de Mesmes. À propos, ma bonne, il ne faut pas seulement lui écrire, mais à Mme d’Avaux pour elle et son mari, et à d’Irval, sur peine de la vie ; les compliments ne suffisent pas en ces occasions. J’ai vu ce matin le Chevalier ; Dieu sait de quoi nous avons parlé. J’attends Rippert avec impatience. Je serai ravie que les affaires de votre Assemblée soient finies. Mais où irez-vous achever l’hiver ? On dit que la petite vérole est partout ; voilà de quoi me troubler. Vous faites un beau compliment à votre fille.
Au reste, le Roi part le 5 de janvier pour Châlons, et plusieurs autres tours, quelques revues en chemin faisant. Le voyage sera de douze jours ; mais les officiers et les troupes iront plus loin. Pour moi, je soupçonne encore quelques expéditions comme celle de la Franche-Comté. Vous savez que le Roi est un héros de toutes les saisons. Les pauvres courtisans sont désolés ; ils n’ont pas un sou. Brancas me demandait hier sérieusement si je ne voudrais point prêter sur gages, et m’assura qu’il n’en parlerait point, et qu’il aimait mieux avoir affaire à moi qu’à un autre. La Trousse me prie de lui apprendre quelques-uns des secrets de Pomenars pour subsister honnêtement. Enfin, ils sont abîmés. Je la suis de la nouvelle que vous me mandez de M. Deville. Quoi ? Deville ! quoi ? sa femme ! Les cornes me viennent à la tête, et pourtant je crois que vous avez raison. Voilà une lettre de Trochanire, songez à la réponse.
Voilà Châtillon que j’exhorte de vous faire un impromptu sur-le-champ. Il me demande huit jours, et je l’assure déjà qu’il ne sera que réchauffé, et qu’il le tirera du fond de cette gibecière que vous connaissez. Adieu, ma divine bonne. Il y a raison partout ; cette lettre est devenue un juste volume. J’embrasse le laborieux Grignan, le seigneur Corbeau, le présomptueux Adhémar, et le fortuné Louis de Provence, sur qui tous les astrologues disent que les fées ont soufflé. E con questo mi raccomando.
Et pour inscription : ’’Livre dédié à Madame la comtesse de Grignan, mère de mon petit-fils.’’